avec le fils du roi de France, les Génois, généralement favorisés par le
pape, crurent trouver une occasion favorable d'obtenir de François un
meilleur traitement. Laissés dans un état d'incertitude qui n'était ni la
paix ni la guerre, et médiocrement protégés à cet égard par Charles dont
l'intérêt n'était pas de les voir remis en grâce auprès de son rival, ils
n'avaient pu rétablir leurs liaisons de commerce en Provence et en
Dauphiné (1531). De temps en temps leurs navires étaient capturés. Mais
François reportait la guerre en Italie sous prétexte d'attaquer les ducs
de Milan et de Savoie, et se disposait à rompre avec l'empereur; dans ce
renouvellement d'hostilités il paraît qu'il voulait forcer les Génois à
prendre son parti; il voulait d'eux plus que la neutralité, objet de
leurs sollicitations.
François suscitait un autre ennemi. Hariadan Barberousse, chef des forces
maritimes du sultan Soliman, dominait dans la Méditerranée et venait
souvent effrayer la Ligurie. Déjà plusieurs fois Doria s'était mesuré
avec le courageux renégat (1530)1. Il avait même opéré un débarquement en
Afrique, attaqué et occupé Cercel; mais le pillage fit débander ses
gens, et les Mores, accourant en grand nombre, les surprirent et les
chassèrent. Doria n'était pas revenu sans perte de cette expédition
(1532); maintenant Barberousse avait dépossédé le roi more de Tunis; en
ajoutant cette souveraineté à celle d'Alger dont il était déjà pourvu, il
formait un établissement redoutable à la portée de l'Espagne, de la
Sicile, au centre des mouvements de la navigation italienne. Charles se
détermina à s'y opposer. Par son ordre Doria prépara un grand armement;
Gênes y joignit douze galères: l'expédition fut glorieuse. On débarqua,
on emporta le fort de la Goulette. Barberousse abandonna Tunis et se
retira dans Alger (1535). Charles restitua sa conquête à l'ancien roi
dépossédé par Hariadan.
Sur ces entrefaites le dernier Sforza mourut; cet événement fit éclater
la guerre dont l'expédition des Français en Piémont n'avait été que le
prélude. François, pressé de faire valoir ses prétentions sur le
Milanais, y poussa ses troupes. Mais Charles le gagnant de vitesse
s'empara du duché. Dans la prévoyance de l'imminente rupture, il avait
attiré la plupart des puissances d'Italie dans une ligue qu'il se hâta de
mettre en mouvement. Mais parmi les alliés plus d'un voyait avec jalousie
et avec crainte l'empereur s'adjuger une grande souveraineté de plus. Il
crut donc devoir protester qu'il ne s'emparait pas de Milan pour en faire
sa proie. Il promettait d'en disposer en temps opportun au gré de ses
amis et pour le plus grand bien de l'Italie.
La république de Gênes eût voulu rester neutre, ne fût-ce que pour être
exempte de payer un contingent dans l'alliance, mais elle ne put se
dispenser de figurer dans la ligue, et elle pensa en être la première
victime. Charles, orgueilleux de quelques succès, s'obstina à l'invasion
de la Provence. Doria et ses autres généraux les plus expérimentés
tentèrent en vain de le détourner de cette dangereuse entreprise; il y
précipita son armée. Tandis qu'elle s'y consumait de fatigue et de
misère, un corps de troupes françaises qui s'était maintenu en Lombardie,
réuni à la Mirandola, marchait pour couper le retour de France aux
ennemis. Cette troupe se présenta devant Gênes. César Fregose était un
des chefs de cette expédition; il tenta de s'emparer de la ville,
essayant de favoriser l'attaque en réveillant les souvenirs attachés au
nom de sa famille; la cité investie fut menacée d'un assaut. La
confusion y fut grande, mais les précautions que le gouvernement avait
prises suffirent pour résister à ce coup de main; les amis de Fregose,
s'il en restait encore dans l'intérieur, ne firent aucun mouvement. Les
assaillants se découragèrent, et, se remettant en marche, ils portèrent
ailleurs leurs efforts. La ville reprit sa sécurité.
(1538) Cependant la médiation du pape fit conclure une longue trêve entre
Charles et François. Paul était venu conférer à Nice avec ces deux
rivaux, et les deux princes se revirent encore à Aigues-Mortes avec les
apparences d'une cordialité chevaleresque. Dans cette dernière entrevue,
François avait visité Charles sur la galère qui le portait. C'était celle
de Doria. L'amiral, peu jaloux de se montrer entre eux, s'était tenu à
l'écart; mais il fut appelé, présenté au roi et reçu par lui avec des
marques singulières d'estime et de bienveillance.
Pendant cette paix avec la France, car c'était la paix sous le nom de
trêve, Charles, encore fier du succès de Tunis, voulut en tenter un plus
décisif sur Alger, afin de détruire entièrement la puissance que
Barberousse avait établie en Afrique. Les préparatifs furent immenses, et
parmi les ressources qui les défrayèrent, l'historien de Gênes ne saurait
oublier la générosité d'Adam Centurione, l'ami de Doria. Les trésoriers
espagnols lui avaient fait entendre qu'un prêt de 200,000 écus
conviendrait extrêmement à leur maître. Il leur envoya la somme et en
porta aussitôt une quittance à l'empereur. Frappé de ce noble procédé,
Charles la jeta au feu et voulut rester débiteur. Suivant quelques
narrateurs espagnols, ce fut Centurione qui, recevant une cédule de
Charles pour titre de sa créance, la brûla devant lui, et l'empereur
émerveillé se contenta de se chauffer, disait-il, à la chaleur d'une
flamme si généreuse.
Enfin l'expédition partie, il sortit des portes de Gênes trente-cinq
galères, un grand nombre de vaisseaux de transport, et quand cette flotte
eut rallié aux îles Baléares les forces de l'Espagne, elle présentait
plus de quatre cents voiles sous le commandement d'André Doria. Les
vieilles bandes espagnoles, les régiments allemands, les levées
italiennes concouraient à l'expédition. Charles s'était embarqué à la
Spezia. On atteignit le rivage; le débarquement s'opérait. Tout à coup
une tempête s'élève, les câbles sont brisés, les navires se heurtent et
sont jetés contre le bord. La galère d'André qui portait l'empereur resta
sur ses ancres, beaucoup d'autres échouèrent; celle de Gianettino Doria,
qui était de ce nombre, fut immédiatement assaillie par une foule
innombrable de Mores et d'Arabes. Un régiment italien commandé par
Augustin Spinola, heureusement débarqué, vint au secours et tira les
naufragés de ce double péril. Quatorze galères périrent dans cette
journée; onze étaient la propriété de Doria. Tout le reste fut
maltraité, et l'armée se vit sur une côte ennemie sans provisions et sans
munitions. Doria déploya son courage et son habileté dans cette fatale
rencontre; mais il avertit l'empereur de la nécessité de retourner en
arrière pour ne pas sacrifier toute son armée. Le naufrage, le fer des
Mores, la misère qui accompagna le retour exercèrent de tels ravages que
de vingt-quatre mille hommes embarqués, Charles, dit-on, n'en ramena pas
dix mille.
Un si grand échec à sa puissance fournissait à François une occasion
propice de tenter encore sa fortune après tant de sujets de plaintes
réciproques et une si longue rivalité.
Ce renouvellement des hostilités était odieux à la république qui avait
vu son commerce détruit au milieu des chocs répétés de ces grandes
puissances. Les circonstances étaient funestes. Une affreuse disette
avaient pesé sur l'Italie; et, pour juger de la décadence de la
navigation mercantile des Génois, il suffit de voir cette époque donner
naissance à la fois à deux administrations ou magistratures, l'une pour
prendre soin des pauvres (1539), l'autre, dite de l'annona, pour se
procurer des grains. Ainsi à la première saison rigoureuse, dans ce port
où jusque-là ses navires faisaient affluer en tribut les biens et les
denrées de toutes les terres, le commerce devenait impuissant pour
assurer les subsistances dans la ville, et une population industrieuse et
sobre était tombée en état de mendicité. On faisait des plans pour
ordonner le défrichement général des terres de Corse, ressource difficile
à exploiter et qu'un peuple navigateur avait aussi peu comptée jusque-là
que la culture des roches de son propre territoire. Dans cette situation
et à la nouvelle rupture, les Génois désiraient par-dessus tout la
neutralité. Ils la souhaitaient d'autant plus que les derniers procédés
de la France les flattaient d'y rentrer en grâce. Dans leur détresse ils
avaient obtenu la permission d'y acheter des grains: un généreux patron
s'était trouvé pour eux dans cette cour, c'était César Fregose, ce banni
qui un peu auparavant avait assiégé leurs murailles. De retour à Paris et
pendant la paix il leur avait prodigué ses bons offices. Les relations
commerciales, interdites depuis 1528, avaient été rétablies. Une
ambassade génoise était allée remercier François de son indulgente
bienveillance. Gênes aurait voulu n'en pas perdre tout le bienfait quand
à la suite de l'assassinat de ce même Fregose la guerre recommençait.
Mais Charles n'avait rien négligé pour assurer sa prépondérance dans
Gênes. Il comptait sur l'influence de Doria pour lui répondre de tous les
conseils de la république. Elle avait pour surveillant habituel
l'Espagnol Gomès, ministre résident de l'empereur qui entendait exercer
une sorte de tutelle; un lien plus fort peut-être, l'intérêt, mettait les
principaux personnages dans la dépendance. Ils prêtaient leurs capitaux
au roi d'Espagne, qui leur donnait pour gage les revenus de ses États et
les riches produits qu'envoyait l'Amérique. Dans l'occasion présente la
république osa insister sur la justice et sur la nécessité de la laisser
se soustraire aux calamités de la guerre nouvelle. Après l'échec d'Alger,
ses forces maritimes épuisées, loin d'offrir aucune coopération utile, ne
suffisaient pas à la défense de son littoral, tandis qu'en vertu de
l'alliance du roi de France avec Soliman (1543), la flotte de
Barberousse, combinée avec celle de François, stationnait dans la mer de
Provence et de Ligurie. L'État de Gênes, borné presque à son rivage,
était ainsi vulnérable sur tous les points; et attirer des hostilités
c'était appeler le ravage sur soixante lieues de côtes, c'était livrer
les populations entières non pas aux calamités communes de la guerre,
mais à la férocité des Turcs et à l'esclavage. Les Génois obtinrent enfin
de se déclarer neutres; Charles le permit, François en agréa
l'assurance. Quelques violences avaient déjà été exercées par Barberousse;
le roi envoya à Gênes pour les désavouer et pour promettre qu'elles ne
se répéteraient point. En même temps certaines insinuations furent faites
de sa part à la république. On demandait l'entrée des ports pour les
flottes du roi; on se proposait d'envoyer un ministre français résider à
Gênes: François demandait aux Génois, pour gage de leur neutralité, de
lui accorder des emprunts comme Charles en levait chez eux. Les Génois
répondirent que tous les ports seraient ouverts aux Français, mais à eux
seuls toutefois, et nullement à leurs alliés turcs, qu'on ne pourrait
recevoir sans anxiété et sans péril. On désirerait qu'un ambassadeur de
France pût venir à Gênes, mais on était astreint à de grands ménagements,
et l'on craindrait que sa présence n'entraînât quelques difficultés avec
les ministres impériaux. Quant aux emprunts, le trésor n'était pas
assurément en situation de prêter ni à l'empereur ni au roi. Charles
avait emprunté chez des particuliers, ce que le gouvernement ne pouvait
ni ordonner ni défendre. Benoît Centurione fut envoyé pour porter ces
réponses au roi, et, comme on peut le croire, le messager et le message
furent mal accueillis. Cependant la Ligurie fut ménagée. Barberousse fit
de son chef assurer le gouvernement qu'il se conformerait aux intentions
bienveillantes du roi de France, et qu'il se comporterait envers les
Génois en ami. Quelques relations de bons procédés s'établirent entre
Doria et lui. Bientôt mécontent des Français (1544), il se sépara d'eux
et se prépara à retourner en Orient. Il vint dans la rade de Vado. Le
sénat lui envoya des rafraîchissements et des présents. En partant il ne
s'en empara pas moins d'un navire richement chargé qui se rencontra sur
sa route; enfin il s'éloigna après avoir commis sur les côtes de Toscane
les dévastations que Gênes s'était heureusement épargnées.
La bataille de Cérisoles gagnée en Piémont donnait grand crédit aux armes
françaises. Malgré les protestations des ministres de l'empereur, Gênes
laissa passer sur son territoire Pierre Strozzi qui, battu à Stradella,
ramenait les débris de ses troupes pour joindre l'armée victorieuse du
comte d'Enghien; mais une prompte paix termina cette guerre. La
république, oubliée dans le précédent traité, réclama auprès de
l'empereur pour être nommée dans celui de Crespi: elle le fut
expressément. Son indépendance fut ainsi formellement reconnue par la
France, et ses relations de paix diplomatiquement consolidées. Des
navires génois étaient au service de François dans une expédition tentée
peu après contre l'Angleterre pour obliger Henri VIII à rendre Boulogne
dont il s'était emparé, et de ces vaisseaux il en périt plusieurs à
l'embouchure de la Seine.
CHAPITRE IV.
Jalousies et intrigues intérieures.
Le gouvernement régulier de Gênes n'était pas sans ennemis et sans
embarras intérieurs. On sentait de temps en temps la fermentation des
levains de discorde qu'on n'avait pu détruire. Dans l'ancienne noblesse
la jeunesse ne pliait pas son orgueil à la raison d'État, et, se
déplaisant dans l'égalité, elle ébranlait cette union sur laquelle devait
reposer la force de l'aristocratie. Les nouveaux nobles, se voyant
méprisés, s'en indignaient; plus d'un trouvait que sous ce titre il
avait moins gagné que perdu, et regrettait sa part d'influence dans le
vieux parti populaire. Le patriciat avait pourtant pris tant de
consistance dans l'opinion, que ceux qui s'en plaignaient briguaient d'y
être admis, loin d'entreprendre de le détruire. Immédiatement après la
révolution de 1528 et après la première rédaction du registre des nobles,
il s'était élevé tant de réclamations de la part des prétendants,
offensés d'avoir été exclus ou oubliés, qu'une admission périodique
réglée pour l'avenir n'eût pu y suffire. On ne nous dit pas exactement ce
qui se passa dans ces premiers temps; mais il est probable que le
gouvernement eut la main forcée et qu'il ne put maintenir la paix
publique qu'en faisant droit aux plaintes par une mesure extraordinaire.
En 1531 on admit quarante-sept nouveaux nobles supplémentaires, si l'on
peut parler ainsi, à titre d'omis ou négligés dans la première formation
de la liste. Cette justice ou cette condescendance plus ou moins
volontaire apaisa les prétentions pour un temps. Plus tard il s'éleva de
grands doutes sur la fidélité de ces inscriptions. Leur exécution
matérielle et la garde du livre d'or restaient abandonnées aux soins des
secrétaires d'État. On se plaignit qu'ils en abusaient et qu'ils avaient
osé insérer furtivement des noms à leur gré. Les suprêmes firent annuler
trois inscriptions en 1560. Cet abus ne fut prévenu que par les lois de
1576.
La loi constitutionnelle permettait d'inscrire dix nouveaux nobles tous
les ans; sur ce nombre huit devaient être pris dans la ville même.
L'élection appartenait au sénat sans la participation du doge; et, comme
il y avait huit sénateurs, l'usage était d'abandonner une nomination à
chacun d'eux. On vit bientôt ce mode étrange ouvrir le livre d'or à des
noms vulgaires et même honteux. Des transactions scandaleuses en
résultèrent: l'inscription devenait la dot de la fille d'un sénateur, on
en fit une sorte de marché; ceux de noblesse récente appelèrent leurs
parents et leurs amis sans que les professions les plus basses y missent
obstacle, et déjà il n'y avait que trop d'artisans anoblis depuis 1528.
On ne l'avait pas calculé; on n'avait cru admettre que des plébéiens
honorables pour les mêler à la noblesse: mais généralement à
l'anoblissement d'un père de famille, son inscription comprenait avec lui
ses fils nés et à naître; ainsi avec un homme de quelque distinction jugé
en état de former à l'avenir une maison nouvelle, on adoptait plusieurs
branches déjà séparées du tronc, enfants dont le métier et les alliances
répugnaient à la notabilité à laquelle leur père était parvenu. Les
réformateurs eux-mêmes avaient contribué à l'intrusion de la classe
inférieure, et, si l'on en croit certains témoignages, dans la convention
qu'ils avaient tacitement introduite, suivant laquelle la moitié des
places devait appartenir à la noblesse nouvelle, cette moitié devait se
subdiviser également parmi les anoblis entre les marchands et les
artisans. En un mot, il n'y avait pas si obscur boutiquier qui ne se crût
fondé dans ses prétentions à la noblesse ou au gouvernement. Mais avant
que l'intervention des artisans en vînt à troubler l'État, la jalousie
des nobles entre eux suffit pour y apporter la discorde.
Aussitôt que la paix de 1544 eut délivré la république des dangers où
l'entraînait la politique de deux puissances redoutables, l'ambition de
la noblesse moderne éclata par des entreprises caractérisées. Depuis 1528
on n'avait jamais violé la transaction solennelle suivant laquelle un
doge du portique de Saint-Luc succédait (1545) à un doge du portique de
Saint-Pierre dans leur règne de deux années. Tout à coup cette règle de
bonne foi reçut une atteinte imprévue. Un doge de l'ancienne noblesse
devait être nommé; abusant du hasard qui avait donné à l'autre parti la
majorité parmi les électeurs spéciaux desquels dépendait la liste des
candidats à soumettre au ballottage du grand conseil, on ne porta au
choix de celui-ci que des noms du nouveau portique. La noblesse de Saint-
Luc, étonnée, se répandit en clameurs contre l'usurpation, contre la
violation de la foi publique, contre l'abus des forces de la majorité. On
la laissa se débattre et se plaindre; le piège tendu ne pouvait
s'éviter, elle ne pouvait nommer qu'un de ses ennemis. Les choses avaient
été arrangées de manière que le choix ne pouvait même tomber que sur
Jean-Baptiste de Fornari; ils en frémissaient en vain; et les jeunes gens
de Saint-Pierre provoquant leurs rivaux par la raillerie et par un amer
jeu de mots sur le nom du candidat, leur disaient qu'il n'y aurait point
d'autre farine pour la fournée du jour.
De Fornari fut nommé, homme aux talents de qui tout le monde rendait
justice, et dont la probité et les moeurs furent estimées même après ses
disgrâces; mais ambitieux, accusé de cultiver à son profit secret la
faveur populaire au dedans et l'appui des princes au dehors. Les soupçons
qu'il attira, le ressentiment de son élection forcée, tinrent pendant son
règne les esprits dans la sourde agitation de la défiance et de la
discorde; cependant les deux années de sa dignité se passèrent sans
incidents remarquables, et le doge sortant de charge devint procurateur
perpétuel sans opposition; c'est plus tard que les contrariétés
l'attendaient.
CHAPITRE V.
Conjuration de Fieschi.
(1547) En ce moment une crise célèbre mit dans le plus grand danger
l'ordre présent de la république; la jalousie des deux factions nobles
n'en fut pas la cause. Le mécontentement des plébéiens y concourut à
peine. Un homme, rejeton de la plus antique noblesse, vint tenter
d'asservir sa patrie en criant liberté: c'est ici la conjuration de
Jean-Louis Fieschi.
La branche de cette illustre famille dont il était le jeune chef avait
fourni de génération en génération des hommes déterminés, toujours
occupés du désir de la domination, prêts à tout faire pour l'acquérir, et
n'ayant jamais eu scrupule à mettre en feu la république ou à y amener
des maîtres étrangers. Non-seulement on a vu quel fut Hiblet, mais les
Fieschi étaient ligués avec les Adorno quand ceux-ci livrèrent la ville
au pillage: ils avaient tour à tour caressé la France, et s'étaient
faits les fauteurs de la tyrannie des ducs de Milan.
Puissant, riche en fiefs limitrophes, mais indépendants, de la
république, Sinibaldo Fieschi, comte de Lavagne, avait épousé Marie de la
Rovere, nièce de Jules II; il laissa quatre fils encore pupilles, Jean-
Louis, l'aîné, Jérôme, Ottobon et Scipion, et avec eux, un fils naturel
nommé Corneille. Intimement uni avec André Doria, il l'associa à la
tutelle de ses enfants. Le jeune comte Jean-Louis prit possession dès
dix-sept ans de son patrimoine rendu plus opulent pendant sa minorité.
Bientôt il épousa Éléonore Cibo, soeur de l'héritier de Massa-Carrara;
ses richesses, ses alliances, la grandeur de sa maison, l'ambition que
lui inspirait une mère hautaine, tout nourrissait ce jeune homme de vues
superbes et hardies; tout le conduisait aux vastes entreprises; il
semblait être né pour elles. Ambitieux, téméraire, mais dissimulé,
insinuant, avantagé des dons les plus attrayants de l'extérieur et de
l'esprit, généreux, prodigue au besoin, à vingt-cinq ans il était en état
de concevoir, de vouloir et d'accomplir, digne de servir de héros et puis
de modèle à notre factieux coadjuteur de Paris.
Fieschi, méprisant la forme apparente de sa république, n'y voyait qu'un
pouvoir et un chef, et c'est de ce chef qu'il était jaloux. Il ne pouvait
croire qu'André Doria dans sa haute fortune et dans sa gloire, autorisé
par la puissance de Charles V, ne fût qu'un grand citoyen dans Gênes, n'y
régnât pas et surtout ne voulût pas y faire régner sa famille après lui.
C'est à cet empire qu'il ambitionnait de substituer le sien. Vainement il
devait de la reconnaissance à son ancien tuteur, vainement il possédait
et cultivait encore l'affection et la confiance de Doria; ces sentiments
ne l'arrêtaient point; l'intime familiarité ne lui servait qu'à
s'exciter par le spectacle journalier des grandeurs de cette maison et
qu'à mesurer les coups qu'il pourrait lui porter.
La position d'André était singulière, et ce n'est pas chez Fieschi seul
qu'elle excitait l'envie. L'amiral ou le prince, comme on l'appelait
depuis que Charles lui avait donné la principauté de Melphi dans le
royaume de Naples, chargé d'honneurs et comblé de richesses, tenait dans
Gênes un état supérieur à celui d'un particulier; commandant suprême pour
César d'une force imposante, propriétaire lui-même d'une flotte entière
qu'il tenait à la solde de l'empereur, la ville, le port étaient pleins
de ses clients et de ses subordonnés sous les armes. Dans les conseils où
la reconnaissance publique lui avait décerné une place distinguée, il
n'affectait point l'autorité, mais l'habitude de compter sur la déférence
de ses concitoyens prenait pied sur lui de jour en jour. Charles V, qui
voulait en tirer le profit, l'excitait à exiger, à saisir cette
prépondérance. On s'en apercevait, on commençait à trouver que
l'influence accordée à de si grands services était devenue une puissance
gênante et menaçait de dégénérer en tyrannie.
Cependant André unissait la simplicité et la magnificence. Il conservait
la franchise et la familiarité de l'homme de mer. Il était serein,
populaire, abordable à tous; il marchait sans suite et dans l'habit le
plus modeste. Il répandait beaucoup de dons dans le peuple, il parlait,
il tendait la main au matelot. Son urbanité parmi les autres nobles
faisait oublier la supériorité qu'il avait sur eux. Ainsi vivait
l'honorable vieillard. Déjà parvenu à la quatre-vingt-unième année d'une
carrière qu'il était destiné à pousser jusqu'à quatre-vingt-quatorze ans,
il conservait encore tant de vigueur de corps et d'esprit, que plusieurs
années après il remonta sur la mer et reprit l'exercice de son
commandement; mais au temps dont nous parlons, ambitieux de faire
briller l'héritier qu'il s'était désigné, il prenait un noble repos dans
Gênes, ou s'y occupait, en arbitre écouté, de la direction des affaires
domestiques. Longtemps il avait montré assez de faveur aux nobles de
Saint-Pierre et aux populaires en général. Ceux de Saint-Luc en étaient
même jaloux. Gianettino Doria, fils d'un de ses cousins, était l'enfant
adoptif d'André. Il lui avait assuré la transmission des fiefs et des
charges qu'il tenait de Charles V. Le commandement de la flotte était
déjà comme abandonné à ce jeune homme. Gianettino, élevé comme on l'est
dans une si haute fortune, superbe avec toute l'imprudence du jeune âge,
n'avait rien de la simplicité de son oncle, et de cette familiarité
ouverte jadis contractée par celui-ci dans une condition plus humble et
sur la mer. Il ne se montrait jamais qu'entouré d'un nombreux cortège
d'officiers et de serviteurs. Il tenait les gens de mer et le peuple à
une distance qui blessait les habitudes publiques; aussi entre l'oncle
et le neveu, autant il se mêlait d'amour au respect que l'on portait à
l'un, autant la faveur populaire s'éloignait de l'autre. Celui-ci
offensait encore plus dans la société. Il exigeait la soumission, ne s'y
croyant plus d'égaux. Fieschi, qui, avec des qualités plus aimables,
n'avait pas moins d'orgueil, s'en indignait plus que tout autre. Il eût
supporté la grandeur d'André, aspirant peut-être à trouver une part dans
ce grand héritage. Il ne put s'accoutumer à la pensée de plier sous la
puissance de Gianettino, et sa haine contre celui-ci fut le premier
mobile de la conjuration.
Tout en dissimulant ses projets il avait essayé d'exciter la noblesse
contre un arrogant émule qui faisait déjà sentir le poids d'une grandeur
usurpée. Il avait trouvé dans Gênes des hommes qui murmuraient, mais que
préoccupaient la gloire et la vertu d'André, et qui n'étaient pas
disposés à secouer le joug. Fieschi s'adressa ensuite à Barnabé Adorno,
fils de l'ancien doge Antoniotto. Adorno, exilé de Gênes, habitait un
château voisin de la frontière, et de là il n'avait pas renoncé à
l'espoir de troubler un pays qu'il regardait comme dévolu et dérobé à sa
famille. Un de ses affidés vint dans Gênes essayer de remettre en
mouvement la faction qui autrefois obéissait au nom des Adorno; mais ses
menées furent découvertes; l'émissaire fut arrêté et puni. Le nom de
Fieschi fut souvent prononcé dans ces intrigues, mais il ne parut point
de preuves contre lui et il ne fut pas impliqué dans cette affaire. Après
cela il se tourna vers la France; on assure que déjà lorsque Pierre
Strozzi avait été obligé d'évacuer le Plaisantin, Fieschi, ayant été
requis de l'empêcher de passer sur ses terres, lui envoya secrètement un
émissaire pour le conduire en sûreté par des voies détournées. Les agents
français cultivèrent ces dispositions favorables au parti de leur maître.
Un coup de main qui eût enlevé Gênes au patronage de l'empereur eût bien
servi les intérêts du roi. Si Fieschi n'eût pas un traité conclu avec du
Bellay, ministre du roi à Rome, il fut du moins encouragé, assuré d'un
asile au besoin; et, en effet, après l'événement la France accueillit et
protégea sa famille; mais tout à coup il rencontra une protection plus
prochaine et un instigateur plus décidé.
Le pape Paul III (Farnèse), qui avait fait son bâtard duc de Camerino,
puis duc de Parme et de Plaisance, lui destinait encore le duché de
Milan. Il s'était longtemps flatté de lui en procurer l'investiture. On
se souvient que l'empereur, en s'emparant de cet État, avait protesté
qu'il ne le retiendrait pas pour lui, et qu'il en disposerait pour le
plus grand bien de l'Italie. Après avoir trompé François en lui
promettant d'en investir le duc d'Orléans, il avait usé de la même
manoeuvre envers Farnèse; mais celui-ci, désabusé des vaines promesses et
convaincu que volontairement Charles ne se dessaisirait point de ce grand
objet d'ambition, voulut à tout prix tenter de réussir par la ruine de la
puissance espagnole en Lombardie.
L'irascible pontife s'y portait avec d'autant plus d'ardeur que la
première victime devait être Doria, objet personnel de sa haine et de son
indignation. Autrefois il avait honoré l'amiral de l'épée et du chapeau
bénit, mais une occasion singulière avait changé la faveur en disgrâce.
La cour de Rome avait mis la main sur la riche succession d'un évêque
Doria, mort dans le royaume de Naples, et prétendait se l'approprier.
André, héritier du sang, la réclamait. Quand il eut épuisé les raisons de
droit, les prières et jusqu'aux menaces, il ne craignit pas de se faire
justice par ses mains. Des galères pontificales se trouvaient à Gênes,
Doria les séquestra de son autorité privée et les fit garder par ses
propres forces stationnées dans le port. Il ne leur rendit la liberté de
partir qu'après que le pape eut restitué la succession disputée. Paul fut
à l'excès sensible à cet affront et ne déguisa pas l'intention de s'en
venger. Cette haine s'unissait ainsi à ses ressentiments contre Charles
et à une nouvelle politique qui le rapprochait des Français. Renverser
l'état présent de la ville de Gênes, la soulever contre ce Doria qui la
tenait dans les intérêts de César, était un plan de campagne propre à
satisfaire toutes les vues du pape, et, dans ce dessein, l'ambition
turbulente de Fieschi le signalait assez comme le meilleur artisan des
troubles qu'on voulait exciter.
Un membre de la famille, d'une autre branche que le comte de Lavagna,
visitait Rome. Paul l'accueillit et lui témoigna la bienveillance du
saint-siège et la sienne propre pour une maison toujours si fidèle à
l'Église, qui a donné de génération en génération et des pontifes et tant
de cardinaux dévoués, dont les chevaliers ont rendu tant de pieux
services. Il s'informe de l'état de toute cette illustre race, il demande
pourquoi aucun des quatre fils de Sinibaldo n'a paru encore à sa cour,
pourquoi ils ne viennent pas chercher l'avancement qui les y attend. Les
honneurs ecclésiastiques ne sauraient manquer aux cadets. Dans sa
brillante carrière l'aîné ne voudra pas dédaigner l'accueil paternel d'un
pape ami de la fortune du chef d'une si noble maison.
Celui à qui étaient données ces assurances, parent éloigné du comte de
Lavagna, hors de tout soupçon d'intrigue et membre très-fidèle du
gouvernement, rapporta à Gênes ces invitations flatteuses où il n'avait
vu qu'un honneur rendu au nom de sa famille. Il pressa publiquement les
jeunes frères de se prévaloir des intentions favorables du pape, sans se
douter de la portée des insinuations dont on l'avait rendu messager.
Jean-Louis Fieschi se rendit à Rome. Là dès la première entrevue tout fut
résolu. Paul l'enflamma de plus en plus contre les Doria, lui fit honte
de supporter l'orgueil et d'attendre la domination de Gianettino. Il lui
démontra que, pour renverser celui-ci, ce serait folie d'avoir scrupule
de s'attaquer au vieux André; pour les moyens, il le renvoya à se
concerter avec Pierre-Louis Farnèse, à Plaisance, et, pour premier
secours, il promit que les galères pontificales seraient mises au service
de la conspiration. «Ce sera, lui dit-il avec un sourire amer, à
condition que vous ne me les laisserez pas séquestrer par Gianettino dans
votre port de Gênes.» On convint à Plaisance de cacher l'entreprise sous
le voile de la dissimulation. Le duc Farnèse ne voulut pas que le nom du
pape fût prononcé. Les galères que l'on devait confier à Fieschi lui
furent vendues en apparence. Il avait si bien gardé le secret de ses
desseins, qu'à la nouvelle de ce marché, Paul Pansa, qui avait été son
instituteur et qui était resté son fidèle conseiller et l'intendant de
son patrimoine, lui écrivait de Gênes dans l'étonnement et dans le regret
de cette acquisition irréfléchie. Il n'y avait pas d'argent disponible
pour la payer; on allait donc s'endetter pour la spéculation la plus
fausse; car, disait le sévère moniteur, le comte n'était sûrement pas en
disposition de s'adonner à la mer et à la marchandise; aucun de ses
jeunes frères n'y paraissait propre; et confier à la conduite d'un
lieutenant étranger à la famille une flotte qui emporterait une si grande
part de la fortune de la maison, n'était-ce pas la plus imprudente des
légèretés?
Le comte, en retournant de Plaisance, s'arrêta dans ses terres, et là,
sans bruit ou sous des prétextes plausibles, il s'assura des hommes
dévoués qu'il put y réunir. Il y laissa des instructions pour donner
secrètement une organisation régulière aux bandes de ses paysans, afin
qu'à son premier signal elles fussent en état de marcher et de combattre.
Revenu à la ville, il prit un autre rôle, et personne n'y soupçonna ses
projets. Il rechercha bien les nobles de Saint-Pierre; il fomenta en
général la jalousie contre les orgueilleux de Saint-Luc, contre
l'insolence de Gianettino, les vues ambitieuses de Doria et l'influence
espagnole que le vieux amiral faisait dominer dans Gênes; mais il ne
s'ouvrit sur aucun dessein pour y remédier. Loin de là, il continua à
fréquenter le palais Doria avec une assiduité redoublée. Il était le
premier courtisan d'André: il lui demandait des avis pour les
entreprises maritimes auxquelles il destinait les galères achetées à Rome;
en un mot, il se maintenait si bien dans l'intimité du vieillard, que
quelques défiances ayant été conçues à Milan, André, averti qu'un Fieschi
tramait quelque chose, répondit aux ministres de l'empereur qu'un seul de
cette famille serait en état d'être ambitieux, et que pour celui-ci
c'était un jeune homme d'une excellente conduite, plein d'attachement
pour son ancien tuteur, dont aucun soupçon ne saurait approcher. Doria en
répondait.
Fieschi caressait le peuple; connu de tous, il affectait les manières
familières, et telle était la facilité naturelle de ses moeurs qu'elle
empêchait de suspecter cette politique. Il prodiguait les secours aux
plus pauvres, les bienfaits cachés aux infortunés, et, dans les
occasions, il savait donner à sa libéralité un caractère plus marqué qui
la rendait publique et populaire. Il avait questionné comme par hasard
des tisserands en soieries sur l'état de la manufacture dans une année de
pénurie. Sur la peinture qu'ils lui firent de la misère de leurs
ouvriers, il fit venir de ses greniers une quantité considérable de
grains et la remit aux consuls de la profession pour donner du pain à ces
pauvres gens.
Cependant ses plans étaient loin d'être arrêtés, et il n'avait encore
dans Gênes que trois confidents; Sacco, le principal juge de ses fiefs,
subalterne entièrement dévoué à son maître et homme de ressources et
d'intrigues; Calcagno, ancien serviteur qui s'était élevé dans la maison
Fieschi de la domesticité la plus basse jusqu'à la confiance du comte
dans ses plus grandes vues; enfin Verrina, le personnage le plus
important, le véritable inspirateur de la conjuration. C'était un reste
de ces populaires qui, n'ayant pas eu assez de consistance pour être
rangés dans la nouvelle noblesse, détestaient la constitution
aristocratique et nourrissaient une haine implacable contre les Doria qui
l'avaient fondée et qui en avaient le profit. Il s'était lié avec le
jeune ambitieux, il étudiait et caressait son ardeur et ses
mécontentements; mais rien de sérieux encore ne s'était traité entre
eux. Un jour, pour première confidence, Fieschi lui découvrit un dessein
qu'il venait d'arrêter. Impatient de donner cours à sa haine, il voulait
tuer Gianettino et aussitôt se mettre à l'abri sous la protection
française. Depuis quelques heures, il avait expédié son blanc-seing à
Rome pour passer au service du roi de France. Verrina, indigné, lui
demanda si c'était là tout ce que devait faire un homme de coeur, s'il
devait perdre ainsi une position si éminemment favorable. Pour lui, quand
il avait vu le comte Fieschi si haut placé et en même temps si populaire,
se procurer des galères, se pourvoir de forces, il n'avait pas douté que
ce ne fût pour s'emparer de la seigneurie de Gênes. Quand tout invite à
la saisir, c'est une honte de fuir; c'est une honte de ne penser qu'à
prendre misérablement une victime. Excité par ces reproches, le comte lui
demandait ce qu'il avait donc à faire. La réponse fut prompte: Prendre
les armes, soulever le peuple, renverser la noblesse, se défaire de tous
ses ennemis à la fois, de tous ceux qui feraient obstacle, enfin étonner,
surprendre et régner. Verrina en détaillait les moyens; il comptait les
hommes que Fieschi pouvait faire venir de ses fiefs, les auxiliaires que
lui-même saurait réunir: et, à son avis, c'était immédiatement qu'on
pouvait, qu'on devait agir. Fieschi s'enflammait à cette perspective,
mais il conservait un doute: le peuple appelé à la liberté lui
laisserait-il prendre la seigneurie? Verrina en répondait. Quand le doge
aurait été chassé du palais, quand le vainqueur y serait entré porté par
la foule, Verrina de sa main lui placerait sur la tête une couronne
ducale; tous applaudiraient: l'on poignarderait le premier qui
s'aviserait de murmurer; et au besoin on emprunterait, pour comprimer les
opposants, les troupes que ne refuserait pas Farnèse. Tous les scrupules
s'évanouissaient: un nouveau messager fut dépêché peur reprendre le
blanc-seing envoyé à Rome.
On convint sur-le-champ des mesures à prendre. Calcagno se chargea des
préparatifs dans le palais Fieschi; Sacco, des démarches à Rome, à
Plaisance, dans les terres du comte; Verrina se réserva de soulever le
peuple, d'enflammer les esprits mécontents; et certes il était né pour
de telles oeuvres. Son premier soin fut d'enrôler une troupe de gens de
main et de bandits sous prétexte d'avoir besoin d'eux pour se défaire
d'un ennemi dans une querelle privée: chose fort simple en ce temps et
qui ne pouvait éveiller la défiance publique.
Après ces préliminaires, on chercha l'occasion la plus propice. Une
cérémonie religieuse pouvait réunir tous ceux que l'on voulait détruire,
André et Gianettino Doria, leurs parents et leurs adhérents principaux.
On aurait encore pu les surprendre dans un banquet que Fieschi ne pouvait
se dispenser de donner pour célébrer les noces de Jules Cibo, son beau-
frère, avec la soeur de Gianettino. Le palais Fieschi était situé sur une
hauteur qui domine la ville, dont il était comme séparé par de rapides
descentes ou par le beau pont de Carignan jeté entre deux collines au-
dessus des maisons d'un quartier inférieur. Les communications pouvaient
être facilement interceptées, et les convives seraient restés sans
défense entre les mains des conjurés. Le comte rejeta ces projets; il ne
voulait point profaner une église; il s'indignait à la pensée de violer
l'hospitalité. Les Doria devaient périr, il ne voulait pas les assassiner:
il entendait agir à force ouverte. La situation isolée de son palais ne
devait servir qu'à y cacher les apprêts d'une attaque soudaine. Calcagno
eut ordre de le remplir secrètement d'armes, d'y introduire peu à peu et
d'y cacher autant de vassaux du comte qu'il en pourrait venir à la ville
sans être remarqués. Verrina, sûr de ses sicaires, pratiqua avec plus de
confiance les populaires mécontents et les nobles sans crédit que l'on
supposait disposés à se lever contre l'oligarchie.
Une des galères de Fieschi arriva dans le port et se plaça dans la darse,
non loin de celles de Doria. Fieschi annonça qu'il la destinait à faire
la course au Levant et qu'il la faisait venir à Gênes pour en compléter
l'équipement. Ce fut un prétexte pour y mettre des armes et pour faire
venir ostensiblement de nouvelles recrues des terres du comte.
Le moment d'agir fut enfin fixé. Le premier jour de janvier mettait
toutes les familles en fête: la nuit qui suivait cette journée devait
être favorable à une surprise. Ce jour le comte visita Doria à son
ordinaire et l'entretint longtemps. Il s'arrêta familièrement chez
Gianettino, caressa les enfants de la maison et montra le visage le plus
libre, le moins suspect d'inquiétude ou de projets. En prenant congé il
avertit qu'enfin sa galère serait expédiée la nuit même, qu'il
recommanderait que le départ s'exécutât avec le moins de bruit possible
pour ne troubler le sommeil de personne; que s'il n'y réussissait pas
entièrement il en faisait ses excuses, et qu'au surplus, si l'on
entendait quelque rumeur, on n'aurait pas à s'en inquiéter, la cause en
étant connue d'avance.
Sorti avant la chute du jour du palais Doria, il passa dans quelques
lieux de réunion des nobles de Saint-Pierre pour y rencontrer les jeunes
gens sur lesquels on pouvait compter. Malgré les soins que Verrina avait
promis de prendre pour les réunir en grand nombre, on assure que Fieschi,
les invitant à venir finir la fête dans son palais, ne put rassembler que
vingt-huit convives. D'autres relations cependant donnent au comte deux
cents adhérents populaires ou nouveaux nobles. Par ses ordres ou
moyennant la vigilance de Calcagno, les portes du palais étaient ouvertes
à quiconque se présentait pour entrer, et fermées à toute sortie.
Pendant que l'assemblée grossissait et que Sacco et Verrina en faisaient
les honneurs, Fieschi dévoilait son dessein à ses frères, enflammait leur
jeune ambition et leur marquait les postes qu'ils seraient chargés
d'occuper. Suivi par eux et déjà revêtu de ses armes, il parut enfin au
milieu de ses hôtes. Ce n'est point, leur dit-il, à une fête, à de vains
plaisirs qu'il les a appelés dans ce grand jour, c'est à l'oeuvre de la
liberté qu'il les invite. Il s'agit d'affranchir la patrie, de briser le
joug des Espagnols, de renverser les fauteurs de leur usurpation,
l'insolent Gianettino et ce vieillard qui, ayant autrefois servi la
république, l'opprime aujourd'hui et s'efforce à rendre la tyrannie
héréditaire. Ils n'ignoraient pas, ces nouveaux tyrans, qu'il restait des
hommes généreux pour leur faire résistance, et Gianettino, ne reculant
devant aucun crime, avait résolu de se délivrer par une proscription de
tous ceux dont il redoutait l'énergie. Fieschi, qui se savait du nombre
des proscrits, connaissait la liste fatale; il conjurait ses amis de
prévenir le coup dont il les voyait menacés et de venir avec lui se
sauver, se venger, et rétablir la liberté et la république. Le concours
de tous les gens de bien leur était assuré.
La proposition était fort inattendue; de tant d'auditeurs peu répondirent
avec enthousiasme; les autres, étonnés, se laissèrent entraîner par
l'adhésion apparente du plus grand nombre qui approuvait ou n'osait
contredire. Deux seuls déclarèrent qu'ils répugnaient à une entreprise si
violente. Fieschi, n'ayant pu les convaincre, les laissa maîtres de ne
pas le suivre et se contenta de les faire retenir dans son palais. Déjà
chacun s'armait ou prenait à la hâte quelques aliments: on attendait le
signal de la marche. Un dernier soin retenait le comte. Sa jeune épouse,
renfermée dans un appartement écarté du tumulte des convives, ignorait
encore les projets qui les avaient fait réunir. Au moment d'en exécuter
l'entreprise, Fieschi vint enfin les lui avouer. Il sortait, et avant de
rentrer il l'aurait faite maîtresse de Gênes. La comtesse effrayée et
tout en larmes, essaya de s'opposer à sa sortie, elle le conjura de
renoncer à une tentative aussi désespérée. A ces efforts le sage Pansa
joignit ses remontrances; mais rien ne put ébranler le comte. Tout était
prêt et on ne rétracte pas un dessein avancé. Il priait sa femme et son
vieil ami de lui épargner des reproches et des craintes qui, sans le
retenir, se tourneraient pour lui en mauvais augure. Il embrassa la
comtesse et se déroba à ses tendres supplications.
Verrina avait parcouru la ville dans les ténèbres de la nuit; tout était
calme, rien n'avait transpiré. La galère était prête à occuper
l'embouchure de la darse du côté de la mer pour empêcher la sortie de la
flotte de Doria; en attaquant la porte de terre on était sûr d'enlever
cette force imposante, et Fieschi jugea que c'était l'opération
principale; il se la réserva. On se mit en mouvement, d'abord en silence;
les conjurés improvisés précédaient les troupes de mercenaires, de
paysans armés, de gens sans aveu ramassés par Verrina. Corneille, le
frère bâtard du comte, fut détaché pour s'emparer de la porte de l'Arc;
Ottobon, accompagné de Calcagno, courut attaquer la porte Saint-Thomas,
poste important qui séparait le palais Doria de la ville et de la darse.
Jérôme, tenant le centre de la cité, couvrait et liait les opérations de
ses frères.
En sortant le comte, s'emparant déjà du suprême pouvoir militaire,
déclara que ses ordres étaient donnés et que quiconque tenterait de se
dérober dans la marche ou s'écarterait de la troupe serait immédiatement
poignardé. Les plus fanatiques de liberté parmi ses compagnons lui
demandaient à leur tour une explication franche sur les vengeances qu'on
allait exercer. Il avait des parents, des amis parmi les oligarques:
viendrait-il prescrire de les épargner? Il répondit qu'il ne demandait
grâce pour aucun, qu'il les dévouait tous sans exception. Ses farouches
auditeurs applaudirent, et quelques-uns se dirent l'un à l'autre que
lorsque des nobles il ne resterait plus que lui, le peuple en finirait
aisément avec la noblesse.
Les mouvements réussirent d'abord. Le comte, maître de la darse dont il
avait forcé la porte, tandis que ses marins en avaient fermé l'issue par
la mer, se porta sur la première des galères de Doria, s'en empara, et
passa rapidement de bord en bord pour se hâter de les soumettre toutes au
milieu de la clameur des équipages et des efforts des rameurs qui
tentaient de rompre leurs fers. Ce tumulte fut la première annonce du
danger qui parvint au palais Doria. Gianettino éveillé et ne soupçonnant
qu'une révolte de ses forçats, courut au bruit, suivi d'un seul
domestique. Il ignorait que la porte Saint-Thomas était déjà occupée par
des ennemis. Tombé entre leurs mains, il fut massacré incontinent.
L'homme qui l'accompagnait, rétrogradant, porta l'alarme au palais Doria.
Le vieil André fut enlevé par de fidèles serviteurs et transporté par la
montagne dans une campagne éloignée.
La conjuration faisait des progrès. Le gouvernement, enfin averti,
rassemblait ses membres avec peine; peu de troupes, peu de citoyens
fidèles étaient sous les armes pour résister à l'insurrection. Jérôme
Fieschi, au coeur de la ville, appelait les citoyens à la liberté. Il
battit et dispersa les premières forces qui se présentèrent devant lui.
Le doge et le sénat, n'en ayant pas d'autres à lui opposer en ce moment,
recoururent à la négociation. On résolut d'envoyer vers le comte une
députation nombreuse pour lui demander ses intentions et pour lui offrir
de traiter sur toutes les satisfactions qu'il voudrait prétendre. Les
hommes les plus accrédités se chargèrent de ce message, et à leur tête
marcha Hector Fieschi, ce parent d'une autre branche qui, le premier,
avait apporté sans les pénétrer les invitations du pape à Jean-Louis. Les
députés, parvenus vers Jérôme, lui demandèrent le libre passage pour
aller trouver le comte de Lavagna. «C'est moi qui le suis, répondit à
haute voix l'imprudent jeune homme; il n'y en a pas d'autre que moi;
faites votre message.» Ce seul mot, entendu et par les amis et par les
ennemis, changea à l'instant toute la face des affaires.
Il était vrai; son frère était mort. Le malheureux Jean-Louis, au milieu
du plein succès de son entreprise, avait péri misérablement. En passant
d'une galère à l'autre, une planche ébranlée l'avait fait tomber dans la
mer. Enfoncé dans la vase de la darse, sans doute le poids de son armure
avait rendu vains ses efforts, tandis que sa troupe, emportée par le
mouvement et pensant le suivre, loin de le secourir ignorait même le
déplorable incident qui la privait de son chef. Tout était fini dans la
darse quand, le cherchant inutilement, on se convainquit qu'il manquait à
son triomphe, et l'on ne put enfin douter de sa perte. Ses principaux
amis la tenaient encore secrète, espérant d'achever la révolution en son
nom; on en fit parvenir la triste confidence à Jérôme, à l'aîné de ses
frères; il venait de l'apprendre quand la députation se présenta à lui,
et l'orgueil de se voir l'héritier du succès et des espérances de Jean-
Louis lui fit hâter cette déclaration précipitée. Ni dans son parti, ni
dans celui dont il fallait achever la défaite, personne ne pouvait
espérer ni craindre de ce jeune homme sans expérience, ce que les talents
et la résolution de Jean-Louis eussent pu seuls consommer. Ce n'était
plus qu'une émeute sans chef accrédité et sans véritable but.
Les députés bien avisés répondirent à Jérôme avec une prudente
circonspection. En les congédiant il leur intima d'aller enjoindre à leur
doge de se retirer du palais de la république. Mais en peu d'instants il
vit sa troupe décroître, ses amis se détacher; il s'aperçut que le temps
de faire la loi était passé, et bientôt arriva celui de la recevoir. Le
gouvernement avait pris courage: le nombre des nobles qui se
réunissaient au palais se grossissait sans cesse et ramenait la
confiance. Le peuple, regardant l'entreprise de Fieschi comme désespérée,
prenait les armes pour le sénat contre les perturbateurs du repos public;
dans cette situation on fit chercher le vieux Pansa; on l'envoya vers
Jérôme pour lui faire toucher au doigt le danger de sa fausse position,
pour l'avertir que, ne pouvant y tenir, il n'avait pas un moment à perdre
et qu'il ne lui restait qu'à profiter de l'indulgence avec laquelle on
souffrirait qu'il se retirât. Découragé, intimidé et sans espérance, le
jeune homme céda à ce conseil; il gagna la porte de l'Arc, et, suivi de
quelques partisans, il se retira dans le château de Montobbio, l'une des
places et la plus sûre du patrimoine de sa famille. A cette nouvelle son
frère Ottobon et ceux qui tenaient la darse avec lui, Sacco, Verrina,
Calcagno, se jetèrent sur la galère romaine et se sauvèrent à Marseille.
Le tumulte étant fini, la ville était en sûreté; l'alarme cependant se
prolongea quelques jours: on répandait le bruit que Jean-Louis n'était
pas mort, qu'il était au nombre des fugitifs qui avaient trouvé un asile
à Marseille et qu'il allait venir avec les forces françaises reprendre et
terminer son ouvrage; mais après quatre jours de recherches son corps
fut retrouvé et exposé aux regards du public; les craintes s'apaisèrent.
Le gouvernement reprit paisiblement sa marche. Le terme des fonctions du
doge de Fornari venait d'expirer; on lui donna un successeur avec les
formes accoutumées; on expédia des députés chargés de ramener André
Doria. A son retour il se fit porter au sénat. Il y reçut les témoignages
de l'intérêt public pour les dangers qu'il avait courus et pour la perte
de son fils adoptif. Le vieillard fit sentir à son tour que la confiance,
l'amitié presque paternelle trahies par ce malheureux Fieschi étaient
peut-être la blessure la plus saignante de son coeur. Il demandait une
vengeance éclatante pour la république et pour les lois de l'attentat le
plus énorme. La mémoire de celui qui était mort, la tête et les biens des
complices qui avaient survécu devaient payer la peine du crime. La
permission sur laquelle ceux-ci avaient quitté la ville n'était pas une
abolition de leur méfait; accordée d'ailleurs hors de la forme légale
des délibérations ordinaires, elle ne liait point le gouvernement. Sur
cette insistance il fut résolu de poursuivre les conjurés. Le magnifique
palais Fieschi, qui de Via Lata dominait la ville, fut rasé et sur ses
ruines fut plantée une pierre diffamatoire; elle portait la défense à
perpétuité de bâtir sur ce terrain où la perte de la patrie avait été
préparée. On leva des troupes, on commit des généraux pour aller exercer
la confiscation sur toutes les terres des comtes de Lavagna et surtout
pour assiéger Jérôme Fieschi dans Montobbio. Il y avait réuni toutes ses
ressources; ses frères étaient passés à la cour de France pour y
implorer de l'appui. Déjà Verrina, leur servant de messager, était venu
promettre aux assiégés un prompt renfort de troupes françaises. Le sénat,
qui ne l'ignorait pas et qui craignait de commettre la république avec le
puissant auxiliaire appelé par Fieschi, entreprit de faire tourner la
guerre en négociation. Pansa fut encore employé comme médiateur. On
offrait à Jérôme, pour lui faire abandonner son château, autant d'argent
qu'il en aurait voulu et toute sûreté pour en sortir; mais les
assurances que Verrina avait apportées lui firent rejeter ces
propositions avec hauteur. La place, disait-il, ne lui appartenait plus,
et les forteresses du roi de France ne se rendaient pas ainsi. Sur cette
réponse on poussa l'attaque afin de prévenir le secours. On amena devant
Montobbio de grandes forces et beaucoup d'artillerie. Cependant les
opérations contrariées et la résistance opposée firent durer le siège.
Les Français ne parurent point. Jérôme, commençant à désespérer, eût
ouvert l'oreille aux accords; il n'était plus temps. Doria exigeait le
sang des coupables, il l'obtint; la place se rendit à discrétion. Dès
l'entrée, Calcagno et quelques autres complices qui avaient prêté la
main au meurtre de Gianettino, furent mis à mort sans formalité, et,
disait-on, par un ordre spécial du sénat. Les autres prisonniers furent
réservés pour un simulacre de procédure. Jérôme Fieschi et Verrina eurent
la tête tranchée. Les fortifications de la place furent démolies. La
république prit possession des domaines que la famille Fieschi tenait sur
son territoire. Charles V confisqua les fiefs qui relevaient de l'empire,
attendu qu'ayant à son service les galères de Doria, leur attaque était
un crime féodal dans la personne d'un de ses vassaux. André Doria et sa
famille furent gratifiés de ces terres confisquées.
Le pape, qui trop évidemment avait encouragé l'entreprise des Fieschi, se
crut obligé d'adresser à André Doria une lettre de consolation pour la
mort de Gianettino. Doria n'en fut que plus blessé, et peu après le pape
ayant perdu le duc de Plaisance, son fils, assassiné par quelques
conspirateurs, Doria, écrivant à son tour sur cette mort violente,
affecta de lui renvoyer les mêmes termes de sa froide condoléance.
LIVRE DIXIÈME.
RÉFORME EXIGÉE PAR DORIA. - LOI DITE DU GARIBETTO. - GUERRE DES DEUX
PORTIQUES DE LA NOBLESSE, INTERVENTION POPULAIRE. - ARBITRAGE. - DERNIÈRE
CONSTITUTION.
1548 - 1576.
CHAPITRE PREMIER.
Intrigues de Charles-Quint. - Résistance d'André Doria. - Loi du
Garibetto. - Disgrâce de de Fornari.
(1548) L'assassinat de Farnèse avait fourni à l'empereur l'occasion de
s'emparer de Parme et de Plaisance. Pour le maître du duché de Milan
c'était faire un grand pas dans le projet favori d'unir sous une couronne
royale toute l'Italie supérieure. Le désir de comprendre la seigneurie de
Gênes dans ce plan ambitieux, l'espérance de trouver des facilités pour y
réussir dans le dévouement de Doria et dans son crédit sur sa ville
natale, ne pouvaient manquer de se présenter à l'esprit de Charles et de
ses ministres. Ils s'emparèrent comme d'un prétexte des conséquences de
la conjuration de Fieschi. Déjà dès les premiers moments, le gouverneur
de Milan avait voulu faire marcher des troupes pour rétablir, disait-il,
l'ordre et la sécurité. On s'était hâté de décliner cette intervention
officieuse; l'ordre et la sécurité étaient déjà raffermis; mais
l'ambassadeur Figuera, qui habitait Gênes depuis longtemps et qui
n'ignorait pas l'art d'y semer des intrigues, affectait de grandes
craintes. L'entreprise, selon lui, n'était pas un tumulte d'enfants
perdus; elle avait de profondes racines, et il fallait se prémunir contre
une nouvelle explosion. L'empereur était fondé à y veiller pour la sûreté
de ses propres États d'Italie. Après avoir répandu ces insinuations, il
fit agir ses créatures; le ministre de l'empereur n'en manquait jamais
dans Gênes; beaucoup d'hommes même importants s'étaient adonnés aux
volontés d'une si grande puissance pourvue de tant de moyens d'obtenir,
d'intimider et de corrompre.
Ils eurent la lâcheté de signer une supplique secrète à l'empereur, pour
l'inviter à donner à Gênes une garnison impériale et à exiger l'érection
d'une citadelle capable de garantir sous son autorité la tranquillité de
la république.
Ferdinand Gonzague, alors gouverneur de Milan, était l'artisan principal
de ces menées. Charles V, facilement persuadé qu'elles seraient conduites
à effet au gré de son ambition, expédia à Gênes son ministre Granvelle et
avec lui des ingénieurs chargés de choisir la place où la forteresse
impériale serait élevée. On ne doutait pas que Doria ne concourût dans un
dessein qui semblait provoqué par les sollicitations des autres Génois
partisans de l'empereur. Granvelle allait donc lui en faire l'ouverture;
mais, à la grande surprise du négociateur, l'amiral montra une inflexible
résistance à ce qui menaçait l'indépendance de sa patrie. Il attesta les
promesses faites de protéger la liberté génoise. Plus il était
sincèrement dévoué, moins il laisserait tacher la gloire de Charles par
une injuste usurpation. Et quant à lui, comblé de faveurs, honoré de tant
de confiance, il était résigné à renoncer à tout, plutôt que de manquer à
la défense des droits de son pays. Granvelle insistant, le courageux
citoyen s'adressa directement à l'empereur; et, la tergiversation des
réponses échauffant la vivacité des répliques, Doria prit le parti
d'assembler chez lui les nobles dont l'ambassadeur espagnol avait
extorqué les signatures. Il leur fit honte de leur faiblesse, il les
obligea à désavouer le voeu antipatriotique qu'on leur avait dicté; et,
après les avoir ramenés à de meilleures vues, il se rendit au sénat, il
dénonça hautement les projets qui menaçaient la république. Il demanda au
gouvernement de revendiquer ses droits et de défendre la liberté de sa
patrie. Cet appel fut entendu, l'opinion publique fut unanime; et rien
n'étant plus populaire à Gênes que le sentiment de la nationalité, on se
souleva de toutes parts pour écarter ce qui l'inquiétait. Les ingénieurs
espagnols exploraient les hauteurs, mesuraient, traçaient des plans; le
peuple en tumulte se porta contre eux, détruisit leurs préparatifs et les
réduisit à la fuite. Le sénat prit, pour sauver leur vie, les mesures de
sûreté les plus propres à leur inculquer l'idée du plus grand danger.
Granvelle connut que sa mission se prolongerait inutilement; il repartit.
Doria, écrivant de nouveau à l'empereur, se servit de ce qui s'était
passé pour lui faire entendre les vraies dispositions du pays et
l'inutilité des tentatives que l'on ferait pour donner un maître étranger
à la république. Charles n'insista pas et ajourna pour un peu de temps
son ambitieuse fantaisie.
Cependant cet incident eut de longues et sérieuses conséquences. Doria
crut devoir racheter sa franchise patriotique par quelques démonstrations
qui ôtât à l'empereur le prétexte de demander de nouvelles garanties pour
la sécurité commune. Doria lui-même avait été profondément blessé dans
ses affections et dans son système. De cette diffusion de la noblesse, de
cette égalité entre tous les nobles que lui-même il avait introduite dans
le sein du gouvernement, il voyait sortir le pouvoir menaçant d'une
majorité formée par les nobles intrus; il voyait la conduite des affaires
prête à dépendre non-seulement de chances fortuites d'un tirage au sort,
mais des combinaisons factieuses entre des éléments inégaux en nombre, au
mépris de cette supériorité de crédit et d'importance contre laquelle il
n'eût jamais cru des hommes nouveaux capables de se révolter. Ces hommes,
à peine sortis de la classe des plébéiens, s'appuyaient encore de celle-
ci, et enfin, ce qui n'était pas moins à craindre, ce qui venait de se
voir, il suffisait d'un ambitieux habile à caresser ces nobles encore
bourgeois, pour que le chef fût un Fieschi ou un Spinola, au lieu d'être
Doria. L'amiral mit tout en oeuvre pour prévenir cet affront et ces
bouleversements. Il présumait assez de la reconnaissance publique pour
espérer qu'on lui laisserait corriger son propre ouvrage. En effet, il
obtint qu'une baillie de huit membres serait chargée de la révision de
certaines des formes du gouvernement. Il présida à cette réunion. Sur les
huit, il disposait, dit-on, de quatre voix; il en séduisit deux de plus,
et, après une vive résistance, les deux autres cédant enfin1, le sénat, à
son instigation, se servit du pouvoir législatif que la constitution de
1528 lui avait laissé pour convertir en loi les changements que le vieil
amiral exigea dans l'intérêt de l'oligarchie. Sur les quatre cents
membres du grand conseil les trois cents qu'y introduisait le sort entre
tous les nobles ne nommèrent plus leurs cent autres collègues. Parmi ces
quatre cents ce ne fut plus le sort qui désigna les cent membres du
consiglietto. L'une et l'autre de ces nominations passèrent aux deux
collèges réunis avec l'adjonction des huit protecteurs de Saint-George,
des cinq suprêmes syndicateurs et de sept autres notables magistrats. Les
vingt-huit électeurs qui participaient à l'élection du doge et ceux à qui
l'on confiait le concours à l'élection des sénateurs, furent choisis non
plus par le grand conseil, mais par le consiglietto.
C'est ainsi que l'influence sur les choix fut rapportée aux magistrats
principaux et enlevée au sort et par conséquente la faction la plus
nombreuse et la plus populaire de la noblesse. On ne craignit plus de
voir une élection imposée comme celle du doge de Fornari, et ceux qui
l'avaient subie, il y avait deux ans, en sentant leur force ne tardèrent
pas à en faire porter la peine à celui-ci. Peu après il fut accusé
d'avoir correspondu avec la cour de France. Les anciens nobles et
l'ambassadeur de Charles V s'unirent pour invoquer sa punition. Il fut
arrêté et mis en jugement. Il avouait une correspondance, mais elle se
bornait, suivant lui, à la répétition d'une créance sur le gouvernement
français. Une sentence le priva du titre, des honneurs de procurateur à
vie et de la noblesse, le condamnant à une relégation perpétuelle dont le
lieu lui fut assigné à Anvers. De Fornari se rendit en Flandre; il y
vécut sans intrigue et y mourut honoré.
On n'avait pas attendu de voir ce premier essai des avantages que
l'aristocratie venait d'acquérir pour en apprécier les conséquences. Le
parti de Saint-Pierre sentait ses pertes et se répandait en murmures et
en réclamations. Il s'adressait au public, il décriait la loi nouvelle et
cherchait à la rendre odieuse et même ridicule. Le vieux Doria avait dit
d'avance qu'il avait quelque chose à retoucher pour perfectionner le
galbe de sa république. De cette expression bizarre, défigurée par un
diminutif et par la prononciation génoise, la loi fut appelée du
garibetto (pour galbetto), et c'est sous ce nom qu'elle devint et resta
la cause constante des dissensions jusqu'en 1576; car autant les nobles
populaires détestaient cette loi, autant les anciens nobles tenaient à la
réforme. De bons observateurs assurent qu'une certaine préoccupation leur
en faisait exagérer l'intérêt et le besoin. Le souvenir de la loi qui, si
longtemps et jusqu'en 1528, avait exclu les nobles de la première place
du gouvernement et notamment de celle de doge, frappait encore les
esprits. Les anciennes familles sur qui avait pesé cette exclusion ne
pouvaient croire que les populaires n'eussent pas un plan arrêté pour le
faire revivre, sinon en droit, du moins en fait, en se prévalant des
avantages que leur nombre leur donnait dans les chances du sort, si la
nouvelle loi était écartée2.
(1548) D'autres combinaisons ne tardèrent pas à réveiller les inquiétudes
de la république sur son indépendance. Il paraît bien certain que Charles
avait conçu le dessein de fonder en Lombardie un grand État pour en doter
don Juan d'Autriche, si même ce plan ne se liait pas à celui de
dédommager l'infant don Philippe de la couronne impériale, à laquelle
Ferdinand, nommé roi des Romains, se refusait à renoncer. L'occupation de
Gênes eût été une partie essentielle de ce projet; elle eût uni en un
corps les possessions que Charles avait successivement acquises dans le
nord de la Péninsule; elle aurait assuré sa possession dans la mer
Méditerranée.
Cosme Médicis, grand-duc de Toscane, Gonzague, gouverneur du Milanais, et
le duc d'Albe, le plus accrédité des confidents de l'empereur, avaient le
secret de ses desseins. Le dernier était chargé de conduire d'Allemagne à
Madrid l'archiduc Maximilien qui devenait le gendre de Charles; on
annonçait qu'à son retour il ramènerait l'infant don Philippe mandé par
son père; mais d'Albe cheminant avec lenteur, avant de quitter l'Italie
pour l'Espagne, s'arrêta à Milan, puis à Plaisance, et là, grâce à ce que
les Farnèse y avaient encore de créatures, lé pape, inquiet de ces
menées, découvrit qu'on avait tenu de secrètes conférences. Le gouverneur
de Milan, un agent de Médicis, un noble génois, vendu à l'empereur, s'y
étaient réunis. Quelques indiscrétions échappées mirent sur la voie des
projets dont on s'était occupé dans ce congrès. Le pape fit à la
république la prompte confidence de ses soupçons, l'avertit qu'un coup de
main serait tenté sur Gênes et l'invita à se tenir sur ses gardes.
La flotte de Doria avait été commandée pour le voyage de l'infant;
l'amiral était allé lui-même le recevoir à Barcelone sur sa galère. Quand
il eut fait voile et qu'on put calculer comme imminents son retour et
l'arrivée de Philippe, le sénat reçut presque à la fois deux messages
assez significatifs. Le duc de Florence fit savoir qu'il viendrait à
Gênes rendre hommage au prince, et que les routes étant peu sûres, il
serait escorté de deux régiments de cavalerie et de quelques troupes de
fantassins. Gonzague, de son côté, venait de Milan; et comme en Espagne
on n'avait pu embarquer sur la flotte un nombre de troupes suffisant pour
accompagner le prince, il amenait au-devant de lui deux mille chevaux et
deux mille hommes de pied pour lesquels il requérait que l'on préparât
les logements; ces forces étaient déjà en chemin.
Mais à Gênes, depuis l'éveil donné par le pape, les résolutions étaient
prises. On avait organisé une garde urbaine, on lui avait donné des chefs
déterminés. Une volonté arrêtée, des réponses fermes avertirent
clairement que ces démonstrations étaient sérieuses et qu'on ne prendrait
point la république en défaut. On fit savoir à Milan qu'il n'y avait pas
à Gênes de logements pour tant de monde. Gonzague serait le bienvenu de
sa personne; mais s'il amenait plus de vingt hommes d'armes, il
trouverait la porte fermée. On signifiait au duc de Florence que, venant
en ami dans un pays tranquille et sûr, il n'avait besoin que du cortège
ordinaire de sa maison et qu'on ne laisserait pas ses soldats passer la
frontière. Le duc entendit cette réponse, et ne vînt pas; Gonzague
négociait, non sans accuser les Génois de défiance et d'ingratitude;
mais il dut renvoyer les troupes qu'il avait mises en marche. On n'admit
que deux cents chevaux et trois cents fantassins, que l'on cantonna à
quelque distance de la ville, où il ne leur fut pas permis d'entrer.
Cependant, la flotte partie d'Espagne arrivait à la vue des côtes de la
Ligurie. Le vieux Doria avait reçu de Philippe un accueil flatteur et des
caresses affectées. Tout à coup le prince demande si son logement à Gênes
a été préparé au palais du gouvernement; il manifeste l'intention de s'y
établir. Doria se récrie d'abord; fier d'avoir eu l'empereur pour hôte,
ce serait une trop sensible disgrâce pour lui si le fils refusait de lui
faire le même honneur que le père: tout était prêt au palais Doria, et
il suppliait l'infant de ne pas dédaigner ce séjour. Le prince insiste
avec hauteur; poussé à bout, l'amiral reprend avec une noble rudesse,
qu'il n'est pas chargé de répondre à cette exigence inattendue; ce n'est
pas lui qui dispose du palais de la république; le prince peut le
demander; mais franchement il est peu probable que ceux qui l'occupent
soient inclinés à le céder. Cette déclaration excite un vif
mécontentement parmi les courtisans espagnols; mais, quand par un
bâtiment léger expédié de Gênes à la rencontre de la flotte, on sut avec
quelles dispositions l'accès avait été refusé aux troupes de Milan et de
Florence, on connut qu'il n'était pas temps d'insister pour établir le
prince au palais public. Philippe en revint à accepter gracieusement la
noble hospitalité d'André Doria.
Si cette relation génoise est sincère, il faut croire que les courtisans
espagnols avaient fait dévier Philippe des instructions qu'il avait
reçues d'un sage conseiller3. Elles l'avertissaient que les Génois
n'étaient pas ses vassaux, quoiqu'on pût disposer de leurs services comme
s'ils l'étaient, et que, jaloux de leur indépendance comme on l'est dans
toutes les républiques, ils le seraient d'autant plus qu'elle leur était
toute nouvelle. On lui recommandait de ne pas les blesser, de s'observer
pour cela dans toutes ses paroles, de leur répéter que son auguste père
n'avait rien tant à coeur que leur liberté et leur bien-être, qu'il l'a
chargé lui-même de s'informer de tout ce qui peut être à leur avantage.
Il doit caresser Doria; il peut prendre ses avis et lui montrer de la
déférence: mais on lui indique un obscur secrétaire de la légation
espagnole, vieux résident de Gênes, qu'il doit se faire amener très-
secrètement. Cet agent lui dira ce que sont les hommes qui gouvernent et
lui signalera ceux qui sont le plus dévoués à la couronne d'Espagne.
A l'arrivée du prince à Gênes, la réception fut solennelle et magnifique.
Le doge et le sénat attendaient le prince à la sortie de sa galère, et
l'on ne fut avare d'aucune démonstration de respect et de zèle. Mais au
milieu des fêtes, des cérémonies religieuses, des cortèges militaires, le
ressentiment et la défiance ne purent se voiler. Le peuple contemplait ce
faste superbe, mais il voyait d'un oeil ennemi ces troupes dont la
discipline et les armes portaient un aspect menaçant au sein de la paix.
Un officier espagnol était aux arrêts pour une faute grave; ses chefs
obtinrent de le déposer dans la tour du palais, prison d'État des Génois.
Quelques soldats l'avaient amené, mais on eut à le faire comparaître
devant ses juges, et pour l'y conduire on envoya à travers la ville
cinquante arquebusiers armés de toutes pièces et la mèche allumée. Le
peuple étonné s'attroupa sur leur passage. Quand ils se présentèrent au
palais public, on crut qu'ils venaient le surprendre, les grilles furent
fermées devant eux, on se mit en défense, et eux-mêmes croyant avoir à
forcer les portes, firent usage de leurs armes. On se battit, plusieurs
assaillants furent tués. Les chefs accoururent de part et d'autre, on
s'expliqua et l'on arrêta le tumulte qui devenait populaire. Le
gouvernement s'excusa près de Philippe sur ce malentendu, secrètement
satisfait que les Espagnols eussent reçu ce témoignage des dispositions
du peuple de Gênes. Le prince parut agréer ces explications et hâta son
départ.
(1548) Peu après, la république était menacée d'un nouvel orage; mais il
éclata au dehors sans l'avoir atteinte. C'était en quelque sorte un
réveil de la conjuration des Fieschi. Trois frères du malheureux comte de
Lavagna lui survivaient: Ottobon, Scipion et le bâtard Corneille.
Scipion vivait à Rome; trop jeune au temps de la conjuration, il n'avait
pas été impliqué dans le procès fait à ses frères. Sa portion des biens
patrimoniaux de leur maison lui avait été conservée. Les deux autres
erraient dans l'Italie avec un grand nombre de proscrits. Ils unirent
leurs ressentiments à ceux de Jules Cibo, leur allié, frère de la veuve
de Jean-Louis Fieschi; rejeton d'une illustre famille génoise et petit-
neveu d'un pape, il réclamait le duché souverain de Massa de Carrara,
héritage de son père. Mais la veuve sa mère, tutrice intéressée, avait
obtenu pour elle-même l'investiture de ce grand fief, et Jules à sa
majorité en prétendit vainement la possession. Ne pouvant l'obtenir ni de
sa mère ni de l'autorité suzeraine de l'empereur, il se fit justice de
vive force et s'établit dans Massa. La douairière invoqua la puissance
impériale. Le fils fut chassé et quelque temps emprisonné. Ardent,
ambitieux, ulcéré par un traitement rigoureux qu'il accusait d'horrible
injustice, il permit tout à ses ressentiments. Le pape Paul III les
caressa, suivant sa politique, et l'adressa aux cardinaux français que
Henri II tenait alors à la cour de Rome. Henri épiait toujours tout ce
qui pouvait troubler la domination espagnole en Italie. Cibo offrit ses
services, et les Fieschi furent prompts à proposer pour premier complot
une tentative sur Gênes; mais tandis que ces plans se tramaient, Cibo eut
la perfide imprudence d'entreprendre de persuader aux ambassadeurs de
Charles qu'il leur vendait les secrets de la France et que c'était pour
les déjouer qu'il allait feindre de les embrasser. Suspect par cette
précaution même, il fut surveillé à Rome, à Venise, et, en un voyage au
terme duquel il se croyait en état d'agir, il fut arrêté par ordre de
l'empereur, conduit à Milan, jugé et condamné à une mort qu'il reçut
lâchement. Une sentence de confiscation fut portée alors contre Scipion
Fieschi. La France devint son asile, il s'établit dans cette cour où il
trouva d'autant plus d'appui que sa famille n'était pas sans alliance
avec Catherine de Médicis. Il fut, sous Henri III, un des premiers
chevaliers du nouvel ordre du Saint-Esprit. Depuis ce temps toutes les
fois que la France chercha des griefs pour inquiéter les Génois, la
réclamation des biens confisqués injustement, disait-on, sur Scipion
Fieschi fut un des sujets de plainte allégués. Il en fut encore question
au bombardement de Gênes sous Louis XIV. Ottobon, impliqué dans le
soulèvement de la Corse, dont je vais parler, et fait prisonnier à la
guerre, fut livré à André Doria qui, en vertu des anciennes sentences et
de son propre ressentiment, le fit mettre à mort sans plus de formalité.
CHAPITRE II.
Guerre de Corse.
En 1551 la guerre éclata entre Charles V et Henri II. Les Génois
déclarèrent leur neutralité, c'est-à-dire qu'ils la mendièrent auprès des
deux puissances. Mais Charles les tenait par trop de liens pour que Henri
ne les regardât pas comme les auxiliaires secrets de son ennemi et pour
qu'il se fît scrupule de prendre ses avantages à leur préjudice.
L'occasion en fut fournie par un homme d'un grand et implacable caractère
dans lequel Gênes n'avait su voir qu'un sujet obscur et rebelle: c'était
le Corse Sampier, dont le fils et le petit-fils ont été connus en France
sous le nom d'Ornano.
Il était né dans le village de la Bastelica, dont il porta d'abord le
nom, suivant l'usage du pays. Sorti d'une condition assez basse, il
servit jeune à Rome, en Toscane, puis en France. Catherine de Médicis
l'avait protégé comme un homme de résolution, capable de tout faire. Sa
valeur l'avait fait avancer dans la carrière militaire. Les suites d'un
duel le firent repasser en Corse. Il y épousa Vanina Ornano, d'une des
plus nobles familles de l'île, alliance que lui valurent, malgré les
préjugés de la naissance, sa réputation et ses grades à la guerre.
Pendant son séjour dans l'île, ennemi, comme tous les coeurs généreux, de
la domination étrangère qui assujettissait sa patrie à une compagnie
marchande, il s'unit avec un des Fregose, l'un pour renverser le
gouvernement qui avait enlevé Gênes à sa famille, l'autre pour
débarrasser la Corse des chaînes de ce gouvernement. Sur le soupçon ou
sur la preuve de cette intrigue, Spinola, commandant génois, tendit un
piège à Sampier et le retint prisonnier. Sa captivité fut longue et
pénible. L'intercession de la cour de France la fit cesser, mais le
prisonnier libéré n'en emporta pas moins un mortel ressentiment, et il ne
pensa plus qu'à la vengeance.
Il était retourné au service de France, et il se trouvait en Piémont
quand lu guerre se déclara. Les grands coups se portaient en Picardie et
en Flandre, mais les Français ne pouvaient renoncer à l'Italie. Ils
occupaient les États du duc de Savoie, ils avaient porté des troupes en
Toscane. Une flotte barbaresque, commandée par le fameux corsaire Dragut,
était unie avec celle du capitan-pacha. Elle menaçait les côtes et les
îles de la Méditerranée. Sampier en profita pour faire agréer le projet
de s'emparer de la Corse au moyen de ces forces et de ses propres
intelligences. Termes était le général de l'expédition; il y avait
embarqué deux mille cinq cents hommes de bonnes troupes; Sampier et les
Ornano, les parents de sa femme1, leur promettaient dans le pays des
auxiliaires sûrs qu'ils se réservaient de commander: c'est ainsi que
l'armée se présenta devant Bastia.
Les Génois qui gouvernaient l'île au nom de la maison de Saint-George,
l'inondaient d'officiers, d'administrateurs et de préposés du fisc. Ce
régime, trop pesant pour un pays pauvre, était aggravé par l'avidité de
tous ces étrangers qui, se croyant en exil sur cette terre sauvage, se
hâtaient d'y amasser quelque fortune. Ainsi se succédaient sans cesse les
exactions, les concussions, pour autant qu'elles pouvaient s'exercer sur
une région si dépourvue de richesse et sur un pays si peu docile à un
joug odieux. Les procédés arbitraires, le despotisme des magistrats, le
superbe dédain des Génois pour un peuple demi-civilisé, leur défiance de
sa bravoure insubordonnée et vindicative, multipliaient chaque jour les
mécontentements et les révoltes. C'est par les supplices seuls qu'on
croyait les étouffer; il n'y avait pas d'autre politique à Gênes et il
n'en venait pas d'autres instructions. Les familles distinguées (car il y
avait en Corse des restes d'une noblesse féodale très-ancienne et très-
vaine) étaient tout à la fois les objets du mépris et de la jalousie des
nobles génois. Ce pays était toujours divisé en partis ennemis, et
cependant à peine cette circonstance donnait à Gênes quelques partisans,
sujets encore à de fréquentes défections et bientôt irrémissiblement
aliénés.
Dans cette île montueuse où la nature et la civilisation n'ont ouvert que
peu de communications, la puissance des maîtres étrangers parvenait à
peine dans l'intérieur. Essentiellement maritime, elle n'occupait guère
que le rivage, à l'exception de la ville de Corte; mais des garnisons
tenaient les ports de mer, Bastia, Ajaccio, Calvi; pour Bonifacio, depuis
qu'on l'avait enlevée aux Pisans c'était une ville toute génoise, une
véritable colonie.
(1552) L'expédition française débarqua: Bastia fut prise d'assaut et
livrée au pillage. De là partirent pour soulever toute l'île de nombreux
émissaires qui allumèrent un incendie universel. En peu de temps le
pouvoir de Gênes et de Saint-George ne fut reconnu qu'à Bonifacio et à
Calvi. On résolut d'attaquer ces deux places à la fois. Dragut entreprit
le siège de Bonifacio. Les assiégés lui opposèrent une résistance longue
et désespérée. L'effroi qu'il inspirait animait à se défendre, et le
peuple renfermé dans la ville soutenait que dans la nuit on voyait en
l'air des protecteurs célestes prêts à repousser les ennemis; mais les
ressources terrestres s'épuisèrent. Les Corses mêlés aux assiégeants
trouvaient dans la ville des oreilles pour entendre à la menace d'un
horrible assaut qui livrerait une cité chrétienne à des corsaires
mécréants. On capitula. Ce ne fut pas sans éprouver une partie des maux
qu'on avait craints. Après la reddition de la place, Dragut se fit payer
par les Français pour la leur remettre. Ce marché fait, il retourna au
Levant avec son butin et ses captifs.
(1553) Au bruit inattendu de l'invasion et du soulèvement, Gênes avait
été frappée de stupeur et la république parut hors d'état de défendre la
Corse. Tandis que Sampier occupait Corte, qu'il parcourait l'île en tout
sens, entraînant les populations ou livrant au ravage tout ce qui
hésitait à suivre son impulsion, Termes assiégeait Calvi, et, ne doutant
pas d'un prompt succès qui devancerait tous les secours, il avait renvoyé
les galères françaises sur la côte de Provence; l'événement fut tout
autre. L'étonnement des Génois ne fut pas long, et, ce premier moment
passé, on ne perdit ni temps ni courage. Christophe Pallavicino arriva le
premier; il amena quelques renforts à la garnison de Calvi; il défendit
la place avec valeur et intelligence, et donna le temps d'attendre de
plus grands secours. Augustin Spinola débarqua ensuite avec trois mille
hommes (1554). Enfin André Doria, infatigable nonagénaire, vint prendre
le commandement suprême, conduisant avec lui huit mille fantassins et
cinq cents chevaux. Sur ce nombre deux mille hommes avaient été fournis
par le gouverneur de Milan, deux mille cinq cents par le duc de Florence;
la république soudoyait le reste; Charles V avait promis de rembourser
la moitié de la dépense. Quinze vaisseaux et trente-six galères
composaient l'armée navale. Avant l'apparition de ces forces, celles de
Spinola avaient obligé Termes à abandonner le siège de Calvi. Débarrassé
du soin d'y accourir, Doria reconquit Bastia et entreprit de reprendre
San-Fiorenzo. L'attaque et la résistance furent également vives. L'armée
génoise manquait de vivres; une épidémie la travailla. Elle fut elle-même
en quelque sorte assiégée dans son camp. La flotte française revint se
montrer, mais elle n'osa pas se commettre avec les forces supérieures de
Doria. Celui-ci apprit à ses troupes à supporter les privations, à
surmonter les obstacles. Après trois mois, Orsini, qui commandait San-
Fiorenzo, ayant vu s'épuiser toutes ses ressources, consentit à la
capitulation et ramena ses troupes en France. Doria avait refusé de
comprendre les Corses dans le traité; c'étaient pour lui des rebelles
que sa république avait mis hors la loi. Les hommes de coeur qui étaient
renfermés dans la ville firent leur sortie les armes à la main; une
partie se fit jour à travers les rangs ennemis.
Les maladies et les combats avaient coûté dix mille hommes à l'armée, à
la flotte et aux garnisons génoises. Doria fut rappelé pour le service de
Charles V; Termes, aidé de Sampier, reprit alors ses avantages. On se fit
sur tous les points une guerre marquée des deux côtés par d'horribles
représailles. Vainement les administrateurs de Saint-George
s'apercevaient que la perte de tout ce qui dépérissait dans l'île tombait
sur eux, que chaque incendie, par qui qu'il fût allumé, ruinait un de
leurs contribuables et leur aliénait un sujet; rien n'arrêtait les
dévastateurs. Les succès furent longtemps partagés. Les Génois
remportèrent quelques victoires, mais peu à peu la fortune les abandonna,
ils furent défaits à Sainte-Marie de Pietralba. Ils ne purent tenir la
campagne, et bientôt il ne leur resta que Calvi, Porto-Vecchio et Bastia.
A cette époque Termes et Sampier avaient quitté la Corse. Ils y étaient
devenus ennemis déclarés. Le premier, fait maréchal de France, avait été
rappelé pour commander l'armée française en Piémont. Sampier, qui avait
obtenu la patente de maréchal de camp des troupes italiennes au service
de France, croyait garder le commandement suprême dans l'île, et c'est
probablement la jalousie de ce haut emploi qui l'avait brouillé avec le
maréchal. Mais sur les rapports et les plaintes de celui-ci, Sampier fut
mandé à Paris, et Orsini fut en Corse le successeur de Termes.
(1555) Rien n'égale la misère à laquelle était réduite en ce temps cette
île malheureuse exposée aux ravages journaliers des gens de guerre des
deux partis. Les cultures avaient été interrompues; c'était une année de
disette. Pour comble de maux, le concours de tant de vicissitudes avait
renouvelé l'esprit de faction si familier au pays. On distinguait les
blancs et les noirs, et cette distinction était signalée par les haines
et par les vengeances sanglantes. Orsini assiégea Calvi. Doria, revenu
avec des forces nouvelles, tenta inutilement de jeter des secours dans la
place; mais à son tour, Dragut, qui avait ramené ses galères turques au
siège, livra d'inutiles assauts, échoua de même devant Bastia et repartit
mécontent. Cette assistance nuisit plus qu'elle ne servit aux Français.
Tandis qu'ils accusaient les Turcs de vendre leur retraite aux Génois,
les Corses mêmes, confédérés avec les Français, trouvaient impie et
odieuse l'alliance de ceux-ci avec les Turcs, détestaient la barbarie de
ces infidèles; ils massacraient tous ceux qu'on trouvait épars dans la
campagne; et cette impression s'emparant des esprits, les populations
des deux districts entiers déclarèrent qu'ils renonçaient à l'alliance
des Français et retournèrent solennellement à l'obéissance de Saint-
George.
On renvoya Sampier dans l'île pour remédier à la défection. Il fit
rétracter ces déclarations, mais ses succès ne furent pas de longue
durée. Jaloux d'Orsini comme il l'avait été de Termes, il apporta plus
d'éléments de troubles que de moyens de rétablir les affaires de son
parti. On essaya avec son concours de surprendre Calvi; mais les Français
d'Orsini et les Corses de Sampier furent battus. Ce dernier ne dut son
salut qu'à la vitesse de son cheval. Les Génois dès lors reprirent le
dessus.
Un armistice entre les puissances belligérantes précéda la paix de
Cateau-Cambrésis. Il ne suspendit que très-imparfaitement les mouvements
qui agitaient la Corse; les dissensions parmi les insulaires ne firent
que redoubler. La hauteur et la violence de Sampier lui suscitaient des
antagonistes. Enfin la paix fit retirer (1557) l'armée française; le
traité restituait l'île aux Génois2. Des commissaires de la république
allèrent reprendre possession, relever des ruines, calmer les esprits,
s'il se pouvait. Ils n'en prirent pas toujours les vrais chemins.
Malheureusement la guerre avait ruiné Saint-George, et l'on crut avoir le
droit et la nécessité de tirer de la Corse quelque ressource pécuniaire.
On chercha des bases pour asseoir des impôts Ainsi, on se pressa d'exiger
de tout propriétaire une déclaration de ses biens et de leur valeur.
Cette inquisition fiscale alarma soudain toute l'île et fit éclater de
nouveaux soulèvements. Sampier était toujours là. Il ne comptait
nullement se prévaloir de l'amnistie stipulée à la paix; mais il
reconnut que sans des secours étrangers il ne pourrait se maintenir en
armes contre les oppresseurs de sa patrie. Il se réfugia en France, et
Gênes prononça la confiscation des biens du fugitif.
Nous n'interromprons point le récit de ses aventures et des affaires de
la Corse. Après la mort de Henri II, les minorités et les guerres civiles
ne favorisèrent pas en France les projets de Sampier. Cependant Catherine
de Médicis l'écouta et lia une intrigue en sa faveur. Elle ménagea un
traité suivant lequel Philippe II eût cédé la Sardaigne à Antoine de
Bourbon, en indemnité du royaume de Navarre; il aurait accordé son appui
pour joindre la Corse à la Sardaigne, et Sampier aurait été l'instrument
de la conquête; mais, pour exécuter ce marché, les secours que la reine
avait promis de prêter ne se trouvaient pas; l'impatient Sampier se
charge d'en aller solliciter d'autres. Il part et se rend sur la côte
d'Afrique; il va réveiller l'avarice et l'avidité de Dragut. De là il
passe à Constantinople, afin d'obtenir de Soliman le consentement dont le
raïs avait besoin pour prendre part à l'expédition projetée. Vaine
espérance! la nouvelle de la mort imprévue d'Antoine de Bourbon vient
détruire ces combinaisons.
De nouveaux malheurs attendaient Sampier dans son retour en France.
Vanina, dont son mari était vain et jaloux, n'ayant pu le suivre dans son
voyage, il l'avait laissée à Marseille en chargeant ses amis de veiller
sur elle; des émissaires de la république avaient gagné un prêtre de sa
maison instituteur de ses enfants. Par ses insinuations et en profitant
de la longue absence du mari, on effraya, on ébranla la constance de la
femme. Gênes lui tendait les bras, elle y serait reçue avec honneur. Dès
qu'elle y serait rendue, tous ses biens confisqués lui seraient
restitués. Sampier, dont les espérances étaient désormais détruites,
s'estimerait heureux de trouver sa paix faite et de n'avoir qu'à la
ratifier. Vanina céda: on ignore si d'autres séductions se mêlèrent à
celle-ci. Quoi qu'il en soit, elle s'embarqua secrètement pour Gênes avec
son plus jeune fils, emportant les effets les plus précieux qu'elle put
enlever de sa maison. Mais un des confidents du mari s'aperçut de la
fuite assez à temps pour suivre et rejoindre sur la mer la malheureuse
femme; il l'arracha à ceux qui la conduisaient.
Quand Sampier fut revenu et qu'il eut connu par ses yeux toute la vérité,
il alla trouver sa femme que l'on avait gardée à Aix, et, après un sombre
accueil, il la ramena sans autre démonstration à Marseille, dans cette
maison qui, encore dépouillée, rappelait si bien l'entreprise fatale de
Vanina. Là, il lui annonça froidement que l'offense était irrémissible et
mortelle. Il la laissa trois jours à son agonie: c'est le terme que
l'usage d'Italie accorde aux condamnés pour réconcilier leur âme avec le
ciel. Ce délai passé il reparut et demanda à sa victime, avec le même
sang-froid, quel genre de mort elle avait choisi. Il n'y avait nulle
pitié à attendre; elle voulut pour toute grâce mourir des mains de son
mari, afin de sortir du monde sans qu'aucun autre homme que lui l'eût
jamais touchée. Il approuva cette délicatesse, et il l'étrangla.
(1564) Après cette cruelle exécution il porta son désespoir partout où il
crut susciter des ennemis à Gênes et des vengeurs à la Corse. Il implora
la France, les Médicis, les Fieschi, les Fregose. Repoussé de toutes
parts, odieux à tous pour le meurtre de Vanina, il se rejeta dans l'île,
tout proscrit qu'il était; à peine il était suivi d'une poignée de
partisans.
Une taxe de trois pour cent sur les propriétés, une capitation d'une
livre par personne avaient été imposées par les Génois. Si les mesures
préparatoires de ces impôts avaient déjà causé des troubles, la levée en
fit éclater des révoltes. Sampier en profita, il renouvela la guerre, et
il eut d'abord des succès. Il reçut quelques secours de France. Alphonse,
son fils aîné, le rejoignit. Mais les Génois eurent des renforts et
regagnèrent du terrain. Les dévastations et les barbaries se répétèrent
de tout côté. Un commandant génois fait prisonnier fut donné à dévorer à
des chiens à peine plus féroces que leurs maîtres.
(1567) La trahison ne manquait pas en compagnie des cruautés. La tête de
Sampier avait été mise à prix; il y avait beaucoup de prétendants pour
ce salaire, et des premiers étaient les Ornano dont le meurtre de Vanina
justifiait les ressentiments, mais auxquels un motif plus vil n'était pas
étranger, car, après s'être vengés, ils ne négligèrent pas d'exiger la
récompense promise. Sampier, vendu par eux et attendu dans une embuscade,
se vit perdu; son fils était auprès de lui, mais la fuite de celui-ci
était possible: le père n'eut qu'une pensée, celle d'ordonner au jeune
homme de se sauver et de se réserver pour la vengeance. Libre de cette
sollicitude, il se précipita au milieu de ceux qui l'entouraient et se
fit tuer. Sa tête fut portée en triomphe à Ajaccio et des réjouissances
publiques célébrèrent une si importante victoire.
Alphonse Ornano (le fils de Sampier ne fut connu que sous ce nom) se mit
à la tête des amis restés fidèles à son père et continua dans l'île la
guerre contre les Génois. Mais, indépendamment de ces hostilités,
l'ancienne querelle des blancs et des noirs, devenue générale,
désorganisait et partageait l'un et l'autre camp. Blancs ou noirs, ceux
qui étaient soumis aux Génois se ralliaient sans scrupule à ceux de leur
couleur de l'armée d'Ornano, s'il y avait une occasion de faire une
entreprise contre la couleur opposée. Ce fut une puissante diversion. Un
gouverneur génois très-habile et très-prudent, George Doria, sut en
profiter pour ramener à la république les chefs et une grande partie des
populations mêmes. En même temps la France, perdant l'espérance et même
le désir de rentrer en possession de l'île, cessa de donner à Ornano les
secours qui l'avaient soutenu. Les principaux personnages du pays avaient
traité avec Doria. Alphonse se laissa induire à faire aussi son traité;
il consentit à se retirer en France. Ses partisans furent autorisés à l'y
suivre, sans être soumis à aucune confiscation: la liberté de rentrer
dans leur patrie leur était réservée pour huit ans. Une amnistie générale
était prononcée. Ce fut la fin de cette longue guerre. Une ambassade
solennelle fut envoyée à Gênes pour y porter la soumission en apparence
unanime des Corses. George Doria fut récompensé avec munificence.
Quatre ans après, Ornano se présenta au sénat de Gênes avec une mission
de Charles IX. Avant de l'exposer il fit, dit-on, une sorte d'excuse pour
le passé, et en demanda le pardon dans la forme la plus soumise. Sa
commission fut ensuite écoutée. Le roi de France désirait former pour son
service un régiment de 800 Corses. Ornano obtint la permission d'envoyer
des officiers pour faire ces enrôlements, mais il ne lui fut pas permis
de mettre le pied dans l'île. Cette opération heureusement terminée, il
repartit pour la France, emportant des présents dont la république voulut
l'honorer. C'est ce même Ornano qui fut depuis maréchal de France, ainsi
que Jean-Baptiste son fils, en qui finit sa race.
CHAPITRE III.
Décadence, perte de Scio. - J.-B. Lercaro persécuté.
La guerre de Corse remplit presque seule l'histoire de Gênes pendant
vingt ans. Nous avons à raconter peu de faits laissés en arrière; mais ce
qu'il faut signaler, ce sont les symptômes d'épuisement et de décadence
dus à une lutte si longue. Cette querelle imprévue avait commencé au
milieu de la prospérité; l'opulence, il est vrai, n'était plus que dans
l'accumulation des anciennes richesses, car l'antique commerce avait
décliné; mais les capitaux des grandes maisons, par cela même qu'ils
avaient moins d'emploi dans les entreprises mercantiles et maritimes, se
répandaient encore avec tout le luxe de la magnificence et secondaient
les prétentions hautaines de cette aristocratie politique qui avait
affermi ses bases. L'année (1551) de la révolte de Corse était celle où
s'était dessinée cette rue magnifique de douze palais, cette rue Neuve
qui suffirait à Gênes pour être nommée la Superbe. Douze nobles en
jetèrent les fondements et s'élevèrent ainsi des demeures dont plus d'un
souverain dut envier la magnificence. Là furent mis à l'oeuvre, là
prodiguèrent leurs chefs-d'oeuvre tous les arts d'un siècle fameux par le
concours des grands talents, et par le caractère de grandeur imprimé à
ses ouvrages allié aux délicatesses du goût. Là, les riches tissus de
soie des manufactures génoises rivalisèrent pour les décorations de ces
palais avec les célèbres tapis des Flamands. Ainsi Gênes brillait à cette
époque. Quelques années après tout était changé. Des impôts nouveaux
surchargèrent le commerce (1555). L'abord des marchandises qui venaient
de la Lombardie et du Piémont, franc autrefois, fut soumis à des droits.
On préleva quatre pour cent sur le prix des ventes. Un peu après (1556),
la maison de Saint-George, ne pouvant plus soutenir le fardeau de la
guerre, rétrocéda à la république et cette malheureuse possession de la
Corse et ses autres domaines. Sur la mer les Français ne ménageaient pas
le commerce (1558). Les hostilités des puissances belligérantes, la
présence de leurs flottes sur les côtes, surtout celles des corsaires
turcs attirés par leurs alliés, ôtaient toute sûreté à la navigation et
réduisaient les armateurs à une inaction forcée.
Alors on s'aperçut douloureusement de tout ce qu'on avait perdu au
Levant, de tout ce qui manquait pour remplacer les colonies détruites de
Péra et de Caffa. On ne savait peut-être pas encore qu'indépendamment de
leur perte c'est le commerce même qui avait changé de place, et qu'en
retournant en Orient on ne le retrouverait plus où on l'avait laissé. Il
avait pris la route du cap de Bonne-Espérance; le Génois de Cogoleto
avait contribué à son déplacement en lui ouvrant l'Amérique. Les Génois
n'avaient part à ce commerce que de la seconde main, comme prêteurs de
capitaux à l'Espagne; et ce qui enrichissait quelques privilégiés ne se
répartissait plus sur tous. Ils n'étaient plus, comme autrefois ils
l'avaient été avec les Vénitiens, les dispensateurs du monopole des
jouissances du luxe asiatique en Europe. Regrettant ce qui s'était perdu,
le sentiment du malaise leur inspira la tentative d'en recouvrer quelques
fruits. Après de longues délibérations on essaya de négocier un traité à
Constantinople, d'obtenir la permission d'y rétablir le commerce aux
mêmes conditions que les Vénitiens y avaient reprises. Il fallut d'abord
faire agréer ce projet à l'Espagne qui, en guerre avec le Turc,
n'approuvait pas ce rapprochement. L'obstacle surmonté, on fit intervenir
les Giustiniani de Scio qui avaient à Constantinople des habitudes et des
protections. Ils obtinrent qu'une ambassade génoise serait admise; un
traité même fut rédigé; à Gênes on se hâta de le signer, de Franchi fut
envoyé comme ambassadeur, avec Grillo pour baile résidant. Leur réception
fut flatteuse: ce qui restait de familles génoises de Péra ou de celles
des relégués transportés de Caffa vinrent au-devant d'eux; les ministres
de Soliman les admirent avec bienveillance; ils eurent en don des chevaux;
on leur envoya des pelisses d'honneur. La prochaine audience du sultan
leur fut annoncée; cependant elle se différait sans cesse. Bientôt ils
apprirent que non-seulement les Vénitiens avaient manoeuvré contre la
ratification de leur traité, mais que le ministre de France y avait mis
une opposition formelle. Les Génois furent dénoncés à la Porte comme les
auxiliaires de l'ennemi commun et les suivants de cet André Doria dont
les Turcs avaient éprouvé tant d'affronts sur la mer. Sous ces raisons de
politique et de guerre se déguisait la jalousie mercantile. Les Génois
furent éconduits: le sultan leur fit déclarer qu'il n'admettrait à
trafiquer dans ses États que les amis de ses amis et les ennemis de ses
ennemis.
Cette contrariété fut sensible, elle arrivait pendant des années
malheureuses de disette et de souffrances: la détresse atteignait un
grand nombre de familles, et enfin, pour comble de disgrâce, peu après
périt la colonie de Scio.
Mahomet II, en entrant à Constantinople, n'avait pas immédiatement
dépossédé tous les Génois des seigneuries qu'ils tenaient ou des colonies
qu'ils avaient formées. Il s'était contenté de les soumettre à lui payer
tribut; ainsi étaient les Gatilusio qui conservaient la seigneurie de
Lesbos: seulement on faisait acheter au fils le droit de succéder au
père décédé1. De même Scio restait en la possession des Giustiniani.
Cette famille avait continué d'y prospérer et d'y multiplier, même après
la prise de Constantinople et la perte des autres établissements latins.
Un tribut de dix mille onces d'or leur conservait assez de sécurité, de
liberté même2.
Cette île avait une population de vingt-cinq mille habitants grecs ou
génois. Ces derniers étaient renouvelés presque continuellement par le
mouvement naturel du commerce journalier: c'était pour la métropole un
marché, et, pour ses navigateurs aventuriers, un dernier point d'appui.
Les guerres civiles avaient contribué à peupler l'île. Les familles qui
cherchaient le repos hors de Gênes l'avaient trouvé dans ce pays paisible
et fertile. On sait qu'il produit le mastic; on n'avait pas encore
appris à suppléer cette production dans les arts, et elle était d'un
grand revenu. Cette ressource et les droits de douane perçus dans l'île
rendaient annuellement 120,000 écus d'or. On en prélevait les dépenses de
l'administration; le reste était distribué aux Giustiniani à raison du
nombre d'actions possédées par chacun.
Seule catholique dans ces régions, cette population était passionnée pour
sa foi; l'île était pleine d'églises et de monastères; des missionnaires
en sortaient, et le prosélytisme n'était pas toujours réglé par la
prudence. Scio était d'ailleurs le refuge de tous les chrétiens qui
réussissaient à s'échapper d'esclavage ou que les navigateurs de l'île
pouvaient dérober à leurs maîtres. On les cachait, on les renvoyait
déguisés en Europe. Il y avait une magistrature expressément instituée
pour ce soin pieux, mais dangereux. Les Turcs s'en étaient souvent
plaints avec menace.
Soliman, comme l'on sait, échoua au siège de Malte; il en conçut une
grande colère contre les chrétiens de Scio qu'il soupçonna d'avoir épié
et divulgué ses préparatifs. Une circonstance fâcheuse vint faire
renouveler l'accusation de connivence dans l'évasion des captifs. Un
prisonnier de marque, Espagnol, du sang et du nom des Tolède, duquel on
attendait une riche rançon, s'échappa par Scio et fut sauvé. Dès lors le
sultan résolut la ruine de la colonie. Sans manifester ce dessein, le
capitan-pacha croisa dans les environs avec 120 galères (1565). Le sénat
de Scio le fit complimenter, suivant l'usage, et l'invita à prendre du
repos dans le port. Il y condescendit, et là il appela sur sa galère les
principaux de l'île, sous prétexte de les entretenir d'une affaire
importante. Pendant cette conférence amicale, dix mille janissaires
débarquaient; la ville était surprise; au signal qui dirigeait ces
mouvements, l'amiral, changeant de manière envers ses hôtes, leur annonça
qu'ils avaient attiré le courroux de Soliman, les fit enchaîner et les
envoya à Constantinople; de là ils furent déportés à Caffa. Le pacha fit
ensuite rechercher dans Scio tout ce qui portait le nom de Giustiniani;
il les tint séquestrés et demanda au sultan ce qu'il devait faire de ces
prisonniers. La réponse l'autorisa à en disposer suivant sa prudence, à
les chasser ou à les retenir à son choix. Il en profita pour en tirer un
grand profit: il vendit aux uns la permission de rester, aux autres la
liberté de partir; quelques-uns devinrent sujets du maître qui les avait
conquis. Un grand nombre allèrent s'établir à Gênes, à Rome, en France;
il en passa jusqu'aux Indes. Charles IX, après quelques années, obtint
pour les exilés déportés à Caffa la faculté de rentrer dans l'île et d'y
conserver l'exercice de leur religion. Les traditions de la famille
honorent la mémoire de dix-huit enfants mis au sérail, circoncis par
force et souffrant le martyre plutôt que de renier la foi de leurs nobles
ancêtres.
C'était un nouveau désastre pour Gênes, un nouveau sujet de
découragement. Tous les ressorts du gouvernement étaient affaiblis, les
mécontentements se multipliaient et il se préparait une grande crise.
Avant d'en parler, quelques traits suffiront pour montrer comment l'ordre
régnait et quelles étaient les dispositions à la concorde.
Dans une des périodes de la guerre de Corse deux commandants qui y
avaient été envoyés furent rappelés et remplacés avant le terme ordinaire
(1556). Sensible à cet affront, l'un d'eux, Greghetto Giustiniani,
l'attribua à la haine et au crédit de Nicolas Pallavicino. Il ne balança
pas à le faire assassiner. Un de ses frères et son lieutenant lui
prêtèrent la main et poignardèrent Pallavicino dans une église ou il
faisait tranquillement ses prières. Ils se mirent en sûreté et l'on
procéda vainement contre eux.
(1565) Un plus grand événement se passa bientôt après; J.-B. Lercaro
avait été doge: homme de grands talents, il s'était fait des ennemis et
des envieux. Dans ces temps déjà malheureux, il n'en avait pas moins cru
devoir déployer dans son rang suprême une extrême magnificence; elle
blessait ses prédécesseurs et gênait ceux qui aspiraient à lui succéder;
elle contrastait avec la misère publique. Cet éclat même, lui donnant du
relief aux yeux des étrangers, avait attiré à Lercaro les visites et la
familiarité des princes d'Italie et des ministres les plus influents. Ils
venaient prendre part à ses fêtes, jouir de sa noble hospitalité. Ce fut
un grief de plus pour ses émules et un nouveau sujet de soupçons
politiques. Avant la fin de son règne de deux ans on annonçait qu'à la
sortie de sa charge il n'échapperait pas à un rigoureux syndicat. Ses
ennemis tinrent parole, acharnes à le traiter comme on avait traité de
Fornari. Les magistrats suprêmes (suprêmes syndicateurs), chargés de
procéder au syndicat, devaient appeler à cette enquête par des
publications quiconque aurait à dénoncer des malversations ou à porter
des plaintes. Personne ne se présenta contre Lercaro; mais le délai
légal expiré, la sentence ne fut pas rendue malgré l'usage; et d'office
les suprêmes procédèrent à la recherche minutieuse et partiale de la
conduite de l'ex-doge. Enfin, de cette longue information sortit une
sentence rendue à la majorité de trois voix contre deux, qui, sans
spécifier aucun fait, déclara que Lercaro n'avait pas été irrépréhensible
dans l'exercice de sa charge, déclaration qui le privait de la
sénatorerie perpétuelle dévolue aux ex doges irréprochables. Cette
sévérité envers un personnage si illustre, cet affront qui ne semblait
pas mérité, mit Gênes en émoi. Lercaro se déroba d'abord aux
démonstrations de ses amis mécontents et de ses nombreux partisans. Il se
retira aux champs et parut résigné; mais plus tard d'autres conseils
prévalurent sur lui, on l'engagea à déclarer qu'il appelait au sénat de
la sentence des suprêmes. Décidé à soutenir ce recours, il s'adonna tout
entier à cette triste affaire. On doutait, dans le silence des lois
existantes, si les collèges avaient l'autorité de revoir les sentences
portées par les suprêmes. L'incertitude du droit et les intrigues
prolongèrent la discussion; le temps et la force d'inertie ont toujours
été à Gênes le remède favori dans les cas embarrassants.
Au milieu de ces lenteurs qui ressemblaient à un déni de justice, Lercaro
allait sollicitant ses juges de porte en porte. Il se présenta chez
Augustin Pinelli, sénateur perpétuel et ancien doge; celui-ci était
défavorablement disposé, il reçut mal ou plutôt il éconduisit rudement le
visiteur, en lui disant qu'au palais public on donnait audience, mais que
la maison du particulier n'est pas pour les plaideurs et pour les
importuns. Lercaro avait un fils bouillant et imprudent. Malgré le
silence que le père avait eu la modération de garder, le jeune homme
apprit ce nouvel outrage et se crut tout permis pour en tirer vengeance.
Un esclave fut aposté et tira un coup d'arquebuse sur Pinelli; deux
sénateurs à la fois coururent risque d'être atteints par le coup, mais
ils n'en furent pas blessés. Lercaro, en apprenant cette fatale
tentative, en reconnut le vrai coupable; il conjura son fils de prendre
la fuite à l'instant. Le jeune homme, qui croyait n'avoir aucun indice
contre lui, nia avec tant d'assurance qu'il tranquillisa son père; mais
bientôt soupçonné, convaincu, enfin confessant son crime, il fut envoyé à
l'échafaud. Vainement le père offrit au gouvernement sa fortune entière
pour racheter le malheureux. On tenta de l'impliquer lui-même dans le
complot de l'assassinat. On exigea qu'il fournît vingt-cinq cautions de
2,000 écus pour garantir qu'il ne quitterait pas la ville. Il se déroba
cependant à un séjour si funeste. Passé en Espagne, les consolations lui
furent prodiguées. Philippe voulait l'attacher à sa cour par des emplois
considérables, il s'en excusa. Ses amis de Gênes lui ayant fait savoir
que son innocence y était pleinement reconnue, il y rentra et vécut
tranquille hors des affaires. Dans les dissensions qui s'élevèrent
quelques années après, la faction mécontente qui voulait l'attirer à son
parti offrit de lui faire rendre sa place de sénateur perpétuel, il
refusa et adhéra au parti opposé, quoique ses persécuteurs y abondassent.
Il s'y distingua par sa fermeté et par son attachement à la patrie. Il
s'obstina à refuser toute charge, toute réparation de ce qu'il avait
souffert; seulement il prit soin de faire insérer dans la rédaction des
lois nouvelles qu'à l'avenir les sentences de syndicat émanées des
suprêmes seraient susceptibles d'appel devant le consiglietto.
CHAPITRE IV.
Dissensions entre les deux portiques. - Généalogie des Lomellini. -Le
peuple prend part à la querelle. - Carbone et Coronato. - Prise d'armes.
- Le garibetto aboli tumultuairement. - Le gouvernement abandonné au
portique Saint-Pierre.
(1560) André Doria, avant la fin de la guerre de Corse, était mort à 95
ans, comblé d'honneurs. Il avait eu pour héritier Jean-André Doria.
Aussitôt que ce fils de Gianettino, enfant à la mort de son père, était
sorti de l'adolescence, l'amiral concentrant toutes ses espérances sur
lui, avait fait de ce jeune homme son élève, son lieutenant; bientôt il
avait obtenu de lui résigner les titres et les commandements qu'il tenait
du roi d'Espagne. Dans une expédition contre Tripoli, ordonnée par
Philippe II, qui avait succédé à son père, Jean-André commandait les
flottes; mais le duc de Medina-Coeli, qui y présidait en chef, méprisa
les conseils du jeune amiral. La perte de 30 galères, de 14 vaisseaux, de
18 mille hommes, tués, noyés ou prisonniers, fut le fruit de son
imprudence. André crut avoir perdu son héritier dans cette fatale
journée. Cependant Jean-André avait pu effectuer sa retraite; au milieu
du désastre il avait encore recueilli et sauvé le chef espagnol. Mais le
bruit de sa mort, le sentiment douloureux d'une telle défaite des
chrétiens, d'un tel triomphe pour la marine des Ottomans, et le spectacle
du deuil des familles de Gênes avaient mortellement frappé le vieux
Doria, il ne put résister à ce coup.
Jean-André, puissant au dehors, riche et accrédité au dedans, dans la
force de l'âge, se trouva le premier personnage de la république et prit
sa place à la tête de l'aristocratie avec moins de retenue et de
popularité que son oncle; l'un s'était fait grand par son mérite et par
ses services, l'autre était né au milieu des grandeurs et des prospérités;
avec cette seule différence, deux hommes dans une même fortune seraient
toujours dissemblables. Employé en ce temps au service du roi d'Espagne,
il ne parut pas d'abord sur la scène dans sa patrie; mais, de loin comme
de près, il ne cessa d'être regardé comme le chef de la vieille noblesse,
comme son appui, à raison de ses adhérences avec la puissance espagnole.
Enfin son retour à Gênes fit promptement changer la discorde en un état
de guerre.
Incontestablement l'union de 1528 avait eu de bons effets; elle avait
créé une république stable et un véritable gouvernement. Ce grand corps
de noblesse formait une masse solide, et forte, et quelque hétérogènes
qu'en fussent les éléments, ses membres se sentaient un lien commun de
domination et d'orgueil. Mais l'inégalité des fortunes et le penchant à
l'oligarchie qui en résulte trop naturellement rompirent l'égalité que
Doria avait cru fonder parmi les nobles. Tout ce qui promettait la
concorde s'altéra et tourna en aigreur. C'était aux nobles des anciennes
maisons qu'appartenaient les fiefs et les grandes affaires de finance
dans les États du roi d'Espagne; ils en avaient redoublé à la fois
d'opulence et de prétentions hautaines. Trente familles intimement unies
entre elles par les intérêts de leur immense fortune, et n'admettant
aucun autre noble à leur alliance, entendaient compter seules pour la
république tout entière. Le garibetto de Doria promettait de concentrer
peu à peu la conduite des affaires en substituant les choix d'une
minorité d'élite à ceux du sort, et par conséquent aux chances qui
avaient profité jusque-là au parti du plus grand nombre. L'ostentation de
la richesse, l'affectation de vivre en princes au milieu de ceux qui se
prétendaient leurs égaux, faisaient partie de cette politique superbe;
elle blessait l'amour-propre des autres nobles, excitait la jalousie des
bourgeois et même du peuple.
Ces sentiments éclatèrent de bonne heure; des pamphlets se publièrent
capables d'influencer l'opinion et les passions jalouses. Il nous reste
de ces tentatives un document singulier. Hubert Foglietta, qui depuis a
écrit en latin élégant une histoire de Gênes où rien ne dénote
l'opposition au gouvernement, une histoire qu'à sa mort sa famille ne
craignit pas de dédier à Jean-André Doria, écrivit dans sa jeunesse une
satire violente contre le gouvernement qu'André Doria avait imposé à son
pays. Ce traité italien fut publié à Rome (1559) sous ce titre: Della
republica di Genova, et il valut à l'auteur une sentence de bannissement.
C'est un dialogue supposé entre deux Génois, l'un fixé par son commerce à
Anvers, et curieux des événements de la patrie, l'autre qui s'est exilé
de Gênes par dégoût de ce qui s'y passe. C'est le plaidoyer des anoblis
(Foglietta appartenait à cette classe) contre les anciens nobles. C'est
une invective contre la loi du garibetto et contre le vieux Doria qui
vivait encore. C'est le manifeste anticipé du portique de Saint-Pierre
dans le soulèvement que nous allons raconter.
Suivant Foglietta, le nom de noble n'était pas la désignation d'une
caste. Il était attaché dès les plus anciens temps aux magistratures; et
ceux qui les exerçaient le portaient ou le dédaignaient, à leur volonté.
La constitution de 1528 en appelant nobles les populaires, à qui le
gouvernement appartenait de droit, ne leur avait donc rien accordé. C'est
pour les anciens nobles qu'elle avait été un bienfait gratuit,
puisqu'elle leur avait octroyé la participation au pouvoir d'où ils
avaient été si souvent repoussés, et surtout l'accès à la dignité de doge
dont ils étaient jusque-là si explicitement exclus. Mais cette loi n'a
pas fait deux noblesses, deux portiques: elle n'a point écrit que les
charges se partageraient par moitié, qu'on fera alternativement un doge
ancien noble et un nouveau. Ce sont là des usurpations très-opposées à
l'esprit de la loi, à l'égalité qu'elle proclame. La tentative pour
empêcher la nomination du doge de Fornari fut une véritable révolte. Mais
on a plus osé: la loi du garibetto défigure la constitution en
transportant à une minorité factice les droits que la chance
incorruptible du sort répartissait sur tous: c'est Doria qui l'a voulu
ainsi. C'est un grand citoyen; il a fait beaucoup de choses louables;
il a délivré Gênes des Français, il a coopéré à l'union, bien qu'il en
mérite moins la louange qu'Octavien Fregose, qui l'a voulue avant lui. Au
reste, s'il a bien servi, il a été bien récompensé, et il y aurait à
savoir s'il n'a pas eu la pensée secrète de laisser un héritier en
situation d'opprimer la liberté, d'asservir le pays. S'il veut démentir
ce soupçon, il le peut. Il suffit qu'il donne ou qu'il vende à Gênes
cette flotte menaçante de galères qu'un citoyen ne doit ni posséder, ni
armer d'une force étrangère au sein d'une république.
Tel était cet écrit; et tels étaient les sentiments qui se nourrissaient
dans les coeurs et qui tentaient sans cesse de faire explosion. Après de
longues plaintes les nobles de Saint-Pierre commencèrent à tenir des
assemblées secrètes et bientôt publiques. Là, on déclara insupportable et
d'ailleurs illégale la réforme dite du garibetto: on s'occupa de la
faire annuler pour retourner aux lois impartiales et fondamentales de
1528. Mais l'oeuvre était difficile, si l'on voulait rester dans les voies
de la légalité. Cette loi oppressive donnait la prépondérance à la
faction intéressée à son maintien, et vainement ses opposants étaient les
plus nombreux. Si l'on prenait un parti violent, l'intervention espagnole
serait sans contredit invoquée, et sous ce prétexte on pouvait perdre
l'État et l'indépendance. Enfin on trouvait dans le peuple assez de
dispositions favorables; mais le remède pouvait être aussi dangereux que
le mal, et il ne convenait pas à des nobles, à ceux du moins qui
prétendaient à la consistance d'une aristocratie nouvelle, de déchaîner
la démocratie pour se délivrer des oligarques.
Tandis que, d'accord sur la nécessité de provoquer une réparation, on
balançait sur la marche à suivre, une occasion d'éclater fut fournie par
l'autre parti. La faculté donnée ou l'obligation imposée aux nouveaux
nobles de se faire Doria, Spinola, Lomellino, à leur choix, était une
innovation malheureuse qui blessait l'orgueil des propriétaires de ces
beaux noms, et qui, parmi les modernes acquéreurs, ne flattait que le
vulgaire. La loi n'admettant pas qu'il pût y avoir à la fois deux
sénateurs de la même famille, et tous ceux qui portaient un même nom
étant censés n'en faire qu'une, chaque agrégé qui devenait sénateur
excluait du sénat tous les vrais; propriétaires du nom qu'il avait pris.
Enfin, cette usurpation menaçait d'amener la confusion parmi les intérêts
patrimoniaux. Dans ces familles où d'anciens fidéicommis donnaient lieu à
des distributions de dots aux filles, de pensions aux descendants des
fondateurs, on commençait à se plaindre de l'intrusion de quelques
nouveaux venus. Si quarante ans avaient suffi pour donner naissance à
l'incertitude des origines et aux abus, que n'avait-on pas à attendre à
mesure qu'un plus long temps confondrait les races mêlées sous un même
nom? Toutes les grandes maisons s'empressèrent de dresser leurs
généalogies fondées sur des documents plus ou moins dignes de foi.
La très-antique famille Lomellino, divisée en un grand nombre de branches
dont la filiation ne pouvait s'établir sans difficulté, prétendit (1572)
avoir un intérêt pressant de procéder au recensement de ses véritables
membres. La première elle présenta son arbre généalogique à
l'approbation, afin que cette sanction constatât les droits reconnus, et
exclût ultérieurement toute prétention subreptice. Mais des oppositions
se manifestèrent. La véracité de la généalogie fut attaquée, et surtout
les agrégés de l'albergo Lomellino protestèrent contre un document qui
les séparait de la noble famille dont ils avaient légalement acquis le
nom. Tout le parti de Saint-Pierre prit part à la querelle; cet intérêt,
devenu principal et absorbant tous les autres, fit suspendre les affaires
publiques. Ainsi il en arrivait fréquemment, lorsque deux factions
compactes se heurtaient dans ce sénat où elles possédaient par
institution un nombre égal de suffrages; toute proposition y devenant
affaire départi, il n'y avait plus de résolution possible. Un singulier
exemple en survint et ajouta beaucoup à l'animosité. Le fils d'un nouveau
noble agrégé, Pallavicini, chargé de dettes, s'était réfugié en Espagne.
Ses créanciers, nobles génois, l'y poursuivirent et l'y firent
incarcérer. Il réclama le privilège de la noblesse qui, chez les
Espagnols, dispensait de la détention pour dettes civiles. Pour justifier
sa qualité, il fit réclamer auprès du sénat de Gênes une déclaration qui
le reconnût pour noble, fils de noble et pour Pallavicino. Ses puissants
créanciers intervinrent; ils exigeaient que le certificat énonçât que la
noblesse et le nom ne remontaient qu'à 1528. Ainsi le débiteur n'étant
déclaré que fils d'anobli, ils espéraient que les tribunaux espagnols ne
le feraient pas jouir du privilège des nobles de race. On se divisa avec
opiniâtreté et acharnement sur la teneur du document requis, et jamais le
sénat ne put parvenir à s'accorder pour le délivrer ou pour le refuser.