l'avaient portée devant le juge civil; les adversaires se soulevèrent
contre cette tentative et firent revenir l'affaire au sénat. Là, après de
longues intrigues, des commissaires proposèrent enfin certaines
corrections et une approbation conditionnelle, moyen terme qui ne
satisfaisait ni les parties ni la justice, mais qui avait pour but
d'étouffer une occasion de troubles. Les sénateurs du portique Saint-Luc
ajournèrent tant qu'ils purent la conclusion, dans l'espérance d'obtenir
un meilleur parti; et si le sénat se réunit enfin pour adopter cette
sorte de sentence arbitrale, le motif déterminant fut une requête
menaçante portée au nom du peuple, avec l'adhésion des nobles de Saint-
Pierre qui, sur un bruit répandu de l'approche des Espagnols, offraient
leur appui contre les offenses étrangères, mais demandaient que le
gouvernement établit la paix au dedans.
C'était un parti pris au portique de Saint-Pierre de heurter en tout les
nobles de Saint-Luc. Le temps était venu d'élire deux nouveaux sénateurs,
un de chaque portique, suivant les conventions reçues. On avait toujours
présenté les premiers les candidats anciens nobles, et le lendemain ceux
pour la place réservée aux nouveaux. Cette année, on annonça publiquement
l'intention de refuser la priorité au sénateur de Saint-Luc. La majorité
y parvint en effet. Ce n'était là qu'une affaire de préséance; mais
c'était aussi un défi et une preuve de ce que les hommes de Saint-Pierre
avaient acquis de force. Le sénat, toujours flottant, ordonna peu après
que l'ordre des élections entre les deux portiques serait réglé par le
sort, et que les deux sénateurs élus ne pourraient être installés qu'en
même jour1.
La querelle s'ajournait jusqu'à la prochaine nomination d'un doge, et là,
les manoeuvres devaient être plus animées. On ne craignait pas pour cette
fois que la majorité rompît l'ancien accord sur la succession alternative
des deux portiques. La nomination revenait bien à celui de Saint-Pierre.
Mais le choix du premier magistrat de la république parmi les candidats
de ce portique était d'importance pour l'un et l'autre parti. Les uns,
obligés de choisir parmi leurs adversaires, voulaient prendre l'homme le
plus modéré dans sa couleur: les autres portèrent à dessein le plus
ardent de la faction.
Les intrigues se multiplièrent à chaque degré de cette élection
compliquée. Elle traîna tellement en longueur et excita tant de
mouvements dans la ville que les deux collèges crurent pouvoir et devoir
enjoindre aux électeurs spéciaux, dont les présentations devaient
compléter la liste des candidats, de terminer leur opération à une heure
déterminée. Ce décret accrut la complication; il ne manqua pas de donner
lieu à des protestations comme étant illégal et attentatoire à la liberté
des suffrages. Cependant Jacques Durazzo fut enfin élu, et ce choix
rencontra assez d'assentiment2. Mais le cours des dissensions n'en fut
pas arrêté. Des offres de médiation venues d'Espagne y donnèrent plutôt
de nouveaux aliments.
Jean-André Doria avait fait à Gênes d'abord une courte apparition, et il
s'était flatté que le poids de ses remontrances suffirait pour rétablir
la concorde. Il avait appelé à lui les principaux nobles de Saint-Pierre.
Il leur avait représenté le danger que leurs prétentions trop
orgueilleuses faisaient courir à l'indépendance génoise, toujours menacée
par l'ambition des étrangers. Mais cette tentative n'eut d'autre effet
que de le faire considérer comme un ennemi irréconciliable des droits et
des intérêts de ceux qu'il avait ainsi admonestés. Revenu peu après
(1574) avec une flotte de galères; sa présence donna le signal aux nobles
de Saint-Luc, qui se virent appuyés par lui et par les forces espagnoles
dont il disposait. Ils se hâtèrent d'appeler dans la ville des hommes de
leurs fiefs et de leurs campagnes. Aussitôt ceux de Saint-Pierre se
constituèrent en état régulier de défense, ils attirèrent à eux le peuple
en lui montrant de quels sicaires les anciens nobles avaient rempli la
ville et quel pillage menaçait les magasins et les boutiques. Enfin,
chaque portique adopta une organisation politique et militaire; ils
nommèrent des députés ou commissaires pour diriger les affaires de la
faction; ceux de Saint-Luc souscrivent pour une contribution de 600
mille écus d'or. Jean-André fut à la tête de leur conseil. Bientôt les
deux commissions dominèrent à l'envi dans le sénat, dont les membres
n'osaient plus suivre d'autre impulsion. On proclama bien l'ordre de
congédier les stipendiaires étrangers, la défense de paraître en armes,
la défense de tenir des conciliabules: tous ces efforts furent vains.
Un élément de plus compliqua bientôt la situation. Les plébéiens et
jusqu'aux artisans, profitant de la discorde des nobles, vinrent former
ou renouveler des prétentions hardies en les appuyant par des démarches
turbulentes, tiers parti nombreux et fort, et d'autant plus redoutable
pour la tranquillité publique, que sa masse agissait avec tout son poids
suivant les vives impulsions du moment et avec des intentions diverses.
Le marchand et l'artisan, le riche et le prolétaire avaient au fond des
espérances secrètes qui eussent été inconciliables entre elles et avec
lesquelles nul parti n'aurait su comment transiger.
Tant qu'on avait combattu d'intrigues dans l'intérieur du sénat et des
conseils, le directeur de cette guerre de chicane dans le parti de Saint-
Pierre avait été Mathieu Senarega, ci-devant secrétaire d'État, qui avait
dirigé le gouvernement sous plusieurs doges; mais, brouillé avec l'un
d'eux, noble de Saint-Luc, il avait perdu son emploi, et le ressentiment
l'avait attaché au parti contraire; connaissant tous les ressorts de
l'État et les points vulnérables de la faction aristocratique, il avait
appris aux opposants à se saisir de leurs avantages. Mais quand on en
vint à d'autres armes pour soutenir les prétentions réciproques, surtout
quand le peuple parut s'émouvoir pour prendre sa part dans une querelle
où le sang allait couler, d'autres hommes, d'autres conducteurs vinrent
s'emparer de l'influence qui devait désormais agiter toutes ces masses.
Thomas Carbone, alors sénateur, né dans l'obscurité et sans fortune,
avait été admis à la noblesse par le patronage d'un Spinola. Il n'en
était pas moins devenu l'irréconciliable adversaire des anciens nobles.
Républicain fanatique, l'austérité de sa vie, la pauvreté volontaire dont
il se faisait gloire, la rudesse farouche qui lui valait une réputation
populaire de haute probité et qui le faisait comparer à Caton,
l'accréditaient dans son parti et dans le peuple.
Barthélemy Coronato partageait ce crédit et en usait avec des formes
différentes. Celui-ci noble de Saint-Pierre, allié par sa mère aux
grandes familles de Saint-Luc, voyait au delà de la querelle des deux
portiques. Il s'appuyait sur le peuple, il cherchait avec adresse à s'en
établir le tribun, à s'emparer de l'opinion, des volontés, et enfin des
forces populaires. Tandis qu'il paraissait occupé de l'intérêt de son
parti, son but secret était de ne travailler que pour lui-même.
(1575) Toutes les démarches du peuple dans cette occasion passèrent pour
inspirées par Coronato. La première fut la présentation au sénat d'une
pétition violente par laquelle les plébéiens requéraient que le livre
d'or leur fût ouvert pour de nombreuses inscriptions à la noblesse. Ces
pétitionnaires ne se doutaient pas qu'en leur suggérant cette prétention,
on ne voulait qu'exciter du trouble et nullement complaire à leur
ambition. On comptait intimider le sénat: cependant il donna l'ordre de
poursuivre ces solliciteurs factieux; on fit disparaître l'original de
la requête qui était par trop insolente; mais en d'autres termes la
demande fut réitérée et reparut très-fréquemment. Tel était donc l'état
apparent du pays: les anciens nobles voulaient consolider leurs
prérogatives; ils voulaient du moins prendre des garanties pour n'avoir
plus à craindre de perdre cette moitié des charges qu'ils possédaient et
qu'on semblait prêt à leur ravir. Les nouveaux nobles voulaient la
révocation du garibetto qui leur ôtait l'influence du nombre. Les
populaires voulaient être nobles à leur tour. Ainsi les questions étaient
posées pour le moment, et elles n'embrassaient pas encore tous les
intérêts en mouvement.
L'alliance des populaires avec le portique de Saint-Pierre avait ses
difficultés. Là aussi étaient les fiertés et les dédains, et l'union à
peine établie pensa se rompre. Les nobles de Saint-Luc bien avertis
intriguèrent pour profiter de cette disposition; ils se hasardèrent à
faire espérer leur appui pour l'inscription de trois cents nouveaux
nobles; mais ils ne tinrent pas parole. Les populaires, certains de ne
rien obtenir par cette voie, resserrèrent leurs liens avec le portique
Saint-Pierre, et des démonstrations turbulentes ne tardèrent pas à
signaler cette coalition.
L'arme de la religion, si puissante à Gênes, fut elle-même maniée par
l'esprit de parti. On célèbre de fréquentes messes en faveur de la
liberté. Les nobles de Saint-Pierre et les populaires de tous les rangs
s'y donnent rendez-vous, s'embrassent devant l'autel en jurant la
fraternité, l'égalité, la défense des lois, et le renversement des
illégalités de 15473. Quant à la diffamation et à la calomnie, ce sont
des moyens propres aux factieux de tous les temps. Gênes ne manqua pas de
pamphlets outrageants. La bassesse des nouveaux nobles, leurs boutiques
encore ouvertes, leur proche parenté avec des sbires, avec des
serviteurs, avec les plus ignobles journaliers, sont la matière d'un
dialogue où chacun est appelé par son nom et traîné dans la boue. Un
autre dialogue opposé au premier dévoile à son tour l'origine non moins
vile de ces prétendus anciens nobles intrus dans les familles antiques
dont ils avaient usurpé les noms, ou rejetons indignes de ces arbres
glorieux. On les nomme aussi pour les qualifier d'usuriers, de
banqueroutiers, d'assassins, de pirates, de fils d'esclaves. Eux aussi se
sont faits garçons de boutique, petits marchands, et l'on cite un Doria
qui, vendant en place publique du poisson salé, répondait de la bonne
qualité de sa denrée sur sa foi de gentilhomme. Ces libelles4
appartenaient-ils bien aux deux partis? Ne seraient-ce pas des ennemis
communs qui, sous ce double masque et dans un intérêt tout démocratique,
couvraient de la même fange la nouvelle noblesse et l'ancienne? On ne
peut le savoir à ces heures, mais c'est dans ce dernier sens que dans une
époque moderne de révolution on a reproduit ce tissu d'anciennes
infamies.
Ces semences portèrent leur fruit: un premier soulèvement fut provoqué
par le bruit répandu à dessein, que les nobles de Saint-Luc ont appelé
des forces étrangères et veulent leur livrer Gênes. Le peuple pour s'y
opposer reste armé pendant trois jours. Cependant il n'y a pas de grands
désordres. Des cris de vivent le peuple et la liberté sont essayés sans
succès dans les quartiers populaires et ne trouvent personne pour y
répondre.
Jean-André Doria demande au sénat de prendre des mesures pour garantir la
tranquillité. L'ambassadeur d'Espagne vient appuyer cette demande. Le
sénat fait de vaines proclamations. Doria s'adresse aux syndics des
professions populaires. Il s'efforce de faire comprendre aux artisans que
la querelle des deux portiques leur est étrangère, il leur demande d'être
neutres et n'obtient rien. Il provoque des conférences entre les
commissaires des deux noblesses: il propose de mettre les différends en
arbitrage devant le pape, l'empereur et le roi d'Espagne. Les nobles de
Saint-Pierre lui répondent qu'ils ne reconnaissent d'autres juges que les
conseils de la république prononçant à la majorité des suffrages. Il veut
entamer des négociations sur le fond des questions; on lui demande pour
préliminaire la suppression immédiate de la loi du garibetto. Rien ne put
se concilier dans ces réunions, et l'on en revint aux remèdes extrêmes.
Doria fait venir des hommes du dehors sous prétexte de compléter
l'armement de ses galères. Aussitôt Coronato donne le signal aux chefs
populaires: le peuple est en mouvement, il est armé, il s'empare des
portes, des barrières, de l'artillerie; il se trouve organisé
militairement et il procède avec ordre sans pillage et presque sans
tumulte. Un commissaire au nom du portique de Saint-Pierre dans la vallée
de la Polcevera met sur pied les habitants; il ferme la voie aux secours
qui pourraient venir de l'étranger, et se livre aux violences contre ceux
du parti opposé qu'il rencontre.
Cet état singulier dura plusieurs semaines. Le gouvernement existait,
mais ce n'était plus qu'une ombre. Le sénat, sans pouvoir, était divisé
et ne pouvait rien résoudre.
Quand on le jugea suffisamment intimidé par cet appareil, un nouveau
signal fut donné; à un jour convenu tout se trouva sur pied dans les
quartiers de la ville et une foule menaçante escorta des députés du
peuple jusqu'à la porte du sénat. Introduits, ces députés demandèrent
d'un ton qui n'admettait ni refus ni ajournement la révocation de la loi
de 1547 (du garibetto), et l'ouverture du livre d'or pour recevoir
l'inscription à la noblesse d'un nombre suffisant de bons citoyens.
Les sénateurs, au bruit et à l'approche de cette députation, avaient
réclamé l'assistance de plusieurs nobles influents; mais, quelque
nombreuse que fût l'assemblée, le silence de la stupeur ferma longtemps
la bouche à tous ses membres.
Un seul le rompit; aussi indigné de la lâcheté de ses collègues que de la
témérité qu'elle encourageait, Jean-Baptiste Lercaro éleva la voix:
c'était cet ancien doge qui avait été privé de la toge de procurateur
perpétuel par une indigne tracasserie dont les suites furent si cruelles.
Il dit que, puisque tel était l'état de désordre et d'anarchie où la
patrie était tombée par la faute et par la discorde de ses gardiens;
puisque ceux qui devaient maintenir les lois en abandonnaient la défense
plutôt que de s'unir en abjurant leurs futiles rivalités, il proposait
que le sénat, les magistrats, les nobles se démissent à l'instant de
leurs fonctions et se reconnussent incapables d'en exercer aucune à
l'avenir; que le gouvernement entier fût résigné au peuple, en lui
laissant le soin d'en mieux user que ceux qui l'avaient laissé perdre.
Cette allocation amère produisait des impressions diverses et profondes;
elle réveillait les uns; les plus craintifs auraient accepté le parti qui
leur était ironiquement conseillé; les députés du peuple cherchaient
leur réponse, elle leur fut à l'instant suggérée par Coronato qui d'un
lieu voisin conduisait les mouvements et surveillait les orateurs qu'il
avait envoyés au sénat. Inspirés par lui, ils répondirent arec une
artificieuse modestie que le peuple n'acceptait point une telle
renonciation, qu'il ne prétendait en rien au gouvernement, qu'il était
satisfait de la constitution de 1528 et qu'il n'en voulait que le
maintien, en exigeant seulement, selon son droit, qu'elle fût purgée des
innovations illégales qui avaient été introduites en 1547.
Cette réponse rendit au sénat toute sa faiblesse, en le ramenant à la
dure nécessité de détruire lui-même une loi que les uns se sentaient
intéressés à défendre et que tous se savaient en conscience obligés à
conserver. Les quatre sénateurs de Saint-Luc protestèrent inutilement
contre la violence et la nullité du vote imposé; la loi de 1547 (le
garibetto) fut déclarée abolie, et à l'instant le décret de cette
abrogation fut publié avec appareil.
Mais le peuple, dont le nom avait gagné cette bataille, demanda si
c'était là tout le succès et ce qu'on avait fait pour lui. Les aspirants
à la noblesse tenus en suspens, les petits bourgeois jaloux des nobles et
de ceux qui prétendaient le devenir, l'artisan jaloux du marchand, le
pauvre envieux du riche, quinze mille ouvriers en soieries qui accusaient
les manufacturiers de leur faire tort et qui demandaient à grands cris
une augmentation de leurs salaires, ceux qui avec plus ou moins de
désintéressement, s'il y avait quelqu'un de désintéressé, rappelaient les
droits de la liberté abandonnée à la noblesse; tous s'écrièrent que la
suppression du garibetto ne profitait qu'aux nobles de Saint-Pierre et
qu'il fallait retourner au sénat. Les menaces suivant de près le murmure,
une courte négociation détermina des concessions nouvelles, et il y en
eut pour tout le monde. Le sénat déclara que trois cents nouveaux nobles
seraient inscrits, que la gabelle du vin était abolie au profit du
peuple, et que le prix de la main-d'oeuvre sur les tissus de soie serait
augmenté.
Alors seulement la joie populaire éclata. La querelle parut finie, on
posa les armes, on rouvrit les portes de la ville qu'une défiance
menaçante avait fermées. Le portique de Saint-Pierre se fit un mérite des
résolutions arrachées au sénat. Il s'acquit en particulier de nouveaux
droits au dévouement des ouvriers qui obtenaient l'augmentation de leurs
salaires aux dépens de leurs marchands. Mais cette popularité ne profita
à personne autant qu'à l'ambitieux Coronato. Il eut l'art de se faire
reconnaître pour l'intermédiaire le plus sûr, le plus nécessaire entre
son parti et le peuple. On obtint du sénat de l'argent afin d'indemniser
cette populace qui avait abandonné ses travaux pour venir dicter la loi
au gouvernement; et Coronato fut le dispensateur de cette secrète
largesse. Il fut en même temps nommé commissaire pour recevoir les
demandes de ceux qui prétendaient entrer dans le nombre des trois cents
nobles futurs. Ces deux emplois lui donnèrent une influence nouvelle et
prodigieuse. Encore, après avoir attiré à lui tous ceux qui voulaient
être nobles, eut-il le soin de les jouer, en sorte que cette promotion
toujours exigée et toujours annoncée n'arriva jamais.
Le parti de Saint-Pierre répugnait en secret à l'invasion de nouveaux
anoblis. Tout ce que la politique lui avait fait exiger pour ses alliés
plébéiens maintenant lui était onéreux, et il voyait avec effroi son
propre pouvoir prêt à être absorbé ou brisé par celui que le peuple
s'accoutumait à reprendre. Assuré de la majorité dans le gouvernement de
la noblesse, si les anciens nobles avaient voulu adhérer à la suppression
du garibetto, on aurait volontiers contracté avec ceux-ci une nouvelle et
étroite alliance pour soutenir l'union de 1528 contre les tentatives
populaires. Mais dans le portique Saint-Luc on nourrissait des sentiments
bien opposés. On n'y voulait pas distinguer entre les adversaires, peuple
ou anoblis factieux; quand, pour contenir les entreprises de ces
derniers, on n'aurait plus le frein du statut du vieux Doria, la position
dans le gouvernement ne serait pas tenable. Loin donc de reconnaître la
fatale abrogation pour légitimement consommée, il était temps de se
dérober d'une ville où la force faisait et défaisait les lois. Aussi dès
que les issues avaient été libres après la prise d'armes, on avait vu les
principaux nobles quitter leurs palais et, enlevant leurs meubles les
plus précieux, se réfugier avec leurs familles dans leurs maisons de
campagne. Bientôt de tout le parti il ne resta plus dans Gênes que
quelques hommes plus modérés, et les sénateurs et les magistrats à qui
leur serment ou leur politique ne permit pas d'abandonner leurs
fonctions.
Cette émigration contrariait le parti de Saint-Pierre en plusieurs
façons. Elle le laissait sans contrepoids en face de la faction
démocratique, elle fournissait un prétexte de plus aux turbulents du
peuple qu'elle irritait. Surtout elle présageait la guerre civile, et il
n'était pas douteux que ces exilés volontaires n'implorassent et
n'obtinssent l'appui des forces espagnoles par l'entremise de Jean-André
Doria. On essaya de les ramener. Des commissaires pacificateurs envoyés
vers eux allèrent au nom du gouvernement les inviter à reprendre leur
place dans la république, et secrètement, au nom du portique de Saint-
Pierre, leur offrir une conciliation; mais cette tentative échoua: il
était un point sur lequel on ne pouvait s'entendre: le garibetto était,
suivant les uns, abrogé, suivant les autres subsistant, et ils faisaient
de son maintien la condition nécessaire et absolue de tout rapprochement.
On se sépara, et dès ce moment l'intervention des étrangers fut
sollicitée par les nobles de Saint-Luc.
La cour de Rome s'y empressa la première. Le pape savait que plusieurs
fois dans le cours de la querelle on avait proposé de soumettre les
différends à l'arbitrage des puissances amies, et il aurait été flatté,
en se hâtant, de se faire accepter pour médiateur suprême et pour juge
unique. Le cardinal Morone5 se présenta à Gênes sous le titre de légat,
avec les doubles prétentions d'un négociateur imposant et d'un envoyé du
père commun des fidèles, chargé de ranger sous sa houlette un troupeau
soumis, mais prêt à s'égarer dans les voies de la discorde. Il recourut
d'abord aux prestiges de ce dernier caractère. Il ordonna des prières
publiques, des processions solennelles. Mais il éprouva que le siècle
était devenu mauvais et que l'obéissance était bien moins implicite que
dans les anciens temps. Les nobles de Saint-Pierre l'avaient reçu avec
défiance, le peuple même avec assez de froideur; la première procession
qu'il dirigea fut tout à coup troublée par une rumeur fortuite ou
suscitée, qui fit tirer les épées de toutes parts et produisit une
terreur panique. Le cardinal ne jugea pas à propos de répéter ses pieux
appels à la multitude, et reconnut qu'il n'arrangerait pas les affaires
temporelles avec des croix et des bénédictions. Il se mit à négocier et à
intriguer de son mieux.
Les armes que le peuple avait conservées lui semblaient l'obstacle le
plus pressant à écarter. Il proposa d'abord aux nobles de Saint-Pierre
d'obtenir le désarmement complet, à condition qu'en échange la
suppression de la gabelle du vin demandée en faveur des classes pauvres
serait ratifiée par les nobles de Saint-Luc. Mais il échoua en tous sens:
ceux de Saint-Pierre n'auraient pas eu ce crédit sur la multitude et
n'auraient pas consenti à se priver de l'assistance qu'ils pouvaient en
tirer; les nobles de Saint-Luc ne voulaient ratifier aucun des actes qui
avaient accompagné l'abrogation du garibetto.
Le légat proposa ensuite le compromis entre les deux portiques. Mais le
parti de Saint-Pierre était trop fort pour s'en remettre à des juges
étrangers. Le temps n'était pas venu de subir cette loi de la nécessité.
Morone n'en caressa pas moins ce parti qui dominait dans Gênes, que la
masse paraissait appuyer. Il se figurait que s'il pouvait le gagner, il
lui serait facile de fournir aux émigrés de Saint-Luc des explications
satisfaisantes de son apparente partialité et de les convaincre par de
solides gages de son dévouement à leurs intérêts. Cette souplesse lui
donna d'abord un crédit considérable dans la ville. Le temps de nommer à
certaines magistratures étant arrivé, le sénat mi-parti, comme l'on sait,
de nobles des deux portiques se divisa sur l'ordre à tenir dans ces
nominations. Les sénateurs de Saint-Luc prétendaient qu'elle devait se
faire encore suivant la loi du garibetto, puisque sa révocation était
contestée; les sénateurs de l'autre parti soutenaient que l'abrogation
étant légale, il fallait procéder en conséquence. Après de longs
dissentiments le sénat fut induit à s'en remettre à la décision du
cardinal, et il prononça suivant l'avis de ceux de Saint-Pierre et contre
le garibetto.
Ainsi, par des décisions complaisantes cet étranger achetait l'ombre et
presque la réalité du pouvoir dans les affaires de la république. Le
public commençait à s'y accoutumer; le peuple lui portait ses voeux
souvent discordants, car les uns voulaient qu'on lui demandât de procurer
l'érection d'un troisième portique, le portique du peuple; ceux qui se
flattaient d'avoir part aux trois cents anoblissements écartaient cette
prétention comme trop ambitieuse et réclamaient seulement l'exécution des
décrets obtenus pour l'ouverture du livre d'or et pour l'abolition des
gabelles. Le légat accueillait tout et caressait ce peuple déjà si excité
et quelquefois si menaçant. Enfin de tous ces éléments naquit un nouvel
éclat auquel contribua peut-être le mécontentement des émigrés contre les
complaisances du légat; car, cessant de compter sur lui, tandis qu'ils
adoptaient une marche décidée et hostile, leurs émissaires, leurs
dépendants populaires laissés dans la ville se mêlaient à la populace et
l'excitaient dans ses mouvements déréglés, afin d'accroître les embarras
du parti dominant. De prétendus députés, suivis d'une foule ameutée, se
présentèrent au légat pour lui déclarer que le peuple ne savait ce
qu'étaient ces lois de 1528 et de 1547 pour le choix desquelles les
nobles oppresseurs disputaient entre eux au détriment du repos public. Le
peuple les dédaignait également; il voulait la liberté, la paix, et
l'abrogation absolue, immédiate, de tous les impôts qui pesaient sur sa
subsistance. Le cardinal écouta ces hardiesses, combla la députation
d'éloges et de témoignages de la plus vive sympathie pour le bien-être du
peuple et pour tous les voeux qu'il lui faisait exprimer. Enhardis par ces
assurances, ce qu'ils avaient déclaré au cardinal, les députés osèrent le
signifier au doge; ici l'accueil fut différent. Le sénat reconnut qu'on
ne pouvait laisser passer dans l'impunité une démarche qui impliquait une
protestation contre la constitution de l'État, des menaces et une
provocation anarchique; on ordonna que les porteurs de la pétition et
ses auteurs principaux seraient arrêtés et livrés à la justice. Pour que
l'exécution de cet ordre ne causât pas un soulèvement, on eut recours à
une lâche duplicité. On répandit le bruit que ces hommes qui parlaient
ainsi pour le peuple étaient non-seulement envoyés secrètement par les
émigrés de Saint-Luc, mais qu'ils s'étaient engagés à assassiner les
sénateurs et à bouleverser l'État. Cette erreur une fois accueillie,
l'emprisonnement, les procédures criminelles n'éprouvèrent aucune
résistance. Coronato et ses amis s'emparèrent de cet incident tout à la
fois pour intimider le peuple et pour opprimer leurs adversaires de la
noblesse. L'inflexible Carbone présida au nom du sénat à la procédure,
aux tortures par lesquelles on tira de ces malheureux toutes les
dénonciations qu'on voulut. Quatre nobles émigrés furent déclarés
coupables de lèse-majesté pour avoir suscité les imprudents
pétitionnaires; la sentence fut immédiatement exécutée contre leurs
biens, mesure violente qui les obligea de recourir au légat; il voulut
en effet s'opposer à cette dilapidation, mais on n'écouta pas ses
remontrances. Il fit venir un bref du pape qui requérait le sénat de
surseoir; le sénat répondit sèchement au saint-père que le temps était
venu où la sûreté de l'État exigeait que justice se fît sans acception de
personne.
Dans le trouble de cette querelle, les sénateurs de Saint-Luc,
entièrement découragés, donnèrent leur démission et allèrent rejoindre
leurs amis hors de la ville. Les nobles de Saint-Pierre nommèrent des
suppléants à la place de ceux qui s'étaient retirés et devinrent seuls
maîtres du gouvernement. Ils continuèrent à ménager l'alliance et tout à
la fois la soumission du peuple, contenant la populace de leur mieux et
éludant l'inscription promise, objet des voeux des principaux.
CHAPITRE V.
J.-A. Doria fait la guerre civile. - Intervention des puissances. -
Compromis.
(1575) Au dehors tout prenait l'aspect de la guerre civile. Les émigrés
avaient demandé à la cour de Madrid de permettre à Jean-André Doria
d'employer pour les intérêts du parti les galères et les forces
espagnoles qui lui étaient confiées. En attendant la réponse, on crut
devoir essayer de se faire livrer la citadelle de Savone pour en faire la
place d'armes de la faction. Cette entreprise fut manquée, mais Final
devint le rendez-vous et le quartier général des nobles de Saint-Luc. Une
organisation régulière y fut établie. Des subventions pécuniaires furent
réglées et des armes préparées.
Philippe II n'avait jamais perdu l'espérance de confondre Gênes dans ses
possessions d'Italie. L'occasion présente lui parut favorable: mais pour
y parvenir il se méfiait de Doria; et son projet actuel était de
convertir la Ligurie en seigneurie, que sous sa suzeraineté il aurait
donnée à don Juan d'Autriche1. Au lieu donc de prêter au parti les
galères de Doria, il envoya sur la côte une forte escadre sous les ordres
de don Juan. Jean-André, le ministre d'Espagne à Gênes et le gouverneur
de Milan vinrent conférer à bord avec le prince. Des députés du sénat se
présentèrent aussi pour lui rendre hommage et l'inviter à ne pas priver
Gênes de sa visite, mais pour lui déclarer toutefois que la république ne
pourrait admettre dans son port plus de quatre vaisseaux à la fois. Cette
restriction fut mal reçue, et il ne fut pas difficile aux hommes qui
entouraient don Juan de lui persuader qu'il n'y avait rien à attendre par
les voies de la négociation de gens si défiants et si ennemis du roi
d'Espagne. On résolut donc d'employer la force contre ce gouvernement
réputé usurpateur. Mais don Juan, autorisé à agir, avait ordre de faire
la guerre et les conquêtes au nom de son maître. Les émigrés voulaient
que les hostilités fussent faites sous leur drapeau, en leur nom, et que
les forces espagnoles ne fussent qu'auxiliaires. Ils n'entendaient
sacrifier ni pour leur patrie son indépendance si chère à tous les coeurs
génois, ni pour eux-mêmes leur dignité de chefs d'une république libre.
On ne put s'entendre sur ce point; des ordres furent demandés en Espagne.
Don Juan partit avec son escadre, et la guerre fut ajournée.
Des ambassadeurs de l'empereur arrivèrent à leur tour, et vinrent
recommander la voie du jugement arbitral. Le duc de Gandie était aussi
venu comme ambassadeur extraordinaire du roi d'Espagne. Enfin on vit
paraître Birague, envoyé de Henri III. Dans quelque affreux embarras que
la France fût alors plongée, la cour avait cru de son honneur de prendre
part à une affaire qui attirait l'attention des autres puissances. La
France était d'ailleurs dans un de ces moments de trêve qui suspendaient
parfois la guerre civile. Son gouvernement, qui ne pouvait se faire
illusion sur la courte durée d'une telle paix, ne voyait qu'une guerre
étrangère qui pût détourner au loin les ambitions rivales qui désolaient
le royaume, et qui employât tous ces bras qu'on ne pouvait désarmer. Le
roi de Navarre, notre Henri IV, qui languissait alors suspect et presque
prisonnier à la cour de Henri III, confiait à un ambassadeur vénitien
qu'il avait eu dessein de se jeter dans Gênes avec la foule de
volontaires qui n'aurait pas manqué de le suivre. Son espérance secrète
était, après avoir secouru la république et bravé les Espagnols, d'aller
revendiquer sur eux son royaume de Navarre2. La France n'aurait été ni
responsable ni compromise par cette expédition; mais on s'était bien
gardé de laisser au prince la liberté d'exécuter ce projet3. Henri III
envoya donc Birague à Gênes. Il venait offrir médiation pour la paix,
secours pour la guerre; et déjà secrètement la France expédiait par la
Provence et par le marquisat de Saluces des munitions et des vivres4.
L'envoyé fut bien accueilli du peuple et des nobles de Saint-Pierre.
Coronato s'adonna particulièrement à lui.
Le crédit que Birague paraissait prendre excita une vive jalousie chez
les Espagnols. Ils sentirent que ce n'était pas le temps d'entreprendre
l'acquisition de Gênes, mais qu'il fallait se borner à y maintenir
l'influence espagnole, à exclure celle de la France; et, pour amener la
nécessité de l'arbitrage qu'ils entendaient bien diriger à leur gré,
Jean-André fut enfin autorisé à disposer sous son propre nom des forces
qui lui étaient soumises: des troupes allemandes qui étaient au service
de Philippe furent licenciées en apparence pour passer à la solde des
nobles de Saint-Luc. Le drapeau génois dont ces nobles se prétendaient
les plus légitimes gardiens, remplaça sur les galères l'étendard
d'Espagne. Avec ces moyens Doria ouvrit les opérations militaires; il
prit plusieurs positions sur le littoral et dans l'intérieur du pays.
C'étaient là des ressources imposantes, mais coûteuses, que le parti
n'aurait pu entretenir que peu de mois, si les nobles de Saint-Pierre,
disposant de Gênes et du gouvernement, avaient su ou pu se mettre en
campagne. Les populations étaient pour eux; sans avoir une seule
garnison salariée, le peuple de chaque bourg se gardait lui-même. Aucun
ne se donna volontairement à l'ennemi, et les plus faibles attendirent
pour se rendre de voir pointer l'artillerie; mais au dedans rien n'était
préparé. La ville n'avait de troupes réglées que six cents Allemands et
autant d'Italiens. On demanda quelques compagnies en Corse. On expédia
pour lever trois ou quatre mille fantassins étrangers; on ne put les
rassembler. Une belle artillerie prêtée à Charles V pour l'expédition de
la Goulette s'y était perdue. Doria, assiégeant Novi avec quinze cents
Allemands, mille Italiens et cent cinquante chevaux, ce n'était pas là
une force insurmontable, et l'on amena bien pour les combattre près de
dix mille hommes ramassés à Gênes tumultuairement. Mais une charge de
vingt-cinq cavaliers jeta sur cette multitude une terreur panique. Elle
se dispersa; et quoiqu'elle ne fût poursuivie que par deux cents
Allemands, les fuyards vinrent porter leur effroi jusque dans Gênes. En
un mot, quelques efforts que l'on tentât pour la cause populaire, la
déception et Coronato les paralysèrent.
Le légat et les ambassadeurs des puissances étaient dans la ville et
pressaient le sénat ou le portique de Saint-Pierre (c'était alors une
même chose) de consentir à un compromis, mais l'on hésitait. On gagnait
ou plutôt on perdait du temps. Le sénat déclara qu'il entendait que,
puisque le roi de France avait montré tant de soins pour la paix de la
république, un ambassadeur français concourût au jugement. Les
représentants de Philippe ne voulaient pas admettre cette intervention,
mais ils laissèrent parler les commissaires de Saint-Luc; ceux-ci
récusèrent la France comme malveillante, comme nourrissant les anciennes
prétentions de sa souveraineté passée. Le parti de Saint-Pierre insistait;
et il ne se serait pas désisté, si Doria, ayant continué ses progrès
hostiles, n'eût donné de pressantes alarmes. Après la déroute honteuse de
Novi, l'occupation de cette ville par ses troupes ébranla les
résolutions. La France d'ailleurs, à cette époque n'était plus en état de
donner une assistance suffisante au parti qu'elle eût voulu protéger.
Cependant le sénat, toujours cauteleux, en donnant son adhésion au
compromis, mit tant de restrictions que proprement son consentement était
illusoire. Le légat y fut pourtant trompé. Le cardinal Morone fit éclater
sa joie comme s'il avait remporté une grande victoire et accompli l'oeuvre
de sa légation. Il entonna un Te Deum solennel; le canon tira comme si la
paix était faite, tandis que le décret apporté à Final y fut sur-le-champ
compris et n'excita que la dérision. On pressa donc les progrès de la
guerre. Le légat, un peu honteux de sa méprise, revint à la charge et
réclama un consentement plus sincère et plus efficace. Le sénat demanda à
son tour que les hostilités fussent suspendues; Doria s'y refusa. Le
public de Gênes s'en indigna et mit enfin de la vigueur et de l'ensemble
dans les préparatifs d'une sérieuse défense. Les nobles de Saint-Pierre
profitèrent de cet élan. Une commission de guerre fut nommée avec
d'amples pouvoirs. Coronato ne manqua pas de s'y faire élire; il en fut
le président, et là, profitant de l'enthousiasme civique, il sut encore
augmenter sa popularité; par ce moyen, le champ des mesures arbitraires
lui fut ouvert; il se rendit comme indépendant de ses collègues; il les
appelait chez lui et voulait les astreindre à ses volontés absolues. Un
seul, Christophe de Fornari, homme de coeur et excellent citoyen,
entreprit de lui résister. Coronato le dénonça au peuple comme vendu à
l'Espagne, et fit révoquer la nomination de ce contradicteur importun. On
répandit dans le public l'idée qu'il serait nécessaire de choisir un
dictateur, et le nom de Coronato était prononcé. L'autorité fut obligée
d'employer la menace et même la force contre les agents de cette
intrigue. Les propriétaires furent mis sous les armes pour imposer à
l'aveugle populace. Avec ces inquiétudes au dedans, avec les pertes qu'on
faisait chaque jour au dehors, les deux collèges durent céder; ils
consentirent à un compromis pur et simple et s'en remirent de toutes
choses aux arbitres.
Mais Doria, fier de ses succès, les poussait sans s'arrêter, et vainement
après le consentement du sénat les ambassadeurs lui demandèrent un
armistice. Il répondit que les nobles de Saint-Luc opprimés avaient
besoin de tenir en leurs mains des gages de la bonne foi de leurs
adversaires et qu'il ne suspendrait point ses opérations que la place de
Savone ne lui eût été cédée.
Ces conquêtes consommées ou prétendues par un homme qui, pour être chef
de parti en Ligurie, n'en était pas moins un des généraux de Philippe II,
ces occupations de territoire par des forces espagnoles et allemandes
étaient étrangement suspectes à toutes les puissances de l'Italie, et de
toute part on intervenait pour que Doria cessât de mettre obstacle à la
conclusion de cette querelle déplorable. Les nobles de Saint-Luc eurent
bientôt eux-mêmes un motif imprévu de désirer la fin d'une guerre
dispendieuse et le retour de la paix avec la liberté de revenir aux soins
de leurs affaires domestiques. Tous, créanciers du roi d'Espagne, ils
avaient la partie la plus disponible de leurs richesses engagée dans les
finances et dans les emprunts de Philippe II. Mais le souverain des
Espagnes, le possesseur des deux Indes était un riche malaisé, un
débiteur de mauvaise foi et aux expédients. Il prit alors un parti, le
plus décisif de tous; il fit banqueroute aux Génois: le payement de ce
qu'il leur devait fut suspendu: l'argent qui arrivait d'Amérique fut
distrait pour d'autres emplois5. Ce coup inattendu rendit fort pénibles
aux émigrés les sacrifices qu'ils faisaient pour leur cause et les
séquestres dont leurs biens étaient frappés à Gênes.
Suivant quelques politiques, le roi d'Espagne avait voulu mettre les
nobles hors d'état de continuer la guerre par eux-mêmes et les réduire à
remettre eux et Gênes à sa direction. Mais cet incident, en rendant
impossible de continuer la campagne, ne fit que hâter l'accommodement.
Cependant la transaction pensa se rompre sur une prétention non des
parties, mais des arbitres, et si indiscrète qu'elle justifiait tous les
soupçons. Ils exigeaient que le compromis leur attribuât le commandement
exclusif dans la ville de Gênes, et toute l'autorité de la justice
criminelle jusqu'à la promulgation de leur sentence. Le sénat refusa
(1576). Le peuple, excité par ceux qui ne voulaient point
d'accommodement, d'arbitrage, ni de paix entre les deux noblesses,
s'écria que la demande des ambassadeurs était une tentative pour détruire
l'indépendance génoise. On se porta en foule à la demeure du légat, on y
prodigua les démonstrations les plus insultantes. Les nobles de Final ne
voulurent pas qu'on les crût indifférents pour la liberté de la patrie.
Ils signèrent une protestation contre la condition proposée. Doria
écrivit à Philippe II dans le même esprit en des termes très-énergiques
et il publia sa lettre. Les ambassadeurs durent prendre leur parti sur ce
refus unanimement manifesté par une expression si véhémente. On reprit la
négociation. Le gouvernement eut à résister aux menées de ceux pour qui
tout était occasion de troubler cet accord, mais il y réussit. Le
compromis signé par Doria, par les députés des deux noblesses, fut
solennellement ratifié par le gouvernement.
Par cet acte le légat, les ambassadeurs de l'empereur et du roi d'Espagne
au nom de leurs souverains recevaient l'autorité de donner une nouvelle
constitution et de nouvelles lois à la république. Cette faculté était
concédée pour trois mois, et celle d'interpréter au besoin leurs décrets
devait durer quatre mois au delà. Les parties s'unissaient pour prier les
puissances médiatrices de garantir pendant deux ans l'exécution de ces
lois contre quiconque tenterait d'en empêcher ou d'en troubler
l'accomplissement, sauf toutefois la liberté et l'indépendance de la
république.
Vingt otages de chaque côté au choix des arbitres devaient être mis à la
disposition de ceux-ci pour la sûreté de la convention.
Chaque partie restait en possession des lieux qu'elle occupait, sans
pouvoir ni augmenter ses forces ni commettre aucune hostilité. Les nobles
de Saint-Luc devaient pourvoir entre eux à la solde de leurs troupes sans
que la république se chargeât de cette dépense.
Toutes les communications étaient rouvertes, chacun pouvait rester ou
revenir habiter où bon lui semblerait; seulement ceux qui avaient été
déclarés bannis, ou condamnés comme coupables de lèse-majesté, ne
devaient rentrer dans Gênes ni être déchargés de l'effet des sentences
qu'après la prononciation des arbitres. Le prince Doria pouvait faire
entrer ses galères dans les ports de la république, pourvu qu'elles
n'eussent que leurs équipages ordinaires. Doria lui-même pouvait venir
reprendre dans la ville et dans le gouvernement sa place, ses honneurs et
ses privilèges.
Doria s'abstint d'user de cette faculté. Les galères reprirent l'étendard
d'Espagne et allèrent stationner à Ville-Franche, hors des limites de la
Ligurie. Lui-même se retira dans son fief de Loano pour être à portée de
Casal, où les arbitres allèrent établir leur tribunal.
On a prétendu que Coronato avait cessé de s'opposer ouvertement à la
conclusion de cette grande affaire, gagné par une pension de trois mille
écus que lui accorda secrètement le roi d'Espagne et dont la suppression,
après l'accord consommé, le jeta dans de nouvelles intrigues. Il est
certain qu'il y eut encore des menées pour éluder l'effet du compromis.
Un prédicateur prêchant devant le doge et le sénat ne craignit point d'en
appeler au peuple du consentement qu'ils avaient donné à une paix
indigne. On essaya aussi d'alarmer les otages sur leur sûreté pour les
empêcher de se mettre entre les mains des ambassadeurs. Le sénat remédia
à ses manoeuvres en décrétant une forte peine contre ceux des otages qui
ne seraient pas rendus à Casal au jour indiqué. Aucun n'y manqua, et ils
furent envoyés à Rome, à Milan et à Final pour attendre paisiblement
l'issue de l'arbitrage.
Les opérations du congrès furent longues; il fallut proroger les délais
du compromis. Des députés des deux noblesses se rendirent d'abord auprès
des juges et soumirent leurs défenses; ce qui nous a été conservé est
peu important. Les écrits de Saint-Pierre réclamaient l'égalité fondée
par Doria, et, l'égalité admise, les droits de la majorité. Les avocats
de Saint-Luc revendiquaient en style déclamatoire les prérogatives de
leurs races antiques. Ce n'est pas sur ces raisons que l'on avait à
conclure. Il fallait à la fois un traité de paix et une refonte tout
entière du gouvernement. Tandis que les ambassadeurs y appliquaient leurs
soins, le légat minutieux et irrésolu déférait toutes choses aux
théologiens dont il marchait entouré. Grâce à cette faiblesse de donner
une constitution politique à faire à des casuistes, rien ne se terminait.
Les ambassadeurs s'en lassaient, les parties contendantes plus encore;
ceux de Saint-Luc surtout, car ils avaient à payer la solde de leurs
Allemands pendant ces interminables délais. Un jour le chef de leur
députation (c'était J.-B. Lercari, celui même qui avait proposé au sénat
de résigner le gouvernement au peuple en révolte) aborda David Vaccaro,
doyen de la députation de Saint-Pierre. C'était à la porte du congrès où
les uns et les autres perdaient journellement leur temps à solliciter et
à attendre une décision. Lercari demanda à Vaccaro, hommage sage et de
bonne foi, ce qu'il pensait du rôle avilissant qu'on faisait jouer aux
représentants d'une république libre, se morfondant dans l'antichambre
d'étrangers, venant les supplier de daigner imposer des lois à une patrie
indépendante; de faire, Dieu sait avec quelles lumières, ce que les
enfants de cette patrie feraient bien plus vite, avec bien plus de
connaissance de ce qui convient au pays, que ces juges prétendus.
Expérience faite par tous des maux qu'entraînaient leur discorde et la
guerre civile, il ne fallait travailler que quelques heures avec les
sentiments de la concorde et du patriotisme, la constitution serait faite;
elle serait nationale; on remercierait les arbitres et on se passerait
d'eux.
Vaccaro soupirait en écoutant cette ouverture. Il en sentait la justice
et l'avantage; mais les nobles de Saint-Luc, disait-il, étaient unis et
mus par une seule volonté que des hommes sages pouvaient diriger. A
Gênes, chez les populaires, étaient vingt partis, vingt opinions
discordantes, que la force d'un compromis et de ses garanties réduirait
seule à une commune obéissance. Les députés avaient reçu la défense
d'entendre à aucune proposition; ce qu'ils prendraient sur eux de
traiter serait désavoué et suspect.
Cependant l'impatience des parties et des collègues même du légat firent
parvenir jusqu'au pape des plaintes contre les lenteurs et les ineptes
scrupules de son représentant. Les trois puissances ordonnèrent que
l'affaire finît sans délai. Les deux ambassadeurs s'en emparèrent donc et
la dépêchèrent avec plus de lumières mondaines et moins de pieuses
hésitations.
Un premier décret fut signifié aux deux partis pour faire opérer le
désarmement de leurs forces. Saint-Luc y adhéra promptement, mais
l'exécution fut embarrassante. Les contributions levées par voie de
souscription étaient épuisées et il était dû des soldes arriérées à deux
régiments allemands qui tenaient garnison à Novi et qui ne voulaient pas
en sortir sans avoir été payés. Il fallut créer un magistrat spécial
chargé d'emprunter quatre cent mille écus et de lever pour amortir cette
dette 2 1/2 p. % de taxe sur les biens des souscripteurs qui s'étaient
engagés dans le parti; le gouvernement de la république, de son côté,
avait décrété une imposition d'un pour cent pour les dépenses de la
guerre. Les arbitres décidèrent que la répartition de cet impôt ne
pouvait s'étendre sur les nobles de Saint-Luc; ainsi chaque partie paya
ses dépens.
Dans la ville deux prélats furent envoyés pour demander, en vertu du
décret des ambassadeurs, la liberté des prisonniers, la restitution des
biens confisqués, l'abolition des sentences pénales, le désarmement et
par conséquent la suppression de ce conseil de la guerre qui s'était
maintenu, et d'où Coronato, qui y dominait encore, avait rêvé de parvenir
à la dictature. Ces demandes éprouvèrent quelque résistance et
probablement à cause de la dernière surtout: les mécontente essayèrent
de soulever le peuple. Mais la menace, au nom des hauts garants, de
l'excommunication pontificale, du ban de l'empire et des armes
espagnoles, entraîna à une parfaite soumission. Les préliminaires
pacifiques furent acceptés et accomplis.
CHAPITRE VI.
Sentence arbitrale. - Constitution de 1576.
Le 10 mars 1576, dans l'église de Casal, au milieu d'une cérémonie
religieuse et solennelle, les arbitres firent publier les nouvelles lois
qu'au nom de leurs princes et en vertu des pouvoirs à eux déférés par les
Génois ils donnaient pour constitution à la république, en déclarant
toutefois qu'en un tel acte leurs souverains n'avaient entendu porter
aucune atteinte à la liberté et à l'indépendance de Gênes.
Ces lois rétablissaient la noblesse en un seul corps où tous étaient
égaux; elles abolissaient toute distinction d'anciens et de nouveaux, de
portiques, de couleurs, d'alberghi, d'agrégés. Chacun reprenait son
propre nom et ses armes, à moins que, par un consentement mutuel,
l'agrégé de 1528 ne voulût conserver le nom qu'il avait pris, et que la
famille à qui ce nom appartenait ne s'y opposât pas.
La noblesse était déclarée incompatible avec l'exercice des professions
mécaniques. On ne comptait pas comme telles la manufacture des soieries
ou des lainages, non plus que la banque, le commerce en gros, le
commandement d'un vaisseau marchand ou d'une galère, le notariat,
l'exploitation des gabelles publiques; mais on excluait celui qui
fabriquait de ses mains, le marchand vendant lui-même en boutique, les
préposés mercenaires du fisc; quant aux docteurs en médecine et en droit,
ils participaient à certaines prérogatives de la noblesse.
Le noble qui exerçait un art mécanique perdait la noblesse; quiconque se
présentait pour l'acquérir devait justifier que depuis trois ans il ne
pratiquait aucune de ces professions interdites. Par mesure transitoire,
ceux qui, à la promulgation de la loi, avaient prétendu à la noblesse, et
qui se trouvaient encore attachés à un de ces métiers prohibés, devaient
s'engager à le quitter dans le terme d'un an après leur inscription, et
ils étaient rayés du catalogue des nobles s'ils y manquaient à ce terme,
conformément à la disposition générale d'incapacité.
Avec cette restriction on pourvoyait aux prétentions de ceux qui si
longtemps avaient réclamé l'inscription. Ils avaient six mois pour former
leur demande. Cinq sénateurs tirés au sort procédaient secrètement aux
informations. Ils faisaient leur rapport au petit conseil assemblé avec
les collèges. L'inscription n'était admise qu'en obtenant les deux tiers
des suffrages; et, soit que les conditions d'admissibilité
décourageassent les candidats, soit que le gouvernement reconstitué et
sentant sa force eût peu de voix favorables à donner aux candidats, il
n'y a pas mémoire d'une nombreuse inscription extraordinaire dans cette
circonstance.
Les admissions futures furent réglées sur des conditions analogues; et
d'abord tous les ans, au mois de janvier, les collèges et le petit
conseil décidaient s'il y avait lieu de procéder à l'inscription;
lorsqu'elle était résolue, ce que l'usage n'accordait que tous les sept
ans environ, on ne pouvait admettre que dix nouveaux nobles, sept
habitants de la ville et trois de la province. Tous devaient être sans
tache d'hérésie, de bâtardise, de sédition ou d'autres crimes. Par une
précaution de plus contre les intrusions vulgaires, on régla que le
nouveau noble ne serait admissible au grand conseil que quatre ans après
son inscription, au petit conseil ou dans les magistratures importantes
qu'après six ans, au sénat qu'après dix; il ne pouvait devenir doge
avant quinze ans de noblesse1.
Tous les nobles furent inscrits sur un livre dont on régla la forme et
dont on rendit la falsification impossible. Aussi prit-on le soin de dire
qu'il serait relié: connu sous le nom du livre d'or, il est appelé dans
la loi liber civilitatis, comme s'il n'y avait de citoyens que ceux qui
étaient inscrits. Quant aux autres non inscrits, on leur fit cependant
une part; outre la possibilité de devenir nobles, on leur réserva les
offices des greffiers, des chancelleries, les recettes des
administrations financières, quelques commandements militaires peu
importants, de quelques emplois de judicature hors de la ville. Le
secrétaire d'État devenait noble de droit au sortir de sa charge. Enfin
il devait y avoir un plébéien dans chacune de certaines magistratures
occupées de l'administration, comme de la santé publique, etc.
Les institutions générales ne furent pas changées, mais modifiées. On
disait encore que le grand conseil représentait le prince et la
république. On prenait dans son sein le petit conseil chargé de la
conduite des affaires. Les deux collèges des sénateurs et des
procurateurs réunis étaient le pouvoir exécutif et les présidents des
conseils. Le doge était le grand magistrat et le représentant de la
dignité de l'État. Le sénat avait toujours l'attribution judiciaire
supérieure, et le collège des procurateurs était la chambre aux deniers.
Les doges sortis de charge devenaient, comme par le passé, procurateurs
perpétuels après l'épreuve du syndicat, et c'est à cette occasion qu'à
l'insinuation de J.-B. Lercaro et en souvenir de l'injustice qu'on lui
avait faite, on établit le droit d'appel au consiglietto des sentences
des suprêmes syndicateurs.
Le grand conseil fut maintenu dans le droit éminent de faire les lois de
finance, car (on le répétera à cette occasion) dans ce conseil était
censée résider la république; bien entendu toutefois qu'on n'y
délibérerait que sur les projets élaborés dans les deux collèges et dans
le petit conseil.
La sanction du grand conseil fut aussi réservée pour l'avenir à
l'abrogation ou à l'amendement de toute loi existante. Il en décidait à
la majorité simple; mais la proposition d'un tel changement ne pouvait
lui être portée qu'avec l'assentiment successif des collèges et du
consiglietto, à la majorité des quatre cinquièmes des voix de chacun de
ces deux corps.
Toute autre loi se faisait sans le concours du grand conseil, dans les
collèges et le consiglietto, à la majorité des deux tiers des suffrages;
on y décidait de la paix, de la guerre et des alliances, à la majorité
des quatre cinquièmes.
Dans tous ces conseils, comme dans les réunions électorales, des
précautions étaient prises pour que les délibérations fussent amenées à
une conclusion nécessaire, en dépit de l'égalité fortuite des suffrages
ou de l'insuffisance persistante des majorités: on y pourvoyait par des
adjonctions ou par des exclusions déterminées par le sort, et l'on
n'était pas exposé à cette inaction d'un sénat mi-parti qui avait été
nuisible.
Un soin particulier était donné aux formes électorales. Dans le système
de 1528 on avait affecté d'accorder au sort beaucoup d'influence. Mais
cette concession faite à l'égalité légale de tous les nobles avait été
faussée par la répartition des électeurs entre les vingt-huit alberghi et
des élus entre les deux portiques. Le garibetto de 1547 était un essai
malheureux pour défendre la minorité contre les doubles avantages de la
majorité dans les chances du sort et dans le nombre des votes. Maintenant
avec une masse plus homogène, on pouvait se livrer à de meilleures
combinaisons.
A la fin de chaque année le petit conseil assemblé choisissait au
scrutin, et, sur une liste où chaque membre avait pu faire inscrire le
nom d'un candidat, trente électeurs chargés de nommer le grand et le
petit conseil pour l'année suivante. Sur les quatre cents membres à
désigner, soixante pouvaient être pris à vingt-deux ans; vingt-cinq ans
était l'âge exigé pour les autres.
Les mêmes électeurs nommaient ensuite entre les membres du grand conseil
les cent du consiglietto. La moitié de ceux-ci devait avoir trente ans au
moins; l'autre moitié pouvait être admise à vingt-sept ans.
Aucune loi ne disait que les nobles engagés dans l'Église ou dans les
ordres chevaleresques religieux seraient exclus des conseils, mais telle
était la règle tacitement reçue. Ces noms passaient avec tous ceux de la
noblesse sous les yeux des électeurs, mais le scrutin les repoussait.
Les deux conseils devaient être entièrement renouvelés tous les ans, et
les membres sortis n'y devaient rentrer qu'après un an d'intervalle;
mais nous verrons plus tard que cette clause devint impossible à
maintenir; l'usage finit par rendre les conseils à peu près perpétuels;
l'élection se refaisait tous les ans, mais elle restait de simple forme,
excepté pour remplir les vacances.
Le sort fut maintenu pour la nomination des membres des deux collèges.
Mais leurs noms furent tirés d'une urne où cent vingt noms choisis
étaient conservés pour servir tous les six mois au renouvellement de
trois sénateurs et de deux procurateurs. La durée de leurs fonctions
étant de deux ans, le sénat fut ainsi composé de douze membres et la
chambre de huit, les procurateurs perpétuels non compris; à mesure qu'on
tirait des noms de l'urne, on en complétait le nombre et l'on remplaçait
les morts.
L'admission à ce séminaire (on appelait ainsi cette collection de
candidats honorablement perpétuels) était le plus haut degré de la
considération. Les arbitres en avaient fait le premier choix de leur
autorité. Aux remplacements à faire, concouraient les deux conseils; le
petit formait au scrutin et aux deux tiers des suffrages une liste double
du nombre des places à remplir; le grand conseil choisissait sur cette
liste les noms à placer dans l'urne. Les qualités requises dans les
membres des deux collèges, et par conséquent dans les nobles dont les
noms entraient dans le séminaire, étaient quarante ans d'âge, un honnête
patrimoine; si l'un d'eux était tombé en déconfiture, il devait avoir
satisfait ses créanciers, et la commune renommée devait attester que le
payement avait été réel et complet; enfin, le candidat devait avoir
honorablement servi dans les deux conseils et dans les magistratures:
chacun des collèges n'admettait qu'un membre du même nom.
Le doge devait avoir cinquante ans et habiter la ville; on exigeait
qu'il fût assez riche pour soutenir convenablement une si éminente
dignité très-imparfaitement rétribuée. La conduite antérieure dans les
grands emplois publics devait servir de garantie pour ce qu'on attendait
de lui dans l'exercice de cette haute magistrature.
Le mode de son élection était compliqué. Cinquante membres tirés au sort
dans l'assemblée du grand conseil proposaient chacun, et sans pouvoir se
concerter, le nom d'un candidat. Ces noms recueillis ne pouvaient se
concentrer sur moins de vingt individus; on eût exigé de nouvelles
désignations si elles eussent été nécessaires pour compléter ce nombre.
Le grand conseil entier passait au scrutin ces noms l'un après l'autre;
une liste était dressée des quinze qui avaient obtenu le plus de
suffrages.
Elle était apportée au petit conseil, qui la soumettait à son scrutin.
Les six candidats qui, ayant au moins les trois cinquièmes des voix, en
avaient obtenu le plus, composaient la liste définitive, et sur celle-ci
le grand conseil, pour dernière opération, nommait le doge à la pluralité
des suffrages. Il faut avouer que, dans les derniers temps où le grand
conseil renfermait une portion assez nombreuse d'une noblesse déchue, ces
derniers suffrages se payaient et même à vil prix.
La loi des arbitres organisait fortement la rote criminelle, composée de
juges tirés au sort parmi des jurisconsultes étrangers et sans alliance
dans Gênes; ce pouvoir était indépendant; seulement, le sénat pouvait
déléguer un de ses membres pour servir de surveillant à l'instruction et
au jugement. Les membres de la rote étaient d'ailleurs assujettis à un
syndicat rigoureux, et, en cas de malversation, le gouvernement pouvait
les faire juger eux-mêmes. Les deux collèges avaient aussi le droit
d'évoquer les poursuites en cas de rébellion, d'attaque à main armée et
de désordres graves: en ce cas ils appelaient les membres de la rote
pour assesseurs. Des lois spéciales étaient faites pour réprimer les
séditieux, les sicaires, pour défendre les conventicules.
Un chapitre exprès conservait au prince J.-A. Doria les prérogatives
concédées au vieux Doria en 1528. Enfin, on créa une magistrature
temporaire de conservateurs de la paix. Ils étaient chargés de pourvoir
aux mesures transitoires et conciliatrices qui seraient nécessaires pour
effacer la trace des dissensions. J.-B. Lercaro y fut nommé, et ce fut la
seule réparation qu'il voulut accepter des anciennes injustices.
La plume du légat se complut sans doute à tracer le premier chapitre de
ces lois qui, avant tout, déterminait les solennités dans lesquelles le
doge et les membres des deux collèges étaient tenus d'aller recevoir la
communion des mains de l'archevêque, et qui leur enjoignait d'écouter les
prédications du carême. Mais ce chapitre les soumet à prêter la main
forte du bras séculier à l'archevêque dans l'exercice de sa juridiction,
et à déférer à toutes les réquisitions de l'inquisiteur de la foi pour la
poursuite des hérétiques et des suspects d'hérésie2.
En publiant ces lois les arbitres avaient pourvu à leur exécution
immédiate. Ils avaient nommé le grand conseil et le consiglietto; ils
laissaient en place le doge et les membres des deux collèges pour achever
leur temps, ce qui ratifiait l'élection faîte depuis la retraite de ceux
de Saint-Luc. Mais les nouveaux membres dont le sénat devait être
augmenté étaient appelés par eux. Enfin on a vu qu'ils avaient choisi les
cent vingt noms qui devaient entrer pour la première fois dans l'urne du
séminaire. Après ces opérations, le congrès se sépara. Les députations
des deux partis rivaux et les nobles émigrés rentrèrent à Gênes, tous
reçus aux acclamations du public qui ne paraissait occupé que du retour
des bienfaits de la paix. Tel était l'excès de l'enthousiasme populaire
qu'on décerna les honneurs d'une statue à Jean-André Doria qui naguère
s'obstinait à ne point accorder de trêve à sa patrie. Cette statue fut
placée à l'entrée du palais de la république, auprès de celle qu'en 1528
on avait érigée au vieil André. Les inscriptions les appelaient, l'un
l'auteur, l'autre le conservateur de la liberté; car l'esprit national
qui a toujours dominé à Gênes appelait liberté l'indépendance.
Un anonyme peu favorable aux Génois, mais assez impartial et fort au fait
des affaires, écrivant un mémoire destiné à quelque puissance qui avait
des desseins sur Gênes, cinquante ans après ces événements3, donnait sur
les fautes des deux partis un jugement qui semble bon à recueillir. Il
accuse les deux factions d'impéritie et de faiblesse. Les anciens nobles
n'avaient su compter que sur l'Espagne qui, pour les obliger à se mettre
sans réserve entre ses mains, les croisa plus qu'elle ne les soutint,
avant même que par sa malencontreuse banqueroute elle les arrêtât au plus
fort de leurs opérations. Émigrer, sortir de Gênes et abandonner le
gouvernement, fut en eux une faute énorme. Avec moins de morgue et plus
d'habileté, ce parti eût attiré à lui la masse des nobles modernes,
mécontents et jaloux d'être conduits par une poignée de chefs
orgueilleux, nobles aussi et se disant populaires et tout aussi fiers que
les autres. A leur tour, ces chefs de l'autre faction, disposant des
forces entières de la république, ne savent rien faire à temps. Ils ne
peuvent mettre en campagne la moindre troupe. Le grand-duc de Toscane
leur envoyait des forces; ils n'osèrent les accepter, non plus que les
offres que les Suisses leur faisaient, dit-on. Il leur eût suffi
d'écouter les propositions de Birague, et l'intervention de la France les
eût affranchis du joug de l'Espagne. Ils promirent d'ouvrir le livre d'or
à des inscriptions en masse, et ils manquèrent à leur parole, incapables
de refuser et ne sachant pas céder. Enfin il fallut que les derniers
nobles inscrits, boutiquiers, artisans, inquiets d'une situation aussi
fausse et aimant mieux peut-être s'accommoder des anciens nobles que de
rester sous la direction des meneurs de leur parti, forçassent ceux-ci à
consentir au compromis sans réserve qui du moins mit fin aux désastres.
Ce jugement paraît très-sain; si nous voulons en porter un sur les
résultats de la querelle et sur l'oeuvre des arbitres, nous dirons, en
admettant qu'une république démocratique est une chimère, que si l'on
peut considérer le corps aristocratique comme l'État tout entier, en ne
laissant à ce qui n'a pas été déclaré noble que la possibilité d'être
appelé par la noblesse à venir la recruter sous certaines conditions, on
doit reconnaître que la constitution nouvelle était bonne et prévoyante.
La noblesse telle que la transaction de 1528 l'avait admise, telle
surtout qu'il en avait été abusé, avait dû dégénérer en démocratie
turbulente dans son propre sein, et soulever au dehors une démagogie.
C'était l'effet naturel de l'exemple, de l'appui demandé au peuple, du
contact trop immédiat de tant d'anoblis avec les classes les plus
inférieures. Elle favorisait sans doute le principe aristocratique, mais
à quoi servirait une noblesse aussi discordante, aussi peu propre à
gouverner qu'une masse populaire? La liberté des plébéiens était perdue
depuis longtemps, et certes les trois puissances ne s'assemblaient pas en
congrès pour la leur rendre. L'ancienne noblesse gagnait peut-être son
procès, mais les nobles de Saint-Pierre acquéraient une égalité bien plus
réelle, ils entraient effectivement dans un corps aristocratique; tandis
que Doria avait exposé le pays à une lutte inévitable en admettant au
partage des charges par moitié, deux factions censées égales, mais dont
l'une formait une majorité toujours croissante, tandis que l'autre, forte
d'illustrations et de crédit, était faible en nombre et se réduisait de
jour en jour. La paisible durée du gouvernement de 1576 a montré qu'en
effet ses rouages n'avaient pas été mal calculés, malgré les levains de
discorde qu'elle n'avait pu détruire. A coup sûr la loi qui parut imposée
aux deux partis, comme on a vu, était fondée sur une transaction; et la
transaction sur le sentiment du besoin et du danger commun. Ce danger
était dans la populace et dans les intrigants qui la faisaient mouvoir.
Un effort qu'ils firent pour détruire la constitution nouvelle dès sa
première année, fut le dernier épisode de son établissement. Coronato
voyait finir le rôle brillant de tribun et les chances de la dictature;
il était mécontent, et c'est à cette occasion qu'on renouvela le bruit
d'une pension qu'il avait acceptée de l'Espagne et qu'on ne lui avait pas
maintenue. Il s'adressa à des populaires qui avaient pris grande part à
la querelle maintenant apaisée et qui pouvaient en avoir gardé le
ressentiment. Il rechercha ceux que lui-même avait empêchés d'être
anoblis par l'inscription des trois cents promise et éludée. Il complota
pour soulever le peuple contre le gouvernement et contre la noblesse en
général. Ces pratiques furent découvertes: on l'arrêta; son procès fut
fait, et il porta sa tête sur l'échafaud.
Coronato fut-il intrigant, factieux? Les historiens le disent et tout
porte à le croire. A sa conduite, il est difficile de se persuader qu'il
ne fut qu'un citoyen de bonne foi, qui, quoique noble, s'indignait que
les droits de tous fussent usurpés par la noblesse. Mais dans cette
dernière circonstance était-il coupable de conspiration? ou paya-t-il
pour un crime supposé la peine de ses anciennes manoeuvres? On ne le sait;
et on voit seulement que le gouvernement fut mécontent des juges de la
rote dans la conduite des procédures pour la recherche et pour la
punition des coupables. Ces malheureux jurisconsultes furent mis à la
torture, privés de leurs offices et bannis.
LIVRE ONZIÈME.
RÉPUBLIQUE MODERNE. - DÉMÊLÉS AVEC LE DUC DE SAVOIE; - AVEC LOUIS XIV.
- LE DOGE A VERSAILLES.
1576 - 1700.
CHAPITRE PREMIER.
Observations sur le caractère des Génois.
A 1576 a fini la république des Génois du moyen âge. Le spectacle qu'elle
nous a montré, quoique borné dans un horizon resserré, avait mérité de
l'intérêt. Il est vrai que, depuis quelques générations, ses annales
n'étaient plus celles d'un peuple puissant par sa navigation et par son
commerce. Involontairement nous n'écrivions plus que l'histoire de
certains ambitieux qui, par la violence et l'intrigue, s'arrachaient le
pouvoir ou le revendaient à l'étranger.
Toutefois, au milieu des usurpations plébéiennes et des mouvements
populaires, il était curieux d'observer la situation singulière d'un
corps de noblesse reconnu, respecté, et en même temps irrémissiblement
frappé d'interdiction légale. Le dénoûment plus extraordinaire encore de
cette anomalie, la fin de cette longue anarchie, l'union amendée et
consolidée par les troubles même que ses défauts avaient suscités, toutes
ces vicissitudes ont leur originalité et ne manquent pas d'instruction.
Un gouvernement régulier naît enfin. Mais dans les agitations du seizième
siècle, l'Europe avait changé de face; une nouvelle balance des pouvoirs
s'établissait entre les grandes puissances. Un rang très-inférieur était
assigné à la république des Génois modernes. En même temps toutes leurs
forces propres avaient déchu. Ce n'était plus dans la Méditerranée que se
déployait la puissance maritime; cette mer n'était plus la voie
privilégiée du grand commerce. Au levant même, siège de ses antiques
relations, Gênes était primée par Marseille et par les navigateurs
occidentaux qui avaient appris le chemin de l'Orient. Il ne lui restait
plus qu'un commerce secondaire, comme sa puissance n'était plus que d'un
ordre inférieur.
Trop peu d'intérêt s'attacherait au récit minutieux des minces affaires
journalières d'un gouvernement réduit à de telles proportions. Mais si
peu de faits de son histoire sont remarquables par eux-mêmes, je doute
qu'on puisse mieux apprendre ailleurs cette vérité désormais fatale, que,
dans l'organisation moderne de l'Europe, il n'y a plus de place pour les
petits États parmi les grands. Cette leçon m'a paru se présenter ici
tellement uniforme à chaque incident, que je n'ai pu me résoudre à en
supprimer le précis.
Je voudrais, avant d'entreprendre cette tâche, jeter un coup d'oeil en
arrière à travers les vicissitudes de la république que nous avons
retracées; je voudrais démêler les progrès de la civilisation, le
développement intellectuel, les idées et les habitudes dominantes qui ont
fait les moeurs du pays et le caractère propre des habitants, caractère
qui dans ses traits modernes conserve encore tant de traces des temps
passés.
L'extrême aptitude des Génois pour la navigation et pour le négoce ne
peut être l'objet d'un doute. Les monuments les plus anciens en rendent
témoignage; et, en voyant ce qui se passe encore sur ce long littoral
d'un territoire étroit et stérile, on peut juger qu'en tout temps, pour
toute cette nombreuse population, la mer a été, de l'enfance jusqu'à la
vieillesse, le principal lieu d'exercice et le champ le plus cultivé1.
L'habileté ne peut manquer avec une expérience si générale et si
continue. Il n'y a pas d'écrivain étranger qui d'âge en âge n'avoue la
supériorité des marins de Gênes. Actifs, courageux, avisés, ils nous sont
peints comme également propres, sur la mer, à la marchandise et au
combat.
Nous les trouvons sobres, économes, attentifs à leurs intérêts, et,
quoique avides, sachant conduire leur commerce par de judicieuses
maximes. Nous avons remarqué, dès les premiers temps de leur histoire,
leur esprit intelligent d'association, l'institution de leurs consulats,
partout où ils ont eu à régler ou à défendre des intérêts communs, leur
dextérité dans leurs relations avec les puissances étrangères, les
avantages qu'ils savent obtenir dans leurs traités, le soin d'en faire
prévaloir les principes uniformément libéraux partout où ils négocient.
Il n'est pas besoin de dire que le commerce a toujours été honoré à
Gênes. Tous ses nobles l'avaient pratiqué dans les anciens temps et lui
devaient leurs richesses. Les documents français et anglais donnent le
titre de marchands aux Spinola et aux Doria; et jusqu'aux dernières
époques plusieurs maisons très-illustres n'ont pas cru déroger en
exerçant le négoce.
Les marins sont naturellement d'un caractère ouvert, prompt, mais gai,
familier, parce qu'une sorte d'égalité s'établit entre des hommes
longtemps renfermés sur le même bord et partageant les mêmes périls. Tout
cela, les Génois le rapportaient dans la vie commune sur la place
publique, où l'on vit beaucoup à Gênes. Les marins passent aussi pour
francs; les peuples marchands le sont moins: on a fait parfois la
critique et plus souvent l'éloge de la grande finesse des Génois.
La fréquentation longue et variée de l'Asie et de l'Afrique, des
musulmans, des Tartares, des Arabes, comme de tant de chrétiens divers,
avait donné de bonne heure aux Génois la connaissance d'usages et de
moeurs si différents des leurs, que, de cela seul, leur intelligence doit
avoir été ouverte. Beaucoup de préjugés ont dû être dissipés à leurs
yeux; et s'ils n'ont été instruits, ils ont appris à n'être étonnés de
rien. Cette disposition est favorable au commerce en même temps qu'elle
en provient. Elle a valu sans doute aux commerçants étrangers qui sont
allés s'établir à Gênes, la faveur qu'ils y ont généralement trouvée; et
à ceux d'entre eux qui ne professent pas la religion du pays, la
tolérance qu'on leur a presque toujours assurée dans une ville si dévote.
Une des vieilles descriptions de Gênes qu'on nous a conservées dit que
cette cité possède deux trésors également inestimables: la banque de
Saint-George et le sacré Catino2; et, pour louange principale, elle rend
aux Génois le témoignage que nulle part il n'y a plus d'horreur pour
l'hérésie; que là le moindre soupçon n'en passe pas impuni. Nous avons
dans les chroniques beaucoup de preuves de l'attachement du peuple à la
religion, à l'Église, à ses cérémonies, à ses reliques miraculeuses et en
général à ses croyances. On voit les Génois très-soumis ordinairement à
la cour de Rome; et quand leurs seigneurs étrangers veulent les faire
changer de pape, ils leur échappent ou y résistent ouvertement. Cependant
les gibelins ont souvent et longtemps dominé; Gênes a eu à se refuser aux
volontés de Rome; l'idée de l'obéissance implicite a dû s'affaiblir, du
moins dans une grande partie de la population. L'histoire nous a même
montré une excommunication bravée par le gouvernement. Il est vrai que ce
ne fut pas sans précaution, mais en déterrant un induit d'exemption
octroyé par un ancien pape. Le gouvernement, en un mot, parut, en
général, tenir pour règle de se montrer fidèle au saint-siège, mais de ne
pas laisser empiéter sur sa propre autorité.
Il n'avait pu empêcher l'établissement de l'inquisition. Il ne la reçut
pas sans résistance et sans déplaisir. On avait mis autant de frein qu'on
avait pu à l'indépendance hautaine et menaçante qu'affectaient les
ministres de cette juridiction excentrique. Au reste, elle avait peu de
matière à exercer ses rigueurs dans un pays où la foi était plus docile
que raisonneuse, et où personne, pas même le plus libre penseur, n'eût
songé à se dispenser des pratiques établies, même des plus surabondantes.
Le clergé séculier ne possédait pas d'influence sur les affaires
publiques. Dans les premières dissensions de la noblesse, nous avons vu
l'archevêque apporter, exiger la paix. Mais il agissait à l'instigation
du gouvernement civil; il est rare qu'on trouve rien d'important fait sur
la propre inspiration des prêtres.
Le revenu des évêchés était peu considérable: les prébendes des
chapitres, du moins dans les temps rapprochés de nous, étaient fort
médiocres. Il ne paraît pas que les enfants des grandes familles
daignassent les prendre. Les nobles qui s'adonnaient à l'Eglise allaient
promptement chercher les prélatures de la cour de Rome et le chemin des
évêchés et du cardinalat. Dans les campagnes, là où les cures n'étaient
pas aux mains des moines, les curés n'étaient souvent que de très-pauvres
paysans. A la ville, assez de cadets dans les familles bourgeoises
entraient dans les ordres, mais sans croire se donner tout entiers au
service de l'autel. Ils étaient avocats, gens d'affaires, ou se mêlaient
de commerce. Le prêtre qui, chez des nobles, leur servait d'aumônier
était aussi l'intendant de la maison, le pédagogue des enfants, et il
n'obtenait de ses maîtres qu'une influence de domesticité.
Le clergé régulier avait un bien autre crédit, il était nombreux,
splendidement établi par la munificence de ses protecteurs. L'abondance
ne manquait jamais aux couvents des ordres mendiants, et pas plus dans
les champs qu'à la ville. Rien n'égalait le luxe de leurs églises. Les
nombreux ex-voto d'orfèvrerie qu'on voyait suspendus attestaient la
confiance du peuple dans les prières des habitants de ces sanctuaires. La
considération des religieux était grande, ils disposaient du pauvre, ils
dominaient le bourgeois, ils maniaient la conscience et dirigeaient la
conduite du noble, du magistrat et du sénateur.
Dans les commencements de l'apostolat d'Ignace, Lainez, son fameux
compagnon, était venu à Gênes; il y avait prêché, et sa parole inspira
aussitôt de demander une colonie de jésuites pour renouveler les écoles
et pour semer le bon grain. Sur un terrain si bien préparé, les bons
Pères ne tardèrent pas à fructifier et à s'étendre. Le palais de leurs
écoles est encore un des plus beaux ornements de la ville. L'église de
leur maison professe est somptueuse; et ils tinrent de la munificence
d'un seul de leurs protecteurs une vaste maison de noviciat. Pour cette
occasion fut expressément abrogée la loi des statuts civils qui exigeait
l'autorisation du gouvernement pour l'aliénation du bien des familles en
faveur des établissements pieux. Le pape, par un bref solennel, remercia
la république d'une libéralité si méritoire. Tel fut en ce temps le
crédit des enfants de Loyola. On dit que plus tard le gouvernement
repoussant je ne sais quelle proposition faite sous leur influence, un
sénateur se dépouilla tout à coup de sa toge, et, la jetant avec
indignation, courut faire profession au noviciat de l'ordre. Cependant,
cette ferveur si vive ne fut jamais universelle. Quand les doctrines
imputées à Jansénius devinrent un sujet d'ardente controverse dans le
monde catholique, à Gênes elles furent embrassées plus ou moins
secrètement par un certain nombre d'ecclésiastiques et de gens du monde,
et ces opinions ne se sont jamais perdues.
Lorsqu'on voulut livrer les écoles aux jésuites, on allégua l'état
misérable où l'instruction se traînait à Gênes. La république salariait
des maîtres; mais, disait-on, on n'en recueillait que les fruits les plus
médiocres; et il serait honteux de ne pas rendre les études plus fortes,
mieux conduites et surtout plus chrétiennes. On rappelait le scandale de
Bonfadio, professeur illustre sans doute, mais qu'on avait vu tout à coup
arrêté, jugé en secret et mis à mort dans la prison, en laissant le
public effrayé douter si ce supplice punissait un attentat politique, une
infamie contre les moeurs, ou plutôt le crime de la liberté de penser, qui
dans ce siècle faisait tant d'hérétiques et d'incrédules parmi les gens
de lettres mondains.
Nous ne saurions apprécier aujourd'hui des reproches si anciens contre
les études publiques du pays; mais l'on peut douter que les Génois aient
jamais ni apporté ni puisé dans leurs écoles beaucoup d'instruction. Le
malheureux Bonfadio a écrit quelque part, qu'il voyait plus de marchands
que d'étudiants, tandis qu'il professait la politique d'Aristote. Gênes
fournit peu de noms à la longue liste des savants italiens, et aucun
peut-être au premier rang de ceux-ci. Il est cependant des sciences qui
n'ont jamais pu y rester ignorées3. Les connaissances nautiques et
géographiques y étaient nécessairement familières, et les méditations qui
dirigèrent la course de Christophe Colomb en sont une preuve glorieuse.
L'habileté, au moins pratique, dans les constructions navales est
incontestable. Dans leurs spéculations lointaines, les Génois avaient dû
acquérir des notions précieuses sur cette foule de produits exotiques qui
font de leur Port franc un vaste et curieux musée d'histoire naturelle.
La théorie du traitement des métaux et de leurs alliages leur était fort
connue, et ils l'ont parfois pratiquée, dit-on, aux dépens des nations
ultramontaines. Enfin, l'esprit de calcul qui leur est propre leur fait
saisir toutes les ressources et les finesses, si l'on peut parler ainsi,
de la science des nombres, de celle surtout qui n'a besoin ni du tableau
ni de la plume pour résoudre dans la pensée les problèmes mercantiles les
plus compliqués. Tel était, autant qu'on en peut juger, le fonds des
connaissances génoises, toutefois plus empiriques que doctes, et
cultivées encore aujourd'hui pour le profit à en tirer, plutôt
qu'étudiées pour elles-mêmes ou pour l'amour de la science et de ses
progrès.
Dans le même but d'utilité, le droit et la médecine ont toujours été en
grand honneur à Gênes. Ceux qui les professaient, réunis en collèges ou
facultés, jouissaient de prérogatives signalées et d'une haute
considération. Les jurisconsultes étaient les oracles de la république et
les conseils de toutes les familles. Peut-être l'influence de leurs
habitudes, et cette propension à rapporter toute chose au point de vue
légal, ont-elles laissé d'assez profondes traces dans la manière de
traiter à Gênes les affaires politiques, domestiques, mercantiles, les
matières enfin les plus étrangères au palais. On reprochait parfois aux
Génois d'apporter dans les moindres transactions une sorte de
cavillation, et une disposition marquée à tenir à tout son droit en
accordant le moins possible à celui d'autrui; dans la discussion,
l'intention d'engager sans se compromettre, le vague dans les discours,
une circonspection évasive dans les écrits, s'il faut absolument écrire,
en un mot, le penchant à une certaine défiance qui, devenant générale et
caractéristique dans un pays, y décrie la bonne foi et la franchise comme
des armes trop inégales4. À cette cauteleuse tendance soigneusement
cultivée, les Génois ont dû leur arme défensive la plus familière, et
sans contredit la plus puissante: la force d'inertie. Toujours portés à
s'y confier, si elle les trompe quelquefois, bien plus souvent ceux qui
traitent avec eux l'éprouvent insurmontable.
C'était encore les avocats et les ecclésiastiques quand ils s'adonnaient
à l'étude, qui étaient les lettrés, qui fournissaient à la littérature la
règle et le modèle. On dissertait comme on plaidait. L'opinion du
sénateur, le sermon comme le plaidoyer, se déployaient en syllogismes
suivant la forme scolastique. Des citations pédantesques, des adages du
droit romain, quelques-uns de ces vers de l'antiquité devenus proverbes
en quelque sorte, servaient non-seulement d'ornement, mais aussi
d'autorité dans la chaire, au barreau, et y tenaient plus de place que le
solide raisonnement5.
De cette rhétorique et des sources où elle puisait, il est resté chez les
Génois une facilité remarquable et presque vulgaire de parler la langue
latine; presque vulgaire, parce que le latin s'étant conservé jusqu'à nos
jours dans les écritures du palais, dans les formules, et longtemps dans
la rédaction même des actes du gouvernement ou de la banque de Saint-
George, les très-nombreux suppôts de l'administration et de la justice,
aussi bien que ceux de l'Église, de renseignement ou de l'art médical,
ont eu besoin de manier une langue qui était encore vivante dans leurs
professions; aidés, au reste, dans le passage facile de l'italien au
latin, par la flexibilité des organes et par l'ouverture de l'esprit qui
est familière à Gênes. Mais une latinité plus élégante et plus choisie,
modelée sur les bons auteurs, témoigne honorablement chez les hommes
distingués d'une étude véritablement classique.
Gênes a un dialecte qui lui est propre. Ses rapports marqués avec le
provençal et le languedocien pourraient autoriser à le regarder comme une
de ces dérivations romanes venues directement du latin plutôt que comme
une simple dégénération de l'italien. Quoi qu'il en soit, la langue
toscane y a fait invasion dès longtemps. On n'écrit que du toscan: on
l'emploie dans les discours d'apparat. Cependant l'idiome natif est
conservé même avec amour. Mais dans les hautes classes chaque jour il se
polit, c'est-à-dire il se dénature et se rapproche du pur italien.
Ce n'est pas à Gênes qu'il faudrait demander des poètes. Comme dans les
autres villes de l'Italie, on y a des sonnets et des improvisateurs: mais
peut-être y a-t-il trop d'esprit pour qu'il s'y rencontre de
l'enthousiasme. Les intérêts positifs et les pensées mercantiles y ont
laissé d'ailleurs peu de place au génie poétique. On vante comme un
lyrique distingué Chiabrera de Savone: hors de la Ligurie il est peu
connu. Ami d'Urbain VIII (Barberini), il ne composa pas moins de dix odes
pour célébrer l'exaltation de ce pontife. Sur trois volumes de vers, il a
de belles strophes: mais le médiocre domine avec les lieux communs, la
recherche des images et le mauvais goût. Pour louer saint Charles
Borromée, les pestiférés de Milan ne lui ont pas inspiré un seul mot. Il
n'a jamais trouvé un mouvement en faveur de la liberté de sa patrie. Mais
pour rendre à ce lauréat des papes toute sa verve, il n'est pas de sujet
plus heureux que la Saint-Barthélemy à chanter, les Français barbares et
hérétiques à dévouer à l'enfer. A peine pardonne-t-il à Henri IV quand il
est devenu l'époux d'une Médicis.
Gênes c'est l'Italie: si ses enfants ne sont pas poètes, ils apportent en
naissant le sentiment de l'harmonie musicale. Elle est partout chez eux
spontanément et sans leçon. Dans les travaux qui se font en commun, les
matelots à la manoeuvre, les artisans sur l'atelier, chantent en choeur, en
réglant sur la cadence leurs mouvements et leurs efforts. Dans les belles
nuits de ce ciel pur, souvent on entend des accords populaires qui ne
dépareraient pas un concert étudié. Les chants religieux sont admirables,
même au village. Les voix d'hommes, de femmes et d'enfants, s'y marient
avec une justesse qui frappe l'oreille et qui pénètre au coeur. Ce n'est
pas le moins imposant des caractères de ces solennités presque
journalières qui appellent les fidèles dans chaque église tour à tour.
Dans ces cérémonies (fonctions, comme on les nomme) qui servent de fêtes
à ce peuple dévot, le culte se déploie avec une majesté de bon goût,
digne des nobles édifices que l'art et une magnificence pieuse ont
consacrés à la religion.
Les palais non moins que les temples témoignent que l'architecture fut
toujours cultivée à Gênes. Ces palais jusqu'au dix-septième siècle furent
des forteresses aussi bien que des demeures somptueuses: ainsi le voulait
l'état du pays. Il reste encore sur pied quelques-unes de ces tours
hardies et ambitieuses que les podestats voulaient réduire à quatre-
vingts pieds de hauteur. Plusieurs hôtels assez modernes retiennent
encore des traces visibles de la défiance avec laquelle le noble, en
s'entourant de richesses et de magnificence, avait besoin de se préparer
à soutenir des sièges dans son domicile.
Le luxe des palais et des ameublements était un noble emploi des
richesses accumulées par ces antiques familles qui avaient traversé tout
le moyen âge, commerçant, naviguant sans cesse. Elles y gagnaient de
joindre à leurs autres illustrations le renom de protecteurs, de
promoteurs des arts dans l'Italie entière; dans Gênes même leur
magnificence créait des disciples aux Michel-Ange et aux Raphaël; mais ce
beau faste était pour ces grandes maisons une nécessité de leur
politique. Quand, au milieu de leur opulence et de leur considération,
une révolution populaire eut exclu les nobles du gouvernement; quand on
les laissa comme une classe à part hors de rang dans la cité, ils eurent,
pour que le grand crédit de leur nom ne s'éclipsât pas, à se prévaloir de
l'éclat de leurs richesses, du nombre de leurs clients et de leurs
serviteurs, des points d'appui et des forces qu'ils trouvaient dans leurs
nombreux domaines. Ils affectaient une vie de princes dont les populaires
ne possédaient pas les éléments. Cependant peu d'entre eux conservèrent
leur grande fortune dans la décadence du commerce de la Méditerranée et
après la perte des colonies du Levant. Mais depuis 1528, la fusion de
droits n'ayant pas éteint la rivalité des anciens nobles et des nouveaux,
l'orgueil plus que la politique obligeait encore les premiers à soutenir
leur prééminence avec les restes de leur ancien faste. C'est seulement
quand la force des choses qui avait réduit toutes les proportions de la
grandeur génoise finit par resserrer naturellement le gouvernement entre
les mains des nobles riches sans distinction de la date de leurs titres,
que leur politique se corrigea d'elle-même. Elle se conforma au goût de
tous en permettant de régler la manière de vivre sur les conseils de
l'économie. Sous le prétexte de ne pas blesser l'égalité, on convint des
formes d'une représentation qui distinguât les nobles, mais qui fût à la
portée de tous. On se fit des lois somptuaires intérieures. On conserva
les palais et on n'en bâtit plus guère. On régla les habitudes, les
pompes un peu mesquines et le nombre des serviteurs. «Vous êtes des rois
(disait un prédicateur prêchant devant le sénat) qui par modestie daignez
vivre en particuliers.» Les dames eurent le noir pour seul habit de
cérémonie; il est vrai que l'abondance des diamants de famille
distinguait les femmes des premières maisons. Les noces furent presque
les seules occasions de festins. Des réunions dont l'étiquette était à
peu près l'unique plaisir étaient instituées pendant un certain temps de
l'année et se tenaient fastueusement dans un ordre qui, pour chaque
maison, n'en ramenait la dépense qu'à de longs intervalles. Quant à la
vie ordinaire, elle était retirée. Les charmes et le profit d'une société
libre y étaient peu connus, on ne les entrevoyait guère qu'au temps où
l'automne attire les citadins à la campagne; là régnait un peu plus
d'aisance dans les manières et une sorte d'égalité; à la ville on ne se
visitait presque qu'au théâtre.
En parlant de l'emploi des richesses génoises, je ne dois pas omettre de
signaler ce que, dans les siècles de magnificence, les monuments publics,
les établissements utiles ont obtenu de part dans l'ostentation politique
des particuliers; et il serait injuste de ne pas ajouter que même après
qu'on se fut astreint à des habitudes plus économiques, cette sorte de
libéralité patriotique n'avait pas absolument cessé. On fondait des
églises; on bâtissait ou l'on enrichissait des hospices, même avec un
luxe de bâtiments qui eût pu être épargné. Les familles établissaient des
collèges. Des statues de bienfaiteurs publics remplissaient les salles de
Saint-George et les hôpitaux. Au milieu du dernier siècle encore la
famille Cambiaso, qui n'avait été écrite au livre des nobles qu'en 1731,
changea à ses frais, en une belle voie, une sorte de sentier qui dans des
lits de torrents montait de Gênes à la Bocchetta, fameux passage, et
unique communication à cette époque entre la mer et les plaines de
Lombardie à travers l'Apennin6.
Quand la haute bourgeoisie eut appris à se passer des honneurs du livre
d'or ou à se résigner à les attendre, elle se conforma aux moeurs de la
noblesse et se permit rarement ce que celle-ci se refusait. On vivait
chez soi, la société proprement dite y était inconnue dans beaucoup de
familles. On croyait se conformer à la sagesse patriarcale en tenant les
femmes renfermées dans une solitude jalouse. Cependant, s'il en faut
croire un témoignage du temps où vient de s'arrêter notre histoire, les
dames de Gênes au seizième siècle vivaient avec aisance, ne se cachaient
point et faisaient le charme de leur patrie. La vertueuse liberté dont
elles jouissaient protestait, disait-on, contre les préjugés farouches
qui ailleurs dérobent les femmes à la vue du monde7.
Mais quoique les moeurs de chaque siècle permissent ou défendissent à
Gênes, les femmes y étaient étrangement opprimées par les lois. Elles
étaient en tutelle toute leur vie. Une veuve même ne pouvait rien sans
l'autorisation d'un conseil judiciaire qui lui était assigné par le
magistrat. Elle n'avait aucun droit à la tutelle de ses enfants. Il
n'était pas rare que le jour même de la mort de son mari, elle fût
congédiée de la maison, où il n'y avait plus rien à elle8. Mariée, aucune
autorité, même dans les soins domestiques, ne lui était ordinairement
confiée: condition peu morale qui ne laissait point d'influence à
l'épouse ni à la mère, qui ne faisait pas des femmes le lien des
familles, et ne leur enseignait pas à se respecter elles-mêmes.
Rien n'était moins étendu que leurs droits sur les biens de leurs
parents. La loi fermait l'accès à toute réclamation d'une fille s'il lui
avait été assigné une dot d'une somme quelconque par le père, ou, s'il
mourait intestat, par un conseil de famille, et la modicité des dots
était une des règles somptuaires de la politique des nobles. Ils
voulaient par là faciliter les alliances entre eux indépendamment de
toute-inégalité de fortune: ils voulaient surtout que les richesses qui
devaient servir à soutenir l'éclat d'un nom, allassent le moins possible
se disséminer dans d'autres familles.
Également soumis à la discrétion paternelle, les fils cadets étaient un
peu moins rigoureusement partagés que leurs soeurs; mais l'inégalité des
conditions de fortune entre eux et leurs frères était d'autant plus
sensible que dans toutes les maisons considérables une grande part du
patrimoine antique et de ses revenus accumulés était dévolue à l'aîné, à
titre de majorât perpétuel.
Tant d'intérêts opposés, si peu de motifs d'union dans les familles, tant
de biens et tant de jalousies, l'on pourrait ajouter tant de légistes
pour conseils, multipliaient les procès. Les hommes puissants ne
pensaient pas qu'on pût les leur faire perdre; et chacun regardant comme
compromis dans le succès non-seulement la justice, mais son propre
crédit, toute affaire contentieuse se débattait avec une chaleur
excessive. La juridiction ordinaire était cette rote composée de docteurs
étrangers amenés par le sort et pauvrement salariés. Rarement ils
échappaient aux soupçons de vénalité. Entre parties considérables la
sentence était, disait-on, emportée aux enchères. Mais dans une foule de
cas, on était soustraite ce jugement suspect: il appartenait au sénat ou
à un magistrat dit de l'extraordinaire de déléguer des juges spéciaux. On
les prenait parmi les avocats, et le choix à faire était, comme on peut
croire, un sujet inépuisable d'intrigues. Les causes allaient et venaient
sans cesse des juges au sénat et du sénat à de nouveaux juges. Mille
incidents, mille chicanes venaient encore éterniser les affaires; et il
était assez commun qu'après avoir partagé le public, elles se
compliquassent d'entreprises violentes ou de voies de fait mal réprimées.
La justice criminelle n'était ni moins partiale ni plus forte que la
justice civile. En général, on reprochait aux nobles, dans la poursuite
de leurs intérêts, dans leurs moeurs, dans ce qu'ils exigeaient du public,
de se croire tout dû et tout permis. On reprochait aux bourgeois, la
servilité aux uns, et aux autres d'affecter l'imitation des nobles dans
leurs procédés arbitraires ou dans leurs dérèglements. Quant au peuple,
très-pauvre, laborieux et sobre, mais dépendant de qui le salariat, avide
dans sa misère et poussé au mal par l'exemple et par l'impunité, un grand
nombre d'entre eux vivaient sans frein. Les uns arrivaient à n'avoir plus
que la misérable ressource de s'engager aux galères comme volontaires
(buona voglia) pour ramer côte à côte avec les forçats enchaînés. Les
autres, devenus réfractaires aux condamnations de la justice, se
faisaient brigands; et bientôt, reparaissant sous la protection de
quelques nobles, ils venaient se vendre à ceux qui avaient besoin
d'instruments de vengeance ou de rapine9. Celui à qui l'on reprochait de
violer quelque loi, répondait fièrement: «Ne sommes-nous pas dans une
république?» Ce peuple était passionné pour la patrie, mais il n'en
concevait pas autrement la liberté. La noblesse tolérait, caressait ces
vices; elle recherchait la popularité dans ces classes infimes, pour les
déchaîner au besoin contre la bourgeoisie, toujours suspecte d'envie et
d'ambition. La populace, en effet, était aveuglément dévouée au
gouvernement.
Chez les nobles, la prépotence (ce mot, qui tarde à devenir français,
était essentiellement génois); dans le second ordre, la disposition à
rivaliser avec la noblesse; chez le peuple, le penchant à la violence et
à la rapine, tout cela appartient surtout aux années qui précédèrent et
suivirent immédiatement l'établissement de 1576. C'était la suite de la
confusion née des dissensions publiques, des moyens dangereux employés
par tous les partis et de ce qui restait d'habitudes de désordres et de
concessions mal définies. Les choses devaient retrouver leur place et s'y
remettre. Mais ce rétablissement de la concorde sous un gouvernement
désormais régulier, ce raffermissement de l'ordre public par la
résignation des prétentions turbulentes, fut-il, à Gênes, prompt et
facile, ou lent et pénible? C'est ce qu'il faut chercher dans l'exposé
qui va suivre pour servir de complément à notre histoire10.
CHAPITRE II.
Relation avec le duc de Savoie. - Conjuration Vachero.
Après 1576, les annales qu'un homme public (Casoni) a recueillies
deviennent tout à coup d'une sécheresse extrême. De ce qu'elles
contiennent pendant les vingt-quatre dernières années du seizième siècle,
il n'y a que deux résultats à tirer: la cour d'Espagne domine dans Gênes;
ses ministres fatiguent indiscrètement la république. Un voisin à peine
mentionné jusque-là1, le duc de Savoie, prince ambitieux et guerrier,
inquiète l'État sur ses frontières; il s'essaye à franchir la barrière de
l'Apennin; établi aux dépens des Génois sur le rivage de la mer, il
semble convoiter la ville de Gênes.
A peine on voit percer un troisième fait qui se lie aux deux autres. La
France, sous Louis XIII, tient les yeux ouverts sur Gênes, non plus comme
sur une possession à revendiquer, ainsi que la considéraient les
prédécesseurs de ce roi, mais comme sur un des points d'appui de l'ennemi
dont les Français sont jaloux. Tantôt ils menacent d'attaquer Gênes à
force ouverte comme une dépendance espagnole; tantôt, plus avisés, ils
travaillent à y miner cette influence exigeante qui ne semble pas
inébranlable; ils en épient l'affaiblissement; ils lui opposent des
créatures et des pensionnaires; ils s'offrent pour substituer leur
protection à la tyrannie de la cour de Madrid. Le duc de Savoie, occupé
de son seul intérêt, s'aide tour à tour des menaces et des intrigues de
la France et tout à la fois de l'appui que lui vendent les ministres
espagnols.
On voit bien là le cercle étroit dans lequel est nécessairement
circonscrite la politique extérieure d'un petit État, au milieu de grands
et ambitieux voisins. Mais ce qui se passait à l'intérieur; comment
s'exécutait cette constitution imposée par les arbitres; comment des
prétentions si mêlées et si violentes s'y étaient soumises; comment les
discordes s'étaient pacifiées, sur ces points, la chronique de ces temps
est absolument muette, et l'on se voit tenté de croire que tout marchait
sans difficulté, suivant les dernières lois.
On s'aperçoit cependant que l'ordre était imparfaitement rétabli, ou que
de temps en temps il recevait certaines atteintes (1581). On voit, cinq
ans après la publication des nouvelles lois, défendre les armes à tous
les citoyens. Les mal-vivants, dit-on, s'étaient multipliés dans la ville
même, dans les campagnes et dans les rivières. Fréquemment (1585-1588) il
faut renouveler les mesures répressives contre l'audace des bannis qui se
font brigands2 aux portes même de la ville. Deux d'entre eux, qui
portèrent leur tête sur l'échafaud, appartenaient, si leurs noms ne nous
trompent, à des familles illustres.
(1607) Enfin il se passa un fait étrange dont on ne nous donne aucune
explication. Tout à coup, une loi extraordinaire est portée; le petit
conseil s'assemblera; chaque membre présent sera tenu d'inscrire sur un
bulletin secret le nom d'un individu qu'il juge à propos d'exclure de la
république. Tout nom qui aura été indiqué par quatre bulletins sera
immédiatement soumis à un scrutin définitif, et, si les trois cinquièmes
des voix concourent contre lui, l'individu désigné subira un exil de deux
ans. Six nobles furent aussitôt condamnés par cet ostracisme. On en nomme
trois, un Centurion, un Spinola et Claude de Marini; celui-ci bientôt
nous le retrouverons en scène. Le sénat, en même temps, bannit vingt-neuf
populaires; sans doute avec moins de scrupules et de formalités.
L'annaliste fait dans cette circonstance une seule réflexion. «La
manière licencieuse dont certains nobles vivaient encourageait les
populaires aux scandales.» Quelque justification de la nouvelle loi que
ces mots impliquent, ce n'est pas pour réprimer des désordres privés
qu'un État invente une semblable mesure. Il est probable que le vieux
levain fermentait toujours, que la confiance en soi-même n'était pas
encore acquise au gouvernement. Les éléments de la discorde de 1576
vivaient; parfois ils faisaient effort et menaçaient d'explosion.
D'autres que l'écrivain semi-officiel en ont écrit des témoignages. Parmi
les nombreux mémoires que l'obscurité dans laquelle en est tombé le sujet
a laissés inédits, beaucoup, de motifs nous font croire que nous ne nous
méprenons pas en choisissant un de ces guides3 pour nous faire une idée
des circonstances de l'époque.
Suivant le document dont nous parlons, à ce temps la seule querelle de
l'agrégation était supprimée. Les boutiquiers ne devenaient plus des
Doria ou des Lomellini; mais les autres divisions subsistaient, et
l'esprit des intérêts divers continuait à être hostile. Être noble,
l'être devenu, n'avoir pu y parvenir, c'était la cause d'oppositions
tranchées et d'animosités renaissantes. Parmi les nobles, les anciens et
les nouveaux ne s'étaient guère rapprochés. Entre les premiers, les
quatre familles principales affectaient de plus en plus la prééminence,
et, en quelque sorte, ne connaissaient plus d'autre noblesse que la leur.
Les autres nobles anciens ou, comme on s'avisait de désigner leur
importance secondaire, les grosses têtes, ne venaient qu'à la suite de
ces chefs. Parmi les nobles populaires se tenaient à part les cinq
familles antiques qui avaient formé des alberghi en 1528, suivis de
quelques adhérents anciennement inscrits; puis venait la foule des
anoblis modernes, ridiculisés sous le nom de serre-boutiques, parce
qu'ils étaient à peine sortis de leurs trafics plus ou moins ignobles
pour passer au livre d'or. Ces diverses classes de nobles ne frayaient
pas entre elles. Les loges ou cercles des nobles anciens ne recevaient
pas les nouveaux; chez ceux-ci les loges des cinq grandes familles
censées populaires ne s'ouvraient pas facilement aux anoblis modernes et
se fermaient devant les bourgeois.
Il n'y avait plus, comme de 1528 à 1576, deux noblesses censées
confondues en une seule. Les lois nouvelles avaient expressément prohibé
la distinction des portiques, mais l'usage reconnaissait encore leur
existence, et y attachait des effets consacrés par une convention tacite.
La succession bisannuelle des doges amenait tour à tour au siège ducal un
membre de quatre familles, un des autres nobles anciens, un des cinq
familles de la noblesse populaire, et enfin un des inscrits des derniers
temps. Mais la bonne foi seule garantissait ce tour de rôle: il dépendait
de la majorité de s'y soustraire. Or, en 1626, il y avait deux mille cent
vingt-quatre nobles, inscrits sur une population qui ne dépassait pas
soixante mille âmes dans la ville de Gênes. Dans ce nombre, sous trente
noms seulement, l'ancienne noblesse ne fournissait que sept cent
cinquante-neuf individus. La nouvelle avait porté au livre d'or mille
trois cent soixante-cinq personnes sous quatre cent quatre-vingt-quatorze
noms. Dans cette inégalité la préoccupation des anciens nobles était
encore qu'ayant été si longtemps exclus du gouvernement, ils étaient
toujours menacés d'une exclusion nouvelle par l'ambition des mêmes
populaires à qui le nombre dans le sein des conseils en donnerait le
moyen. La loi de 1547 (le garibetto) avait eu pour objet de réserver à
cette illustre minorité la moitié des charges et de l'influence
politique, en dépit du nombre croissant des nouveaux venus. Les
convulsions de 1575 avaient eu pour but au contraire de faire prévaloir
les plus nombreux. L'arbitrage de 1576 avait été une transaction qui
était venue restreindre l'invasion de la démocratie dans l'aristocratie,
mais qui n'avait fait que la ralentir.
Dans les citoyens non inscrits, continue l'observateur, on distinguait le
gros peuple et le menu peuple. Les premiers étaient ceux qui se
regardaient, non sans raison, comme aussi dignes de la noblesse que la
plupart de ceux à qui on l'avait conférée, et beaucoup plus dignes que
tant de personnages inférieurs à qui elle était échue au milieu des plus
viles occupations. Tous se souvenaient des trois cents inscriptions
promises au peuple par décret, dont les listes avaient été dressées et
qu'on n'en avait pas moins éludées. Quelques admissions annuelles
autorisées par la loi, loin de suffire aux prétentions, excitaient les
jalousies. Plusieurs même voulaient l'inscription en masse de la
bourgeoisie entière; car, en ce temps de préjugés, pour fonder l'égalité,
on rêvait de faire tout le monde noble, et non pas d'ôter la noblesse à
tout le monde.
On nous a conservé un singulier exemple du combat obstiné des
prétentions. Dans la familiarité de la place publique, tous les Génois
avaient l'habitude en se rencontrant de se saluer amicalement de la voix.
Mais les nobles voulaient rester couverts, en exigeant que les populaires
se découvrissent. Ce fut un sujet interminable de querelles, de
violences. Il fallut que le gouvernement intervînt, et qu'un décret
(chose misérable!) réglât les salutations réciproques. Nous trouverons
ci-après un jeune citoyen engagé dans une conspiration4, où pour premier
mobile il fut poussé par ce ridicule incident.
L'espion anonyme qui peint ces discordances cherche ouvertement par quels
points nouveaux le gouvernement de Gênes est vulnérable après cinquante
ans de durée. «Voulez-vous seulement, dit-il à ceux qui le font écrire,
prendre de l'influence dans la république? ne pratiquez pas les anciens
nobles; ils sont sans retour vendus aux Espagnols. Leurs fiefs à Naples,
leurs créances en Espagne, le risque qu'elles y courent, les suspensions
de payement dont la cour de Madrid les effraye, et sur lesquelles ils
sont réduits à marchander et à supplier, sont des chaînes qui ne peuvent
être brisées. Adressez-vous plutôt à la noblesse nouvelle, à celle du
moins dont le titre n'a pas eu le temps de vieillir. Elle n'a rien de ces
engagements et elle les déteste.
Mais s'il s'agit de susciter des troubles, adressez-vous à ceux qui
attendent en vain l'inscription au livre de la noblesse, et qui parfois
la sollicitent jusqu'à Madrid5. Cette cause de jalousie est toujours
flagrante. Attachez-vous aussi aux anoblis mécontents, auxquels une
rivalité orgueilleuse et blessante dispute le pouvoir qui, entre égaux,
devait appartenir aux plus nombreux. Cette classe tient encore par mille
liens à la bourgeoisie dont elle sort, et facilement ces deux populations
agiront ensemble. Quant au bas peuple, il ne hait pas les nouveautés,
mais il ne se soulève pas de lui-même: il suivra les impulsions qui lui
seront données, et il les recevra plutôt des populaires que de la haute
noblesse6.» Enfin, remarquait-on, cinq cents Allemands, la plupart
casernes au palais, trois cents Italiens disséminés en plusieurs postes,
et cent Corses, étaient toutes les forces qui défendaient la ville. J. -
L. Fieschi, s'il ne se fût perdu au moment du succès, surmontait ces
obstacles avec trois cents paysans.
On voit s'exécuter en 1627 une tentative réglée précisément sur ces
données, et l'on peut douter que cette statistique politique soit
absolument innocente des événements que nous allons retracer. Au reste,
observateur ou espion, le judicieux anonyme prévoit que la balance ne
pourra rester en équilibre, et il devine le poids qui doit l'emporter. Si
la tranquillité subsiste au milieu de tant d'éléments de discorde, c'est
qu'un même motif y dispose tous ceux qui possèdent. Tous les riches sont
les véritables maîtres de l'État. C'est, en effet, ce qui a fini par
rejeter dans l'ombre et dans l'impuissance les nobles pauvres. C'est ce
qui a fait désespérer aussi les petits bourgeois des objets de leurs
prétentions ambitieuses. C'est ce qui a fait entrer dans une même
communauté compacte d'influence et de politique, l'ancien noble resté
opulent et l'anobli aussitôt qu'il est devenu égal au premier en
richesse, dernier état d'une république faible et abaissée; mais ce n'est
que peu à peu qu'elle a gagné cette assiette et l'espèce de calme dont on
y a joui.
Les Génois étaient jaloux de leur territoire et surtout de leur littoral.
Quelques fiefs impériaux y étaient enclavés; et plus d'une fois des
investitures, achetées par des seigneurs qui s'accordaient mal avec eux,
inquiétaient leur sûreté et leurs intérêts commerciaux. Final, patrimoine
de l'antique famille Caretto; a été longtemps et jusqu'au siècle dernier
un de ces sujets de contestations et de traités. Sous prétexte d'un long
procès féodal, l'empereur ayant prononcé le séquestre de ce petit État,
le roi d'Espagne, d'ailleurs étranger à la contestation, s'était hâté de
s'en faire attribuer le dépôt judiciaire et la garde; successivement il
entendit s'en arroger la propriété. Il lui convenait, à cause de son
gouvernement de Milan, d'avoir pour ses galères et pour ses troupes un
abord assuré indépendant de la bonne volonté des Génois. Gênes, à son
tour, redoutait à bon droit au milieu de son pays un établissement
espagnol; elle craignait qu'on n'y détournât le commerce du transit pour
la Lombardie; surtout qu'on n'y fît des dépôts de sel qui alimenteraient
les environs au préjudice de ses gabelles (1602). Mais les Espagnols
consolidèrent leur possession de leur mieux, et les prétentions des
Génois toujours entretenues Surent réservées pour un autre temps (1588).
Sur le même rivage le duc de Savoie possédait Oneille et il cherchait à
s'agrandir. Le duc était alors en guerre avec la France pour le marquisat
de Saluces, et il n'était pas en mesure de gagner ses procès à main armée
(1624). Mais plus tard la querelle de la Valteline éclata; la France
rechercha l'alliance du duc de Savoie; et les termes dans lesquels le
cardinal de Richelieu raconte ce qui se passa sont assez naïfs pour nous
en emparer ici.
«Pour arrêter le secours qu'on envoie à Milan, une diversion est
nécessaire en Italie, en laquelle les armes de S. M. ne paroissent pas.
Celle qui semble être le plus à propos c'est l'attaque de Gênes au nom du
duc de Savoie, sous prétexte de l'injure qu'il a reçue de cette
république sur le sujet de Zuccarel qu'elle lui retient. Le fief de
Zuccarel appartient pour trois quarts à Scipion Caretto, et pour un quart
à Ottavio Caretto. M. de Savoie a acheté les trois quarts de Scipion sans
le consentement de l'empereur de qui ils dépendent, et contre un contrat
que ledit Scipion avoit passé avec la république de Gênes, par lequel il
s'engageoit à ne vendre point Zuccarel de vingt ans qui n'étoient pas
expirés. Il en poursuivoit (le duc) l'investiture, laquelle lui est
déniée. Ottavio Caretto, cependant, vend son quart à la république de
Gênes, qui obtient l'investiture de l'empereur. Ledit empereur confisque
ensuite les trois quarts qui appartiennent à M. de Savoie, parce qu'il
n'a pas obtenu ce qui étoit dû à l'empire, en ce qu'il a acheté Zuccarel
inscio domino. Ensuite de cette infraction la république achète ces trois
quarts de l'empereur bien cher auprès de ce qu'ils avoient coûté à M. de
Savoie. De là M. de Savoie vient aux armes: voilà le plus juste prétexte
que nous eussions pu désirer7».
D'après les accords faits avec la cour de France, le duc fit de grands
préparatifs de guerre. Il fut bientôt joint par le connétable de
Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné, et par le maréchal de Créqui,
gendre de celui-ci, qui lui amenèrent des troupes françaises. La
république s'était mise passablement en état de résister au duc, mais non
à de tels auxiliaires. Dès le commencement (1625) de la campagne on lui
prit Novi, Voltaggio et jusqu'à l'importante forteresse de Gavi. Les
ennemis se préparèrent à pénétrer sous les murs de la ville. On croyait
sa reddition si immanquable et si prochaine que les assaillants pensaient
n'avoir pas de temps à perdre pour s'accorder sur la possession d'une si
belle proie. Nous avons les pièces de cette négociation8.
La ville devait d'abord être mise en dépôt entre les mains de la
princesse de Piémont, soeur du roi. La garnison serait mi-partie. Le chef
serait français, mais choisi par le duc, et l'on voulait que le choix
tombât sur Créqui. La possession de l'État de Gênes reviendrait à la
France, si par la suite des opérations le duc obtenait Milan. Il n'aurait
dans ce cas du territoire génois que Zuccarel. S'il ne gagnait pas Milan,
il aurait la rivière du ponant et la Corse. Le roi aurait la ville de
Gênes et la rivière du levant. Enfin, si le duc entrait en possession de
Genève, il n'obtiendrait en Ligurie que la rivière du ponant; la Corse
passerait dans le lot de la France.
Par un dernier article des propositions dressées à Turin, le butin était
d'abord employé aux frais de l'armée; le surplus serait partagé entre le
duc et Lesdiguières. Le roi dans sa réponse corrige cet article. C'est
lui qui entrera en partage du butin, en se chargeant de satisfaire le
connétable. Cependant le roi faisait écrire qu'en s'en remettant sur le
siège de Gênes à la prudence du connétable, il pensait qu'avant de
l'entreprendre, il importait de bien prendre ses précautions, afin de ne
pas compromettre la réputation des armes françaises.
On avait annoncé une escadre qui serait renforcée de vaisseaux anglais et
hollandais; mais rien de semblable ne parut. Au contraire, les Espagnols
avaient réuni dans le port de Gênes soixante-dix galères. Elles ne
donnaient aucun secours au reste du littoral, mais elles gardaient la
capitale. Lesdiguières jugea impossible d'attaquer sans le concours d'une
flotte, une ville qui venait de relever ses fortifications, et qui se
montrait décidée à défendre sa liberté; qui d'ailleurs serait
incessamment secourue par le gouverneur de Milan. Il refusa, au grand
désespoir du duc, d'assiéger Gênes, et, méditant sa retraite, il engagea
le prince à conduire l'armée à l'envahissement de la rivière du ponant.
On vient de voir que les instructions de la cour de France se méfiaient
du succès d'un siège et de l'opportunité de l'entreprendre: peut-être y
avait-il une secrète répugnance à détruire au profit du duc, dont la
politique était si variable, une république qu'on n'avait attaquée que
pour faire diversion à la guerre de la Valteline9. Mais l'Italie entière
se persuada que Lesdiguières avait vendu sa retraite et que les Génois
l'avaient payée. Ceux-ci, ranimés à mesure que le péril s'éloignait de
leur ville, prirent à leur tour leurs avantages. Aidés enfin par des
secours venus de Milan, ils regagnèrent les places qu'ils avaient
perdues, même le fort de Gavi. Le duc de Savoie accourut pour les
reprendre; son camp fut surpris. Forcé à la retraite, il ne put enlever
ses canons; ils passèrent aux mains des Génois: peu auparavant ils
avaient acquis sur lui un autre trophée; sa galère capitane fut prise.