Mis en liberté sur cette étrange déclaration, Fieschi protesta avec
hauteur qu'il ne s'en contentait point. C'était un acte d'accusation
publié contre lui pour le laisser inculpé des crimes d'État les plus
graves. C'était, sans jugement, une condamnation sous forme de grâce. Il
réclamait ou une sentence, ou une absolution pure. Il était dans son
droit: on lui fit savoir qu'il pouvait rentrer dans sa prison et que le
procès reprendrait son cours. Mais il ne se sentit pas disposé à suivre
cette marche; il faut lui rendre justice: en fait d'écritures, il fut
aussi ingénieux que le conseil. Un long mémoire qu'il adressa au sénat,
où il prétendait se justifier, se terminait ainsi: il avait été tenté de
se remettre en prison; mais il avait cru devoir, dans son zèle pour la
patrie, laisser à la république le temps de jouir du mérite qu'en lui
ouvrant les portes de la prison, elle avait désiré se faire auprès de
l'empereur. Il s'était donc rendu à Barcelone, où il offrait ses bons
offices à ses concitoyens; mais bientôt il viendrait réclamer son
absolution.
Malgré cette assurance, il ne se hâta point. La cour de Barcelone le fit
grand d'Espagne. Cette grandesse n'était pas sans doute la même que celle
de ce Castillan qui aurait brûlé son palais s'il avait été contraint d'y
donner l'hospitalité au connétable de Bourbon transfuge. Fieschi ne
craignit pas d'accepter huit mille ducats de pension sur les fiefs
confisqués du duc de Tursi, demeuré fidèle à Philippe V9. Après quelques
années, le nouveau grand se montra dans Gênes, où, comme on peut croire,
ni la république ni lui ne pensèrent à reprendre le procès. Mais, ne
trouvant chez ses compatriotes qu'un froid accueil, il se retira dans ses
terres, toujours vendu à la cause pour laquelle il s'était si indignement
compromis.
Une circonstance empêcha que les forces autrichiennes n'aggravassent le
joug sur les Génois. Le duc de Savoie fut mécontent de l'empereur: les
concessions de territoire qu'il avait obtenues lui semblaient trop
modiques. Ces deux puissances s'observaient, et il n'y avait aucune
opération nouvelle contre leurs voisins qu'elles eussent pu concerter
ensemble, ou que l'une pût tenter en présence de l'autre. De cet état des
choses Louis XIV espérait encore qu'il pourrait sortir une ligue
italienne pour repousser la domination de l'empereur. Le maréchal de
Tessé cultivait cette pensée et la suivait jusqu'aux détails. Il estimait
que les Génois, piqués de l'aventure de Fieschi, pourraient bien fournir
douze mille hommes10. C'était mal les juger dans l'intention et dans les
moyens.
Mais les mécontentements du duc de Savoie leur faisaient courir un autre
danger à leur insu. Le duc avait expédié à Gênes un messager fort obscur
mais très-délié, chargé de voir auprès des envoyés français et espagnols,
si au lieu de s'en remettre à la paix générale qui se faisait attendre,
il pouvait faire secrètement la sienne avec Louis. Cette curieuse
négociation ignorée à Gênes, où elle ne se traitait que par hasard,
reprise à plusieurs fois, et qui porte une forte empreinte de la
versatilité comme de l'ambition du prince qui l'avait provoquée, cette
négociation, dis-je, n'est pas de notre sujet par elle-même. Mais dans
une occasion l'entremetteur avait rapporté qu'il avait fait considérer au
prince que probablement, s'il voulait Savone, les Espagnols lui en
feraient bon marché: l'envoyé français, dans le compte qu'il rendait à
Versailles de cette conférence, ayant écrit qu'il ne savait si cette
concession paraîtrait à la France, comme à l'Espagne, juste ou politique,
M. de Torcy déclara en réponse «que leurs majestés n'ayant nulle liaison
particulière avec aucun prince d'Italie, et au contraire tant de sujets
de se plaindre de leur partialité, S. M. consentait dès à présent, pour
elle et pour le roi d'Espagne, à tout ce que M. le duc de Savoie voudrait
entreprendre, et elle approuvait qu'ils se servît de ses troupes, soit
pour exiger de ceux qui se sont déclarés pour l'empereur les mêmes
contributions qu'ils payent aux Allemands, soit pour faire des
entreprises plus solides et plus utiles pour son État.»
Les conditions exorbitantes que le duc voulait imposer et qui auraient
fait de la frontière française une barrière ouverte à sa discrétion
firent abandonner ces projets de traité et tout fut renvoyé à la paix
générale. Mais on voit que Savone eût été facilement abandonnée aux
entreprises de l'ambitieux. M. de Torcy disait, et peut-être était-ce à
titre de justification: «Je vois que les Génois ont le talent de
mécontenter également tout le monde, car il est certain que les ennemis
se plaignaient de la partialité qu'ils imputent faussement à la
république pour la France, malgré les services qu'ils en reçoivent.»
La remarque était fondée, mais n'est-ce pas là le sort inévitable des
faibles, sort plus inévitable qu'ailleurs à Gênes où le pouvoir suprême
passait de main en main à de si courts intervalles; où le système d'une
année était interverti l'année suivante; où l'assemblée maîtresse des
affaires prenait, démentait, ajournait surtout les résolutions au gré
d'une majorité flottante chaque jour variable; où, enfin, par des causes
extérieures, l'esprit public avait fait place à l'esprit de faction et à
l'influence avilissante des intérêts privés? Louis XIV lui-même reconnut
qu'il était dû quelque indulgence à la faiblesse. Les malheurs de la
guerre, les refus outrageants opposés à ses offres d'acheter la paix aux
plus déplorables conditions, n'avaient pas abattu son courage, mais sa
fierté. Il s'attendait à voir les Génois reconnaître incessamment
l'archiduc pour roi d'Espagne. Il avait cru d'abord qu'ils n'en
éviteraient pas l'occasion au passage de l'archiduchesse, et il s'était
borné à donner ordre à son ministre de s'absenter pour n'en être pas
témoin, mais sans se retirer, «car, écrivait-il, il ne faut pas leur
ôter les moyens de revenir à moi, quoique je ne puisse avec bienséance
approuver le parti que la nécessité les porte à prendre.» Prévoyant un
peu plus tard que l'empereur va faire à toute l'Italie la loi de
reconnaître l'archiduc comme roi d'Espagne, il mande tristement à son
ministre: «Vous attendrez mes ordres avant de vous déterminer à sortir
de Gênes. Vous mesurerez même vos démarches et vos discours de manière à
ne prendre aucun engagement.» Réflexion faite, il donne ordre à son
envoyé de quitter Gênes si la reconnaissance a lieu, mais en prétextant
l'état de sa santé, et en laissant un chargé d'affaires qu'il lui
indique.
Cependant l'empereur est mort; son frère accourt d'Espagne pour aller
briguer la couronne impériale. C'est un grand événement dans la politique
générale. Mais c'est, en Italie, un titre de plus sous lequel le
déplaisir de l'archiduc pourra devenir encore plus funeste. Le pape et
Venise ne lui contestent plus le nom de roi d'Espagne. Les Génois
tremblent plus que jamais, et pourtant ils persistent dans leur
résolution. Ils imaginent que le prince concevra l'inutilité pour lui, le
préjudice pour eux de la reconnaissance. L'espoir d'une prochaine paix
soutient leur courage. L'archiduc arrive par mer à la vue de Gênes; il
s'y tient en panne une journée entière pour savoir s'il y sera reçu en
roi; et, assuré qu'on n'y est pas décidé, il descend sur le rivage hors
de la ville, et repart pour Milan sans autre communication. Mais alors
grand effroi, on perd tout ce courage qu'on avait montré. On va à
l'envoyé de France, l'avertir qu'on ne peut plus longtemps refuser à
l'archiduc un nom qui est sans conséquence: un grand nombre de
feudataires impériaux étant venus renforcer le conseil en changent la
majorité. On fait partir un noble député chargé de saluer le roi Charles
III d'Espagne. Ce roi refuse de recevoir un hommage tardif et incomplet.
Il fait peu de cas d'une telle reconnaissance; il attendra que les
sénateurs de la république se présentent à lui; on se soumet, et le roi
de France écrit qu'il excuse les Génois et qu'il leur tient compte de
leur longue résistance.
L'empereur fut nommé; sa femme revint d'Espagne pour le rejoindre en
Allemagne, et cette fois, les Génois, plus obséquieux que jamais, lui
firent entendre les noms augustes «de majesté impériale et catholique.»
Mais Vendôme en Espagne avait rétabli le royaume de Philippe V. Les
incidents de la cour de la reine Anne à Windsor valurent à Louis XIV la
victoire de Denain et la paix d'Utrecht. Le duc de Savoie devint roi de
Sicile; et les Génois le virent avec plaisir recevoir cette couronne
plutôt que le duché de Milan. L'empereur seul prolongea la guerre une
année encore. C'est loin de l'Italie qu'on se battait, et la mer était
libre: la neutralité des Génois ne fut pas troublée par ces dernières
hostilités; mais elles occasionnèrent une transaction importante pour la
république. Charles VI, sans argent pour soutenir une lutte pénible
proposa de leur vendre Final. C'était leur offrir une possession qui leur
avait bien des fois échappé et qu'ils avaient à bon droit toujours
regrettée et enviée. C'était un petit territoire qui, quand il était hors
de leurs mains, coupait la ligne de leur littoral déjà morcelé à Oneille
par le duc de Savoie: position qui avait si souvent servi de repaire aux
émigrés, aux bannis et à la piraterie; dont les Espagnols depuis deux
siècles avaient fait leur lieu de débarquement et leur place d'armes pour
s'ouvrir les chemins de la Lombardie au travers de l'État de Gênes, non
sans y semer la contrebande à plaisir; point d'appui, enfin, d'où
l'étranger peut dominer tout le rivage et intercepter le commerce. On
était trop heureux de rentrer dans une telle propriété et de mettre à
l'abri, par un nouveau titre, les anciens droits qu'on croyait y avoir.
Quand, à la paix d'Utrecht, les Espagnols avaient évacué l'Italie, les
Autrichiens s'étaient établis à Final, ils y étaient encore, et de plus
Final, comme annexe du Milanais, était réservé à l'empereur dans le
partage de la paix d'Utrecht. Il pouvait donc vendre et livrer ce
territoire. Cependant tant qu'il n'avait pas adhéré à la paix et qu'en
continuant la guerre il remettait à de nouvelles chances le lot qui lui
était proposé, était-il prudent d'accepter la cession qu'il voulait faire?
N'offenserait-on pas les autres puissances? C'est ce qu'on se demandait
à Gênes. On craignait de déplaire au roi de France, mais Louis se
contenta de rappeler qu'un acquéreur imprudent s'expose à perdre son
argent. Quant au roi d'Espagne, il protesta contre l'aliénation d'un pays
qu'il prétendait lui appartenir. Mais la crainte de voir le duc de
Savoie, roi de Sicile, enchérir sur leur marché et devenir maître de
Final, fit passer les Génois sur toutes les considérations. Enfin, après
de longues négociations entre un vendeur formaliste et un acheteur
cauteleux, le traité fut conclu, le prix fut payé11. La république prit
possession de Final, et aussitôt qu'elle se fut remise de l'anxiété que
l'opposition espagnole lui donna d'abord, elle se hâta de démolir toutes
les fortifications. Nous avons déjà signalé cette politique timide par
laquelle les Génois se défiant d'eux-mêmes, aimaient mieux laisser leurs
places ouvertes que d'avoir à défendre des murailles dont un ennemi
vainqueur ferait une position offensive.
Toujours pressé d'argent, et content sans doute de ses opulents
acheteurs, l'empereur proposait secrètement de leur vendre encore la
Sardaigne. Mais ils n'auraient osé entrer dans un marché pareil, et à
cette époque ils n'avaient que trop déjà de leur royaume de Corse.
Quelques années après, Charles VI, caressant une de leurs passions
vaniteuses, les encouragea à lui demander la concession des honneurs
royaux à sa cour. Il y avait longtemps que cette ambition était née chez
eux; il la réveilla: une longue négociation s'ensuivit, dans laquelle on
fit naître des difficultés sans nombre, et enfin l'affaire paraît avoir
fini moyennant un sacrifice de huit cent mille francs. Mais ces honneurs
de Vienne n'étaient rien, si la république n'obtenait pas à Rome sa place
dans la salle royale. Elle la briguait; elle avait plusieurs fois réclamé
pour y réussir l'intervention de la cour de France; mais Gênes avait
alors une querelle très-vive avec le pape, et ce n'était pas le temps
d'attendre de lui des faveurs.
Un criminel, venant chercher un asile dans l'église de l'Annonciade,
avait été saisi à la porte par les officiers de justice qui le
poursuivaient. Les moines de ce couvent, se trouvant en guerre avec leur
supérieur dont la sévérité les gênait, l'accusèrent d'avoir connivé
contre le privilège des lieux saints. Le pape lui ordonna de se rendre à
Bologne où sa conduite serait examinée. Mais le sénat s'y opposa, car il
s'agissait, disait-il, d'un des théologiens de la république12, à ce
titre dépositaire des plus intimes secrets de l'État, et l'on ne pouvait
lui permettre de s'absenter. Clément XI s'emporta, il ordonna à
l'archevêque de Gênes d'excommunier le père Granelli (c'est le nom du
supérieur). Le gouvernement proclama à son tour que cette excommunication
était nulle pour vice de forme. Le pape répliqua par un bref menaçant,
déclarant que si les Génois s'avisaient de se prévaloir d'immunités ci-
devant accordées, il les révoquait toutes par sa pleine puissance. Alors
dans Gênes l'opinion publique se divisa. On craignit que l'interdit ne
fût jeté sur le pays. Ce fut un long sujet de troubles et d'intrigues.
Les femmes s'en mêlaient: le sénat fit savoir à l'une des plus
considérables matrones, que, quelques égards qu'on eût pour les dames, il
y avait pour elles des prisons et des exils. On crut un moment avoir
calmé le pape et réglé l'affaire avec lui; mais il se rétracta et se
montra plus irrité que jamais; et Grimaldi, envoyé de Gênes à Rome, eut
beau dire que quoiqu'il y eût, du saint-père à lui, toute la distance du
ciel à la terre, il n'entendait pas que le pape manquât à sa parole: à
Gênes, soit qu'on voulût donner au père Granelli la garantie de la force
majeure, soit qu'on craignît qu'il ne faiblît dans la résistance, on
l'obligea à loger dans le palais du doge, où on le surveillait. Il y
passa près de sept ans, tant cette querelle fut prolongée: elle ne finit
que lorsque, ennuyé d'une si longue séquestration, le prieur prit la
fuite et courut se jeter aux pieds du pape. Mais ce dénoûment n'apaisa
pas la colère du pontife, il éleva un autre grief d'une nature
singulière. Le cardinal Albéroni, chassé d'Espagne et congédié de France,
venait demander un asile aux Génois. Le pape leur enjoignit de se saisir
de lui et de l'envoyer prisonnier à Rome. On eut honte de livrer ce
cardinal. Il avait été retenu sur la route avant d'arriver à Gênes; on
diminua à dessein la surveillance des gardiens qu'on lui avait donnés; on
le laissa disparaître, et le pape en fit un nouveau crime à la
république.
Les Génois furent témoins à peu près désintéressés des ligues et des
expéditions successives qui enlevèrent la Sardaigne à l'empereur; qui
donnèrent cette île au duc de Savoie en lui retirant la Sicile; qui
mirent aux mains pour un moment les deux branches royales de la maison de
Bourbon; de celles qui tentèrent de faire remonter Stanislas au trône de
Pologne; qui firent de lui un duc de Lorraine ayant la France pour
héritière; qui donnèrent au gendre de Charles VI la Toscane au lieu de la
Lorraine, et placèrent la couronne des Deux-Siciles sur la tête d'un
infant d'Espagne. La république y gagna seulement d'avoir la possession
de Final reconnue par le traité de la quadruple alliance et par la paix
de Vienne. Toujours dans ces guerres elle se déclara neutre, mais en ne
soutenant qu'à grand'peine sa neutralité; sans cesse préoccupée de ces
mouvements des grandes puissances, de la pensée qu'elle serait sacrifiée,
tantôt que quelque portion de son territoire servirait d'indemnité dans
l'échange de la Sicile contre la Sardaigne, tantôt que Savone et Final
allaient être attaqués. Avec cette terreur, toute démarche, toute
résolution, quand on parvenait à en prendre, était faible ou hasardée.
En rapprochant les faits de la période que nous venons de parcourir, il
est impossible de méconnaître les inconvénients de l'organisation de la
république, sous le rapport de la politique extérieure. L'état misérable
de cette politique ne dépendait pas seulement de l'exiguïté des
ressources nationales, ni même de ces influences étrangères qui tenaient
les membres du gouvernement liés à des factions opposées, par des
intérêts personnels. Le vice venait des constitutions de 1528 et de 1576.
Nées de la lassitude des discordes entre les citoyens puissants, elles
avaient été rédigées avec l'intention principale de prévenir au dedans
l'envahissement du pouvoir. On avait mis une jalousie extrême à ce que
nul n'eût personnellement l'autorité; à ce que les chefs entre les mains
de qui il fallait par force la mettre en dépôt n'eussent pas le temps de
s'habituer à l'exercer à leur profit. Le doge, les sénateurs n'avaient
leurs charges que pour deux ans. Le corps du sénat tous les six mois
perdait des membres et en recevait de nouveaux désignés par le sort. Dès
lors point d'unité, point de pensée d'avenir. Les vues politiques, les
adhérences à telle ou telle puissance étrangère devant avoir peu de
stabilité, inspiraient peu de confiance. De plus, le doge et les deux
collèges n'avaient que l'initiative des propositions: les mesures qui
concernaient particulièrement les rapports extérieurs étaient décidées
par le petit conseil, qui ne pouvait délibérer si quatre-vingts membres
n'y étaient présents. Cette circonstance suffisait pour qu'une minorité
compacte, en se tenant absente, ajournât à volonté les plus urgentes
décisions, et en fît manquer l'à-propos. Enfin, il fallait l'assentiment
des quatre cinquièmes des membres présents, d'abord dans les collèges,
ensuite dans le petit conseil, pour prononcer sur ces matières. Il était
facile à une opposition de faire longtemps attendre un tel concours; et
lorsqu'une mesure avait été délibérée, s'il survenait quelque incident
qui la rendît inopportune, il était difficile d'obtenir le nombre de voix
qui seul permettait de la révoquer ou de la changer. Tout au moins le
temps d'agir passait; et en attendant, le secrétaire d'État ou les
délégués spéciaux, chargés de traiter les affaires avec les ministres
étrangers, n'étaient autorisés à donner que des réponses évasives ou
dilatoires. Il leur eût été même impossible de faire prévoir un résultat
si incertain jusqu'au dernier jour. Aussi les négociateurs étrangers
témoignent-ils dans chaque dépêche qu'à Gênes on est incapable de prendre
un bon parti, ou de rien faire qu'à contretemps. Ils en témoignent
impatience, mécontentement et mépris. Quand leur cour les pressait de
hâter une conclusion, ils ne pouvaient se retenir d'accuser la mauvaise
foi de ces gens-ci, comme parfois ils les appellent, et d'exagérer leur
incapacité ainsi que leur impuissance. Ils disaient à cette époque que
jamais la république n'avait été si voisine de la perte de sa liberté;
que c'était l'effet de la maladie de leur gouvernement, divisé entre le
parti des vieillards intéressés et timides, et le parti de la jeunesse
qui est capricieuse, sans expérience, et qui prévaut en ne consultant que
sa vanité. Grâce à ces divisions, ajoutait-on, la haine des bourgeois et
du menu peuple contre la noblesse est tellement augmentée qu'ils seraient
capables d'en venir aux dernières extrémités pour peu qu'ils se vissent
soutenus par quelque puissance.
Nous verrons, au chapitre suivant, que dans ces dernières assertions on
s'exagérait la disposition du peuple à saisir l'occasion de se
débarrasser du gouvernement des nobles, et nous verrons l'habileté de la
noblesse à regagner le terrain qu'elle avait perdu.
Un grand et universel intérêt faisait que tout le monde s'accommodait du
temps présent. Le profit du commerce compensait mille inconvénients. Il
reprenait son cours dès que la mer redevenait libre. Là où la navigation
génoise avait besoin d'emprunter pour ses vaisseaux la garantie du
pavillon français, là où elle pouvait s'en arroger les privilèges, on
avait l'adresse d'en trouver les moyens. Un nombre prodigieux de marins,
qui n'avaient jamais habité la France, avaient des lettres patentes qui
les déclaraient Français sans sortir de leur pays. On fut obligé en
France, pour réprimer cet abus, d'annuler à la fois toutes ces
naturalisations subreptices.
La fatale peste de Marseille et ses longues suites de quarantaines firent
détourner vers Gênes un grand nombre d'affaires, tel qu'il fallut
agrandir de beaucoup l'enceinte des locaux du port franc13. On en
renouvela dans le même temps les privilèges et les règlements, toujours
libéralement exécutés. A plusieurs reprises on avait voulu transporter ce
beau dépôt des richesses du monde commercial dans le golfe de la Spezia.
Mais cette fausse et bizarre idée de séparer le port franc de la ville
commerciale, d'isoler les marchandises des acheteurs et de leurs caisses
fut à jamais abandonnée. C'est un beau lazaret qu'on bâtit alors dans le
golfe.
N'oublions pas de dire que, suivant les témoignages du temps, de tous les
magasins du port franc, le plus riche, le mieux fourni était celui des
pères jésuites, «surtout en aromates, drogues et autres produits
précieux, qui leur arrivaient d'Espagne, de Portugal, des deux Indes et
de la Chine14.»
CHAPITRE II.
Guerre de la pragmatique sanction. - Gênes, envahie par les Autrichiens,
délivrée par l'insurrection populaire.
La mort de l'empereur Charles VI vint troubler la paix de l'Europe. Ce
prince croyait avoir assuré à sa fille Marie-Thérèse la succession
entière de ses vastes États. Il avait obtenu l'assentiment de tous les
souverains pour l'édit solennel qui, sous le nom de pragmatique sanction,
avait réglé ce grand héritage. Il comptait bien que sa couronne impériale
passerait par une facile élection à son gendre, devenu grand-duc de
Toscane. Et quand il avait donné celui-ci pour héritier au dernier des
Médicis, ayant fait céder la Lorraine au beau-père de Louis XV et, après
lui, à la France, il pensait avoir particulièrement intéressé cette
puissance à ses arrangements de famille. A sa mort il n'en fut pas ainsi.
Tout fut troublé à la fois. En Allemagne, plusieurs princes
revendiquaient des droits héréditaires; le roi de Prusse voulait la
Silésie et s'en emparait par droit de bienséance. L'intrigante Parmesane
que Philippe V avait épousée en secondes noces ambitionnait de faire au
second de ses fils un établissement en Italie aux dépens de l'héritière
autrichienne. Le cardinal de Fleury, qui gouvernait la France, suscitait
et liguait ensemble tous ces ennemis. Marie-Thérèse, prise au dépourvu,
attaquée de toutes parts, était menacée de tout perdre. Déjà son mari
avait échoué dans ses prétentions à l'empire. Son compétiteur, le duc de
Bavière, avait été couronné sous le nom de Charles VII. Mais alors
l'Angleterre embrassa ouvertement le parti contraire. Une étroite
alliance se forma entre les cours de Vienne et de Londres; cette dernière
attira dans leur union le duc de Savoie, devenu roi de Sardaigne;
accession importante, parce que, tandis que la reine de Hongrie luttait
en Allemagne, ses possessions italiennes acquéraient un gardien contre
l'invasion des troupes espagnoles et françaises. Mais ce ne fut pas
gratuitement que ce nouvel allié prêta ses services. On stipula en sa
faveur des avantages, des accroissements de territoire et présents et
éventuels, tels que la sécurité de ses voisins en fut immédiatement
troublée. On apprit que par le traité de Worms, qui était l'acte de cette
alliance, Marie-Thérèse avait cédé à Charles-Emmanuel ses droits sur
Final.
Les Génois, habitués à révérer la maison d'Autriche, à craindre
l'inimitié d'une si grande puissance, si voisine de leur petit État,
étaient bien éloignés d'avoir osé faire des voeux pour que la couronne
impériale passât dans une autre famille. Ils avaient hésité à reconnaître
l'empereur bavarois. La seule crainte de faire prononcer la confiscation
de leurs fiefs les avait forcés à cette reconnaissance, qui fut tardive
et de mauvaise grâce. Ils avaient bien présumé que Marie-Thérèse
rechercherait l'alliance du roi de Sardaigne et que ce pourrait être à
leurs dépens; mais ils ne s'attendaient pas à apprendre que l'héritière
de celui qui leur a chèrement vendu Final, qui leur en a donné
l'investiture solennelle, se joue de leurs droits et leur porte une
atteinte publique: ils voient au delà de l'énorme préjudice que leur
causera la perte de Final: ils voient leur ambitieux voisin poursuivant
ou reprenant ses anciens projets; attentif à porter sa puissance en deçà
des monts, sur le rivage de la mer, non content d'occuper Nice,
d'interrompre à Oneille la contiguïté du littoral génois, il vient le
couper encore à Final, se rapprocher, étreindre Gênes de toute part et en
préparer l'invasion si longtemps méditée.
Leurs réclamations remplissent les cabinets de l'Europe. Ils adressent
leurs plaintes et leurs remontrances à Vienne et à Londres. A Vienne, on
nie d'abord que, dans le traité encore secret, il y ait aucun article qui
intéresse Gênes. A Londres, on répond qu'il faut se tranquilliser, et
qu'à l'apparition du traité on verra qu'il n'est pas si fâcheux qu'à
Gênes on le suppose. Enfin il devient public. Alors les ministres
d'Autriche déclarent que leur maîtresse ayant été obligée de donner de
son propre territoire au roi de Sardaigne, elle ne pouvait, à plus forte
raison, l'empêcher de prendre ce qui était à sa bienséance chez autrui.
La cour de Londres est mortifiée de la contrariété que les Génois
éprouvent: mais avec un si grand intérêt pour les alliés de fermer les
Alpes à leurs ennemis, et avec un désir si prononcé chez le roi de
Sardaigne d'avoir Final, il a été impossible de ne pas le satisfaire.
La dernière réponse de l'Autriche est remarquable par un trait
d'hypocrisie diplomatique qui finit la discussion. Après tout, dirent les
ministres, on n'a cédé que les droits qu'on avait; si, comme le
soutiennent les Génois, on n'en avait point, on n'a rien cédé, et Gênes
n'éprouve aucun préjudice. Au reste, le texte du traité était marqué tout
aussi bien de la même espèce de dissimulation dérisoire. On y déclarait
que, dans la confiance que la république de Gênes prêtera toute facilité,
elle aura droit au remboursement des sommes qu'elle avait payées;
remboursement du quel pourtant ni la reine de Hongrie ni le roi de
Sardaigne ne seront tenus.
Que faire au milieu de ces pénibles circonstances? La France et
l'Espagne, sur les premières plaintes, avaient offert leur assistance et
leurs armes en invitant les Génois à faire cause commune avec elles. On
avait refusé ce dangereux appui tant qu'on avait pu espérer fléchir les
alliés de Worms. Mais après cette espérance perdue, les offres furent
renouvelées, et il fallut bien les écouter. Le sénat et le conseil en
délibérèrent longtemps. Les uns voulaient, au prix de Final même,
conserver la neutralité et le commerce maritime. On leur répondait
qu'après une première violence il n'y en avait aucune qui ne fut permise
au roi de Sardaigne, et que Gênes ne dût attendre; que le commerce ne
serait pas plus respecté que l'État; qu'en effet le roi de Sardaigne
avait fait déclarer, dans le traité de Worms, que Final serait un port
franc; que ce roi, en ouvrant à Final un passage de la mer à la
Lombardie, et en couvrant la côte de corsaires, ôterait à Gênes son
commerce. On balança longtemps, et le ministre français, qui observait
ces hésitations, pensait que l'on comptait plus, à Gênes, sur la force
des génuines que sur les alliances. On se proposa, dit-on, d'offrir
trente mille ducats au ministre de Vienne, trente mille à lord Carteret,
si par leurs bons offices la clause fatale de Final était supprimée à la
ratification du traité. Mais les ratifications eurent lieu sans
amendement. En attendant, l'amiral anglais Matthews avait demandé
d'occuper Final pour station et pour place d'armes, et la république
aurait volontiers acheté de lui la complaisance de ne pas insister. Mais
les habitants de Final, déjà en querelle avec le gouvernement pour
certains privilèges qu'ils réclamaient, manifestaient hautement leur
désir de se séparer de la domination génoise. Enfin, la nécessité poussa
le conseil à entrer dans l'alliance des Espagnols et des Français. Le
traité fut signé à Aranjuez le 1er mai 1745. Le sénat, en le publiant,
protesta de sa neutralité; il ne prenait aucune part à la querelle des
puissances belligérantes; c'est sans renoncer à son amitié respectueuse
pour elles qu'on armait, uniquement pour se soustraire aux conséquences
dont le traité de Worms menaçait la république; et Gênes ne se regardait
que comme un auxiliaire fournissant, en cette seule qualité, un corps de
troupes et un train d'artillerie à l'armée combinée1.
Cette vaine réserve de manifeste dont les Génois semblaient avoir été
dupes eux-mêmes, cette précaution oratoire par laquelle, en faisant la
guerre, ils prétendaient rester dans la neutralité et en paix, fut
probablement l'ouvrage des esprits faibles qui se crurent conciliants.
Bientôt tout porta l'empreinte de cette hésitation, plus funeste sans
doute dans les résolutions que dans les paroles. Mais la délibération sur
cette grande affaire n'avait pas été unanime et elle ne pouvait l'être.
Outre les bonnes raisons qui méritaient d'être pesées, la crainte de la
guerre, la répugnance à compromettre la fortune d'un État commerçant et
l'existence d'une république indépendante, outre ces considérations, les
intérêts privés partageaient les conseillers. On ne pouvait délibérer que
sous l'influence ou au milieu du choc des impulsions étrangères.
Pour le public, il n'influa en rien dans la résolution qui mit Gênes en
état de guerre. On ne consulta pas son opinion; et peut-être n'en avait-
il point. La masse aura considéré la perte prochaine de Final comme un
affront à la gloire de la république, objet d'une vanité nationale
commune à toutes les classes. Les négociants, à qui la neutralité avait
été favorable dans toutes les guerres, auront craint pour leur commerce,
et prévu deux choses également fatales pour ceux de cette classe, des
obstacles et des contributions. Le peuple proprement dit était encore
insensible à ce qui se préparait. On ne faisait pas de levées dans la
ville. Les huit mille hommes que fournit d'abord la république étaient un
ramas d'étrangers soudoyés. Le premier indice d'un esprit public est de
1746; on trouva mauvais que l'archevêque, dans une lettre pastorale, eût
donné aux citoyens le nom de sujets, et ce mécontentement, qui ne fut
manifesté que par des placards, n'occupa probablement qu'un petit nombre
d'esprits.
L'alliance des Génois n'était pas encore notifiée, que les Anglais
avaient jeté quelques bombes dans Savone et que les Autrichiens
occupaient déjà Novi et une partie du territoire. Les premières
opérations furent de les déposter. On leur prit le fort piémontais de
Serravalle, et les Génois, qui parlaient encore de leur neutralité, en
furent mis en possession en vertu d'une stipulation qu'ils avaient eu
soin de faire par avance. Les ennemis ne manquèrent pas de leur faire
tout le mal qu'ils purent. On souleva la Corse, et les Anglais désolèrent
la côte ligurienne. Enfin, après un an d'opérations peu importantes, la
funeste bataille de Plaisance est perdue, le 16 juin 1746, par les
Français et les Espagnols. Au milieu de la dissension qui s'élève entre
eux et de leurs efforts mal concertés pour tenir la campagne, on apprend
la mort de Philippe V. Cet événement change les intérêts. Ce que le feu
roi avait fait pour établir à Parme don Philippe, le plus jeune de ses
fils, Ferdinand, son fils aîné, en lui succédant, était moins pressé de
le faire pour un frère d'un second lit. L'armée combinée se retire. Elle
se défend sur le Tidone, mais elle ne s'y arrête point. Un nouveau
général espagnol, le marquis de la Mina, vient de remplacer le comte de
Gages qui avait fait les deux dernières campagnes; et ce nouveau chef
précipite la marche rétrograde. Les Autrichiens rentrent à sa suite sur
le territoire génois, à Novi, à Serravalle. Les alliés redescendent la
Bocchetta. L'infant don Philippe est parmi eux. Les Génois, menacés
d'abandon, et se voyant à deux doigts de leur perte, supplient qu'on les
défende et en démontrent la possibilité. On les flatte de tenir. On
projette un camp entre la Bocchetta et la ville; et cependant
l'artillerie espagnole se rembarque. Enfin, les Allemands franchissent la
Bocchetta à leur tour. Aussitôt l'infant et l'armée disparaissent. Ils se
retirent avec précipitation par Savone vers la Provence, et Gênes se
trouve abandonnée à elle-même, à l'improviste, sans troupes, sans
préparatifs de défense, surtout sans conseil pris, et en présence d'un
ennemi victorieux.
Un auteur français assure qu'un conseil de guerre général s'était tenu
dans Gênes et que la retraite y avait été décidée d'une voix unanime.
Mais si telle avait été la résolution discutée et prise à l'avance le 9
août, aurait-on abandonné, le 3 septembre, une ville alliée si importante
sans y jeter quelques troupes? Les Génois affirment en mille endroits
qu'on les endormit par de vaines promesses, qu'un de leurs commissaires
avait encore rendez-vous au quartier général de l'infant, à deux lieues
de la ville, pour concerter la défense, et était en chemin pour s'y
rendre au point du jour, quand il apprit la retraite, tant elle fut
imprévue et furtive. Il est probable qu'on avait voulu réellement couvrir
Gênes ou la défendre dans ses murailles, mais que la fluctuation des vues
des généraux et la divergence des instructions de leurs cours firent
perdre un temps précieux. La Bocchetta fut mal défendue, et les ennemis
l'ayant passée, les alliés ne surent qu'abandonner la malheureuse ville
de Gênes et aller porter plus loin leur incertitude et leurs
dissensions2.
La consternation des Génois est plus facile à imaginer qu'à dépeindre. Le
sénat expédia d'abord au général allemand qui s'avançait. Il lui adressa
des rafraîchissements et des harangues dont le thème était que la
république n'était pas en guerre avec l'impératrice. Cet argument ne
persuadant pas l'ennemi qui, d'heure en heure, resserrait la ville, on
crut qu'une démonstration de défense amènerait les Autrichiens à une
meilleure composition. La magistrature municipale (les Pères de la
commune) fit distribuer quelques armes au peuple par les consuls des arts
et métiers. Ce fut alors qu'il éclata une opinion publique et populaire:
le peuple, voyant sa ville et sa subsistance compromises par ses chefs et
menacées par une armée ennemie, commença à donner des signes spontanés de
patriotisme et de courage. Il courait en foule aux remparts, et, autant
qu'il était en lui, ces armes qu'on lui avait remises pour en faire une
simple parade, il les employait, non moins inutilement sans doute, mais
avec beaucoup plus de démonstration d'animosité que le gouvernement
n'avait osé en vouloir. Du haut de remparts élevés sur les collines on
faisait feu à coups perdus sur les Allemands qui étaient encore au fond
de la vallée. Mais bientôt une proclamation du gouvernement fit défense
de tirer sous peine de la vie. Une circonstance extraordinaire sembla
inciter encore les citoyens. Dans le vallon formé par les montagnes que
couronnent les fortifications de la ville du côté du couchant, coule du
nord au sud le torrent de la Polcevera. Le plus souvent son lit est
entièrement sec; mais ses crues sont imprévues et rapides et son cours
d'autant plus violent que les eaux qui le remplissent tombent des
hauteurs presque perpendiculaires qui environnent la Bocchetta et des
autres sommets de cette branche des Apennins. Les Allemands avaient leur
camp tendu dans le lit du torrent qui était à sec. Un orage sur la
montagne, pendant la nuit, causa une inondation subite au point du jour.
Les eaux couvrirent toute la vallée. Le salut du corps entier fut exposé.
Beaucoup d'hommes furent noyés et entraînés à la mer avec les chevaux,
les tentes et les bagages. Le peuple, qui voyait ce désordre du haut des
murailles, et les paysans répandus sur les hauteurs, voulaient profiter
de la circonstance. La plus excusable des superstitions leur représentait
Dieu et les saints combattant pour eux. Ils auraient pu détruire cette
troupe débandée, désarmée et hors d'état de se défendre: mais le
gouvernement n'eut pas le courage de le permettre et il mit toute
l'énergie qui lui restait à comprimer celle de ses défenseurs.
Privé de cette ressource, il n'en restait plus. On se hâta de tenir un
conseil de guerre qui, au gré de la frayeur du sénat, déclara que la
place ne pouvait se défendre d'un coup de main, même tenir une heure; et
on le déclarait derrière une barrière de montagnes escarpées, des
enceintes de murs, une artillerie formidable, un peuple nombreux et
animé, dont on vit peu après la force et le dévouement à la patrie! Les
assiégeants n'avaient pas même encore amené leur canon de siège!
On négociait en vain: les conditions imposées s'aggravaient d'heure en
heure. Le général Botta Adorno, d'une famille lombarde inscrite depuis un
siècle parmi les nobles génois, vint prendre le commandement des
Autrichiens et sommer la ville. A la première députation qui lui fut
envoyée, il répondit que les Génois avaient l'option de deux partis: ou
se défendre, auquel cas il se chargeait de prendre la ville en peu
d'heures en sacrifiant quelques Croates, ou signer à l'instant les
conditions qu'il imposait. Ne pouvant le fléchir sur les articles, ou lui
exposait du moins qu'il fallait, pour les faire accepter à Gênes,
accorder le délai exigé par les lois pour la délibération successive des
divers conseils qui devaient y concourir. Botta répondit qu'il n'existait
plus de lois que la sienne; elle fut subie: le petit conseil accepta le
traité, et aussitôt les Allemands s'emparèrent des issues.
Ces conditions comprenaient: la remise d'une des portes, la garnison
prisonnière sur parole, le désarmement des citoyens, la promesse que les
Génois ne commettraient plus d'hostilités, le libre accès du port aux
alliés de l'Autriche, le passage des troupes sur tout le territoire à
volonté, la dénonciation et la remise de tous les effets et des munitions
appartenant aux Français et aux Espagnols, cinquante mille génuines (320
mille francs) pour rafraîchissements et bienvenue à l'armée, sans
préjudice des contributions dont la république aurait à convenir avec un
commissaire impérial. Cet article mettait la fortune entière des Génois à
la discrétion de l'ennemi. Il était déclaré que le tout ne serait que
provisoire jusqu'à la réponse de Vienne; et par ce provisoire la
république se livrait désarmée entre les mains des vainqueurs. Quatre
sénateurs étaient transférés à Milan comme otages. On ordonna aussi que
le doge et six sénateurs iraient incessamment à Vienne demander pardon.
On se souvenait, dit Voltaire, que Louis XIV avait exigé que le doge vînt
lui faire des excuses à Versailles, avec quatre sénateurs: on en exigeait
deux de plus pour l'impératrice.
A ce prix, Gênes ne fut pas pillée par le soldat. Elle livra ses portes;
mais le gouvernement crut exister encore et régner dans l'intérieur de la
ville. On ne tarda pas à s'apercevoir que cette espérance était vaine. A
mesure que les calamités devinrent plus pesantes, l'opinion se prononça
plus fortement contre un gouvernement qui, imprudemment ou
malheureusement, avait fait une alliance désastreuse, mais qui, surtout,
s'était abandonné au besoin et avait injustement désespéré du salut de la
patrie; qui, possédant une ville forte, intacte, et un peuple capable de
la défendre, avait lâchement livré sa capitale à un ennemi peu nombreux,
avant même qu'il eût mis le siège devant les murailles; qui s'était
rendu, comme à discrétion, sans avoir soin de rien stipuler pour la
sûreté des citoyens, en paraissant, au contraire, les sacrifier pour se
réserver à lui-même un fantôme d'existence. Ces plaintes ne furent pas
les seules. Par une récrimination peu généreuse, le ministre espagnol
accusa le gouvernement de n'avoir pas voulu recevoir l'armée dans Gênes
et d'avoir été dès lors secrètement d'accord avec les Autrichiens. La
manière cruelle dont la ville était traitée, au moment même où cette
accusation fut publiée, ne la réfutait que trop bien. Qui peut dire,
cependant, que le gouvernement n'ait pas craint des défenseurs et la
nécessité de soutenir un siège en se mettant entre leurs mains? Il
n'était pas d'accord avec les Allemands à l'avance: mais peut-être il
espérait se mieux tirer d'affaire par la négociation et par l'intrigue en
traitant tout seul. Si tel fut son espoir, il fut cruellement déçu, et il
ne sauva, pas mieux que son honneur, son pouvoir et son argent même.
Dès l'instant que le gouvernement eut cédé, il put voir toute la
conséquence de sa faiblesse. Il pensait n'avoir promis de livrer que la
porte extérieure, car les faubourgs étant séparés de la ville par une
muraille, la laisser franchir par l'étranger, c'est mettre la ville
entière à sa disposition. Botta ne manqua pas de prendre possession de la
porte intérieure, en disant que, par une porte, il entendait toute
l'issue correspondante. Les représentations furent rejetées avec mépris.
Le désarmement porta même sur la garde du doge et du palais. On vit dans
les solennités religieuses, marcher le sénat escorté de ses gardes
suisses sans hallebardes; et longtemps après, les vieillards se
souvenaient encore que ce fut un des spectacles qui offensèrent le plus
péniblement les regards de la multitude.
Bientôt, un commissaire civil autrichien arrive à Gênes et impose trois
millions de génuines payables par tiers, en quarante-huit heures, en huit
et quinze jours. Les Génois, disait son ordre, responsables de tous les
dommages causés en Lombardie par les ennemis à qui ils avaient donné
accès, devaient être taxés à tous les frais de la guerre; mais ils
éprouvaient la clémence de l'impératrice. Les représentations étaient
inutiles; le premier million (7 millions trois cent mille livres) fut
emprunté aux dépôts de la banque Saint-George, dans l'espérance que le
payement de cette somme énorme ferait abandonner la demande du restant.
Mais tout passeport fut refusé aux envoyés que la république voulait
expédier à Vienne pour implorer grâce. Le gouvernement, au désespoir,
avait sollicité et obtenu quelques bons offices inutiles de la cour de
Londres et de la Hollande; ce fut un nouveau crime auprès des ministres
autrichiens, une noire ingratitude d'avoir eu recours à l'intervention
des puissances au milieu des preuves de la modération mise en usage
envers une ville prise à discrétion. Le commissaire à Gênes insista donc
pour le payement du second terme. On recourt à Botta pour lui remontrer
l'impossibilité d'y satisfaire: il répond: Il le faut, et il redouble ses
réquisitions de vivres et d'effets pour l'armée, imposition arbitraire et
journalière indépendante des contributions civiles. Rien ne put
soustraire au payement du second terme: ce furent neuf cent mille
génuines (6 millions 500 mille francs) encore puisés dans le trésor de
Saint-George. Le pape s'émut enfin de pitié: sous sa protection toute-
puissante, le nonce, à Vienne, eut parole que le troisième million ne
serait pas exigé, et le saint-père en donna prompt avis à Gênes, où ce ne
fut pas un médiocre sujet de consolation. Mais tout à coup nouvelle
instance, nouvelles menaces; le nonce réclame la parole donnée. On lui
répond à Vienne qu'il y a eu du malentendu, et que S. M. a eu tant de
frais à payer qu'elle n'est pas en état de faire des sacrifices. Avec le
million dû en imposition, on en demande un autre pour les quartiers
d'hiver, et, en sus, deux cent cinquante mille florins pour le prix
présumé des magasins militaires qui avaient dû exister dans la ville,
évaluation qualifiée de clémentissime et dont on fait honneur à la
bénignité de l'impératrice. Ce n'était plus la vaine espérance d'adoucir
la rapacité des vainqueurs, c'était la nécessité; c'était l'impossibilité
de trouver dans Gênes les sommes exigées, qui faisait de nouveau demander
grâce aux commissaires, à Botta. Mais Botta répondait qu'à défaut
d'argent, il y avait des placements à Londres, en Hollande, et que la
cour de Vienne les accepterait en payement. En un mot, on lui attribue
d'avoir dit avec une expression populaire énergique dans la circonstance
et bien d'accord avec son caractère, qu'il ne devait rester aux Génois
que les yeux pour pleurer.
Pour appuyer les demandes d'argent, il étend ses troupes dans l'enceinte
des murs. Ses officiers se répandent dans la ville et la parcourent: ils
entrent à cheval jusque dans l'enclos du port franc, menaçant, effrayant
et prenant ostensiblement leurs mesures pour leur établissement en ville.
Le général annonce avec dérision que son âme est si sensible, quoi qu'on
en dise, que, quand il enverra ses troupes à discrétion dans Gênes, il
n'aura pas le coeur d'y entrer et d'être témoin des calamités qui pourront
s'ensuivre.
Enfin, par une dernière entreprise, les Autrichiens veulent enlever
l'artillerie. Ils avaient poursuivi l'armée ennemie jusqu'au delà du Var,
ils envahissaient la Provence, et ils voulaient faire servir les canons
et les mortiers de Gênes au siège d'Antibes. Ils daignèrent d'abord les
demander au sénat: la réponse, conforme aux circonstances et surtout à
l'esprit de ce corps, fut qu'il ne donnerait point l'artillerie, mais
qu'il ne saurait empêcher de la prendre. Botta ne tarda pas à la faire
enlever. On la conduisit au port, où elle était embarquée. Ce spectacle
était odieux aux citoyens: la mesure était comble et un léger accident la
fit verser.
Le 5 décembre, à la chute du jour, un mortier pris sur les remparts était
conduit par une escorte peu nombreuse à travers une rue étroite au milieu
d'un quartier populaire nommé Portoria, le plus éloigné de la porte
Saint-Thomas, où les Allemands avaient leur poste. Le pavé céda sous le
poids: il fallut s'arrêter et employer la force des bras pour retirer
l'affût de l'ornière. L'accident avait attiré beaucoup de curieux; les
Allemands voulurent les obliger à prêter la main à l'ouvrage. Chacun s'y
refusant, ils eurent l'imprudence d'employer le bâton pour contraindre
les plus voisins. Les esprits s'exaspérèrent à cette violence. Un jeune
homme crie aux assistants: Voulez-vous que je commence3? et il lance une
pierre sur un soldat. C'est le signal de l'émeute, de la révolution. Une
grêle imprévue de pierres chasse l'escorte; elle s'avance le sabre à la
main: mais les flots du peuple grossissent, les cailloux volent, les
Allemands fuient jusqu'à leur poste sans plus regarder en arrière. Tandis
qu'on court donner avis de cet événement à leur chef, qu'il balance sur
le parti à prendre et qu'un temps précieux est perdu, les cris d'armes!
de liberté! de vive Marie protectrice de Gênes! circulent de quartier
en quartier et soulèvent tous le bas peuple. On court en foule au palais;
on demande des armes. Le sénat tremblant les refuse; il se cantonne, il
ferme ses portes et parlemente au guichet avec ceux qui se présentent
comme les chefs de l'insurrection. On les exhorte à la prudence: on leur
remontre l'impossibilité de résister, et les suites fatales d'une
démarche hasardée. On voyait bien que ceux qui parlaient ainsi
craignaient surtout d'être personnellement responsables de l'énergie de
leurs concitoyens. Une pluie abondante et la nuit dissipèrent la foule.
Le gouvernement en profita pour dépêcher au général Botta un de ses
membres expressément chargé de désavouer le peuple en implorant son
pardon. Cependant l'émeute recommence avec le jour. Botta envoie cent
grenadiers pour enlever le mortier resté sur la place. A moitié chemin,
ils sont assaillis par la foule. Les pierres pleuvent et cette troupe
armée fuit devant un peuple désarmé. Alors de tous les quartiers on se
reporte au palais. On demande des armes, on rejette les conseils et les
supplications du sénat; on l'accuse de lâcheté. Il est permis de croire
cependant que dès lors le gouvernement, sans avouer le peuple, mais
assuré qu'il se levait tout entier, commençait à fonder quelques
espérances sur cette insurrection. Aussi bien, il n'était plus temps
d'être excusé auprès des Autrichiens. Les relations populaires disent
bien que la noblesse refusa de livrer des armes et ne prit aucune part à
la guerre; celles que les nobles publièrent à la même époque le disent de
même: l'événement était trop récent, on s'était trop épuisé en désaveux
auprès de l'Autriche, pour accepter une part à la gloire. Il est certain
encore qu'au moment dont nous parlons le peuple ayant entrepris
d'escalader l'arsenal, qui était dans le palais même, le sénat fit
enlever les échelles. Mais une tradition unanime assure que tandis que le
doge refusait des armes, ses huissiers, du fond de la salle, criaient au
peuple où il en trouverait des dépôts. On y courut. Au bout de quelques
heures, un peuple nombreux se montra bien armé, disposé à une guerre
réelle, et d'abord à assiéger la porte intérieure de Saint-Thomas pour en
chasser les Allemands. Des piquets de cavalerie que ceux-ci avaient fait
entrer dans la ville pour dissiper les rassemblements furent partout
repoussés et laissèrent quelques hommes sur le carreau. Ce fut le premier
essai et le premier encouragement des armes génoises.
La porte Saint-Thomas, voisine de la mer, tient, du côté de la terre, au
penchant d'une colline médiocrement élevée, mais rapide, qui entoure un
tiers de la ville. C'est la portion où il existe un simulacre d'enceinte
intérieure. A quelque distance de la porte, ces hauteurs sont immédiates
sur les plus beaux édifices de Gênes. La célérité des mouvements du
peuple ne laissa pas le temps aux Autrichiens de s'emparer de ces postes.
Par des montées taillées dans le roc, par des escaliers où les hommes ne
passent qu'à peine, les Génois transportèrent à force de bras de gros
canons et établirent sur la crête une batterie qui fermait les passages à
l'ennemi. Les Autrichiens, à leur tour, élevèrent quelques canons sur la
portion de cette même hauteur la plus voisine de leur poste. De là, ils
enfilaient la place et la grande rue qui conduit à la porte. Ces deux
batteries tiraient sans cesse l'une sur l'autre. Les Autrichiens
occupaient aussi dans l'intérieur l'église et le clocher de Saint-Jean
fermant une étroite issue qui conduit encore à la porte. C'est ainsi que
les deux partis étaient en présence du 6 au 10 décembre.
Ces journées se passèrent en pourparlers. Botta avait-il trop peu de
force? Manqua-t-il de courage? Il est certain qu'il négligea tout ce
qu'il fallait pour intimider la ville. Il en avait les moyens, s'il est
vrai, comme le disent les relations génoises les plus accréditées, qu'il
disposait de quinze bataillons, de cinq cents hommes de cavalerie
régulière et de mille cinq cents Croates. Le sénat avait envoyé dans les
vallées des proclamations dans le sens de son ancien esprit pour défendre
de sonner le tocsin et de prendre les armes. Les habitants de la
Polcevera obéirent, et par là Botta eut la facilité de concentrer toutes
ses forces vers Gênes. Un petit corps se répandit dans la vallée du
Bisagno, pour attaquer le peuple à l'opposite de ses mouvements actuels
sur la porte Saint-Thomas. Mais les paysans de ce côté se soulevèrent et
mirent en fuite cette troupe. Des députés du gouvernement allaient
d'heure en heure assurer Botta des efforts de la noblesse pour calmer la
sédition. Tantôt il répondait qu'il méprisait le soulèvement de la
populace, mais que c'était aux sénateurs à penser qu'ils en répondraient
sur leurs têtes; tantôt il exigeait que, tandis qu'il attaquait le peuple
de front, le gouvernement le fît prendre à dos et charger par ses propres
soldats, et les narrateurs de la noblesse exaltent le généreux refus du
sénat à cette proposition plus ridicule qu'odieuse. Cependant
l'incertitude et la crainte se manifestaient de plus en plus chez le
général, en même temps que la contenance du peuple, de plus en plus
ferme, relevait le courage des sénateurs. Botta vient chercher lui-même
les moyens de conciliation: il se rapproche; il se rend au palais du
prince Doria, à la vue et au dehors de la porte Saint-Thomas. Il demande
un armistice pour quelques heures. Il l'obtient; il négocie. Les Génois
font demander par les députés du sénat la restitution des portes; qu'on
n'enlève plus d'artillerie; que les impositions cessent. Botta paraît
céder: il consent à rendre la porte Saint-Thomas. Mais l'équivoque est
sentie, et, faisant allusion à l'explication violente que le général
avait donnée à la capitulation de la ville, Augustin Lomelin lui répond
en souriant que le peuple veut les portes et non la porte. Il lui déclare
qu'il faut évacuer toute l'enceinte, laisser libre la ville entière, que
les citoyens de tous les rangs sont désormais en armes, et que jamais
avec plus d'enthousiasme voeu plus unanime de vaincre ou de mourir n'a été
sur le point de s'accomplir. Botta s'emporte et veut retenir prisonniers
les députés. Lomelin répond froidement qu'ils se féliciteront d'avoir
plus longtemps l'honneur d'être ses commensaux. Cependant le général
balançait encore; un religieux, ami de sa famille, l'avait ébranlé. Il
demandait si, en sortant de la ville, il pourrait s'assurer de n'être
point poursuivi. Mais son irrésolution lui fait rejeter les partis
offerts. L'heure de l'armistice s'écoule; le négociateur se retire en
criant au peuple: Il n'est plus temps! braves gens, aidez-vous vous-
mêmes! A l'instant deux coups de canon de la batterie autrichienne
donnent le signal des hostilités. De toute part le tocsin sonne. Le
peuple se précipite par toutes les rues qui conduisent vers Saint-Thomas.
L'église Saint-Jean est forcée. Sa garnison est prisonnière. On court à
la porte. Botta, qui était au dehors, est légèrement blessé d'un coup
tiré de la hauteur. Il se retire en ordonnant que la porte soit évacuée.
Elle est enlevée par les Génois avant que les Allemands aient fait leur
retraite: une portion de la garde se rend aux vainqueurs. Le reste, en se
repliant, se dispose à tenir entre les deux murailles. Mais tout le
peuple, sorti de la ville par les derrières, se montre en armes de toutes
parts et s'étend sur les collines qui forment la grande enceinte. De
l'extérieur les paysans donnent la main aux citoyens. Quelques troupes
irrégulières tentent un vain effort contre la multitude. Elle enlève tous
les postes: elle domine la porte de la Lanterne: l'ennemi près d'être
coupé, canonné dans sa position le long de la mer par les batteries
opposées du môle, cède et se retire enfin. Les Génois lèvent les ponts,
ferment les portes, et, vainqueurs, ils se voient en possession de leur
liberté et de leur ville. Ils se livrent aux transports de l'allégresse;
à l'ivresse d'une victoire inattendue, gagnée sur des soldats par des
bourgeois sans chefs, sans partage, sans exemple. Un malheureux
domestique d'auberge, Jean Carbone, blessé, est porté en triomphe au
palais, tenant en main l'honorable trophée des clefs de la porte Saint-
Thomas qu'il avait arrachées. Il les présente au doge, au sénat assemblé,
et leur crie: «Vous les aviez données à l'ennemi; nous les avons
reprises au prix de notre sang: gardez-les mieux à l'avenir!» On sourit
de pitié quand on voit les historiens de la noblesse travestir cette
harangue éloquente en tendres protestations de respect et d'amour
terminées par la demande d'un pardon pour les irrégularités que le peuple
pouvait avoir commises en se sauvant lui-même!
La terreur panique dont son énergie avait frappé les ennemis ne rend pas
trop invraisemblables les relations qui ne font monter qu'à quarante
morts ou blessés la perte des Génois à l'attaque de la porte. Les
escarmouches des journées précédentes n'avaient pas été beaucoup plus
sanglantes.
CHAPITRE III.
Rétablissement du gouvernement après l'insurrection.
Les habitants des campagnes suivant partout l'exemple de ceux de la
ville, Botta, harcelé de toutes parts, ne se crut pas en sûreté. Il
repassa la Bocchetta avec précipitation. Ses hôpitaux furent abandonnés.
Des bataillons épars, enveloppés, rendirent leurs drapeaux et leurs
armes. On conduisit prisonniers à Gênes plus de cent officiers et trois
mille cinq cents soldats. Le peuple, qui venait de faire avec tant de
courage et de bonheur l'apprentissage de la guerre, se livra avec la même
ardeur au pillage des magasins et des bagages.
Le fond de cette foule armée était composé des classes les plus infimes;
et ceux qui se distinguaient par la bravoure n'étaient pas toujours les
plus recommandables par l'état, la conduite et les moeurs. Les artisans
notables, la petite bourgeoisie, quelques personnes considérables,
s'étaient réunies à mesure; mais ceux qui avaient donné l'exemple avaient
retenu l'autorité que les premiers ils s'étaient arrogée. Dans l'action,
l'impulsion une fois donnée, un esprit public que la crise avait
développé entraînait les citoyens dans une unanimité d'intention qui
suppléait au défaut de chefs réels ou au peu de confiance que ceux qui en
avaient pris le rôle auraient mérité. Mais après le premier péril, quelle
était la position singulière et délicate de cette grande ville? Au
dehors, un ennemi furieux de sa disgrâce campait encore à une journée de
distance et menaçait Gênes de grandes forces que la Lombardie pouvait lui
fournir: il tenait la ville de Savone et en assiégeait la citadelle. Le
patrice Adorne, plus déterminé que le sénat ne l'avait été dans Gênes,
avait refusé de la rendre: mais il était réduit à l'extrémité. Peu après,
l'ardeur du pillage d'un magasin ayant fait débander dans Saint-Pierre
d'Arène un secours populaire qu'il attendait de Gênes, ce brave
gouverneur fut obligé de rendre la place. Au dedans, plus Gênes avait de
citoyens armés et plus ils étaient enflammés par le succès, plus il y
avait de confusion et d'anarchie. On ne voulait plus reconnaître les
ordres du gouvernement; lui-même craignait d'en donner. La noblesse était
devenue odieuse et par ce qu'elle avait fait et par ce qu'elle avait
refusé de faire. Plusieurs de ses membres avaient satisfait à leur
bravoure personnelle en se mêlant au peuple; et probablement leur zèle
était conforme à la politique du corps. Mais cette politique avait été si
secrète et si peu avouée que ceux des nobles qui prirent les armes le
firent sous le déguisement de mariniers. La porte de toutes les maisons
nobles avait été fermée au peuple et soigneusement barricadée, soit par
défiance de ces défenseurs volontaires de la patrie, soit par crainte de
se compromettre envers l'ennemi en leur assurant des asiles ou en leur
donnant des secours. Après l'événement cette précaution injurieuse fut
violemment reprochée à la noblesse. On regarda les nobles comme des
ennemis irrémissiblement atteints d'un coupable égoïsme, indignes de
gouverner et de défendre la ville. Les chefs populaires s'étaient emparés
pendant l'émeute du palais de l'université (ou collège des jésuites). Ils
y fixèrent leur conseil de guerre et y prolongèrent leur empire sous le
nom de quartier général. Un courtier, des boutiquiers, étaient les plus
distingués de ceux qui le composèrent. Des tapissiers, des cordonniers,
un portefaix et le fameux garçon d'auberge furent les membres de ce
conseil tout-puissant. Ils se nommèrent les défenseurs de la liberté; ils
donnèrent des ordres et des patentes, et loin de supposer que l'autorité
du sénat existât encore, de leur autorité privée ils abolirent les
impositions publiques, les octrois, les gabelles; ils s'emparèrent de
tout le gouvernement.
Cette autorité prise par une réunion spontanée d'un petit nombre d'hommes
courageux, mais peu faits pour administrer une république, fut bientôt
suspecte. Mille sujets de terreur ou d'inquiétude rendirent fâcheuse leur
administration. Les vivres manquaient. Les vaisseaux anglais, les
corsaires du roi de Sardaigne, rendaient aux bâtiments génois l'entrée du
port difficile et casuelle. Ce grand nombre de gens armés, sans
discipline, exigeait impérieusement et dilapidait indiscrètement les
subsistances. Toutes les caisses étaient vides et l'on avait détourné,
pour flatter le peuple, les sources qui les remplissaient autrefois. Le
butin fait sur les Allemands offrait une ressource; mais ce fut un sujet
de vexations odieuses. Des patrouilles sans ordre et sans aveu violaient
tous les domiciles sous prétexte de rechercher les dépôts appartenant à
l'ennemi. Le premier jour on restitua fidèlement ce qui avait été pris
sur les citoyens en croyant enlever des propriétés ennemies: mais bientôt
tout ce qu'on put prendre fut de bonne prise, et tout homme armé
s'arrogea le droit de piller à son profit, au nom de la patrie. Tout
magasin bien pourvu était suspect d'être un magasin allemand. On
rançonnait les négociants en les supposant détenteurs de sommes que les
Autrichiens leur devaient avoir confiées. Enfin, le partage des
dépouilles devint un sujet de discorde entre les chefs populaires. Ce fut
la première occasion que la noblesse, plus habile dans l'intrigue que
dans la politique extérieure ou dans la guerre, saisit avec dextérité
pour reprendre le terrain qu'elle avait perdu.
Le gouvernement, qui voyait ses pouvoirs envahis et la confiance aliénée,
dissimulait et attendait. Ne pouvant s'opposer au torrent populaire,
craignant les transactions avec le peuple et les concessions forcées, ne
voulant pas offrir aux actes de cette nouvelle autorité une sanction qui
aurait peut-être été rejetée avec mépris, il semblait vouloir se faire
oublier. Le sénat même ne s'assemblait plus, sous prétexte que, par la
dispersion de ses membres, on ne trouvait pas à le réunir en nombre
légal. Mais il faisait partir des agents secrets pour les cours de France
et d'Espagne. Il tentait même, mais inutilement, de faire arriver un de
ses négociateurs auprès du cabinet de Londres. Surtout il avait les yeux
ouverts sur ce qui se passait dans le peuple, et sa vigilance égalait sa
circonspection.
Peu de jours après la victoire, on fit réclamer une assemblée générale
des citoyens, et les chefs populaires furent obligés de la convoquer.
Elle fut tenue tumultuairement en plein air sur la place de l'Annonciade:
les propriétaires, la bourgeoisie n'abandonnèrent pas cette assemblée à
la populace. Il y fut résolu que la défense et le soin de la république
seraient confiés à un corps de députés de toutes les classes, hormis de
la noblesse formellement exclue. Huit avocats, notaires ou négociants,
douze artisans, quatre députés des campagnes formaient ce conseil avec
douze chefs populaires, comme si ces premiers conducteurs de l'émeute
fussent devenus un ordre à part, à la place de la noblesse. Par le faible
contingent accordé aux classes supérieures, on voit bien que les idées
démocratiques dominaient encore. On délibéra une levée de quinze mille
citoyens sans distinction.
Aussitôt que l'autorité dictatoriale eut cessé d'être exclusivement dans
les mains des premiers chefs, trois quartiers populaires soulevés à la
fois vinrent leur demander compte du butin, et, sur leur résistance,
menacèrent d'attaquer le quartier général et sa garde. Un noble des plus
considérables se trouva prêt pour s'entremettre entre les deux partis.
Pour premier résultat de ce mouvement, deux des principaux chefs furent
accusés d'avoir volé à leur profit l'argenterie. Tous furent suspects,
déconsidérés et la plupart emprisonnés. Le peuple suit dans le péril ceux
qui marchent en avant; mais quand il croit disposer d'un intérêt
pécuniaire, il sait bien passer par-dessus les préjugés et la jalousie
pour distinguer la probité; ou plutôt c'est contre ses égaux qu'il tourne
sa jalousie et sa méfiance. Ces chefs populaires sont à peine expulsés,
on va prendre deux nobles dans leur maison; on les conduit au quartier
général. «Nous ne voulons que de braves gens; guidez-nous,» telle fut
la harangue de leur installation. Dans l'assemblée ainsi purgée et
renforcée, il passa en résolution de demander au sénat des arbitres pour
régler les différends sur le partage du butin; puis des commissaires pour
veiller aux rations et aux approvisionnements militaires. On ne se fiait
qu'à la noblesse en ce qui demandait du désintéressement et de
l'impartialité. Ce furent autant de nobles introduits dans le quartier
général, et une correspondance fut établie qui constatait l'existence du
sénat et lui rattachait l'administration de la république. Les arbitres
firent décider que le butin serait consacré aux frais de la défense
commune, résolution reçue avec applaudissement. En même temps, des nobles
furent nommés pour présider à la réparation des fortifications de la
ville destinée à soutenir un siège. Les citoyens de toutes les classes
s'étant portés avec le plus beau zèle à ces travaux, tous rendirent
hommage au dévouement des commissaires, éloges qui tournaient au profit
de leur ordre et lui reportaient la confiance.
On fit un plus grand pas. A l'occasion du remplacement des chefs expulsés
du quartier général, on en changea la forme. Les nobles s'y maintinrent
sous le nom de conseillers des quartiers de la ville. On y conserva douze
artisans d'abord tirés au sort parmi les syndics des métiers, puis parmi
des représentants qu'on fit élire par ces corporations. Les douze
conseillers artisans ne restaient que trois mois en place. Enfin, il
siégea dans ce conseil un ou deux représentants de chacune des paroisses
de la ville, dont il fut facile de diriger l'élection. On indiquait une
assemblée paroissiale; elle se formait au hasard. On y proposait un
candidat; une acclamation l'acceptait ou le rejetait. Presque partout
cette forme d'assemblée donna pour élus des bourgeois notables. On fit
promettre au peuple la plus grande déférence pour ces députés qu'il crut
avoir choisis et qu'on qualifia de chefs de paroisse.
Quoique la noblesse, ou même le gouvernement proprement dit, eût déjà de
l'influence, tous les pouvoirs se concentraient encore dans l'assemblée
du quartier général. Cette assemblée se divisa en commissions et se
partagea l'administration entière. Chacun de ses bureaux exerçait
l'autorité d'une des magistratures de la république; seulement, on eut
soin de n'usurper les noms d'aucun de ces corps en se saisissant de leurs
fonctions. Mais on vit bientôt que ces commissions n'avaient été érigées
que pour préparer la rentrée des magistrats qu'elles semblaient
remplacer.
On n'oublia pas de créer un comité inquisitorial pour le procès des chefs
populaires accusés de dilapidations. Cette institution ne servit qu'à
amuser le peuple. Au bout de quelque temps, ces premiers soldats de la
liberté sortirent obscurément de prison et personne ne parla plus d'eux.
Si, quand le peuple eut délivré la ville sans que les nobles eussent osé
y prendre part ou avouer qu'ils y avaient concouru, il avait eu à sa tête
des plébéiens honorables et surtout des hommes purs, il est probable que
la masse du public eût disputé plus longtemps à la noblesse les droits
que celle-ci avait laissé perdre. La constitution eût pu en être
modifiée. Mais le marchand, le jurisconsulte qui avaient pris les armes
ou qui se dévouaient à les porter tant que la patrie serait menacée,
voulaient plier sous un sénat démagogique encore moins que devant un
sénat aristocratique; obéir à des portefaix encore moins qu'à des nobles.
Ceux qui possédaient craignaient de se soumettre à ceux qui n'avaient
rien, de s'abandonner à la discrétion de ceux qui, n'ayant rien,
n'avaient aucun respect pour la propriété d'autrui. C'est ainsi que la
restauration du gouvernement des nobles, conduite de leur part avec un
art admirable, en flattant, en caressant, en promettant, en divisant, en
temporisant, surtout en dépensant, éprouva tant de faveur dans cette
classe mitoyenne que la noblesse avait lieu de craindre pour émule. Cette
classe se livra elle-même et ne s'employa plus qu'à dissiper les préjugés
dont le bas peuple avait été imbu, préjugés heureux puisque sans eux ce
peuple n'aurait pas fait l'effort qui sauva la ville; et cet effort le
sénat ne l'eût jamais ni commandé ni permis.
Les choses de ce monde n'ont qu'un temps et, s'il est permis de parler
ainsi, qu'une mode. Ce n'était pas encore l'époque des penseurs qui
croient, de nos jours, à la possibilité de la démocratie pure, ni des
déclamateurs qui, dans leurs comptoirs ou leurs études, rêvent Athènes et
Rome, ni de ces génies entreprenants qui, de bonne ou de mauvaise foi, se
disent faits pour rajeunir la décrépitude des anciens pouvoirs. Il ne se
trouva pas dans Gênes, chez un seul homme de quelque crédit, la pensée
d'oser résister à l'impulsion qui de loin ramenait les nobles au timon de
la république. Le métier d'agiter le peuple ne fut plus que le patrimoine
de quelques misérables qui avaient besoin de troubles pour être quelque
chose ou de pillage pour subsister. Cependant les esprits étaient encore
tellement agités que ce n'était pas trop de toutes les précautions prises
pour remonter lentement la machine. Quoique la restauration avançât à
grands pas, il n'aurait pas été sûr d'avouer le but proposé; le moindre
incident remettait les nobles dans les transes, et la ville dans le
trouble et l'anarchie.
Parmi les moyens employés pour l'attaque et pour la défense, on
n'épargnait par les calomnies. Tout citoyen qui élevait la voix dans un
sens opposé à la noblesse était, suivant elle, un pensionnaire de
l'ennemi chargé de semer la division dans Gênes: suivant les factieux, la
noblesse était vendue à la cour d'Autriche; elle était pressée de faire
sa paix; elle l'avait déjà faite en secret; elle sacrifiait le peuple à
la vengeance des généraux; sa vue unique était de ne pas perdre ses fonds
placés dans la banque de Vienne. Un bruit se répand que les Allemands
redescendent la Bocchetta. Tandis que les plus braves de toutes les
classes courent au-devant de l'ennemi, une populace eu émeute redouble
ses clameurs insensées et accuse le sénat de trahison. Trois malheureux,
un poissonnier, un sbire, le fils du bourreau, se font les tribuns de ce
vil peuple, demandent des armes et font voir l'usage qu'ils veulent en
faire en pointant deux canons contre la porte et les murailles du palais
public. «La noblesse, disaient-ils, voulait le convertir en citadelle à
son usage...» Une étincelle pouvait subvertir Gênes. Que serait devenue
la république si une guerre civile avait éclaté dans son sein? si le
peuple, ignorant et facile à entraîner, avait entendu un pareil signal de
pillage et de massacre? Quel parti auraient pu prendre les gens de bien,
entre une noblesse dispersée, avilie, un sénat sans appui, et les
prolétaires en tumulte faisant crouler sous leurs canons le siège du
gouvernement? Et c'était ainsi que Gênes, au moment de revoir l'ennemi à
ses portes, préludait à sa défense!
Le courage de Jacques Lomellini conjura seul la tempête. J'ai rarement
occasion de nommer des hommes. J'indique l'esprit de chaque classe; et
les personnages se confondent dans la foule. Mais l'homme qui a calmé une
émeute furieuse, l'homme dont la résolution et l'autorité ont sauvé la
ville, on aime à conserver son nom. Jacques Lomelin, noble distingué,
agréable au peuple qui l'avait vu payer de sa personne à la reprise des
portes, se montra seul à la foule sur la place du Palais. Il parla, il
défendit la cause de son ordre et du sénat; il répondit aux calomnies; il
promit, il caressa, il ébranla la multitude et la vit prête à se séparer
de ses chefs factieux. Ceux-ci courent au canon pour toute réponse.
Lomelin se précipite au-devant du coup prêt à partir. Il s'écrie qu'il
sera la première victime de l'erreur populaire, qu'il ne verra pas ses
concitoyens attenter au sanctuaire de leur liberté et détruire ensemble
le palais et le sénat, le monument de tant de siècles. Cette action
généreuse gagna à sa cause tous les coeurs droits. Le peuple enleva les
canons et les reconduisit à leur place. Cependant telle était encore la
chaleur populaire qu'elle ne fut apaisée qu'en lui ouvrant l'arsenal. En
un instant il fut vidé, beaucoup plus avec l'apparence d'un pillage que
d'un armement. Les armes antiques et hors d'usage conservées comme des
monuments des croisades, des guerres pisanes et vénitiennes, furent
enlevées comme les armes usuelles, et on les vit immédiatement après
revendues parmi le peuple à vil prix, comme un butin. Le gouvernement
dissimula d'abord tout ressentiment de cette émeute: mais, peu après, les
trois misérables qui l'avaient suscitée furent enlevés. Deux, jugés
secrètement, furent mis à mort dans la prison. Le plus vil fut réservé
pour un supplice public quand le progrès de l'opinion parut le permettre.
L'annonce des Allemands avait été l'effet d'une terreur panique ou un
mensonge de séditieux. On put respirer. Les armes dans les mains de la
multitude, l'indiscipline du peuple, étaient le principal sujet des
craintes du gouvernement et du quartier général. On était menacé d'une
subversion intestine et de manquer de défenseurs au besoin. Ceux que le
peuple avouait pour chefs ne savaient eux-mêmes comment conduire cette
tourbe. On avait fait diverses tentatives pour organiser la milice.
D'abord, à la levée indistincte de quinze mille hommes ordonnée dans les
premiers temps, on avait substitué des compagnies de cent hommes par
paroisse. On leur avait donné des capitaines qu'on avait fait élire comme
les représentants au quartier général. Mais enfin, par une invention
heureuse, on favorisa l'établissement d'une compagnie de volontaires. En
s'offrant à faire le service le plus pénible et le plus dangereux, ces
volontaires parurent n'avoir en vue que de soulager le peuple et les
journaliers qui ne pouvaient sacrifier tout leur temps à la patrie. Cette
compagnie se donna un uniforme élégant et coûteux. L'exemple fut suivi;
il se forma d'autres corps semblables tous distingués par l'habit
militaire. Un grand nombre de citoyens aisés se détachèrent des
compagnies de paroisses pour entrer dans les corps d'élite. Toutes les
professions un peu relevées, et, de proche en proche, les corps
d'artisans, se donnèrent une distinction analogue. La noblesse facilita
certainement cette dépense à ceux qui lui étaient dévoués. La compagnie
des laquais ne fut pas la moins brillante et dut être la plus protégée.
L'uniforme sépara le public en deux classes avant que le peuple pût en
murmurer. La vanité des individus fut une sorte de dissolvant sur la
masse. Les compagnies de paroisses abandonnées par amour-propre, avilies
par la comparaison de ces troupes brillantes, déclinèrent rapidement.
Enfin il ne resta plus à leurs officiers notables demeurés seuls qu'à se
réunir eux-mêmes en une compagnie d'élite qui s'appela la compagnie des
capitaines.
Les nobles ne furent pas les premiers à se montrer et ils ne se
répandirent pas indistinctement dans ces corps. Ils en formèrent un sous
le nom de Castellans où ils s'inscrivirent. Ils affectèrent de s'y réunir
avec des bourgeois, mais ils n'y laissèrent entrer avec eux que des gens
du palais, c'est-à-dire les plus habitués par état à dépendre de la
noblesse. Avec le courage et l'autorité, la morgue commençait à renaître.
C'était peu d'avoir ainsi reformé l'armée; on voulut la ranger sous
l'obéissance directe du gouvernement. Ci-devant, les détails militaires
de la république étaient commis à une magistrature de guerre dont les
membres, à tour de rôle, avec le titre de sergent d'armes et puis de
général d'armes, donnaient les ordres directement aux troupes. A la
première organisation du quartier général, en suivant la vue de se donner
des officiers différents de ceux de la république, on avait élu un
nouveau sergent d'armes. Ce fut un noble. Mais bientôt on appela
insolence la sévérité de la discipline, les troupes se déposèrent, et
même on le mit en prison. Or, à mesure que les compagnies volontaires
furent formées, elles demandèrent les ordres au sergent d'armes de la
république; c'est au palais qu'elles reçurent leurs drapeaux; et dès lors
c'est au gouvernement qu'elles appartinrent.
Au dehors la nouvelle du soulèvement et de la victoire des Génois avait
excité partout la surprise et l'admiration. La cour de France, si
intéressée au succès, pour signaler la sympathie utilement, s'était
empressée d'envoyer un premier secours pécuniaire sans attendre qu'il fut
demandé. L'ennemi ne pouvait manquer de revenir en force pour essayer de
venger son affront. Il était aussi nécessaire que juste d'organiser
l'assistance à porter à Gênes pour défendre la ville et ses braves
citoyens. Il fallait y faire arriver des subsides réguliers et des
troupes. Mais à qui les adresser? où était, qui était maintenant le
gouvernement? L'envoyé génois résidant à Paris ne parlait que du sénat,
comme si rien ne fût avenu, comme si la noblesse fut encore tout l'État.
On pensait à Versailles qu'en ce moment il n'en pouvait être ainsi. La
renommée avait même grossi les événements qui s'étaient passés à Gênes
depuis la révolution. Le bruit avait couru que le peuple s'était créé un
doge pris dans la plus basse classe. On rejetait ces calomnies; mais il
importait de savoir si la ville était livrée à l'anarchie. Car si
l'intérêt des opérations futures, autant que la justice et l'estime dues
au courage, inspirait de secourir les Génois, s'allier avec une populace,
l'aider peut-être à opprimer les nobles, se confier à une démocratie en
tumulte, on y répugnait avec raison. On interrogeait le ministre de
France resté à Gênes. Il répondait avec embarras et réticence. Il
hésitait à recommander à la confiance de sa cour un sénat sans pouvoir et
sans popularité, qui se rendait presque invisible; ou une tourbe d'hommes
courageux mais sans lumières, incapables de gouverner, d'administrer, et
qui, en se défiant les uns des autres en fait d'argent, ne faisaient que
se rendre justice. Aussi l'envoyé n'avait-il pas balancé à délivrer au
sénat les sommes venues de France. On lui dépêcha de Paris un messager
secret qui pût tout entendre de lui, tout voir, et revenir rendre compte
de l'état des choses. Sur ses rapports on se convainquit que la
révolution était avancée, que le peuple n'avait point de chef en état de
contre-balancer le pouvoir de la noblesse, que les classes mitoyennes
penchaient pour elle, même involontairement et par le cours naturel des
choses, les moins enclins effrayés de la domination de la glèbe et
n'ayant pas besoin d'en faire une plus longue expérience; que le peuple
se rangeait de jour en jour sous l'ancienne loi; que le quartier général
ne serait bientôt plus qu'un instrument du sénat, un intermédiaire
commode et sans danger entre le gouvernement et les citoyens armés, et
que cet échafaudage serait facilement supprimé aussitôt qu'on le
voudrait.
Cependant la jalousie n'était pas éteinte entre le gouvernement des
nobles et celui des plébéiens. Tantôt le premier, se croyant trop tôt sûr
de sa puissance retrouvée, annonçait imprudemment la suppression du
quartier général. Tantôt le quartier général mettait au jour la
prétention d'envoyer ses délégués siéger au petit conseil1. Quand on
apprit que le roi de France se préparait à envoyer six mille hommes, les
meneurs affectèrent de craindre qu'arrivées pour être à la disposition du
sénat, ces troupes ne fussent destinées à opprimer la liberté populaire.
Ils s'offensèrent également de ce que l'argent venu de France ne leur eût
pas été remis et se dépensât sans leur concours. Leurs plaintes
redoublèrent quand ils apprirent que le subside serait permanent2.
L'envoyé français eut quelque peine à leur faire entendre que les troupes
du roi ne se mêlaient que de défendre le pays contre les Autrichiens; que
les secours généreux de la France avaient pour destination exclusive de
pourvoir aux fortifications et aux munitions. Loin d'être défavorable à
la cause populaire, la cour elle-même n'avait pas fort approuvé que son
argent passât aux mains des nobles. Elle craignait que, soustrait aux
yeux du peuple, ce sacrifice ne manquât le but en ne servant pas à
maintenir et à encourager l'esprit public. Mais à livrer la somme aux
chefs populaires, la dilapidation aurait été certaine; et entre les mains
du sénat même, on eut lieu de croire qu'une portion des deniers, au lieu
de subvenir aux besoins présents, avait été distraite pour rembourser à
certains gentilshommes des avances faites pour des besoins passés. On
convint enfin que l'argent serait encore remis au sénat, mais qu'on
ferait savoir au public ce que le roi donnait, et qu'il serait pris en
même temps des mesures pour empêcher que rien sur ce fonds ne fût
détourné de sa destination3. Ces ménagements calmèrent les dernières
agitations; mais cinquante ans après on trouvait encore des vieillards
qui, regrettant qu'on eût perdu cette occasion de secouer le joug des
nobles, accusaient les ministres de Louis XV de corruption et d'injustice
pour avoir préféré la noblesse et prêté la main pour la relever.
Bientôt arriva dans le port une frégate française. Six officiers
supérieurs, deux ingénieurs en descendirent. L'allégresse publique éclata
à leur passage. Ils annoncent que les Autrichiens reculent sur Var et que
l'armée française du maréchal de Belle-Ile passe ce fleuve à leur
poursuite; que Gênes verra bientôt de nouveaux défenseurs. En effet, des
troupes françaises et espagnoles échappées aux vaisseaux anglais,
accompagnées de convois d'argent, parviennent heureusement au port; à
leur tête on voit paraître le duc de Boufflers. Il se rend au palais;
c'est dans la personne du doge qu'il reconnaît, qu'il félicite la
république de sa glorieuse résistance. C'est avec le sénat qu'il concerte
les mesures pour l'avenir4.
Dans les instructions données au général on lui recommandait de réunir,
s'il se pouvait, la noblesse et la bourgeoisie dans un même sentiment de
zèle pour le salut de la patrie. S'il y avait dissentiment invincible, il
devait adhérer à celui des deux partis qui serait le plus franchement
déterminé à la défense, et le plus fermement attaché à l'alliance des
couronnes de France et d'Espagne. Quoique Boufflers se fût d'abord
adressé au doge, il arrivait avec des préventions contre une noblesse
suspecte de ménager l'Autriche par crainte ou par intérêt. Il venait
aussi sous l'impression de l'éclat d'une victoire plébéienne; et flatté
de l'accueil qu'il recevait, ce qui n'allait pas bien il l'attribuait à
la jalousie et à la méfiance des grands envers le peuple; il se
promettait de faire connaître à ce peuple toute sa propre force, et, pour
en avoir l'occasion, il était impatient que l'ennemi parût. Mais après
quelques semaines, son jugement fut modifié par de nouvelles
observations. Il reconnut que si parmi les nobles qui concouraient au
gouvernement tous ne pouvaient être également zélés, également bien
intentionnés, le plus grand nombre des membres se montraient
convenablement. Il les avait bien vus essayer d'abord de lui dérober une
ouverture indirecte qu'ils avaient reçue pour un accommodement secret
avec le roi de Sardaigne; mais il avait suffi du ton sur lequel il
s'était expliqué à ce sujet, pour faire rompre ces pratiques et en finir
de ces mystères, et il n'y avait plus si indifférente affaire qu'on n'en
consultât avec lui. On suivait ses avis avec la plus grande déférence.
Seulement il cherchait des hommes d'État et il n'en avait rencontré
encore qu'un seul5.
Quant au peuple, il s'apercevait que ces hommes qu'on croyait guerriers
ne l'étaient nullement. Ils avaient montré dans le désespoir de la
témérité et de la fureur; mais on ne pouvait compter sur eux pour une
défense régulière6. «On manque dans cette foule, dit-il, des personnages
supérieurs à la multitude, et ainsi il n'y a rien à négocier avec cette
partie de la république.» Boufflers finit cependant par ranimer les
courages; il les excita par l'émulation, il les plia à la discipline par
la confiance qu'il acquit près d'eux. Ce fut son prodigieux mérite et
l'amour public fut sa récompense.
Le général autrichien Schullembourg avait pénétré de toutes parts; Gênes
était resserrée. L'ennemi avait sommé la ville plusieurs fois. Ses
défenseurs avaient abandonné et repris les postes les plus voisins de ses
remparts, avant même que Boufflers fût arrivé pour les défendre. Mon but
n'est pas de suivre les détails de l'attaque et de cette belle défense.
Il me suffit de dire que les Génois soutinrent avec courage et discipline
les fatigues d'un siège long et pénible. C'est ici leur moment honorable.
Le péril, la présence d'un ennemi qu'ils avaient bravé et chassé,
Boufflers et les Français, tout ranimait l'esprit public. Et le général
put alors s'apercevoir du crédit qu'il avait gagné, ainsi qu'il
l'écrivait avec satisfaction. Plus de troubles dans la ville, bonne
volonté constante pour marcher en campagne. Les nobles qui y parurent s'y
distinguèrent; plusieurs y moururent au champ d'honneur. A cette époque,
les sacrifices d'argent ne coûtèrent plus rien à la noblesse. Je ne parle
pas des bijoux dont il fut de mode parmi les femmes de faire des
offrandes patriotiques, ni du renoncement, que les narrateurs populaires
ne peuvent s'empêcher d'admirer, des sénateurs qui se réduisaient à un
seul laquais pour toute suite, et des dames qui ne se montraient plus
suivies que de leurs femmes. Le patriotisme se manifestait par des signes
plus certains. Les corps de métiers fournissaient tous les jours huit
cents hommes pour la garde. Toutes les compagnies de volontaires étaient
toujours prêtes à marcher. Les citoyens rivalisaient de bravoure et de
discipline avec les soldats, les habitants des campagnes de dévouement et
d'intelligence avec ceux de la ville. Le clergé même signala son courage.
Il s'était utilement et honorablement conduit dès le commencement de la
crise. Ses prédications, ses directions publiques et secrètes avaient
soutenu le bon esprit du peuple. Les cérémonies religieuses, les
processions, les neuvaines lui plaisent: ce sont ses fêtes, on les avait
multipliées dans ce but. On avait fait des voeux à tous les autels. Les
prêtres avaient excité par la piété le patriotisme; et, chose
remarquable, au milieu de la chaleur des deux partis, on ne voit nulle
part ni la noblesse accuser le clergé d'avoir abusé contre elle de son
influence, ni les populaires lui reprocher d'avoir coopéré à les remettre
sous le joug. Il agit, et il semble ne l'avoir fait que dans le sens du
salut de la république. Les prêtres, les religieux même offrirent de
prendre les armes pour la police intérieure. Ils gardaient les
prisonniers et les établissements publics; ils faisaient des patrouilles
pour le bon ordre. On les vit donner sous les murs de la ville le
singulier spectacle d'une légion d'ecclésiastiques sous les armes, passée
solennellement en revue par l'archevêque: et, de démonstration en
démonstration, les prêtres se mêlèrent fréquemment aux expéditions
extérieures. L'ennemi même les distingua avec une particulière
animadversion. C'est peut-être le patriotisme des ecclésiastiques qui
enflamma les Autrichiens contre les saints protecteurs du pays. On trouva
les madones qui étaient sur les portes ou dans les campagnes souillées,
décapitées, pendues, turpitude plus superstitieuse que la confiance qu'y
mettaient les Génois. Il est vrai que le peuple avait vu la Vierge
écarter de sa main les boulets tirés sur la cité. Malheureusement la
fureur des assiégeants se signala par des excès plus funestes. Ils
étaient aux portes de la ville. Ils tenaient ces beaux villages, ou
plutôt ces faubourgs magnifiques qui la prolongent des deux côtés, Saint-
Pierre d'Arène, Albaro: là tous les palais superbes qui, dès le temps de
Pétrarque, faisaient des environs de Gênes le plus noble séjour de
l'Italie et dont les merveilles s'étaient accrues ou rajeunies de siècle
en siècle, furent brûlés, démolis ou dévastés. Ceux que dessina Michel-
Ange n'échappèrent pas aux vandales. Nous avons vu, après cinquante ans,
les marques irréparables de cette dévastation atroce, jusqu'à ce qu'une
autre guerre et de nouvelles calamités soient venues ajouter d'autres
ruines à ces ruines anciennes.
La défense de Gênes par M. de Boufflers est un événement militaire que
les gens de l'art admirent et étudient encore. Il fit toutes ses
opérations à propos. Des batteries placées le long de la mer écartèrent
les vaisseaux anglais qui incommodaient le rivage. Des retranchements,
des forts, habilement combinés, défendirent autant qu'il était possible
l'approche des hauteurs qui, sur la rive gauche du Bisagno, longent et
dominent les fortifications orientales de la ville. Un moment les forces
ennemies parurent l'emporter. On ne put leur fermer le Bisagno. Mais le
terrain leur fut si savamment disputé qu'elles ne purent tirer aucun
parti considérable de leur introduction dans cette vallée. Français,
Espagnols, Génois, tous rivaux d'émulation, semblaient n'avoir qu'un même
esprit et suivre sous leur chef habile une inspiration unique. Après de
vains efforts, Schullembourg, ayant consumé beaucoup de temps et
inutilement fatigué son armée, leva le siège de Gênes au commencement de
juillet 1747.
Le duc de Boufflers, épuisé de fatigues et attaqué de la petite vérole7,
mourut au moment même de cette retraite de l'ennemi. Sa mort fut, dans
Gênes, une calamité telle qu'elle fit craindre des excès de désespoir.
Les écrivains du gouvernement assurent qu'on fut obligé d'employer
l'influence secrète des prêtres auprès du peuple, pour modérer la
violence de la douleur publique.
Le duc de Richelieu vint remplacer Boufflers. Ses instructions
l'invitaient à rechercher la popularité: il lui en coûta peu pour
l'obtenir. Dans ce pays qui se souvenait de l'avoir vu dans sa plus
brillante jeunesse, sa dignité noble et aisée, sa gracieuse facilité de
moeurs séduisirent toutes les classes et multiplièrent ses succès. Mais il
était avide de gloire militaire, il avait d'avance mandé au ministre
qu'il n'entendait pas qu'on ne l'envoyât à Gênes que pour y publier la
paix (car on commençait à en parler alors). Cependant pendant son séjour
au printemps de 1748, l'ennemi ne menaça Gênes que de loin. Richelieu
perfectionna quelques ouvrages de défense. Il fit des excursions peu
importantes avec des succès variés. Il disputa assez heureusement les
approches, mais sans grandes opérations ni périls éminents. Le seul
avantage de commander encore quand la paix fut signée ne devait pas lui
mériter le titre de libérateur de Gênes. La famille de Boufflers fut
inscrite sur le livre d'or des nobles de la république. Richelieu vivant,
avec le même honneur, eut une statue; et le même jour le bâton de
maréchal lui arrivait de France. Le courtisan hérita des lauriers qui
appartenaient au guerrier.
La paix vint enfin. Après des préliminaires signés le 30 avril 1748, le
traité d'Aix-la-Chapelle fut conclu le 18 octobre. Les Génois y furent
compris. On leur rendit ce qu'on occupait encore de leur territoire,
Savone et Final, ce premier sujet de leur querelle8. On eut soin de
stipuler que les pays frappés de contributions et que le sort de la
guerre avait délivrés de l'occupation de l'ennemi seraient affranchis de
toute demande pour le reliquat non acquitté; que Gênes et les Génois
retourneraient dans la jouissance de leurs revenus à la banque de Vienne.
Contre la teneur d'une stipulation si explicite, les ministres
autrichiens essayèrent de les frustrer de leurs capitaux: et ce fut par
un ridicule sophisme de légiste. Au moment, disaient-ils, que les
Allemands sortirent de Gênes, l'impératrice était créancière légitime des
Génois du reste des contributions qu'elle avait eu le droit de leur
imposer. Les Génois étaient à leur tour créanciers de l'impératrice pour
des capitaux employés dans la banque publique. Quand les dettes et les
créances sont réciproques entre les mêmes parties, il se fait pour
chacune et à concurrence une compensation naturelle, une secrète et
mutuelle extinction des dettes. Telle est, en effet, la loi civile: on
n'avait pas de honte de l'appliquer aux relations politiques de deux
États: et quant à la stipulation opposée qu'on venait d'insérer dans le
traité de paix, elle ne devait, disait-on, se rapporter qu'à des créances
existantes. Or, celles-ci compensées, confisquées, éteintes, et ne
pouvant revivre, ce n'est pas elles que l'article du traité avait pu
considérer. Cette chicane fut soutenue avec une longue insistance.
Heureusement que les Autrichiens faisaient d'autres difficultés non moins
injustes qui intéressaient les puissances principales. La France exigea
donc avec menace la fidèle exécution du traité. Par un acte solennel
l'impératrice reconnut enfin le droit des créanciers génois et leur
rendit de nouveaux titres à la place de ceux qu'elle avait cru annuler
pour en avoir prononcé une confiscation.
Il resterait à parler des récompenses que le gouvernement dut accorder au
peuple qui l'avait sauvé et qui lui laissait reprendre sa place; et à cet
égard, les écrivains de la noblesse disent, en racontant la délivrance de
la ville, qu'on remit à des temps plus calmes à récompenser Carbone et
les autres populaires qui s'étaient distingués à cette époque; et ils
ajoutent qu'en effet ces récompenses furent proportionnées à la
reconnaissance publique. Il faut les en croire. Mais la rémunération est
demeurée obscure. Quelque somme de deniers aura acquitté cette dette. La
misère de ces champions, les accusations qu'ils s'attirèrent et qu'on eut
grand soin de ne pas leur épargner, autorisèrent sans doute à les payer
en argent et à les remettre à leur place. On voit aussi qu'en 1748 on
inscrivit au livre des nobles, dans des formes et au temps ordinaires,
six particuliers de la classe de ceux qui dans toute autre circonstance
auraient pu prétendre également à cet honneur. On donna cette inscription
comme le pris de leur assistance fidèle au quartier général, c'est-à-
dire, de leur zèle à entrer dans les vues du gouvernement et à y
reconduire le peuple. Les milices bourgeoises se drapèrent peu à peu.
L'uniforme les avait créées; les habits ne se renouvelèrent pas. Le
gouvernement hâta la dissolution de ces corps, qui l'offusquèrent
aussitôt qu'il cessa d'en avoir besoin.
Une suite plus intéressante de la grande crise que Gênes avait soufferte
mérite d'être signalée. C'est la restauration de ses finances et de la
banque de Saint-George en particulier.
La paix générale ayant rendu libres la navigation et le commerce, il
n'est pas surprenant que Gênes ait promptement repris les avantages que
sa position lui assurait, quand, tout entière à ses vrais intérêts, sans
barrières fiscales et presque sans impôts, elle pouvait faire le seul
trafic qui lui convienne. Elle fut de nouveau l'entrepôt des marchandises
étrangères, le bureau d'un péage, si l'on peut s'exprimer ainsi, entre la
mer et la haute Italie ou les régions intérieures qui y répondent. Elle
fut une sorte de lien réciproque entre le Levant et les colonies
espagnoles et portugaises, entre le nord et le midi, et la factorerie du
commerce de toutes ces régions avec l'Italie. Son port franc fut
fréquenté de nouveau, comme une foire perpétuelle ouverte à tous ces
peuples. Le travail revint aux pauvres, les bénéfices aux commerçants,
les intérêts aux capitalistes, les consommateurs aux propriétaires de
denrées. Sans le retour de ces biens, il eût été inutile de penser au
choix des moyens capables de refaire le crédit et la fortune publique.
Mais telle avait été la brèche de quelques années, que cette prospérité
renaissante du commerce ne suffisait pas pour en réparer les ruines.
Nous avons vu que c'était dans le trésor de Saint-George qu'on avait
puisé les contributions enlevées par les Autrichiens. La suspension des
payements de cette banque en avait été la suite9. Cet événement
compromettait à la fois le revenu des familles et des établissements de
toute espèce, la fortune des citoyens entre les mains de qui les billets
de Saint-George étaient répandus, et toute la circulation du commerce
d'une place qui ne connaissait presque plus d'autre monnaie.
Cette suspension ne pouvait finir qu'en trouvant les moyens de remplir de
nouveau le vide du trésor. Le désordre et la dilapidation attachés à un
mouvement insurrectionnel, les habitudes qui en restent, la difficulté de
ramener le peuple sous le joug des impôts dont il s'est affranchi, le
surcroît de dépense et la consommation prodigieuse que fait un peuple
armé en masse comparé à l'entretien d'une armée régulière, toutes ces
causes ne permettaient pas même la tentative de réparer le mal. Tant que
la guerre dura, depuis l'expulsion des Allemands à la fin de 1746,
jusqu'à la paix d'octobre 1748, on épuisa toutes les ressources qui
pouvaient rester encore. On essaya plusieurs tempéraments en 1749: mais
ce ne fut qu'en 1750 qu'on fut en état de procéder à une liquidation
générale par laquelle on consolida les billets suspendus et les autres
dettes arriérées. On se soumit à des contributions que le retour de la
prospérité commerciale commençait à permettre de s'imposer10. Elles
assurèrent le revenu de cette dette consolidée, et, par une opération
bien faite, juste pour chaque créancier, ni trop retardée, ni trop
précipitée; la circulation fut rétablie et le lustre rendu à cette banque
dépositaire de tant de fortunes11.
Ce retour de la prospérité commerciale, ce prompt réveil de la sécurité
des capitalistes, furent les bienfaits de la paix qui, en occupant
lucrativement tous les bras et toutes les pensées, dissipèrent les restes
de l'agitation et mirent fin aux récriminations malveillantes en bien
moins de temps qu'on n'osait l'espérer. Richelieu, qui partait de Gênes
immédiatement après la paix faite, écrivait au roi et aux ministres ses
appréhensions. Il voyait un peuple armé, une bourgeoisie mécontente, et
il signalait des têtes chaudes. Suivant lui, à Gênes, personne encore ne
gouvernait tout à fait; et l'opposition de la noblesse et du peuple
aurait produit une turbulente anarchie sans la sorte d'autorité que les
circonstances avaient donnée au roi. Aussi il prévoyait qu'à la retraite
des troupes françaises qui allaient le suivre, il éclaterait non une
conspiration, mais une révolte. Sa prédiction fut heureusement démentie,
et il y aurait injustice à ne pas reconnaître, en un tel dénoûment, une
grande preuve d'habileté dans les chefs de la république reprenant
doucement les rênes et remettant le char dans la bonne voie. Tant de fois
nous l'avons vu maladroit! On avait dit12 de ce gouvernement qu'il était
grand dans les petites choses et petit dans les grandes. Certes cette
difficile restauration était une grande affaire; de petits moyens peuvent
y avoir été employés; mais le succès fut complet, et certainement il
était digne d'estime13.
(1755-1763) L'alliance des cours de Versailles et de Vienne qui se
contracta bientôt après conserva la paix de l'Italie. Elle affermit et
contint dans leurs limites les puissances de cette heureuse contrée. La
guerre, qui éclata quelques années après entre l'Angleterre et la France,
ne causa aux Génois que quelques inquiétudes passagères. C'était au fort
de leur querelle avec les Corses, et les escadres anglaises pouvaient
donner la main à ceux-ci. L'ambition toujours éveillée du roi de
Sardaigne pouvait se prévaloir à leur préjudice de la protection de la
cour de Londres. Ils avaient donc à coeur de ne rien faire qui les fît
tomber dans la disgrâce de cette cour. L'Angleterre, qu'ils avaient
vivement sollicitée, leur fit dire qu'on ne ferait rien contre eux s'ils
restaient exactement et sincèrement neutres; mais qu'on se tiendrait
offensé des moindres signes de leur défiance ou de leur mauvaise foi.
Cependant les craintes de se voir compromis, d'être envahis pendant la
guerre ou sacrifiés à la paix, recommençaient chaque jour. «Les
gouvernements faibles sont toujours soupçonneux, écrivait-on de
Versailles; on ne peut les guérir de la peur; et après tout, ce n'est pas
à nous de tranquilliser les Génois.» Enfin la paix se fit (1763), et une
nouvelle garantie de leurs possessions y fut explicitement comprise.
Il faut ici rapporter un fait assez significatif pour montrer quel déchet
l'esprit public avait souffert parmi les membres mêmes du gouvernement.
Les préparatifs de défense, ajoutés aux frais de la guerre de Corse,
nécessitaient des sacrifices. On avait décrété une contribution
extraordinaire. Chacun devait s'imposer à proportion de sa fortune, mais
nul ne pouvait être taxé d'autorité à plus de mille livres. On devait
compter sur le patriotisme des riches pour ne pas s'en tenir à la taxe
obligatoire. Le doge Augustin Lomellini14, excellent citoyen, crut devoir
donner un généreux exemple (1762); il souscrivit pour soixante mille
livres, mais nul ne l'imita, plusieurs le blâmèrent avec aigreur; quand
il sortit de charge, peu de mois après, le nouveau doge qui le remplaça
prétendit avoir été injustement surchargé par les répartiteurs, réclama
la réduction de sa taxe (1763), et l'obtint pour compléter le scandale.
Quand on recourait aux contributions extraordinaires, ou qu'on augmentait
les impôts, on essayait d'étendre ces charges hors de Gênes, et de les
faire partager aux autres villes de l'État. On rencontrait habituellement
de la résistance. Final, se souvenant de sa qualité féodale, recourait au
conseil aulique pour y plaider contre la république (1754). Cet exemple
fut suivi avec acharnement par la petite ville de Saint-Rème. Elle avait
eu autrefois pour seigneur l'évêque de Gênes, et elle prétendait que
c'était sous la suzeraineté impériale.
L'empereur accueillit avec empressement cette soumission à sa couronne,
cette attaque contre la souveraineté génoise. On croira aisément que la
paix d'Aix-la-Chapelle n'avait pas suffi pour rétablir Gênes dans les
bonnes grâces de Marie-Thérèse et de l'empereur François. Le conseil
aulique instrumenta à Vienne. On fit plus; on prétendit que les habitants
de quelques petits fiefs tenus par la république avaient été maltraités
par ses officiers, et l'empereur délégua un haut commissaire pour aller
constater ces offenses. Or, ce commissaire, le croirait-on? fut Botta
Adorno, ce général oppresseur que le peuple génois avait mis en fuite. La
république indignée protesta qu'elle ne le reconnaîtrait point. L'affaire
s'envenimait: il paraissait des injonctions, des proclamations
judiciaires et martiales au sujet de cette mission et du procès de Saint-
Rème. La protection de la France intervint. Les procédures s'arrêtèrent
et parurent oubliées. Mais douze ans après (1766), la cour de Vienne se
réveilla. Une sentence fut prononcée en faveur des habitants de Saint-
Rème. Il ne fallait plus qu'un pas pour que Gênes même et tout son État
fussent déclarés sujets à la juridiction féodale de l'empereur. Mais on
coupa court à ces iniques vexations. Le duc de Choiseul écrivit à Vienne
«que les extrémités auxquelles les Génois étaient exposés ne
permettaient plus au roi de persévérer dans la résolution qu'il avait
prise de n'employer en leur faveur que des sollicitations et de bons
offices. Leur inutilité le forçait à recourir à des moyens plus efficaces
pour remplir ses obligations. Son intention était que la cour de Vienne
en fût prévenue.» Le roi déclarait donc qu'il exécuterait pleinement la
garantie donnée à la république pour toutes ses possessions; et qu'en
outre, il requerrait pour y concourir toutes les puissances contractantes
du traité d'Aix-la-Chapelle, et spécialement S. M. l'impératrice-reine.
La déclaration eut son effet, et l'on ne parla plus de cette affaire.
La république, en même temps, en avait une autre avec le pape Rezzonico
(Clément XIII). Par une sorte de concordat tacite, mais bien ancien, le
pape pourvoyait aux évêchés génois en prenant un sujet à son choix sur
une liste que lui présentait le sénat. Tout à coup, il plut au saint-père
de nommer à l'évêché de Vintimille un abbé de Franchi, chanoine de Gênes,
sans attendre de présentation. Le sénat tint la nomination comme non
avenue et envoya sa liste de candidats. En même temps, pour empêcher
l'élu d'aller prendre possession du siège, on le logea chez le doge comme
autrefois le père Granelli; mais de Franchi mourut dans la demeure qu'on
lui avait donnée. Le pape se montra violemment offensé, et l'archevêché
de Gênes étant devenu vacant, il nomma promptement un Lercari15, sans
admettre aucune proposition du gouvernement. Cette fois on n'osa pas à
Gênes renouveler la querelle, le choix convenant d'ailleurs. Il y eut
alors une sorte de transaction (1767). Le pape conserva le droit de
nommer, la république se réserva de n'admettre les évêques ainsi promus à
prendre possession de leur dignité qu'après que le petit conseil en
aurait donné son agrément.
(1769) Peu après, Gênes demandait encore les honneurs de la salle royale
à Rome, et sollicitait avec instance les cours de Versailles et de Madrid
de prêter leur appui à cette prétention. Elles répondaient qu'elles
n'avaient déjà que trop d'affaires fâcheuses avec le pape et qu'elles ne
sauraient entreprendre celle-ci16.
CHAPITRE IV.
Guerre de Corse.
La ville de Gênes, bombardée au bon plaisir de Louis XIV et soixante ans
après abandonnée à la discrétion des soldats de Marie-Thérèse, c'étaient
deux incidents nés du choc ou des jalousies des grandes puissances; à
cela près, le gouvernement de 1576, de son commencement à sa fin, n'eut,
à justement parler, que deux affaires qui lui fussent propres: défendre
son existence contre l'ambition du duc de Savoie; maintenir sa domination
sur la Corse. J'ai raconté la résistance qu'il opposa à son dangereux
voisin; il faut, en remontant en arrière, rassembler ici les détails de
sa dernière lutte avec les redoutables insulaires que la république
prétendait tenir assujettis. Elle se disait reine de la Corse; la fière
et sauvage énergie, les vertus et les vices de tels sujets, ne
s'accommodaient point de pareils maîtres. Comme au temps de Vicentelli et
de Sampier, il naissait sur ce sol des âmes fortes et des hommes sans
frein. Il s'y nourrissait d'implacables ressentiments; les vengeances s'y
perpétuaient; des actions violentes s'y répétaient chaque jour. Les
Génois y étaient détestés; et eux-mêmes avec leurs prétentions, avec
leurs superbes dédains, ne savaient ni ne pouvaient rien faire pour
apprivoiser ces populations farouches. Une seule chose avait changé:
autrefois les révolutions qui éclataient à Gênes, et qui détournaient
l'autorité du soin de contenir les Corses, étaient pour eux autant
d'invitations à secouer le joug. Les factieux tour à tour expulsés du
gouvernement venaient; porter et demander à la fois de l'appui aux
mécontents de l'île. Mais depuis 1576 ces occasions de soulèvement
manquaient, sous un gouvernement régulier et consistant quoique faible.
Depuis que les entreprises de Sampier avaient échoué contre lui, il
opprimait avec méthode, incapable, au reste, par ses préjugés autant que
par sa politique, d'ouvrir aucune voie de civilisation à un peuple
inculte, qu'il croyait avoir le droit de mépriser et de tenir abaissé.
Les familles génoises elles-mêmes, qui d'âge en âge s'étaient établies
dans l'île, étaient regardées dans Gênes comme des branches inférieures
dans leur propre parenté, et comme déchues d'un degré dans la
considération publique. Des évêques étrangers à l'île étaient donnés aux
diocèses; et ce n'était pas en leurs mains que se trouvait placée
l'influence sur ce peuple très-dévot au milieu de ses vices et de ses
violences; elle était réservée aux pauvres prêtres du pays qui faisaient
cause commune avec leurs ouailles dont ils partageaient les passions et
les moeurs. A la suite des magistrats temporaires envoyés par la
république, débarquaient de nombreux suppôts: ils s'emparaient de toutes
les fonctions honorifiques ou lucratives; la voix publique était toujours
prête à les accuser de rapacité et de concussion. Dans cette disposition
des esprits, il n'était aucun impôt qui pût se lever sans soulever des
résistances désordonnées. Sur tant de griefs les représentations étaient
mal reçues: les recours à Gênes, le plus souvent, valaient au moins la
prison à ceux qui s'exposaient à les porter au sénat. Enfin le
gouvernement croyait avoir à se montrer inflexible dans ses exigences;
ses répressions étaient cruelles; et soit dans l'île, soit dans la tour
de Gênes, on jugeait dans l'ombre, on condamnait suivant l'effrayante
formule des inquisiteurs d'État, ex informata conscientia.
Cependant la douceur ou la sévérité, l'habileté ou la maladresse des
gouverneurs, donnèrent tour à tour du relâche ou de l'élan aux
dispositions hostiles des insulaires. Vers 1728, des querelles
insignifiantes sur la légalité d'une taxe légère qui se payait sans
difficulté depuis quinze ans, s'envenimèrent tout à coup; ce fut
l'étincelle qui alluma un incendie. Les magistrats génois furent tantôt
faibles dans leurs concessions, tantôt malheureux dans leurs mesures
répressives. On s'insurgea, et les Corses ne manquèrent pas de chefs
audacieux, dont plusieurs s'étaient formés au métier des armes chez les
puissances du continent. Le mouvement fut général: des diètes
s'assemblèrent; elles consultèrent les théologiens de l'île, qui
décidèrent que la guerre était légitime et juste.
On assure qu'alors les Corses offrirent la souveraineté de leur île au
pape: le saint-père ne leur proposa que son inutile médiation. Pour eux,
ils déclarèrent qu'ils ne se livreraient plus au pouvoir absolu de leurs
oppresseurs; qu'ils ne traiteraient avec les Génois que sous l'expresse
garantie de l'empereur, de la France, ou de l'Espagne. La France avait
manifesté de l'intérêt pour leurs souffrances: l'Espagne passait pour
avoir favorisé secrètement l'insurrection: à Gênes on se méfia de ces
deux puissances et l'on se contenta de demander à la première si elle
verrait sans jalousie l'intervention de la cour de Vienne, la garantie
dont celle-ci se chargerait pour l'exécution de l'accord qui serait
conclu sous son arbitrage, et d'abord le passage en Corse de quelques
troupes impériales pour appuyer la médiation. La cour de Versailles, sans
témoigner ni opposition ni approbation, répondit simplement qu'elle était
loin de favoriser une révolte: mais elle fit savoir officieusement le
jugement qu'elle portait d'un pareil secours. Elle prédisait que les
Génois l'achèteraient chèrement, et qu'ils allaient rendre la cour
impériale seule arbitre dans leurs affaires en Corse. Les Génois ne
tinrent nul compte de cet avis. L'empereur fournit (1731) d'abord trois
mille cinq cents hommes qui débarquèrent dans l'île; elle devint le
théâtre d'une guerre sanglante sans être décisive (1732). Cependant le
prince de Wirtemberg détermina enfin les Corses à se soumettre à ce que
l'empereur réglerait entre eux et la république. Pour préliminaire,
quatre chefs de l'insurrection se rendirent au prince, qui les remit aux
mains des Génois sous certaines garanties convenues. Ils furent d'abord
renfermés dans la tour de Gênes, traités cependant avec de grands égards.
Puis ils eurent pour prison la citadelle de Savone; et là, enfin, ils
servirent à leurs compatriotes de plénipotentiaires pour adhérer à la
pacification. Elle eut lieu sous la forme d'un règlement émané du
gouvernement de Gênes avec l'intervention et la garantie de l'empereur.
Mais cette garantie ne paraissait accordée qu'au profit des Génois pour
obliger les Corses à l'obéissance. La plupart des conditions favorables à
ceux-ci formaient des articles séparés, tenus secrets; et la stipulation
de la garantie impériale s'y trouvait omise; on ne craignit pas de dire
que cette omission avait été achetée à Vienne à prix d'argent.
L'expédition allemande fut en tout préjudiciable à ceux qui l'avaient
sollicitée. Tant qu'elle dura, la présence de tels auxiliaires enleva
toute réputation aux forces génoises, et toute autorité aux magistrats.
La Corse ne reconnaissait plus ceux-ci, et personne ne recourait à eux.
Les généraux allemands faisaient sans les consulter des armistices
auxquels la république était obligée de se conformer. Elle payait au
complet la solde des troupes dont plus d'une fois une partie avait été
ramenée sur le continent. Quand, après le règlement publié, Wirtemberg
partit et que les soldats sortirent de l'île, l'Autriche demanda quatre
cent vingt mille génuines (environ trois millions de francs) pour les
frais. Il fallut voter pour les chefs impériaux de larges récompenses:
les dépenses patentes n'étaient pas les seules à couvrir; et l'on
assurait que sur les fonds expédiés dans l'île, il se trouvait un
mécompte de cinq millions de livres resté inexplicable. À plusieurs
époques de cette longue querelle, on voit percer le soupçon que parmi les
causes qui la rendaient éternelle, se trouvaient certains intérêts privés
de gens qui faisaient mieux leurs affaires que celles de la république.
Quoi qu'il en soit, les sacrifices faits pour obtenir l'intervention de
l'empereur furent en pure perte (1734). A peine les Allemands repartis,
l'île fut de nouveau soulevée. Elle reprit son organisation militaire et
politique. La Vierge Marie fut déclarée protectrice souveraine de la
Corse, une grande diète nationale confia le gouvernement à trois généraux
décorés du titre d'altesse (1735), et assistés d'un conseil d'État. L'un
des trois fut Hyacinthe Paoli, nom qui s'est rendu fameux pendant deux
générations. Ainsi la nationalité corse se trouva déclarée et constituée.