par quelque exploit, arrêtèrent qu'on armerait pour aller reprendre
Monaco sur la famille Grimaldi. On enrôla les citoyens; on requit
violemment l'argent et les approvisionnements nécessaires. Ce qui restait
de gens sensés avertissait que l'entreprise était au-dessus des forces;
Ravenstein s'y opposait. La volonté souveraine du peuple fit partir les
galères et marcher Tarlatino. Louis écrivait pour ramener les citoyens
égarés, pour leur offrir paix et pardon; mais quand les magistrats se
réunissaient pour entendre ces invitations paternelles, la populace se
livrait à de nouveaux excès, comme pour rendre toute pacification
impossible. Ravenstein le jugeant ainsi, quitta Gênes.
Alors le peuple se donna de plus en plus carrière. Quelques meneurs
s'avisèrent de proposer que le pouvoir fût déféré à un corps nombreux
dont les membres recevraient un large salaire. La participation aux
affaires publiques en devint d'autant mieux un objet de jalousie et de
manoeuvres. Il se forma tout à coup des congrégations, ou plutôt des
associations et des compagnies qui, sous des noms de saints et de
madones, prétendaient servir la liberté et qui l'opprimaient à l'envi. On
recommençait à distinguer dans cette tourbe populaire les partisans des
Adorno et ceux des Fregose; mais il se trouva des conducteurs assez
habiles pour leur faire comprendre qu'il n'était pas temps de se diviser.
Dans une assemblée tenue dans ce dessein, on jura de laisser dormir
l'ancienne querelle pour que le peuple en une seule masse pût tenir tête
à ses ennemis.
Et comme le siège de Monaco n'avançait pas, ce dont on se prenait à la
mauvaise volonté de la bourgeoisie, il fut résolu que les artisans se
chargeraient de le diriger par eux-mêmes. Ils y expédièrent en effet un
grand nombre des leurs, et leur inexpérience, leur entêtement n'y
produisirent que des désastres.
A Gênes, les tribuns avaient soin d'interpréter de la manière la plus
sinistre et la plus menaçante pour le peuple les intentions du roi. Si
parmi eux il y avait un petit nombre de gens probes, le reste était
composé d'hommes avides de pillage qui voulaient le trouble.
Le roi se lassa de tant d'outrages et l'on prit enfin des mesures1. On
ferma le passage aux grains qui venaient de la Lombardie; on essaya de
faire sentir la disette au peuple. Le commandant du Castelletto, qui
jusque-là était resté comme immobile à tout ce qui se passait, se déclara
tout à coup; la citadelle tira sur les vaisseaux dans le port et lança
quelques bombes sur la ville. On savait que Chaumont s'avançait avec des
troupes; on annonça la venue du roi lui-même. Déjà un corps commandé par
d'Allègre, aidé par le duc de Savoie, avait mis en fuite par sa seule
approche les Génois qui assiégeaient Monaco. Toute la rivière du Ponent
rentrait sous la main du roi; d'Allègre marchait sur Gênes sans
résistance, et devait faire sa jonction sous les murs mêmes de la ville
avec l'armée royale que Louis conduisait par le chemin d'Asti.
L'événement était facile à prévoir; mais le roi ne demandait pas mieux
que d'être dispensé d'employer la force. Le cardinal de Finale, l'un des
Caretto, écrivait à Gênes chaque jour, expédiait messager sur messager
pour inviter les habitants à ne pas persister dans leur rébellion. Il les
pressait d'envoyer des ambassadeurs vers Louis et leur promettait que
leurs soumissions seraient bien reçues. Tous les citoyens sages, tous
ceux qui avaient quelque chose à perdre, voulaient qu'on embrassât ce
conseil. Les tribuns et leurs satellites, les fanatiques et les
hypocrites de démagogie comprimèrent ces voeux par la terreur. Concentrant
et régularisant leur gouvernement comme s'il devait être durable, ce fut
ce moment qu'ils choisirent pour créer un doge; ils décernèrent ce titre
à Paul de Novi, leur tribun. Ils le revêtirent de la pourpre que peut-
être ses propres mains avaient teinte. Ils prodiguèrent pour lui autant
de pompe que les Fregose et leurs émules en avaient affecté. Tandis qu'on
voyait dans les rues les femmes et les enfants aller d'église en église
chantant des litanies et implorant le ciel contre les horreurs de la
guerre, le doge, son conseil, ses fauteurs faisaient brûler les vivres et
les fourrages dans les vallées que l'armée du roi devait parcourir, et
portaient au dehors, pour défendre les approches, toutes les forces
qu'ils pouvaient réunir. Les Français avaient déjà envahi la Polcevera.
Les Génois n'avaient plus à se dissimuler que d'un moment à l'autre, la
ville pouvait être forcée. On tendit des chaînes dans les rues
principales pour arrêter l'impétuosité de la cavalerie. On fit des amas
de pierres pour servir d'armes offensives. On enfonça les portes des
maisons que les nobles avaient désertées, et l'on y établit les
populations de la Polcevera qui avaient fui devant les Français. Ces
précautions furent prises avec assez d'ordre; mais les familles étaient
dans le trouble, chacun cachait ses effets les plus précieux et cherchait
des asiles.
On doit faveur et intérêt au peuple qui garde ses foyers, qui combat pour
son indépendance. Si ses nobles, si ses principaux citoyens négligent la
défense du pays, on aime à la voir embrassée par les artisans et par les
prolétaires; mais ici une tourbe de factieux lâchant le frein aux
passions les plus viles, avait à la fois rompu les traités faits avec le
roi de France, opprimé la liberté avilie, attenté aux propriétés privées,
et maintenant elle attirait la colère d'un roi puissant et offensé sur
une ville que ces mêmes hommes étaient incapables de défendre contre un
assaut. Dans le lit du torrent de la Polcevera, une de leurs troupes
vivement attaquée ne fit pas une longue résistance; elle se retira en
désordre sur les hauteurs que couronnent aujourd'hui les murs de la
première enceinte de la ville2. Les Français se préparaient à gravir ces
pentes, à attaquer ces fortifications. Les Génois étaient en grand nombre:
un homme de guerre, Jacques Corso les commandait en l'absence du
capitaine Tarlatino. Il était habile, il dirigea avec intelligence les
soldats stipendiaires qu'on lui avait fournis; mais jamais la populace
armée ne put être soumise à aucune direction. Le combat fut cependant
soutenu tout le jour, mais vers le soir les Français furent maîtres de la
redoute élevée sur la crête du mont de Promontorio, et aussitôt les
Génois se débandèrent portant l'alarme dans la ville. On y craignit les
horreurs d'une invasion nocturne. L'effroi fut au comble, la mer était
orageuse et ne permettait pas l'embarquement. Les riches qui s'étaient
réservé celle voie de salut frémissaient de ne pouvoir en profiter. Les
hommes de la populace, pour la plupart, échappèrent avant que les
Français se fussent avancés. Bientôt le roi fit occuper les portes en
défendant de laisser pénétrer dans la ville personne de l'armée, et
surtout ni les Suisses ni les gendarmes. Deux députés vinrent à son
quartier implorer grâce et demander une capitulation: Louis ne voulut
pas les admettre; le cardinal d'Amboise les renvoya en leur disant qu'il
n'était plus temps de traiter, et que le roi entrerait dans la ville sans
condition; il voulait bien, cependant, annoncer que son intention était
que les propriétés ne fussent pas violées. Dans cette même journée,
quelques enfants perdus d'un faubourg eurent encore la folie de marcher
réunis sous un drapeau afin d'aller attaquer l'armée royale. Cette
tentative désespérée ne servit qu'à augmenter la colère et la défiance du
roi. Enfin le lendemain les troupes se mirent en marche, et lui-même vint
aux portes; il parut l'épée à la main. On assure pourtant que sa cotte
d'armes portait pour devise: un roi d'abeilles sans aiguillon. Il n'y
avait alors aucune ombre de résistance. Ce que la ville avait encore de
magistrats et quarante citoyens vinrent sur son passage se prosterner et
crier miséricorde. A cette vue, il s'arrêta et remît son épée dans le
fourreau; il fit relever ces suppliants qui marchèrent devant lui.
Entré, il se rendit d'abord à l'église de Saint-Laurent: les femmes et
les enfants la remplissaient, vêtus de blanc et implorant en pleurs
l'assistance du ciel, la pitié et la clémence du roi. Il parut touché de
ce spectacle. Installé au palais, il ordonna un premier exemple de
justice, mais qui ne tomba que sur quelques misérables chargés de crimes:
ils furent mis à mort. Après cet acte de sévérité il parut avoir
dépouillé toute colère, et, à travers des formes encore menaçantes,
l'indulgence naturelle de Louis se fit pressentir. Cependant il fit
rassembler un conseil dans lequel on mit en délibération si la concession
des deux tiers des charges aux populaires devait être maintenue; il passa
de la rétracter. Les populaires présents insistèrent les premiers pour
que cette satisfaction fût donnée à la noblesse, et l'on remarqua que ce
vote officieux égayait les spectateurs français. Après quelques jours un
tribunal fut dressé sur la place du palais. Le roi y parut sur son trône
entouré d'ambassadeurs, de cardinaux et des grands de sa cour. Là, les
anciens et les autres magistrats vinrent demander publiquement le pardon
de la ville. Michel Ricci, Napolitain, faisant les fonctions de procureur
général, récapitula dans une harangue solennelle les méfaits dont les
Génois s'étaient rendus coupables. Ils avaient forfait aux conventions
que le roi leur avait accordées en devenant leur seigneur. Le pacte violé
était nul, le droit de conquête régnait seul, et le magistrat sévère
concluait en remettant les coupables à la merci du souverain clément
qu'ils avaient eu le malheur d'offenser. Suivant ces conclusions, Louis
se fit rendre l'instrument où les privilèges que les Génois avaient reçus
de lui étaient écrits; il en arracha le sceau et fit lacérer et brûler
cette charte octroyée. Il imposa a la ville une amende de 300,000 écus,
ensuite réduite à 100,000; il exigea que 40,000 en fussent payés sans
retard pour la construction d'une citadelle sur le rocher du phare, afin
de dominer le port, de fermer et tenir en bride la ville: il la soumit à
entretenir toujours trois galères prêtes pour le service du roi et à
payer la solde de deux cents hommes dont la garnison serait renforcée.
Après ces dispositions, il fit publier la paix et admit les Génois au
serment de fidélité. L'amnistie exceptait quelques noms de personnages
absents à qui il fut assigné un délai pour venir se défendre. Deux
d'entre eux furent seuls traités en coupables déjà convaincus, le doge
Paul de Novi et Démétrius Giustiniani. On rasa leurs maisons, et, bientôt
découverts, ils eurent la tête tranchée. Le teinturier s'était sauvé en
Toscane. Embarqué pour se rendre à Rome, la tempête le détourna de son
chemin; il fut pris, reconnu, vendu et amené au supplice.
Le roi ordonna que quatre citoyens choisis rechercheraient les crimes
privés, les vols, les rapines qui avaient pu se commettre, et que quatre
autres seraient chargés de remettre l'ordre dans les finances dilapidées.
Ces formes austères dont la clémence s'enveloppait, ces privilèges
déchirés, ces exceptions au pardon, cette forteresse menaçante à
construire, ces amendes à payer jetaient le peuple dans la stupeur. La
ville fut préservée de tout pillage; mais quand la troupe qui avait
occupé le Bisagno traversa la cité pour aller joindre le gros de l'armée
dans la Polcevera, chaque soldat était chargé du butin pris dans les
riches maisons de campagne qui leur avaient été abandonnées. Les
propriétaires eurent la douleur de reconnaître leurs effets sans que pas
un osât réclamer. Ce qui pesait le plus, c'était la taxe imposée. Louis
voulut que la monnaie cessât de porter les insignes impériales que la
république avait toujours conservées. Il ordonna d'y empreindre ses
fleurs de lis, et ce fut une douleur nouvelle; mais les Génois s'en
vengèrent en profitant de la refonte de leurs espèces pour solder la
contribution de guerre en monnaie affaiblie3.
Les conséquences du mauvais succès de l'entreprise populaire furent de
haute importance. La bourgeoisie, blessée dans ses prétentions, dans ses
sentiments, dans ses propriétés, et se sentant en quelque manière la
responsabilité des excès de cette classe inférieure dont elle avait
espéré se servir sans risque, se sépara d'elle. Des artisans, ceux qui
avaient pris une part marquée au mouvement, ou avaient péri ou
disparurent. Les autres, heureux de désavouer de tels associés,
perdirent, du moins pour longtemps, l'espérance, la volonté de devenir un
ordre dans la république et de mettre la main au pouvoir. Séparés de
cette foule, les populaires d'un rang plus élevé se comptèrent.
S'apercevant que seuls ils pourraient difficilement opprimer la noblesse,
ils reconnurent qu'il serait plus facile et plus honorable de se
confondre avec elle dans une aristocratie commune. La noblesse à son tour
entrevit que cette fusion était le seul moyen de rentrer en participation
du pouvoir, d'obtenir l'abrogation d'une odieuse incapacité: ils virent
que l'union d'une classe unique où se concentrerait le gouvernement était
le seul moyen de repousser à jamais l'ignoble ochlocratie de la populace.
De ce moment cette idée commença à germer: elle ne pouvait sans doute
venir à maturité tant qu'une puissance étrangère tiendrait la patrie sous
sa dépendance, tant que l'on ne serait pas franchement débarrassé des
partis qui vivaient encore. Il fallait vingt ans de plus, de nouvelles
circonstances et un grand citoyen pour mener cet oeuvre à bien; mais le
premier pas était fait et les principaux obstacles étaient levés dans
l'opinion.
CHAPITRE IV.
Les Français perdent Gênes. - Janus Fregose, doge. - Antoniotto Adorno
gouverne au nom du roi de France. - Octavien Fregose, doge.
Après avoir raffermi son autorité, Louis XII se montra indulgent et
favorable aux Génois. Pendant l'insurrection le commandant du Castelletto
avait ruiné quelques maisons voisines, plus par animosité que pour la
nécessité de la défense; les propriétaires furent indemnisés. Des
reliques avaient été enlevées; le roi les fit réclamer en France, et
elles furent restituées. Surtout une propriété d'un autre genre fut
respectée. Les prétentions de Savone contre la domination de Gênes et
contre la participation aux impôts et aux gabelles génoises furent
renvoyées par le roi à la décision de Lannoy, donné pour gouverneur à
Gênes et qui jugea contre les Savonais. Cependant il ne manquait pas,
dans le sénat même, de gens obéissant aux impulsions du pape et
protégeant secrètement la cause de Savone contre l'intérêt génois. Ils
firent éprouver des contrariétés au gouverneur. Sa partialité pour la
ville, le soin de faire régner l'ordre et de purger le territoire d'un
grand nombre de brigands qui désolaient le pays, l'avaient rendu assez
agréable. Lassé d'être entouré d'intrigues, il demanda son rappel.
Rochechouart vint le remplacer en jurant de maintenir les privilèges que
le roi avait donnés ou rendus à la ville.
C'était un temps de paix, et cela suffisait pour ramener le bonheur et
l'opulence. La ville fut embellie; les travaux du port repris et
augmentés. Les établissements publics se multiplièrent. Il régnait une
parfaite intelligence entre le peuple et la garnison française. Lannoy
avait établi une telle discipline parmi ses soldats, il avait tenu la
main avec une telle fermeté à la répression de tout désordre,
particulièrement de toute insolence envers les femmes, que de l'officier
au simple soldat, tout ce qui était français avait part à la faveur
populaire.
Parmi les Génois, ce qui restait des anciennes jalousies se bornait à
repousser des magistratures, autant qu'il était possible, les plus riches
et les plus nobles. Ceux qui briguaient le plus obtenaient le moins. On
ne voulait pas, disait-on, se donner des maîtres de plus; sous les
Français, il ne restait à l'ambition des premières familles d'autre
distinction que leurs grands noms; c'était un pas de plus dans la
carrière de l'union projetée.
C'est ici le temps de la ligue de Cambrai, de la victoire de la Ghiarra
d'Adda (1509), des désastres des Vénitiens, contre qui tout le monde
était conjuré. Les Génois n'y prirent part que par l'armement de quelques
vaisseaux demandés par le roi; mais bientôt après tout fut changé. C'est
avec les Vénitiens, c'est avec les autres puissances qu'on voit Jules
coalisé contre Louis (1510). Des tentatives pour troubler la paisible
possession de Gênes, pour en chasser les Français, sont les symptômes les
plus immédiats de ce changement et de la haine du pontife. On vit d'abord
une société politique se former et faire parade de ses réunions et de ses
emblèmes; les nobles et les populaires y prirent part. A mesure qu'elle
fit sentir sa consistance, qu'elle influa sur l'administration et tint
tête au gouvernement, on s'aperçut que le parti des Fregose en avait la
secrète direction. Bientôt les individus de cette famille quittèrent la
cour du pape et se montrèrent sur le territoire génois.
Parmi les rejetons de cette race illustre était d'abord Janus Fregose,
fils de l'ancien doge Thomas, et dont le nom fait présumer qu'il naquit
pendant la suprême magistrature de son père. Après lui venait Octavien1,
sorti d'une autre branche, homme distingué par des talents et même par
des vertus, pour autant que les grands ambitieux de ce siècle pouvaient
en avoir. Il avait un frère plus hardi que lui, Frédéric, archevêque de
Salerne, qui fut depuis cardinal. Il y avait encore Alexandre, évêque de
Vintimille, fils du fameux cardinal Paul et qui ne démentait pas son
origine; plus tard on vit encore sous la scène le jeune Pierre, fils de
ce Baptiste que le cardinal doge avait détrôné. Octavien était parent de
François Marie della Rovere d'Urbin, neveu du pape, et par cette alliance
c'était sur lui que la confiance et les préférences de Jules étaient
placées. Par là même il jouissait de l'utile appui d'un personnage déjà
important: André Doria avait été le tuteur du jeune duc d'Urbin. Attaché
autrefois à la fortune du père de ce jeune homme, il avait rendu à la
veuve et à l'enfant de son ancien maître des services qui le mettaient de
part dans toutes les alliances de la famille. Il était absolument lié aux
intérêts d'Octavien Fregose. Il avait déjà une fois essayé de
l'introduire dans Gênes avec l'espérance que l'ancienne faction Fregose
se soulèverait en sa faveur. Maintenant que le pape envoyait Octavien
avec des forces, Doria vint seconder le mouvement.
Marc-Antoine Colonna, Janus et Octavien Fregose parurent dans la rivière
orientale. Une flotte vénitienne entra dans le golfe de la Spezia. Jérôme
et Nicolas Doria, citoyens importants, quittèrent Gênes et vinrent se
réunir à ces assaillants.
Jules, irrité du peu de succès de cette tentative, envoyait de nouveaux
secours. En remettant un drapeau à l'amiral vénitien, il lui déclarait
qu'à tout prix il voulait voir les Génois affranchis, et les Français
chassés de l'Italie, il faisait venir des Suisses pour les employer vers
Gênes; il y avait dépensé 70,000 ducats: mais, en chemin, cette troupe
fut débauchée par l'argent du roi de France, et l'entreprise fut encore
manquée (1512).
La bataille de Ravenne, ou plutôt la mort de Gaston de Foix qui y périt
après l'avoir gagnée, changea la face des affaires du roi de France. Le
cardinal de Sion conduisit les Suisses à Milan et y rétablit Maximilien
Sforza, le fils de Ludovic. On prit l'alarme à Gênes, ceux du moins qui
tenaient pour le gouvernement. On se mit en défense; on demanda quelques
hommes à Trivulze et à la Palisse qui commandaient les Français en
Lombardie; mais eux-mêmes n'avaient pas trop de leurs forces pour se
soutenir. Une baillie de huit citoyens fut nommée pour défendre la ville
avec l'ordre exprès de repousser et les Fregose et les Adorno, s'ils se
présentaient et venaient troubler la concorde. Janus Fregose et les siens
étaient voisins; ils n'amenaient que cinquante chevaux et cinq cents
fantassins. Un héraut envoyé par eux vint sommer la ville de leur ouvrir
les portes. Le message ne reconnaissait ni le roi ni son gouverneur, et
celui-ci voulait faire mettre à mort le messager. La baillie le sauva.
Cependant Rochechouart qui se sentait haï, se prétendit insulté, et, sous
ce prétexte, il se mit à l'abri dans la citadelle de la Lanterne. On le
pressa vainement de rentrer, on lui offrit des otages à son choix, il ne
voulut entendre à rien. La ville resta trois jours sans chef et dans
l'incertitude. Cent Suisses que le roi tenait au palais pour sa garde,
voyant le gouvernement abandonné, sortirent de leur poste pour aller
joindre les garnisons des citadelles; elles ne voulurent pas les
admettre, alors ils prirent congé d'eux-mêmes et partirent. Après leur
départ Janus Fregose se présenta et ne trouva nulle résistance; mais en
même temps Pierre Fregose, fils de Baptiste, arriva porteur de lettres du
cardinal de Sion qui le recommandait pour être doge de Gênes. Ainsi deux
compétiteurs de la famille se trouvaient en concurrence sous les mêmes
auspices. Cette rivalité mit la tranquillité publique en péril. Janus fut
enfin préféré: on crut suivre dans ce choix l'intention du pape. Doria,
qui en fut garant, alla s'en expliquer avec le cardinal; ce ne fut pas
sans lui apporter de l'argent pour les Suisses qu'il avait prêtés, et un
présent pour lui-même. Jules reçut la nouvelle de l'entrée à Gênes avec
une extrême joie: il ordonna des réjouissances publiques. Aussitôt il
envoya des canons au doge Janus pour le siège des citadelles où tenaient
les Français, et il demanda à Naples des galères pour seconder ses
Génois.
Le Castelletto fut bientôt rendu; il en coûta 12,000 écus que l'on paya
à la garnison; mais le fort de la Lanterne bravait les attaques.
L'impatient pontife s'en prenait à Janus; il voulait le déplacer pour lui
substituer Octavien, aux talents duquel il avait plus de foi; mais ce
pape belliqueux mourut avant la réussite de ses desseins que de nouvelles
combinaisons ajournèrent d'abord et réalisèrent plus tard.
La mort de Jules et une trêve de trois ans conclue avec le roi d'Espagne
laissaient à Louis XII la liberté de menacer l'Italie. La Trémouille
s'empara du Milanais: il ne restait plus que Côme et Novare à Maximilien
Sforza. A la faveur de ces mouvements, une flotte française vint tenter
de délivrer la forteresse de la Lanterne.
Des ambitieux mis un temps à l'écart étaient toujours prêts à se faire
les auxiliaires de tous les étrangers qui venaient renverser le
gouvernement existant. Les Adorno n'étaient pas rentrés dans Gênes tant
que les Fregose y dominaient. On apprit qu'ils s'étaient donnés à la
France, et leur parti commença à lever la tête. Deux frères, devenus les
chefs de la famille, Antoniotto, qu'on pouvait appeler second du nom, et
Jérôme, l'un et l'autre fils d'Augustin, ayant pour procureur fondé en
France Ottobon Spinola, avaient conclu un traité2 avec Louis XII. Un
Spinola traitant du sort de sa patrie au profit et comme homme d'affaires
des Adorno!
Ceux-ci s'engageaient à faire promptement une tentative sur Gênes pour en
chasser les ennemis du roi, mais à leurs périls et risques et à leurs
frais. Louis leur avancera seulement 10,000 écus dont ils lui seront
débiteurs, perdant ou gagnant. Provisoirement ils s'obligent à
ravitailler la citadelle de la Lanterne dans un mois pour tout délai avec
espérance de lier cette opération à l'entreprise générale. Après la
réussite de celle-ci, Antoniotto Adorno sera déclaré gouverneur de Gênes,
lieutenant du roi, aux mêmes conditions sous lesquelles les anciens
Adorno avaient gouverné pour les Sforza. Jérôme Adorno sera capitaine de
la ville. Le roi se réserve le droit de disposer de la place de capitaine
de la Spezia, son intention étant d'en gratifier son bon serviteur
Ottobon Spinola, le négociateur d'Adorno. Le pouvoir d'Adorno sera
protégé et défendu par le roi contre tout prince et tout ennemi extérieur;
le roi supportera même la moitié des frais de la défense; mais s'il ne
s'agit que de la querelle des Adorno et des Fregose, il ne sera tenu
d'aucun effort; l'assistance qu'il donnerait sera volontaire.
Si la tentative de l'entreprise fait dépouiller les Adorno des biens
qu'ils possèdent en Calabre ou en Lombardie, le roi trouve bon de les en
indemniser; mais réussissant, ils s'engagent à faire payer au roi,
100,000 écus au bout de trois mois; ils lui garantissent toute liberté de
faire armer à Gênes des vaisseaux et des galères contre qui que ce soit
sans exception; promettant de plus de faire contribuer les Génois à
l'armement pour somme convenable. Les deux parties se donnaient
réciproquement des sûretés; et les répondants d'Adorno pour les 10,000
écus d'or que Louis lui prêtait, furent le grand écuyer de France3, et le
bâtard de Savoie. On voit que les intrigues se répandaient hors de Gênes.
Les Fieschi étaient évidemment du nombre des adhérents engagés dans
l'entreprise. Ils passaient aux Adorno, et cette longue alliance dans
laquelle ils avaient si bien soutenu les Fregose allait prendre fin.
Jean-Louis que nous avons vu attaché au parti français était mort. De ses
quatre frères, l'un était encore en France et allait reparaître en Italie
à la suite de Trivulze. L'aîné, Jérôme, comte de Lavagna, et ses deux
autres frères restaient encore auprès du doge, mais ils étaient devenus
suspects; dans une conférence où leur duplicité leur était reprochée, il
s'éleva une querelle si vive que des épées furent tirées; cependant
Octavien Fregose, qui était présent, arrêta les violences. On se sépara
paisiblement et rien n'annonçait des suites fâcheuses à cet incident;
mais à peine Fieschi était sorti du palais que trois Fregose se jetèrent
sur lui et le massacrèrent sur la place. Guidobaldo et Ottobon ses
frères, témoins de sa mort, se réfugièrent dans leur palais de Via Lata,
appelant secours et vengeance et faisant retentir les noms d'Adorno et de
Fieschi. Le lendemain Antoniotto Adorno accourut avec trois mille
paysans. Il mit en fuite une troupe qui gardait les approches de la ville
et bientôt après celle qui bloquait la Lanterne. La citadelle est
délivrée et la flotte de Préjean y établit ses communications. Les
vassaux et les partisans de Fieschi arrivent de l'autre côté de la ville;
le doge Janus désespère de sa situation. Il s'embarque et va rejoindre la
flotte génoise, qui s'établit au golfe de la Spezia. Zacharia, un de ses
frères, est fait prisonnier, c'était un des meurtriers de Jérôme Fieschi;
les soldats attachés à cette famille le percent de coups et le font
traîner à la queue d'un cheval, vengeance atroce qui souleva
l'indignation populaire.
Antoniotto Adorno déploie la patente de gouverneur royal pour le roi de
France. Les écrivains génois ne connaissaient pas le traité que nous
venons d'analyser, car ils mettent en doute si les lettres du roi dont il
se prévalait lui conféraient précisément ce pouvoir et ce titre; mais
nous ne pouvons en douter; la convention s'accomplissait telle que nous
la lisons; l'entreprise avait réussi jusque-là.
Antoniotto envoie aussitôt à la Spezia intimer à la flotte génoise
l'ordre de revenir à Gênes ou plutôt en négocier le retour en offrant les
plus grands avantages. André Doria les fait refuser, mais la question
était décidée à l'heure même devant Novare. L'armée française y fut
détruite par les Suisses au service de Sforza. Cette nouvelle changea
tout l'aspect des choses. La flotte française se retira, celle des Génois
se rapprocha de la ville. Janus Doria, plusieurs membres de sa famille,
beaucoup de citoyens considérables étaient à bord. Par terre Octavien
Fregose s'avançait avec trois mille fantassins et quatre cents chevaux
que le vice-roi espagnol du royaume de Naples avait prêtés, Antoniotto
n'avait pas eu le temps depuis son avènement de se faire rendre le
Castelletto où les gens de Fregose s'étaient maintenus. Dans ces
circonstances les Fieschi et les Adorno, ayant sérieusement examiné leur
position, crurent impossible de la garder. Ils résolurent de se réserver
pour un autre temps; ils assemblèrent leurs forces et leurs amis, et
firent en bon ordre une retraite militaire vers Montobbio. La domination
des Adorno cette fois n'avait duré que vingt et un jours, et ce fut la
quatrième mutation de gouvernement que Gênes vit dans une année. Octavien
Fregose se présenta, il fut reçu avec honneur et conduit dans le sénat.
Là il s'exprima avec modération et dignité; il détesta les factions et
les réactions; il annonça que toutes ses pensées tendraient à la fusion
des partis en un seul corps de citoyens, à l'abolition, à l'oubli des
dénominations qui les avaient divisés. On applaudit à ce sentiment qui
prévalait depuis longtemps dans les esprits sages. Mais outre ces bonnes
intentions, Octavien avait pour le recommander l'appui des puissances
alliées et celui du nouveau pape Léon X. On ne voulait pas remettre au
pouvoir Janus qui s'était montré peu capable et que le meurtre de Jérôme
Fieschi rendait odieux. Trompé dans ses prétentions, il accepta de
mauvaise grâce le gouvernement de Savone. Octavien fut élu doge dans un
conseil de quatre cents citoyens. On évitait cette fois la contribution
de 100,000 écus que les Adorno avaient promise à la France; mais il
fallut en payer 80,000 aux Espagnols; ce fut le premier acte du
gouvernement de Fregose. C'était l'inévitable condition qui pesait sur la
république à chaque changement depuis que les étrangers étaient les
auxiliaires nécessaires ou plutôt les maîtres de ces révolutions. Saint-
George avança la somme (1514); le cardinal de Sion, fort enclin à
profiter de ces dispositions complaisantes, ne tarda pas à demander aux
Génois, au nom de l'empereur, ou un contingent de troupes ou de l'argent
pour en solder: cette fois, on allégua les privilèges de la ville
reconnus par Maximilien lui-même, et toute subvention fut refusée.
Le pape était ouvertement favorable au gouvernement de Fregose. Huit
ambassadeurs génois, nobles et populaires, allèrent solennellement lui
rendre l'obédience de la république en plein consistoire. L'ambassadeur
français, qui voulait protester avant la harangue contre l'admission des
sujets révoltés du roi, fut interrompu par le pape, et les Génois lui
déclarèrent que la république n'avait rien à faire avec la France4.
Cependant les Français tenaient toujours la citadelle de la Lanterne,
ravitaillée pendant la courte administration des Adorno; mais enfin un
long blocus consomma toutes les ressources de la garnison et l'obligea à
traiter. Le commandant consentit à sortir de la citadelle, pourvu que la
ville se chargeât de payer 22,000 ducats que le roi devait d'arrérages à
la troupe: c'était en ce temps une condition fort ordinaire dans les
sièges. Toutes les fortifications furent rasées aussitôt que la place fut
rendue. Elle avait passé pour si forte qu'on était pressé de détruire
cette retraite de la tyrannie ou de l'usurpation: l'archevêque de
Salerne, frère du doge, s'était opposé de toute sa force à cette
résolution. Ce qui pouvait aider à tenir la patrie en sujétion, ce qui
assurait un asile en cas de disgrâce à une famille dominatrice lui
semblait bon à retenir entre ses mains. On sut gré à Octavien d'avoir
rejeté ces motifs; le public vit dans la destruction de la forteresse un
acte de patriotisme et un gage d'indépendance.
On devait d'autres éloges à Octavien. Il donnait des soins éclairés aux
intérêts de la ville, il réparait les ruines, il élevait des monuments.
Il était cependant assiégé d'embarras et de soucis continuels. Les
Fieschi et les Adorno menaçaient sans cesse de surprises. Leurs forces
étaient toujours voisines, et, au défaut des Français dont ils s'étaient
appuyés jusque-là, ces ambitieux savaient se rattacher au parti des
alliés et y trouver des défenseurs. Le duc de Milan, qui les favorisait
contre Fregose, lui suscitait encore de la part des Suisses des
prétentions menaçantes. Octavien avait été aidé par eux aussi bien que
par les Espagnols; ceux-ci avaient eu du doge 80,000 ducats; les
Suisses en réclamaient autant, et ils voulaient venir s'en faire raison
par leurs mains. Janus Fregose lui-même fut accusé d'avoir tramé avec les
étrangers en haine du parent qu'on lui avait préféré. L'ordre de
l'arrêter fut envoyé à Savone; il prit la fuite. A plusieurs reprises
Gênes eut devant ses portes les troupes de ses émigrés. Jérôme Adorno et
Scipion Fieschi entrèrent même dans la ville, et, au cri de leurs deux
familles, ils tentèrent un soulèvement; mais leur entreprise échoua, ils
restèrent prisonniers. Octavien se contenta de les détenir.
CHAPITRE V.
Octavien Fregose se déclare gouverneur royal pour François 1er. - La
ville prise par les Adorno. - Antoniotto Adorno, doge.
(1515) François Ier avait succédé à Louis XII, et ce nouveau monarque
venait, brillant de courage et puissant de forces, tenter à son tour des
conquêtes en Italie (1516). Octavien Fregose, mécontent des alliés qui
lui retiraient leur appui, chercha celui du conquérant. Les citoyens
suivirent facilement cette impulsion, et Gênes fut la première cité
italienne qui se déclara pour les Français: il fut convenu qu'Octavien
prendrait le titre de gouverneur royal perpétuel1. Il aurait la libre
disposition des emplois. Le roi, qui le décorait du collier de son ordre,
lui accordait une compagnie de gendarmes et 6,000 écus de pension;
l'archevêque de Salerne n'oublia pas d'en faire stipuler une de 4,000
écus pour lui-même. Quand cette négociation commença à être soupçonnée
par le duc de Milan, Octavien la dissimula, la démentit même pendant
quelque temps, mais enfin il se déclara, s'excusant par une lettre au
pape d'abandonner des alliés qui ne l'avaient pas soutenu, qui avaient
suscité ses ennemis intérieurs et ses émules. Que pouvait-il d'ailleurs
contre les Français? Les Génois, il l'avoue, sont enthousiastes de leur
indépendance, mais quand le péril s'approche, à la première paille qu'ils
voient brûler, ils se découragent, prompts à se livrer; il s'était cru
obligé de leur épargner la guerre et la servitude; et si tel avait été
son devoir, celui de garder les secrets de son pays et de ne pas les
publier avant le temps en était la suite nécessaire. On se mit aussitôt
en mouvement. Nicolas Fregose, qui était le commandant militaire de la
ville, conduisit deux mille hommes au-devant des Français. Il joignit
l'armée à Alexandrie; cette troupe prit part à la bataille de Marignan.
François entra victorieux à Milan, dont Maximilien Sforza rendit le
château; là, une solennelle ambassade alla remettre Gênes sous la
seigneurie du roi de France.
André Doria, toujours ami d'Octavien, croissait en réputation et peu à
peu en crédit. Bientôt il raviva la gloire un peu obscurcie de la marine
génoise. Ce n'est pas que la navigation eût été négligée, mais elle avait
perdu de son caractère et semblait toute commerçante et non plus
belliqueuse. Les plus nobles et tous les principaux citoyens avaient
leurs galères marchandes et leurs vaisseaux. On usait de forts navires,
et leurs cargaisons étaient d'une très-grande valeur. L'attente ou
l'arrivée de chacune occupait comme un événement public. On mettait le
plus grand soin à aller au-devant des retours pour les convoyer en
sûreté. L'armateur qui avait son vaisseau dans le port se prêtait à le
faire sortir pour aller à la recherche de ceux de ses concitoyens. Sur le
moindre avis d'un danger, on expédiait de toutes parts pour avertir les
navigateurs de se tenir sur leurs gardes. Souvent dans les promptes
variations des alliances et des hostilités on avait eu à craindre
l'Espagne et Naples. Quelques historiens avancent que Ferdinand, quand il
harcelait les Génois sur la mer, avait eu en vue de dégoûter les
compatriotes de Christophe Colomb des grands vaisseaux capables des
navigations lointaines, afin de réduire leur commerce à leurs galères.
Mais le plus grand péril du moment était dû aux corsaires de Barbarie qui
commençaient à infester les mers. Ils menaçaient les côtes de l'Italie,
il devint indispensable de les réprimer. Le pape, que les succès des
Français avaient donné pour allié à la France, se mit à la tête de
l'entreprise et nomma pour son amiral Frédéric Fregose, cet archevêque de
Salerne, plus fait pour la guerre que pour les soins de son église. Dix-
huit galères génoises prirent part à l'expédition. Seize appartenaient à
des armateurs particuliers; la république n'en possédait que deux, Doria
les commandait. On chassa les pirates (1519); on attaqua Biserte, on
s'empara des faubourgs; la ville eût été forcée si l'ardeur du pillage
n'eût mis l'armée en désordre et n'eût fait perdre un temps précieux;
les Mores revinrent en force, la retraite fut pénible, et l'on se retira
avec plus de perte que de profit. Doria un peu plus tard fit mieux. Avec
six galères seulement il alla chercher la flotte tunisienne, forte de
seize voiles, qui menaçait l'île d'Elbe. Il l'attaqua courageusement
malgré l'extrême inégalité des forces. Deux galiotes tunisiennes
échappèrent seules; Doria s'empara de tout le reste; Cadoli, fameux
chef de corsaires, fut son prisonnier. André était déjà un personnage
influent dans la république. Il avait combattu sur terre; il avait couru
les mers et visité la terre sainte; mais ce fut ici le premier de ses
exploits signalés.
Malgré les vicissitudes des affaires publiques, l'opulence génoise
devenait proverbiale et enviée par les étrangers et par les princes, qui
ne dédaignaient aucun moyen d'en obtenir quelque part. Léon X, contre qui
certains cardinaux avaient conspiré, en dégrada deux; il les condamna à
mort. L'un subit sa peine; l'autre, Bendinelli Saoli, était Génois; le
pape le tint en réserve et fit proposer le rachat de sa tête à sa
famille. Ce singulier marché eut lieu pour 25,000 ducats; mais comme le
cardinal mourut peu après sa libération, la cour de Rome fut accusée de
n'avoir rendu son prisonnier racheté qu'après lui avoir fait prendre un
poison lent.
La cour de France et ses officiers n'étaient pas moins avides des trésors
de Gênes. Dès le commencement de son gouvernement, Fregose n'avait pu se
dispenser de faire prêter au roi 80,000 ducats; les particuliers en
avaient fourni la moitié, dont la restitution fut assez difficile. Sur le
surplus prêté par la république on trouve que les deux tiers environ
étaient dus bien des années après; il est douteux que la dette ait
jamais été soldée. Cependant on exigeait sans cesse ou des subventions
extraordinaires ou de nouveaux emprunts. Dans une occasion où une
ambassade fut envoyée à Paris pour solliciter la restitution de quelques
places mal à propos retenues, le roi fut constamment invisible. Les
Génois avaient refusé de lui faire un nouveau prêt; après une longue
attente les ministres ne craignirent pas de déclarer aux ambassadeurs
qu'ils ne leur laisseraient point avoir d'audience que l'argent demandé
ne fût livré.
(1520) Les Génois se trouvaient blessés par un endroit plus sensible.
D'Allègre, gouverneur français à Savone, favorisait en toutes choses la
ville qu'il commandait, et s'embarrassait peu de la domination que Gênes
prétendait sur toute la Ligurie. Les Savonais, encouragés par sa
protection et ne croyant pas, sous la seigneurie commune du roi, avoir
d'autres maîtres, refusèrent de payer tribut à la capitale. Les Génois
entreprirent de se faire justice; ils défendirent l'entrée du port de
Savone à tout bâtiment de commerce; tous devaient venir payer les droits
de douane à Gênes, d'où seulement Savone serait approvisionnée. Les
Savonais ne supportèrent pas avec résignation une vexation si
caractérisée. Saint-George tenait dans leur ville des entrepôts de sel
pour l'exploitation du monopole. A la demande des habitants, d'Allègre
fît enfoncer les portes des magasins, il distribua le sel à son gré et, à
ce qu'on assure, à son profit. L'entreprise était forte; les doléances
de Gênes cette fois furent entendues par le roi; le gouverneur de Savone
eut ordre de s'abstenir dans cette querelle2.
Les généraux français en Lombardie, d'autre part, étaient disposés à
traiter Octavien en subordonné, et Gênes en pays où leur autorité ne
devait trouver aucune résistance. Dans une affaire obscure, une sorte de
jugement prévôtal avait été rendu par un commissaire français contre des
hommes accusés de brigandages. Quelques-uns se trouvaient à Gênes;
Lautrec s'indignait qu'on y refusât d'exécuter la décision et la sentence
qui les condamnait. On lui opposait les lois de Gênes, le traité qui les
avait maintenues et garanties. Le général ne pouvait concevoir de tels
obstacles et il menaçait d'user de violence3. Ainsi les Français
donnaient occasion aux mécontentements, et déjà l'on disait à Gênes ce
que longtemps après un doge répétait à Versailles: Le roi captive les
coeurs, ses ministres les rendent à l'indépendance.
Ce sentiment inspirait de plus en plus le désir de fonder dans la
république une union telle qu'il y eût force et accord pour défendre la
liberté commune, telle qu'il n'y eût plus d'intérêts de parti pour
lesquels une faction eût occasion de sacrifier les droits de la patrie;
on retourna avec ardeur au projet d'une fusion qui devait, en conciliant
les prétentions rivales, éteindre les divisions héréditaires. Octavien
n'y mettait point d'obstacles. Raphaël Ponsonne, longtemps secrétaire
d'État, et qui depuis était entré dans les ordres sacrés, chaud et habile
promoteur de l'union, avait fait trouver bon au doge que des assemblées
fussent tenues pour ce grand dessein. Douze commissaires avaient été
nommés qui pouvaient représenter tous les anciens partis, gens dont le
rang et le crédit promettaient une conciliation acceptable à tous. Mais
l'ambitieux archevêque de Salerne, plus décidé et plus enclin au
despotisme que son frère, traita ces réunions de conjurations
séditieuses, il se rendit avec des soldats au cloître de Saint-Laurent où
elles étaient tenues, il dissipa injurieusement l'assemblée, il fît
arrêter sur le lieu même ceux qui y représentaient le parti des Adorno.
Cette démarche rendit Frédéric très-odieux, et sans être imputée à
Octavien, elle fit comprendre que l'union ne pourrait réussir tant que
les deux races qui se disputaient l'usurpation de leur patrie seraient en
état de prendre le pouvoir.
(1521) Cependant Charles V, devenu empereur, et François Ier, rivaux
irréconciliables, se disputaient l'Italie. Léon X, après avoir balancé,
renonça à l'amitié de la France et se ligua avec Charles. Les Vénitiens
restèrent unis aux Français. Les Génois émigrés, les Fieschi et les
Adorno trouvèrent aussitôt des secours de galères, de troupes et d'argent
pour tenter de chasser les Français et de détruire les Fregose, ce qui
surtout leur importait. L'armée espagnole, sous la conduite de Prosper
Colonna, enleva Milan à Lautrec et à Trivulze, les Français firent un
grand effort pour reprendre ce qu'ils avaient perdu; mais repoussés,
battus à la Bicoque, chassés de Crémone, ils furent obligés d'abandonner
la Lombardie. Léon X mourut de joie à la nouvelle de ces succès.
(1522) Gênes restait isolée; rien n'empêchait les alliés d'y porter leurs
forces, et l'on pouvait prévoir que la domination des Fregose touchait à
sa fin; mais une catastrophe sanglante devait la terminer. Jérôme et
Antoniotto Adorno firent alors avec les ennemis de leur patrie contre la
France ce qu'ils avaient entrepris de faire au profit des Français. Ils
obtinrent qu'un corps de troupes serait détaché pour cette expédition. Il
était trop considérable pour laisser le champ libre à une longue
résistance; et le malheur des Génois voulut que la conduite en fût mise
sous le double commandement de Pescaire et de Prosper Colonna, deux
émules peu unis. Le premier attaquait du côté de la Polcevera et du
phare, l'autre venait par le Bisagno; les émigrés suivaient Pescaire.
La ville était en quelque disposition de se défendre. Elle avait des
troupes, et assez de citoyens prenaient les armes; mais les partisans des
Adorno étaient nombreux et leurs espérances s'étaient ranimées. Ils
disaient qu'il fallait ouvrir les portes et ne pas s'exposer aux forces
irrésistibles de l'armée impériale. Ils assuraient ce qui ne fut que trop
vrai, que le pillage avait été promis aux soldats quand on leur avait
fait quitter les plaines lombardes pour la stérile Ligurie. Un message
pressant de Pescaire, plein d'exhortations et de menaces, vint ajouter à
l'incertitude des délibérations. Il représentait l'inutilité de la
résistance, les calamités auxquelles elle dévouait la ville; il vantait
le patriotisme et les intentions conciliantes des Adorno, il rappelait le
dévouement avec lequel, gouvernant Gênes, ils avaient cédé au temps quand
il avait fallu sacrifier leur grandeur à la sécurité de la patrie.
C'était le tour d'Octavien de suivre ce grand exemple; il le devait
d'autant plus qu'il se sentait plus coupable envers la cause qu'il avait
eu le malheur de trahir et de déserter; il lui convenait moins qu'à tout
autre d'attirer sur sa ville, pour un vain intérêt personnel, le courroux
des alliés qu'il avait offensés.
Octavien fit lire ces lettres publiquement. Il déclara que, gouverneur
pour le roi, il ferait son devoir envers la France; mais qu'il ne se
croyait pas tenu de forcer ses concitoyens, qui n'étaient pas sous les
mêmes obligations à courir avec lui les risques, dont ils étaient
menacés, si telle n'était pas leur inclination. Il ne s'opposait point à
une capitulation, si l'on jugeait à propos de la demander: il mourrait
avec ceux qui aimeraient mieux défendre la ville. On répondit à ce
langage modeste par des protestations de fidélité au gouvernement royal,
et l'on fit tous les préparatifs nécessaires pour soutenir un siège. Le
fameux ingénieur Pierre de Navarre était entré dans le port avec deux
galères le jour même; François Ier l'envoyait avec quelques soldats
annoncer que six mille hommes marchaient au secours de la ville sous les
ordres de Claude de Longueville.
Mais l'ennemi ne laissa pas le temps de recevoir cette assistance.
Pescaire, ne voyant pas les portes s'ouvrir, avait hâté les préparatifs
de l'attaque. Il avait reconnu lui-même toutes les approches de la ville,
et par son ordre des canons avaient été transportés sur une butte
escarpée qu'un étroit ravin séparait seul d'un bastion entre la porte
Saint-Thomas et le Castelletto; là se trouvait alors une petite porte
dite de Saint-Michel: cette artillerie fut montée à bras par des
sentiers presque impraticables. Les paysans que les Fieschi avaient tirés
de leurs fiefs de la montagne se trouvèrent admirablement propres à ce
service. Les premiers coups de cette batterie, dont on n'avait pas
soupçonné l'existence sur une cime si difficile à atteindre, jetèrent une
terreur excessive dans la ville: le canon tirait de trop près pour ne
pas faire brèche et pour ne pas renverser la porte. On délibéra aussitôt
d'envoyer des députés à Pescaire et d'entrer en négociation; Thomas
Cattaneo et Paul de Franchi Bulgaro furent chargés de cette mission, le
premier, homme de bonne foi, le second, dissimulé, et, à ce que
l'événement a fait croire, servant l'ambition et les vengeances des
Adorno. Jamais ambassade si pressante n'éprouva des contretemps plus
fâcheux. On se battait hors de la porte Saint-Thomas; et les envoyés ne
pouvaient traverser la mêlée pour parvenir au camp impérial. Ils
voulurent tourner autour de l'obstacle en s'embarquant dans le port pour
aller descendre sur le rivage au delà des avant-gardes; une tempête les
obligea de rentrer. Ils se réduisirent alors à se rendre auprès de
Prosper Colonna dans son camp du Bisagno, puisque aucun chemin ne pouvait
les conduire à Pescaire. Mais pendant ces hésitations le péril croissait,
la batterie continuait ses feux, la terreur était au comble; la baillie
fit écrire aux députés de tout céder sans un moment de retard. Ce message
leur fut porté en hâte sur le chemin. Bulgaro seul le reçut, comme s'il
se fût agi d'une lettre de particulier à lui personnelle. Il n'en donna
aucune connaissance à son collègue. Parvenus ensemble chez Colonna et
favorablement reçus, ils ne hâtèrent nullement leurs négociations et, se
tenant dans la limite des premières instructions qui ne renfermaient pas
de pleins pouvoirs, ils convinrent seulement d'une suspension d'armes et
d'un rendez-vous au lendemain pour arrêter les clauses de la
capitulation. Prosper leur dit qu'il allait donner à l'autre corps
d'armée avis de l'armistice convenu; mais en les quittant il leur
recommanda de faire bonne garde et de se méfier de Pescaire, des procédés
duquel il ne pouvait leur répondre. Cet avis était fondé, mais il fut
inutile. Pescaire fut jaloux de la part que son émule allait avoir à la
soumission de Gênes. Ce traité semblait lui arracher des mains une
victoire sûre, une riche conquête, et, méprisant les paroles données par
son collègue, à l'instant même il pressa le feu et disposa l'assaut.
Suivant les uns, les émigrés l'encouragèrent, d'autres assurent que du
moins Ottobon, Sinibalde Fieschi et Jérôme Adorno, car on ne dit rien
d'Antoniotto, firent tous leurs efforts pour obtenir que leur patrie,
puisqu'elle était déjà soumise, ne fût point livrée à une si grande
calamité. Tandis que l'artillerie ouvrait une brèche dans le bastion
ébranlé, Prosper lui-même, animé et exposé comme un soldat, parvenait
dans le ravin à la porte ou plutôt à la poterne de Saint-Michel. Elle
était fermée, barricadée en dedans. Les bandes de fer et le chêne le plus
solide résistaient à tous les efforts. Pescaire fit verser contre la
charpente des tonneaux de goudron enflammé; le bois brûla et livra enfin
un étroit passage. Nicolas Fregose, l'un des membres les plus accrédités
de sa famille, s'était porté à le défendre. Blessé en repoussant ceux qui
se pressaient à la porte, et le rempart enfin envahi, il fut renversé et
la ville fut prise.
De la porte Saint-Michel la descente dans l'intérieur était escarpée,
mais sans obstacle. Les Espagnols et les Allemands descendirent en bon
ordre et allèrent d'abord faire ouvrir la porte Saint-Thomas au reste de
leurs gens, puis s'emparer des postes principaux et du palais; mais déjà
les émigrés et leurs suivants s'étaient précipités en tous sens, criant:
Espagne! Adorno! C'était au milieu de la nuit que retentit ce cri, et
l'ombre augmenta les horreurs de cette invasion. La ville fut
immédiatement livrée au pillage; les Adorno eurent soin de demander des
ordres pour en préserver la banque de Saint-George, la douane et le port
franc; mais pour tout le reste, à peine quelques églises furent
respectées. La vengeance conduisit d'abord l'avidité; les premières
maisons pillées furent celles des Fregose; mais Pescaire lâche le frein
à la soldatesque, le désordre fut général, le pillage sans distinction,
et le parti vainqueur ne fut pas le maître de garantir les demeures de
ses partisans; ceux qui firent résistance furent massacrés. On compte un
Pallavicini, un Grimaldi parmi les victimes. Augustin Giustiniani, l'un
de nos historiens, attiré à la fenêtre par le bruit, reçut un coup
d'arquebuse et eut le bras fracassé. Les habitants du faubourg Saint-
Étienne, irrités des violences exercées sur leurs foyers et aidés de
quelques habitants du Bisagno leurs voisins, chassèrent de leur quartier
les assaillants et se barricadèrent; mais un des plus ardents soutiens
des Adorno qui avait du crédit dans ce faubourg, les effraya et les
obligea à désarmer; quelques-uns d'entre eux allèrent même prendre leur
part au butin; car les hommes du pays et ceux des environs n'en
laissèrent pas tout le profit aux soldats étrangers et aux suivants des
émigrés. Parmi ceux qui ont raconté cette scène lamentable et suivant
l'inclination diverse des témoins, on voit exagérer ou dissimuler les
outrages faits aux femmes et le pillage des couvents où les citoyens
avaient déposé leurs effets les plus précieux; mais il est unanimement
avéré que des habitants profitèrent de l'obscurité pour participer au
brigandage. Des hommes même qui semblaient avoir quelque considération à
ménager se mêlèrent, le visage masqué, aux troupes qui saccageaient les
maisons. Les choses allèrent si loin qu'un capitaine allemand attaqua
l'église Saint-Laurent et entreprit de forcer la porte de la sacristie.
Les chanoines et leurs chantres s'y étaient renfermés pour défendre leur
trésor et le sacré Catino, objet de l'ambition rapace de ce soldat. Ils
soutinrent le siège: les magistrats de la ville eurent le temps de venir
à leur secours. On marchanda avec le capitaine, et un don de 1,000 ducats
délivra l'église de ses indiscrétions.
C'est pendant la nuit que se passèrent ces funestes scènes, et vous
trouverez dans les écrivains du pays et du temps, que cette nuit si
longue aux citoyens opprimés et tremblants ne dura que cinq heures (le 30
mai), abrégée par un miracle évident de la miséricorde divine. Le prodige
n'empêcha pas les vengeances et les désordres de se prolonger trois
jours.
Frédéric Fregose s'embarqua pendant le tumulte, lorsqu'il vit qu'il était
impossible de se défendre. Octavien était retenu par une attaque de
goutte; et il refusa de se laisser transporter pour suivre son frère. Il
fut arrêté avec Pierre Navarre. On les envoya à Naples, le dernier traité
en prisonnier de guerre, Fregose en prisonnier d'État étroitement gardé;
il mourut peu après. De tant de chefs que nous avons vus se succéder,
c'était peut-être le plus modéré dans son ambition, celui qui a le moins
employé d'injustices et de violences, le plus attaché aux vrais intérêts
de son pays, et on lui doit cette gloire d'avoir sincèrement embrassé le
dessein d'éteindre les factions et de confondre les distinctions de
parti.
André Doria croisait avec quatre galères de la république, c'est à son
bord que l'archevêque de Salerne se fit conduire. André s'approcha du
rivage pour recueillir son neveu Philippin et tout ce qu'il put sauver
d'amis des Fregose qui émigraient à leur tour. De là il alla stationner à
Monaco, retenant pour lui-même les galères qu'il ne se croyait pas tenu
de restituer aux nouveaux maîtres de Gênes; il passa au service de
François 1er. On assure que plus tard il fit compte à l'État de la valeur
des galères qu'il s'était approprié.
Quand le pillage eut cessé, on eut d'abord l'odieux spectacle du partage
et du marché général du butin. Il ne fut pas facile de ramener à l'ordre
cette soldatesque, de la faire sortir des maisons où elle s'était établie
et de la rassembler sous les drapeaux; mais on annonçait l'entrée en
Piémont d'une armée française, et il était temps de penser à la défense.
Ces troupes furent ainsi mises en marche au grand soulagement des
malheureux citoyens. On admira de quelle foule de femmes ces soldats
étaient suivis, elles avaient accouru de tous côtés pour avoir leur part
dans les dépouilles de Gênes.
Avant leur départ Antoniotto Adorno fut nommé doge, sans contestation
comme on peut le croire, et à peu près sans formalité. Il était l'aîné
des deux frères. Jérôme, plus versé dans les intrigues des puissances, se
réservait pour suivre sa fortune auprès des alliés. L'exécration était
sur leur nom déjà haï: le sac de leur ville natale le chargeait d'une
haine irréconciliable. Gênes, disait-on, avait été pillée quatre fois:
par les Carthaginois de Magon, par les barbares de Rotharis, par les
Mores d'Afrique, maintenant par les Adorno. Antoniotto ne régnait que
sous la tutelle de l'ambassadeur de Charles V, qui disposait de l'État en
maître despotique. C'était un nouveau sujet de honte et de haine. Quand
le nouveau doge fit avec pompe les honneurs de la ville aux généraux
alliés, au duc de Milan qui les accompagnait, le peuple les vit avec
horreur. Les Génois n'eurent qu'une joie seule. Adrien VI, successeur de
Léon X, passa en ce temps pour aller prendre possession de son siège. Les
chefs de l'armée impériale revinrent à Gênes lui faire hommage. Aussi
superstitieux que sanguinaires, ils osèrent lui demander l'absolution
pour les fautes qui avaient pu être commises dans le sac de Gênes.
L'austère pontife répondit en trois mots: Je ne le dois, ni ne le peux,
ni ne le veux.
CHAPITRE VI.
François Ier à Pavie. - Bourbon à Rome. - André Doria alternativement au
service du pape et du roi de France. - Antoniotto Adorno abandonne Gênes
aux Français et à Doria.
(1553) Cependant les Vénitiens, l'empereur, le pape Clément VII, car
Adrien n'avait fait que passer, s'étaient ligués avec l'assistance du roi
d'Angleterre pour fermer à jamais l'entrée de l'Italie aux Français. Le
connétable de Bourbon, sacrifiant sa patrie à des ressentiments, l'avait
désertée pour s'allier aux ennemis de la France. Jérôme Adorno avait été
l'ambassadeur de Charles V auprès des Vénitiens, il avait conclu la ligue
avec eux, et ce fut à quarante ans le dernier acte de sa vie; il mourut
à Venise. Sa famille perdit en lui son appui et son éclat. Plus habile et
plus susceptible de quelques sentiments généreux, il laissait Antoniotto
avec plus de haine au milieu des Génois et avec moins de crédit au
dehors. Mais en ce moment Gênes appartenait plus aux alliés qu'à son doge
et obéissait à leur impulsion. Tandis que Bonivet, commandant en
Lombardie une belle armée française, la laissait ruiner, le connétable
entreprit l'invasion de la Provence (1554). Il poussa jusqu'à Marseille
et y mit le siège. André Doria avec six galères avait ravitaillé la
place, il ne cessa d'y porter des vivres et des hommes et de garder la
côte de Provence. Il fit prisonnier dans cette croisière Philibert,
prince d'Orange, qui passait d'Espagne en Italie. Doria l'envoya au roi,
qui promit à l'amiral 25,000 écus pour la rançon de son prisonnier, mais
qui ne put les payer d'abord et qui plus tard ne s'en embarrassa guère.
Les secours et les vivres manquaient à Bourbon; le roi marchait sur lui;
il fut obligé d'évacuer le territoire français et de se rejeter sur la
Ligurie. André Doria le suivit de près avec la flotte et favorisa les
mouvements de l'armée française. Il combina ses opérations avec celles du
marquis de Saluces, envoyé par le roi dans la rivière occidentale. Savone
leur fut abandonnée. Doria demandait au roi quinze cents hommes pour lui
rendre Gênes. Le roi promettait et n'envoyait rien. Hugues de Moncade,
général de Charles V, était alors dans Gênes, il voulait chasser les
Français de ce voisinage; il s'avança sur Varase que le Corse Giocante
Casa-Bianca défendait comme l'avant-poste de Savone: car la France
devait à ses rapports avec Gênes, d'avoir à sa solde un régiment corse.
Casa-Bianca, qui en était le chef, avait bien servi en Provence: il
avait harcelé l'ennemi; maintenant il le suivait ou le devançait en
Ligurie. Les galères génoises protégeaient l'attaque de Varase; mais
Doria sortit de Vado avec les siennes et vint déranger toutes les
manoeuvres des assaillants. Il mit brusquement en fuite la flotte génoise.
Les premiers qui du bord virent cette déroute, s'en ébranlèrent. Casa-
Bianca aussitôt marcha sur eux; Doria les attaqua sur le rivage; ils
furent défaits. Moncade lui-même et cent trente officiers supérieurs
furent faits prisonniers. La flotte française conduite par Doria ne tarda
pas à bloquer Gênes à son tour; la ville fut contrainte de demander une
trêve.
Mais en ce moment François Ier perdait à Pavie son armée et sa liberté.
On le vit passer à Gênes conduit en captivité en Espagne. Pour assurer ce
voyage qu'il désirait lui-même parce qu'il comptait trouver dans Charles
V des sentiments nobles et des procédés honorables, il consentit à faire
donner des ordres pour que tous ses bâtiments de guerre restassent
désarmés dans leurs ports et que six galères françaises fussent remises
en gage entre les mains des Espagnols. Celles de Doria furent désignées
pour ce service; il refusa d'y déférer. Les conditions de son engagement
n'étaient pas de passer sous les ordres de l'ennemi. Il alla sur la côte
de Toscane rembarquer les troupes du roi, il les ramena en France et
resta quelque temps encore au service français; mais peu ménagé par les
ministres et mal payé de sa solde, il passa à celle du pape du
consentement du roi. Il eut alors le titre d'amiral.
Après treize mois de prison, François fut enfin délivré en vertu d'un
traité que Charles V n'accorda que parce qu'il voyait son prisonnier
malade et qu'il craignait de perdre son gage, que François n'accepta que
par impatience et qu'il vint faire désavouer par sa nation. Les Vénitiens
avaient été blessés de l'avantage que l'empereur avait gardé pour lui
seul dans une bonne fortune qui devait être commune à tous les alliés;
ils s'étaient entremis pour la paix, et maintenant on l'avait faite sans
eux. L'empereur agissait en maître de l'Italie. Venise et le pape
recherchèrent François; ils contractèrent avec lui une nouvelle alliance:
le roi d'Angleterre s'y associa. On convint de rétablir Sforza dans
Milan, d'ôter le royaume de Naples des mains des Espagnols; mais François
renonçait à réclamer cet ancien objet de l'ambition des rois de France.
La possession d'Asti et la seigneurie de Gênes uniquement lui étaient
réservées en Italie. Les opérations devaient commencer par remettre cette
dernière ville aux mains des alliés. On devait proposer à Antoniotto
Adorno de prendre parti avec eux, et en ce cas on le laisserait au
gouvernement sous la protection française. Sur son refus on appellerait
l'archevêque de Salerne, Frédéric Fregose. C'était tout ce qui restait
dans ces deux familles rivales de personnages notables que l'on pût
élever au pouvoir.
Adorno crut devoir fermer l'oreille aux propositions des alliés français.
Bourbon, le connétable transfuge, qui était arrivé à Gênes avec des
galères espagnoles et des troupes impériales, le confirma dans son
adhésion au parti de Charles V.
Le parti opposé ne songea plus qu'à réduire Gênes par la guerre, et André
Doria s'y adonna tout entier. Les huit galères qu'il commandait au nom du
pape furent jointes par celles du roi, les Vénitiens en fournirent seize:
Pierre Navarre commandait les troupes. Savone se redonna aux Français;
on occupa le golfe de la Spezia, Porto-Venere, Porto-Fino; on bloqua
étroitement le port de Gênes. On prit ou l'on coula bas les navires
chargés de grains dont la ville attendait sa subsistance. Travaillée de
moment en moment par l'épidémie, elle se vit réduite à la disette. On
estima que Doria causait un million de ducats de dommage à ses
concitoyens, et, sans pitié, il enchaînait à la rame sur ses galères les
équipages des vaisseaux qui tombaient entre sas mains. Il ne demandait
que quelques compagnies au duc d'Urbin qui commandait en Lombardie pour
les alliés de François, et il promettait de faire ouvrir les portes de
Gênes.
(1527) Cependant de nouvelles armées d'Allemands étaient descendues en
Italie. Le connétable de Bourbon les commandait. Tout le monde sait
qu'avec une singulière résolution il conduisit ses troupes droit à Rome,
qu'il fut misérablement tué au moment où elles forçaient les portes, que
la ville fut horriblement saccagée et que Clément fut retenu en
captivité. Doria, privé de la solde qu'il recevait du pontife, ne pouvait
plus se soutenir ni pourvoir à l'armement de ses galères. Les impériaux
qui le savaient le sollicitèrent de passer au service de Charles;
Clément le prémunit contre ces offres qui exposaient sa liberté et sa
personne. Il l'encouragea à retourner au service de François 1er. Doria
devint amiral et capitaine général de la marine française dans la
Méditerranée. Sa solde fut fixée à 36,000 écus. Il vint reprendre sa
station à Savone, croiser devant Gênes, arrêter les bâtiments qui
essayaient d'y entrer, et désoler les rivières par des excursions
journalières.
Tandis qu'un ennemi si redoutable, tout compatriote qu'il était, la
pressait de si près et la ruinait sur la mer, Lautrec était en force dans
la Lombardie avec une nouvelle armée et menaçait Gênes de cet autre côté.
Adorno se voyait comme assiégé de toutes parts. Il céda à la peur et
proposa lui-même de traiter de la reddition de la ville. Lautrec accorda
la capitulation qu'on lui demanda, une chose exceptée, mais elle était
très-grave. Les Génois voulaient que la France rendît Savone à leur
domination, Savone qui avait été le point d'appui des Français, et dont
les habitants leur avaient montré bien plus de dévouement que les Génois.
Lautrec ne put donner que des espérances, la concession passant ses
pouvoirs. Cependant cette réponse n'avait pas rompu les accords; mais le
doge s'était sans doute remis de sa terreur. Quand César Fregose,
capitaine au service de France, fut commis par Lautrec pour aller prendre
possession de la place suivant le traité, son héraut fut renvoyé sans
réponse. Fregose se prépara à employer la force. Augustin Spinola et
Sinibalde Fieschi, personnages principaux de ces familles attachés aux
Adorno, qui étaient sortis contre lui, furent repoussés et faits
prisonniers. Alors le doge donna l'ordre d'ouvrir les portes sans plus
opposer de résistance. Lui-même monta à cheval et se renferma au
Castelletto. On eût pu l'arrêter: il suffit au public qu'il se retirât.
Filipino Doria fit prendre aux Génois la croix blanche des Français. Le
changement de domination s'opéra sans effusion de sang et sans trouble,
sauf pourtant le pillage du palais du doge, incident passé en usage à
chaque révolution.
Théodore Trivulze fut donné à la ville pour gouverneur. André Doria reçut
le collier de Saint-Michel et il en célébra la fête avec magnificence.
Riche du fruit de ses exploits et comblé d'honneurs, marié à la veuve du
marquis de Caretto, nièce d'Innocent VIII, en situation de protéger sa
famille auprès de la cour de France, il fut alors l'homme le plus
important du pays. On oublia bientôt les dommages qu'il avait causés sur
la mer à ses concitoyens. Deux choses lui concilièrent l'affection
publique au plus haut degré. Il embrassa avec une égale chaleur et la
cause des Génois qui revendiquaient la domination de Savone, et le
projet, appelé par tant de voeux, de cette organisation publique déjà
désignée, comme elle a été appelée depuis, sous le beau nom de l'Union.
CHAPITRE VII.
André Doria passe du service de France à celui de l'Autriche. - Les
Français expulsés de Gênes. - Union.
(1528) Cette grande pensée d'union inspirée par la fatigue des
révolutions intérieures et par le dommage que portaient les factions,
n'avait jamais cessé de vivre dans le coeur des hommes sages depuis que la
possibilité en avait été entrevue. Cependant il s'agissait d'obtenir de
chaque citoyen l'abandon du parti dans lequel le rangeaient sa naissance
ou ses affections. Mais on sentit assez qu'il n'y avait plus de gibelins
à distinguer des guelfes, que les familles illustres qui depuis 1339
s'étaient partagé le pouvoir étaient certainement des nobles et qu'il n'y
avait aucune race antique qui pût dédaigner de fraterniser avec de tels
plébéiens. La considération que d'immenses richesses avaient procurée à
des familles plus modernes était assez grande pour les admettre dans une
aristocratie forte et compacte que la victoire remportée sur les artisans
conseillait et permettait de fonder. Les partis qui s'étaient divisés en
faveur des maisons Fregose et Adorno étaient plus difficiles à réduire;
mais ces deux races avaient enfin disparu de la scène. Tant que l'une des
deux avait gouverné, l'union avait été impossible. Nous avons vu
l'archevêque Frédéric Fregose dissoudre l'assemblée que son frère
Octavien avait soufferte. Le projet avait été repris pendant
qu'Antoniotto Adorno était doge, et ostensiblement il ne s'y était pas
opposé, mais on était alors sous la protection de l'empereur Charles V,
et l'on convint que l'on ne pouvait rien faire sans son congé. Adorno
laissa nommer deux ambassadeurs pour le consulter. De retard en retard et
de prétexte en prétexte, leur mission ne s'accomplit pas. Maintenant les
Adorno sont abattus et la haine qu'ils se sont attirée en livrant la
ville au pillage garantit contre leur retour. La ville est, il est vrai,
sous la seigneurie du roi de France, mais sous cette domination c'est
encore une république, et quand elle ne devrait pas avoir plus
d'indépendance, sa constitution intérieure, son institution municipale
n'en mériteraient pas moins d'être réformées ou plutôt établies. On ne
doutait pas que la chose ne fût tout au moins indifférente au roi;
l'entreprise démocratique à laquelle Louis XII avait mis fin devait
rendre favorable aux yeux de l'autorité française un projet qui donnait
des garanties contre l'invasion de la populace; d'ailleurs on ne
publiait pas les plans dans toute leur étendue. Trivulze ne croyait
autoriser que des réunions et des délibérations qui n'avaient rien
d'insolite et sans autre but que de pourvoir à l'administration des
affaires. Des mémoires du temps disent que, pour écarter les obstacles
qui auraient pu venir de France, on fit au roi un don gratuit, sous
prétexte de contribuer à ses armements.
De nouveaux événements amenèrent le résultat par d'autres voies, et, au
lieu de l'obtenir sous la protection de la France, le firent dépendre de
l'affranchissement de la république et de la fin de la domination
française.
François occupait la Lombardie. Mais son engagement envers ses alliés
l'obligeait à laisser Sforza en possession du duché de Milan et à se
contenter de Gênes et d'Asti. Dans la haute Italie son ambition n'était
pas satisfaite, il voulut la conquête de Naples et il y fit marcher
l'armée que commandait Lautrec. La flotte aux ordres de Doria avait été
mandée pour appuyer cette entreprise; seize galères firent voile, huit
appartenaient au roi, huit autres à sa solde étaient la propriété de
l'amiral: Philippin Doria les commandait. André de sa personne resta à
Gênes ou plutôt à Lerici, car une maladie contagieuse régnait dans la
ville et tous ceux qui pouvaient la quitter se réfugiaient aux environs.
Doria était déjà mécontent de la cour de France. Estimé du roi, mais
incapable de modérer ses plaintes quand on négligeait de tenir les
promesses sur lesquelles il avait fondé ou ses plans d'expéditions ou ses
engagements pécuniaires envers ses marins, il était fort mauvais
courtisan. Véritable homme de mer, ferme et prompt, élevé dans cette
république où avec la fierté des nobles on contractait l'esprit populaire
de l'indépendance, il était incapable de plier devant les ministres du
roi ou devant des grands auxquels il ne se croyait pas inégal, tandis
qu'ils le prenaient pour un officier de fortune. La confiance du roi pour
les affaires d'Italie était partagée entre lui et un Romain, Rancé de
Cere. Celui-ci commandait ordinairement les troupes de terre dans les
expéditions combinées avec la flotte de Doria; ils étaient désunis,
jaloux l'un de l'autre, et Rancé de Cere, ordinairement plus près de
l'oreille de François, avait l'avantage. Pendant qu'on s'apprêtait à
marcher sur Naples ils avaient été embarqués ensemble et chargés
d'occuper ailleurs les Espagnols. Rancé voulait envahir la Sicile, Doria
insista pour attaquer la Sardaigne où il eut le malheur de ne pas
réussir, et ses ennemis tirèrent un grand parti de cette expédition
manquée; on rendit suspectes jusqu'à ses intentions.
En ce temps même il soutenait avec une vivacité qui approchait de la
menace la cause de Gênes contre Savone. Cette ville, protégée par les
Français qui l'avaient trouvée dès longtemps favorable à leur parti,
aspirait toujours à se soustraire à la domination génoise. Elle ne
voulait plus en subir les impôts; elle voulait avoir son commerce à part
et se flattait de faire à sa voisine une utile concurrence. Ce n'était
plus une ville sujette dépendante d'une capitale, c'étaient deux
seigneuries françaises, et il n'y avait pas de motif de soumettre l'une à
l'autre. La prétention de Savone était juste sans doute; Gênes n'avait
point de titre valable pour que sa municipalité fût reine des cités
voisines, pour qu'elle les liât à son gouvernement sans leur permettre
d'y participer. Mais les Génois avaient une très-longue possession, et à
chaque renouvellement de la seigneurie, la France leur avait garanti
leurs anciens droits et l'intégrité du territoire. D'ailleurs ce n'était
pas pour le seul amour de la justice que les Français favorisaient
Savone, le gouverneur de cette ville en tirait un profit personnel. Le
connétable de Montmorency, qui avait obtenu le privilège de fournir le
sel en Lombardie, avait mis ses entrepôts à Savone et y ruinait la
gabelle génoise. Un droit royal y remplaçait les impositions qui jadis
tombaient dans le trésor de la république. Le roi y avait ses chantiers
et y faisait construire ses galères. On y avait ouvert un port franc qui
détournait le commerce de celui de Gênes et les revenus de sa douane;
enfin on y élevait des fortifications qui ne pouvaient servir que contre
les Génois. Doria se plaignit de ces préjudices apportés à sa république;
il représenta au roi par des lettres souvent répétées, et avec plus de
vivacité franche que de respectueuse mesure, ce qu'il y avait d'injuste
selon lui, mais certainement d'impolitique, dans ces procédés. Le roi
occupé de ses plaisirs n'y donna aucune attention. Le connétable et le
chancelier Duprat lui dépeignirent l'amiral comme un homme prévenu,
importun, difficile à vivre et impossible à contenter. On se plaignait de
ce qu'il s'était excusé d'aller en personne devant Naples; et Doria, qui
n'avait refusé peut-être que pour être pressé par le roi, fut blessé à
son tour quand, sans plus le rechercher, on nomma Barbezieux pour
commander dans la Méditerranée.
Cependant Philippin avec ses galères avait fait son devoir de la manière
la plus brillante et la plus heureuse. Les Vénitiens venaient avec leur
flotte joindre ses seize galères. Le vice-roi Hugues Moncade, jadis
prisonnier des Génois à Varase, crut devoir prévenir cette réunion. Il
sortit de Naples avec autant de galères, de grands vaisseaux et de
bâtiments de transport qu'il en put rassembler et charger de ses soldats.
Les plus braves officiers montèrent sur cette escadre. On attaqua
Philippin près de Salerne. Il reçut l'ennemi avec vigueur, la victoire
fut longtemps disputée; mais le Génois avait mis en réserve une portion
de ses forces, et quand elles tombèrent sur l'ennemi fatigué, le combat
fut promptement décidé. La galère de Moncade fut abordée la première, il
fut tué; presque tout le reste se rendit. Philippin eut pour prisonniers
le marquis del Vasto, Ascagne et Camille Colonna, le prince de Salerne,
le marquis de Santo-Croce, l'amiral Giustiniani et une foule d'autres
seigneurs ou officiers de renom. Lautrec qui assiégeait Naples demandait
ces captifs: Philippin se hâta de les expédier à son oncle: le roi les
fit réclamer. André répondit qu'il n'avait aucune obligation de les
rendre, et d'autant moins que la rançon du prince d'Orange lui était
encore due, que la solde de ses galères et ses pensions étaient aussi
très-mal payées. Ainsi, de jour en jour les choses s'aigrissaient
davantage; Lautrec en prévoyait l'éclat; il aimait Doria, et surtout il
avait besoin de son appui dans une expédition lointaine où les ministres
du roi l'abandonnaient trop à lui-même. Il fit un effort pour remédier
aux conséquences qu'il fallait craindre; il dépêcha à la cour Langeay du
Bellay, qui d'abord vint trouver Doria; il prit connaissance de ce qu'il
y avait de sérieux dans les plaintes de l'amiral, il se convainquit que
l'intérêt de Gênes dans l'affaire de Savone était l'objet auquel Doria
tenait essentiellement, et qu'en lui donnant satisfaction sur ce point,
il serait facilement apaisé sur tous ses griefs personnels. Langeay alla
en rendre compte au roi et le presser, au nom de Lautrec et pour
l'intérêt de la conquête de Naples, de ne pas faire de Doria un ennemi:
cette démarche fut inutile. Le refus de rendre les prisonniers, envenimé
par les ministres, passa pour une rébellion insolente. Doria, donnant
cours à son mécontentement1, se fit bientôt un nouveau sujet
d'accusation. Le roi avait envoyé le vicomte de Turenne aux Génois pour
leur demander un emprunt. Le gouverneur assembla le conseil pour donner
audience au vicomte, Doria se présenta accompagné jusqu'au palais d'une
foule de citoyens qu'il n'avait pas craint d'avertir de son opinion. Sur
la proposition de Turenne il prit la parole et répondit qu'il était
étrange que le roi demandât de l'argent à une ville qu'on l'avait induit
à ruiner en transférant son commerce et ses privilèges à Savone; que
Gênes n'était pas tenue de payer comme contribution ce qu'on exigeait;
que comme prêt volontaire elle ne le pouvait; que l'on devait d'abord
lui rendre justice, et qu'alors sans doute elle serait en état de mieux
faire, Turenne, peu accoutumé à des délibérations aussi libres, s'indigna
qu'on reçût ainsi les ordres du roi. La fermeté de Doria commençait à
tourner en menaces. Le gouverneur Trivulze arrêta cette contention. Il
répondit qu'en effet la ville avait perdu ses ressources et qu'il se
chargeait de rendre compte au roi de l'impuissance où se trouvaient les
Génois, sans que l'on dût suspecter leur zèle ni leur fidélité; il
priait Doria d'en écrire également à sa majesté: elle ne pourrait
manquer d'accorder confiance au témoignage d'un amiral qui avait rendu
tant de services, qui en avait tant à rendre, et en qui on respecterait
toujours une franchise inspirée par son amour pour sa patrie et par son
zèle pour le service du roi. La séance fut rompue sans que la discussion
s'engageât plus avant. Mais Turenne, mécontent à l'excès, quitta la ville
à l'instant même, et de Florence, rendant compte à Paris de son mauvais
succès, il dénonça Doria comme un ennemi déclaré.
On précipita ses résolutions en prenant celle de le faire arrêter.
Barbezieux, qui partait avec une nouvelle escadre pour le siège de
Naples, eut ordre de s'emparer des galères de Philippin et d'abord de
passer par Gênes et de s'assurer de la personne de l'amiral. Un
ambassadeur génois était encore à Paris pour obtenir réponse sur
l'affaire de Savone, il fut informé de la résolution. Il en expédia un
prompt avis secret qui devança l'arrivée de Barbezieux et celle des
ordres préventifs qu'on donnait aux gouverneurs de Savone et de Gênes
pour les faire concourir à l'arrestation. André s'embarqua à l'instant
avec ses grands prisonniers et alla s'enfermer dans la citadelle de
Lerici. Barbezieux, arrivé trop tard à Gênes et usant de dissimulation,
lui écrivit et l'invita à une conférence; rien ne put engager André à se
rendre sur les galères. Barbezieux l'alla trouver, il montra à Doria
beaucoup de déférence et d'amitié. Le roi avait été blessé sans doute que
l'amiral eût refusé le commandement qu'il lui avait décerné, mais il
avait donné l'ordre de le consulter et de prendre ses instructions. Tout
fut inutile, Doria ne voulut jamais sortir de son fort. Il ne resta plus
à Barbezieux qu'à remettre à la voile et à se hâter d'aller devant Naples
pour s'emparer, s'il le pouvait, des galères de Philippin.
Mais Doria y avait pourvu. Le temps de son engagement avec la France
allait expirer. Philippin avait reçu l'ordre secret d'abaisser le jour
même le pavillon français, d'abandonner le siège et le reste de la
flotte, et de revenir immédiatement à Lerici en se tenant sur ses gardes
pour éviter la rencontre des Français. Cet ordre fut exécuté à
l'improviste, à la surprise et à l'extrême regret de Lautrec. Philippin
ramena neuf galères à la Spezia, abandonnant à elles-mêmes les huit
françaises qui étaient sous son commandement avec celles de son oncle.
Les historiens français disent qu'il fit retenir celle du roi par Antoine
Doria, mais ce fait ne semble pas exact.
L'amiral ayant déclaré au roi de France qu'il renonçait à son service,
offrit à Clément VII de rentrer au sien. Le pape, qui était peu en état
d'accepter, lui envoya son secrétaire pour traiter avec lui, mais
essentiellement pour l'empêcher de se mettre à la solde de l'empereur;
car Colonna et del Vasto, prisonniers et commensaux de Doria,
l'obsédaient sans cesse pour donner à Charles V un serviteur et un
auxiliaire si puissant. La négociation fut poursuivie avec ardeur. On
offrait à Doria l'assistance impériale pour s'emparer de la seigneurie de
Gênes. Il refusa obstinément. Il convint de travailler à l'expulsion des
Français, mais il stipula clairement l'indépendance et la liberté de sa
patrie, et Charles V promit de n'y jamais attenter. Il exigea aussi que
l'empereur garantît l'intégralité du territoire et particulièrement la
domination sur Savone. Les Génois durent être traités pour leurs
personnes et pour leur commerce, dans tous les États de l'empereur, à
l'égalité de ses propres sujets.
Doria personnellement recevait toute abolition pour les hostilités qu'il
avait pu exercer contre les impériaux, et, par une clause singulière, il
n'était pas tenu de mettre en liberté ceux des prisonniers qui étaient
enchaînés sur ses galères. Il devait seulement les rendre par échange à
mesure qu'on lui fournirait des esclaves turcs ou des galériens
condamnés. Il était nommé amiral et lieutenant de l'empereur. Il mettait
à la solde de Charles V douze galères moyennant soixante mille écus par
an. On lui donnait des assignations de fonds cautionnées par des maisons
de commerce de sa confiance. Un port lui était assigné dans le royaume de
Naples pour y faire stationner sa flotte, et, sous prétexte de se
réserver les moyens d'assurer ses approvisionnements de bouche, il avait
le droit d'extraire tous les ans dix mille salmes de froment de la
Pouille ou de la Sicile.
Aussitôt que ce traité signé à Madrid eut été rapporté à Doria et avant
qu'il fût public, il s'embarqua. Il allait tenter de se rendre maître des
galères françaises dont Philippin s'était séparé devant Naples. Les
Français prévenus tirèrent le canon contre lui, mais bientôt Lautrec
mourut de maladie, son armée se dissipa, les galères du roi quittèrent
une entreprise désormais perdue et se retirèrent vers Gênes et vers la
France.
Doria se hâta de regagner la Ligurie; il crut que le moment était arrivé
d'ôter Gênes aux Français, de faire coïncider cette délivrance avec le
plan d'union qu'il avait embrassé avec chaleur, et de fonder enfin un
gouvernement solide et indépendant.
Les citoyens étaient d'avance dans les mêmes dispositions. Une baillie,
qui d'abord n'avait paru chargée que d'organiser le concours de la ville
aux opérations militaires et maritimes des Français, n'avait pas tardé à
traiter de l'union, des moyens de l'amener et du gouvernement à donner à
la république. Trivulze inattentif n'en avait pris aucune alarme; il ne
s'agissait encore que de réformer les lois sous le bon plaisir du roi.
C'était en implorant la bonté et la sagesse royale qu'Augustin
Pallavicini, dans une assemblée solennelle tenue en présence du
gouverneur et où toutes les magistratures s'étaient réunies, avait
prononcé un discours grave et mesuré, mais appelant une réforme
immédiate. Toutes les opinions avaient concouru dans le même sens; et la
baillie, prête à mettre son travail au jour, avait annoncé le terme
précis auquel les nouvelles lois seraient publiées. Le redoublement de
l'épidémie cruelle qui ravageait l'Italie avait retardé la conclusion de
cette grande entreprise. La querelle de Savone, celle de Doria étaient
venues dans l'intervalle faire secrètement penser que ce ne serait pas
sous l'autorité française qu'on pourrait opérer pleinement une révolution
si difficile à mener à bien dans un État dépendant. L'ambassadeur génois
écrivait de Paris qu'il n'obtenait plus d'audiences et qu'elles étaient
prodiguées aux députés de Savone. Le roi était plus éloigné que jamais
d'écouter les plaintes; les ministres étaient de plus en plus partiaux;
il fallait s'attendre à voir Savone devenir la capitale de la Ligurie. Il
n'y avait plus rien à espérer ni de la justice ni de la clémence du
monarque, détourné par les intrigues et la haine de ses favoris. Il était
temps que les citoyens pensassent à pourvoir à leurs intérêts par leur
propre résolution.
Le désastre de Naples, la nouvelle force que Doria s'était acquise
vinrent relever le courage et pousser à suivre ce conseil. Doria parut
avec treize galères et jeta l'ancre à l'entrée du port. Trivulze en fut
alarmé, il descendit du Castelletto où il avait établi sa demeure pendant
la contagion; il vint avec peu de suite, se montrer sur la place de
Banchi, caresser les citoyens, les remercier de leur fidélité, leur
demander d'y persévérer. Il ne pensait pas qu'André Doria pût avoir
aucune vue hostile, et il désirait que des hommes sages allassent lui
parler et l'invitassent à ne rien faire contre la paix de sa patrie.
Des députés allèrent trouver l'amiral sur son bord et lui représenter que
s'il se livrait à des mouvements imprudents il travaillerait à la ruine
de la ville qu'il voulait servir. Le comte de Saint-Pol était en
Lombardie avec une forte armée; une entreprise hasardée l'attirerait
nécessairement sur Gênes. Tel était le langage ostensible des députés:
ils étaient secrètement chargés par la baillie d'encourager André, et
l'un d'eux, J.-B. Doria, son parent, devait concerter toutes choses avec
lui. L'amiral affecta de répondre qu'ayant appris qu'une armée étrangère
dévastait de nouveau la Lombardie et menaçait Gênes, il venait offrir à
sa patrie son bras et ses forces; que néanmoins il déférerait aux
conseils modérés de si sages citoyens. Trivulze parut content de la
réponse qui lui fut rapportée et remonta paisiblement au Castelletto,
mais il expédia aussitôt au comte de Saint-Pol pour lui demander de
prompts secours, et il fit appeler tout ce qu'il put trouver de soldats
dans le voisinage.
Doria, à son tour, avait déjà envoyé des émissaires dans la ville,
d'autres dans les campagnes pour faire trouver à Gênes les personnages
notables que la crainte de la contagion avait éloignés. Tout s'emploie
dans les intrigues politiques, et avec plus d'astuce que de bonne foi:
cette contagion, cette peste, la populace était persuadée que les
Français l'avaient introduite à dessein pour affaiblir la ville.
Ces précautions prises et les plans arrêtés, Doria se préparait à un
débarquement qui devait s'effectuer en dehors du môle, quand, la nuit,
une flotte française qui était dans le port fit un mouvement et se porta
sur lui avec une vive canonnade. Il crut avoir à combattre; ce n'était
qu'une fausse attaque pour masquer une retraite. Les Français avaient
craint de faire enfermer leurs vaisseaux dans le port et ils avaient
résolu d'en sortir. Doria fut en doute de leur dessein jusqu'au jour. Il
les vit se retirer en hâte. Rien ne l'empêcha plus de pénétrer à
l'intérieur, il arbora le pavillon de l'empereur, et c'était celui même
que Philippin avait enlevé sur la galère de Moncade.
Approché des quais, il fit descendre autant d'hommes qu'il put en retirer
de ses bâtiments. Ils se formèrent en plusieurs corps et se dirigèrent
sur autant de points aux cris de Saint-George et Liberté. Christophe
Pallavicini, qui commandait un de ces détachements, éprouva une faible
résistance. Il fit bientôt sa jonction avec Philippin Doria entré par une
autre porte. Ils marchèrent ensemble au palais: quatre-vingts ou cent
Suisses qui y faisaient la garde, ne s'embarrassèrent nullement de le
défendre. André descendit et se rendit sur la place de Saint-Mathieu, à
la loge rendez-vous de sa famille. La foule se précipita sur son passage
et à sa suite. Là, se rendirent les magistrats, la baillie, les notables,
ceux qui, avertis en campagne, avaient eu le temps de rentrer dans la
cité. Doria, entouré des siens, fut salué de tous comme le libérateur de
l'État. Le président de la baillie des réformateurs lui décerna le nom de
père de la patrie. Il ne manqua pas de flatteurs qui l'appelaient au
souverain pouvoir; cette insinuation fut hautement rejetée par lui.
Il harangua ses concitoyens; il leur proposa la liberté et l'union comme
les seuls moyens de conserver l'indépendance qu'ils venaient d'acquérir,
et qui avait été depuis plusieurs mois le but de ses travaux; il
s'estimait heureux d'avoir contribué à le faire atteindre. Il exhortait
les fidèles Génois à faire le reste: au dedans ils avaient sur leur tête
une citadelle menaçante qu'il fallait réduire; au dehors on devait
s'attendre à voir accourir les troupes du comte de Saint-Pol, et certes
il ne fallait pas avoir fait un si grand effort pour se laisser remettre
à la chaîne. Il ne fallait pas laisser Savone braver la domination de la
république et servir de siège à la tyrannie étrangère.
Un assentiment unanime répondit à ses invitations, et tandis qu'on
témoignait à l'envi le zèle de la défense commune, la reconnaissance pour
l'amiral et le voeu d'abjurer les factions, la baillie des réformateurs,
par l'organe de François Fieschi, insistant sur la nécessité de l'union,
jeta les bases du gouvernement qu'elle allait fonder. On applaudit à ces
vues, on vota par acclamation la prorogation des pouvoirs des
réformateurs; mais ils demandèrent que des résolutions si solennelles
fussent prises autrement que dans une assemblée fortuite, en quelque
sorte tumultuaire, et où manquaient trop de voix dignes d'être entendues.
On convoqua pour le lendemain un grand parlement, et l'assemblée se
séparant, Doria se retira modestement en sa maison, au lieu d'occuper le
palais.
Le parlement du lendemain 12 septembre fut très-nombreux. On avait
redoublé les avertissements et les invitations aux personnages importants
qui étaient encore dans la campagne. Il se trouva, dit-on, quinze cents
votants. Les auteurs disent que ce fut la réunion de tous les citoyens
capables du gouvernement. Ils ne nous disent pas comment, sur quelle base
ni par quels procédés on établit la distinction de cette capacité. La
tradition porte que nobles et bourgeois, tous ceux qui en ce moment
eurent la prétention de prendre part aux affaires publiques, vinrent
spontanément donner leur nom et siéger au conseil. La noblesse, les
grands populaires y étaient naturellement appelés; la bourgeoisie de
quelque notabilité ne fut pas repoussée quand elle se présenta; des
mémoires postérieurs assurent même qu'il s'y glissa des artisans: ainsi
il sembla ne rester dans les classes populaires personne qui eût intérêt
à former une opposition, et le peuple, enivré de la joie de
l'indépendance, applaudit sans s'apercevoir qu'il sanctionnait une
aristocratie, dans ce grand jour ouverte à tous, mais demain exclusive.
Le chancelier de la république lut une déclaration proposée au conseil,
elle proclamait l'affranchissement absolu de l'État, son retour à une
pleine liberté, l'abolition et l'abjuration des noms et des engagements
de partis ou de classes. On y garantissait l'adhésion des citoyens
absents comme des présents. Sous ces auspices et pour achever l'ouvrage
glorieusement commencé, grâce au courage et au patriotisme de l'excellent
citoyen André Doria, tous consacraient leurs vies et leurs fortunes à la
défense de la patrie: ils voulaient repousser les étrangers qui du
dehors menaçaient la cité et chasser ceux qui du haut d'une citadelle
usurpée épiaient le moment de l'opprimer; ils voulaient que la ville de
Savone fût réduite à la soumission, ils voulaient surtout qu'une union
parfaite entre eux fût le gage et le moyen de l'indépendance perpétuelle,
de la liberté et de la gloire de Gênes. Ces propositions reçues avec un
transport unanime furent développées dans quelques discours animés.
Baptiste Lomellino, le premier, demanda que les pouvoirs de la baillie
fussent prorogés pour promulguer les nouvelles lois qui seraient la
constitution perpétuelle de la république; qu'André Doria fût invité à
poursuivre son ouvrage pour la défense de l'État, et que le commandement
des troupes de terre fût confié à Philippin Doria; que les citoyens
riches fussent encouragés à contribuer volontairement à la dépense
extraordinaire du moment; il appuya cette dernière proposition en
donnant l'exemple. Il se taxa à une forte somme; chacun fit de même, et
l'assemblée ajouta à cette ressource la faculté d'emprunter 150,000 écus
d'or à la caisse de Saint-George.
Les résolutions votées avec solennité furent ensuite publiées avec les
acclamations de l'enthousiasme. L'anniversaire du 12 septembre fut
consacré par une loi sous le nom de fête de l'Union. Nous l'avons vu
célébrer encore jusqu'en 1796. Dans ce long espace, le peuple avait eu le
temps et l'occasion de reconnaître que cette journée avait été celle de
l'usurpation du présent sur l'avenir; mais il prenait part encore à la
solennité par la tradition du souvenir d'une délivrance de toute sujétion
étrangère et par le sentiment orgueilleux de la nationalité acquise alors
et conservée depuis.
Nous parlerons dans le livre suivant du gouvernement établi par la
baillie et des conséquences de cette grande révolution politique; nous
ne ferons mention ici que de ce qui se rapporte aux suites de
l'insurrection contre la domination française.
Le comte de Saint-Pol pressait le siège de Pavie; on ne pouvait douter
qu'aussitôt qu'il aurait cette ville en son pouvoir il ne détachât des
troupes afin de délivrer le Castelletto, pour essayer de remettre la
république sous le joug qu'elle avait rejeté, ou du moins pour maintenir
les armes françaises à Savone. On lui envoya d'abord Octavien Sauli pour
explorer ses intentions. L'ambassadeur justifia ce qui s'était passé par
les diverses violations des traités que les officiers et les ministres du
roi s'étaient permises et dont on n'avait obtenu aucune justice. Le
peuple n'avait pu les supporter sans se sentir le droit de s'affranchir
d'un contrat rompu, il avait pu et dû penser à sa propre conservation;
mais les gens sages conservaient respect et affection pour la couronne de
France et ne désiraient rien tant que l'indulgence du roi, afin que la
république, dans son nouvel état, pût cultiver une alliance à laquelle
elle mettait un grand prix et être utile encore à des intérêts auxquels
elle s'était dès longtemps attachée2.
Saint-Pol, à qui les opérations de son siège ne permettaient pas de
marcher immédiatement, répondit avec assez de modération. Il avait eu
pitié de l'erreur dans laquelle les Génois avaient eu le malheur de se
précipiter, mais il savait bien que ce n'était pas leur ouvrage. Doria,
infidèle à sa gloire par de vaines prétentions d'amour-propre ou de
ressentiment, déserteur et coupable des disgrâces que sa défection avait
causées dans l'entreprise de Naples, avait trouvé bon d'ajouter à ses
fautes de rendre impossible la clémence du roi en faisant révolter une
ville fidèle sous de faux prétextes. Sur lui seul devait retomber la
punition, et il ne saurait l'éviter; mais il serait déplorable que les
Génois se sacrifiassent à l'ambition et à la haine d'un seul homme; il
était temps qu'ils séparassent leur cause de la sienne, et l'on ne devait
pas ignorer qu'incessamment l'armée française irait demander à Gênes un
compte rigoureux de la soumission qu'elle devait au roi.
Sur cette réponse on conçut que si Gênes avait quelque répit il ne serait
pas long, et qu'il était pressant de se mettre en défense. On leva des
troupes de tous côtés. Les grands propriétaires enrôlèrent dans les
campagnes ce qu'ils purent de leurs paysans ou de leurs voisins.
Sinibalde Fiesco surtout amena un grand nombre d'hommes; les communes des
rivières fournirent des troupes: en peu de jours il arriva sept cents
Corses; des officiers envoyés au dehors ramenèrent des bandes
d'étrangers. Laurent Cibo, gendre du duc de Massa, forma un corps de deux
mille hommes. Avec ces forces on se crut en sûreté et l'on commença le
siège du Castelletto. Cette forteresse élevée sur la ville, communiquant
aux montagnes extérieures, était garantie par une triple enceinte de
fortifications successivement ajoutées; mais elle avait été négligée sous
les Français; cependant elle était à l'abri d'un coup de main, et Pavie
s'étant rendue, Saint-Pol s'avançait pour délivrer Trivulze. Huit mille
hommes soldés, tous les citoyens que la peste avait épargnés, animés par
le patriotisme, une foule d'habitants des campagnes indisciplinés et sans
retenue, propres par cela même à disputer les passages, à harceler
l'ennemi, telle fut la défense qu'il vit préparée. Il ne crut pas pouvoir
la braver et forcer la ville. Il borna son entreprise à jeter un faible
détachement de trois cents hommes pour aller par les montagnes de
l'Apennin renforcer la garnison de Savone, tandis que ses mouvements
menaçaient Gênes. Il ne tarda pas à rentrer en Lombardie, et alors
Trivulze, n'espérant plus de secours et manquant de vivres, fut contraint
de rendre le Castelletto. La capitulation la plus large lui fut
facilement accordée; sa troupe sortit avec les honneurs de la guerre,
emportant tous ses effets; les Génois fournirent les moyens de
transport, contents d'être délivrés du voisinage si prochain de
l'étranger: les fortifications furent aussitôt démolies du côté de la
ville. Il restait à chasser les Français de Savone; le comte Fieschi y
marcha par terre, et André Doria par mer. Quand M. de Moret qui
commandait dans la ville vit commencer un siège régulier, il se réduisit
très - promptement à traiter, accusé par les uns de lâcheté, par les
autres d'avoir vendu la ville et son devoir; le peuple de Savone, qui
frémissait de se voir abandonné aux rigueurs des Génois, suppliait en
vain son gouverneur de se défendre. Il convint de rendre la place aux
assiégeants à un jour fixé s'il ne lui arrivait pas de secours. Il en
écrivit promptement à Saint-Pol; mais le duc de Milan et le duc d'Urbin,
alliés du roi, ne voulant point fournir de troupes, Saint-Pol ne put
détacher un nombre suffisant des siennes; Moret rendit Savone, et le
nouveau gouvernement de Gênes se vit maître de toute la Ligurie.
LIVRE NEUVIÈME.
ÉTABLISSEMENT ET DIFFICULTES DU NOUVEAU GOUVERNEMENT. - CONSPIRATION
DES FIESCHI.
1528 - 1547.
CHAPITRE PREMIER.
Constitution. - Savone.
(1528) Les douze réformateurs chargés d'asseoir le gouvernement de la
patrie sur de nouvelles bases publièrent leur constitution; elle fut
reçue avec un consentement en apparence unanime.
Le problème était compliqué. On avait pu dire à quiconque prétendait au
pouvoir: Vous serez tous nobles; on avait pu écrire dans une loi que
toute l'autorité serait concentrée dans un corps de noblesse dont tous
les membres seraient égaux. Mais organiser ce grand corps, fondre
ensemble tant d'intérêts jusque-là discordants, ménager les gloires et
les amours-propres, faire à tant de rivaux leur part et les forcer à s'y
tenir, c'était une tâche qui ne pouvait être remplie qu'à force de
dextérité. L'esprit délié et plein de ressources qui est donné aux Génois
ne s'y oublia pas. Le succès pourtant fut loin d'être entier ou du moins
durable. Le besoin de l'union, l'enthousiasme de la liberté et de
l'indépendance recouvrées firent tout accepter; mais peu après on
commença à ressentir du malaise, à éprouver le regret des sacrifices
réciproques. On s'aperçut de l'inefficacité de certaines combinaisons
factices qu'on avait adoptées. Les distinctions d'origine abrogées entre
tous ces nobles par la lettre de la loi, avaient, de fait, été
entretenues vivantes. Quant à ce qui n'était pas né noble ou ne l'était
pas devenu alors, on l'avait compté pour rien; mais bientôt un grand
nombre de bourgeois, plus ou moins notables, dont l'ambition n'avait pas
été assez prompte pour s'emparer d'abord de la récente noblesse, se
ravisèrent en se comparant avec ceux de leurs égaux qui l'avaient si
facilement obtenue. De proche en proche, aucune famille plébéienne qui
voyait des nobles parmi sa parenté ou dans ses alliances ne se résigna à
rester dans son infériorité. En un mot, la constitution de 1528 ne sauva
pas Gênes des dissensions. Cependant la base qu'elle avait posée,
l'aristocratie héréditaire se trouva si solidement établie que quarante-
huit ans de débats ne purent l'ébranler. C'est sur les mêmes fondements
et sans y toucher qu'on refit l'édifice en 1576, édifice qui n'a croulé
que de nos jours après deux cent vingt ans non pas de gloire, le temps de
la gloire et des progrès était passé pour Gênes, mais de stabilité et de
repos.
Entre un patriciat antique et une invasion de nouveaux anoblis, les
organisateurs remarquèrent d'abord avec inquiétude une prodigieuse
différence dans les forces numériques des deux éléments. Les anciens
populaires venaient fournir au registre de la noblesse les noms de plus
de quatre cents familles: sur cent cinquante races que l'ancienne
noblesse avait comptées, il n'en restait plus que trente-cinq. Les
vieilles célébrités allaient se perdre dans cette foule; l'immense
majorité des nouveaux venus débordant de toutes parts allait entraîner
les débris de ces illustrations séculaires, les dépouiller de force et de
prépondérance.
Cependant les noms historiques, connus dans le monde entier, étaient aux
yeux de ceux mêmes qui en étaient jaloux et qui leur disputaient le
pouvoir, la décoration la plus imposante de la république et comme des
reliques sacrées. C'est sur ce sentiment qu'on fonda un expédient
bizarre. On fit entendre que, pour créer une aristocratie solide, il la
fallait non-seulement une, mais étroitement serrée; trop de noms ne
devaient pas être présentés au respect et à l'obéissance du peuple, et
l'on proposa de suivre un exemple donné jadis par les grands populaires.
Des familles sans lien de parenté entre elles s'étaient unies dans une
adoption réciproque. Chacune avait sacrifié le nom de ses pères pour ne
plus porter que le titre adopté pour toute l'alliance. Ainsi s'étaient
rendus célèbres les Giustiniani, les de Franchi. C'est ce modèle qu'on
entreprit d'imposer à tous ces hommes nouveaux: seulement, au lieu de
leur persuader d'inventer des noms imaginaires, on leur laissa le choix
entre les familles connues auxquelles ils iraient s'affilier. On flatta
en eux la vanité secrète de devenir à leur gré des Doria ou des Spinola,
en échange des noms plus ou moins obscurs que la naissance leur avait
donnés. Si les races antiques devaient éprouver quelque répugnance à voir
usurper ainsi leurs titres et leurs honneurs, c'était après tout un
hommage éclatant rendu à leur illustration. D'ailleurs ceux qui en
étaient les vrais héritiers ne doutaient pas d'acquérir la considération
et l'influence de chefs et d'aînés de la famille commune et de faire de
ces nouveaux venus des sortes de clients. On eut soin d'ailleurs de
mettre le patrimoine, les droits utiles des héritages, à l'abri des
prétentions des affiliés.
On s'étudia aussi à trouver un tel mode que le choix des dénominations de
ces agrégations nouvelles procurât de fait les préférences convenables,
et ne parût déclarer pour personne une prééminence de droit. On statua
que, parmi les nobles anciens ou nouveaux sans distinction, tous les noms
qui ne se trouveraient pas actuellement portés par six chefs de maisons
au moins seraient abolis. Ceux dont on compterait six maisons seraient
conservés et chacun d'eux deviendrait le titre d'une alliance ou albergo.
Naturellement aucune famille d'hommes nouveaux n'était riche de six
branches. Ainsi c'étaient des noms anciens qui allaient seuls subsister.
D'après la condition imposée, il se trouva de quoi fonder vingt-huit
alberghi; vingt-trois étaient de l'ancienne noblesse; ainsi sur les
trente-cinq races qui la composaient encore, douze ne furent pas assez
nombreuses pour garder leur nom et durent subir une affiliation comme les
anoblis. Les cinq autres alberghi appartenaient à ces familles qui, non
moins illustres que les plus nobles, s'étaient obstinées à se dire du
peuple: Giustiniani, de Fornari, de Franchi, Lomellino, Promontorio1.
Quant à la postérité des doges, elle n'avait pas prospéré. Les rejetons
de Boccanegra n'existaient plus qu'en Espagne; les Montaldo, les Guano,
les Guarco avaient disparu. Les Fregose étaient dispersés en exil; il ne
restait plus qu'un petit nombre d'Adorno.
Voilà ce qu'on fit pour rendre égaux tous les membres de la noblesse.
Voici ce qu'on laissa subsister de leurs distinctions. Par une
convention, tacite du moins, ou, plus exactement, explicite quoique non
écrite, les charges devaient être précisément partagées entre les nobles
anciens et les nobles ci-devant populaires. Le doge, dont la charge
devenait biennale, devait être pris alternativement dans l'une et l'autre
classe. En réalité elles firent deux corps et ne tardèrent pas à se
séparer en deux camps. Sous les noms de portique de Saint-Luc et de
portique de Saint-Pierre, ils eurent leurs assemblées, leurs
commissaires, une complète organisation. Des lieux, ouverts d'abord à
leurs réunions habituelles de conversation et de plaisir, devinrent des
cercles permanents de politique. La loge principale des anciens nobles ou
de Saint-Luc se tenait près de l'église de Saint-Cyr. Des nobles de
Saint-Pierre ou du nouveau portique, les plus influents avaient leur
rendez-vous dans la loge des Giustiniani; car même ces vieilles et
illustres familles qui, depuis l'union, semblaient n'avoir aucun motif de
ne pas reprendre leur rang parmi les plus nobles, voulurent garder leur
position à la tête de la noblesse moderne sortie du parti populaire. Ces
accords étaient passés sous silence dans les lois proclamées, et l'on
voit au contraire que l'égalité dans le sein d'une noblesse homogène
était tellement le principe ostensible du gouvernement qu'on avait
affecté de donner au sort une part immense dans l'organisation des
pouvoirs.
Le doge représentait la majesté de la république, mais son autorité était
très-circonscrite; il n'était presque que le président du sénat, où
seulement le droit exclusif de mettre les propositions aux voix lui
donnait une assez grande influence. Ce sénat composé de huit membres
était, uni au doge, le pouvoir exécutif. Il exerçait la puissance
publique, il veillait à la justice, et la rendait en certains cas. Le
doge, avec l'assistance du sénat en corps, présidait le grand et le petit
conseil. Le grand était composé de quatre cents membres; le petit était
composé de cent des membres du grand. Dans le grand conseil était
renfermée comme par délégation la souveraineté nationale; or, pour le
former ou le renouveler, tous les ans, d'une urne qui contenait les noms
de tous les nobles, le sort en faisait sortir trois cents. Ceux-ci
élisaient au scrutin les cent collègues qui complétaient le conseil;
mais la loi leur ordonnait d'user de ce droit de manière à réparer les
irrégularités du hasard, afin que tous les alberghi eussent à peu près un
même nombre de conseillers. Cependant on innova bientôt, et les quatre
cents furent entièrement nommés par le sort.
Parmi ces quatre cents c'était encore un tirage au sort qui désignait les
cent membres du petit conseil; à ce corps appartenaient la nomination
des magistrats et la décision d'un grand nombre d'affaires. Évidemment il
était placé pour attirer à lui l'administration et la direction politique;
la loi les attribuait au grand conseil, mais la tendance à la
concentration des pouvoirs d'une part, de l'autre la résistance de la
majorité dans le corps le plus nombreux furent à la longue la cause des
perturbations et des changements que nous verrons s'opérer encore.
Les deux conseils étaient annuels; ils étaient complètement renouvelés,
et l'on devait n'y rentrer qu'après un an d'intervalle.
Les affaires dont le sénat n'ordonnait pas, il les portait aux conseils;
avec leur présidence il avait l'initiative des rapports et des
propositions. Enfin il faisait les lois avec cette restriction seule
qu'il ne pouvait accroître ses propres pouvoirs. On avait tant accordé
dans les chances du sort au principe de l'égalité de tous les nobles, que
l'on voulut en balancer les conséquences, en confiant l'autorité
législative à une magistrature choisie. Les sénateurs étaient nommés au
scrutin par le grand conseil: leur office durait deux ans, avec cette
combinaison que chaque six mois deux d'entre eux sortaient de charge.
Ils passaient alors pour deux autres années dans la chambre ou collège
des procurateurs; c'était la direction supérieure des finances. Ce
roulement y entretenait huit membres temporaires. Les doges sortis de
charge entraient aussi dans ce collège, mais ils devenaient procurateurs
perpétuels et à vie.
Les sénateurs et les procurateurs réunis étaient appelés les deux
collèges. Sous ce nom ils avaient en commun un grand nombre de fonctions
administratives.
L'élection du doge était réglée avec des formes compliquées. Des
électeurs spéciaux y concouraient. Les deux collèges et les deux conseils
y avaient successivement part.
Magistrats, sénateurs ou doge, tous étaient astreints à cette règle
honorable et méfiante, de tout temps imposée par les Génois à quiconque
avait exercé des fonctions publiques. En les quittant ils devaient subir
une enquête et un jugement d'absolution ou de réprobation pour leur
conduite dans leur magistrature. Ils pouvaient être mis à l'amende,
bannis; leur tête même répondait des prévarications dont cette censure
les aurait convaincus. Le doge n'en était pas exempt; s'il ne sortait de
cette épreuve solennellement acquitté, il était déchu de ses droits au
titre de procurateur perpétuel, et l'on vit bientôt un exemple de cette
rigueur. Ce redoutable contrôle, ainsi consacré par la loi nouvelle, fut
confié à cinq censeurs qui prirent le nom de syndicateurs suprêmes. Avec
cette attribution on leur confiait celle de veiller au maintien des lois,
d'où dériva par la suite un droit d'intervenir dans tous les actes du
gouvernement pour en suspendre l'exécution si la légalité leur en
paraissait douteuse. Une magistrature si éminente fut aussi briguée que
l'office des sénateurs. Elle n'a jamais été donnée jusqu'à nos jours
qu'aux hommes réputés les plus expérimentés et les plus notables de la
république.
Les récompenses qu'elle devait à Doria furent réglées comme autant
d'articles de la constitution même. Il fut déclaré président à vie des
syndicateurs suprêmes. Un siège et un rang honorable dans les conseils
lui furent assignés parmi les sénateurs. Sur cette place de Saint-Mathieu
habitée par ses pères et où la reconnaissance publique avait fait don
d'une maison à l'un d'eux, un palais nouveau fut bâti pour André et dédié
au libérateur de la patrie, une statue lui fut érigée dans le palais
public et l'inscription le décorait du beau titre de fondateur de la
liberté.
Pour donner le mouvement à la machine qu'ils venaient de construire, les
organisateurs firent un dernier usage de leur pouvoir en nommant le
premier doge, les deux collèges, enfin les suprêmes syndicateurs. Toutes
ces charges, ils les partagèrent exactement entre les anciens nobles et
les nouveaux, et par là ils assurèrent à chaque parti une égalité des
voix qui dans les nominations devait perpétuer ce partage par moitié.
Les réformateurs affectèrent de choisir le premier doge parmi les nobles
qu'on venait d'inscrire; et encore préoccupés du souvenir de tant de
tentatives faîtes ci-devant pour rendre héréditaire cette grande dignité,
ils préférèrent élever un citoyen qui n'eût point de fils. Leur choix
tomba sur Hubert Lazaro, agrégé de l'albergo Cattaneo. Après ces
nominations, le grand et le petit conseil se formèrent suivant le nouveau
mode, et le gouvernement se trouva entièrement constitué.
On le voit prendre d'abord une assiette, une marche ferme et légale que
l'histoire génoise ne nous avait pas encore montrée dans ses continuelles
alternatives d'anarchie et d'usurpation. On connaît qu'un grand
changement s'est opéré. Dans le sentiment de sa stabilité, la république
adopte des maximes et les suit. La politique et la sévère police des
Vénitiens semblent lui servir de modèle. S'il se déclare des complots au
dedans, des résistances ou des désordres sur le territoire, la puissance
publique procède avec ordre et gravité. Ce n'est plus la guerre civile,
c'est la force donnée à la loi et à la justice. Les tribunaux jugent et
condamnent solennellement. La répression, qui est inflexible, n'est ni
violente ni désordonnée.
Le traitement que méritait la ville de Savone fut l'objet d'une des
premières délibérations. Savone avait voulu secouer le joug; non-
seulement dans ces derniers temps elle avait adhéré opiniâtrement à la
cause française plutôt que de se ranger sous le drapeau de la liberté
génoise, mais dès longtemps, sous l'influence de ces étrangers, elle
avait essayé d'être l'émule indépendante et la rivale de Gênes qui la
voulait sujette. Et, ce qui n'était pas un moindre grief, elle avait
prétendu prendre part librement au commerce maritime: aux yeux des
Génois tenter de le partager, c'était l'usurper, le ravir. La dernière
révolte, le siège, la conquête fournissaient le prétexte et les moyens de
satisfaire la jalousie mercantile, aussi bien que la vengeance politique.
On insista dans le sénat pour l'entière destruction de la ville
réfractaire, pour la déportation et la dispersion de tous ses habitants.
Cependant les avis plus modérés l'emportèrent; on crut user de clémence
en se contentant de raser les fortifications, de démolir les murailles
qui défendaient la ville du côté de la mer; surtout on combla le port en
faisant couler à fond des barques chargées de pierres afin d'en fermer
l'accès au commerce. Ce fut là le pardon accordé. Cet affront et ce
dommage ont laissé de longs souvenirs à Savone.
CHAPITRE II.
Vues de François 1er. - Dernière tentative des Fregose. - Charles-Quint à
Gênes.
La république pourvut ensuite à ses moyens de défense; sa marine fut
composée de vingt galères.
On conserva quelques troupes salariées; on organisa une milice urbaine;
mais on prit soin de ne lui donner que des nobles pour officiers.
Charles-Quint offrait deux de ses régiments pour défendre le pays (1529).
Il regardait comme opérée à son profit la révolution qui en avait chassé
les Français, qui avait fait comme l'arbitre de la république Doria son
amiral, son serviteur dévoué, et il se préparait à s'en assurer les
fruits; mais les Génois ne voulaient pas se livrer. Doria lui-même,
quoique Charles fût son maître, n'avait pas eu dessein de substituer dans
sa patrie un seigneur à un autre. On refusa les services gracieusement
offerts, mais on envoya à l'empereur une solennelle ambassade; elle alla
reconnaître que, sous ses auspices, il avait été donné à Doria de faire
ces grandes choses pour le pays, et l'on continuait à implorer la
bienveillance impériale.
La paix se traitait à Cambrai vers ce temps. L'empereur daigna demander à
la république si elle voulait y être expressément comprise ou être
simplement nommée parmi ses alliés; mais, sans attendre la réponse, le
traité fut signé sans mention des Génois; ainsi aucune réserve
n'empêchait le roi de France de continuer à les considérer comme des
vassaux révoltés.
(1530) On lui proposait à cette époque une entreprise pour surprendre la
ville. Il restait un vieux Fregose, Janus, qui avait été doge lui-même
par la protection des ennemis de la France; bientôt dépossédé par le
second Antoniotto Adorno, alors soutenu par les Français, il était retiré
à Vérone. Il avait deux fils; l'aîné, César, était au service de
François Ier, car la famille, à l'exemple d'Octavien, avait une fois de
plus changé de parti. Quand, en 1527, les Français rentrèrent dans Gênes,
César Fregose était parmi eux, aspirant à se faire nommer lieutenant du
roi; mais André Doria l'en empêcha. Il sentait que le gouvernement
confié à un Génois, à un Fregose, ramènerait la discorde et
renouvellerait les partis qu'il méditait d'éteindre.
Maintenant, après la révolution de 1528 que François n'était pas tenu
d'accepter, Janus conclut à Vérone un traité avec l'évêque d'Avranches,
ambassadeur français à Venise expressément autorisé par le roi; Janus et
ses fils promettaient de remettre Gênes sous la seigneurie française dans
un délai de deux mois, à condition que l'on mettrait à leur disposition
trois mille fantassins et cent chevaux. En cas de réussite il n'y aurait
ni pillage ni violence, sauf cette clémente punition que la bénignité du
roi trouverait bon d'infliger. César serait gouverneur de Gênes et de
Savone, qui ne pourrait être séparée de Gênes; il en ferait hommage; il
aurait l'ordre de Saint-Michel et une compagnie de soixante lances:
Janus stipulait pour lui-même 6,000 écus de pension. On demandait en
outre des pensions de 200 et 400 écus pour l'entremetteur du traité et
pour celui qui livrerait le port ou l'une des portes de la ville.
La ratification du roi devait être remise par l'ambassadeur au terme de
six semaines, faute de quoi la convention restait comme non avenue;
probablement la ratification n'eut pas lieu, puisqu'on ne trouve à cette
époque aucune expédition qu'on puisse rattacher à ce projet1.
La paix faite, Charles voulut se montrer à l'Italie; la république lui
prodigua les plus grands honneurs. Il répondit à cet accueil par les
démonstrations les plus gracieuses, et, dans cette visite, rien ne décela
des intentions suspectes contre l'indépendance génoise. Il reparut à son
retour d'Allemagne, et cette fois Doria le reçut dans son palais sorti
des ruines après l'incendie éprouvé, réparé et orné avec un faste royal.
L'amiral enrichi des dons de César, des fiefs, des charges accumulées sur
sa tête, de la solde de ses quinze galères, et surtout du fruit de ses
propres exploits sur la mer, déploya dans cette occasion une magnificence
dont la tradition ne s'est jamais perdue dans Gênes.
CHAPITRE III.
Expéditions de Doria au service de Charles V. - Désastre d'Alger. -
Nouvelle guerre. - Traité de Crespy.