Ici, je rapporte la première origine du projet de donner la Corse à la

France. L'envoyé de cette puissance à Gênes était alors M. de Campredon.

Il avait régulièrement informé la cour des événements de l'île qui

transpiraient à Gênes, malgré la défense d'en parler, défense parfois

appuyée de la commination des galères. Il avait démontré que la

république seule n'aurait jamais la force nécessaire pour soumettre les

Corses à l'ancien joug, et pour détruire la redoutable organisation

qu'ils s'étaient donnée. Cependant, ajoutait-il, l'empereur pensait à

faire tomber la Corse aux mains du roi de Portugal; l'Espagne se vantait

qu'aussitôt qu'elle le voudrait elle disposerait de l'île: elle

entretenait des intelligences avec Giaffiero, l'un des trois généraux du

pays, et le principal ouvrier des troubles précédents. Paoli se

glorifiait de l'appui de l'Angleterre: on avait parlé des desseins du roi

de Naples, et le roi de Sardaigne était prêt, disait-on, à s'emparer du

pays dès que les Génois l'abandonneraient, comme il était devenu'

probable. Quant à Gênes, on y trouvait assez de membres du gouvernement

qui avouaient qu'il s'élèverait peu de regrets sincères si la Corse était

ôtée à la république par les armes de quelque puissance; qu'à plus forte

raison, si quelqu'une d'elles lui en demandait la cession à des

conditions avantageuses, le marché pour se défaire d'une possession

onéreuse serait promptement accepté. Mais ce marché serait-il indifférent

à la France? Pourrait-elle laisser passer à d'autres une station si

voisine de ses côtes, de ses arsenaux de Toulon, de son commerce de

Marseille, si bien placée sur la Méditerranée pour l'offensive comme pour

la défensive? Les Anglais avaient Gibraltar et Mahon; la France pourrait-

elle laisser encore occuper la Corse? Pour conclusion Campredon proposait

directement d'entamer une négociation avec les Génois, pour obtenir la

résignation de leurs droits entre les mains du roi de France, et avec les

Corses pour les disposer à être contents de cette cession1.

Le ministre répondit promptement à cette dépêche2. Elle avait été lue et

méditée: le roi et le conseil y donnaient une pleine approbation: «Vous

êtes l'auteur de l'idée; il faut vous laisser le choix des moyens, le

soin de préparer les voies; il suffit de vous dire que nous entrons à

tous égards dans l'esprit de votre lettre.»

Flatté de la satisfaction qu'on lui témoignait, Campredon se hâta de

prendre les premières mesures. La plus facile fut de faire pressentir

l'esprit des insulaires. Il avait pour amis et pour conseils des

personnages attachés aux intérêts corses, et peut-être son projet

n'était-il qu'une de leurs inspirations. Bientôt il vint de l'île une

supplique au roi de France où l'on implorait sa médiation entre les

Corses et les Génois. C'était une sorte de préliminaire, mais si peu

important qu'il n'était signé que par vingt chefs de canton d'une

province seule, et que la date était restée en blanc, afin que ce produit

d'une intrigue clandestine ne vît le jour qu'en temps opportun.

On ne négligeait rien pour habituer le public génois à l'idée d'être

débarrassé de la Corse. On pensait que si cette ouverture était faite

avec l'offre de garantir à la république à perpétuité, Savone, Final et

la Spezia, la proposition aurait de grandes chances de succès. L'envoyé

crut pourtant s'apercevoir que la vanité nationale y mettrait plus

d'obstacles qu'il n'avait pensé d'abord. On se ferait scrupule à Gênes

d'abandonner volontairement un royaume, et la misérable et chimérique

recherche des honneurs royaux de la cour romaine accroîtrait encore cette

répugnance: mais cette île, qu'on craindrait de vendre si elle était

perdue par une force majeure, par une invasion, Campredon persistait à

croire qu'on n'en serait que médiocrement fâché: des gens graves le lui

donnaient à entendre, et, sur cette confiance, il conseillait au roi

d'envoyer des troupes dans l'île et de s'en emparer à l'improviste. On se

hâta de lui répondre, comme il convenait à la prud'homie du cardinal de

Fleury, que jamais on ne se donnerait ce tort envers les Génois et en

face de l'Europe. On estimait même, qu'il serait imprudent, quant à

présent, de faire au sénat aucune ouverture. On devait se borner à faire

reconnaître par les hommes influente que l'île leur était à charge, et

qu'il serait plus profitable pour eux d'en traiter avec une puissance en

état de la défendre, que de risquer qu'elle fût enlevée par le premier

occupant: mais jusqu'à ce que ces réflexions portassent la république à

demander à traiter, ou ne lui refuserait pas de se prêter à tout ce qui

pourrait ramener les Corses à son obéissance. Néanmoins comme l'envoyé

avait averti que si la cession était négociée, il y aurait quelques

sacrifices à faire pour se procurer la majorité des suffrages, on

l'assurait qu'en ce cas on ne manquerait pas d'accorder tout ce qu'il

faudrait.

Ces instructions convenablement dilatoires tendaient à tempérer

l'impatience avec laquelle Campredon suivait son idée. Mais tout à coup3

le ministère de Versailles lui enjoint de cesser ses démarches et de

laisser tomber l'affaire. On ne lui donnait aucune explication sur ce

changement. Mais on venait de signer les préliminaires de la paix avec

l'empereur. Le grand-duché de Toscane passait au gendre de Charles VI.

Cet événement amenait pour la France de nouveaux arrangements que

l'acquisition de la Corse aurait sans doute contrariés.

Le projet fut abandonné; mais les convictions qui l'avaient fait naître

restèrent acquises. Si les ministres de Louis XV, à cette époque,

n'estimèrent pas la Corse d'un prix assez haut pour affronter les

embarras que son occupation eût pu donner, on fut bien d'accord de ne pas

souffrir qu'elle passât dans des mains étrangères.

Une étrange aventure (on ne saurait donner un autre nom à cet incident)

vint tout à coup compliquer la situation, et bientôt elle détermina Gênes

à demander des secours. On vit débarquer dans l'île un personnage inconnu

apportant quelques armes aux insurgés4 et leur promettant d'amples

secours qui allaient le suivre. C'était un grand seigneur anglais suivant

les uns, un exilé Corse d'origine, suivant les autres. On sut enfin que

c'était le baron Théodore de Newhoff, qu'on supposa expédié par une des

grandes puissances. Il n'en était rien: cet aventurier, gentilhomme

allemand, avait été, autant qu'on a cru savoir, page et puis sous-

lieutenant en France, disciple pauvre de l'Ecossais Law, esprit

romanesque se mêlant de chimie, suspecté même d'alchimie. Devenu

lieutenant-colonel en Espagne, marié à Madrid, il avait abandonné sa

femme en traversant la France. Prisonnier pour dettes à Cologne, à

Livourne, il s'était réfugié à Tunis, il y avait trouvé des Corses et

quelques Toscans; en vivant avec eux il avait conçu le dessein d'aller

tenter la fortune en Corse. Sa petite cargaison d'armes lui avait été

fournie à Livourne sur le crédit de ses nouveaux amis. Un vaisseau

marchand anglais l'avait transporté dans l'île. Il y fut accueilli avec

enthousiasme; il répandit tant d'espérance, il fit tant valoir le

mystérieux appui des cours étrangères, il seconda si bien la chaleur

patriotique des populations, qu'à peine arrivé il fut proclamé roi de

Corse. Le nouveau monarque décora tous les chefs de l'insurrection de

titres magnifiques. Hyacinthe Paoli fut nommé premier ministre.

Une guerre de manifestes s'éleva d'abord. Le sénat de Gênes mit à prix la

tête de Théodore; celui-ci se répandit en menaces. Dans l'île il agit

avec assez de vigueur pour réduire bientôt les Génois à quelques villes

du littoral et à leurs étroites banlieues. Mais, pour aller les y

chercher, on avait besoin des renforts promis, et ils n'arrivaient pas. A

peine couronné, le roi voulait partir pour aller au-devant d'eux. Mais,

se défiant de lui les premiers, les soldats qu'il avait rassemblés

craignirent d'être abandonnés sans que leur solde fût assurée. Bientôt

après, plusieurs des chefs même mirent en doute la véracité des promesses

et le caractère de leur prince. Quelques-uns rompirent ouvertement avec

lui et se soulevèrent contre son autorité. Il les réprima; mais, enfin,

on lui déclara que si les secours annoncés ne paraissaient pas dans le

mois, on répudierait toute confiance en lui. Ce temps écoulé, il convoqua

une diète dans laquelle il fit de nouveaux efforts pour rétablir son

crédit et pour obtenir la faculté de sortir de son royaume, afin d'aller

chercher les défenseurs dont il s'était assuré. Cette liberté lui fut

donnée, les chefs qui se défiaient le plus de lui ou qui lui enviaient le

pouvoir, estimant qu'il n'y avait rien de mieux à faire que de le laisser

aller. La république génoise ayant demandé au grand-duc de Toscane de le

faire arrêter au passage, celui-ci répondit que c'était faire trop

d'honneur à un pauvre roi détrôné.

Pendant ce temps on délibérait à Gênes. On sentait la nécessité d'avoir

des auxiliaires à opposer aux insurgés, et l'on ne voyait que la France à

qui l'on pût en demander. Mais remettre les places qu'on tenait en Corse

entre les mains des soldats français, c'était ce qu'un parti nombreux ne

voulait pas souffrir. Les assemblées du petit conseil se multipliaient,

et nulle proposition n'y réunissait le nombre nécessaire de suffrages.

Dans le sénat plus qu'en Corse, disait-on, était la guerre. Enfin on

imagina d'offrir aux révoltés un pardon général même pour les chefs, et

une exemption d'impôts pendant douze ans.

Paoli et Giaffiero avaient été nommés par Théodore régents du royaume en

son absence, et ils avaient eu grand soin de faire confirmer leurs

pouvoirs dans une assemblée populaire. Ils firent délibérer la diète sur

la question de savoir si l'on entendrait les propositions que la

république 'pourrait faire. Il ne manquait pas de voix pour s'y refuser:

d'autres trouvaient bon qu'en faisant ses conditions on accoutumât les

Génois à traiter avec eux de peuple à peuple. L'assemblée prit alors une

délibération solennelle, qui fut souvent rappelée depuis. On déclara

qu'en aucun temps la Corse n'entrerait en négociation sans que, pour

préalable, les Génois eussent souscrit aux conditions suivantes: amnistie

sans aucune exception: les Corses ne pouvaient être traités de rebelles:

chacun d'eux aurait droit d'entrer, de résider, de sortir avec liberté

illimitée: le port des armes ne pourrait être interdit: les règlements de

l'ancien gouverneur Vénéroso seraient renouvelés. (Ce digne magistrat,

quand il avait régi la Corse, y avait seul donné des lois équitables;

aussi, à son retour à Gênes, avait-il été accablé de dégoûts.) Enfin,

venait la clause principale: on ne ferait aucun accord sans qu'une

puissance étrangère intervint pour garantir la fidèle exécution des

pactes. C'était l'éclatante confirmation des déclarations de 1728.

Gênes, au contraire, exigeait que les Corses s'avouassent rebelles;

qu'ils fussent désarmés, et surtout qu'ils ne se permissent plus de

réclamer entre des maîtres et des sujets aucune intervention de garants.

L'espérance d'accommodement fut donc perdue.

(1737) Cependant, il arriva en Corse des lettres de Théodore: son retour

semblait imminent. Il allait amener de grands secours de vaisseaux, de

soldats et d'armes, et il venait soutenu par la faveur des cours les plus

influentes de l'Europe. Ses partisans propageaient de telles nouvelles

avec la plus éclatante publicité. Ils appelaient le peuple dans les

églises et chantaient le Te Deum pour ces annonces comme on l'eût fait

pour des victoires. Sur ce bruit les Génois conçurent un surcroît

d'alarmes, et, après de longs dissentiments, ils se décidèrent enfin à

demander des troupes à la France. Les réserves et les précautions furent

multipliées de leur part dans le traité qui eut lieu à Paris. La

domination génoise devait être intacte en toute chose. Le pardon et la

liberté qu'on obligerait la république à accorder aux Corses ne

pourraient paraître qu'en forme d'édits spontanément octroyés par elle:

le roi pourrait seulement s'en déclarer garant, car sans cette condition

la France refusait de traiter. Gênes crut nécessaire de faire intervenir

l'empereur dans cette même garantie, puisqu'il avait été garant du

règlement de 1734: mais ce prince, en guerre avec les Turcs, ne fournit

que son nom, et trouva bon que Louis XV envoyât ses troupes. Six

bataillons furent d'abord expédiés sous les ordres de M. de Boissieux

(1738). La république pourvoyait au logement et à la subsistance. Elle

s'engageait à payer à la France deux millions de francs pour tous les

autres frais. Ces troupes n'étaient pas mises sous les ordres des chefs

militaires génois, pas même en contact avec les garnisons de la

république. Elles devaient avoir leurs quartiers séparés. Leur commandant

devait s'entendre avec le gouverneur ou commissaire du sénat: comme il

fallait s'y attendre, ce concert fut mal établi et plus mal entretenu.

La France avait exigé la suspension de toutes les hostilités. Comme elle

la garantissait du côté des Génois, elle soumit les Corses à donner du

leur des otages qui furent envoyés en Provence. Les chefs y contribuèrent

par leur influence. Le général français, tout en défendant la domination

génoise contre les insurgés, ne s'abstenait pas de correspondre avec

ceux-ci. Il les invitait à la soumission, les assurant que la France ne

voulait que leur bien et entendait leur assurer des conditions équitables

et libérales. Paoli et Giaffiero, par son canal, écrivaient au cardinal

de Fleury. Leurs lettres protestaient de leur obéissance aux volontés du

roi de France notre maître, disaient-ils. Le cardinal répondait: «Vous

êtes nés sujets de la république; elle est votre maîtresse légitime. Il

ne faut pas vous flatter; le roi ne peut avoir d'autres principes: mais

il est porté à vous regarder comme ses enfants. La république entrera

dans tous les expédients raisonnables pour vous rendre le joug de

l'obéissance non-seulement supportable, mais encore doux et léger.» Il

demandait que les Corses nommassent des députés, pour négocier à Bastia

sous la médiation du général français, Giaffiero répliquait, en

promettant que les députés demandés seraient envoyés, mais en soutenant

les droits de la nationalité des Corses et de leur indépendance. Le

cardinal à son tour n'admettait pas cette réserve, et sa dernière lettre

finissait ainsi: «Le roi serait bien fâché de dépouiller la qualité de

pacificateur, pour devenir votre ennemi.»

Un règlement, tel quel, fut dressé à la hâte. Il ajoutait quelque chose à

celui que Wirtemberg avait inutilement publié sous l'autorité de

l'empereur. Il contenait des amnisties, des remises d'impôts arriérés; il

était aux gouverneurs le droit de condamner arbitrairement. Il déclarait

qu'aucune grâce ne serait accordée aux homicides; car l'impunité des

assassins prodiguée, et peut-être vendue, était reprochée amèrement aux

fonctionnaires génois, peut-être parce qu'elle contrariait les vengeances

de famille. Puis venait la clause du désarmement général. Ce règlement,

la république qui le promulguait priait l'empereur et les rois de France

et d'Espagne de le garantir. Le roi de France acquiesçait; un terme était

assigné aux populations pour déclarer leur soumission et pour livrer

leurs armes, et quand le délai serait expiré, le roi entendait tenir les

conditions pour acceptées, et les faire immédiatement exécuter. Il était

réservé, au reste, d'ajouter à ces conventions toute stipulation nouvelle

qui serait demandée et qui serait reconnue utile au bien du pays. Or les

réclamations de cette nature ne se firent pas longtemps attendre.

L'assemblée convoquée à Bastia fut loin d'être complète: mais, pour

première démarche, elle demanda la reconnaissance d'une organisation de

la nation corse qui eût réduit presque à rien les droits de la seigneurie

génoise. Les insulaires voulaient surtout avoir auprès de la cour de

France des représentants sédentaires, pour y porter leurs plaintes et

pour en requérir directement le redressement.

Une partie de l'île se soumit cependant sans réclamation. En certains

lieux cet acquiescement fut une feinte et un piège. Les détachements de

soldats français appelés pour retirer les armes qui devaient être

paisiblement déposées, furent attaqués dans des embuscades. Il y eut du

sang répandu: et telle était la disposition des esprits chez ce peuple

vindicatif qu'on ne craignait pas d'y appeler cette trahison les Vêpres

corses.

L'influence du nom de Théodore encourageait les résistances. L'aventurier

avait promis fort au delà de son pouvoir, mais tout n'était pas mensonger

dans ses annonces. A son arrivée à Amsterdam, il avait d'abord retrouvé

quelques créanciers qui, pour une misérable somme de cinq mille florins,

avaient fait détenir le roi des Corses au milieu de ses grands desseins.

Deux amis puissants, qui l'avaient tiré de cet ignoble embarras, avaient

prêté une oreille favorable à ses projets: ils l'avaient mis en état de

charger un petit vaisseau hollandais pour aller porter secours à ses

fidèles sujets. En attendant la saison du départit s'était montré à

Paris; mais le lieutenant général de police l'avait promptement congédié.

Enfin il s'embarqua (1737). Le navire arriva dans les eaux de la Corse.

Quelques quantités d'armes et de munitions furent débarquées et

distribuées aux habitants du voisinage. Des hommes en petit nombre

prirent terre à l'île Rousse; on publia que le roi en personne était à

leur tête, mais il ne parut point. On vérifia plus tard5 qu'à l'approche

de l'île, la croisière d'une frégate française et la vue d'un nombre de

barques génoises armées qui gardaient le littoral lui avaient fait

craindre de tomber entre les mains de ses ennemis. Un vaisseau marchand

suédois s'était rencontré là par hasard, il était passé sur son bord et

avait laissé sa petite troupe débarquer sans lui. Elle fut bientôt

dispersée. Un secrétaire dont le roi avait fait un colonel fut pris et

mis à mort: mais les armes de la cargaison restèrent entre les mains des

insurgés.

Théodore, retourné en Hollande, en repartit l'année suivante (1738).

Cette fois, il conduisit quatre navires, équipés à ce qu'on supposait,

par les mêmes amis qui avaient pourvu à l'expédition précédente, et qui

s'étaient associées par spéculation à ses folles espérances. La petite

escadre, sur le point d'arriver, fut séparée par les vents. Trois navires

allèrent à Livourne, où ils furent mis sous séquestre. Théodore, sur le

quatrième vaisseau, aborda une plage voisine de Porto-Vecchio. Mais la

garnison de cette place accourut Pour s'opposer à l'invasion. Théodore

resta sur le vaisseau à l'ancre. Il envoya de là des proclamations et des

lettres: il prit soin d'y joindre l'inventaire de toutes les munitions

qui composaient ses quatre cargaisons, et qui devaient armer tous ses

partisans. Il n'attendait que des otages de Porto-Vecchio pour débarquer

dans ce port. Il invitait d'ailleurs tous ses fidèles sujets à venir au-

devant de lui. Il fit donner des habits et des fusils à ceux qui se

présentèrent, mais il en vînt très-peu. Quant aux régents qu'il avait

établis, Paoli, Giaffiero, avant sa venue ils lui avaient écrit qu'il

devait se hâter, ne pouvant différer de faire trouver les députés que le

général français convoquait en assemblée générale pour délibérer sur un

projet de pacification. Or le temps avait passé sans voir paraître

personne, et il avait fallu donner cours à la convocation qu'on n'était

pas en mesure d'empêcher: maintenant l'expédition venait trop tard. Les

deux chefs, sans paraître auprès de Théodore, lui mandaient franchement

que s'il n'avait assez de forces pour chasser de l'île les Génois par

lui-même et sans l'assistance des Corses maintenant découragés, il ne

devait pas se hasarder à venir plus avant. Théodore comprit la portée de

cette réponse; il économisa ce qui lui restait d'armes, il cessa d'en

distribuer, trop peu assuré qu'elles dussent servir à sa cause. Il se

rendit à Naples; il y séjourna quelque temps, en querelle, disait-on,

avec le procureur fondé dont ses armateurs l'avaient fait suivre. A cette

époque, il fut de nouveau perdu de vue.

La tentative de Théodore n'avait pas moins troublé les Génois qu'occupé

les Corses. Dans les conseils de la république les partis en avaient pris

une aigreur nouvelle. Ceux qui étaient opposés à la France disaient

hautement que le roi s'étant fait entrepreneur à forfait de la soumission

des Corses, c'était à lui de tenir son marché. On ne disait pas que la

république en payait mal le prix, et exécutait encore plus mal ce qui

était à sa charge. En Corse, son commissaire général, jaloux de son

autorité, accusant M. de Boissieux de partialité pour les rebelles,

contrariait toute mesure. On attendait de France de nouveaux renforts. Un

bâtiment qui portait un détachement vint échouer sur le rivage. Les

soldats, harassés par la tempête et mal secourus, se virent entourés par

les populations accourues en tel nombre que la résistance fut inutile.

Cet échec, tant de déplaisirs dans les rapports avec l'autorité génoise,

tant de mécomptes dans les soumissions qu'on avait crues certaines,

accablèrent M. de Boissieux; sa santé n'y résista pas, il mourut (1739):

les députés qu'on tenait réunis à Bastia pour rassemblée nationale se

dispersèrent, et tout resta en confusion plus que jamais.

Paoli et Giaffiero publièrent, en manière de manifeste, une lettre

adressée aux otages envoyés à Marseille pour répondre de la suspension

des hostilités. Ils leur racontaient par quelle fatalité ces hostilités

avaient recommencé. Ils en accusaient les mauvaises intentions et les

mauvais procédés des Génois: ils ne parlaient du roi de France qu'avec

ménagement. Ils lui avaient rendu compte de ce qui s'était passé, et,

jusqu'à ce que sa volonté fût ultérieurement connue, la Corse se croyait

en droit d'opposer la force à la force.

Cela n'empêchait pas Hyacinthe Paoli de faire exécuter la soumission

solennelle de la province de Balagne, ainsi qu'il en avait contracté

l'engagement antérieur. Il prit, il est vrai, un prétexte pour ne pas

assister à cette triste cérémonie; et, il faut le dire, pendant qu'elle

avait lieu, un de ses intimes confidents, religieux de grande

considération, écrivait aux chefs des autres provinces de ne pas se hâter

de se soumettre: une amnistie était convenue et ils seraient toujours à

temps d'en profiter. La Balagne seule livra ses armes.

M. de Maillebois succéda à M. de Boissieux dans le commandement: il

montra dans cette mission difficile, du discernement, de la fermeté avec

un esprit conciliant et des vues élevées. Il y obtint, en un mot, tout le

succès dont elle était susceptible.

Mari, commissaire général génois, voulut d'abord lui persuader de ne

point traiter avec les chefs, gens ambitieux pour leur propre compte, et

qui ne représentaient nullement les populations. C'est directement à

celles-ci qu'il convenait de recourir en s'adressant à leurs magistrats

locaux. Maillebois reconnut promptement que ces magistrats prétendus,

placés officiellement à la tête de chaque district par les Génois ou sous

leur influence, n'en avaient aucune sur le peuple. Il donna donc accès

aux chefs et peu à peu il obtint des soumissions presque unanimes: l'île

jouit d'une sorte de tranquillité.

Le général voulait avec impartialité la paix du pays et le bien-être de

ses habitants. Mari en usait autrement: ceux qui s'étaient soumis étaient

pour lui des rebelles déguisés: il leur interdisait l'entrée des marchés

de Bastia; et il usait pour ceux qui s'y présentaient, de vexations

intolérables. On jugera des sentiments de Maillebois par ce fragment

d'une de ses lettres au commissaire: «Je ne puis m'empêcher de vous

demander si vous regardez comme vos peuples ceux que l'armée du roi vous

soumet, ou, si vous ne les regardez pas comme tels, si vous voulez les

détruire. Si vous les regardez comme des hommes qui sont vos sujets, vous

devez leur donner les secours dont ils ont besoin de toute manière pour

leur subsistance; et vous devez, en ministre sage, faire l'impossible

pour y parvenir. J'ajouterai que si vous voulez les détruire, les armes

du roi ne sont pas faites pour cet usage; et assurément je ne ferai pas

massacrer de sang-froid ceux qui auront recours à sa protection et à sa

garantie, ainsi qu'il m'a chargé de les en assurer.»

Maillebois voulait que la pacification obtenue fût rendue stable et

perpétuelle, en obligeant le gouvernement génois à établir dans l'île un

régime équitable où la souveraineté fût combinée avec les droits

nationaux des Corses, et avec des moyens efficaces et permanents

d'exercer la garantie promise par la France. Il avait engagé le

commissaire génois à demander des instructions dans ce but; mais, ajoute-

t-il, ils ne diront pas tout ce qu'ils veulent, c'est-à-dire

l'extermination des chefs et même d'une grande partie de ce peuple

redoutable. Il proposait lui-même des plans étendus; et l'occupation de

quelques places maritimes lui paraissait due et nécessaire pour la sûreté

des forces françaises qu'on laisserait dans l'île.

(1740) Mais la cour se contenta de déclarer au sénat que, la guerre étant

finie, le roi se disposait à rappeler ses troupes. La république avait

deux motifs de ne pas presser l'évacuation: elle ne se dissimulait pas

que l'obéissance des Corses n'était maintenue que par la présence des

Français; en outre, le traité fait avec la France comprenait de la part

de celle-ci la garantie de toutes les possessions continentales des

Génois jusqu'à l'issue des troubles de Corse. Le sénat se hâta donc de

répondre qu'il n'était pas sûr que la soumission et le désarmement

eussent été absolument complets. On ajoutait que le départ des troupes

pourrait faire croire aux insulaires que le terme de la garantie du roi

était expiré et ne les obligeait plus. Si donc le roi laissait dans l'île

une partie de ses soldats, les Génois reconnaîtraient sa magnanimité dans

cette condescendance.

La cour de Versailles offrit de laisser encore six bataillons pendant un

délai dont on conviendrait, mais à condition que ces troupes tiendraient,

à titre de places de sûreté, Ajaccio, Calvi, et une ligue de

communication entre ces villes que le roi fortifierait à sa volonté. Ces

conditions effarouchèrent Gênes. Le roi se formalisa de ces méfiances.

D'ailleurs l'empereur Charles VI mourut avant que rien fût arrêté; la

guerre imminente que la succession allait faire éclater rendit convenable

le retour des troupes en France. Elles furent rappelées. Les Génois et

les Corses furent abandonnés à eux-mêmes.

CHAPITRE V.

Suite de la guerre de Corse. - Cession de l'île.

(1740) Les dernières délibérations à Gênes avaient été longues et

pénibles. Parmi les opinions discordantes qui se faisaient entendre dans

le sénat et dans le conseil, l'impossibilité de conserver la souveraineté

de la Corse fut plusieurs fois exprimée et soutenue par un assez grand

nombre de voix. On en vint sérieusement à l'idée de se défaire de cette

propriété. Il ne faut pas trop s'en étonner: l'importance de la

république était déjà descendue à de très-médiocres proportions.

L'ambition de son gouvernement était fort abaissée. Ses nobles depuis

longtemps n'étaient plus ni hommes de guerre, ni hommes de mer. Riches

particuliers, chefs d'un État pauvre, ils étaient devenus moins enclins

aux généreuses illusions, et plus sensibles aux sacrifices pécuniaires.

L'esprit mercantile de leur pays, dont ils avaient leur part, amenait

toutes choses à la règle positive d'un calcul de perte ou de gain; et

cette règle arithmétique, à la considérer seule, disait qu'il y aurait

bénéfice à vendre la Corse et même à la donner pour rien. Mais ce dernier

parti était trop pénible pour s'y résoudre. La Corse depuis les troubles

avait fait dépenser vingt millions à la république; pouvait-on

l'abandonner sans dédommagement? Les décisions eussent été moins

flottantes, si l'on eût entrevu quelques moyens d'échange; les

convenances auraient été par là sauvées comme les intérêts. Mais où

trouver à réaliser cette espérance? Quoi qu'il en soit, la pensée de se

débarrasser de la Corse se répandit dans le public, et il s'accoutumait à

l'idée de la possibilité de ce sacrifice. Depuis lors la proposition

formelle en fut souvent renouvelée dans les conseils.

Pour le présent, quand le roi de France fit revenir ses troupes, le

gouvernement de Gênes fait aux longues discussions et aux moyens

dilatoires fut extrêmement frappé d'une décision si promptement exécutée.

A peine put-il disposer de deux cents soldats enlevés à la garnison de

Gênes pour aller en Corse remplacer les bataillons français à leur

départ. On ne manqua pas de dire que la France avait reçu l'argent de la

république sans rien faire pour elle. Cependant le sénat remercia le roi

en termes convenables et reconnut qu'on lui devait la pacification de la

Corse. Mais dans l'île, Mari, content d'être affranchi du contrôle de

tels protecteurs, se hâta de rendre à son autorité tout son ancien essor.

Il dénonça de nouvelles rigueurs contre les insoumis. Il n'eut garde,

dans cette occasion, de se référer à la garantie du roi de France: il

affecta au contraire de la faire oublier, et de ne pas souffrir que

personne osât la rappeler. Il avait invité tous les cantons à donner des

pleins pouvoirs pour prêter le serment: mais personne ne se présentait.

Il convoqua comme des représentants naturels de la nation, dix-huit

commissaires ou syndics connus sous le nom de nobles d'en deçà et d'en

delà des monts, il les caressa en les provoquant lui-même à formuler des

demandes qu'il ferait valoir au sénat; mais il leur fit omettre la

mention de la garantie; et, pour cette omission, ils furent désavoués de

leurs concitoyens: d'ailleurs le sénat repoussa toutes leurs requêtes.

Ainsi, tandis que l'on assurait que tout allait bien depuis la sortie des

Français, la fermentation avait recommencé. Il se formait des

rassemblements; plusieurs des chefs exilés se remontraient, une nouvelle

révolte éclata. Le nom de Théodore vint l'accroître encore une fois au

moment où la succession de Charles VI remettait l'Europe en guerre. Un

peu avant cette époque Théodore avait donné signe de vie. Il avait en

France un beau-frère conseiller au parlement de Metz. Il lui adressa

d'Allemagne des lettres ostensibles. Il s'y vante d'être toujours le roi

des Corses légitimement élu: son absence du royaume n'est pas le signe

d'une ruine entière; ce qu'on lui a vu faire, il est en état de le faire

encore. Il a appris en arrivant de Copenhague, que le roi de France

s'occupe du sort des Corses. Il veut croire que ce n'est pas pour aider à

les opprimer, mais pour les protéger. Cependant, si l'on avait des vues

sur l'île, abstraction faite des Génois, c'est avec lui qu'on devrait

s'entendre; et il voudrait savoir catégoriquement les intentions de la

cour. Cela veut dire, je pense, que lui aussi aurait volontiers vendu la

Corse, si l'on eût voulu l'acheter de sa main. Ses réclamations n'eurent

pas de suite alors: mais depuis que l'Angleterre, l'Autriche et le roi de

Sardaigne se furent ligués pour la guerre, il espéra trouver des chances

favorables sous leur protection, et ils le regardèrent comme un

instrument dont on pouvait essayer de se servir. Un vaisseau de guerre

anglais vint porter en Corse des exemplaires de ses proclamations royales

(1743). Il envoyait devant lui le pardon de toutes les offenses qu'on

avait pu lui faire. Il apportait des armes pour ceux qui en

demanderaient: un de ses officiers en fit débarquer quelques-unes. De sa

personne il était à l'île d'Elbe avec le reste de l'escadre anglaise: et

de là il sommait le commandant génois de l'île Rousse de se retirer pour

lui faire place. Il annonçait d'avance qu'Ajaccio allait être assiégé. En

effet, un autre vaisseau sur lequel il était monté vint canonner le port

et la ville. Une frégate française soutint l'attaque et empêcha le

débarquement. Criblée par les boulets ennemis et échouée, le capitaine

français y mit le feu. La démonstration des Anglais n'eut pas d'autres

suites. Ils virent sans doute que personne ne répondait aux appels de

Théodore, et ils abandonnèrent ce prétendu roi. Depuis on n'entendit plus

parler de lui, que pour savoir qu'il avait passé ses derniers jours

obscurément à Londres, non sans avoir encore habité la prison pour

dettes.

Si à sa dernière apparition les Corses n'allèrent pas en foule se ranger

sous son drapeau, si les principaux d'entre eux l'avaient plutôt repoussé

qu'accueilli, sa venue n'en servit pas moins de prétexte à l'insurrection

presque totale de l'île. A Gênes on se livra plus que jamais au

découragement. On crut que le temps était venu de se préparer au

sacrifice. Dans cette pensée, on arracha d'abord au grand conseil ce que

jusque-là on n'avait pu obtenir, c'est-à-dire la faculté laissée au petit

conseil de disposer librement de la Corse suivant sa sagesse. On arrêta

ensuite d'offrir l'échange de l'île à l'empereur ou au roi de Sardaigne,

eux seuls pouvant donner une compensation telle que les Génois la

concevaient soit dans leurs possessions, et particulièrement dans celles

dont le roi de Sardaigne s'était fait gratifier en Lombardie; soit dans

les conquêtes que la guerre leur promettait. On ne craignait pas de leur

indiquer comme monnaie d'échange Parme, Plaisance, Tortone. Un des

Spinola fut dépêché à Vienne pour traiter de cette négociation. Il y fut

longtemps sans obtenir audience; et quand il crut avoir gagné un ministre

par des présents, celui-ci l'assura que la république aurait pu obtenir

tout ce qu'elle ambitionnait sans même abandonner la Corse, si, quand on

l'avait pressé d'entrer dans la ligue contre la maison de Bourbon, elle

ne s'était pas refusée à y accéder. Maintenant il était trop tard. Le

traité de Worms, qui la dépouillait de Final, fut signé quelques jours

après et réduisit les Génois, dans leur désespoir, à contracter la fatale

alliance d'Aranjuez. Ce ne fut plus la cession de la Corse dont on eut à

s'occuper. C'est dans sa capitale même que la république était au point

de périr.

Mari était pourtant parvenu à rassembler une consulte corse assez docile

en apparence, au moyen de quelques concessions. Les chefs populaires

influents étaient dispersés. Le vieux Hyacinthe Paoli avait dit adieu à

sa patrie, il avait transporté sa famille à Naples. Le commissaire

général recueillit des soumissions qu'une partie de l'assemblée proposait

de célébrer par un Te Deum; tandis que d'autres voix s'écriaient qu'il

fallait chanter le Dies irae. La république daignait nommer colonels les

principaux personnages qu'elle croyait s'être attachés. Mais plusieurs

renvoyèrent leurs brevets: les autres disputèrent sur le genre de service

pour lequel ils seraient exposés à être commandés. Dans certains villages

les proclamations du commissaire furent lacérées. On répandit (1745) un

prétendu manifeste où l'on déclarait révoquer tout serment prêté à tout

autre qu'à Théodore, roi des Corses élu par la majorité en nombre et par

la plus saine partie de la nation. Le nom du roi fugitif n'était employé

là que pour mieux désavouer les soumissions faites aux Génois. Sur ces

entrefaites le recouvrement d'une taille fut une occasion directe de

révolte.

Une nouvelle scène s'ouvrit. Un Corse, l'un des chefs exilés de

l'insurrection précédente, passé au service du roi de Sardaigne,

Rivarola, vint dans l'île avec une patente du roi son nouveau maître,

deux cents à trois cents soldats et l'appui des vaisseaux anglais. Cet

émigré rentré n'avait pas douté d'avoir pour lui tous les Corses, et de

se faire reconnaître comme le libérateur de la patrie, en venant

combattre les Génois. Il s'en était vanté par avance, et le peu

d'empressement qu'on lui montra pensa faire échouer l'expédition à

laquelle il avait induit les Anglais. Elle se borna pour eux à jeter des

bombes dans Bastia, et à aider Rivarola à s'emparer de cette ville au nom

du roi sarde. Rivarola y assemble alors une consulte: il l'espérait

unanime, elle fut tumultueuse et menaça de devenir sanglante. Une portion

des habitants de cette ville était accoutumée au joug de la république,

dont les autorités y siégeaient. D'autres ne voulaient pas plus du roi

sarde que du sénat de Gênes. Aussitôt que les Anglais se furent éloignés

assez mécontents, on se souleva contre Rivarola, il ne put tenir dans sa

conquête et se réfugia à Saint-Florent. Les Corses restaient donc seuls

maîtres de Bastia, et leur intention n'était pas d'y admettre de nouveau

la garnison génoise qui s'était retirée devant Rivarola. Mais Mari

reparut; on n'osa lui fermer la porte, et bientôt il leur persuada qu'ils

ne pouvaient se passer de secours, qu'ils n'en trouveraient qu'en

recourant à la république; et il finit par leur conseiller de lui donner

un gage de leur fidélité, en livrant les fauteurs de Rivarola qu'ils

avaient mis en prison. Cette indigne proposition fut d'abord repoussée;

mais on y revint avec tant d'adresse et d'insinuation qu'enfin cinquante-

cinq prisonniers notables passèrent de Bastia à la tour de Gênes. Parmi

eux se trouvait Gafforio, l'un des chefs les plus importants. On assure

que ces captifs avaient été remis sous la condition expresse que leur vie

et leur honneur seraient saufs; et néanmoins dix d'entre eux furent

condamnés à mort et exécutés, ce qui fit une horrible impression chez les

Corses. Gafforio avait été épargné. La crainte de voir tomber l'île aux

mains du roi de Sardaigne avait exaspéré l'opinion publique à Gênes. Le

peuple allait criant qu'il fallait prier la France d'envoyer tous ses

vaisseaux au secours de l'île. Le sénat n'était pas en mesure de rien

faire d'utile, et l'on y entendait avec quelque faveur l'avis

d'abandonner la Corse à elle-même quant à présent, pour la retrouver à la

paix générale, qui ne pouvait manquer de la rendre à ses maîtres

légitimes, comme la France et l'Espagne l'avaient garanti.

(1748) Cependant Rivarola entreprit de nouveau d'assiéger Bastia, sans

attendre l'assistance des Anglais. Il ne fallait pas de grandes forces

pour l'empêcher, et Boufflers, qui était alors à Gênes, ne put se

résoudre à voir la république exposée à perdre peut-être l'île entière

faute de quelques centaines d'hommes de renfort. Il prit sur lui

d'envoyer à Bastia un petit détachement commandé par M. de Choiseul. A

leur arrivée la vieille ville était déjà prise par Rivarola. Cette

poignée de braves en chassa l'ennemi et fit lever le siège. Mais on ne

put poursuivre ce succès ni se risquer en campagne avec si peu de monde.

M. de Choiseul revint à Gênes, où il trouva M. de Richelieu. On apprit

que le roi de Sardaigne préparait une expédition de quatre mille hommes.

Le sénat effrayé eut recours à Richelieu; et cette fois, renonçant à

cette politique méticuleuse qui lui faisait tout ensemble solliciter des

secours et répugner de mettre les armées françaises dans les places

fortes, on supplia le duc d'envoyer en Corse autant de monde que l'état

des affaires en Italie permettait d'en détacher. Le duc, flatté

personnellement de cette confiance si nouvelle, se hâta d'envoyer des

garnisons pour Calvi, Bonifacio, Ajaccio, Bastia, sous le commandement de

M. de Cursay. La Corse allait devenir l'un des champs de bataille de la

guerre générale; heureusement en ce moment même les préliminaires de la

pais furent signés.

La paix d'Aix-la-Chapelle conservait ou restituait aux Génois leurs

anciennes possessions; la Corse aussi bien que Final. Les troupes

auxiliaires qui avaient été destinées à combattre l'invasion piémontaise,

semblaient n'avoir plus qu'à évacuer l'île. Mais si les Français qui

jusque-là avaient gardé les villes les abandonnaient subitement, elles

allaient tomber au pouvoir des Corses, contre l'esprit et la lettre du

traité qui en garantissaient la propriété aux Génois. Aucune des

puissances ne pouvait se plaindre de quelque prolongation de séjour de

ces garnisons jusqu'à ce que la république eût pris ses mesures pour les

faire relever par ses propres soldats.

On se trouvait cependant dans une position singulière; la république et

ses partis divers, la cour de France, ses représentants à Gênes et ses

généraux en Corse, les insulaires partagés en factions rivales, tous

avaient des vues différentes et négociaient sans concert. A Gênes on

voulait bien que la Corse fût défendue par des Français; mais ou

craignait leur appui: on les aurait voulu auxiliaires passifs; on était

jaloux de leur contact avec les hommes du pays. Les commissaires de la

république, en particulier, dans leur orgueil blessé, auraient risqué

toutes choses pour se voir délivrés d'une tutelle exigeante. Mais les

Génois recevaient des subsides de la cour de France depuis la révolution

de 1746. On les avait continués à raison du soulèvement des Corses

pendant la guerre; si la France, à la paix, jugeait à propos de retirer

ses troupes, elle trouverait probablement qu'il n'y avait plus de motifs

de fournir plus longtemps de l'argent.

En France le roi ne voulait pas s'arroger la souveraineté de la Corse;

aucun motif ne faisait désirer cette acquisition, car l'on savait que

quant au peuple corse il n'y avait aucun fond à faire sur lui1. Mais on

reconnaissait qu'il ne fallait pas le laisser passer sous un autre

maître. On voulait donc, de bonne foi, que Gênes conservât sa propriété,

et l'on était disposé à y contribuer, mais cela ne se pouvait qu'en

réussissant à mettre d'accord les insulaires et la république sur des

termes équitables; on ne voulait rien faire que de concert avec

l'autorité génoise, et celle-ci ne savait pas même ce qu'elle voulait.

Richelieu à Gênes, et après lui M. de Chauvelin qui lui succédait dans le

commandement militaire, et qui reçut aussi des pouvoirs diplomatiques,

appuyaient avec énergie sur la nécessité d'empêcher que quelque puissance

ne vint s'établir dans l'île, soit par l'abandon des Génois, soit par la

connivence des Corses. Mieux vaudrait s'en mettre en possession soi-même,

d'une manière quelconque, disaient-ils, et l'on voit que c'est le parti

qu'ils eussent été enclins à proposer sans la répugnance manifestée par

la cour. Mais ils avertissaient qu'il était impossible d'attendre que les

Génois seuls se défendissent contre les rebelles: ils insistaient donc

sur l'obligation d'intervenir, de rester en force dans l'île entre les

uns et les autres, d'avoir des places de sûreté: sans cela on ne pouvait

ni s'acquitter des garanties qu'on avait promises, ni s'assurer contre

une invasion extérieure.

En Corse, le général faisait plus que donner des conseils: il n'avait

jamais cessé de traiter plus ou moins directement avec les chefs des

Corses, soit pour les porter à la soumission, ou à des arrangements avec

la république, soit pour les affectionner à la France, afin de les

détourner de chercher des secours ailleurs. M. de Cursay, qui avait pris

un grand empire sur eux, les protégeait ouvertement; chaque jour il avait

des querellés à ce sujet avec le commissaire génois.

Les Corses n'étaient nullement pressés de voir rembarquer les Français.

Dans le courant de la guerre, ils n'avaient pas fait difficulté de

remettre à ceux-ci les places qu'ils avaient ôtées aux Génois. Gafforio,

après s'être mis à la suite de Rivarola, était rentré. Il avait obtenu

une grande confiance chez M. de Cursay; il avait fait décider par une

diète qu'il avait dirigée, que la nation corse s'en remettrait de son

sort à la décision du roi de France. Dans une autre assemblée tenue par

M. de Cursay (1749), on avait juré sur l'Évangile une soumission entière

aux volontés du monarque. Un nouveau règlement fut alors proposé. Des

difficultés sans fin s'élevèrent sur son contenu et sur les contre-

projets qu'il fit naître. Le ministère français, qui voulait en faire une

charte permanente et qui sentait que cela ne pouvait se faire qu'à titre

de transaction, exigeait qu'il y eût de la part des Corses une

délibération régulière d'assentiment. Le sénat de Gênes s'y opposait: il

voulait qu'entre la république et ses sujets il y eût ordre imposé de sa

part et obéissance de la leur (1751). M. de Chauvelin, qui s'était montré

en Corse et qui avait crédit à Gênes, fit convenir enfin que le

règlement, une fois mis d'accord avec le sénat, serait communiqué en ses

articles essentiels à l'assemblée corse, invitée à déclarer son adhésion.

Cela fait, le commissaire génois publierait le résultat de cette

convention sous la forme d'un édit spontané de la république. M. de

Cursay tint l'assemblée; accoutumé à y dicter des ordres, il crut si bien

y avoir reçu une adhésion générale, qu'on eut peine à l'empêcher de

publier le règlement sur-le-champ de sa propre autorité, sans

s'embarrasser de celle de Gênes.

(1752) Le règlement semblait enfin agréé par toutes les parties

intéressées. Pour le garantir, par un traité nouveau le roi accordait des

subsides pour trois ans. Quant à la durée du séjour des troupes, les

Corses avaient émis le voeu qu'elles occupassent l'Ile pendant dix ans;

les Génois avaient vu cette demande avec indignation: on se contenta de

stipuler qu'à la première réquisition de Gênes ces forces seraient

retirées. En attendant le roi disposait de Calvi comme place de sûreté:

ce fut la clause à laquelle les Génois souscrivirent avec le plus de

répugnance.

Mais de nouveaux incidents fâcheux étaient survenus. Tantôt M. de Cursay,

sans l'aveu du sénat, avait publié en son propre nom des édits, même avec

la commination de la peine de mort. Tantôt il faisait, de sa seule

autorité, des exécutions militaires contre les villages qui ne se

soumettaient pas au règlement. Ses soldats gardaient la place de Saint-

Florent conjointement avec une troupe génoise: tout à coup celle-ci en

fut expulsée. M. de Cursay s'en excusait en disant qu'il n'avait rien

ordonné que d'accord avec le Corse Gafforio, et que seulement ses ordres

avaient été maladroitement exécutés. Saint-Florent était une de ces

villes que les insurgés avaient prises et remises aux Français. Ils les

redemandaient à ceux-ci: mais suivant le traité d'Aix-la-Chapelle, c'est

aux Génois qu'elles appartenaient, et le gouvernement français ne pouvait

les rendre qu'à eux. Pour l'empêcher, les Corses se préparaient à les

bloquer au moment où les Français en sortiraient; et à Saint-Florent

c'était par avance que Gafforio avait pris des mesures pour qu'il ne s'y

trouvât pas de garnison génoise toute portée2.

Quoi qu'il en soit, le malheureux règlement, si péniblement ménagé, fut

rejeté de toute part. Il fut impossible de s'en promettre l'exécution. La

république profita de cette occasion pour renouveler ses objections

contre les concessions qu'on lui avait arrachées. Lassé de tant de

contrariétés, irrité d'ailleurs de ce que, sur un ordre maladroit du

commissaire général, un détachement génois avait osé croiser la

baïonnette contre des officiers supérieurs français, le roi fit déclarer

à la république qu'il la déliait des engagements qu'elle venait de

contracter par le traité récent. En effet, l'instrument en fut renvoyé de

Gênes à Versailles pour que les signatures en fussent biffées et les

sceaux rompus3. Le roi, de sa grâce, maintenait les subsides, mais il

retirait ses troupes. Le sénat accepta avec reconnaissance l'argent, la

renonciation au traité, au règlement, et demanda la prompte évacuation;

elle eut lieu. Rien ne prouve mieux qu'à cette époque encore la France

était loin d'être décidée à s'approprier la Corse. Elle cessait même,

malgré de nombreux avertissements, de se précautionner contre la

concurrence ou l'intrusion de quelque autre puissance.

Ainsi, pour la seconde fois, les Génois et les Corses se trouvaient seuls

en face les uns des autres. A mesure que les Français quittaient une

place, il s'y glissait un détachement de Génois venus par mer le long du

rivage, car l'intérieur, les communications par terre leur étaient

désormais fermés. On avait plusieurs fois comparé leur possession à

celles des premiers colons qui s'établirent sur les rivages découverts en

Amérique; occupant le bord de la mer, mais resserrés sur les derrières

par les naturels sauvages. Cette comparaison était plus juste que jamais.

La république avait multiplié les invitations à la soumission, à la

concorde. Loin d'y déférer, les chefs s'étaient réunis pour s'engager par

serment à n'entendre à aucun traité. Le gouvernement de Gênes n'en

résolut pas moins de tenter un genre de guerre qu'il croyait bien

entendre, et auquel on eut toujours confiance dans ce pays. Il s'occupa à

diviser ses ennemis et à corrompre les principaux à prix d'argent. Les

semences de jalousie ne manquaient pas entre eux; les haines de familles

et de factions étaient toujours prêtes à revivre. Gênes s'attacha à les

cultiver. Gafforio, devenu le principal personnage de la Corse, fut

assassiné dans une embuscade (1753). On prétendit que ses meurtriers

s'étaient réfugiés à Gênes, mais rien ne prouve que la république eût

accepté ce moyen sinistre de se délivrer d'un adversaire.

La place ne resta pas vacante. Pascal Paoli vint la remplir (1755). Son

père, le vieux Hyacinthe, dans sa retraite à Naples, n'avait pas élevé

ses fils pour rester étrangers à la cause de la patrie. L'un, Clément, y

avait déjà fait connaître son nom. Plus d'éclat et d'influence étaient

réservés à Pascal. Il n'avait que vingt-deux ans; il n'était que

lieutenant au service de Naples, quand il se présenta. Il apportait pour

le service de sa nation du patriotisme, du talent, de la bravoure, et

pour lui-même de l'ambition et une profonde souplesse politique. C'est à

l'affranchissement de son pays qu'il se vouait; c'est du pouvoir qu'il

venait chercher. Le gouvernement lui fut déféré à vie, et il s'employa

tout entier à faire la guerre aux Génois; il soutint la lutte longtemps;

et il domina la Corse non sans trouver autour de lui des envieux, des

ennemis et des traîtres.

On lui avait donné d'abord des adjoints. Matra, l'un d'eux, fut de bonne

heure jaloux de l'autorité de Paoli; déjà peut-être vendu aux Génois, il

débaucha quelques soldats et tenta de renverser son chef. Mais, déclaré

traître à la patrie, il fut vaincu et il perdit la vie.

Paoli était en force. Les mercenaires enrôlés au hasard par les Génois

désertaient pour passer de son côté. S'il n'avait manqué d'artillerie,

difficilement les places lui auraient résisté. On soupçonnait que des

secours d'argent lui arrivaient d'Angleterre. Dans toute sa carrière on

l'a toujours considéré comme protégé par les Anglais. Il le fut

ouvertement à certaines époques; et cependant il entretenait d'intimes

relations avec la France.

(1756) Les hostilités maritimes qui commencèrent la guerre de sept ans

avaient éclaté. Avec les intelligences en Corse qu'on supposait aux

Anglais, la France ne pouvait pas souffrir que cette île restât sans

défense. C'était pour que les Génois la fissent garder que le roi avait

accordé les subsides, il exigeait que la république levât des troupes

pour les y employer. Le roi voulut aussi savoir en quel état se

trouvaient les fortifications de l'île, et il y expédia des ingénieurs,

mission dont les Génois s'offensèrent. Ils montrèrent aussi une

répugnance plus qu'ordinaire quand on leur offrit d'envoyer des troupes

de France, puisqu'ils n'en avaient point eux-mêmes. Ils savaient

cependant que Paoli, dans une assemblée nationale, avait annoncé la venue

d'une escadre anglaise, et s'était vanté que dans un mois il ne resterait

plus un seul Génois sur le sol de la Corse. On n'en répondit pas moins à

la France que rien ne pressait, et qu'au besoin ce serait à l'apparition

des Anglais qu'on réclamerait l'envoi des forces françaises. Le roi,

irrité, fit déclarer à la république que, si elle ne se hâtait pas de

demander des troupes, ce serait lui, cette fois, qui prendrait

l'initiative des mesures, et qu'il exigeait qu'elle déclarât

catégoriquement si elle y donnait son consentement, ou si elle pensait à

le refuser. La négociation qui suivit cette déclaration, et qui aboutit à

un de ces traités éphémères de secours en hommes, de subsides avidement

recherchés et de réserves défiantes contre la protection française, cette

négociation fut plus pénible que jamais. Le traité conclu ne fut ratifié

à Gênes qu'après neuf séances de délibération du petit conseil. La

république obtint des secours considérables; les troupes ne devaient que

défendre l'île contre les attaques intérieures; garder Calvi, Ajaccio et

Saint-Florent, ne rien traiter avec les rebelles, ne pas leur donner

accès dans les villes de garnison. Les Génois voulaient même que ces

garnisons fussent mi-parties, mais la France s'y refusa.

Suivie à Gênes la négociation n'aurait pu finir: mais la république avait

à Paris un chargé d'affaires nommé Sorba, de qui ce traité et ceux qui le

suivirent furent l'ouvrage. Il avait gagné la confiance des ministres du

roi, et certes, ses maîtres avaient à se louer de son savoir-faire. Il

était d'une famille si récemment écrite au livre d'or, que l'on avait

douté si la cour de France, accoutumée à se voir députer des Doria, des

Pallavicini, des Lomellini, se contenterait d'un nom obscur; ou plutôt la

vanité génoise avait eu quelque scrupule d'être si modestement

représentée. Le père de Sorba avait été à Paris simple secrétaire de la

légation génoise. Mais par cela même le fils, élevé en France, s'était

formé aux habitudes du pays. Il connaissait les hommes, la manière de

traiter, et assez bien les intérêts réciproques pour trouver le point où

l'on pouvait arriver à les concilier tous, y compris ceux des

susceptibilités nationales. «Nous travaillons avec Sorba, écrit le

ministre des affaires étrangères, et j'espère que nous réussirons.»

C'est ainsi que la dernière affaire fut menée à bien.

M. de Castries avait conduit des troupes en Corse. Paoli déclara qu'il

les voyait avec plaisir. Il avait à remettre l'ordre dans un pays livré

de toute part aux violences: la présence des Français concourait au même

but. M. de Vaux succéda à M. de Castries; il fut moins heureux dans ses

rapports avec les Corses. Dans quelques rencontres il y eut du sang de

versé: Paoli se hâta de rétablir la bonne harmonie. Celle qui aurait dû

subsister entre les Français et les Génois ne fut pas mieux entretenue

que par le passé. L'antipathie se faisait sentir à chaque incident. M. de

Vaux prétendait lever pour l'armée française un régiment de cavalerie

corse. Les Corses insoumis n'avaient qu'à se parer des cocardes

françaises pour être librement admis dans les villes de garnison (1757).

Dans une occasion où l'on s'attendait à être attaqué par une escadre

anglaise, le général avait assemblé les habitants de la province voisine

pour savoir s'il pouvait compter sur eux. C'étaient là autant de griefs

pour les autorités génoises. En France on se lassait de ces querelles

interminables. Les Anglais n'avaient pas paru. Le secours n'avait pas

servi. On se demandait si, peu considérables comme étaient les forces,

elles suffiraient contre un débarquement sérieusement tenté sous le canon

d'une escadre. On avait besoin de soldats sur le continent, où la guerre

était malheureuse. Le roi rappela ses troupes: la république se formalisa

de n'en pas avoir été assez régulièrement avertie. Au fond, les subsides

cessaient, et c'était là le grand sujet de plaintes.

Dans l'intervalle, Paoli avait eu de nouveau à combattre l'attaque d'un

frère de Matra. Celui-ci éprouva le même sort que son aîné. Nous verrons

reparaître un rejeton de cette famille ennemie. Chacune de ces tentatives

réprimées ajoutait à l'influence et affermissait le pouvoir du général

suprême. Les assemblées, les diètes délibéraient d'après ses vues, et

décidaient suivant ses volontés. Mais ce dictateur redoutable savait

l'art de voiler sa domination et de se faire obéir de es compatriotes, en

ne leur montrant jamais que l'intérêt de la liberté et de l'indépendance

nationale. On peut citer en témoignage de son habileté, l'adresse avec

laquelle, en éveillant le zèle et les scrupules du pape, il procura de la

part de la cour de Rome une reconnaissance implicite à la nationalité

corse, blessure profonde faite à la république qui voulait qu'on ne vît

dans les insulaires insurgés que des sujets en révolte. Quelques sièges

épiscopaux dans l'île avaient pour titulaires des Génois qui n'avaient

pas osé résider au milieu de l'insurrection, Paoli les somma de revenir à

leur poste, et, sur leur refus, il dénonça au saint-père l'abandon où les

pasteurs laissaient leurs troupeaux, en le priant de remédier à un si

grand abus. Le pape envoya en Corse un visiteur apostolique, avec pouvoir

de vérifier le mal et d'y appliquer la correction. Gênes s'offensa

extrêmement de cette démarche faite sur ses terres sans son aveu, et à la

réquisition d'un rebelle. La république, par des proclamations, défendit

de donner accès au visiteur, et de souffrir qu'il exerçât aucune fonction

de son ministère; le pape, par un bref, cassa les proclamations de Gênes;

le sénat fit lacérer l'affiche du bref, et cette querelle se poursuivit

avec tant de violence que l'on s'attendait à voir jeter l'interdit sur

les Génois. Elle ne finit pas, mais à grand peine elle fut adoucie et en

quelque sorte suspendue par l'intermédiaire du roi de France. Paoli, de

son côté, saisit le temporel des évêques absents. A son tour le peuple

s'alarma de voir porter la main sur les biens de l'Église. Le dictateur

répondit à ces murmures, que si l'autel doit nourrir ses ministres, le

bien du ministre qui ne sert pas l'autel appartient aux pauvres.

(1761) A cette époque, la république eut pour doge Augustin Lomelin4, qui

avait été ci-devant son envoyé à Paris, et qui y avait vécu également

recherché par la bonne compagnie, par nos philosophes et par les hommes

d'État. Il aimait la France, mais il était avant tout citoyen de son

pays. Il était un de ceux qui, non par intérêt, ou par engagement de

faction, mais par conscience, sentaient que s'il était difficile de

conserver la Corse, cet antique héritage des temps les plus glorieux,

elle ne devait pas être abandonnée sans faire des efforts pour la garder,

et qu'elle ne saurait être vendue sans honte. Décidé contre ce dernier

parti, il pensait qu'il fallait tout faire, n'épargner ni concessions ni

sacrifices pour rester en possession. On assure que son dessein aurait

été d'amalgamer les deux peuples; d'admettre les Corses notables aux

honneurs du livre d'or; d'ouvrir aux plus distingués les portes du

conseil et du sénat. Si telle était la fin qu'il envisageait pour

l'avenir, il est probable qu'il ne disait pas tout haut sa pensée

entière; il se serait trouvé seul à la soutenir au milieu des préjugés

les plus contraires. Mais du moins il voulait qu'au lieu d'opprimer et de

mépriser, on joignît à la fermeté, la justice au fond, et les procédés

conciliants. On demandait au gouvernement français (car on le savait en

correspondance suivie avec Paoli) de ne pas laisser aux Corses sur les

desseins de la France, des illusions qui contrarieraient l'effet des

offres bienveillantes que les Génois entendaient leur faire. Sorba

écrivait au duc de Choiseul; «Il ne nous faut ni argent ni troupes. Nous

avons les meilleures intentions et la meilleure morale; nous voulons

rendre les Corses heureux; mais il faut qu'ils sachent que la France a

déclaré mille fois qu'il convient à ses intérêts que la Corse soit à

perpétuité la propriété des Génois.»

Lomelin fit décider qu'on se bornerait dans l'île à défendre les places

qu'on occupait. En proposant d'admettre les Corses à une négociation, et

en comptant (il faut l'avouer) sur de l'argent à répandre, il se flatta

un moment de réussir. On pensait avoir gagné plusieurs personnages

considérables; on faisait offrir à Paoli le titre de général à vie des

troupes corses, et le doge le croyait disposé ou à accepter ou à

s'éloigner de l'île. Pour se donner les moyens de suivre un pareil plan,

on avait fait voter à Gênes un emprunt considérable.

(1762) On se méprenait étrangement sur les dispositions de Paoli. Il

assembla ses Corses, il leur annonça qu'ils étaient recherchés par la

république pour une paix à négocier, dont les conditions pouvaient être

avantageuses; c'était à eux de voir quelle confiance ils pourraient

prendre à ces invitations pacifiques. Une acclamation unanime servit de

réponse: «Guerre et liberté!» Sur ce voeu le général fit rendre un

décret qui défendait, sous peine de la vie, d'entrer en aucun pour-parler

avec les Génois. Des commissaires de la république étaient arrivés avec

une grosse somme d'argent à distribuer à ceux qui voudraient se laisser

séduire. La somme et les commissaires retournèrent à Gênes. Après

quelques tentatives on reconnut qu'il n'y avait rien à faire, et qu'il

fallait réserver ces moyens pour un autre temps.

Il y eut alors à Gênes un grand déchaînement contre Lomelin, qui s'était

ainsi trompé dans ses espérances patriotiques et libérales. Ses ennemis

déclamèrent contre lui. La dépense, l'emprunt, les impôts dont il avait

fallu l'accompagner lui furent amèrement reprochés. Il semblait vouloir

tenter encore la force pour dernier moyen; il proposait, dit-on, de

demander à l'Espagne un corps considérable de soldats. La république ne

voulut plus se livrer à de nouveaux frais. Le gouvernement français, en

louant le patriotisme désintéressé du doge, regretta l'illusion dont il

s'était laissé surprendre, et avertit que l'inutile emploi de la violence

pour regagner une soumission déjà perdue serait un crime.

Cependant après Lomelin, le sénat ne put résister aux imprudentes

suggestions de quelques Corses qui se vantèrent de renverser la puissance

de Paoli. Pour y parvenir, on pratiqua le neveu de l'ancien Matra; on lui

remit des fonds, on lui confia des patentes pour lever des troupes dans

l'île au nom de la république. Ce fut encore de l'argent perdu. On

pouvait susciter quelques hommes mécontents jaloux du dictateur: mais

aucun d'eux n'eût voulu, pour marcher contre lui, se mettre sous les

étendards des Génois. Paoli se défit de tout ce qui lui était opposé. De

plus en plus il marcha droit à son but. Dans une grande assemblée, le

peuple corse, par un acte solennel, proclama son indépendance; il déclara

qu'il ne reconnaissait plus aucun lien subsistant entre lui et la

république de Gênes. Paoli notifia à la France et aux autres puissances

étrangères ces résolutions en forme de manifeste. Successivement il

compléta l'organisation nationale en toutes ses parties, représentation,

législation, pouvoir judiciaire, administration, instruction publique. Il

fit décréter jusqu'à l'établissement d'une université. C'est à cette

époque qu'il avait fait proposer à J. J. Rousseau de devenir le

législateur des Corses. Il l'avait pressé de venir au milieu d'eux,

inspirer une constitution politique, et, chose remarquable, il insinuait

au philosophe d'embrasser la religion catholique pour s'acquérir plus

entière la confiance des peuples5. Jean-Jacques demanda qu'on ne lui

reparlât jamais de cette dernière proposition: mais on voit aussi par ses

lettres que sur les notes qu'on lui avait fournies, il était effrayé de

l'étrange distance qu'il trouvait entre les idées corses et les principes

du Contrat social. On s'organisa sans lui.

Les Génois semblaient n'avoir plus d'illusions à se faire, et de toute

partie bruit courut qu'ils allaient se défaire de la Corse. Mais chez

eux, au conseil, trois partis encore se disputaient le terrain. Les plus

vieux voulaient les choses dans leur état actuel; garder les villes

maritimes et attendre, sans plus s'occuper du reste de l'île. Les jeunes

ne voulaient renoncer à rien, et demandaient encore l'emploi de la force

pour ramener les rebelles à l'ancienne sujétion. Ceux qui voulaient la

vente ou l'échange de cette possession onéreuse, formaient un tiers

parti, et il grossissait tous les jours. Mais il se partageait lui-même

sur les moyens; les uns espéraient quelque échange; l'archiduc Léopold,

devenu grand-duc de Toscane, pouvait en fournir l'occasion, et cette idée

plaisait essentiellement aux partisans impériaux. Les autres réprouvaient

ce projet, prévoyant que ce serait la ruine du commerce de Gênes au

profit de celui de Livourne.

Mais, pour vendre une propriété, il faut en être encore maître, il ne

faut pas s'exposer à attendre qu'elle soit enlevée par la force, et Paoli

attaquait ou bloquait les places. La république était avertie par ses

agents qu'incessamment tout serait perdu si elle n'envoyait des renforts

pour garder ce qui restait. Force fut de recourir de nouveau à la France.

Elle venait de terminer la malheureuse guerre de sept ans, elle pouvait

disposer de quelques troupes. Sorba en demandait encore une fois un corps

pour conserver, réduire et pacifier l'île. Mais dans cette occasion la

cour commença à en croire ceux des généraux et des fonctionnaires qui

depuis longtemps représentaient la nécessité de prendre un pied ferme en

Corse, et le peu de convenance de ces secours prêtés et retirés si

souvent. On éleva d'abord des objections contre les termes de la demande

des Génois, on ne voulait plus se charger de réduire; on favoriserait une

pacification, mais on ne s'y obligeait point. On ne s'engagerait qu'à

garder les villes qu'on aurait en dépôt; et surtout la France prétendait

obtenir au moins une place de sûreté qui deviendrait sa propriété

perpétuelle. On se récriait à Gênes contre ces exigences. Cependant à son

tour le roi balançait: obligé de faire dans son armée une réforme

considérable, il doutait qu'il lui convînt de détacher les troupes qu'on

lui demandait. Mais ses ministres lui firent considérer que s'il

refusait, le parti antifrançais dans le gouvernement de Gênes s'en ferait

une arme pour céder la Corse à d'autres, au préjudice de la France. D'une

part, cette hésitation avait effrayé les Génois et les rendait plus

souples. Sorba employa toute son adresse dans cette occasion, et enfin un

nouveau traité fut conclu (1764)6, beaucoup plus explicite que les

précédents. Le roi faisait passer en Corse un corps de trois mille

hommes qui prendrait en dépôt pendant quatre ans trois villes maritimes

sur les cinq que les Génois tenaient encore. Ces forces ne devaient

nullement faire la guerre. Leur seule affaire était la garde et la

conservation des places. Les garnisons génoises devaient en être

retirées; sous aucun prétexte il ne pourrait y rester un seul militaire

génois. Les chefs français n'avaient ni ordre à recevoir de la

république, ni compte à lui rendre. Dans ces villes qui leur étaient

confiées ils exerçaient la police et la juridiction militaire. À cela

près, les Génois y restaient en possession de leur souveraineté intacte

avec l'exercice du gouvernement civil, ecclésiastique et municipal. Ils

pouvaient publier des édits pour rappeler les Corses à l'obéissance; mais

les officiers français, afin qu'ils pussent contribuer au rétablissement

de l'ordre et de la tranquillité, étaient autorisés à entretenir tel

commerce qu'ils jugeraient à propos avec les habitants de l'île entière

sans distinction. Seulement ils étaient chargés de faire entendre à ceux-

ci l'intérêt que le roi prendrait à une pacification de laquelle

dépendait le bonheur réciproque du souverain et des sujets. Les subsides

stipulés dans les traités précédents étaient totalement supprimés. Un

article secret promettait qu'en temps de guerre, les troupes françaises

respecteraient en Corse la neutralité de la république.

Ce traité mettait dans les mains et à la discrétion du roi de France la

meilleure partie de ce que les Génois possédaient encore dans la Corse et

lui assurait une influence prépondérante sur toute l'île. Peut-être on se

flattait à Gênes d'y conserver une sorte d'empire indivis; ou pour se

consoler des sacrifices faits, on se fiait sur ce qu'ils n'étaient

stipulés que pour quatre années; mais il était sensible que si la Corse

devait être cédée, il n'y avait plus d'autre acquéreur possible que celui

qui la retenait entre ses mains. La France, de son côté, acquérait la

certitude que si les Génois pouvaient être maintenus dans l'île, ce ne

saurait plus être que par son concours: s'ils devaient en sortir, les

Français étaient tout portés pour recueillir leur héritage.

Mais il ne suffisait pas de prendre des précautions à Gênes. Les Corses

pouvaient prétendre disposer de leur île; ils pouvaient y introduire

d'autres protecteurs: il était nécessaire de s'assurer de leurs

dispositions. Il fallait savoir si en allant exercer chez eux une espèce

de neutralité armée, on aurait à compter sur leur confiance ou sur leur

opposition. Ce soin avait empêché de fermer l'oreille aux avances, aux

ouvertures de Paoli. Celui-ci savait qu'il ne pouvait se délivrer des

Génois sans s'entendre avec les Français. Il sentait aussi que quand même

les Corses expulseraient leurs oppresseurs, la nation aurait peine à se

soutenir isolée. Or la puissance la plus en situation de prêter son appui

était la France. Il l'avait donc recherchée depuis plusieurs années; il

avait envoyé des émissaires au duc de Choiseul. Des mémoires de lui

faisaient envisager comme immanquable et prochaine la chute de la

domination génoise sur la Corse, et offraient à Louis XV le protectorat

du pays. Des correspondances suivies eurent lieu. Un négociateur secret

que la cour avait envoyé7 vint à Paris apporter de la part de Paoli le

projet d'un traité8 entamé avant la dernière proposition de Gênes, et au

moment où la république avait demandé des secours.

Suivant le projet, Paoli se chargeait de chasser les Génois, aussi

demandait-il d'abord qu'on lui prêtât quatre canons. La nation corse

reconnaissait le roi de France pour son protecteur, lui demandait de la

regarder d'un oeil paternel comme il regardait ses autres sujets. On

livrerait au roi pour sa garantie des otages et une ville à son choix.

Les Corses ne se sépareraient de la France ni en guerre ni en paix; en

tout temps le roi y exercerait le recrutement volontaire comme dans ses

autres États. En temps de paix il réglerait le nombre des troupes que la

Corse entretiendrait pour se garder. Il accorderait seulement, pendant

quatre ans, un subside annuel de quatre cent mille francs pour lever deux

régiments; passé ce temps, un régiment suffirait, et le subside serait

réduit de moitié.

C'était là ce qui avait été négocié et ce qui, résumé en articles, était

proposé à la cour de France au moment où elle avait promis de fournir des

troupes aux Génois. On trouva l'engagement pris envers la république trop

avancé pour le rompre, mais on en retarda l'exécution jusqu'à ce qu'on

eût pu avertir Paoli de cet accord et que l'on connût ses intentions en

conséquence.

La réponse de Paoli fut contenue dans une simple note sans signature9.

Tout devait, quant à présent, rester tellement secret que s'il s'en

répandait le moindre bruit, la France se réservait le droit de tout

désavouer, jusqu'à la mission de son négociateur. On annonçait qu'on se

trouvait présentement obligé à envoyer en Corse six bataillons et un

régiment de troupes légères, mais en aucune manière pour y faire la

guerre. Ces forces avaient uniquement à garder les places désignées sans

pouvoir être commandées contre les mécontents (et ce nom envers les

Corses remplaçait celui de rebelles). On demandait à Paoli de bien faire

connaître cette neutralité à ses compatriotes, afin qu'ils

n'entreprissent rien contre les places tenues par les Français, ceux-ci

ne les empêchant pas à leur tour d'attaquer les Génois partout ailleurs.

Quant aux articles proposés, on les acceptait pour servir de base à un

traité, en temps opportun, puisque le moment n'était pas venu

d'abandonner cet accord à la publicité. On ne faisait objection qu'à

l'une des mesures proposées; on pensait que les Corses si belliqueux et

si nombreux n'avaient pas besoin de régiments soldés: mais on ne leur en

donnerait pas moins les subsides qu'ils désiraient; ils s'en serviraient

pour compléter l'organisation de leur pays.

Paoli témoigna beaucoup de regret sur ce prêt de troupes accordé aux

ennemis de sa nation. Il en prévoyait de mauvais effets. Le séjour des

Génois dans l'île serait donc prolongé; il fallait prendre ses mesures en

conséquence. Il demandait que le subside fût doublé. Il demandait surtout

qu'on lui donnât connaissance du traité fait avec Gênes et de ses

articles secrets.

La convention avait eu lieu aux conditions indiquées. Sorba avait

inutilement insisté pour en faire rayer la clause qui excluait les

militaires génois des places assignées aux Français. Les troupes du roi

débarquèrent sous les ordres de M. de Marboeuf.

Une assemblée générale des Corses, tenue à cette occasion, arrêta qu'on

n'attaquerait ni les Français, ni leurs villes de garnison: mais que les

postes voisins de ces places seraient gardés avec la plus grande

vigilance. Une police spéciale veillait à l'exécution de l'ordre qui

prohibait la communication des particuliers avec les troupes étrangères.

Si les officiers français demandaient des passe-ports pour l'intérieur,

il appartiendrait au général Paoli seul de les donner, et il rendrait

compte à la première assemblée des motifs pour lesquels il avait jugé à

propos de les délivrer. S'il parvenait des propositions de paix ou de

transaction, elles ne seraient reçues qu'après que les conditions

préliminaires demandées par la nation dès 1736 auraient été consenties et

exécutées: c'est-à-dire, que la nationalité des Corses serait reconnue,

qu'ils ne traiteraient jamais avec les Génois, sinon sous la garantie

d'une des grandes puissances.

Une assemblée postérieure déclara que Paoli avait rendu un compte fidèle

de ses relations avec la France, que sa conduite était approuvée, et

qu'il était invité à continuer à entretenir la bonne harmonie. Elle se

maintint, et les Français eurent toute liberté d'aller s'approvisionner

aux marchés du littoral et de l'intérieur.

(1765) Les Génois ne se flattaient pas que trois mille auxiliaires

terminassent leurs embarras en Corse; et ils s'avisèrent de solliciter un

nouveau renfort. On leur avait répondu que cela ne pourrait se faire sans

exiger quelque compensation nouvelle. On leur demanda la cession d'une

place forte à perpétuité. Ils se réduisirent dès lors à demander que le

général français employât son influence à ménager une pacification

permanente.

(1766) Convaincus, enfin, qu'il n'y avait nulle espérance qu'aucune

médiation pût amener rien de pareil, ils se bornèrent à solliciter la

prorogation du terme auquel les troupes françaises devaient se retirer.

Des quatre années pour lesquelles avait été stipulée l'occupation, la

moitié était déjà écoulée. Mais on leur déclara que le roi ne ferait pas

continuer un service onéreux sans de nouvelles conditions. Ils ne tinrent

pas compte de cette insinuation; et comme ils n'offraient rien, on leur

notifia qu'à l'expiration de la quatrième année, les troupes seraient

retirées.

Quelle que fût la sincérité de la déclaration, elle causa un trouble

extrême; Gênes se convainquit enfin que son royaume de Corse lui

échappait. Le voile tomba tout à fait, et l'on sentit même que le séjour

prolongé de quelques garnisons françaises n'aurait été qu'une garantie

insuffisante d'une telle propriété. Paoli avait fortifié de nouvelles

places; dans les villes où les Génois tenaient encore, les habitants, qui

jusque-là avaient gardé une apparence de soumission, venaient d'envoyer

leurs députés à l'assemblée générale. L'union nationale était complète.

En Ligurie même on commençait à la reconnaître en dépit du sénat: les

Génois navigateurs des deux rivières acceptaient des passe-ports de Paoli

pour la sauvegarde de leurs expéditions commerciales (1767). Enfin les

Corses attaquèrent l'île de Caprara, cette annexe de leur île; la

garnison génoise fut forcée de capituler et d'en rendre la citadelle. Ce

dernier événement fut décisif à Gênes pour l'opinion. On se vit dans

l'alternative ou d'abandonner la Corse à des sujets révoltés, ou de la

faire accepter par la France. On fit connaître à Versailles la

disposition où l'on était «d'entrer dans un traité plus conforme que les

précédents à la gloire du roi et à la sûreté de la république;» et, en

s'en rapportant à la pénétration du ministère, on demandait qu'elles

seraient à ce sujet les intentions de la France.

Des commentaires suivirent cette ouverture significative, mais un peu

vague. La république consentait à laisser les Corses à une entière

indépendance de son pouvoir, pourvu qu'elle n'eût ni de concessions à

leur faire directement, ni à reconnaître formellement leur liberté. C'est

au roi seul qu'elle remettrait eux et leurs villes, et le roi en

disposerait à sa volonté. Suivant une autre proposition, le roi, en

affranchissant les Corses, devait retenir pour lui-même certaines villes,

ainsi qu'il en conviendrait avec les Génois. Les Corses ne pourraient

faire par eux-mêmes ni paix ni guerre. Ils seraient assujettis à un

tribut, qui tournerait en indemnité pour la république. Le roi en

fixerait la quotité.

Sorba, de son côté, produisait un autre plan pour dissimuler la cession

pure et simple ou la vente. Sa teneur paraissait bizarre, et cependant

nous verrons qu'on finit par l'adopter.

De Versailles on répondit à Gênes que l'offre de céder la Corse était

neuve; qu'elle avait besoin d'être faite directement, officiellement, et

qu'on ne saurait la considérer que lorsque la république l'aurait

formulée telle qu'elle l'entendait. Le sénat annonça un mémoire sur cette

affaire; mais il ne le donnait pas. On supposait qu'il ne voulait que

gagner du temps; la bonne foi de ceux qui avaient fait l'offre passa pour

très-suspecte; et le roi fit savoir à Gênes que si l'on voulait laisser

tomber cette affaire, la France n'y aurait pas regret.

Mais à Gênes, on avait appris que Buttafuoco, l'ami, le confident de

Paoli, celui qui avait correspondu pour lui avec J. -J. Rousseau, était à

Paris; et, avant de savoir ce qu'il y allait faire, on ne voulait pas

livrer le dernier mot de la république.

Quand Paoli avait appris que les Génois étaient enfin déterminés à

renoncer à leur souveraineté prétendue, pressé de délivrer d'eux sa

patrie, il s'était mêlé de faciliter les accords: il avait offert de

sauver le décorum de la république, c'était son expression; il aurait

consenti que Gênes retint un titre de seigneurie sur Bonifacio, cette

ville essentiellement génoise depuis si longtemps. Les Corses la

posséderaient comme les autres villes, mais ils l'accepteraient en fief;

et, sous ce prétexte, Gênes obtiendrait une redevance de cinquante mille

livres, tandis qu'on établissait que la république ne tirait de la Corse

qu'environ trente-six mille livres.

Quel était le fond de la pensée de cet homme aussi fin que puissant?

Cette nationalité à laquelle il avait tant travaillé, croyait-il la

conserver, sous l'appui d'un simple protectorat de la couronne de France?

ou savait-il qu'elle allait se confondre dans la vaste nationalité

française? La suite des événements pourrait faire douter qu'il eût

accepté la dernière conséquence. Mais cette question n'appartient pas à

l'histoire de Gênes. Paoli avait jusque-là coopéré aux desseins de la

France. Dans le même temps il recherchait des appuis en Angleterre. Il

méditait des constitutions, et un jour, à la sortie de la séance de

l'assemblée générale, conduisant les députés dans une salle qui leur

était inconnue, il leva un rideau et ils virent un trône éclatant.

«Voilà, leur dit-il, la première marque de l'indépendance nationale, mais

que ce trône ne vous effraye pas; personne n'y montera que les Génois

n'aient été chassés de tous les lieux de la Corse où ils sont encore.»

Après des contestations sans fin on avait arrêté à Gênes les termes d'une

offre authentique à faire à la France. Pour y parvenir, il avait fallu

faire décider que la cession, n'étant que l'exécution d'une résolution

précédemment votée, passerait à la majorité des deux tiers des voix du

petit conseil, tandis que, comme mesure nouvelle, elle eût exigé

l'assentiment des quatre cinquièmes qu'on n'aurait pu réunir. Sorba,

présentant en France la proposition officielle, demanda essentiellement

que la France consentît à recevoir les Corses comme des sujets, de la

main et par la volonté de leurs souverains légitimes, tellement qu'ils ne

pussent jamais former une nation indépendante. Une somme convenable

serait payée à la république. Ses États de terre ferme lui seraient

garantis par le roi à perpétuité. L'île de Caprara lui serait restituée.

Enfin, on demandait que la maison de Saint-George conservât le privilège

de fournir le sel dans l'île.

Mais bientôt le sénat vit arriver de Paris un autre projet qu'il reçut

avec une joie extrême; car, pour ceux qui se complaisaient aux

subtilités, on ne pouvait inventer rien de mieux, dans la pensée de

sauver par l'expression la honte d'une transaction assez misérable. La

république n'abandonnait pas la Corse; elle reconnaissait seulement qu'à

l'expiration imminente des quatre années pendant lesquelles ses villes

devaient rester en dépôt, elle ne saurait les reprendre sans augmenter

les troubles et les calamités. Elle consentait donc que le roi les fît

occuper ainsi que les autres places, tours et postes, nécessaires à la

sûreté des armes de sa majesté. C'est en ces termes détournés qu'on

stipule la cession de l'île entière. Le roi prendra le tout en

nantissement des dépenses qu'il aurait à faire pour l'occupation et la

conservation du pays. Si par la suite, l'intérieur se soumet à la

domination du roi, cet intérieur sera sujet aux mêmes conditions. Sur le

tout l'exercice de la domination française sera entière et absolu. Mais,

néanmoins, ce ne sera entre les mains du roi qu'un gage qu'il gardera

jusqu'à ce que la république lui en demande la restitution, après lui

avoir remboursé la dépense. Par cette raison on déclare que la

souveraineté acquise au roi ne l'autorise pas à disposer de la Corse en

faveur d'un tiers. C'est bien là le droit civil, on ne peut disposer de

ce qu'on a reçu en gage. Par un acte séparé le roi s'engageait à payer

aux Génois, pendant dix ans, deux cent mille francs par an, sous prétexte

de certains arrérages qui leur revenaient. En un mot, la république

vendait la Corse au prix de deux millions de francs, sous la forme d'un

contrat de nantissement ou d'une cession à réméré, en style de notaire.

On ne craignait pas en France que les Génois vinssent faire des offres

réelles pour les loyaux coûts et redemander son gage. On ne prit pas la

peine de fixer un terme à cette faculté; du moins il ne se trouve point

de trace d'article secret qui y pourvoie; mais, au contraire, les Génois

avaient soin de faire déclarer dans l'instrument, que, malgré la faculté

qu'ils se réservaient d'acquitter les dépenses pour rentrer en

possession, ces dépenses ne constitueraient jamais une dette qu'on pût

les obliger à payer en leur offrant la restitution de la Corse10.

On se demande comment une rédaction si extraordinaire est sortie, non de

Gênes, mais du cabinet de France, dont ces stipulations de légistes

portent si peu l'empreinte Nous ne pensons pas qu'on prétendit dissimuler

aux yeux des puissances rivales une acquisition de cette nature au moyen

d'un bail emphytéotique. Ce n'est qu'à l'amour-propre génois que

pouvaient convenir ces énonciations dérisoires. Aussi est-il probable

qu'elles sont dues à Sorba. Elles ressemblent à celles qu'il avait déjà

proposées. Il avait gagné en France crédit et confiance personnellement.

A Gênes, dans les derniers temps, les affaires de Corse avaient été

concentrées dans les mains d'un nouveau secrétaire d'État, habile en

intrigues, homme de ressources et très-versé dans les subtilités du

palais. Ces deux hommes s'étaient sans doute entendus, et, par la

condescendance du ministère français, ils avaient servi le goût de leurs

maîtres plus qu'on ne l'avait su d'abord imaginer. Mais si ces finesses

diplomatiques furent destinées à faire croire au peuple de Gênes qu'il ne

perdait pas son royaume, qu'on le confiait à la France pour y rétablir

l'ordre, comme autrefois le sénat s'en déchargeait sur la banque de

Saint-George, le but fut manqué. Ce peuple vaniteux, marchand et malin,

murmura d'un marché peu honorable, le jugea à la manière mercantile, et

en railla les négociateurs et les courtiers11.

Au bruit de la cession, Bonifacio, la ville la plus génoise de la Corse,

fit entendre des regrets; mais Ajaccio alluma des feux de joie. De

nouvelles troupes françaises arrivèrent; et les bâtiments qui les

débarquaient, remportèrent à Gênes les fonctionnaires et les soldats de

la république. Tout dans l'île fut fini pour elle. L'année d'après

(1769), la France notifia aux puissances que la Corse entière était

passée sous ses lois.

J'ai épuisé tout ce que cette île avait à fournir à l'histoire de Gênes;

et c'est aussi le dernier événement de cette histoire, jusqu'à ces grands

jours où un Corse (les Génois l'auraient-ils pu croire?), devenant

l'arbitre unique de tant de destinées plus importantes, le fut aussi des

dernières vicissitudes de la leur. Dominateur de l'Italie, il n'eut qu'à

souffler sur leur gouvernement pour le dissoudre. Plus tard, de son champ

de victoire de Marengo, il chassa de Gênes les Autrichiens qu'on y avait

revus comme en 1746. Empereur des Français, il supprima l'ancienne

nationalité des Génois, et l'absorba dans son glorieux empire. Hélas!

grâce à ses revers, c'est au profit d'un autre qu'il l'avait abolie,

cette nationalité; au profit du voisin qu'ils avaient si longtemps haï et

bravé.

Je dirai, pour finir, quelque chose de ces derniers temps. Après avoir

cherché d'époque en époque les meilleurs guides, je puis bien ajouter à

cette longue histoire la simple notice de ce dont j'ai été le témoin

oculaire.

CHAPITRE VI.

Dernières années de la république.

Au moment où se préparait la révolution française, qui devait changer la

face de l'Europe, Gênes, dans sa décadence politique, recueillait avec

sécurité les fruits d'un commerce florissant1. Le commerce y était la

grande affaire publique et privée; c'était la vie propre de cette

population industrieuse et économe. Les ressources qui avaient fermé les

plaies de 1746 avaient continué à répandre leur salutaire influence. Le

gouvernement, sans préoccupations ambitieuses, veillait à écarter les

obstacles et laissait faire. Peu dépenser, il se contentait d'une

fiscalité modérée. La banque de Saint-George était le centre de toute la

circulation qui donnait le mouvement et l'activité à la richesse

pécuniaire. Si la banque se bornait à l'office de dépositaire sans prêter

son crédit, c'était pour laisser le profit du prêteur aux puissants

capitalistes du pays, avides de placements et d'escomptes. La principale

sollicitude des maisons de l'antique noblesse s'appliquait à ne pas

laisser oisifs les capitaux que reformaient sans cesse leurs revenus

accumulés. Quelques nobles importants ne dédaignaient pas les titres de

banquiers et de négociants. Toute la bourgeoisie riche était commerçante:

les établissements séculaires se perpétuaient de père en fils, et chaque

jour il en surgissait de nouveaux pour les hommes que le travail et

l'épargne faisaient parvenir de la médiocrité à l'aisance, et de

l'aisance à la fortune. Enfin, on voyait affluer des Anglais, des

Français, des Suisses, colonie intelligente, qui rendait plus familières

les relations avec tous les pays commerçants.

L'esprit des lois était favorable à ces rapports2, nous l'avons déjà

remarqué. Sous des règlements peu exigeants, rendus presque inaperçus par

une sage tolérance, ce régime était sensiblement celui de la liberté.

Cadix, Lisbonne expédiaient sans cesse à Gênes les précieuses denrées de

leurs colonies d'Amérique. De nombreux Génois répandus en Espagne et en

Portugal étaient en quelque sorte les courtiers de ces relations fondées

sur l'assurance des débouchés, et d'abord sur les avances d'argent qui ne

manquaient jamais sur d'aussi bons gages. Gênes avait, en ce genre, des

avantages particuliers. Les ports de Venise et de Trieste sont bien

placés pour le commerce du Levant, mais au fond de leur golfe ils ne

peuvent aussi bien attirer les vaisseaux de l'Océan. Livourne a son

marché resserré entre l'Apennin et les Alpes. Gênes, plus opulente en

capitaux que toutes ces villes, et maîtresse d'un passage ouvert entre la

mer et les plaines lombardes, savait en tirer grand parti. On n'y était

pas seulement facteur pour autrui, mais ce métier même offrait l'occasion

favorable pour y mêler la spéculation et l'entreprise.

La marine avait changé; les galères mêmes avaient disparu. Il en restait

au gouvernement trois ou quatre qui composaient tout le simulacre de sa

puissance maritime, comme deux ou trois misérables régiments allemands ou

corses formaient tout l'appareil de ses forces de terre. Mais les ports

et les rades abondaient en beaux navires de toute espèce, parfaitement

construits et équipés3. Nul riverain de la Méditerranée ne naviguait avec

autant d'habileté, de promptitude et d'économie. Reçu dans les États

ottomans, dans la mer Noire, en Égypte, à Maroc, craint des autres

Barbaresques, le pavillon génois était estimé de la Crimée à Gibraltar,

et il n'était pas inconnu sur l'Océan.

La somme des fortunes anciennes et modernes était telle à Gênes, que ce

grand commerce ne pouvait l'épuiser. Il restait assez d'argent pour

l'employer dans les dettes publiques de tous les États de l'Europe. Les

diverses couronnes y faisaient fréquemment ouvrir4 des emprunts spéciaux.

Tous ces crédits n'étaient pas sans périls, et l'abbé Terray avait fait

voir quelle chance courent les créanciers des États5. Mais tel était pour

les nobles capitalistes le besoin de placer leur argent, qu'ils

comparaient ces emplois hasardés, rendant cinq pour cent environ, aux

prêts à la grosse aventure maritime, où, pour gagner un fort intérêt, le

prêteur assume les risques de la mer, et où ce qui échappe au naufrage

paye pour ce qui périt.

(1789) Grâce à cette préoccupation universelle, les premières dissidences

d'opinions ou plutôt d'inclinations qui se montraient à Gênes quand notre

révolution éclata, furent entre ceux qui attendaient d'un gouvernement

parlementaire la suppression du fameux déficit et le vote assuré des

fonds pour l'exact payement de la dette, et ceux qui pressentaient, en

créanciers alarmés, la guerre et le bouleversement des finances dans

toute tentative d'innovations politiques. Les événements ne donnèrent que

trop raison à ceux-ci. Le papier-monnaie, la consolidation de la dette,

détruisirent un grand nombre de créances et ruinèrent les anciens

rapports. Cependant il s'en forma de nouveaux: le commerce, repoussé de

la France par le maximum et par la terreur, se tourna ailleurs. Gênes en

prit sa part. Quand notre malheureux pays, épuisé de toutes choses, eut à

demander à l'extérieur jusqu'à ses subsistances, les magasins de la

Ligurie y pourvurent. Ces hardis marins se faisaient à la fois vendeurs,

voituriers et assureurs, et se signalaient en bravant les croisières

ennemies avec autant de profit que de courage.

Mais, indépendamment des intérêts, il s'agitait en France des questions

trop brûlantes pour ne pas éveiller partout des sympathies et des

oppositions. Le retentissement du nom de liberté s'était fait entendre à

Gênes comme ailleurs, et y avait fait des amis à la cause de la

révolution. Plusieurs, il est vrai, s'en détachaient à mesure que les

excès l'avaient déshonorée; mais pour en grossir le nombre, il ne

manquait pas de recrues dans ce vulgaire qui se laisse payer de

déclamations et qui croit à la vertu des modernes Brutus. Des hommes plus

hardis osaient même applaudir de loin aux mesures de la terreur; ils

semblaient étudier avec envie et espérance ces atroces modèles.

Le gouvernement observait en silence, et ne pensait d'abord qu'à éviter

de se commettre avec la France en accueillant les émigrés. Mais

l'abolition de la noblesse chez nous, la haine qu'on y vouait au nom

d'aristocrate, faisait pâlir la noble aristocratie maîtresse de Gênes.

Les atteintes portées au clergé français vinrent scandaliser les

consciences. Enfin, il existait, comme de tout temps, parmi les chefs de

l'État, des familles adonnées, sinon vendues, à la cour de Vienne. Tous

ces éléments fournirent parmi les gouvernants un parti aussi ardent que

nombreux, contre la contagion que le vent de la France menaçait de

répandre.

(1792) Cependant cette faction ne dominait pas sans contradicteurs dans

les conseils publics. Lorsque la guerre fut déclarée, l'Autriche et le

roi de Sardaigne sollicitaient l'accession de la république avec une

insistance qui n'était pas exempte de menaces. On leur répondit que le

gouvernement n'avait rien plus à coeur que de s'attirer la faveur de sa

majesté impériale; qu'il aimait à se voir dans les bonnes grâces du roi

sarde; que, d'autre part, les intérêts commerciaux ne permettaient pas

d'interrompre les relations avec la France; que la république resterait

neutre, et qu'elle armerait pour garder la neutralité sur son territoire.

Cette réponse assez digne avait été en quelque manière arrachée après de

longues et orageuses discussions. Comment fut-elle soutenue? La dépense

qu'exigèrent quelques faibles démonstrations suffit d'abord pour

constater aux yeux du public la pénurie de l'État et l'incapacité

administrative de ceux qui le régissaient (1793). Bientôt une division

anglaise entre dans le port de Gênes, en vertu et sous les conditions de

la neutralité. Sous la même foi, la frégate française la Modeste était à

l'ancre. Les Anglais vont droit à elle, l'abordent à l'improviste et s'en

emparent violemment sous les batteries mêmes du môle, qui restent

silencieuses. Puis, ils séjournent tranquillement, repartent enlevant

leur proie, tandis que le sénat prolongeait ses délibérations sur cette

violation de sa neutralité et du droit des gens.

Loin que la cour de Londres s'en excuse, un envoyé vient, en son nom,

sommer la république de rompre avec la France. Il s'avise de donner

quarante-huit heures pour satisfaire à son injonction, comme s'il eût eu

une force imposante pour se faire obéir. Cette fois l'indignation

universelle du peuple passionné donna la loi au gouvernement et étouffa

les dissidences; les quarante-huit heures s'écoulèrent: l'Anglais partit,

et le ridicule l'accompagna.

(1794) Une croisière de deux frégates dans le golfe, chargée d'écarter du

port de Gênes les navires du commerce, fut la seule hostilité qui suivît

les menaces; et au bout de quelque temps l'Angleterre ayant déclaré

qu'elle levait son blocus, cette indulgence affectée donna plus

d'embarras que la rigueur n'avait fait de mal. Les Français prétendirent

qu'on s'était accommodé à Gênes avec les Anglais, qu'on avait sacrifié la

réparation qui devait être exigée d'eux et qui était due à la France pour

le guet-apens exercé sur la Modeste. Dès lors il était loisible aux

Français d'en prendre sur les Génois la satisfaction qu'on avait bien

voulu ajourner. Cette prétention reproduite devint un prétexte permanent

et commode de se dispenser de tout respect pour la neutralité6.

L'occasion en devint imminente: après de longs efforts les Français

étaient parvenus sur les crêtes des monts qui s'étendent de Nice à Gênes,

et qui servent de limite entre la Ligurie et le Piémont. Les Autrichiens

s'étaient postés au-devant d'eux, et de jour en jour des escarmouches ou

des mouvements plus sérieux devaient pousser les uns sur les autres sans

égard pour les limites génoises. L'armée française continuant à s'avancer

jusque sur des cimes qui, pendant sur la mer, voient de loin la ville de

Gênes et approchent de Savone, leurs ennemis, pour leur fermer le

passage, demandèrent à occuper la citadelle de cette dernière ville. Ils

n'obtinrent pas leur demande du sénat; mais ils ne balancèrent pas à

prendre position sur le territoire de Gênes. Les Français, joignant ce

grief aux précédents, s'autorisèrent de l'exemple. A la suite de quelques

succès où ils avaient repoussé l'ennemi, ils occupèrent la ville de

Savone. Ils laissèrent à sa neutralité la citadelle, et elle n'inquiéta

pas leur établissement.

(1796) Après ces mouvements que les conséquences du 8 thermidor et les

événements de la dernière période de la Convention nationale firent

traîner en longueur et mêlèrent de vicissitudes, arriva enfin le jeune

général Bonaparte, et s'ouvrit l'immortelle campagne de 1796. Toujours

sous le prétexte de l'ancienne querelle de la Modeste, une avant-garde

fut poussée de Savone jusqu'à deux lieues de Gênes. On ne doutait pas que

l'armée entière ne la suivît pour opérer contre la ville. Aussitôt le

général en chef Beaulieu en personne amène le corps principal des forces

autrichiennes, descend des montagnes sur Gênes, et défile le long des

murs de la place pour aller combattre ces redoutables Français. Ceux

qu'il rencontre se replient devant lui, il les poursuit avec précaution;

et tandis qu'il les cherche au bord de la mer, Napoléon a déjà franchi

les crêtes, couru sur le versant opposé, défait les autres corps

autrichiens à Montenotte, à Millesimo, à Dégo; les plaines lombardes lui

sont ouvertes; bientôt le Piémont a subi sa loi. La république de Gênes

cessa dès lors d'être le théâtre de la guerre, mais elle devint l'étape

et le magasin militaire des Français. Ils s'y établirent partout où ils

voulurent, l'enceinte de la ville exceptée. Ils s'y comportèrent

généralement en amis, quelquefois un peu exigeants. Ils l'étaient surtout

pour le gouvernement, qu'ils méprisaient. Les particuliers

s'accommodaient assez bien, sinon de ce que l'hospitalité coûtait, du

moins des habitudes franches et joviales de leurs hôtes.

Ce contact perpétuel, l'éclat des armes françaises, l'illusion

républicaine qui les accompagnait, étaient devenus une propagande

naturelle. Dans Gênes quelques hommes mécontents avaient déjà fait un

retour sur eux-mêmes. Ils trouvaient qu'il y avait quelque chose à

refaire à leur république, et que maintenant les tentatives de réforme

auraient de puissants auxiliaires.

Ce n'était pas le peuple chez qui s'élevaient ces velléités, il était

satisfait et vain de ce nom de république si vieux chez eux, emprunté

depuis si peu de temps par la France; il restait aveuglément dévoué au

gouvernement qui le flattait. La bourgeoisie était médiocrement

affectionnée, mais elle n'aurait osé conspirer; elle eût craint d'allumer

la guerre des pauvres contre les riches. Quelques jeunes nobles d'opinion

libérale, d'inclination française7, conçurent les premiers la pensée, non

pas, à ce qu'il semble, de bouleverser le pays, mais de revendiquer leur

droit à l'égalité entre les nobles, avec l'ambition et l'espérance

d'enlever à l'oligarchie régnante la domination exclusive qu'elle

exerçait au gré de l'obscurantisme de ses vieux préjugés.

A côté de cette petite faction s'élevaient des éléments de démagogie

encouragés par une singulière imprudence. Longtemps la police

inquisitoriale s'était employée pour supprimer toute manifestation qui

pût inoculer les germes révolutionnaires. Mais à l'époque où les Anglais,

non contents d'avoir pris la Modeste, bloquaient et menaçaient, le

gouvernement, qui avait si mal su leur résister, crut politique de leur

faire peur de l'opinion populaire. On laissa un libre cours aux

affections françaises. La jeunesse, voyant que le frein était relâché,

poussa la démonstration jusqu'à l'extravagance8. On entonna publiquement

ces chants français, qui, hélas! à cette époque encore en France

accompagnaient les meilleurs citoyens à l'échafaud. On vit l'étourderie

ignorante se décorer du simulacre de l'odieux bonnet rouge comme d'une

croix d'honneur. L'autorité embarrassée ne savait plus comment retenir le

torrent auquel elle avait maladroitement ouvert le passage. Tout était

ridicule, mais tout devenait périlleux. La boutique d'un apothicaire,

rendez-vous d'oisifs et de nouvellistes, comme elles le sont toutes à

Gênes, était le réceptacle de ces hommes exaltés. Des insensés de la plus

mince bourgeoisie faisaient le fond permanent de la réunion, quelques

hommes tarés et perdus de dettes en étaient les meneurs ostensibles. S'il

y avait des associés plus considérables, peu de personnages notables s'y

laissaient apercevoir. Là, on copiait les formes, les harangues

patriotiques de nos clubs; on y parlait hautement, mais en termes vagues,

d'une révolution ligurienne.

Il est probable que les jeunes novateurs de la noblesse caressaient cette

réunion plébéienne, pour s'en appuyer au besoin. Mais l'esprit de liberté

radicale qui y régnait n'eût pas convenu à leur ambition. Quoi qu'il en

soit, les trames que ces nobles, de leur côté, avaient commencé à ourdir

furent découvertes, du moins au gouvernement; car après une longue

procédure secrète, on ne mit pas le public dans la moindre confidence de

leur délit. Une sentence ambiguë termina l'affaire. Elle assignait à

quelques-uns pour punition la prison préventive qu'ils avaient soufferte:

d'autres furent éloignés ou s'exilèrent. L'un d'eux, qui par avance

s'était mis en sûreté, était recommandé par l'envoyé de la république

française en ces termes: C'est un noble qui s'ennuie d'être pauvre.

Ce procès laissa les conseils de la république toujours plus divisés, à

cause des liens de famille ou d'alliance qui attachaient aux accusés un

grand nombre de personnages importants. Tels étaient la confusion et le

découragement, que personne ne voulait plus être doge9. Une rigoureuse

surveillance s'était portée sur les affidés du pharmacien. Le zèle de

ceux qui fréquentaient cette officine de la liberté en redoubla; et,

comme il arrive souvent, une réunion à peu près insignifiante devint une

société organisée, capable de résolutions violentes. Quelles

correspondances s'y établirent? quels encouragements, quelles intrigues

y parvinrent? On ne sait: mais le 17 avril 1797, Napoléon victorieux,

maître de la haute Italie, signait la paix à Léoben; le 2 mai, il

déclarait la guerre à la république de Venise; le 12, elle était

dissoute: le 22, le gouvernement de Gênes était détruit.

Une simple rixe produisit un attroupement; des enfants perdus forcèrent

un corps de garde; on y prit quelques fusils, et cela devint une grande

émeute. On courut de poste en poste, on les emporta tous. On déchaîna les

galériens au nom sacré de la liberté. Le peuple étonné laissa passer

d'abord ces bandes effrénées, leurs tambours, leurs invitations à

l'égalité et à la liberté. Le gouvernement surpris se cantonna au palais;

il rassembla ses forces dispersées. Elles auraient été insuffisantes

contre l'insurrection pour laquelle recrutait l'espoir du pillage. Mais

des émissaires furent mis en campagne; le clergé fit circuler les appels

aux fidèles; on réclama l'assistance de ce bas peuple toujours ménagé par

ses maîtres. On fit retentir l'ancien cri de guerre de 1746: Vive Marie!

Le corps nombreux des charbonniers fut armé le premier, et dès qu'il se

montra l'émeute fut abandonnée par tous les hommes des classes

populaires. Elle fut refoulée, poursuivie; au bout de vingt-quatre heures

les chefs étaient morts, prisonniers ou en fuite. Le champ de bataille

était resté au gouvernement.

À la première nouvelle de cet événement, Napoléon écrivait au directoire:

«Le parti qui se disait patriote à Gênes, s'est extrêmement mal conduit.

Il a, par ses sottises et ses inconséquences, donné gain de cause aux

aristocrates. Si les patriotes avaient voulu être quinze jours

tranquilles, l'aristocratie était perdue et mourait d'elle-même10.» On

peut croire, d'après cette lettre, que le général n'avait pas poussé à

l'insurrection, qu'il n'avait pas eu besoin de l'oeuvre de ces étourdis,

et qu'il eût mieux aimé faire du sénat génois ce qu'il venait de faire du

vénitien. On voit dans tous les cas ce qu'il voulait obtenir dans quinze

jours; et il prit soin d'arriver aux mêmes résultats sans un plus long

terme. Il fit marcher des troupes pour aller rétablir dans Gênes l'ordre

troublé. On entendit ce que cela signifiait: le gouvernement, tout

vainqueur qu'il était, donna sa démission, brûla ses insignes; la

république d'André Doria, le régime de 1576 furent détruits, et firent

place à la république ligurienne une et indivisible. La noblesse fut

abolie.

On eut d'abord un gouvernement provisoire. On appela pour le composer

quelques nobles respectables pour tous les partis, quelques citoyens

distingués par un amour sage de la liberté et de l'ordre, enfin quelques

membres de cette minorité noble qui avait inquiété l'ancien sénat. Cette

organisation réussit mal. Il se trouva dans ce corps plus de probité que

de talent, et plus de talent que de caractère. On crut devoir y affecter

un grand respect pour le peuple souverain; et ce peuple souverain fut

bientôt une poignée de brouillons parmi lesquels on signala des voleurs.

Le club de ces mêmes patriotes dont Napoléon venait d'apprécier

l'inconséquence et la sottise, intimida, croisa le gouvernement, s'ameuta

contre quelques-uns de ses membres. Le public n'accorda aucune confiance.

Les nobles, vexés dans leurs personnes et indignement pressurés dans

leurs biens, opposèrent des résistances de toute espèce. Le peuple

regrettait à haute voix ses anciens maîtres; les artisans, leur riche

clientèle. Le fanatisme armait souvent les campagnes. On avait tout à

créer et l'on n'avait su que détruire. Le commerce, privé de sécurité,

avait fui. On manquait d'argent; on avait sacrifié à la popularité les

revenus principaux de l'ancienne finance.

Ce provisoire fut long; car on ne pouvait s'accorder sur la constitution

à faire; mille insinuations, mille artifices étaient employés pour

engager la république ligurienne à se fondre dans la république

cisalpine. Peut-être aurait-on mieux fait d'embrasser ce parti. Mais

l'amour de la nationalité génoise était une plante trop vivace, et il

fallait une autre force pour la déraciner (1798). La Ligurie resta donc

isolée, et l'on eut un directoire, deux conseils et jusqu'à un risible

institut; tout fut taillé sur le patron français, mais ce n'étaient que

jeux d'enfants. Le véritable mobile était la volonté française, et

cependant l'ombre de pouvoir qu'elle laissait aux Génois était disputé

entre eux avec toute la violence qu'inspirerait l'objet de la plus haute

ambition. Un représentant du peuple assassina un de ses collègues en

sortant d'une séance du corps législatif et périt à son tour par la main

du bourreau. Inhabiles au bien, ceux qui gouvernaient étaient souvent

assez forts pour faire le mal. Il y eut une justice révolutionnaire et du

sang répandu. Heureusement que les fureurs empruntées à la France de 1793

étaient trop vieillies en 1797 pour n'être pas émoussées, et que ceux qui

les copiaient étaient encore timides; d'autant plus misérables dans leur

lâcheté, ils n'osèrent pas sacrifier des victimes considérables, et ils

tournèrent leur rage contre de pauvres prêtres de campagne, instruments

passifs de résistance. Mais quand ils purent mettre la main sur les biens

des nobles, il n'y eut ni timidité ni réserve. On imposa des amendes, on

pilla le mobilier. Les fureurs dégoûtantes de la démagogie accompagnaient

ces violences et rendaient ces grands patriotes11 aussi ridicules

qu'odieux. Quelques hommes estimables furent, à chaque phase du régime,

condamnés à siéger dans ce gouvernement sans dignité, sans autorité, sans

indépendance: car un tuteur étranger exigeait une docilité sans réserve

et des sacrifices sans mesure. Le voisinage des troupes, les malheurs de

la guerre, obligèrent de mettre la main sur toutes les propriétés; on

recourut aux emprunts forcés levés militairement; probablement alors les

caisses de Saint-George se vidèrent12. Les ministres de ces opérations

violentes furent souvent taxés de les avoir aggravées à leur profit.

(1799) Napoléon était en Égypte. La guerre avait recommencé. Les Russes

mêmes foulaient le sol de l'Italie. La plaine de Novi, les rivières de

Gênes étaient devenues des champs de bataille souvent funestes aux

Français. On avait besoin de toutes choses; les subsistances mêmes

devenaient rares; la mer était fermée par les Anglais; les ennemis

interceptaient les passages de la Lombardie; la France n'accordait aucun

secours, même pour nourrir ses soldats.

C'est en cet état de misère que la ville se voyait investie par les

armées autrichiennes et étroitement bloquée par les escadres anglaises.

On se battait tous les jours à la vue de ses murailles; et peu à peu les

Français, qui en défendaient les approches, cédaient du terrain.

Cependant un grand événement ranima l'espoir (1800). Napoléon revint; il

était maintenant le chef unique de la république française, comme on

appelait encore son royaume. Le salut commun était sans doute dans sa

main puissante, et l'Italie ne devait pas périr sous ses yeux. Cependant

la ville de Gênes était serrée de près. Masséna et ses braves la

défendaient avec un courage héroïque et une constance inébranlable. Mais

la famine y régnait. On faisait de brillantes sorties et l'on ramenait

des colonnes de prisonniers, c'est-à-dire de nouvelles bouches à nourrir.

Les bombes anglaises troublaient le sommeil de chaque nuit, et les

secours ne paraissaient pas. Le blocus était si hermétique qu'il ne

passait pas la moindre nouvelle de la marche des Français. Le monde sait

après quels combats et quelles extrémités souffertes, Masséna rendit la

ville par la plus honorable capitulation *. Mais peu de jours après, on

apprit comment sa longue résistance avait favorisé la marche hardie de

Napoléon. Marengo rendît libre la ville de Gênes, redonna la paix à la

contrée, et mit fin aux spoliations dont les ennemis commençaient à

affliger la cité et le port.

Il fallut, après cela, se donner un nouveau gouvernement ou plutôt le

recevoir des mains du glorieux libérateur du pays. Sous ses auspices il y

eut de meilleurs choix; mais le désordre et le dévergondage, mais les

embarras d'un petit pays ruiné attaché au sort d'un tout-puissant voisin,

les jalousies locales et les résistances abondèrent toujours. Les

intrigues redoublèrent quand Napoléon voulut opérer la réunion de la

république à son empire (1805). Ce fut une grande violence qu'eut à se

faire cet esprit génois si amoureux de l'indépendance qu'il appelait la

liberté. Mais huit ans de désordres, l'impossibilité de s'accorder au

dedans, l'éclat de l'empereur et de l'empire, aussi la persuasion qu'on

résisterait en vain, tout cela amena une sorte de résignation. Cependant

le système continental et les lois de la douane française imposés à Gênes

étaient aussi inconciliables avec le commerce du pays13 que la

conscription pour le service de terre y était antipathique. Toutefois,

une administration régulière, quoique ses leçons parussent coûteuses, des

lois claires observées et impartiales, des institutions, une justice, la

répression des crimes établissant la sécurité, modifiaient peu à peu les

résistances. Les nobles reprenaient leur influence comme grands

propriétaires, et retrouvaient la considération due à leurs noms

illustres. Ils appréciaient ces avantages, et d'autant plus, que rien ne

les empêchait de satisfaire en même temps leur rancune en déclamant

contre celui qui leur avait rendu ces biens. Les mères étaient étonnées

d'être devenues tutrices de leurs enfants; les frères cadets de partager

avec leurs aînés; les soeurs de n'être pas absolument déshéritées: toutes

choses jusque-là inouïes à Gênes; aussi blessaient-elles les préjugés,

mais elles attachaient ceux à qui elles faisaient justice14.

(1810-1814) Cette expérience d'une fusion difficile n'eût pas le temps de

s'accomplir. Napoléon alla du Kremlin à l'île d'Elbe. L'empire fut

démembré. Les Génois montrèrent d'autant plus de joie de se débarrasser

des liens français, qu'ils furent flattés un moment de reprendre et de

conserver leur nationalité républicaine. Soit par une ruse politique

anglaise, soit par une bonne volonté hasardée de l'amiral qui s'était

fait leur tuteur, ils crurent avoir à refaire leur république; ils

s'amusèrent encore une fois à l'oeuvre de leur future constitution.

(1815) Le congrès de Vienne adjugea le duché de Gênes au roi de

Sardaigne, de Chypre et de Jérusalem **.

Il n'y eut plus, il n'y a plus de république de Gênes. Cette plante

vivace dont nous parlions tout à l'heure est-elle morte ou seulement

brisée? La racine repoussera-t-elle un jour?

Mon histoire est finie, et si elle devait avoir un nouveau chapitre, ce

n'est pas à moi qu'il serait donné de l'écrire.

» Sed fatis incerta feror, si Jupiter unam

Esse velit Tyriis urbem, Trojaque profectis,

Miscerive probet populos, aut foedera jungi.»

AENEID., lib. 4.

* Nous croyons faire plaisir aux lecteurs de M. Vincens en donnant, a la

fin de son travail, cette pièce historique.

De toutes les conventions militaires faites pendant les guerres de la

république, celle qui remit provisoirement Gênes entre les mains des

Autrichiens peut être regardée comme la plus honorable. Elle n'a d'égale

que dans la capitulation qui termina le fameux siège d'Ancône par le

brave général Monnier (6 décembre 1799). Aussi fit-elle à Masséna, selon

l'expression de l'empereur, autant de gloire que le gain d'une bataille.

On pourrait ajouter que cette convention fut digne de couronner les

quarante-quatre jours de combat et d'héroïsme qui immortalisèrent les

défenseurs de Gênes.

Nous donnerons en même temps l'acte qui restitua cette place aux

Français dix-huit jours après l'évacuation de Masséna.(F. W.)

** Nous avons ajouté à la fin de l'ouvrage les Articles sur les États de

Gênes in Acte du Congrès de Vienne du 9 juin 1815 contenant l'acte

intitulé Conditions qui doivent servir de bases à la réunion des États de

Gênes à ceux de Sa Majesté Sarde. (E.N.)

Histoire de la République de Gênes · 第 19 / 32 题