Le duc était mécontent et il ne tarda pas à tourner ses intrigues vers

l'Espagne. Mais Gênes en ce moment se faisait une querelle avec la

France. Le ministre français à Turin était un Génois, Claude de Marini,

l'un des nobles soumis en 1607 à un exil de deux ans par mesure

politique. Il s'était retiré en France; il était habile intriguant, et

comme le dit de lui le cardinal de Richelieu, en morale ce n'était pas un

ange10. Il se rendit nécessaire et se fit employer quand on se jeta dans

les détours de la politique italienne. Il ne faut pas douter que dans sa

nouvelle position il n'ait rendu à sa patrie tous les mauvais services

qu'il a pu. Un de ses parents, Vincent Marini, était directeur des postes

à Gênes. Claude disposait de lui et des correspondances qui passaient par

ses mains. Le duc de Savoie cherchait des créatures qui pussent livrer

les portes de la ville: le directeur des postes avait prêté son ministère

à cette intrigue. Elle fut découverte, et il paya de sa tête la

prévarication dont il fut convaincu. Mais il n'était que l'instrument de

Claude, et la république feignit d'ignorer qu'un de ses nobles,

responsable par sa naissance aux lois de la patrie, était devenu un

ambassadeur français. Elle le regarda comme un simple contumace, et le

condamna aux peines de haute trahison. On mit sa tête à prix; on rasa sa

maison. Une ordonnance du roi de France parut aussitôt11. Elle protestait

contre l'outrage fait au droit des gens et à la France dans son

ambassadeur. La personne de celui-ci et ses propriétés étaient

expressément mises sous la protection royale. Pour représailles, une

récompense de soixante mille francs était offerte à quiconque tuerait un

des juges qui avaient condamné Marini. Les Génois trouvés dans le royaume

devaient être arrêtés et leurs biens séquestrés pour l'indemniser des

confiscations prononcées contre lui12. Mais la paix de Monçon entre la

France et l'Espagne changea les rapports. Les Génois ne demandaient pas

mieux que de s'attirer la bienveillance du roi. A sa requête ils

annulèrent la sentence prononcée contre de Marini; ils démentirent même

la mise à prix de sa tête, que néanmoins les écrivains du pays donnent

pour très-véritable13. De Marini n'en restait pas moins l'irréconciliable

ennemi de Gênes à la cour de Turin.

Le traité de paix invitait le duc de Savoie et la république à concilier

leurs différends par la voie d'un arbitrage direct (1626). S'ils n'y

étaient pas parvenus dans le délai de quatre mois, les deux cours se

réservaient d'en être les juges. Il devait y avoir en attendant

suspension des offenses. L'accommodement direct fut impossible: le duc

donnait ses pouvoirs à Claude de Marini; et l'honneur ni l'intérêt des

Génois ne leur permettait d'accepter un tel arbitre. Le jugement fut

renvoyé à Madrid: l'ambassadeur de France y devait prendre part avec les

ministres espagnols. Quant à la cessation des hostilités, le duc

prétendait n'y point être tenu que pour préalable les Génois ne lui

eussent rendu ses canons, sa galère et ses prisonniers. Les Génois

consentaient à l'échange des prisonniers, mais ils entendaient que les

autres restitutions fissent partie des conditions qu'imposeraient les

arbitres.

Ainsi menacée, la république éprouvait un autre malheur. L'Espagne était

de plus en plus obérée: le principal ministre, Olivarès, se montrait

chaque jour plus dur. Un édit, aussi injurieux dans ses termes que fatal

dans ses dispositions, rompit violemment les marchés par lesquels les

grands capitalistes génois, créanciers et fermiers des revenus espagnols,

en étaient les percepteurs directs. Ils se payaient par leurs propres

mains, ou avaient des assignations assurées sur les trésors que les

galions apportaient d'Amérique. On les priva tout à coup de ces deux

sûretés. On les réduisit à une liquidation onéreuse et sans terme dont

les titres se vendaient à un tiers de perte; et encore la défense

d'exporter d'Espagne des métaux précieux empêchait de retirer sans un

nouveau déchet les débris des créances. Ce fut à Gênes un bouleversement

complet: dix millions de piastres manquaient à la fois à la circulation,

et sur ces dix millions on en calculait cinq perdus sans remède. On fut

contraint de décréter une suspension générale des payements, un

atermoiement universel, et cinq ou six riches et nobles maisons restèrent

en état de faillite14.

(1628) L'ambassadeur d'Espagne n'en osa pas moins, l'année suivante,

demander à la république un emprunt de cinq cent mille écus, et sa cour

adressa pareille demande à dix ou douze individus riches, ou censés

l'être; car, disait une lettre du temps, «maintenant nos richesses sont

plus dans l'opinion qu'on en a encore que dans la réalité15.»

Tels étaient les procédés de l'Espagne envers ces Génois qu'elle

entendait tenir sous le despotisme de sa politique, et qu'elle

compromettait dans sa propre décadence.

Un nouvel incident venait encore troubler l'Italie. Le duc de Nevers,

succédant à la branche italienne de sa maison, était devenu duc de

Mantoue (1627). L'Espagne ne voulait pas d'un prince français si près du

Milanais. Le duc de Savoie convoitait le Montferrat, qui faisait partie

de l'héritage de Mantoue. Une prompte alliance réunit ces deux ambitions.

Charles-Emmanuel se mit en marche et les Espagnols assiégèrent Casal.

A Turin on ne rompit pas ouvertement avec la France. De longues

négociations s'ensuivirent. Les ministres de Louis XIII voulurent du

moins empêcher le duc de se livrer entièrement à l'Espagne. On lui

faisait sentir qu'il avait lieu de se plaindre de cette puissance qui,

chargée de terminer ses différends avec les Génois, y avait mis

perpétuellement des obstacles; mais c'était précisément l'amorce que la

cour de Madrid employait pour l'attirer à elle16. Quoi qu'il en soit,

dans le cours de cette longue affaire, le duc insista sans cesse auprès

de la France, pour qu'elle s'engageât à lui laisser conquérir Gênes17. On

refusa longtemps de s'y prêter. Il parait qu'enfin on eût consenti à

sacrifier les Génois pour ôter à l'Espagne, à ses flottes et à ses

besoins pécuniaires, une ressource si considérable; mais le duc

tergiversa encore, et la cour de France renonça à le ramener à son

alliance.

Le siège de Casal devint la grande affaire de l'époque: c'était pour le

pousser que la cour de Madrid demandait de l'argent aux Génois; elle les

requérait, en outre, de donner à son entreprise une accession déclarée en

fournissant un contingent de troupes. A Gênes, les inclinations et les

jugements étaient fort partagés. On était de plus en plus fatigué des

Espagnols; mais on se sentait sous leur dépendance. On se demandait

seulement où était le plus grand risque d'encourir leur partialité dans

la contestation avec le duc de Savoie, soit en se refusant à ses

démarches, soit en entrant dans une confédération où la partie adverse

aurait bien plus de crédit que la république. Elle céda enfin, sur la

promesse formelle de l'Espagne que le duc n'entreprendrait rien au

préjudice de Gênes18.

Si tel fut le motif auquel les Génois se rendirent, leur espérance fut

immédiatement démentie. Le duc suscita dans leur propre ville une

conspiration à son profit dont il ne craignit pas d'avouer les

instruments.

(1628) Un aventurier qui se faisait nommer le comte Ansaldo vint à Gênes,

s'y cacha et pratiqua un certain nombre d'hommes irrités de n'être pas

nobles. Le principal d'entre eux était un marchand nommé Vachero, qui

avait quelque fortune et que sa première vie avait rendu familier avec

les violences de toute espèce; après lui venait un jeune Fornari,

persuadé que les nobles enviaient ses richesses, ses beaux chevaux, et

qu'ils prétendaient le contraindre à les saluer. Des médecins, quelques

notables, mêlés à nombre d'hommes tarés, prirent part à ces réunions, où

Ansaldo se donna pour chargé des affaires du duc. On compta le petit

nombre de soldats dont on aurait à se défaire au palais ou aux portes, et

l'on assura que pour un coup de main, on n'aurait besoin que de deux

cents fantassins que fournirait le duc: on s'emparerait de la ville, et

on subvertirait le gouvernement en deux heures. Pendant la délibération

sur les mesures à prendre, il vint cependant dans l'esprit des principaux

conjurés qu'Ansaldo, en lisant les lettres du duc sans les montrer, les

altérait et leur prêtait ce qu'elles ne contenaient pas. Dans le même

temps, le duc impatient craignait que son agent ne l'entretînt d'une

conspiration imaginaire, et ne dérobât les deniers qu'il s'était fait

avancer. L'intrigant Ansaldo se plaça adroitement au-dessus de ces

doubles soupçons. Il conduisit Vachero à Turin en secret, et le mit en

présence du duc. Les interlocuteurs se convainquirent de ce qu'avaient de

sérieux les accords ménagés à Gênes. Vachero caressé, renvoyé avec des

diplômes de colonel pour lui et pour le vaniteux Fornari, revint à Gênes

en état de donner confiance à ses associés. Le duc avait promis que, sur

le premier avis, le prince son fils paraîtrait aux portes de Gênes avec

de la cavalerie pour appuyer l'entreprise. Mais on craignait de trouver

de grandes difficultés pour introduire, sans donner l'éveil, les deux

cents Piémontais qui devaient opérer à l'intérieur. On pensa qu'il ne

serait pas impossible de réunir dans la ville même un tel nombre

d'anciens militaires, de gens dévoués et de main. Le duc donna de

l'argent à Vachero pour les solder et des directions pour trouver des

individus qui avaient servi dans les troupes du prince. Dès lors les

conjurés ne virent plus rien qui dût les arrêter. Ils firent leurs levées

secrètes; ils les casernèrent même; ils choisirent des capitaines parmi

les plus habitués au service. L'un d'eux qui, sous une sentence de

bannissement, n'en était pas moins dans Gênes, reçut la confidence: il

s'en effraya, et bientôt il calcula quel plus grand profit il aurait à

dénoncer la conspiration. Il assiste donc aux réunions, il prend

connaissance de toutes choses, de l'ordre convenu, du jour assigné; puis,

parvenu non sans difficulté jusqu'au doge, il fait son marché et dévoile

toute l'affaire. Les deux collèges s'assemblent sans bruit. Tout surpris

qu'ils sont, les preuves qu'on leur donne n'admettent pas le doute. Ils

sont avertis que, le soir même, les conjurés peuvent être pris en

flagrant délit dans le logement de Vachero. Mais les hommes timides

redoutent l'attaque d'une maison remplie d'armes et de gens déterminés.

Le plus pitoyable expédient est adopté: on se sépare en silence, et le

doge donne au barigel en chef un ordre pur et simple d'arrêter Vachero

dans la journée, comme on lui aurait ordonné d'emprisonner tout autre

délinquant pour la plus mince contravention. Cet exécuteur des ordres du

gouvernement trouve bizarre d'avoir à capturer un homme aussi connu, sans

sujet apparent. Dans son étonnement ou dans sa répugnance, il fait part

de cette singularité à deux de ses connaissances qu'il rencontre dans la

cour du palais. C'étaient précisément deux capitaines des conjurés:

Vachero est averti sur-le-champ, et tous les conspirateurs disparaissent.

Mais les perquisitions fournissent bientôt des preuves nombreuses. On

court après les fugitifs; on les retrouve: ils sont livrés à la justice.

Ici est un fait que je ne puis passer sous silence: Vachero était caché

dans une campagne solitaire avec un de ses complices de bas étage. La

famille de celui-ci leur avait procuré cet asile. Ces pauvres gens

vinrent à mettre en délibération s'ils ne livreraient pas le grand

coupable, non pour recevoir le prix de son sang, mais pour sauver la tête

de leur enfant. Ils allèrent consulter un praticien leur allié; celui-ci

leur ôta tout scrupule: ils ne pouvaient pas hésiter, par une fausse

délicatesse, entre le crime et la loi. Mais en parlant ainsi le misérable

entendait s'emparer de l'affaire et en faire son profit. Il fit offrir au

gouvernement de révéler la retraite de Vachero, moyennant qu'outre la

somme promise pour cette découverte, on lui accorderait l'impunité de

deux conjurés: le marché eut lieu; il toucha à l'insu des parents les

quatre mille écus offerts aux révélateurs; et quand il en fut temps, il

vendit pour pareille somme la seconde grâce de la vie à Fornari. Ce

trafic indigne fut découvert; l'auteur en fut puni; le gouvernement mit

en doute s'il laisserait Fornari jouir pour son argent d'une impunité si

mal accordée. On finit par commuer pour lui la peine capitale en une

relégation, Vachero et les autres complices furent mis à mort19.

C'est pendant le procès que le duc de Savoie eut le courage d'avouer

cette bande de malfaiteurs rebelles, et de demander qu'on se gardât bien

d'attenter à des hommes pourvus de commissions de lui. Il menaça de

représailles; il fit intervenir les ministres espagnols résidant à Gênes

et à Milan pour empêcher le jugement. La république, disaient-ils, avait

droit de punir, mais en punissant, elle soulevait une querelle qui allait

troubler l'harmonie et nuire aux entreprises de la confédération

italique. On ne céda point à ces considérations, mais on crut devoir

expédier un ambassadeur à Madrid pour y justifier la nécessité où l'on

avait été d'exécuter la sentence. L'envoyé fut très-mal reçu d'Olivarès,

qui reprocha aux Génois d'avoir fait manquer le siège de Casal. Quant au

duc de Savoie, en vertu des menaces qu'il avait faites, il fît rendre une

sentence de mort contre ses prisonniers génois; et il remit l'exécution à

la discrétion de son comte Ansaldo: odieuse et honteuse manière de le

gratifier de rançons!

(1630) Cependant, cessant de ménager le duc, que ne pouvait ni satisfaire

aucune concession, ni lier aucune parole, Louis XIII vint avec une armée

et força le pas de Suse; le siège de Casal fut levé. Le roi envoya

aussitôt à Gênes, afin qu'on n'y prît aucune alarme, et qu'on y sût

qu'étant venu pour délivrer les uns, il n'avait pas dessein d'opprimer

les autres20. M. de Sabran fut chargé de cette mission, et en profita

pour faire connaître confidentiellement au sénat des documents qui

prouvaient le peu de fond que la république avait à faire sur la

protection espagnole dans sa contestation avec le duc de Savoie. Une

ambassade solennelle fut envoyée au roi; et quoiqu'elle n'apportât que

des témoignages de respect, les Espagnols surent très-mauvais gré aux

Génois de cette démarche. Les partisans français gagnaient quelque

terrain à ce moment, dans le sénat et dans les conseils. La faillite dans

laquelle l'Espagne avait précipité plusieurs de ses adhérents, les

éloignant des affaires publiques, affaiblissait leur parti, et changeait

la majorité des votes. Le doge qui fut nommé à cette époque était

personnellement désagréable à la cour de Madrid. La république en vint à

déclarer solennellement sa neutralité, et le roi l'en fit remercier21. M.

de Sabran resta résident à Gênes: nouveau sujet de plaintes pour les

Espagnols; et cependant jamais cet envoyé ne fut reconnu sous un titre

diplomatique. Il n'était admis auprès du doge que quand il portait un

message exprès de son roi.

Le duc de Savoie essaya par mille manières d'arrêter les progrès des

armes françaises; négociant, offrant, demandant, changeant sans cesse de

propositions, et espérant encore tirer parti de la rivalité des deux

grandes puissances qui le pressaient de tout leur poids. Il promettait de

retirer ses troupes de l'armée espagnole, et il ne le faisait point.

Préoccupé de l'ambition de devenir roi, il insistait, afin d'agrandir son

royaume, pour que la France l'autorisât tout au moins à attaquer Gênes.

Mais la France avait toujours moins de motifs de détruire la république,

ou de la jeter, en la blessant, dans les bras de son ennemi22.

Le fameux général Spinola au service d'Espagne était accouru pour relever

le crédit des armées espagnoles. Casal était de nouveau assiégée. Les

Vénitiens, qui, alliés du roi, gardaient Mantoue, avaient laissé enlever

cette place. Le cardinal de Richelieu revint en Italie avec une forte

armée. Pour premier exploit il s'empara de Pignerol, succès qui fit un

prodigieux effet parmi les Italiens. Quant aux Génois, dit le cardinal,

ils ne savaient s'ils devaient en être tristes ou joyeux23.

(1631) Le duc Charles-Emmanuel ne survécut pas à cette perte. Il mourut,

dit-on, en recommandant à son fils de faire la paix. Celui-ci suivit

pourtant d'abord l'exemple paternel, négociant de tous côtés et demandant

à s'emparer de Gênes24. Mais il céda au temps, et obtint dans le

Montferrat des acquisitions avantageuses. Le cardinal conclut la paix à

Ratisbonne, et le duc de Mantoue rentra dans sa capitale sous la

protection française. Casal lui fut remise. Le crédit des armes et de

l'autorité de la France prit de l'ascendant parmi les Italiens, tandis

que la puissance espagnole déclina de jour en jour.

CHAPITRE III.

Arbitrage des différends avec le duc de Savoie. - Changement dans la

constitution intérieure des conseils de la république.

Quoique la république eût été plus d'une fois en peine de maintenir ses

droits pendant qu'on se battait dans son voisinage et que les flottes des

puissances belligérantes couraient son littoral, sa neutralité lui avait

été favorable; mais les hostilités finies, il lui restait toujours sa

vieille querelle avec le duc de Savoie, long sujet d'intrigues et de

jalousie.

L'affaire fut portée à Madrid où l'ambassadeur de France devait en

traiter avec les ministres espagnols, et l'on demanda (1628) aux

intéressés des pouvoirs pour consentir à l'arbitrage qui allait se faire.

La république de Gênes donna le sien à la cour d'Espagne: celui que le

duc aurait dû donner à la cour de France fut promis et ne vint jamais.

Après une longue attente on s'en passa en prononçant sous le bon plaisir

des parties; c'est-à-dire qu'on rédigea bien moins une décision qu'une

invitation1. L'accord, au reste, n'était pas compliqué; on devait se

rendre de part et d'autre ce qu'on s'était pris. Gênes aurait gardé

Zuccarel en payant au duc cent mille écus d'or; et par une clause qui,

dans tous les cas, ouvrait la porte à des contestations nouvelles, si le

duc prouvait que la valeur de ses prétentions dépassait les cent mille

écus, la république devait parfaire l'indemnité.

Personne n'accepta cette décision; et la France s'étant brouillée avec

l'Espagne peu après, il n'y eut plus lieu d'attendre un jugement rendu

des deux gouvernements. La cour d'Espagne prétendit que la décision si

mal reçue avait épuisé le droit réservé en commun aux puissances

contractantes dans le traité de Monçon, et que le duc étant devenu son

allié comme les Génois, c'était à elle seule à interposer ses bons

offices. Le duc, certain de la partialité d'Olivarès en sa faveur, envoya

le plein pouvoir qu'il avait refusé jusque-là. Mais la sentence favorable

sur laquelle il comptait, on la lui faisait attendre, parce que la

politique espagnole avait besoin de ce frein pour contenir la versatilité

et l'ambition de ce dangereux voisin des possessions milanaises.

(1631) Maintenant le duc exigeait des Génois2 outre les restitutions, que

l'impunité des conjurés de Vachero fût une des conditions de l'accord.

Ils y résistaient. Le roi de France leur représentait avec quelle

partialité l'Espagne allait juger, et leur rappelait que le butin qu'on

leur redemandait ayant été acquis à l'occasion de leur alliance avec la

France, il était honteux de s'en laisser dépouiller sans recourir à la

protection du roi. Cependant, de lassitude, ils cédèrent. Le roi

d'Espagne rendit un jugement qui semblait définitif. Il élevait à cent

soixante mille écus l'indemnité de Zuccarel et confirmait dans les autres

points la précédente décision3.

Gênes adhéra. Le duc incidenta: il voulait qu'on indiquât de quelle

espèce étaient les écus d'or qui lui étaient alloués; en quel lieu lui

seraient rendus ses canons; en quel état serait restituée sa galère. La

cour d'Espagne autorisa Féria, le gouverneur de Milan, à expliquer le

sens des clauses débattues: c'était un substitut encore plus suspect que

le principal.

Mais il survint un autre sujet de querelle. Un frère de Vachero, que la

république avait relégué à Naples, y trama avec d'autres fugitifs des

intrigues criminelles. La république obtint son extradition sans

difficulté, et fit faire son procès. Le duc de Savoie intervint avec une

extrême hauteur pour s'opposer à son jugement: il fit arriver des

remontrances d'Espagne et de France tout ensemble. Mais Gênes ne faillit

pas cette fois. Vachero fut condamné à vingt-cinq ans de prison sévère,

suivie du bannissement à perpétuité.

Le hasard du renouvellement intégral des conseils y amena en ce moment

plus de partisans français (1633): ils firent résoudre l'envoi d'une

ambassade à Paris. Mais avant son départ la majorité était revenue aux

fauteurs de l'Espagne. Ils ne purent révoquer la mesure décrétée, mais

ils retardèrent le départ de l'ambassade tant qu'ils purent, et ils

astreignirent l'ambassadeur, par ses instructions, à ne porter au roi de

France que de vains compliments4.

Sur ces entrefaites, un prince d'Espagne, le cardinal infant, passe par

Gênes en se rendant à Milan. Le cardinal dans sa grande bienveillance

demande à être chargé de terminer le différend de la république avec le

duc de Savoie. On n'osa refuser sa médiation, et il promit de décider

aussitôt qu'il serait rendu à Milan. En effet, au bout de quelques mois,

avec l'assistance d'un autre cardinal qu'on lui avait donné pour

confesseur et du chancelier de Milan, il rendit une décision finale sur

les points que la sentence de Madrid avait laissés douteux. Les écus d'or

furent de la monnaie d'Espagne, mais on lui fit glisser une clause qui

n'était nullement de la sentence primitive. En confirmant l'amnistie

donnée par la république aux Génois rebelles qui avaient pris les armes,

on ajoutait que le roi d'Espagne continuerait à décider à quels individus

le pardon devait s'accorder. Gênes refusa péremptoirement de se soumettre

à cette dernière condition. Le roi ayant déjà déclaré quelles personnes

étaient amnistiées, on ne pouvait lui laisser le pouvoir d'en nommer

d'autres. Les courtisans du prince cardinal et les ministres espagnols

qui l'entouraient, étaient indignés d'une telle résistance; ils

s'écriaient qu'il y allait de l'autorité de leur roi d'exiger l'admission

de la clause. Mais Gênes l'emporta, et enfin, par l'exécution du traité,

cette misérable querelle finit après huit ans de tracasseries.

On ne peut se défendre d'un sentiment pénible en voyant à quelle

obéissance était réduit un État dont naguère la puissance n'était pas

méprisable. Il décline à mesure qu'à son détriment grandit son ambitieux

voisin: à peine il a le droit de se défendre; il ne le peut sans une

protection étrangère qu'il n'est pas le maître de choisir. Les grandes

monarchies ne considèrent la faible république que relativement à leur

intérêt propre ou à leur jalousie réciproque; qu'en raison de l'influence

qu'elles peuvent y exercer ou s'y disputer. L'Espagne avait multiplié les

liens: Gênes en sentait toute la pesanteur sans pouvoir les rompre. La

France ainsi devancée cherchait à regagner du terrain: mais elle en

désespérait presque; et il est curieux de voir comment le fier Richelieu

souffrait l'infériorité de traitement, les dégoûts, et surtout le peu de

crédit dont l'envoyé de son roi eut à se contenter à Gênes pendant

plusieurs années consécutives. «Il y a quinze jours que, ne pouvant

venir vers vous faute d'y être reçu avec l'honneur qui semble dû à sa

majesté....» ce sont les premiers mots d'une harangue de Sabran au

sénat5, lorsque ayant reçu une mission spéciale, on n'avait pu lui

refuser audience: jusque-là il n'avait pu communiquer que par l'entremise

de son secrétaire. Dans toute la durée de sa résidence, on n'avouait

jamais et l'on était souvent prêt à nier qu'il résidât à Gênes un

ministre de France; ce n'était qu'un simple gentilhomme du roi, un simple

porteur de ses messages, et l'on ne le rassurait pas toujours sur la

liberté de son séjour dans l'intervalle des commissions isolées qu'il

recevait de sa cour6. On lui écrivait de Paris que le ministre espagnol

de Gênes s'était plaint de n'avoir pas été visité par lui. Il répondait

qu'il n'était pas fâché que ces messieurs s'en chagrinassent, mais il les

verrait très-volontiers, si on lui assurait leur accueil: car il lui

conviendrait beaucoup d'être traité en diplomate par les ministres

étrangers. Les moindres affaires étaient rendues difficiles.

L'établissement d'un consulat français à Gênes eût besoin d'une longue

négociation et fut admis d'assez mauvaise grâce.

Sabran, dans sa correspondance, voit sans cesse la tendance vers

l'Espagne; le gouvernement lui semblerait prêt à faire déclarer la

république ouvertement, sans la crainte d'émouvoir le citadin et le

peuple qui ne penchent pas de ce côté. Il y avait même des amis décidés

de la France. Sabran les avait fait connaître. Quand Pignerol est occupé,

on lui demande si cet événement n'en fera pas déclarer d'autres: on

voudrait avoir des engagements écrits. Il répond: «Il faut que vous vous

teniez pour assuré de l'intention de ceux que je vous ai marqués, et de

tous ceux de même qualité, dont la seule occasion peut faire paraître les

effets et qui néanmoins sont infaillibles.» Sabran connaissait, on le

voit, la valeur de cette qualité fort commune, mais toujours

particulièrement prisée à Gênes, et qui s'y définit par cette locution

proverbiale: amis du bon succès!

La France avait aussi quelques pensionnaires parmi les nobles. Sabran les

croit de bonne intention; «mais, dit-il, je prierai toujours Dieu qu'es

lieux où je me trouverai honoré d'un commandement du roi, ou employé à

son service, les pensionnaires de S. M. y aient plus de crédit ou

m'assistent mieux.» Il remarque que quand la seigneurie de Gênes veut

lui faire parvenir quelque insinuation fâcheuse, ou quelque menace, comme

celle d'exiger son départ, c'est toujours ces pensionnaires secrets qu'on

lui dépêche, ce qui l'oblige de se garder de s'ouvrir à eux plus qu'à

tout autre.

Plusieurs envoyés nouveaux se succédèrent dans le cours de quelques

années (1639-1648); tous avaient pour instruction principale d'amener peu

à peu les Génois «à considérer également les deux couronnes (de France

et d'Espagne), et à se persuader que la conservation de leur liberté

dépend de là.» Mais pas un n'y réussit. Aucun de ces agents ne s'acquit

même une position diplomatique moins équivoque que celle où nous avons vu

Sabran. L'un d'eux écrit (1643) que la république affectait de ne pas lui

faire savoir l'envoi qu'elle faisait d'un ambassadeur pour aller

complimenter la cour de France à l'avènement de Louis XIV. «En cette

occasion, ajoute-t-il, ces messieurs n'ont pas voulu faire une action

positive qui pût montrer qu'ils reconnaissent ici un ministre de France.

» Voilà de quoi l'on se contentait à Paris; et tels étaient les

ménagements auxquels on se prêtait, qu'on chargeait l'envoyé d'assurer à

Gênes «tous et chacun, que le roi ne désirait que leur bien, et qu'il ne

tenait pas un résident auprès d'eux pour les brouiller avec l'Espagne.»

Une fois seule l'envoyé reçut des ordres rigoureux, et l'occasion en est

singulière. On lui écrit: «On a trouvé fort étranges au conseil du roi

les témérités de Castelli, gazetier de Gênes, qui a osé plusieurs fois

employer en ses nouvelles, diverses choses scandaleuses et fausses contre

l'honneur et la réputation de la France. C'est pourquoi, vous lui ferez

dire qu'il s'abstienne dorénavant de parler ou écrire en aucune façon des

affaires de la France ou de ses alliés, sous peine d'être maltraité et

vigoureusement châtié, si, après avoir été averti, il ose l'entreprendre.

» Après cet avis officiel, on proposa privément au journaliste de faire

sa paix, en acceptant un associé du choix du ministre de France. Castelli

se justifia d'abord en montrant qu'il n'avait fait que répéter ce qui se

trouvait dans d'autres feuilles; et à défaut de l'association qui ne put

se combiner, l'écrivain s'empressa de se remettre tout entier à la

générosité du cardinal Mazarin.

Enfin en 1648 la France n'eut plus à Gênes d'autre agent que Gianettino

Giustiniani, gentilhomme génois fort pauvre, fort avide et de peu de

consistance. Il s'était fait le correspondant officieux de Mazarin qui

l'avait connu personnellement et qui le prit pour son chargé d'affaires.

Cette mission entre les mains d'un noble, membre de droit du gouvernement

en cette qualité, était peu conciliable avec les lois de la république.

Giustiniani le répétait souvent pour se faire valoir comme si son

dévouement à la France le rendait suspect, l'exposait même à des

pénalités. Mais il est évident que les Génois trouvaient très-bon de

n'avoir de la part du cabinet français qu'un des leurs pour intermédiaire

et pour surveillant. Dans les lettres ridiculement flatteuses et

emphatiques de celui-ci, et de quelque hauteur énergique qu'il se vante

quand il a été chargé de parler au nom de la France, informations,

récits, suggestions, conseils, tout enfin n'est visiblement que ce que le

sénat lui dicte7.

(1639) Parfois cependant on était sorti de cette sorte d'abnégation de

tout ressentiment. Un navire français avait été capturé dans les eaux de

Gênes, au mépris de la neutralité de la république; elle en était

responsable et elle promettait de le faire rendre. Mais la restitution

tardait. Un ambassadeur génois se trouvait à Paris, on lui notifia de

garder les arrêts dans sa maison, lui et tous les siens, jusqu'à ce que

la capture fût délivrée. Dans une autre occasion la république envoyait

un noble Pallavicino résider en France. Le cardinal le fit retenir à

Marseille, et déclara qu'on n'admettrait point pour envoyé un si fougueux

partisan espagnol (1648). Dans les dernières années qui précédèrent la

paix de Westphalie, la France obtint le passage de ses troupes sur le

territoire et par tous les ports de Gênes, la capitale exceptée. Mais

cette résolution fut enlevée dans un moment où le hasard des élections

favorisait les partisans de la France8.

Gênes était ainsi travaillée par les entreprises des étrangers. Son

gouvernement avait besoin de force pour maintenir à l'intérieur

l'obéissance; car quiconque troublait l'ordre trouvait des protections

intéressées; et plus d'une fois des membres même de la noblesse passèrent

pour avoir demandé justice et vengeance à la main des scélérats plutôt

qu'aux lois. Grâce à l'impunité, les mêmes instruments, meurtriers et

brigands pour leur compte, se trouvaient encore tout préparés pour les

complots politiques comme satellites, ou pour le guet-apens comme

sicaires.

(1628) On imagina, pour remédier aux dangers et aux désordres, un moyen

destiné à réprimer et à prévenir tout ensemble, mais un de ces moyens

périlleux par lesquels dans son émoi l'autorité essaye d'inculquer la

terreur. Immédiatement après la conjuration de Vachero, et pour en

poursuivre les restes, on institua la magistrature ou tribunal des

inquisiteurs d'État, dont le nom redoutable a eu quelque célébrité. Un

sénateur (procurateur) et cinq membres composaient ce tribunal, tous

choisis parmi les nobles les plus dévoués au gouvernement et de la plus

grande expérience: car on leur voulait autant de prudence que de zèle.

Leurs fonctions étaient de rechercher les délits qui pouvaient menacer

l'indépendance, la liberté et la paix de la république; faits, écrits,

paroles, relations avec l'extérieur, tout était de leur ressort: le noble

était leur justiciable comme le citadin. Ils dépensaient les fonds de

l'État sans rendre compte. Leur procédure restait secrète; leurs oreilles

étaient, comme à Venise, ouvertes aux dénonciations anonymes; ils avaient

leurs délateurs et leurs espions. Ils étaient instructeurs et juges sans

appel jusqu'à la peine de mort exclusivement. Si l'affaire était

capitale, ils venaient siéger avec les deux collèges; ils faisaient le

rapport, et tous ensemble prononçaient: la condamnation passait aux deux

tiers des voix.

Dans les autres cas les inquisiteurs avaient pour mission de juger ex

informatâ conscientiâ, autorité arbitraire, effrayante dans un pays où

pour tout autre tribunal la conviction des accusés était attachée à un

système légal de certaines preuves, ou à des témoignages géminés de

chaque fait. Les inquisiteurs seuls prononçaient comme nos jurés, sur la

seule impression de leur conscience. Mais quel jury! secret permanent,

irrécusable, composé sans contrepoids de grands fonctionnaires de l'État,

en un mot, juges et parties; c'est leur conscience politique qui parlait

plus haut que celle d'homme; et pour les mettre plus à l'aise, la loi

avait eu soin de les autoriser, quand les preuves ne marchaient pas avec

les soupçons, à se débarrasser par le bannissement ou par cinq ans de

relégation dans quelque île, de ceux qu'on ne pouvait déclarer

convaincus; mais pour les acquérir, ces preuves, les instruments de

torture étaient à la disposition des inquisiteurs; et c'étaient les plus

scrupuleux qui en prodiguaient le plus l'usage, car ils se sentaient bien

plus en repos en condamnant un prévenu qui confessait, qu'en exilant un

suspect qui n'avouait pas sa faute.

On n'avait d'abord voulu renvoyer aux inquisiteurs que les crimes contre

l'État; mais les yeux tendus pour épier les crimes politiques voyaient

jusqu'aux incidents de la vie privée. Peu à peu cette juridiction fut

étendue sur les voleurs, les joueurs, les gens de mauvaise vie, sur le

scandale en général, c'est-à-dire sur le secret même des familles. Quant

aux étrangers, sur le moindre soupçon ils étaient renvoyés sans aucune

forme de procès.

Il faut l'avouer, ce qui restait de moeurs sauvages justifiait l'autorité

discrétionnaire accordée à la répression. Les tentatives de quelques

hommes vendus au duc de Savoie, quelques intrigants qui allaient faire au

cardinal Mazarin des offres impuissantes et à peine écoutées9, occupèrent

d'abord les inquisiteurs; mais on voit bientôt entre leurs mains des

affaires où probablement la politique était pour peu de chose ou pour

rien. Dans une quinzaine d'années on trouve répétées des violences en

ville et à la campagne, des personnages riches enlevés ou rançonnés; des

nobles expulsés pour leur conduite scandaleuse et pour leur rébellion

contre les lois; deux, condamnés pour des meurtres; des assassinats

commandés et exécutés à prix d'argent; un sénateur poignardé dans les

rues, un autre sénateur prenant la fuite pour se soustraire à la justice,

et condamné à la peine capitale par contumace pour avoir enlevé et tenu

en chartre privée un misérable qu'il accusait de s'être chargé de

l'assassiner. Il l'avait mis à la torture et l'y avait laissé pour mort.

Un des hommes qui bientôt après tenta une conspiration ouverte avait

commencé sa carrière en prenant les armes et en conduisant des

stipendiaires sur la place publique, en plein jour, pour une simple

querelle de particuliers.

Cependant si les excès de quelques individus faisaient croire que le

règne de l'ordre avait peine à s'établir, la sévérité de la répression

attestait qu'on s'y efforçait sans dévier.

Depuis que la noblesse avait cessé d'être envahie ou sans cesse menacée

d'irruption, elle se comptait, elle s'unissait mieux; elle sentait que

dans le gouvernement tous les riches avaient le même intérêt, et que la

communauté des vues était plus utile à rechercher que celle des origines.

La marche de cette oligarchie est assez marquée. Sa première origine

remonte à la loi de 1528, qui aux procurateurs bisannuels adjoignit comme

procurateurs perpétuels les doges sortis de charge et honorablement

acquittés dans l'épreuve du syndicat. Les procurateurs, comme on l'a vu,

composaient la chambre spécialement chargée de l'administration des

deniers. Mais cette chambre était, comme le sénat, l'un des deux collèges

qui, réunis, présidaient les conseils, qui avaient l'initiative des

propositions, et possédaient, en un mot, la plus grande influence sur la

conduite des affaires. Les doges n'avaient pu être choisis que parmi les

hommes les plus considérables. Quand après avoir été deux ans à la tête

de l'État, après avoir été le pouvoir exécutif de la république et les

maîtres de la diplomatie, ces grands personnages se trouvaient membres à

vie du gouvernement dans sa partie la plus élevée, on sent tout le

crédit, toute l'autorité qu'ils devaient acquérir dans des collèges où de

nouveaux venus arrivaient tous les six mois et ne restaient que deux

années.

Nous avons vu que, suivant un usage assez respecté, les nobles anciens,

les nouveaux, les antiques familles réputées populaires, et les inscrits

modernes, se donnaient tour à tour des doges. Ainsi dans les sénateurs

perpétuels, il se trouvait des hommes de toutes les classes de la

noblesse; mais ce n'était pas dans la pauvreté qu'on était allé chercher

les chefs de l'État, nouveau moyen de rapprochement entre les familles

riches de toutes les origines.

Cependant la mobilité annuelle des conseils, le renouvellement intégral,

l'incapacité légale, des membres sortants pour une réélection immédiate,

étaient essentiellement défavorables à la stabilité des procédés du

gouvernement. Les anciens doges, devenant seuls grands fonctionnaires à

vie, y gagnaient encore quelque chose; mais du renouvellement annuel des

autres fonctions il ne sortait le plus souvent que des contrariétés ou

des hésitations qui empêchaient de fonder l'unité des maximes de la

politique. Dans le petit conseil, destiné à conduire essentiellement les

affaires en concours avec les deux collèges, ou à préparer celles qui

étaient réservées au grand conseil, l'inconvénient se rendait sensible.

On n'y avait pas le temps de remplir utilement sa mission: la chaîne s'y

rompait tous les ans. Mais en 1652 on fit passer en loi que les cent

membres du consiglietto, à la fin de leur année, resteraient adjoints au

consiglietto de l'année suivante. Ce petit conseil fut donc de deux cents

membres, nommés pour deux ans et renouvelés annuellement par moitié.

L'institution gagna en force par le nombre et par la durée. Cette

innovation fut faite à titre d'essai pour cinq ans: après une première

prorogation elle devint perpétuelle.

Il survînt une peste qui ravagea l'Italie: Gênes fournit à la mortalité

un triste contingent10. Beaucoup de nobles périrent ou se dispersèrent.

On ne fut plus en état d'avoir un grand conseil de quatre cents membres,

et de les remplacer à la fin de l'année avec un an d'intervalle entre les

sorties et les rentrées des mêmes individus. Ou déclara que le grand

conseil pouvait contenir tous les nobles qui auraient atteint vingt-deux

ans. C'était une satisfaction qu'on semblait donner aux moindres nobles;

mais c'était aussi une assurance que les puissants resteraient sans

interruption à la tête des conseils.

Cependant les deux conseils étaient toujours censés électifs. Dans

l'ancien état des choses, c'était après avoir composé le grand qu'on y

prenait cent membres pour former le petit. Par une dernière innovation il

fut réglé que les électeurs nommeraient d'abord le consiglietto. Ce

changement semblait de peu d'importance depuis que le grand conseil était

plutôt la réunion de tous les nobles qu'un choix entre eux. Mais on

voulait qu'il fût reconnu, une fois pour toutes, que le petit conseil

n'était pas un simple démembrement du grand, qu'il avait son existence

indépendante et son autorité propre. Dès ce moment ses membres furent,

pour ainsi dire, à vie de fait sinon de droit. Je ne doute pas qu'on ne

doive regarder cette distinction entre les deux corps comme le dernier

sceau de la constitution oligarchique qui a gouverné Gênes jusqu'à nos

jours. J'ajoute que la mesure rencontra peu d'obstacles: et si nous avons

vu qu'en 1626 on montrait à l'étranger, comme vivants et faciles à faire

éclater, les mécontentements et les jalousies qui avaient produit une

guerre civile cinquante ans auparavant, on peut accorder quelque

habileté aux hommes qui avaient opéré sans bruit un si grand changement.

Les petits nobles, au lieu de conspirer, se firent les clients des

grands; contents de leur séance au grand conseil et de quelques profits

obscurs qui en résultaient pour eux, ils obtenaient certains emplois

inférieurs civils et militaires, et quelques postes subalternes dans les

finances ou à Saint-George. Si les classes bourgeoises supérieures

conservaient quelque rancune de leur infériorité, elles le dissimulaient,

et l'espérance d'un changement dans le gouvernement paraissait oubliée.

Pour les classes inférieures, y compris ces artisans qui, un peu

auparavant, avaient prétendu avoir aussi leur portique, et donner peut-

être des successeurs à Paul de Novi le teinturier, elles montraient à

cette haute noblesse un dévouement qui allait presque au fanatisme On y

prenait peine: ces nobles s'imposaient le faste pour salarier le peuple;

ils se faisaient les tuteurs des pauvres familles; on s'emparait surtout

de ces sentiments si connus et si exaltés de nationalité et de vanité

populaire qui, au seul nom de Gênes, font tressaillir tout coeur génois.

On ne négligeait rien pour satisfaire cet orgueil national. Au dedans on

frappait les yeux par des pompes et des cérémonies, dont les voeux

religieux et la piété publique fournissaient toujours l'occasion. Au

dehors, la république cherchait sa place parmi les puissances italiennes.

A cette époque elle briguait et s'attribuait enfin le titre de

sérénissime11, la pourpre pour son chef, et les insignes royaux. La Corse

passait pour un royaume12. Gênes avait imaginé de décerner à la Madone sa

protectrice le titre de reine (1637), On posa solennellement sur le front

de la statue de la sainte Vierge une couronne; dès lors le palais ducal

devint le palais royal, et le doge, au grand jour de son couronnement,

montra au peuple ravi le manteau des rois et le diadème. Ces mesures

assez puériles tendaient à un but auquel la vaine et cérémonieuse Italie

trouvait une réelle importance. Gênes déchue ambitionnait auprès des

autres États un traitement honorifique égal à celui qu'on ne contestait

pas à la république des Vénitiens toujours considérée comme puissante.

Quelques cours, comme celle de France, se prêtaient à cette prétention:

mais Gênes briguait à Vienne les honneurs royaux; surtout à Rome

l'admission des ambassadeurs de la république dans la salle royale13, et

on ne pouvait l'obtenir. Nous verrons le gouvernement de Gênes poursuivre

un siècle entier cette entreprise avec la ténacité et les sacrifices

qu'auraient mérités les avantages politiques les plus solides. Nous la

verrons acheter à haut prix la condescendance impériale, et toujours

échouer à la cour romaine.

Et cependant, dans son propre sein, le gouvernement ne pouvait empêcher

l'archevêque de Gênes renouvelant une querelle déjà ancienne, de faire à

la seigneurie l'affront de hausser son siège épiscopal à l'église au-

dessus du trône du doge; querelle misérable sans doute, mais symbolique,

si l'on peut parler ainsi. Le prince de l'Église prétendait être plus que

le chef de la république. Les archevêques se regardaient comme les

pasteurs d'un troupeau et non comme les sujets de l'État. Ils affectaient

non-seulement l'indépendance envers le gouvernement laïque, mais le droit

à une juridiction pleine et entière qu'ils ne tenaient que de Rome et

qu'ils s'étudiaient à étendre. Cette juridiction avait ses juges, ses

sbires, ses prisons à l'archevêché. Elle tentait parfois de faire des

décrets comme le sénat; de statuer des peines contre l'inobservance des

fêtes contre les concubinaires et autres pécheurs. Un noble surpris dans

une débauche fut ainsi condamné à l'amende, et les huissiers de

l'officialité ne craignirent pas d'aller chez lui pour saisir ses

meubles. Il les fit chasser de son palais, et l'affaire se compliqua de

cette prétendue rébellion. La justice civile, à son tour, avait arrêté un

particulier porteur d'armes défendues; celui-ci déclara que sous son

vêtement laïque il était prêtre, et la rote, craignant d'outrepasser sa

compétence, suspendit sa procédure. L'archevêque, aussitôt, envoya à la

prison pour que le détenu lui fût livré, et s'indigna que les gardiens

osassent attendre un ordre de l'autorité pour le lui rendre. Il s'emporta

jusqu'à prononcer des excommunications. Mais le gouvernement n'était pas

disposé à céder; on résista. On expédia le chancelier de la république à

Rome; il y porta de telles plaintes que l'archevêque y fut appelé et

retenu longtemps, ce qui fit tomber le scandale.

(1664) On vit même plusieurs fois la république se départir du scrupule

d'offenser Rome, et de cette obéissance craintive que les papes avaient

si longtemps attendue de ses humbles respects. Le cardinal Impériale,

mêlé à Rome dans la querelle de M. de Créqui, s'était retiré à Gênes où

son séjour déplaisait à Louis XIV. Les inquisiteurs d'État ne craignirent

pas de lui intimer l'ordre de se retirer. Il résista, et ne manqua pas de

nier le droit de l'expulser sans l'aveu du saint-père. Le sénat envoya

chez lui la force armée. Il ne l'attendit pas et disparut. Un de ses

frères était alors sénateur. Compromis par la vivacité avec laquelle il

avait soutenu la résistance du cardinal, il reçut l'ordre de se rendre en

prison. Il désobéit et prit la fuite. Des explications survinrent qui

satisfirent la cour de France; le cardinal fut rappelé de son exil. Le

sénateur rentra à la recommandation du roi, mais le pape ne cessa point

de se ressentir de cette offense.

(1669) La république, bientôt après, se fit à elle-même une justice

éclatante qui excita bien d'autres plaintes. L'inquisiteur de Gênes était

un dominicain envoyé de Rome et nommé directement par le pape. Suivant

les conditions faites en 1535, il n'y avait à Gênes qu'un seul

inquisiteur, et il ne pouvait prononcer qu'avec le concours d'assistants

choisis par le gouvernement, docteurs en théologie ou en droit, religieux

et séculiers par moitié. Mais l'inquisiteur tendait à agir par lui-même,

par l'autorité propre au saint-office et non par cette sorte de

délégation fit de tolérance. De fréquentes contestations s'étaient

élevées à l'occasion de tentatives de cette nature. La dernière amena un

éclat singulier. L'inquisiteur s'était avisé de faire afficher dans

Gênes, de son autorité privée, des prohibitions de livres défendus par

l'index de la congrégation romaine. La république en fut blessée. Les

collèges prirent d'abord l'avis de leurs théologiens; puis ils firent

leur rapport au petit conseil, où l'on délibéra qu'on expulserait

l'inquisiteur. Trois sénateurs furent chargés de le faire comparaître, et

de lui intimer cet ordre, en présence de deux autres dominicains, afin,

lui dit-on, que leur témoignage l'empêchât de faire au pape des récits

mensongers, comme il en avait la coutume. Cette déclaration ne se passa

pas sans produire une scène aussi ridicule que violente. Dès les premiers

mots l'inquisiteur s'écria, interrompit la lecture par ses clameurs. Il

se boucha les oreilles pour que l'intimation qu'on prétendait lui faire

n'arrivât pas jusqu'à lui; il tenta de s'y soustraire par la fuite;

retenu, il protesta et déclara l'assistance excommuniée. On le garda à

vue; on assembla de nouveau les théologiens du pays; sur leurs avis on

réunit encore le consiglietto; et, les consciences toutes bien rassurées,

le prisonnier, sous une bonne escorte de soldats allemands du palais,

pour le garantir, lui dit-on, de la colère du peuple, fut expédié la nuit

même au delà des frontières14.

CHAPITRE IV.

Guerre avec Charles-Emmanuel II, duc de Savoie. - Griefs de Louis XIV

contre la république. - Bombardement de Gênes. - Soumission.

Ce n'est pas seulement envers la cour de Rome, ou pour tenir tête à ses

adhérents, que la république eut besoin de fermeté. Elle éprouva une

violence inouïe de la part du gouvernement espagnol dont la politique

aurait dû plus que jamais ménager un pays où il trouvait tant de crédit

et de ressources. La hauteur et l'indépendance des gouverneurs de Milan

firent mettre en oubli tous les motifs de bienveillance et amenèrent une

catastrophe. L'Espagne conservait Final au détriment des droits que les

Génois croyaient y avoir. On rêvait à Madrid ou plutôt à Milan le projet

de creuser sur ce point du rivage ligurien un vaste port qui absorberait

le commerce de Gênes. En attendant, on y faisait la contrebande du sel,

qu'on fournissait aux populations génoises environnantes. Il arrivait

fréquemment de Madrid des ordres qui défendaient d'empiéter sur les

droits de la république, mais les officiers de Milan n'en tenaient

compte. Les habitants de Final à leur tour, ne se souvenant plus d'être

Génois, et se prévalant de la protection intéressée de leurs maîtres

actuels, couvraient la mer de leurs embarcations; dans les rades génoises

qu'ils fréquentaient, ils bravaient les règlements de la police

sanitaire. Si l'on procédait contre eux, ils usaient de représailles de

leur autorité privée. Ils faisaient des prises sur les Génois. Deux

commissaires de la république et deux galères furent envoyés pour

protéger la navigation (1654). Quelques barques de Final furent prises ou

brûlées: elles étaient en contravention flagrante aux règles ordinaires.

Sur ces nouvelles le gouvernement de Milan dépêche un officier de justice

qui, à peine parvenu à Final, s'avise de traiter de piraterie les mesures

des Génois, et lance une vaine condamnation à mort contre les

commissaires du sénat qui ont procédé et contre les capitaines des

galères qui saisissent ou visitent les bâtiments. En représailles de

cette folle procédure la république condamne le commissaire milanais

ridiculement à la peine capitale par contumace. On tenait en prison un

patron de Final sous une sentence non exécutée qui le condamnait aux

galères: on l'y envoie réellement.

Alors le gouverneur de Milan ne voit rien de mieux à faire que d'obtenir

secrètement de Madrid un ordre qui met en séquestre, le même jour, tous

les biens des Génois existant non-seulement dans le Milanais, mais dans

les royaumes de Naples et de Sicile. Là, tout fut saisi à la fois, les

fiefs, les récoltes, les fermages, les créances sur l'État ou les dépôts

dans les caisses publiques, maisons, magasins et navires (1654). Ainsi

l'on séquestra cent fois peut-être plus que tout Final ne pouvait valoir.

Il fallut recourir aux supplications pour que les propriétaires les plus

opulents, les marchands les plus accrédités, obtinssent sur ce qu'on leur

détenait quelque faible prélèvement pour le pain journalier de leurs

familles.

Frappée d'un coup si violent par une main qui devait être amie, la

république ne s'abattit point et conserva quelque dignité. Elle défendit

tout commerce avec les sujets de l'Espagne. Elle rappela tous les

officiers, tous les matelots qui servaient à l'étranger; ce qui était

dépeupler la marine de ses oppresseurs. Elle défendit la sortie des

capitaux, dans l'intention de leur ôter leurs ressources ordinaires. Elle

répandait dans toutes les cours ses protestations et ses plaintes. Une

ambassade qu'elle dépêcha à Madrid y fut d'abord mal reçue: sur les

premières nouvelles de ce mauvais succès on chercha quelque chose de plus

que des médiateurs: on pensa à un traité d'étroite alliance avec la

France, de nouveau en guerre avec l'Espagne. M. de Lyonne, en passant

pour se rendre à son ambassade de Rome, offrit la protection du roi et

encouragea les Génois à résister à l'injustice. Ces démarches ne furent

pas inconnues à Madrid; elles y amenèrent d'autres réflexions. On y

sentit enfin l'énorme disproportion des mesures prises aux griefs

imputés. On s'aperçut du préjudice qu'on se portait en privant l'Espagne,

ses villes et ses flottes, de tant de Génois industrieux et laborieux qui

suppléaient à l'indolence des gens du pays. On apprécia la nécessité

d'avoir le port de Gênes pour la station et le refuge des galères

espagnoles. On se souvint surtout de l'infatigable confiance de ces

prêteurs génois que rien encore n'avait pu dégoûter d'ouvrir leurs

bourses. Les séquestres furent levés; on annula de part et d'autre toutes

les procédures; les rapports de Final avec Gênes restèrent sur l'ancien

pied, c'est-à-dire qu'une grande querelle demeura tacitement ajournée; et

la réconciliation ne fut pas sans honneur et sans profit pour la

république. Elle fit à Lyonne d'assez vains remercîments1.

(1655) Un incident beaucoup moindre, mais assez singulier, lui valut une

satisfaction d'une autre espèce: à Marseille, le peuple, irrité de se

voir braver par des corsaires barbaresques, presque à la bouche du port,

s'empara tumultuairement d'une galère génoise qui se trouvait à l'ancre,

s'y jeta en foule et s'en servit pour aller donner une chasse inutile à

ces écumeurs de mer. La galère fut ramenée saine et sauve; mais la

république se plaignit à Paris de cette voie de fait. Le cardinal Mazarin

exigea qu'il en fût fait justice. Les consuls de Marseille écrivirent au

sénat de Gênes; ils excusèrent sur l'aveugle transport de la populace un

acte que les magistrats avec tous les habitants honnêtes désavouaient

hautement. Un envoyé, député de la ville, vint à cette occasion

renouveler l'ancienne amitié qui unissait autrefois les deux cités. Il

fut reçu avec de grands honneurs. Il s'exprima devant le gouvernement en

magnifiques termes oratoires. Le doge et les collèges donnèrent des

réponses dans le même esprit, et s'engagèrent à solliciter eux-mêmes à

Paris le pardon des coupables.

Malheureusement Louis XIV, quand il eut pris en main les rênes de son

gouvernement, ne fut pas si bien disposé pour la république.

D'abord, les Génois ayant entrepris de renouveler des relations longtemps

interrompues avec la Turquie, et de faire admettre leur pavillon à

Constantinople, la France, d'après les règles d'une politique assez

usitée, leur rendit autant de mauvais services qu'elle put. Ses

capitulations avec la Porte ottomane lui donnaient le droit de protéger

non-seulement les pèlerins, mais aussi les commerçants des États

chrétiens, qui n'avaient pas de traité de paix avec le sultan. Sa

bannière avait le privilège de leur servir de sauvegarde, et elle avait

ainsi intérêt à s'opposer à de nouveaux traités qui lui enlevaient des

protégés et lui donnaient des concurrents. Les Anglais jouissaient d'une

ancienne alliance; ils venaient d'en obtenir la confirmation, grand sujet

de jalousie; car ils prétendaient avoir les mêmes droits que la France,

et vendre leur patronage aux Hollandais; ceux-ci, quelques années après,

à la paix de Ryswick, se réservaient encore que la France leur

conserverait sous son pavillon leur participation à ses privilèges

commerciaux au Levant.

(1665) C'est au milieu de ces rivalités intéressées que les Génois, sans

bruit, eurent l'habileté de dérober en quelque sorte une concession

inattendue. Dans un voyage entrepris par un goût d'exploration, un de

leurs nobles, Jean-Augustin Durazzo, conçut l'idée de faire reprendre à

la marine et au commerce de sa patrie des rapports, source autrefois

d'opulence et encore très-profitables. Le gouvernement de Gênes, qui

observait tristement le déclin de l'activité mercantile du pays, adopta

avec ardeur cette vue patriotique. Durazzo retourna au Levant muni

d'amples pouvoirs; mais il n'y alla qu'en se glissant dans la suite d'une

ambassade autrichienne, en sorte que sa mission resta cachée. Aussi délié

que zélé, il sut se procurer des appuis. Un renégat, interprète en

faveur, né sur le sol de la Ligurie, n'avait pas oublié l'amour de la

terre natale. Il servit Durazzo, et lui donna accès auprès du vizir. Une

négociation secrète s'établit; le traité qu'on venait d'accorder aux

Anglais servit de modèle. La convention signée, Durazzo se hâta d'aller

la porter à la ratification, et bientôt il fut renvoyé (1666) à

Constantinople en qualité d'ambassadeur, conduisant avec lui un résident,

un consul pour Smyrne, et porteur de riches présents pour le sultan et

pour ses ministres.

Quand l'ambassadeur de France fut informé de ce qui se passait, il

n'oublia rien pour faire rompre le traité. N'ayant pu y réussir, il

protesta: il ne communiqua en aucune manière avec la légation génoise. Il

travailla pour faire manquer l'audience solennelle qui était réservée à

celle-ci. Elle eut lieu enfin à Andrinople avec beaucoup de pompe.

Durazzo rentra à Gênes content d'un tel succès de sa dextérité. Cependant

le commerce n'y gagna guère, la navigation génoise ne s'en releva pas

mieux de sa décadence. L'admission de son pavillon aux Dardanelles ne la

garantissait pas de l'attaque des corsaires barbaresques; en un mot, la

négociation de Durazzo ne porta ni à Gênes autant de profit, ni à

Marseille autant de préjudice qu'on l'avait craint chez les Français2.

Le duc de Savoie Charles-Emmanuel II n'avait pas renoncé à ces vues

politiques de sa famille, à cette ambition qu'enfin réalisa son fils

encore plus ambitieux que lui. Il voulait être roi, et d'abord se faire

un royaume. Cette maison avait toujours les yeux fixés sur le littoral

ligurien, où elle s'indignait de ne posséder que Nice et Oneille. Elle

étudiait tous les moyens de s'y agrandir; elle convoitait Port-Maurice et

Savone; et s'il se découvrait quelques instruments de troubles, propres à

donner l'occasion de tenter un coup de main, la cour de Turin les

recherchait aussitôt.

Il y avait à Gênes un jeune noble, Raphaël della Torre: il était neveu

d'un sénateur, et petit-fils de celui qui avait écrit l'histoire de la

conspiration des Vachero, après avoir été juge instructeur de cette

affaire: mais ce jeune homme s'était formé sur d'autres exemples. Ses

désordres et la bassesse de ses liaisons l'avaient avili à ce point,

qu'il fut convaincu d'avoir trempé dans le vol nocturne fait sur la mer

d'une somme d'argent qu'on transportait de Gênes à Livourne. Son palais

de campagne, situé sur le rivage, avait servi aux voleurs de repaire pour

guetter la prise, d'asile pour la receler; et l'usage imprudent qu'il fît

de sa part servit à faire découvrir le crime (1671). Il avait pris la

fuite; on prononça contre lui une peine infamante. Réfugié à Oneille chez

le gouverneur piémontais, il s'y répandit en invectives et en menaces de

vengeance. On l'invita à se rendre à Turin; il y devint capitaine dans le

régiment des gardes.

(1672) Le duc assemble des troupes sous des prétextes qui n'avaient rien

d'hostile. Il forme une véritable armée vers la frontière génoise de la

rivière occidentale. La république y porte son attention, mais il

n'existait aucun sujet de querelle. Deux ans auparavant quelques

difficultés s'étaient élevées sur la délimitation du territoire. Le roi

de France avait aussitôt requis les deux parties de retirer les troupes

qu'elles avaient mises en marche, et d'accepter l'intervention de son

ambassadeur en Piémont, l'abbé de Servient3. La décision que celui-ci

avait rendue, exécutée sans réclamation, ne semblait avoir laissé aucun

lieu à contester ultérieurement.

Cependant Torre avait couru les montagnes, il avait cherché partout des

partisans à engager en faveur des entreprises que le duc de Savoie ne

tarderait pas à réaliser. Avec un des principaux habitants du pays, il

avait été plus explicite. Il l'avait fait entrer dans ses menées: il lui

avait déclaré que l'armée piémontaise était destinée à enlever Savone,

tandis que lui-même, aidé de quelques amis, tenterait de soulever la

ville de Gênes. Il avait tout préparé. Un magasin à poudre devait être

incendié pour accroître la surprise et le désordre. Les marches de

l'armée étaient combinées sur ces mouvements; et les mesures étaient

prises pour que tout éclatât au même jour.

En effet, les troupes du duc se meuvent, franchissent la frontière,

s'emparent des défilés et prennent leur chemin pour descendre vers

Savone. Mais tout à coup elles s'arrêtent: on tient conseil de guerre; à

l'issue, on change de route et l'on se porte au couchant sur la Piève.

Cette place ne pouvait se défendre contre tant de forces; elle fut

occupée sans résistance.

Suivant la narration génoise, l'homme à qui Torre s'était confié et qui

avait paru s'associer à ses plans, avait livré le secret au gouvernement;

la conspiration était éventée à Gênes; Torre, venu sur le territoire, en

était sorti avec précipitation. Savone était en sûreté: la nouvelle qui

en était parvenue au camp piémontais, occasion imprévue du conseil de

guerre, avait fait changer la destination des troupes; on tournait le dos

à Savone où il n'y avait rien à faire; on essayerait de pénétrer à

Albenga et à Port-Maurice, et la Piève en ouvrait le chemin.

Suivant les premières déclarations officielles des Piémontais, on n'avait

jamais eu qu'un seul but. Les habitants de deux villages voisins, dont le

plus petit qui relevait du Piémont était une sorte d'enclave dans le

territoire génois, vivaient en mauvaise intelligence. Ils se disputaient

des pâturages et s'enlevaient des troupeaux. La limite sur ce point

n'avait pas été réglée par Servient. Les paysans piémontais étaient

opprimés. Le seigneur de leur village réclamait; le duc lui devait main-

forte; or il ne pouvait parvenir au lieu contesté sans mettre garnison

dans la Piève. C'est à quoi il avait dû procéder, en marchant, en force,

il est vrai, mais amicalement, et sans troubler le bon voisinage. Et

c'était pour la protection de ce hameau que quatre mille fantassins et

treize cents chevaux étaient mis en mouvement; que don Gabriel de Savoie,

oncle du duc, était venu prendre le commandement de ces forces guidées

par les généraux le plus en faveur à la cour de Turin!

Le patriotisme des Génois se signala en cette occasion; on prodigua les

dons volontaires; la bourgeoisie y fournit sa part; on solda des troupes;

on employa deux officiers corses qui servirent avec dévouement et

intelligence. Il y avait près de cinq mille soldats sur pied et autant de

milices du pays; un sénateur, Durazzo, reçut des pouvoirs supérieurs pour

présider à la conduite de la guerre dans laquelle on se trouvait engagé,

car les Piémontais cessèrent bientôt de dissimuler leurs projets

hostiles.

On n'avait pu les déloger de la Piève; mais ils en sortirent d'eux-mêmes

pour se diriger sur le rivage de la mer. Ils se séparèrent en deux corps

destinés à attaquer à la fois Albenga et Port-Maurice à la droite et à la

gauche d'Oneille, qui devait être leur point de ralliement. Durazzo

résolut avec les deux commandants corses d'empêcher les deux corps

ennemis de se rejoindre. On occupa les cimes et les gorges qui les

séparaient, on leur fit tête de toute part. Ils ne pénétrèrent pas à

Port-Maurice, et ils furent repoussés d'Albenga. Des deux côtés ils

rétrogradèrent dans les montagnes. Une de leurs divisions se laissa

renfermer à Castel-Vecchio. Le prince Gabriel, qui commandait l'autre, ne

put arriver au secours et rentra en Piémont. Une sortie meurtrière sauva

une partie des assiégés; mais le reste fut contraint de se rendre avec

son général. La république, depuis si longtemps déshabituée des triomphes

militaires, eut une victoire à célébrer.

Alors les puissances s'émurent; le pape, le roi d'Espagne offrirent leur

entremise. Mais Louis XIV fit prévaloir la sienne en des termes qui

n'admettaient pas de refus. Il déclara qu'il ne souffrirait pas la

continuation de cette guerre. Il intima aux deux parties de souscrire

promptement à une suspension d'armes, et il se fit l'arbitre de leur

paix.

M. de Gaumont fut envoyé pour signifier ces intentions. Il devait dire au

duc que S. M. avait sujet de trouver étrange qu'un prince qui lui était

si étroitement allié s'engageât dans une querelle qui retentissait dans

toute l'Europe et qui attirait même un soupçon de concert avec la France,

sans lui en donner la moindre part avant de s'y commettre.

Or, dans l'intervalle, les Génois, fiers de leur victoire, s'étaient

emparés d'Oneille. Le duc voulait avant de poser les armes qu'on lui

restituât cette place. Les Génois s'en défendaient. L'envoyé de France

les pressait et les menaçait du déplaisir de son maître: ils offraient de

mettre la place en dépôt entre les mains du roi. Refusés, ils balançaient

encore, quand ils apprirent que le duc venait de leur prendre Ovada. Dès

lors une prompte restitution réciproque était sans objection; ils

délivrèrent au ministre français les ordres nécessaires pour que la

remise des places eût lieu en même temps des deux parts. Mais le duc

éleva de nouveaux incidents; et au lieu de cesser les hostilités, il se

donna le plaisir de reprendre Oneille à force ouverte. Les Génois, que la

négociation avait rendus négligents, furieux de la perte de cette place,

se mirent en devoir d'y rentrer. Ils en avaient le droit, puisque

l'armistice n'était pas publié. Mais M. de Vivonne était là avec les

galères de France. Il déclara qu'il emploierait toutes ses forces pour

défendre les possessions du duc allié de son maître. Ses embarcations

portaient des munitions de guerre à Oneille à la vue des Génois. Enfin,

la suspension d'armes eut lieu, et les parties belligérantes s'étant

remises à leur puissant médiateur, l'arrangement fut fait par une

déclaration du roi de France.

(1673) Rien ne fut plus simple que cet accord; cela devait être après une

rupture sans aucun motif qu'on pût avouer4. La trêve fut convertie en

paix; les prisonniers, les places, tout était déjà rendu; seulement il

fallut écarter une prétention du duc qui voulait gagner une communication

directe entre le Piémont et Oneille. S'il ne l'avait, disait-il, par le

traité, il se la donnerait par l'épée. Le roi de France ayant à coeur le

repos de l'Italie, se portait pour garant de la paix. Quant au procès des

deux villages, misérable prétexte des hostilités, il était envoyé au

jugement de jurisconsultes italiens, du choix desquels les parties

conviendraient, ou que le roi nommerait à leur défaut. C'est l'université

de Ferrare qui fut nommée. Mais entendait-on par là les docteurs ou les

professeurs? Car à Ferrare c'étaient deux corps distincts. On disputa

sur ce préliminaire sans rien conclure, et il paraît que personne ne

songea plus guère au fond de la querelle. Les villageois se seront

provisoirement accordés entre eux: cependant il n'y a pas de question

diplomatique si profondément endormie qu'on ne sache la réveiller quand

on veut: celle-ci reparut de temps à autre.

Dans cette occasion la volonté hautaine de la France, en contrariant

l'enthousiasme belliqueux des Génois, empêcha peut-être la ruine qui eût

suivi leurs premiers succès; mais nous allons les voir maintenant

victimes des ressentiments orgueilleux de Louis XIV. L'histoire

européenne du grand siècle a gardé une place à ces faits assez

remarquables: Gênes bombardée, son doge à Versailles.

(1672-1678) Pendant la guerre à laquelle la paix de Nimègue mit fin, les

Génois avaient subi quelques-unes de ces contrariétés qui ne sont pas

épargnées aux neutres, toujours accusés de partialité par toutes les

puissances belligérantes à la fois. Louis XIV leur imputait de prêter

leur entremise pour retirer d'Espagne l'or et l'argent que les galions

d'Amérique y déposaient pour le compte des Hollandais. Il leur déclara

qu'il ferait visiter jusqu'à leurs galères pour découvrir la simulation.

Ils réclamèrent avec d'autant plus de force contre cette vexation,

qu'elle menaçait de faire confondre avec des propriétés ennemies les

grandes sommes habituellement transportées pour leur propre compte. Le

roi répondit à leurs remontrances que ceux qui résisteraient à la visite

seraient coulés bas. Un coup de canon avait été tiré de terre, pour

empêcher une galère française de faire une prise dans les eaux de la

république. En représailles le roi ordonna d'arrêter tous les navires de

Gênes. Il daigna cependant révoquer cet ordre, à condition que l'officier

qui avait commandé le feu serait envoyé en prison à Marseille. Dès ce

temps le déplaisir du monarque fut annoncé avec un tel éclat que le

prince de Monaco qui se trouvait à Gênes en repartit à l'instant pour ne

pas rester dans un pays dont le roi était mal content5. Cependant M. de

Gaumont, qui était alors envoyé de France à Gênes, mandait à M. de

Louvois: «Tout ira bien, pourvu que les Génois se défassent d'un certain

manque de respect que le roi n'a plus la volonté de souffrir6.» Cet

agent obtint en effet tous les arrangements qu'il demandait pour les

recrutements, pour le transit des approvisionnements, et, dans les

derniers temps de la guerre, pour le passage des troupes. Enfin, quand la

paix se fit, Louis XIV fit nommer les Génois dans le traité de Nimègue.

Mais cette paix ne devait être qu'une trêve, soit pour l'ambition de

Louis, soit pour les ressentiments des puissances auxquelles il avait

fait la loi. En attendant, il venait d'acquérir Casal, ce qui semblait

annoncer quelques vues sur l'Italie. Sa marine dominait dans la

Méditerranée; mais, quoique celle d'Espagne ne pût soutenir la

comparaison, comme les galères génoises faisaient la plus grande partie

de celle-ci, il en était jaloux; il l'était surtout de l'influence et du

crédit que la cour de Madrid conservait encore à Gênes; c'est là ce qu'il

voulait détruire ou punir: et c'est ainsi que tout le poids d'une

querelle qu'il se complaisait à tenir ouverte envers la couronne

espagnole tomba sur Gênes.

De tous les temps les particuliers génois avaient possédé des galères

indépendamment de celles de la république. Depuis qu'ils ne les

expédiaient plus pour leur propre compte soit en course, soit en

marchandise, elles étaient louées à la cour d'Espagne, et portaient son

pavillon. Dès l'origine de cet usage, les Doria et les autres

propriétaires avaient obtenu un emplacement dans le port de Gênes pour

les mettre en sûreté à leur retour. Un Doria, duc de Tursi, avait de père

en fils le commandement de ces galères.

Louis XIV avait la prétention que son pavillon fût salué partout où il se

montrait. A cet égard Gênes s'était soumise à ses exigences, et à celles

de ses amiraux, parfois plus difficiles à satisfaire que le maître. Mais

ce n'était pas de la déférence de la république qu'on se contentait. Le

roi déclara qu'ayant ordonné à ses commandants d'employer la force pour

obliger les Espagnols à saluer les premiers, et, sachant que leurs

galères se réfugient dans le port de Gênes, il y enverra les siennes pour

exiger le salut. Vainement les Génois, sur cette déclaration,

s'excusèrent humblement d'avoir à s'entremettre entre deux si grandes

couronnes; les notifications étaient de plus en plus menaçantes. Le roi

tenait Tursi et ses galères pour Espagnol; et si la république souffrait

qu'ils s'avisassent d'arborer son pavillon pour éviter de saluer sous

celui de leur maître, non-seulement ce déguisement ne serait pas toléré,

mais Gênes serait responsable de cet abus de ses couleurs. Enfin,

puisqu'il y avait dans le port de Gênes une enceinte privilégiée où les

galères des Espagnols étaient admises, celles de France avaient ordre d'y

pénétrer. Nul ne devait avoir des privilèges dont les Français n'eussent

pas le partage.

Cette querelle mettait les Génois dans le plus grand embarras, et il y

paraissait à la confusion de leurs conseils. Le seul parti auquel on sut

s'attacher, ce fut de négocier en Espagne pour que les galères de Tursi

ne vinssent pas: en effet, pendant quelques années elles s'abstinrent de

paraître à Gênes. Leur longue absence encouragea le gouvernement de la

république à répondre aux instances de la France, que la venue des

Espagnols était si peu probable, qu'il était inutile de s'en occuper

d'avance7. Mais Louis ne se payait pas d'une réponse si vague; il en

exigeait de catégoriques.

Tout à coup l'envoyé de la république à Paris avertit ses maîtres d'une

étrange nouvelle que l'envoyé de Savoie prétendait tenir de la bouche de

Louvois. Une expédition contre Gênes avait été résolue. Cet avis mit le

comble au trouble déjà répandu. Dans le sein du gouvernement, le parti

habituellement opposé à la France voulait qu'on eût recours sur-le-champ

aux secours des puissances étrangères. D'autre part, on demandait de se

mettre en défense, les uns avec plus ou moins d'espérance de résister,

les autres afin d'être du moins en état de parler avec plus de dignité,

et de faire mieux écouter le bon droit de leur patrie. Les plus timides

voulaient que, sans perdre de temps, on commençât par démolir la

citadelle de Savone, afin d'empêcher les Français de s'y établir: étrange

système de défense qui, au reste, s'est souvent représenté dans les

pensées stratégiques du pays. Le sentiment qui l'emporta fut celui des

amis de la temporisation. Une menace arrivée par l'indiscrétion

volontaire du ministre d'un voisin d'inclination fort suspecte, pouvait

être un faux avis donné par artifice. Sur ce soupçon on convint

d'expédier à Paris le secrétaire d'État Salvago, homme délié qui

sonderait le terrain. On cacha les craintes du gouvernement, au public

déjà mécontent, et l'on ne prit que quelques mesures défensives peu

apparentes. La plus importante fut de mettre en construction quatre

galères8; il n'en restait que six à la république, augmentation bien

insignifiante et pourtant malheureuse qui devint le principal objet des

griefs de Louis XIV.

Ces griefs prétendus se multipliaient sans cesse, et dans la

correspondance officielle tout était prétexte à la colère du roi, tout

était crime pour les Génois. Les vieilles prétentions des descendants de

Scipion Fiesque devenus des seigneurs de la cour de Louis étaient en

première ligne; et les réclamants ne craignaient pas d'assurer que la

conjuration de 1547 avait été entreprise au profit de la France. Un

noble, Raggio, avait été condamné à mort il y avait trente ans, pour

brigandage, assassinat et trahison. Il s'était fait justice à lui-même en

se poignardant dans sa prison. Maintenant son fils était protégé par la

France. Elle exigeait qu'on lui rendît les biens confisqués sur son père,

ceux même dont l'État n'avait pas profité. La famille Lomellini possédait

sur la côte d'Afrique la petite île de Tabarca: elle y faisait pêcher le

corail. La compagnie d'Afrique établie à Marseille exploitait cette même

industrie sur la côte d'Alger: elle contestait en justice les droits des

seigneurs de Tabarca. Le roi trancha la contestation, et fit courir sus

aux barques des Lomellini en rendant la république responsable de leur

résistance9. On s'avisa à Gênes, par je ne sais quelle étroite idée, de

faire une loi somptuaire: les ministres du roi se persuadèrent que

c'était en haine des manufactures de luxe dont Colbert avait doté la

France. Giustiniani, encore en service, avait écrit que Salvago, envoyé à

Paris, était d'inclination espagnole: ordre à la république de le

rappeler, et elle obéit. Au reste, le roi faisait rechercher les anciens

titres de ses prédécesseurs sur la seigneurie de Gênes: c'est le dernier

fait dont le Génois congédié put se convaincre en partant de Paris.

Il existe un mémoire anonyme où, après avoir recommandé à Louis XIV de

s'approprier Gênes par la conquête, on recherche quelle occasion on

pourrait faire naître pour colorer cette entreprise, en poussant les

Génois par le désespoir à des démarches imprudentes qui appelleraient les

armes du roi. Enlisant ce projet on est singulièrement frappé d'y trouver

indiqués d'avance, comme autant de pièges à tendre à leur susceptibilité,

ces griefs mêmes dont nous venons de les voir harceler10. Sur ce

rapprochement on serait tenté de se demander si Louis XIV, à cette

époque, n'avait pas d'arrière-pensée, s'il ne voulait qu'occuper ses

forces pendant la pais générale ou qu'entretenir la réputation et la

terreur de ses armes par des expéditions brillantes à Tripoli, à Alger,

et aux dépens des Génois.

M. de Saint-Olon fut envoyé ministre à Gênes. Au point où les choses

étaient parvenues, ce n'était pas pour faire de lui un conciliateur. Il

n'eut pourtant pas d'abord la mission de Popilius. Il venait voir si la

république menacée ne cherchait pas des appuis étrangers; si le peuple

n'était pas en discord avec le gouvernement; à quels préparatifs de

défense on s'était livré, et surtout si le projet d'avoir dix galères au

lieu de six, si ce projet téméraire était poursuivi. Saint-Olon, en

mettant son zèle à recueillir ces informations, déplore de n'avoir aucun

secours à tirer de son prédécesseur (Giustiniani), chagrin de sa

destitution, et, de plus, fort incliné pour les intérêts de son pays

natal11. Lui-même isolé, avouant qu'il est sans confidents, sans amis,

tenu à l'écart par les Génois dans ces critiques circonstances, ne put

les voir qu'avec des yeux prévenus, et ses préventions lui furent

abondamment rendues avec une égale malveillance.

(1683) A peine la quatrième des galères en construction put paraître dans

le port, que Saint-Olon reçut l'ordre de notifier les inflexibles

volontés de son maître. Le roi n'entendait pas que les Génois ajoutassent

quatre galères à leurs forces maritimes. S'ils s'y obstinaient, il ferait

arrêter leurs vaisseaux sur la mer, assiéger leur port, et interrompre

leur commerce.

Fort ému à cette sinistre déclaration, le gouvernement essaya de

dissimuler son effroi, dans l'espérance qu'à Paris son envoyé de Marini

obtiendrait quelque commentaire plus rassurant. On se borna à prier

Saint-Olon d'assurer le roi des intentions pacifiques et respectueuses de

la république. Si elle armait quelques galères par la nécessité de garder

son littoral et son commerce maritime contre les croiseurs barbaresques,

aucun autre dessein ne pouvait lui être raisonnablement imputé. Mais à

peine cette réponse rendue, un courrier de Paris vint faire savoir

combien l'injonction était sérieuse. L'audience du roi était refusée à de

Marini; et non-seulement les ministres le renvoyaient sèchement aux

intimations que Saint-Olon faisait à Gênes, mais celui-ci était chargé

d'en faire une nouvelle non moins fâcheuse que la précédente. Le roi

voulait qu'il fût établi à Savone des magasins français de sel et que de

là le transit fût librement ouvert à travers le territoire, sous prétexte

d'approvisionner les garnisons de Casal et de Montferrat. C'était

renouveler une bien ancienne querelle; c'était réserver aux agents

français le droit de la contrebande contre le privilège financier le plus

important de la banque de Saint-George et par conséquent de l'État12.

Aussi le gouvernement se ressentit de cette proposition plus vivement que

de toutes les autres menaces. Il se tergiversa point cette fois: sa

réponse fut un refus précis, seulement étudié dans les termes pour le

motiver du mieux qu'on le put, et en prodiguant toutes les formes de

respect. Quant à la demande relative aux galères, on espéra un moment la

faire oublier à force de souplesse et de ménagements. Elles restaient

cachées en quelque sorte au fond de la darse intérieure; on les faisait

passer pour désarmées; seulement, au lieu d'en renvoyer les équipages, on

les avait dispersés sur les anciennes; en sorte qu'au besoin l'armement

eût été complet instantanément.

Cependant, malgré le désir du gouvernement d'éviter la rumeur, l'esprit

public s'était réveillé, et l'on ne trouvait plus les ménagements de

saison. La république est indépendante, disait-on de toute part; elle ne

doit pas se laisser désarmer pour être insultée plus à l'aise. On se

soulevait contre des prétentions hautaines et tyranniques. Les offres

patriotiques abondèrent. Les familles nobles s'imposaient à elles-mêmes

les frais d'une, de deux galères, ou se réunissaient dans des

souscriptions généreuses. Les opinions les plus opposées semblaient

s'accorder pour entraîner le gouvernement hors de ses résolutions

méticuleuses ou dilatoires; ceux qui ne pensaient qu'à l'honneur et à la

liberté de la patrie n'étaient pas moins irrités des exigences contre les

droits du pays que, ceux qu'une vieille partialité animait contre la

France. Mais ces derniers travaillaient à faire accepter la proposition

d'une alliance défensive que l'Espagne s'empressa d'offrir. A chaque

courrier, Saint-Olon annonçait à Versailles que le traité était conclu.

Le lendemain il était obligé de convenir que la nouvelle était

prématurée; que la faction Durazzo, qu'il supposait dévouée à la France

avait empêché la faction Doria d'obtenir la majorité requise pour la

décision.

Le gouvernement, entraîné, prit du moins certaines mesures ostensibles.

On fit quelques recrues, on assembla des milices urbaines. Les quatre

galères, tirées de leur prison, paradaient, même en haute mer. On fondit

des canons; on éprouva des mortiers: surtout on augmenta les impôts.

Enfin on balança entre la réparation et la destruction de la citadelle de

Savone; on pensa même à exécuter le projet de combler le port, et on

l'essaya vainement. Savone, son port où les Français déposeraient leurs

sels, sa citadelle dont ils pouvaient faire leur place d'armes, étaient

des objets de crainte et de jalousie toujours présents aux préjugés

génois.

Une escadre formidable s'armait à Toulon. Les Génois s'attendaient à la

voir paraître pour les opprimer. Mais elle alla bombarder Alger, et ils

respirèrent. L'Espagne, qui les pressait de se mettre sous sa protection,

en vain leur faisait savoir qu'au retour d'Afrique l'attaque de leur port

était certaine: contents d'avoir quelque répit, ils ralentissaient leurs

préparatifs, ils se fiaient à leurs négociations, ils comptaient surtout

sur les bons offices de l'ambassadeur de Charles II d'Angleterre. Mais il

fallut se détromper. En ce moment Guillaume et ses Hollandais, l'empire

et l'Espagne semblaient prêts à rentrer en guerre avec la France:

toutefois, l'Europe tentait encore d'éloigner le fléau des hostilités: on

négocia à Ratisbonne une trêve de vingt ans. La cour d'Espagne proposa

d'y comprendre la république; et les Génois étaient sur le point de

nommer leur plénipotentiaire, au grand scandale de Saint-Olon qui ne

concevait pas, disait-il, comment un État qu'on prétendait neutre

pourrait être porté dans un traité parmi les puissances belligérantes. Ce

n'est pas l'argument qui décida Louis XIV; mais il déclara à

l'ambassadeur anglais, qu'il avait des différends avec la république,

qu'il entendait les régler seul et qu'il n'y souffrirait l'intervention

de personne13. A cette déclaration les illusions cessèrent, et quand on

apprit le succès de l'expédition d'Alger, Gênes connut le sort qui

l'attendait. Néanmoins, si les espérances de salut déchurent, les

courages ne s'abattirent pas. La fermentation patriotique n'en fut que

plus vive. Saint-Olon, qui se sentait haï, et à qui le pays faisait

l'honneur d'attribuer les fatales préventions de son roi, fut effrayé

lui-même des manifestations populaires. Il ne se crut pas en sûreté: il

demanda à sa cour ou une prompte assistance, ou la permission de se

mettre à l'abri. On le prit au mot; il fut immédiatement rappelé, et à

son retour il se trouva disgracié. Le roi refusa de le voir. Les

ministres lui reprochèrent d'avoir, par des menaces imprudentes, poussé

les Génois à prendre des précautions et à se mettre sur leurs gardes14.

Enfin le 17 mai 1684 une forte escadre parut devant Gênes15. Seignelay,

le ministre de la marine, était venu présidera l'expédition. Duquesne en

était le chef, assez mécontent de ne commander que suivant le bon plaisir

du ministre. Celui-ci demande aux Génois de lui livrer les quatre galères

neuves, d'envoyer quatre sénateurs implorer le pardon des offenses de la

république, et il n'accorde que quelques heures pour répondre à ces

sommations. L'indignation publique, le sentiment patriotique de la

nationalité, soutinrent le courage du gouvernement. On n'accepta pas ces

conditions outrageantes, et aussitôt les galiotes commencèrent le

bombardement. De nouvelles propositions, qui s'aggravaient d'heure en

heure, interrompaient seules le feu de l'escadre. On ajouta aux premières

exigences la demande de six cent mille francs pour les frais de

l'expédition et le libre passage des sels à travers tout le territoire;

sur un nouveau refus, le bombardement recommença.

Cette redoutable démonstration causa d'assez grands dégâts. Mais l'effroi

surpassa de beaucoup le dommage. La population fut frappée de stupeur; la

résolution de ne pas céder à la violence ne se démentit pas, mais chacun

abandonna sa maison et ses biens; on se réfugia en foule sur les hauteurs

pour échapper à la pluie de feu et aux terribles éclate des bombes16.

Après quatre jours, au milieu de ce fracas si menaçant, les Français

exécutèrent une descente. Les équipages de l'escadre et les soldats

qu'elle avait à bord formèrent deux troupes: l'une, de six cents hommes,

commandée par un chef d'escadre, fut destinée à une fausse attaque au

levant de la ville. L'autre colonne était forte de deux mille cinq cents

hommes. Le duc de Mortemart la commandait en chef: il avait sous lui un

lieutenant général et deux chefs d'escadre. Le débarquement se fit au

couchant par delà le magnifique bourg de Saint-Pierre d'Arène, qui du

pied des remparts de Gênes se prolonge sur le rivage. Les assaillants

éprouvèrent une vive résistance aux approches, et puis de rue en rue et

de maison en maison. Cependant on avança, et quand on eut couru tout le

pays, les artifices préparés sur l'escadre furent apportés, et l'on

procéda à mettre le feu partout, en commençant de l'extrémité voisine de

la ville et en rétrogradant vers le point où l'on avait pris terre: là on

attendit l'ordre de se rembarquer.

Le bulletin que l'on publia en France, et que nous venons de suivre,

dément ce que les assaillants avaient d'abord affecté de répandre autour

d'eux pour dissimuler l'importance d'une opération manquée. Ils

prétendaient n'être descendus que pour s'approvisionner d'eau douce. La

relation officielle marque, au contraire, que le débarquement était

résolu dans les plans arrêtés à Paris. Mais, quand on écrivait d'avance

dans les instructions l'ordre de débarquer, ne voulait-on que ce qu'on

fit? Ou, tant de forces engagées, tant de chefs d'un rang élevé agissant

sous les yeux du ministre du roi, tout cela répondait-il à quelque

espérance de profiter dans la capitale de la terreur imprimée et des

hasards d'un coup de main? Quoi qu'il en soit, les aveux de la relation

publiée disent assez pourquoi on se borna au triste soin de pétarder

quelques édifices. Cette action ne se passa pas sans une perte

considérable de part et d'autre, dit modestement le bulletin, et aussitôt

il avoue deux cent dix-huit morts ou blessés: entre les morts un chef

d'escadre; parmi les blessés, d'Amfreville, qui commandait la fausse

attaque. Un capitaine de vaisseau y avait été laissé prisonnier avec

quelques officiers. De telles pertes et la vivacité de la résistance

n'auraient pas permis d'essayer de tirer quelque autre parti de cette

tentative. Les récits génois ajoutent que les populations désespérées

dont on avait ravagé les demeures vinrent épier l'occasion de prendre

quelques vengeances. Les campagnes se soulevaient: on harcelait les

troupes dans leur retraite quand le signal leur ordonna de se rembarquer.

Le bombardement fut repris et continua quelques jours encore. Puis, quand

Seignelay crut avoir fait assez de mal pour que la sévérité du maître fût

satisfaite, il retourna en France sans nouveaux pourparlers, et l'escadre

disparut.

L'ennemi retiré, les fugitifs revinrent: les galères d'Espagne parurent:

le gouverneur espagnol de Milan vint en personne réconforter les Génois.

L'escadre, cependant, maîtresse de la mer, se faisait voir par moments.

Elle n'attaquait plus; mais elle capturait ou détruisait les navires;

elle tenait en alarme tout le littoral, et ce qui ne causait pas moins de

terreur dans Gênes, le duc de Savoie en armes se mettait en campagne sous

un prétexte insignifiant, et semblait combiner ses mouvements sur les

menaces de la France. En un mot, les Génois, au milieu de leurs

désastres, pouvaient se glorifier de leur constance: leur volonté n'avait

rien cédé; leurs murailles avaient résisté; l'attaque par terre avait été

repoussée: mais rien n'était fini. Le danger ne pouvait manquer de se

renouveler avec plus de force: on s'épuisait à relever quelques

fortifications, à solder quelques fantassins allemands ou suisses. Le

gouvernement sentait son impuissance et la nécessité d'obtenir grâce de

son superbe ennemi.

On avait employé les bons offices du pape, et le nonce négociait à Paris.

La république offrait humblement de livrer les quatre galères, dernière

cause apparente de cette calamité. Elle aurait envoyé quatre de ses plus

notables gentilshommes porter ses excuses: mais on lui faisait savoir que

la volonté du roi était que le doge en personne et quatre sénateurs

vinssent devant son trône pour entendre ses intentions. Les galères

seraient désarmées, les recrues renvoyées, et surtout la république

romprait tout traité, toute alliance faits au préjudice de la France.

Enfin elle ferait raison aux Fiesque retirés à la cour de France, et, par

provision, leur payerait cent mille écus.

Quelle que fut la résignation, on ne s'était pas attendu à une loi si

dure et si humiliante. Ces conditions firent la sensation la plus

douloureuse sur les esprits. On regarda de toute part quelle chance on

aurait de s'y soustraire. Le roi d'Angleterre refusait son intervention.

Les autres puissances n'étaient pas en termes de rendre de bons offices.

L'Espagne, pour encourager la république à une résistance qui était au-

dessus de ses forces, lui faisait de vaines offres de services plus

faites pour la compromettre que pour la sauver.

(1685) Il fallut céder. Cependant envoyer en suppliant le chef de l'État,

le doge qu'une constitution jalouse tenait toujours renfermé et gardé

dans l'intérieur de son palais, c'était le plus grand sacrifice que pût

s'imposer la fierté génoise. La défiance voyait plus loin. Les Génois

craignirent que le doge étant à Paris, on ne disposât de lui, on ne lui

arrachât par contrainte de nouveaux sacrifices d'argent, peut-être de

territoire. Dans cette situation on retourna au roi d'Angleterre: on

implora ses bons offices; il dissipa ces scrupules, et Gênes reçut

l'assurance que Louis n'avait aucune vue sur l'Italie; que le doge

retournerait en pleine liberté sans qu'on lui demandât rien au delà de

cette satisfaction que le roi croyait due à son honneur et qu'il se

disposait à prendre par la force, si on la lui faisait attendre. Sur ces

assurances et ces menaces, on résolut après de longues et pénibles

délibérations. Le ministre de la république à Paris, de Marini, qui avait

été envoyé à la Bastille (à Constantinople on l'eût mis aux Sept-Tours),

maintenant sorti de sa prison sur parole, reçut un plein pouvoir pour

accepter les exigences du roi17. Le voyage du doge et des quatre

sénateurs fut réglé avec cette clause qu'ils resteraient en charge jusque

après leur rentrée à Gênes, sans égard pour le terme ordinaire de leurs

fonctions. On stipula des indemnités pour le pillage des maisons

françaises. Le roi voulait bien que la contribution qu'il était en droit

d'exiger fût appliquée à la réparation des églises endommagées par les

bombes, et il abandonnait au pape le droit d'en taxer la somme et d'en

ordonner l'emploi. Enfin au moyen de cent mille écus payés au comte

Fiesque, on consentait à ne plus intervenir dans le règlement des

prétentions de cette famille, on les renvoyait aux tribunaux compétents.

Nous ne nous arrêtons pas aux détails assez connus du voyage et de la

réception du doge Imperiale Lercari. Le roi, fier d'avoir obtenu un

hommage si insolite, reçut les nobles voyageurs avec urbanité et

magnificence. On sait qu'ils disaient que la bonté du monarque captivait

les coeurs, mais que la hauteur des ministres les rendait à leur liberté,

et tous les mémoires redisent que le doge, à qui l'on demandait ce que

parmi les merveilles de Versailles il avait trouvé de plus

extraordinaire, répondit: C'est de m'y voir.

Ainsi la paix était rétablie: la concorde le fut assez mal. Les esprits

étaient encore agités à Gênes. Le doge, à son retour arrivant au terme de

ses fonctions, subit un syndicat long et orageux, et il n'obtint sa

décharge qu'avec peine. Quelques nobles qui avaient été persécutés pour

avoir eu des relations avec Saint-Olon, ne retrouvèrent l'impunité que

parce que le roi déclara qu'il ne croirait pas aux bonnes intentions de

la république tant qu'on poursuivrait des hommes sur le seul soupçon mal

fondé de partialité pour sa couronne. Un nouvel envoyé de France se

plaignit de n'être pas moins évité par les Génois que ses prédécesseurs.

Il écrivait qu'il ne se flattait pas de détacher ces gens-ci des intérêts

espagnols. Louis XIV en jugeait de même. Averti que Gênes proposait une

alliance au duc de Savoie, il écrivait: «Il ne convient pas à ce prince

d'entrer en des engagements avec une république qui en a toujours de trop

étroits envers l'Espagne pour être longtemps compatibles avec les miens.»

Il se formait cependant alors dans le sénat de Gênes un parti qui, dévoué

à l'indépendance de la patrie, sentait qu'à tout prix il fallait secouer

ce joug de l'Espagne. Un Durazzo devenu doge en était le chef; il avait

gagné la prépondérance dans les deux collèges. Le parti espagnol avait,

au contraire, la majorité dans le petit conseil, et celui-ci décidait les

affaires. Mais il ne pouvait délibérer que sur l'initiative des collèges

qui, en s'abstenant d'y apporter les propositions suspectes, empêchaient

du moins d'embrasser les mesures dangereuses au gré de l'esprit de parti.

Après une si grande mésaventure, les amis de leur pays ne recouraient

plus qu'à l'arme défensive favorite des Génois, la force d'inertie, afin

de se tenir loin des affaires d'autrui. Leur seule politique était de

n'être pour rien dans celle des autres princes. Mais il ne dépend pas des

faibles d'éviter le choc des intérêts qui s'agitent autour d'eux. La

république protesta sans cesse de sa neutralité; cette neutralité fut

rarement acceptée sans amener des embarras, sans imposer des sacrifices.

Car ce n'est pas seulement de sa dignité qu'un gouvernement sans force

paye le droit de rester obscur. Quand la trêve qui avait succédé à la

paix de Nimègue fut rompue, l'empereur envoya en Italie des commissaires

qui, sous prétexte d'une guerre d'empire, levaient des contributions sur

les feudataires impériaux. Ceux-ci étaient en assez grand nombre parmi

les anciens nobles génois, et, comme on l'a vu, c'étaient autant de voix

acquises en toutes choses aux intérêts des couronnes autrichiennes. Ils

payaient leurs contingents avec plus ou moins d'empressement. Mais la

république en corps possédait quelques fiefs enclavés dans son

territoire. On exigeait qu'elle contribuât, et on la taxait d'autant plus

lourdement que la chancellerie impériale n'avait jamais convenu que la

ville de Gênes elle-même ne fût pas une dépendance de l'empire. Il

fallait donc sans cesse disputer sur ces subsides demandés. Les escadres

espagnoles reçues dans le port semblaient y venir pour appuyer les

prétentions allemandes et demandaient de l'argent pour leur propre

compte. La querelle des magasins de sel à Final se renouvelait, et il

fallait en acheter l'ajournement. On disputait, on marchandait, on

accordait quelques sommes d'argent qui ne servaient que d'appât pour en

faire exiger d'autres. Quand la cour de Madrid était mécontente, ses

galères prenaient des vaisseaux génois. Des frégates anglaises et

hollandaises établies dans la Méditerranée capturaient ou rançonnaient de

leur côté. Pour la France elle ne demandait à ses voisins que leur

neutralité, mais elle l'imposait avec menaces; elle offrait pour la faire

respecter des forces qui l'auraient détruite; par ses lois maritimes elle

faisait au pavillon de cette république qu'elle voulait neutre, une sorte

de guerre sous le prétexte des simulations qu'il pouvait couvrir. Gênes

se tournait de tout côté pour faire respecter son repos et son commerce;

elle sollicitait jusqu'à ce roi redoutable d'Angleterre que dans son

orthodoxie elle n'appelait encore que le prince d'Orange. La paix de

Riswyck vint donner quelque intervalle de relâche (1697-1700); mais

Charles II d'Espagne mourut, et la guerre de la succession commença.

LIVRE DOUZIÈME.

DIX-HUITIÈME SIÈCLE ET EXTINCTION DE LA RÉPUBLIQUE.

1700 - 1815.

CHAPITRE PREMIER.

Guerre de la succession.

(1700) Lorsque les grandes puissances traitaient entre elles par avance

du partage des dépouilles du roi d'Espagne encore vivant, les Génois

avaient observé ces combinaisons éventuelles avec anxiété. Toujours

accoutumés à étudier ce qu'il y aurait pour eux de profit ou de perte

dans les plus grandes affaires d'autrui, ils craignaient que les

provinces lombardes ne fussent destinées à quelque prince assez fort pour

opprimer ses voisins, sans l'être assez pour empêcher la haute Italie de

devenir encore le théâtre de la guerre. Le roi de France leur avait fait

notifier le traité du partage tel qu'il avait été résolu en dernier lieu,

et il leur avait demandé de le garantir1. Ils en étaient encore à

s'excuser modestement d'être parties contractantes dans un tel

arrangement, quand Charles II mourut. En apprenant que le duc d'Anjou

était son héritier et que Louis XIV acceptait le testament, leur premier

sentiment fut de s'en réjouir. D'abord ils n'avaient plus à craindre de

voir le duc de Savoie maître du Milanais, ce qu'ils avaient redouté par-

dessus tout. D'autre part, la rivalité de la France et de l'Espagne,

sujet pour Gênes de tant de contrariétés et de tant de calamités, cessait

tout à coup. Mais bientôt d'autres réflexions survinrent. Les avantages

commerciaux que l'industrie et l'activité des Génois avaient acquis en

Espagne allaient s'effacer devant les privilèges que l'alliance de

famille assurerait aux Français. On serait heureusement délivré en Italie

du voisinage d'une domination autrichienne; mais Louis XIV, sous le nom

de son petit-fils, serait-il un voisin moins exigeant et moins

redoutable? Dans les préoccupations ordinaires des Génois, il suffisait

que Final, au centre du littoral ligurien, fût une dépendance des

possessions espagnoles, pour leur faire rêver une grande station

maritime, et un grand entrepôt commercial qui s'élèverait à leur

détriment; et d'abord ils n'échapperaient pas au renouvellement des

anciennes querelles sur le monopole du sel, qui les avaient tant

chagrinés.

(1701) Néanmoins on ne fit aucune difficulté d'accorder le débarquement

et le libre passage des troupes que la France portait en Lombardie, car

une armée autrichienne venait déjà tenter la conquête de cette belle

partie de l'héritage.

Le roi de France ne demandait pas de soldats aux Génois. Ses forces et

celles de l'Espagne que le nouveau roi venait commander devaient suffire

pour défendre le Milanais; mais il pressait la république de fermer ses

ports aux vaisseaux anglais et hollandais. Après de longs délais, on fit

la réponse dilatoire ordinaire; l'hiver arrivait; les escadres ne

viendraient pas avant le printemps; et une déclaration anticipée ne

ferait que compromettre la navigation et le commerce. Mais ce n'était pas

là répondre pour l'avenir, et la France voulait qu'on s'en expliquât

catégoriquement. Les Anglais faisaient en même temps des demandes

importunes que les Génois prétendaient avoir éludées au moyen de quelques

concessions de franchises sur des droits de douane. Les commissaires

impériaux à leur tour étaient venus réclamer des subsides; on se vantait

de les avoir éconduits; mais il est probable que ce n'avait pas été

gratuitement.

Le duc de Savoie, après quelques hésitations, paraissait s'unir aux

intérêts du roi d'Espagne devenu son gendre et ceux de la couronne de

France dont son autre gendre était l'héritier présomptif. Mais le duc

était mécontent. Il regardait des deux côtés pour voir d'où pourraient

lui arriver plutôt le duché de Milan et ce titre de roi si convoité,

prompt à se tourner vers le parti qui lui en ouvrirait le chemin. Il

avait joint ses troupes à celles des deux couronnes, et cependant il

négociait à Vienne. L'empereur lui avait envoyé le prince Eugène, puis un

de ses ministres venu à Turin secrètement. Ces menées ne pouvaient être

longtemps cachées. On savait à Gênes avec quelles prétentions il traitait

(1703). Il demandait à l'empereur de lui assurer le Montferrat et le

Mantouan, et aux dépens des Génois, Savone. L'Autriche marchandait avec

lui; mais sa défection devint si évidente que ses troupes furent

désarmées par les Français. Après cet éclat il fallut bien le compter

pour ennemi déclaré, surcroît de crainte pour la république sa voisine.

Effrayée, elle cessa un moment de repousser l'alliance défensive que lui

offraient les deux couronnes. Comme le duc avait voulu que les alliés lui

promissent Savone, elle demandait qu'on lui donnât Oneille. Louis XIV lui

fit entendre que cette acquisition ne serait jamais ratifiée à la paix.

Si on avait pu enlever Oneille au duc devenu ennemi, c'eût été un immense

avantage pour la France particulièrement. Des nuées de petits corsaires

sortaient de cette mauvaise rade. Des barques de pêcheurs, avec une

lettre de marque et un pierrier, interceptaient tout le cabotage entre la

Provence et la Ligurie, et exerçaient contre les bâtiments désarmés une

piraterie irrémédiable. La république n'y pouvait rien; ses galères

n'étaient pas propres à ce service (1705); et, au fond, écrivait l'envoyé

de France, elle n'était pas en mesure de se mettre en hostilité avec le

pavillon du duc de Savoie. «Si donc votre majesté n'y met la main, on

aura le chagrin de voir qu'une coraline2 d'Oneille fait plus de mal au

commerce de Marseille que tous les Anglais et les Hollandais ensemble.»

Le roi promettait d'envoyer de petits bâtiments de guerre pour balayer la

côte. Mais précisément dans le même temps on donnait, ou l'on laissait

donner par les consulats français de la Toscane des autorisations pour

des armements de barques semblables sous pavillon français. Elles se

gardaient bien de s'attaquer aux corsaires d'Oneille, mais elles

arrêtaient tous les navires génois, sous prétexte que leur cargaison

pouvait être de propriété ennemie. La nouvelle de chaque prise causait à

Gênes une sorte de soulèvement: car il fallait tout au moins attendre des

années entières la libération de ce que les tribunaux ne confisquaient

pas: c'était une ruine, une totale interception du commerce. Aux vives

réclamations du ministre génois à Versailles, Pontchartrain, ministre de

la marine, répondait gravement: «Le roi a bien voulu par son ordre du 2

septembre 1693 dispenser les sujets de la république de Gênes de la règle

qui porte que les effets de l'ennemi confisquent le bâtiment aussi sur

lequel ils sont chargés, ce qui est établi par les ordonnances3, mais

l'exécution de cet ordre est finie avec la guerre qu'on avait alors.» Et

après cette réponse on laissait se perdre les clameurs des Génois, leur

inclination s'aliéner. L'envoyé français écrivait en vain: «Le

gouvernement se conduit bien, mais rien n'égale la haine du public: il

fait déserter nos soldats: j'ai demandé d'où cela pouvait venir, car nous

répandons ici beaucoup d'argent pour nos mouvements militaires......On

m'a répondu que cette haine vient de ce qu'on ne peut plus faire le

commerce par mer, tous les vaisseaux rencontrés par les armateurs

français étant arrêtés4.»

L'état de guerre auquel on se trouvait forcé envers le duc de Savoie, et

la prévoyance de ce qu'il pouvait entreprendre, avaient obligé les

généraux français à changer leurs plans. Les premières campagnes avaient

eu pour objet de fermer l'accès des plaines de la Lombardie aux troupes

impériales, et l'on n'y avait pas réussi. Maintenant, il fallait se

rapprocher du Piémont, du Montferrat, et dans cette situation les Génois

avaient la double crainte que leur territoire ne servît de théâtre aux

hostilités, et les hostilités de prétexte ou d'occasion à quelque

entreprise de leur ambitieux voisin sur Savone et sur d'autres de leurs

places. Vendôme, qui commandait l'armée française, les faisait assurer

qu'il ne viendrait point sur leur territoire, si les mouvements de

l'ennemi ne l'y forçaient. Mais il exigeait des contributions des

habitants de fiefs impériaux enclavés dans l'État de Gênes, ou

limitrophes, appartenant pour la plupart à des nobles génois. Le sénat

lui représentait que ces populations sans ressources étant incapables par

elles-mêmes de satisfaire à ces réquisitions, les exiger ce serait jeter

des taxes sur les seigneurs de ces terres, c'est-à-dire sur des membres

du gouvernement d'une république amie. Mais les fiefs ou les feudataires

avaient contribué en faveur de l'ennemi, répondait Vendôme; il ne

dépendait pas de lui de les exempter au préjudice de l'armée française.

Ce n'était au fond que ce dont Louis XIV avait averti la république, en

lui faisant sentir les conséquences des concessions faites à ses ennemis.

Ceux-ci s'approchèrent du territoire à leur tour. Ils envoyèrent des

détachements dans les fiefs, sous prétexte de les garder: mais ils y

vécurent à discrétion, sans s'embarrasser du scrupule de ruiner les

propriétés de leurs plus chauds partisans de Gênes. Ainsi de toute part

se multipliaient les calamités.

Louis XIV avait ordonné le siège de Turin. Le duc absent y avait laissé

sa famille. La duchesse demanda au sénat de Gênes de lui donner pour

asile la citadelle de Savone, proposition qui ne manqua pas d'effaroucher

les soupçonneux républicains. On assura la princesse que la citadelle

n'avait pas de logement en état de la recevoir; mais on s'empressa de lui

offrir Saint-Pierre d'Arène ou Gênes même pour demeure. Elle accepta ce

dernier parti: mais bientôt les Français perdirent la fatale bataille de

Turin; le siège fut levé, et la duchesse rentra triomphante dans sa

capitale.

Le revers de Turin, les fautes qui l'avaient précédé, le peu d'accord

entre les généraux des deux couronnes, et même la jalousie des Français

entre eux, tout ruina la cause de Philippe V en Italie. Malheureusement

elle n'avait guère plus de succès ailleurs, et le moment était venu où le

grand roi vieilli sentait avec douleur qu'il ne disposait plus d'assez de

forces pour soutenir la guerre de tous les côtés. Tandis que le Dauphiné

et la Provence étaient attaqués ou menacés, il ne restait plus rien

d'utile à faire en Lombardie. Il convenait d'en retirer les troupes pour

les porter là où était le pressant besoin. L'évacuation de la Lombardie

fut résolue et enfin réalisée de la part des deux couronnes, au moyen

d'une triste convention5.

Avant et après cet abandon Louis s'efforçait d'engager les puissances

italiennes à s'unir elles-mêmes pour défendre ce territoire qu'il ne

pouvait plus protéger. Il les invitait à se liguer pour se soustraire au

joug autrichien qui allait peser sur elles: mais il les appelait en vain

à cette tardive entreprise: elle était impossible par la raison que «

l'intelligence manquait aux uns, aux autres le courage, à tous l'esprit

d'union.» Ainsi l'expliquait un observateur bien placé.

Chez les Génois particulièrement, ceux qu'on appelait Français, parce

qu'ils n'étaient pas vendus à l'Autriche, avaient commencé à douter de la

stabilité du trône de Philippe V depuis qu'il avait perdu Barcelone et

que l'archiduc son compétiteur avait pris pied en Espagne. Les mauvais

succès en Lombardie leur faisaient envisager avec effroi le sort réservé

à leur république. Quelques concessions partiales lui étaient déjà

reprochées par les ennemis de la maison de Bourbon, et elle allait être

exposée sans contrepoids aux exactions des Allemands et aux vues

ambitieuses du duc de Savoie. Les défiances que cette attente suscitait

se faisaient sans doute remarquer; car Louis XIV en montrait un vif

mécontentement. «Bien loin, disait-il, de songer à réparer le passé, ils

amassent au contraire de nouveaux sujets de s'attirer mon ressentiment et

celui du roi mon petit-fils. Ils m'obligeront à les regarder et à les

traiter comme sujets de l'archiduc.» Cependant la république cherchait

encore à conserver sa position envers toutes les puissances, et peu après

l'évacuation du Milanais, la femme de l'archiduc Charles, de ce roi

éphémère de Barcelone, étant venue s'embarquer à Gênes pour aller

rejoindre son époux, le gouvernement, en lui prodiguant les respects et à

force de souplesse, obtint de ne la traiter qu'en archiduchesse sans

reconnaître la royauté de son mari. Louis XIV en fit remercier le sénat.

A peine on s'était vu isolé au milieu de voisins redoutables, que la

première crainte qui se présenta aux Génois, ce fut cette idée fixe que

le duc de Savoie allait tenter de s'approprier Savone. Ils supposaient

que la place serait incessamment assiégée par terre et par mer, et ils se

hâtèrent d'expédier à Londres et à La Haye des messages secrets pour

obtenir que les puissances maritimes n'y prêtassent pas la main. On le

leur fit espérer, et selon toute apparence leur peur avait été

chimérique. Cependant il ne manqua pas d'occasions de juger que

l'Angleterre voulait à tout prix s'assurer le duc de Savoie, et qu'elle

n'aurait aucun scrupule de lui sacrifier ce qu'il désirait du bien

d'autrui. Il recevait de larges subsides; les escadres anglaises étaient

comme à ses ordres, et tandis que le théâtre de la guerre était chez lui,

il passait pour s'en inquiéter peu, à cause de l'argent qu'il recevait

des alliés et des garanties dont il était pourvu pour l'avenir.

Un inconvénient plus réel que le danger supposé de Savone ne tarda pas à

se faire sentir. Les Allemands se répandirent sur le territoire; ils

occupèrent Novi, et le prince Eugène renouvela impérieusement la demande

de contributions. La cour impériale se faisait un droit de celles

auxquelles la république n'avait pu se soustraire dans la guerre

précédente; elle cherchait même à en établir l'usage en tribut permanent.

Eugène élevait de son mieux le chiffre de la taxe, et menaçait

d'exécution militaire. Gênes disputait ou plutôt marchandait. Cette

pratique était menée avec prudence et mystère. Le maximum des deniers

qu'on se réduisait à payer était le secret de l'État, le dernier mot

qu'on ne devait dire qu'à l'extrémité. On envoya des négociateurs à Milan

et il s'y fit plusieurs voyages. Le public parlait diversement de la

somme demandée et de la somme offerte. On variait de quatre-vingts à cent

cinquante mille louis d'or. On ouït dire enfin que la contestation était

vidée moyennant quatre-vingt mille louis suivant les uns et soixante et

dix mille selon les autres.

Ce traité, dont la conclusion dura plusieurs mois, avait eu le temps

d'être oublié du public, quand, parmi les sénateurs qui sortaient de leur

charge bisannuelle, l'un d'eux, au moment où il déposait la toge, fut

retenu, renfermé à la tour et livré aux inquisiteurs d'État. C'était

Urbain Fieschi. On ne savait encore quel crime lui était imputé. Mais le

passé de ce personnage était fort connu, et il mérite qu'on en fasse

mention.

Propriétaire de fiefs impériaux, il était le partisan le plus déclaré et

le plus fougueux de la cour de Vienne. Sa patrie n'avait pas d'intérêts

qu'il ne sacrifiât à celui de la faction. Le reste de son parti blâmait

et redoutait ses emportements indiscrets. Il avait montré tant de haine

pour le nom français, il s'était si bien complu à laisser redire qu'il

avait formé chez lui des magasins d'armes et de munitions de guerre, que,

bien qu'averti de se mieux contenir, il avait attiré à son fief

l'onéreuse visite d'une garnison française. Les Allemands, venus à leur

tour, ne l'avaient pas épargné d'abord, ce qui fut en quelque sorte une

consolation pour le public. Mais bientôt il reçut, lui seul, la

sauvegarde des alliés la plus ample et toutes les faveurs dues à une

créature si dévouée. Il les avait gagnées par son audace, et l'on en

jugera par ce trait. On annonça que sa femme allait à Savone pour

accomplir un voeu religieux au sanctuaire de la Madone. Un Doria son

gendre obtint à cet effet du ministre espagnol résidant à Gênes, qu'une

des galères du duc de Tursi fût destinée à ce trajet de quelques heures.

Ces galères étaient oisives dans le port de Gênes, et ces sortes de

complaisances s'accordaient aisément. Doria, qui était lui-même un des

officiers de cette escadre, se mit du voyage et s'embarqua avec une

troupe de moines, pieux auxiliaires de la dévotion de sa belle-mère.

Elle-même les attendait au passage sur le rivage de Saint-Pierre d'Arène.

Le capitaine de la galère alla pour la recevoir dans son canot, mais elle

s'excusa, la mer lui parut trop agitée; sa santé ne lui permettait pas de

s'embarquer. Le capitaine, n'ayant pu la rassurer, se hâte de retourner à

son poste, quand, à sa grande surprise, il voit la galère sans l'attendre

gagner la haute mer à force de rames, et quand il croit la joindre, une

fusillade du bord l'en écarte. En son absence les prétendus moines

avaient dépouillé le froc et montré leurs armes cachées. Doria s'était

saisi du commandement. La galère était perdue. Elle était livrée à

l'escadre anglaise qui croisait dans ces parages. Personne ne douta que

Fieschi ne fut Fauteur de ce guet-apens, où sa femme avait joué le rôle

principal. Le hasard qui fit sortir son nom de l'urne pour être sénateur

presque à la même époque, ne changea rien à sa pétulance factieuse. Il

fut à son tour l'un des deux sénateurs qui alternativement habitaient

avec le doge, et sans le concours desquels il ne pouvait ouvrir aucune

dépêche. Fieschi participa donc à la connaissance des plus intimes

secrets de l'État, et, dans ce temps même, il servait d'agent caché à ce

roi d'Espagne autrichien que la république refusait de reconnaître. Il

était l'intermédiaire ignoré des rapports entre Barcelone, Milan et

Vienne. Les preuves en furent trouvées à bord d'un bateau pris par un

bâtiment de guerre français. On murmura, on s'indigna de ce scandale. Le

roi de France, à qui les papiers interceptés avaient été transmis, les

fit mettre très-secrètement aux mains du doge, et l'on y vit dévoilées,

au profit de la cour autrichienne et de son armée, les déterminations les

plus importantes auxquelles Fieschi avait eu part dans le sénat. Mais le

trait de sa déloyauté le plus sensible pour ses collègues fut alors

avéré. Quand on avait expédié au prince Eugène pour lui faire agréer une

contribution modeste, celui-ci avait brusquement répondu qu'il ne se

payait ni de diplomatie ni de rhétorique, et qu'il s'agissait de savoir

quelle somme on lui apportait. Il en eut à peine entendu le chiffre qu'il

s'emporta. Il accusa les députés de mensonge; il savait de science

certaine quel jour on avait délibéré à Gênes, quelle somme bien

supérieure à celle qu'on lui offrait avait été fixée: les Génois

venaient-ils donc faire auprès de lui leur métier de marchands et essayer

de le surfaire? Ainsi le secret de l'État avait été trahi; il fallut que

le sénat apprit que ses délibérations les plus cachées avaient été

découvertes, qu'il avait des traîtres dans son propre sein. On dépêcha à

Milan Brignole, un des plus habiles et des plus considérables personnages

de la république; il alla négocier sur la somme d'argent avec laquelle il

fallait d'abord contenter Eugène. Là, on acquit enfin la preuve qu'Urbain

Fieschi était le perfide révélateur. Les correspondances interceptées

avaient mis sur la voie; maintenant la preuve était complète. On résolut

cependant de garder le silence jusqu'à l'expiration de la dignité

sénatoriale dont le coupable se trouvait revêtu. C'est en cet état qu'il

tombait entre les mains des inquisiteurs.

Soit qu'il eût appris ou ignoré quel orage le menaçait, il n'avait pu

méconnaître l'animadversion qui s'élevait contre lui, et il avait déjà

résolu de se mettre à l'abri. Il avait projeté de suivre l'archiduchesse

à Barcelone. Quand la princesse arriva dans Gênes, contrariée et en peine

des suites de la détention d'Urbain, elle se hâta de demander la

libération du prisonnier; et son insistance fut si vive qu'elle mit la

timide république dans un pénible embarras. Tandis qu'en éludant de

reconnaître en elle une reine, on se croyait obligé de lui prodiguer en

compensation les soumissions et les hommages, on avait à repousser une

réclamation impérieuse, très-indiscrète sans doute, mais dont cela même

montrait toute l'importance qu'y attachait l'auguste solliciteuse. On

résista pourtant, en prenant pour prétexte que les lois refusaient au

gouvernement le droit de disposer d'un accusé tant qu'il était sous la

main de la justice des tribunaux. La princesse partit mécontente, mais

des injonctions de l'empereur ne tardèrent pas d'arriver. Il intervint

avec insistance et menace: la constance des Génois ne put aller plus

loin. Suivant la tradition du pays, l'énergique réquisition de Vienne

trouva la sentence capitale portée6, quoiqu'on n'osât encore ni

l'exécuter ni la publier. Mais lorsque la république se laissa

contraindre, comment sut-elle colorer sa faiblesse? Par quelles

prétendues finesses de langage espéra-t-elle ou plutôt feignit-elle de

concilier ses droits et ceux de la justice distributive avec sa lâche

condescendance politique? C'est ce qui est tristement curieux; et c'est

comme un trait caractéristique de ce gouvernement en décadence, que

l'histoire doit conserver le texte du seul acte public qui finit ce grave

procès.

«Proposition faite au petit conseil de la sérénissime république.

Une procédure ayant été instruite par les illustrissimes inquisiteurs

d'État, à la charge du magnifique Urbain Fieschi, pour contravention en

matière d'État et de gouvernement, révélation de secrets intérieurs,

correspondances prohibées par les lois, suggestions capables de troubler

la tranquillité publique pendant qu'en qualité de l'un des sénateurs il

avait part au suprême gouvernement; le tout comme aux actes de la

procédure;

Et de pressantes instances ayant été faites par l'empereur;

Il est proposé qu'il soit élargi de sa prison, afin qu'il puisse se

porter auprès de la susdite majesté, pour lui rendre grâces de ses bons

offices;

Et ce, en considération encore de la cour de Barcelone d'après les

instances ci-devant faites.

Il sera donné connaissance de la déclaration ci-dessus à l'envoyé Balbi7,

afin qu'il se présente immédiatement devant l'empereur pour la lui faire

connaître dans toutes ses circonstances.

Les sérénissimes collèges en feront parvenir l'avis à la cour de

Barcelone et à tous autres qu'ils estimeront convenable, et ce par les

voies qu'ils trouveront à propos.

Histoire de la République de Gênes · 第 17 / 32 题