Gênes, après cet événement, resta quelque temps tranquille. La navigation

marchande et le commerce avaient repris leur activité. On essayait de

réparer les pertes de l'Orient et de tirer parti de ce qu'on y possédait

encore. Il restait de grandes fortunes privées promptement remises en jeu

aussitôt que la sécurité pouvait reprendre; mais l'État était pauvre et

obéré. C'était de là que devaient venir les premières révolutions. Il ne

manquait pas de créanciers arriérés à satisfaire, et les ressources

étaient épuisées. On démolit quelques citadelles pour faire économie des

frais de garde et d'entretien. La situation du trésor se juge par cette

mesure. Elle ne pouvait suffire au besoin: on chercha d'autres moyens

extraordinaires. On demandait aux riches des contributions insolites et

des emprunts forcés. Ils voulaient que plutôt on doublât indistinctement

toutes les gabelles, c'est-à-dire tous les impôts sur les consommations.

Les classes inférieures se soulevaient contre une loi qui enlèverait

double part sur leur subsistance et qui ne tomberait que faiblement sur

les grandes fortunes; elles demandaient à leur tour, en s'adressant au

gouverneur français, l'abolition des immunités d'impôt dont un grand

nombre de familles puissantes avaient eu le crédit de se faire

privilégier. Le gouverneur hésitait au milieu des embarras et des

dissensions. Tandis que tout se passait encore en plaintes et en menaces

des pauvres aux riches, peut-être Lavallée croyait utile à sa politique

de laisser ainsi se diviser les Génois; car chacun reconnaissait son

autorité, et il ne voyait aucun chef apparent pour s'emparer de ces

ferments de discorde3. Il ne crut point avoir de mesures à prendre.

Cependant le peuple s'assemblait dans le faubourg Saint-Étienne. Le

premier jour, quelques orateurs séditieux dirent à l'assemblée que des

querelles de ce genre ne se terminaient pas avec des discours: leurs

harangues parurent froidement écoutées; on semblait ne pas les avoir

entendues: l'impunité encouragea, la nuit on prit plus d'audace, et le

lendemain tout fut sous les armes. Le gouverneur, revenu trop tard de sa

confiance, essaye de négocier avec les insurgés. Bientôt il ne lui reste

plus que la ressource ordinaire de se retirer dans le Castelletto avec sa

garnison française. Là il attend les événements.

CHAPITRE VII.

Prosper Adorno devient doge. - L'archevêque Paul Fregose se fait doge

deux fois. - Le duc de Milan Sforza redevient seigneur de Gênes.

(1460) Louis Fregose, ce frère de Janus, à qui il avait succédé sur le

siège ducal, et qui s'était laissé persuader d'en descendre, avait repris

son ambition depuis que, par la mort de son frère Pierre, il se croyait

de nouveau le membre le plus considérable de sa race. Mais si un parent

l'avait supplanté une fois, on verra que telle fut toujours la destinée

de ce personnage inférieur à son ambition. Il avait été en partie la

cause des événements du jour. Parmi les créanciers les plus pressants de

la république, il avait réclamé une dette de 90,000 ducats; car tous ces

doges abdiquant ou même chassés parvenaient toujours à se réserver de

larges indemnités sous prétexte de dépenses publiques faites de leurs

deniers, ou pour la rançon des places gardées en leur nom. Ceux qui leur

succédaient connivaient volontiers, par prévoyance d'un même sort, à ces

prétentions qui retombaient sur l'État. En ce sens le grand nombre de ces

successions de doges n'était pas la moindre occasion de ruine

qu'apportaient les révolutions.

Mais quand Louis Fregose comptait retirer le fruit du soulèvement auquel

sa poursuite avait contribué, il se trouva pour le lui ravir des hommes

plus habiles. On avait manqué de chefs, l'on vit arriver à la fois

Prosper Adorno et Paul Fregose encore. Prosper était fils de Barnabé, le

plus hardi des Adorno, qu'Alphonse avait protégé. Paul Fregose était

archevêque de Gênes. La profession et la dignité n'empêchaient pas que ce

ne fût le plus dissolu des prêtres, le plus hardi et le plus belliqueux

des intrigants; sans frein ni de religion ni de pudeur, il joignait à

l'ambition et à l'audace un merveilleux fonds de perfidie et de

dissimulation. A l'apparition de ces deux hommes, les anciens fauteurs de

leurs maisons se divisèrent autour d'eux; l'archevêque eut plus de

partisans dans le peuple. Les classes élevées, jadis plus favorables à sa

famille qu'aux Adorno, les nobles surtout, craignirent en lui un despote

plus violent que son frère; ils soutinrent Adorno. Les Spinola

négociaient avec le gouverneur français du Castelletto, afin de réunir

toutes les forces contre Fregose. La crainte qu'il ne vînt demander

compte de la mort de son frère, et surtout de l'argent que Pierre avait

réclamé avant son décès, donnait beaucoup de partisans à son compétiteur.

L'archevêque se sentit faible. Il se borna à insinuer au peuple de se

méfier des nobles et de ne pas traiter avec les Français. En même temps

un avis officieux avertissait Prosper Adorno que l'archevêque ne voulait

pas lui faire concurrence. Il ne travaillait, disait-il, que pour faire

triompher Gênes de la tyrannie étrangère que préparaient sourdement les

nobles. Il offrait de contribuer à faire porter Prosper au siège ducal,

content lui-même de sa dignité ecclésiastique: une telle union pouvait

seule sauver le pays. On se fia à ces démonstrations, et, en effet, le

conseil général assemblé, Prosper Adorno fut doge avec le concours des

deux partis; quatre cent trente-six voix le nommèrent. On n'avait jamais

vu une élection si nombreuse ni si régulière en sa forme (1461).

Il restait à retirer la citadelle du Castelletto des mains des Français,

entreprise difficile qui exigeait des soldats et de l'argent. Sforza, à

qui l'on demanda des secours (il était alors brouillé avec le roi de

France), envoya mille hommes et quelque somme de deniers: avec le but

secret de fermer l'Italie aux Français, il était spécialement incité à

nuire à leur domination à Gênes, par les recommandations du dauphin qui

fut depuis Louis XI. Alors séparé de la cour et retiré chez le duc de

Bourgogne, contrarier son père à Gênes, et par là ses cousins d'Anjou à

Naples, était un plaisir digne de son coeur et de sa politique rancunière.

Le secours milanais ne suffit pas pour réduire la citadelle, on se

contenta de la tenir bloquée, et cependant un nouveau danger se

manifesta. Savone devint le point d'appui d'où les Français menaçaient

Gênes, où les mécontents allaient les renforcer. Charles VII envoyait six

mille hommes par le Dauphiné; le roi René était venu de Marseille avec

des galères; Sforza engagea Marc Pie de Carpi à se mettre au service de

la république pour la défense de la ville. On se partagea les postes: le

doge garda le port, Carpi un des côtés de la ville; l'archevêque se

chargea de la défense de l'autre. Il endossa la cuirasse, et, à la tête

d'une troupe de jeunesse choisie renforcée de quelques soldats, il occupa

les hauteurs qui couvrent Gênes du côté de la Polcevera.

Pour ces grands efforts il fallait de l'argent; les moyens les plus

violents furent employés pour en faire. Le doge, pour la défense du port,

s'empare des vaisseaux des particuliers: il convoque trente citoyens

opulents sous un prétexte; quand ils sont devant lui, il fait fermer les

portes du palais et essaye de rançonner ses prisonniers. Mais il a

toujours existé chez les Génois un grand moyen de résistance, la force

d'inertie; elle est surtout à leur usage quand on en veut à leur bourse,

et souvent elle est efficace: on se laissa menacer, on ne paya pas.

Adorno ne recueillit de cette tentative que de la honte et de la haine.

Cependant les Français arrivaient, ils étaient à Conégliano. Adorno,

Fregose, Carpi réunirent leurs forces pour disputer le passage de la

Polcevera: il fut forcé; les défenseurs reculèrent en désordre; mais

enfin l'archevêque, par un mouvement habile et heureux, chargea tout à

coup à la tête de la cavalerie de Sforza. La terreur panique saisit les

assiégeants, ils rompirent leurs rangs et prirent la fuite vers la mer.

René, dont les galères suivaient les opérations de la terre, voulut

renvoyer ces fuyards au combat, il refusa de les recevoir sur la flotte

qu'il tint éloignée du bord. Les Français poursuivis, hors d'état de se

reformer, furent écrasés; tout se dispersa laissant un grand nombre de

morts et de prisonniers.

Cette victoire appartenait à l'archevêque. La première pensée du doge

Adorno fut de l'envier et d'en craindre l'influence. On intima de sa part

à Fregose l'ordre de rester avec sa troupe hors de la ville.

L'archevêque, indigné et prompt à tenter audacieusement la fortune dans

un moment si décisif, se jette dans un bateau de pêcheur, et, tandis que

la porte de terre lui est fermée, il arrive par le port; il appelle ses

partisans. Le doge rassemble ses forces pour se faire obéir, mais les

frères de Fregose sont en état de faire résistance. Dans ce combat

imprévu Carpi et ses Milanais restent neutres. Enfin les Fregose

l'emportent. Le doge Prosper Adorno prend la fuite. Pour compléter le

succès, Lavallée traite, rend le Castelletto et va prendre le

commandement de Savone. L'archevêque vainqueur n'ose encore usurper la

première place; mais, au bout de trois jours, c'est l'ancien doge Louis

Fregose qui vient revendiquer sa dignité passée: il la reprend sans trop

de contestations. Devant ce faible et maladroit compétiteur, l'archevêque

Paul attend, mais il conserve autour de lui une troupe de sicaires: il

est le chef de tous les hommes perdus et il leur donne pleine licence.

Après quelques mois (1462), il se décide enfin, il attaque Louis à

l'improviste, le chasse et se proclame doge; mais ce premier essai ne lui

réussit pas; il se voit contrarié en tout point. Il connaît que l'heure

de la tyrannie à laquelle il aspire n'est pas encore venue. Il se démet

volontairement d'un pouvoir qui n'a duré que peu de semaines. Le peuple

caressé par lui se croit en état de se passer de toute aristocratie. Il

nomme quatre recteurs de la république, tous pris dans la classe des

artisans. Cette invasion des classes inférieures effraye tout le reste

des citoyens. On met à l'écart les autres sujets de plainte. On convient

de reporter encore une fois et de soutenir sur le siège Louis Fregose

dont l'ambition est peu menaçante, dont la médiocrité n'a rien

d'offensif. Les artisans ne gouvernent que huit jours. Louis est doge de

nouveau; mais son sort et probablement ses talents ne voulaient pas

qu'il pût se maintenir au poste où il reparaissait sans cesse (1463). Six

mois n'étaient pas écoulés que Paul l'avait encore chassé et était assis

à sa place.

Si les devoirs de la profession ecclésiastique donnaient peu de scrupule

à l'archevêque, il n'en était pas moins, dans sa double qualité, obligé à

des ménagements envers le pape dont l'autorité apostolique conservait

toujours tant de poids, et de qui il n'était jamais indifférent pour le

chef d'un État d'Italie d'être reconnu ou désavoué. Paul s'adressa à Pie

Il qui remplissait la chaire de saint Pierre. Il fit valoir l'ancien

exemple de l'archevêque Visconti qui avait mis sur sa mitre la couronne

ducale de Milan. Je crois devoir transcrire ici la curieuse réponse du

pape. La gravité, la dignité ne sauraient s'employer en meilleurs termes

pour exprimer les concessions que la faiblesse d'un homme de bien n'ose

refuser à un scélérat. Un trait caractéristique de l'esprit de l'Église y

fait sourire, c'est la supposition que les Génois réclament le

gouvernement de leur pasteur par confiance pour la théocratie, et que le

digne archevêque se sacrifie pour l'avancement de la juridiction

sacerdotale.

«Vénérable frère, vous nous annoncez que le libre suffrage de vos

concitoyens vous a nommé doge de Gênes, et vous nous demandez de ratifier

leur décret par notre bénédiction. Nous nous sommes étonnés de vous voir

accepter le gouvernement temporel d'une cité qui plus que toutes les

autres villes de l'Italie se complaît dans les révolutions et, chaque

jour en tumulte, ne peut supporter longtemps ni doge ni maître. Vous avez

éprouvé par vous-même comment est faite sa constance. Appelé à ce même

siège ducal, vous y étiez à peine monté que vous en descendîtes. La

nouvelle de votre avènement, celle de votre déposition nous parvinrent

comme à la fois. Maintenant quel sera votre sort? nous l'ignorons.

Cependant il y a ici une grande nouveauté. Nous ne disons pas que le même

homme ne puisse être archevêque et doge si cela se fait sans effusion de

sang; mais nous n'en connaissons pas d'exemple à Gênes. Pour une telle

innovation il faut supposer de grands motifs; peut-être les Génois auront

reconnu que les gouvernements des séculiers sont pleins d'iniquité et que

de là naissent tant de révolutions. Dans ce sentiment ils recourent à

leur pasteur; lassés du régime des laïques, ils veulent éprouver si

l'autorité sacerdotale n'est pas plus juste et plus douce. De grands

devoirs vous sont donc imposés. Si vous n'empêchez toute violence, si

vous ne veillez à la paix et à la sécurité, si vous n'imposez la loi aux

volontés déréglées, si vous ne contenez vous-même et vos adhérents avec

le frein du juste et de l'honnête, votre pouvoir ne s'affermira point;

vous serez chassé avec honte pour vous, et avec préjudice pour la dignité

ecclésiastique; vous serez chassé si toutefois on vous chasse sans qu'il

vous arrive rien de plus funeste, comme vous en avez devant les yeux des

exemples domestiques. Voyez donc bien ce que vous faites. Pensez que le

gouvernement d'un prêtre et celui d'un laïque n'ont pas les mêmes lois.

La puissance sacerdotale doit être paternelle et clémente sans ombre de

tyrannie. Les hommes supportent dans un prince séculier ce qui dans

l'ecclésiastique est odieux. Les fautes légères et sans conséquence de

l'un sont dans l'autre des péchés irrémissibles et des crimes énormes;

car le pasteur dont la vie est destinée à servir de modèle à ceux au-

dessus desquels il est élevé, ne doit pas seulement s'abstenir de

mauvaises actions, mais encore de la moindre apparence du mal. Considérez

donc encore une fois cette situation. Si vous pouvez régner justement et

saintement; si vous savez gouverner non-seulement vos sujets, mais vous-

même, détruire l'iniquité et dominer par la vertu; si vous acceptez le

rang de doge pour l'utilité du bien public et non pour satisfaire vos

passions; si vous embrassez le dessein de défendre la religion du Christ

contre le Turc impie; si vous dévouez votre personne à cette cause en

vous abstenant de faire aucun tort à autrui; s'il en est ainsi, dans la

confiance que cette dignité vous a été légitimement conférée avec les

solennités requises et selon les lois de votre patrie, et que tenant vos

promesses vous exercerez le pouvoir pour le salut de votre peuple, nous,

au nom de la sainte Trinité, à votre gouvernement, à vous, à vos

concitoyens comme à toute la république chrétienne, nous octroyons notre

bénédiction.»

Paul Fregose se prévalut de cette adhésion du pontife et méprisa ses

leçons. Il vécut en despote sans moeurs et sans frein. Les brigandages se

commettaient de nuit, les violences en plein jour. Il n'y eut si vieille

querelle qu'on ne prétendît venger, et qui ne servît de prétexte pour

troubler la paix publique. Nobles comme plébéiens, les hommes corrompus

se donnèrent carrière. On vit un Spinola s'introduire dans une maison où

se réunissait une société distinguée; il s'empara des portes et ne rougit

pas de dépouiller les assistants; il emporta leurs joyaux et enleva un

jeune Lomellino pour le rançonner. Le premier des courtisans du doge

archevêque, son conseil intime et surtout son compagnon de débauches et

de méfaits, était Hiblet Fieschi, homme sans foi, bien fait pour servir

et pour trahir un tel maître. Sous ce régime d'oppression et de terreur,

la ville entière fut bouleversée. Le commerce disparut, l'argent se

cacha, les actions de Saint-George perdirent jusqu'aux trois quarts de

leur valeur. Les citoyens paisibles qui purent se dérober ou à la crainte

des violences ou au spectacle d'une tyrannie scandaleuse, allèrent se

mettre en sûreté à Savone.

Les Français avaient tenu dans cette ville depuis leur sortie de Gênes.

Pendant que Paul Fregose disputait le pouvoir à son parent, le roi

Charles VII était mort. Sforza, non moins ambitieux que les Visconti

qu'il avait remplacés, se souvint que le nouveau roi étant dauphin

l'avait engagé à donner aux Génois son aide pour se soustraire au

gouvernement de la France; l'on devait facilement obtenir de lui la

cession de ses droits sur une possession dont il avait fait si peu de

cas. Mais ses ouvertures non plus que ses protestations d'amitié

n'obtinrent de Louis XI que refus et mépris. Le duc s'entendit reprocher

le secours donné aux Génois contre les intérêts de la France ainsi que le

parti qu'il avait pris contre la maison d'Anjou dans les affaires de

Naples; quand il voulut rappeler qu'il n'avait rien fait qu'à

l'invitation de Louis, on lui répondit que les temps étaient changés et

que l'excuse n'était pas valable. Cependant on s'apprêtait en France à la

guerre du bien public. Louis XI se lassait de payer la garde de Savone et

d'y tenir des troupes. Une nouvelle intrigue le raccommoda avec Sforza.

Non-seulement il lui remit Savone entre les mains, mais il lui transporta

solennellement tous les droits de la couronne de France sur la seigneurie

de Gênes et il fit notifier cette cession à tous les États d'Italie1. La

nouvelle fit une grande impression dans Gênes, et ce n'est pas le doge

seul qui en fut ému. Les citoyens, prévirent que Sforza, annonçant ainsi

ses projets, ne tentait de les débarrasser de leur archevêque que pour

les asservir. Il est probable que c'est aux représentations attirées par

ce traité que Louis répondit aux Génois que s'ils se donnaient à lui il

les donnait au diable2.

Le duc prit possession de Savone3. Bientôt la rivière occidentale presque

entière reconnaît son pouvoir. Il s'applique à s'attacher les chefs des

partis même opposés entre eux. Celui que le duc séduit le plus aisément

c'est Hiblet Fieschi, le confident de l'archevêque. De concert avec ces

nouveaux alliés, une armée est envoyée du Milanais devant Gênes; un

grand nombre d'habitants des vallées s'y joignent. Paul Doria, Jérôme

Spinola s'en font les guides, et tout annonce que le soulèvement

intérieur répondra aux assauts du dehors.

L'archevêque comprit son péril. Il vit qu'il fallait se réserver pour un

autre temps et aller faire la guerre ailleurs, puisqu'à Gênes il ne

pouvait plus résister à la tempête. Son dernier acte fut de prendre dans

le port quatre vaisseaux sans s'embarrasser des propriétaires. Il y monta

et partit en maudissant la perfidie d'Hiblet, car c'était lui qui

assiégeait une des portes de la ville, menaçant de la forcer sans délai.

Fieschi, en effet, se fit ouvrir cette porte, toutes les barrières

s'abaissèrent devant lui; le duc de Milan fut proclamé seigneur de Gênes

aux mêmes conditions que Visconti avait autrefois jurées, c'est-à-dire en

garantissant le territoire, les lois et les franchises du pays.

L'archevêque, déçu de toute espérance prochaine, prit ouvertement le

parti de la piraterie pour ressource. Ce ne fut pas pour longtemps;

François Spinola le poursuivit, l'atteignit, lui prit ses galères: Paul

se sauva dans une chaloupe. Le pirate échappa au gibet pour devenir

cardinal et doge une fois de plus.

La conquête du duc de Milan fut consolidée. Des ambassades solennelles

allèrent lui porter l'hommage des Génois, lui présenter à genoux les

clefs de la ville et les sceaux de la république, recevoir ses serments

et ses caresses. Un des députés reçut l'ordre de chevalerie de la main de

Sforza. Peu de temps après, la Corse fut retirée des mains des

protecteurs de Saint-George, sous prétexte qu'elle serait mieux défendue

par le gouverneur ducal contre le roi de Naples et contre les Catalans.

En tout le régime fut modéré. On exigeait un tribut de cinquante mille

livres. Mais il se dépensait en entier dans Gênes pour la garde et pour

le service public. La situation était devenue supportable après la

despotique anarchie où l'archevêque avait fait vivre. Le rétablissement

de l'ordre permit de reprendre sérieusement le travail de la réforme des

lois civiles et municipales. Parmi huit citoyens qui en furent chargés se

remarquent les noms d'un Spinola et d'un Grimaldi, l'un et l'autre

portant le titre de jurisconsulte.

(1466) A la mort de François Sforza Gênes passa sans hésitation sous

l'obéissance de son fils Galéas, nouveau duc de Milan4. Celui-ci témoigna

aux Génois peu d'amour. Il ne les séduisit ni par ses caresses ni par

cette magnificence qui attachaient involontairement à son père. Il vient

dans leur ville (1467); on fait de somptueux préparatifs à son approche:

tout est dédaigné. Il va se renfermer dans la citadelle, ne se montre

point et repart le troisième jour sans avoir visité la cité. Tandis qu'on

s'étonnait d'un si froid accueil, un ordre du duc appela devant lui à

Milan des députés de Gênes afin de conférer sur une affaire importante.

C'était pour ordonner de construire une darse nouvelle capable de suffire

à la station habituelle d'une grande flotte. Il prescrivait d'armer vingt

galères et il empruntait des Génois 11,000 écus à cette occasion.

Ainsi la domination qui, sous le père, avait été salutaire et respectée,

commençait à devenir à charge sous le fils; mais ce n'étaient que des

semences qui ne devaient pas fructifier encore.

CHAPITRE VIII.

Perte de Caffa. Révolte contre le gouvernement milanais; le duc de Milan

traite avec Prosper Adorno, qui devient d'abord vicaire, puis recteur, en

secouant le joug milanais.

On réparait les pertes passées; le commerce avait refleuri, tant

l'opulence revient promptement avec la confiance et la sécurité. A force

de souplesses et de sacrifices envers les nouveaux maîtres du Bosphore,

on avait conservé à la navigation génoise l'accès de la mer Noire: le

moment où les Turcs détruiraient ces établissements semblait s'être

éloigné. Caffa brillait de richesse et ne montrait que trop d'orgueil. La

corruption et l'injustice de ses chefs en causa la ruine et précipita

l'heure fatale.

(1474) La civilisation d'une ville chrétienne, d'une république italique

au milieu des Tartares de la Crimée, avait été un grand spectacle pour

ces peuples demi-sauvages. Ils avaient conçu admiration, respect et

bientôt confiance pour les institutions qui contenaient une population

nombreuse, par des lois, avec des magistrats annuels; ils vénéraient des

tribunaux intègres qui démêlaient le vrai et rendaient le droit au milieu

des transactions de la vie civile et d'un grand commerce. Par leurs

échanges et par les relations de propriétés sur un territoire limitrophe,

souvent parties par des discussions d'intérêt, ils avaient vu avec

étonnement justice faite aussi impartialement en leur faveur qu'au profit

des Génois. Ils avaient reconnu que chez ces étrangers la probité et

l'autorité des magistrats protégeaient mieux ce qui est juste que chez

eux le despotisme ou la force individuelle. Ils s'étaient habitués à

reconnaître les magistrats de Caffa comme des arbitres de leurs propres

différends. La colonie s'applaudissait justement d'une si haute

influence, elle s'attacha longtemps à la mériter par l'équité la plus

scrupuleuse. Le Génois savait perdre son procès contre le Tartare. Les

Tartares entre eux ne remportaient que des décisions sans faveur ni

partialité. Leur recours fut si fréquent à Caffa qu'on y établit, pour

leur donner audience, une magistrature de quatre membres sous le nom de

députés aux affaires de la campagne. La colonie avait soin d'y nommer les

hommes les plus clairvoyants, les plus probes et les plus prudents à la

fois.

La Crimée avait un prince ou gouverneur dépendant du kan des Tartares,

que les écrivains génois traitent d'empereur. Ces princes entretenaient

les relations les plus amicales avec la colonie; ses conseils avaient la

plus grande part au choix des gouverneurs de la province quand la place

devenait vacante. Il paraît que sous certaines règles, le titulaire,

avant sa mort, désignait son successeur. Vers l'époque dont nous faisons

l'histoire ce gouverneur mourut. Il avait appelé pour le remplacer deux

hommes puissants dans le pays. L'empereur avait ratifié ces choix. L'un

d'eux fut installé avec l'assentiment des Génois. Mais la veuve de

l'ancien prince avait un fils; elle eut l'ambition de le porter à la

place d'où la dernière volonté du mort l'avait écarté. Elle s'adressa aux

Génois. Les consuls de deux années consécutives repoussèrent sa

prétention injuste et ses offres corruptrices. Il leur vint un successeur

moins inflexible. Le consul Cabella se laissa gagner; ses conseillers et

les membres de l'office de la campagne connivèrent à l'injustice; ils en

acceptèrent le prix en argent. Les détails de cette odieuse négociation

sont conservés; on sait le nom du courtier de l'intrigue, on connaît la

somme distribuée, 6000 écus; Nicolas Torriglia, l'un des magistrats de la

campagne, conclut ce marché pour lui et pour ses collègues. On suscita

des traverses et des querelles au gouverneur, il fut dénoncé à l'empereur

comme ayant des intelligences secrètes pour livrer Caffa aux Turcs; la

colonie ne pouvait se croire en sécurité s'il n'était destitué. On

demandait que le fils de l'ancien gouverneur fût mis à sa place;

l'empereur répond qu'il veut donner toute satisfaction à la colonie. Le

gouverneur sera déplacé, mais alors l'autre candidat désigné auquel il

avait été préféré lui sera substitué, par un droit qu'on ne saurait

justement méconnaître. On n'en exige pas moins la destitution du

titulaire; l'empereur vient en personne pour en faire exécuter l'ordre

et pour installer le successeur. Quand il est rendu à Caffa, on insiste

pour lui dicter la nomination du jeune homme. Il s'en défend; mais on

pousse si loin la menace, l'un des magistrats vendus y ajoute tant

d'insolence, que l'effroi saisit le prince qui se voit entre les mains

des Génois. Il cède, et installe le protégé qu'on lui impose; celui qu'on

sacrifie s'unit avec le destitué, leurs partisans les secondent et alors

ces Turcs, dont l'alliance n'avait été probablement reprochée à l'un

d'eux que par le mensonge, sont ouvertement appelés par la vengeance de

tous deux. Une flotte de nombreux transports préparée à Constantinople

pour la conquête de Candie tourne ses voiles vers l'Euxin et vient

assiéger Caffa par mer. Les insurgés pressent la colonie par terre. Le

nouveau gouverneur et l'empereur en personne viennent la défendre avec

les Tartares qu'ils ont pu retenir sous l'obéissance. Mais les voies

étaient fermées à tous secours. Les forces turques étaient supérieures et

irrésistibles. Le moment de se rendre arriva. L'émir qui commandait

l'attaque, aux premières soumissions qu'on lui porta, répondit qu'il n'en

voulait point, que les assiégés devaient se défendre, et lui, entrer de

force. Mais bientôt il consentit à prendre possession de la ville. Tout

s'exécuta avec ordre. Avant tout il se fît livrer les armes, puis il

procéda au dénombrement des habitants en les distinguant par nations; en

même temps il s'empara de tout ce qui appartenait aux étrangers, et ce

fut un immense butin. Il confisqua à son profit tous les esclaves, il

imposa sur chaque tête d'habitant un tribut de quinze à cent aspres.

Après l'avoir levé, il se déclara maître de la moitié de toute propriété;

enfin, après un court délai, la mesure fut comblée, les Génois et tous

les Latins furent embarqués et chassés à jamais de Caffa. C'était le

temps où Mahomet II, pour repeupler Constantinople désertée par beaucoup

de Grecs, y mandait de ses provinces de nouveaux habitants sous peine de

la vie. Ceux de Caffa furent jetés dans un quartier désert de la

capitale, pour y végéter dans l'abjection de la servitude1. La perte de

Caffa était encore plus sensible que le désastre de Péra; sans doute

elle devait être un jour la suite de la prise de Constantinople, mais

elle arrivait vingt et un ans plus tard qu'on ne l'avait craint d'abord

et bien plus tôt qu'on ne devait s'y attendre après le premier répit.

Elle ébranlait la fortune et achevait de tarir les sources du commerce de

Gênes. Il ne restait plus à la république ou plutôt à ses capitalistes

que Scio et quelques autres établissements précaires dans l'archipel.

Famagouste avait été perdue après trois ans de siège (1464). Dans une

querelle entre des compétiteurs à la couronne de Chypre, les Génois

s'étaient attachés à la faction d'un bâtard du dernier Lusignan contre le

parti de la fille légitime et du gendre. Les Vénitiens firent triompher

ceux-ci. On prit Famagouste; de révolution en révolution intérieure ce

fut Venise qui demeura seule maîtresse de l'île. Il n'en resta rien aux

Génois.

Tandis que la république éprouvait ces pertes au loin, au dedans elle

était tyrannisée au nom du duc de Milan2. L'oppression devenait

intolérable. Le conseil avait chaque jour à faire porter des réclamations

au duc par des ambassadeurs. Assez bien traités communément et renvoyés

avec des promesses, les réponses qui les suivaient de près étaient

pleines de refus et d'aigres reproches, comme si un malin esprit fût

intervenu pour les dicter. La pesanteur des impôts était le principal

sujet de plaintes. On avait établi pour le gouvernement une contribution

générale qui se nommait le tribut. Le gouverneur milanais fit entendre

aux artisans, aux classes inférieures, qu'il leur convenait d'exiger que

la somme à répartir fut divisée en deux rôles, un pour les riches,

l'autre pour les pauvres. Une fois que ce partage serait équitablement

fait, le fardeau du riche ne pourrait plus être rejeté sur le pauvre par

des exemptions scandaleuses ou par des taxations iniques. Les artisans

adoptèrent ces idées avec avidité. Ils déclamèrent hautement contre

l'injuste part qu'on leur avait faite dans la distribution des charges de

l'impôt. Ils en demandèrent la réforme immédiate. Cette discussion

s'échauffant, le gouverneur affecta d'en être effrayé. Il se fit donner

un nouvel ordre de Milan et notifia que le duc entendait avoir dans sa

citadelle du Castelletto au port une communication directe et fortifiée,

afin d'assurer en tout temps à ses garnisons l'accès et la retraite. La

citadelle est sur la colline de Saint-François, qui domine la ville au

nord; elle est écartée de la mer, et, pour y atteindre, le chemin devait

être tracé, et il le fut en effet, à travers les rues et les beaux

édifices qui déjà méritaient à Gênes le titre de superbe. La désolation

fut extrême à cette incroyable entreprise. Les menées suivies pour

diviser les esprits perdirent leur fruit. Tout fut unanime quand on vit

commencer l'exécution. On se hâta d'envoyer des ambassadeurs à Milan,

pour supplier de renoncer à ce projet aussi préjudiciable qu'insultant.

Mais l'attente du succès de cette démarche ne suffisait pas à

l'indignation publique. Le peuple s'attroupait devant les travaux

commencés. Lazare Doria, plus courageux que les autres, tira son épée

tranchante et détruisit les cordeaux tendus pour marquer l'alignement des

fortifications. Le gouverneur s'en intimida, le duc lui-même participa à

cette impression de terreur; il permit que les travaux fussent

interrompus. A cette nouvelle le peuple, se donnant carrière, courut

arracher de leurs fondements les premières constructions de cette oeuvre

de tyrannie. Ce mouvement fut chez le duc un nouveau sujet de déplaisir.

On prit d'autres mesures. Des levées très-considérables furent faites en

Lombardie et menacèrent Gênes. Un certain nombre de citoyens importants

reçurent tout à coup l'ordre de se rendre à Milan: le bruit courut

qu'ils allaient peut-être chercher le supplice. Ces annonces excitèrent

dans Gênes une fermentation nouvelle. Un jeune noble, Jérôme Gentile,

prit les armes et s'empara de la porte Saint-Thomas; quelques citoyens le

joignirent, mais la masse hésita. Le mouvement languissait, la révolution

n'était pas mûre. Gentile, désespérant du succès, consentit à se retirer

et à accepter une amnistie pour lui et pour les siens, à la condition

singulière qu'on lui rembourserait les frais de sa prise d'armes. Elle

coûta 700 écus; on les paya, et l'on excusa à Milan cette aventure comme

l'étourderie d'un jeune homme, désavouée et réprimée par ses concitoyens.

Le duc Galéas ayant été assassiné sans qu'aucune révolution immédiate

s'ensuivît, le jeune Jean-Galéas fut reconnu à Gênes comme à Milan. Sa

mère, Bonne de Savoie, gouverna comme tutrice et régente.

La ville de Gênes resta d'abord assez calme; mais les mécontentements

n'étaient pas encore effacés. Il y avait des ambitieux toujours prêts à

se soulever. La liberté des discours était poussée fort loin: l'autorité

inquiète se hasarda à faire un exemple; on enleva deux populaires; mais

à ce spectacle le peuple s'émut et les délivra violemment. Le cri de

liberté commençait à se faire entendre, quand Pierre Doria se dérobant

aux efforts faits par sa famille pour le retenir, vint sur la place

publique déposer la toge et prendre les armes en appelant à

l'affranchissement de la république. Cet élan entraîna tous les citoyens.

Les soldats milanais ne purent tenir devant le peuple. Le gouverneur

courut au Castelletto, et donna ordre aux siens de se rendre dans cet

asile; mais cette retraite fut une déroute. Des toits, des fenêtres, les

pierres pleuvaient sur la troupe, elle précipitait sa fuite en jetant ses

armes: les rues étaient jonchées de lances et de casques; dans le même

temps la populace, qui s'était portée dans le palais abandonné, y pillait

non-seulement ce que le gouverneur et ses gens y avaient laissé, mais

détruisait jusqu'aux portes et aux fenêtres, considérant dans sa folie,

dit un écrivain génois, cet édifice comme un repaire de la tyrannie et

non comme le siège vénérable de la patrie commune et des conseils de la

république.

Aucune préparation, aucune alliance ne promettait la stabilité à la

révolution spontanée qui venait de s'opérer. Les nobles ne voulaient ni

en prendre la responsabilité à Milan, ni, dans leur jalousie, en laisser

recueillir le fruit au petit nombre de leurs jeunes gens qui l'avaient

exécutée. Cependant qui allait gouverner? Déjà arrivaient ou se

rapprochaient de la ville des Adorno, des Fregose et l'archevêque Paul

tout des premiers.

Mais à Milan on s'avisa pour cette fois d'une habile politique: on y

tenait emprisonné, depuis quelques mois, par une précaution jalouse,

Prosper Adorno, le personnage alors le plus éminent de sa race. Non-

seulement on lui rendit la liberté, mais on l'expédia à Gênes avec le

titre de gouverneur ducal. Introduit avec quelques suivants tous Génois,

mais appuyé par une armée milanaise contre laquelle Hiblet Fieschi avait

peine à défendre les portes, il tombe tout à coup au milieu de tous ces

rivaux qui disputaient le pouvoir, il est accueilli par de nombreux amis.

On crie Adorno et Spinola, sans faire mention du duc de Milan pour ne pas

offenser les oreilles du peuple, comme pour lui taire qu'on vient lui

rendre ce maître étranger.

Quand Prosper, si favorablement reçu, peut se faire entendre, il fait

lire en public les lettres de la régente de Milan qui l'avaient constitué

vicaire représentant du duc et gouverneur de Gênes. Une pleine amnistie y

est écrite en faveur de qui a pris les armes. Les paroles de protection,

les invitations à la concorde y sont prodiguées. Prosper y ajoute en son

propre nom l'assurance de ne garder aucune haine, aucun esprit de parti,

aucun sentiment qui ne soit pour le bien de la patrie commune. Aussi

empressé que le reste de la ville de se débarrasser de l'armée qui l'a

conduit, il fit entendre qu'elle avait droit et besoin d'obtenir une

prompte récompense. On délibéra d'y consacrer 6,000 ducats, et beaucoup

de citoyens trouvèrent que c'était s'en tirer à bon compte: en trois

jours l'affaire fut consommée sans trouble. Les gens de guerre

n'entrèrent point; ils partirent pour aller assiéger les terres des

Fieschi. Hiblet, qui y avait cherché sa retraite, abandonné par ses amis,

fut obligé de traiter et de subir la loi qui lui fut imposé de suivre le

général San Severino à Milan. Là, cet homme hardi et né pour les

révolutions fut bientôt le confident et le complice de ses vainqueurs. Il

entra dans une intrigue tramée entre San Severino et les oncles du duc

pour dépouiller la régente. Le complot fut découvert, les princes furent

exilés, l'un d'eux se noya en se retirant; San Severino prit la fuite,

Fieschi fut mis en prison. On profita de cette occasion pour ruiner le

reste de la puissance de cette illustre famille. Jean-Louis Fieschi, chef

d'une des principales branches, fut dépouillé de ses châteaux; on lui

offrit de riches récompenses s'il voulait consentir à devenir habitant de

Milan, il préféra la pauvreté avec l'indépendance.

(1478) Prosper Adorno fut accusé à Milan d'avoir secondé mollement les

opérations en Ligurie. On le soupçonna même d'avoir secrètement aidé

Jean-Louis Fieschi à qui, disait-on, il devait donner sa fille en

mariage, et du moins il lui fit épouser sa nièce. On en prit du déplaisir

à Milan, et la déposition d'Adorno y était décidée. Quelques troupes

ayant été expédiées à Gênes pour passer de là en Corse, on crut d'abord

que, sous ce prétexte, elles venaient pour chasser le vicaire, mais la

résolution fut ajournée, du moins les troupes accomplirent leur

destination; elles allèrent combattre un Fregose (Thomasino) qui avait

soulevé une partie de la Corse. Il fut battu et réduit à se rendre à

Milan pour y habiter. On l'y traita avec bonté, il fut caressé,

probablement dans la vue politique de s'attacher en lui, pour les

occasions futures, la famille émule des Adorno.

Que les princes et les hommes d'État de ce siècle fussent sans bonne foi,

sans respect pour leurs serments aussitôt que leur intérêt leur

promettait quelque profit dans la perfidie, c'est ce que tout le monde

sait. Nous avons été accoutumés aussi, quand les chroniques nous

servaient de guides, à voir des éloges donnés dans une page à la vertu

d'un grand personnage et démentis à la page suivante: c'est qu'on avait

écrit à mesure et toujours officiellement et pour l'autorité. Cependant

on ne comprend pas bien comment les écrivains génois contemporains, mais

écrivant de suite et après les événements, entendent la morale et

craignent si peu de se contredire. Quand Prosper Adorno accepte d'être

l'instrument de la servitude de sa patrie et se laisse nommer vicaire du

duc de Milan, les historiens s'empressent de nous dire que comme c'était

l'homme le plus religieux à garder sa foi et sa promesse, il tint avec

une grande fidélité celle qu'on avait exigée de lui à Milan. Tous

s'empruntent et copient cet éloge. Puis sans réflexion ils nous racontent

non-seulement l'alliance de Fieschi, mais encore la pleine défection de

Prosper traitant avec Ferdinand, roi de Naples.

Ferdinand, en querelle avec les Médicis, voulait encore empêcher la

régente de Milan de les secourir. Fomenter une révolution dans Gênes

contre le gouvernement milanais lui sembla le parti le plus sur et le

plus facile. Prosper, dès la première ouverture, s'engagea dans cette

manoeuvre. Le roi lui envoya une assez forte somme accompagnée de

promesses. Deux galères venaient à sa disposition; mais cette trahison

fut connue de la duchesse. Elle crut avoir dans Gênes assez de force et

d'autorité pour se faire obéir, et elle résolut de prévenir Adorno.

L'évêque de Côme entra déguisé dans la ville, et, annonçant brusquement

sa présence et des ordres de Milan, il manda le sénat3 dans l'église de

Saint-Cyr, loin du palais; là il fit lire devant le public les lettres

qui le nommaient vicaire et qui destituaient Adorno. Mais, sur les

nouvelles de cette assemblée que des émissaires portèrent jusqu'à Prosper

et répandirent dans la ville, le peuple s'arma spontanément pour Adorno

et marcha vers Saint-Cyr. Le tumulte fut tel que l'évêque de Côme n'eut

que la citadelle pour refuge; les nobles furent contraints de se tenir

cachés. Prosper déclara qu'il rompait tout lien avec le duc de Milan, et

quitta le titre de vicaire. La république redevint indépendante. Adorno

garda le pouvoir sous le nom de recteur. Six des principaux artisans et

deux marchands lui furent adjoints pour modérateurs de son autorité;

d'où l'on voit par qui et en quel sens la révolution était faite. Telle

était l'ardeur des sentiments du peuple qu'on exigea une loi nouvelle

pour renforcer l'exclusion des nobles; ils ne devaient être appelés ni

au gouvernement proprement dit ni parmi les anciens au sénat, pas même

dans les grands conseils, excepté quand il y avait à délibérer sur

l'impôt; car, pour le consentir, le respect de la propriété privée se

faisait encore entendre au milieu des passions politiques.

Les soldats milanais étaient toujours dans les citadelles de Gênes. Il

fallait cependant se défendre contre les forces que la régente de Milan

envoyait de nouveau et contre les garnisons restées encore dans les

forteresses: on avait bien peu de troupes à y opposer; mais les

citoyens étaient animés et excités à la défense. La résolution et le

courage s'accrurent quand on vit arriver Jean-Louis Fieschi. Relégué et

passant par mer d'un lieu d'exil à un autre, il avait su le danger de la

patrie, il s'était mis en liberté et avait tout bravé pour venir la

défendre. Enfin l'ennemi approcha; la bataille fut livrée, elle fut

sanglante. Les Milanais parvinrent trois fois aux palissades génoises

sans les franchir. Leur ardeur se soutenait encore, mais des hauteurs

qu'ils attaquaient ils virent entrer dans le port un convoi napolitain;

c'étaient des troupes, des armes et des vivres que Ferdinand envoyait

pour renfort aux assiégés. La lassitude d'un long combat inutile fit

exagérer ce secours. Les assiégeants crurent désormais leurs efforts

superflus, leur salut en danger, ils se débandèrent et prirent la fuite.

Les Génois les poursuivirent et en firent un massacre. On recueillit un

grand nombre de prisonniers. Beaucoup furent vendus sur les galères

napolitaines pour tirer la rame; les paysans dépouillèrent tellement ceux

qu'ils ne massacrèrent pas qu'en retournant chez eux ces malheureux

empruntaient aux plantes et aux rameaux des arbres de quoi couvrir leur

nudité. Ainsi s'entendaient les lois de la guerre, à la fin du quinzième

siècle, dans un pays qui se croyait le plus civilisé de l'Europe. Les

Fieschi eurent soin de faire retenir tous les prisonniers de marque qui

étaient tombés entre les mains de leurs gens, afin de les employer par un

échange pour la liberté d'Hiblet qui était toujours détenu. Quant aux

terres que les Milanais avaient enlevées à leur famille, ils y rentrèrent

en triomphe4.

CHAPITRE IX.

Adorno expulsé, Baptiste Fregose devient doge; il est supplanté par

l'archevêque Paul, devenu cardinal. Ludovic Sforza seigneur de Gênes.

Quand la ville fut en sûreté, on n'en resta pas plus uni; la noblesse,

dont une portion avait pris grande part à la délivrance, se plaignit de

la défiance redoublée avec laquelle on la traitait. Encore à rapproche de

l'ennemi, on avait publié un décret qui obligeait tout noble à sortir de

la ville. L'exclusion permanente des conseils était une injustice et un

outrage intolérable. Si la sujétion des Spinola aux Milanais avait

blessé, les deux Fieschi accourus à la défense, les autres nobles qui

avaient combattu pour la cause publique ne voulaient pas se laisser

traiter en ilotes. Attentif à cette discussion et pressé de l'accroître,

le gouvernement milanais s'avisa d'ouvrir à Hiblet Fieschi les portes de

sa prison et le renvoya à Gênes. On l'instruisit avant son départ à

diriger les esprits dans le sens des intérêts du duc. Il promit tout,

arrivé il se garda de tenir parole; mais il suffisait de sa présence

pour semer la discorde, et de ses manoeuvres pour la faire éclater. Il

vint réclamant, exigeant, menaçant. Le gouvernement d'Adorno, intimidé,

lui donna une grande somme, car, dit un contemporain, alors tout se

réduisait en argent, et la république devait racheter sa paix de ses

propres enfants. Milan ne tarda pas à susciter un autre personnage

dangereux, et ce fut, dit-on, par l'intrigue des nobles de Gênes. On vit

paraître sur la scène Baptiste Fregose, neveu de Louis et de Paul, et

fils de Pierre, cet ancien doge qui avait été brigand et qu'on tua dans

les rues de Gênes. Baptiste qui avait vécu à Novi, en sortait avec

quelques gens à lui. Les garnisons milanaises qui gardaient encore les

forteresses du Castelletto et de Lucoli, mais qui n'auraient pu y tenir

longtemps, les lui livrèrent. Tout avait été préparé pour faire un coup

de main en sa faveur. Cependant dans l'autre parti toutes les précautions

avaient été prises pour la défense. Un combat fut promptement engagé. Les

défenseurs des Adorno furent vainqueurs dans la première attaque. Mais

l'entreprise n'était pas à sa fin; Baptiste Fregose fit négocier avec

Hiblet Fieschi, toujours avide d'argent, toujours accessible à l'intrigue

et pour son profit indifférent aux Adorno comme aux Fregose. On lui

promit 6,000 ducats, mais, ce qui était plus certain, on lui en compta

2,000. Jean Doria fut l'entremetteur du traité; il fut convenu qu'Adorno

serait chassé, que Baptiste Fregose serait doge, qu'Hiblet Fieschi aurait

la forteresse de Lucoli. L'ambassadeur de Naples agréa cet arrangement;

en peu de jours il devint public; aussitôt Adorno se vit déserté de tout

ce qui l'avait entouré. A un jour déterminé, le parti de Fregose se

montra et donna la chasse aux partisans des Adorno. Prosper, en se

sauvant fut poursuivi par quelques hommes avides de vengeance; il gagna

la darse, et, pour se réfugier sur la chaloupe d'une galère du roi de

Naples, il fut obligé de se jeter tout vêtu à la mer.

Baptiste Fregose, par une élection solennelle, fut nommé doge aussi

légalement que s'il n'eût pas acheté sa place (1479). Louis Fregose,

comprenant qu'il ne pouvait être refait doge, se contenta du commandement

militaire de la ville (1480).

On demandera où était l'archevêque Paul, comment il éclatait des troubles

à Gênes sans qu'il y vînt prendre part; pourquoi il laissait sa famille

chasser sans lui les Adorno et un autre Fregose monter au siège ducal

sans qu'il accourût le lui disputer ou le lui voler. Une autre ambition

le retenait ailleurs. Sixte IV nommait cardinal ce digne pasteur des

Génois, et, dans un danger pressant pour l'Italie (1481), il le faisait

commandant des forces maritimes envoyées contre les Turcs, qui avaient

passé l'Adriatique et s'étaient emparés d'Otrante, effrayant Rome et

toute l'Italie. Le pape alarmé cherchait de toutes parts des forces à

leur opposer. Il demandait des galères aux Génois et en faisait armer

quelques-unes; et c'est au cardinal Paul Fregose qu'était donné le

commandement de la flotte: son apprentissage de piraterie lui comptait

pour en faire un amiral. Il alla devant Otrante avec ses galères, mais la

mort de Mahomet II fit plus que les armes des chrétiens, et, au bout de

quelques mois, les Turcs rendirent la place et se rembarquèrent.

Aussitôt le cardinal archevêque prit le chemin de son diocèse; il vint

montrer sa pourpre à ses amis et à ses ennemis; il vint épier l'occasion

de ravir la place de doge par astuce ou par force, et il n'attendit pas

longtemps.

(1483) Baptiste Fregose n'était pas aimé; dans la persuasion que

personne ne s'élèverait en sa faveur, tout moyen parut bon pour s'en

débarrasser. Le doge, visitant l'archevêque son oncle, fut arrêté de la

main de celui-ci, contraint de signer une renonciation de son titre et

des ordres pour remettre les forteresses, puis enlevé et déporté à

Fréjus. Là, il alla compiler à loisir un livre d'exemples et de faits

notables dont le but principal était de mettre en lumière la scélératesse

de l'oncle qui l'avait dépouillé. Dans la surprise de cette révolution,

personne ne se montra pour la combattre. Trois cents suffrages nommèrent

l'archevêque doge sans tumulte ni opposition.

Il ne fut ni plus sage ni à peine plus retenu dans sa nouvelle

administration que dans la précédente. Si la maturité de l'âge et sa

dignité de cardinal le tenaient un peu plus en frein, ses alentours n'en

prenaient que plus de licence. Fregosino, le plus violent et le plus

insolent des bâtards de prince, donna libre carrière à tous ses vices et

montra l'exemple aux autres fauteurs de son père. On revit les crimes les

plus atroces. Paul Doria enleva dans la rue une femme belle et riche; un

des Fregose, se prétendant offensé par un Lomellino, le fit assassiner

publiquement. Tel fut pendant quatre ans le régime sous lequel le

cardinal doge tint ou laissa la ville de Gênes1.

(1484) Les affaires politiques ne furent pas mieux conduites. La première

fut une guerre entre voisins, où l'on signala l'impéritie et la

corruption des chefs, naturelle suite des choix d'un mauvais

gouvernement. Une paix s'était négociée à Rome; les Génois devaient

rendre Pietrasanta et garder Sarzane; mais les Florentins refusèrent

(1486) de ratifier le traité et recommencèrent à presser le siège de

Sarzane. Le pape fut accusé d'être l'instigateur secret de cette rupture.

C'était, sous le nom d'Innocent VIII, Cibo, Génois de naissance, mais qui

avait passé sa vie dans le royaume de Naples. Il était tourmenté de

l'envie de faire la fortune de son fils, car les bâtards ne manquaient

pas aux papes de cette époque. Il s'était contenté d'abord du projet de

lui faire donner pour femme la fille de Lazare Doria, mais celui-ci

s'était excusé de cette alliance. Innocent en conçut un ressentiment

profond; et quand ce fils de pape, refusé par notre Génois, devint le

gendre du magnifique Laurent, la partialité du pontife contre Gênes n'eut

plus de frein. Il se répandait en griefs; il avait voulu emprunter, on

lui avait demandé des sûretés telles qu'on les exigerait d'un marchand en

faillite imminente; il avait envoyé une somme pour construire une

chapelle, on s'en était emparé sous prétexte de l'appliquer au payement

d'une dette; enfin il avait la petitesse de se plaindre qu'on se fût

obstiné à faire payer les droits de douane sur des meubles qui lui

étaient destinés.

(1487) On recommença la guerre. Sarzane avait été, comme nous l'avons vu,

le patrimoine assigné à l'ancien doge Thomas Fregose: sa famille avait

vendu ses droits à Florence. Pendant les révolutions et les guerres, la

famille Fregose rentra dans la seigneurie vendue; les Florentins ne

purent alors la reprendre. La république génoise regardait la possession

de Sarzane comme le boulevard de son territoire oriental, et surtout

comme une propriété trop précieuse pour la laisser passer à des émules.

La maison de Saint-George acheta les droits des Fregose et se prépara à

résister aux armes florentines.

Pour défendre Sarzane il fallait conserver Pietrasanta. Des commissaires

génois y étaient renfermés; ils promettaient d'y tenir; de prompts

secours leur avaient été envoyés; mais Laurent de Médicis vînt au siège

avec de l'argent, et la place lui fut immédiatement livrée. Les chefs de

l'armée et de la flotte envoyés contre les Florentins ne furent ni plus

heureux ni moins suspects. Un d'eux, appelé pour rendre compte de sa

conduite, aima mieux déserter qu'obéir. Un des commissaires de

Pietrasanta eut la tête tranchée. Après avoir prolongé la défense,

Sarzane capitula; les Florentins en prirent possession.

Le mécontentement fut grand à Gênes. Les affaires de la république et

celles de Saint-George souffraient de tous les côtés. La Corse était

soulevée par l'audace de Jean-Paul de Lecca et par les intrigues de

Thomasino Fregose. Il n'avait jamais renoncé à l'espoir d'être maître de

l'île où son origine maternelle le recommandait. Chassé par les forces du

duc de Milan, retenu en Lombardie, il était revenu à Gênes quand sa

famille y était au pouvoir. Quand la maison de Saint-George avait repris

possession de la Corse, il avait élevé quelques prétentions pour se faire

donner une indemnité en argent. Saint-George avait acquis tous ses droits

et les lui avait payés. C'est dans cet état qu'il agissait sous main pour

reprendre ce qu'il avait vendu; de Gênes il fomentait les révoltes dans

l'île et s'alliait aux insurgés.

Le mauvais état de toutes choses avait fait demander une baillie; elle

reçut le pouvoir de veiller aux affaires de la république et de Saint-

George tout à la fois: le doge ne put l'empêcher. Cette dictature prit

un parti vigoureux. Thomasino fut constitué prisonnier et envoyé en

détention à Lerici. Le doge et Fregosino son bâtard l'emportèrent contre

la licence des magistrats qui osaient vouloir faire justice d'un Fregose.

Celui des membres de la baillie qui avait opiné le plus librement fut

assailli et laissé pour mort par des serviteurs bien connus de Fregosino;

et quant au prisonnier, la trahison de ses gardiens le mit hors de sa

prison de Lerici. Il passa en Corse pour y exciter de nouveaux

soulèvements. La baillie y avait envoyé des forces; elle avait fait

recevoir à la solde de Saint-George des capitaines français. Avec ce

secours on prit la place de Lecca; Jean-Paul et Thomasino furent mis en

fuite.

Ainsi les Génois, lassés de tant de fautes et de méfaits, fatigués d'un

despotisme sans gloire, commençaient à tenter de retirer leurs affaires

des mains du doge. Le cardinal sentit l'animadversion publique, et,

déterminé sans scrupule à sacrifier sa patrie pour se faire un appui et

pour garder le pouvoir, il tourna les yeux sur Louis le More dont

l'ambition cherchait partout à s'assurer des alliés.

Louis avait chassé violemment la duchesse Bonne, sa belle-soeur, et

s'était emparé de la régence de Milan et de la tutelle du jeune duc. Son

oncle, une fois investi du pouvoir, et tous les ressorts de l'État entre

ses mains, s'était vu avec le temps plus maître à la majorité précoce

d'un prince timide que pendant la tutelle; cette dépendance de Jean

Galéas dura longtemps. Cependant Louis sentait qu'une puissance empruntée

était précaire. Il épiait le moment de se débarrasser de ce fantôme de

prince, et en attendant il lui convenait de se donner des points d'appui.

Reprendre la seigneurie de Gênes, au hasard de souffrir quelque temps que

sous sa protection le doge y gouvernât était une des vues les plus

naturelles de sa tortueuse politique. Le cardinal et lui furent bientôt

d'accord et se lièrent étroitement (1488). Le bâtard Fregosino épousa une

nièce du More, soeur bâtarde du jeune duc. On affecta de célébrer leurs

noces dans Milan avec une pompe royale où figura solennellement une

ambassade génoise. Le prix de cette union devait être la proclamation de

la seigneurie de Sforza, le retour à l'ancienne dépendance de Gênes, et

les ambassadeurs étaient envoyés pour la reconnaître. L'annonce de cet

attentat devenu trop vraisemblable fit éclater les mécontentements qui

couvaient depuis quatre années. Tous les ennemis du gouvernement de

l'archevêque se coalisèrent. Baptiste Fregose quitta son exil pour venir

se venger de l'oncle qui l'avait dépouillé et fut le plus ardent à le

renverser à son tour. Paul Augustin et Jean Adorno, chefs à cette époque

de la faction opposée, s'unirent avec lui. Hiblet et Jean-Louis Fieschi

ramassèrent leurs vassaux. Hiblet était l'âme secrète de la conjuration;

il commença à parcourir les campagnes avec des satellites. Le cardinal

lui écrivit et lui rappela leur ancienne intimité, leur complicité,

pouvait-on dire; il lui demanda pourquoi il semblait se donner une

attitude hostile; il l'invita à licencier ses soldats et à venir recevoir

toutes les satisfactions qu'il pourrait désirer. Hiblet répondit

amicalement: quelques-uns de ses anciens compagnons d'armes, disait-il,

étaient venus le visiter, il ne pouvait se refuser à leur donner

l'hospitalité; mais, toujours ami du cardinal, il se proposait de venir

familièrement à sa table. En effet, tout à coup il parut, mais en armes,

et surprit une porte de Gênes. Le mouvement éclata aussitôt. Le cardinal

reconnut que le palais et la ville n'étaient pas tenables, puisqu'il

n'avait pour lui que ses stipendiaires; mais en les conduisant au

Castelletto, en s'y fortifiant avec eux, il pourrait attendre les secours

du More, et avant cela même intimider la cité. Il exécuta cette retraite.

Poursuivi, il pensa périr comme autrefois Pierre son frère. Baptiste

Fregose était sur le point de l'atteindre, résolu dans sa haine à ne pas

laisser échapper vivant un oncle si odieux. Personne ne prit la défense

du doge; mais le seul Paul Doria, son ancien fauteur, coupa le chemin à

Baptiste, et donna le temps au cardinal de se renfermer.

Celui-ci, s'il n'avait pu résister dans son palais à la population

entière, parvenu dans la forteresse, n'était pas homme à perdre courage,

à s'y laisser forcer ou à se rendre sans combat. Il garda les dehors, il

porta des troupes au pied de la montée que le Castelletto domine. De là

il prenait l'offensive. Ses mercenaires pillaient les maisons, mettaient

le feu aux plus beaux palais dont ces riches quartiers abondent. Au

moment de la retraite du cardinal, Augustin et Jean Adorno avaient été

reçus en triomphe par leur parti: ils firent donner à Jean-Louis Fieschi

la conduite des opérations militaires. Quand on vit que la persévérance

du cardinal coûterait beaucoup à vaincre, on eut recours à l'assistance

extérieure; on chercha partout des protecteurs, des maîtres s'il le

fallait; on inclinait à retourner sous la seigneurie de la France, où le

jeune Charles VIII avait succédé à Louis XI. On envoya des ambassadeurs à

Paris solliciter des secours d'hommes et d'argent, et négocier au besoin

la soumission de la république; mais la cour de France était occupée

d'autres affaires, et Gênes ne pouvait attendre. Le cardinal avait

invoqué les droits de son alliance avec les Sforza, et un puissant

secours lui venait de leur pays; Jean-François San Severino, comte de

Cajazzo, conduisait une armée déjà parvenue à Novi. L'urgence inspira un

parti à prendre, ou plutôt seconda les vues secrètes des Adorno. Thomas

Giustiniani, leur parent, fut envoyé au-devant du comte, pour excuser la

ville, pour protester qu'on n'avait pris les armes que contre la tyrannie

de l'archevêque et contre l'intolérable insolence de Fregosino. On avait

été loin de craindre la seigneurie du duc de Milan, et il devait croire

qu'obtenue des voeux du peuple elle serait plus solide qu'achetée du

cardinal. Cette insinuation fut entendue à Milan. On s'y résolut à

sacrifier le cardinal, mais le gouvernement était plus difficile à

arranger à l'intérieur qu'à combiner avec la seigneurie étrangère. Les

Fieschi, moyennant qu'on leur conservât des commandements militaires,

consentaient à l'élévation des Adorno; car il n'était pas temps

d'effacer la loi populaire qui excluait les nobles de la première place.

Cependant Baptiste Fregose avait encore des prétentions. Autrefois son

oncle l'avait chassé, pour se mettre à sa place, il se flattait de la

reprendre comme son bien; mais le vicariat du duc de Milan ne pouvait se

partager; et parmi les concurrents, le plus faible fut bientôt jugé et

dévoué; le sacrifice s'accomplit dans le sein de la familiarité que le

péril commun avait fait naître entre les émules. Baptiste Fregose allait

conférer pendant la nuit chez Augustin Adorno. Il y fut saisi par celui-

ci et par les Fieschi. Le prisonnier crut qu'on en voulait à ses jours,

on le rassura. On lui exposa amicalement la nécessité politique qui

exigeait qu'on se délivrât de sa concurrence et de sa présence. Au point

du jour il fut remis entre les mains de Jean Grimaldi, ami commun, en qui

il avait confiance. Il fut embarqué et conduit d'abord à Monaco, puis à

Fréjus; il put y ajouter un nouveau chapitre au volume qu'il avait écrit

quand son oncle le fit tomber dans le même piège. San Severino et son

armée entrèrent à Gênes. Le duc de Milan fut reconnu seigneur: Augustin

Adorno fut nommé gouverneur ducal pour dix ans. Les forces que le

cardinal avait appelées pour le secourir furent alors employées à

l'assiéger. Il pensa à traiter à son tour avec la France; mais il n'en

eut pas le temps; quand une plus longue résistance devint impossible,

il capitula. Le duc lui accorda 6,000 ducats de pension, en attendant

qu'on pût obliger le pape à lui conférer des bénéfices de l'Église d'un

revenu pareil; et Gênes, pour la garantie de cette promesse, fournit des

cautions pour 25,000 ducats. On lui réserva la liberté d'habiter à Gênes,

et il s'engagea en ce cas à s'y renfermer dans les attributions de sa

dignité d'archevêque; mais il ne profita pas de cette faculté, il se

retira à Rome.

CHAPITRE X.

Gouvernement d'Augustin Adorno.

(1488) Les premiers temps du gouvernement d'Adorno ne promettaient ni

modération ni impartialité. Les hommes de son parti, se revoyant en

force, se conduisaient en vainqueurs: ils se livraient aux violences

d'une réaction; ils exerçaient des vengeances: plusieurs assassinats

furent commis en plein jour; les meurtriers étaient connus et ils

restèrent impunis. Les Fieschi eux-mêmes se plaignaient des Adorno, et

leur intime alliance fut sur le point de se rompre. Louis le More fut

obligé d'envoyer à Gênes un de ses principaux confidents pour enjoindre

de se contenir avec plus de retenue et de prudence. Quand ces

avertissements eurent inspiré plus de sagesse, peu à peu les biens de la

paix se firent sentir, et quatre années de ce régime passèrent avec assez

de calme. La valeur des fonds publics s'en ressentit favorablement, et

l'on parut content. Le commerce avait repris confiance; or le commerce à

Gênes, c'étaient toutes les classes supérieures, toutes marchandes,

jusqu'à la noblesse la plus illustre.

Les classes inférieures, tout en recueillant les fruits de la

tranquillité publique, étaient moins résignées à la perte de

l'indépendance nationale. Adorno en fut haï; le peuple ne le considéra

pas comme le magistrat à qui ses concitoyens avaient trouvé expédient de

se soumettre, mais comme la créature et le suppôt d'une tyrannie

étrangère, comme un homme qui a vendu la liberté et acheté la domination

de sa patrie.

Le mécontentement populaire remontait jusqu'à Ludovic. Nous avions vu

Louis XI céder ses droits sur Gênes au duc de Milan, celui-ci les avait

reçus en fief et en avait rendu et réitéré l'hommage. Nous ignorons si

ces démarches avaient été tenues secrètes, mais maintenant Louis le More

s'avise de demander une nouvelle investiture à Charles VIII. Celui-ci

croit faire, en l'accordant, un acte de souveraineté qui conserve les

droits de sa couronne, et cette vaine cérémonie blesse les coeurs génois.

On aurait donc, disait-on, trois maîtres, là où l'on devait n'en point

avoir! On reconnaîtrait la souveraineté de la France avec laquelle on

attendait avoir rompu tout lien!

Cependant une grande querelle intérieure, un grave intérêt d'argent, dès

longtemps disputé, fut habilement réglé par Adorno avec le consentement

de Ludovic, et tous deux y gagnèrent de la popularité. Le tribut ou

vulgairement l'ordinaire était cette contribution annuelle levée au

profit de la seigneurie. Elle était odieuse aux maisons opulentes, parce

que, imposée en proportion des fortunes présumées, elle pesait presque

entièrement sur elles, et que, dans les temps de factions, la fixation

arbitraire de la taxe devenait une arme d'injustice. Le peuple, de son

côté, s'opposait virilement aux projets fréquemment renouvelés de

convertir cette prestation par tête en augmentation des droits sur les

consommations. L'idée de prendre la somme sur les profits de la maison de

Saint-George soulevait une autre classe d'opposants. C'était rejeter le

fardeau sur les actionnaires de la banque. Après deux ans de vives

contestations, les Adorno, pour se rattacher l'affection publique déjà

fort aliénée, firent des sacrifices pris sur leurs propres trésors.

Saint-George fournit tous les ans un modique contingent, on se procura

quelques autres ressources, enfin la taxe ordinaire fut totalement

supprimée. A peine cet arrangement fut consommé, chacun se sentit à

l'aise en se voyant délivré de la partialité qui le taxait. On laissa

paraître des richesses qu'on enterrait pour les soustraire à l'impôt; on

se hâta de les répandre dans le commerce, dans la navigation, où elles

fructifièrent promptement.

Les Génois s'accoutumaient ainsi à un joug qu'on leur rendait léger.

Cependant dans leur prospérité il leur était insupportable de voir

Sarzane, qu'ils regardaient comme leur propriété, demeurée aux mains des

Florentins. Ils voulaient reprendre leur bien par les armes; mais toute

l'Italie était en paix; on craignait de la troubler pour ce seul

intérêt. Ludovic avait d'ailleurs à ménager les Florentins. Il employa

toute sa dextérité à empêcher les hostilités qui commençaient, à faire

remettre la querelle à son arbitrage, bien décidé à retarder la sentence

tant qu'il pourrait.

(1490) La paix avec une beaucoup plus grande puissance avait été rendue

facile. Une guerre de corsaires s'était toujours entretenue entre les

Génois et les Catalans. Mais Ferdinand d'Aragon dominait paisiblement sur

la Sicile et sur la Sardaigne, et ce roi des Espagnes et des Indes

s'inquiétait peu désormais de disputer aux Génois la possession de

quelques châteaux sur le rivage de la Corse, sujet de la querelle. Il

accorda un traité de paix solennel qui augmenta la sécurité de la

navigation. C'était précisément le temps où un Génois venait de lui

ouvrir un nouveau monde, événement immense qui n'appartient pourtant à

l'histoire de Gênes que parce que Christophe Colomb naquit sur le

territoire de la république. Il vit le jour à Cogoleto sur le bord de la

mer, près de Savone. Fils d'un ouvrier en laine, lui-même ouvrier en soie

dans sa première jeunesse, le goût de la navigation, inné dans tous les

enfants de ce littoral, le lança bientôt sur les mers. Préoccupé des

récits et des fables marines qui poussaient alors aux découvertes, il

conçut l'idée d'arriver en Asie par l'occident, et ce ne fut point le

hasard qui lui fit trouver l'Amérique. Une théorie, soit de raisonnement,

soit d'instinct, le dirigea dans sa carrière aventureuse. Il n'avait pas

été sans précurseur à Gênes dans sa spéculation et dans sa tentative: en

1290, Théodose Doria et Ugolin Vivaldi, avec deux moines franciscains,

étaient sortis du port sur deux galères; ils avaient franchi le détroit

de Gibraltar pour aller chercher devant eux des mers nouvelles au

couchant, mais ils ne reparurent plus.

On dit que Colomb offrit d'abord ses plans au gouvernement de Gênes:

c'était pendant l'administration des Fregose. Les historiens du pays n'en

font pas mention; mais il est fort naturel qu'on n'ait pas su distinguer

la conception du génie du rêve de l'aventurier, surtout qu'on n'ait pu

deviner la grandeur inouïe des résultats et qu'on ait reculé devant la

dépense. Ferdinand et Isabelle furent plus avisés et plus heureux. Ce ne

fut que par les ambassades expédiées à l'occasion de la paix que les

Génois apprirent la grandeur des découvertes de leur illustre concitoyen.

Plus tard, par son testament il légua à la maison de Saint-George le

dixième des revenus qui, après tant d'ingratitude, restèrent le prix des

dons immenses que lui devait la couronne d'Espagne. Mais les auteurs

génois qui écrivent peu après ce temps, nous disent qu'ils ignorent

pourquoi ce legs fait à Saint-George n'a pas été recueilli; et, en

effet, tout ce qui en reste, c'est un beau manuscrit conservé dans les

archives de Gênes, où sont transcrits les privilèges de Christophe Colomb

et de ses héritiers en Espagne et en Amérique.

C'était à peu près en ce même temps que l'Espagne chassait les Mores, les

juifs et tous les chrétiens douteux qui avaient dans leurs veines

quelques traces de ce sang infidèle. Il est juste, et il convient à

l'histoire des moeurs et des opinions de dire que chez les Génois,

d'ailleurs si pieux, ce grand sacrifice excita plus d'étonnement et de

pitié que d'admiration pour le zèle de Ferdinand. On alla jusqu'à

suspecter son avarice dans ce témoignage de l'ardeur de sa foi. Le

premier écrivain qui s'en exprime ainsi était au service de la

république, et l'on peut croire que les sentiments qu'il ose avoir

tenaient de sa position quelque chose d'officiel. Tous les historiens du

pays, ses contemporains ou ses successeurs immédiats, accoutumés à le

copier, ont conservé son expression. Purger d'infidèles, dit-il, un

royaume si catholique parait d'abord une action sainte; mais on peut

dire qu'elle contient en soi quelque peu de sévérité. Cet événement

étranger fut la cause d'une grande calamité à Gênes. Les juifs fugitifs,

entassés au hasard dans les bâtiments qui purent les transporter,

dépouillés au départ, rançonnés par les patrons, arrivèrent en grand

nombre à Gênes dans l'état le plus déplorable. On ne leur accorda pas la

liberté d'un long séjour, mais dans leur profonde misère ils portaient

avec eux l'infection. Ils laissèrent dans la ville les germes d'une

maladie que l'on nomma la peste, et qui peut-être ressemblait plutôt à

ces fièvres, dirai-je contagieuses ou épidémiques, qui ravagent certains

pays maritimes aussi promptement que la peste d'Orient. Le mal dura

longtemps. Au printemps qui suivit cette fatale importation il devint

général. On prit des précautions extraordinaires: des magistrats

spéciaux furent nommés; on cantonna les malades. Il en réchappait à

peine deux sur dix. Quiconque put quitter cette ville empestée en sortit,

et ce fut une précaution salutaire. Comme on l'éprouve dans les crises de

la fièvre jaune, il mourut peu de réfugiés à la campagne et ils n'y

communiquèrent pas la maladie.

LIVRE HUITIÈME.

CHARLES VIII. - LOUIS XII. - FRANÇOIS Ier EN ITALIE. - SEIGNEURIE DE

GÊNES SOUS LES ROIS DE FRANCE. - VICISSITUDES DU GOUVERNEMENT. - ANDRÉ

DORIA.- UNION.

1488 - 1528.

CHAPITRE PREMIER.

Charles VIII.

Nous voici arrivés au temps où, après quelques années de repos et de

prospérité, l'Italie entière fut bouleversée par les armées françaises.

Une invasion rapide et de peu de durée fut suivie de longues et

sanglantes conséquences. Jamais plus d'intrigues n'avaient joué à la fois

ou n'avaient plus multiplié les événements extraordinaires.

Les princes d'Aragon possédaient paisiblement les Deux-Siciles. La

branche d'Espagne régnait dans l'île; les descendants d'Alphonse

occupaient le trône de Naples et recueillaient le fruit de l'adoption de

la reine Jeanne. On n'entendait plus guère parler des prétentions de la

maison d'Anjou. Le roi René était mort, et d'héritier en héritier les

droits de la maison d'Anjou étaient parvenus à Louis XI, et après lui à

Charles VIII. Charles acheva sa minorité au milieu des dissensions de sa

cour, de sa famille même, et personne ne pensait que ce jeune prince eût

plus que son père le dessein ni le moyen de revendiquer le sceptre de

Naples par les armes.

Mais Ludovic Sforza était décidé à se débarrasser enfin de son neveu; il

voulait être duc de Milan en titre; il voulait s'agrandir, il lui fallait

de nouvelles alliances et surtout des intrigues politiques, des manoeuvres

sourdes, seul élément où il se sentît à l'aise.

Il craignait la cour de Naples; car Jean-Galéas, ce pupille dépouille,

était devenu le gendre du roi Alphonse. Ludovic avait donc cherché des

appuis de toutes parts; il avait entretenu une étroite alliance avec les

Médicis; mais Laurent était mort, et il y avait peu de fond à faire sur

le caractère et sur la conduite de Pierre son fils et son successeur.

Alexandre VI, le détestable Borgia, était monté sur la chaire de saint

Pierre. Peu importait que son élection eût été scandaleuse et vénale.

Sous le prétexte de la paix de l'Italie, Ludovic et les Vénitiens firent

une étroite alliance avec le pontife; mais Sforza fut bientôt averti par

son frère le cardinal Ascagne, de ne pas compter sur Alexandre, prêt à le

trahir sans scrupule pour le moindre intérêt. Ludovic à son tour imagina

que bientôt la foi des Vénitiens chancelait à son égard. Le roi de Naples

lui demandait enfin que le pouvoir fût réellement remis à Jean-Galéas. Il

se voyait menacé, abandonné par toute l'Italie; il ne craignit pas de

l'exposer tout entière en y appelant un puissant étranger. Il fit

remontrer à Charles VIII qu'il était temps d'aller prendre possession de

son royaume de Naples en vertu des testaments qui l'appelaient. Il

offrait ses biens, ses forces, celles de Gênes, hommes, galères, argent;

enfin un traité fut conclu. Charles se prépara à passer les monts, à

joindre son allié Ludovic, à marcher à la conquête. Pour porter la guerre

en Italie, il acheta la paix ou des trêves sur toutes ses frontières.

Ferdinand d'Espagne, quelque peu d'intérêt qu'il prît à ses parents de

Naples, ne pouvait voir avec plaisir que le roi de France allât les

détrôner et pût de là menacer la Sicile; mais moyennant que, vers les

Pyrénées, on lui abandonnât la Cerdagne, il promit d'être neutre. Ses

paroles lui coûtaient trop peu à fausser pour ne pas en donner à celui

qui s'en contentait et qui en payait le prix.

On trouve dans les mémoires de Gênes que le testament, par lequel Jeanne

révoquant l'adoption d'Alphonse d'Aragon, avait nommé pour héritier Louis

d'Anjou auquel René avait succédé, était resté longtemps égaré et qu'un

Génois, Èlien Calvo, procura ce précieux document au roi de France qui ne

l'en récompensa jamais. Les historiens français ne disent rien à quoi

l'on puisse rattacher cette anecdote.

(1494) Des ambassadeurs français précédèrent le roi en Italie et

sondèrent les intentions de chaque gouvernement. A Venise on leur

répondit en termes généraux d'amitié et de révérence, et en s'excusant de

donner à un si grand roi des conseils qu'il daignait leur demander.

Pierre Médicis fit déclarer Florence pour l'Aragonais. Baschi,

l'ambassadeur du roi, demanda au pape l'investiture de la couronne de

Naples pour son maître; mais le saint-père répondit que, l'ayant déjà

donnée à Alphonse II qui venait d'hériter de Ferdinand Ier, il ne pouvait

l'ôter à un vassal du saint siège tant qu'il ne l'aurait pas jugé et

condamné. Tandis qu'il faisait cette réponse il mariait un de ses fils à

une bâtarde du roi de Naples. Ludovic seul, et les Génois, à son

insinuation, secondaient les Français. Pierre Durfé, grand écuyer de

France, était venu à Gênes prendre les mesures nécessaires, faire armer

des galères, et surtout emprunter de l'argent. Antoine Sauli prêta lui

seul 75,000 ducats1, et quand le roi fut à Rome, le même capitaliste lui

en fournit encore 25,000, sans appeler personne en partage de cette

grande subvention. On équipa onze vaisseaux, douze galères et vingt

galiotes; il vint de Marseille de l'artillerie; Sforza envoya des

troupes. Tandis que le roi Charles passait les monts, le duc d'Orléans

vint à Gênes et conduisit des Suisses. Le cardinal de la Rovere, qui,

depuis l'élection d'Alexandre, se tenait renfermé dans la citadelle

d'Asti, s'était échappé pour venir au-devant des Français. Jean-Louis

Fieschi prenait parti pour eux; mais Hiblet, brouillé avec lui, avait

quitté Gênes pour aller trouver le roi de Naples. Le cardinal Paul

Fregose voulut signaler encore ses vieux jours au milieu de ces troubles.

Il joignit Hiblet, et tous deux promettant de soulever la rivière

orientale de Gênes, persuadèrent à Alphonse de prendre l'initiative, de

mettre sa flotte à la mer et de faire ainsi diversion aux préparatifs

qu'on dirigeait contre lui. Ces deux anciens boutefeux montèrent sur les

galères napolitaines. En prétendant servir l'Aragonais ils n'avaient

d'autre but que de profiter de ses forces pour essayer de renverser les

Adorno. Ils vinrent jeter l'ancre dans le golfe de la Spezia et prirent

terre; mais Jean-Louis Fieschi accourut pour retenir dans le parti

opposé ses vassaux et ses amis; prompt, disait-il, à combattre son frère

s'il pouvait le joindre. Après un long combat, la flotte napolitaine se

retira. Fregosino, le fils de l'archevêque, Hiblet Fieschi, ses enfants

et leurs partisans furent laissés sur le rivage de Rapallo où ils

combattaient contre deux mille Suisses que le duc d'Orléans s'était hâté

de faire marcher sur eux. Ils se dispersèrent: Fregosino n'attendit pas

la chance de tomber entre les mains qui l'eussent livré à Ludovic, il se

rendit au duc d'Orléans. Les Fieschi, nés dans ces montagnes, en

connaissaient les issues, ils se dérobèrent à la soldatesque.

Pendant ce temps, les Suisses maîtres de Rapallo y commettaient

d'épouvantables cruautés; ils pillaient et massacraient; ils avaient

mis à la chaîne tout ce qui avait semblé pouvoir rapporter une rançon ou

être bon à mettre en vente. Gênes entière se souleva d'indignation et

d'effroi, quand on vit ces vainqueurs effrénés traînant leurs captifs et

étalant leur butin dans les rues et sur les places publiques. Un

sentiment d'horreur qui frappa le peuple à cette vue produisit une émeute

spontanée. On courut contre les Suisses débandés, on leur arracha leurs

victimes, plusieurs furent massacrés. On s'en prit à leurs chefs, aux

Adorno; les officiers français furent obligés de se retirer sur leur

flotte. Le tumulte ne s'apaisa qu'à grand'peine.

Les mercenaires suisses étaient alors la seule infanterie qui tînt en

ligne dans les batailles. Les puissances en guerre intriguaient pour se

dérober ce secours les unes aux autres. On caressait à l'envi ces

auxiliaires difficiles à conduire et à retenir, gens qui, indifférents à

toute cause et ne marchant que pour la solde, n'y souffraient ni rabais

ni retard; qui quelquefois prenaient pour nantissement la personne de

celui à qui ils étaient engagés; pour qui le pillage accompagnait de

droit le combat, et qui appelés pour se battre ne s'informaient pas si le

territoire était ami ou ennemi, si les habitants qu'ils trouvaient devant

eux devaient ou non être épargnés; mais aussi c'étaient des stipendiés

qui faisaient leur métier de combattants en conscience, et autrement que

ces bandes d'hommes d'armes, aventuriers du siècle précédent. Ceux-là,

ménagers des hommes et des chevaux et s'épargnant réciproquement, étaient

accoutumés jadis à des victoires qui n'avaient presque rien de sanglant.

Leurs combats n'étaient guère que des joutes. L'usage de l'artillerie

avait commencé à mettre hors de mesure ces guerriers si habiles à se

conserver. Les Français et les Suisses venaient montrer une guerre plus

sérieuse; et si le pillage était la plus grande calamité qui accompagnât

les aventuriers, le pillage, qui n'était pas moindre avec les Suisses,

était mêlé de bien plus de sang répandu sur le champ de bataille.

Charles VIII ne vint pas à Gênes, où probablement Ludovic ne désirait pas

l'introduire. D'Asti il gagna la Toscane; mais avant qu'il eût traversé

le territoire lombard, Jean-Galéas était mort à l'improviste; son fils

enfant avait été laissé à l'écart, Ludovic avait pris ce titre de duc de

Milan si longtemps attendu.

Pierre de Médicis s'était déclaré pour Alphonse: le roi de France

traitait la république florentine en ennemie. Il menaçait Sarzane et

Pietra Santa. Médicis vint au-devant de lui désarmé, s'excusant de ses

alliances avec les Aragonais et implorant son indulgence. Une convention

fut facilement conclue: Charles recevait en grâce les Florentins; ils

remettaient pour sûreté Sarzane, Pietra Santa et Pise; des garnisons

françaises y furent sur-le-champ établies avant même que le traité fût

écrit. Le roi s'engageait cependant à rendre ces places aux Florentins

aussitôt que la conquête de Naples serait achevée: Médicis se soumettait

à faire prêter au roi 200,000 florins par la république; car Charles

manquait d'argent et en demandait partout; mais, à la nouvelle de ce

traité, le peuple florentin indigné, se souleva contre les Médicis;

l'autorité de Pierre fut abolie, lui-même s'enfuit à Venise. Florence

députa au roi: toujours amie de la maison de France, asservie et trahie

par ses tyrans qui seuls avaient empêché la ville de se déclarer pour la

cause française, elle n'avait pas besoin d'eux pour s'y rattacher. C'est

elle, et non les Médicis, qui ouvrait ses portes à Charles; elle le

suppliait de lui rendre ses forteresses et surtout Pise, cette ancienne

émule de la république qui maintenant était et devait rester sa sujette.

Le fameux moine Savonarole, l'âme de la révolution populaire contre les

Médicis, était de l'ambassade: sa harangue fut une prédication exaltée.

Cependant le roi, au moment même, se mettait hors d'état de contenter les

Florentins, ou plutôt de tenir la clause du traité par laquelle il

n'avait prétendu être que le dépositaire de la ville de Pise. A sa vue

les Pisans avaient jugé que l'occasion était favorable pour secouer le

joug florentin. S'il restait encore quelque ressentiment des anciennes

factions, c'était pour rendre odieuses à la ville gibeline par excellence

les chaînes que la guelfe Florence lui avait imposées quatre-vingts ans;

La jalousie de cette rivale triomphante s'était complu à ruiner sa

conquête pour mieux l'assujettir. La misère horrible, fruit de cette

sujétion, fut vivement représentée au roi dans cette ville déchue; elle

lui demanda sa liberté. Charles, touché de ce qu'il voyait, et sans

prévoyance pour regarder au delà, laissa échapper une promesse qui fut

aussitôt proclamée comme un octroi. La garnison étrangère fut chassée;

on brisa les insignes de Florence; un régime libre, un gouvernement

pisan se rétablit sous les yeux du roi étonné qui n'osa rien désavouer;

mais, parvenu à Florence, il entendit d'autres demandes, qu'il ne sut pas

mieux contredire. Il regretta de s'être tant avancé. Pressé de poursuivre

sa route, les Florentins à leur tour obtinrent de lui un traité qui

n'assurait aux Pisans qu'une amnistie, en leur ordonnant de retourner

sous l'obéissance de leurs anciens maîtres. Des ambassadeurs de Gênes

étaient venus demander au roi Sarzane et Pietra Santa, puisqu'il avait

entre les mains ces deux places qui leur appartenaient. Il reçut très-

honorablement les envoyés. Il arma chevalier Luc Spinola, l'un d'eux,

mais il éluda leur demande; c'était assez de la querelle de Pise, et les

deux forteresses réclamées étaient de celles qu'il devait rendre à

Florence suivant le traité. Ce déni unissait d'intérêts les Génois et les

Pisans. Le roi se contenta de déclarer que la contestation serait mise

incessamment en arbitrage. L'armée française continua sa route. Le pape

se renferma dans le château Saint-Ange; mais de là il traita, et Charles

passant plus loin, se présenta enfin sur la frontière du royaume de

Naples.

(1495) Cette marche imprima partout l'effroi et la stupeur. Le roi

Alphonse se vît abandonné, il se sentait haï, il désespéra d'être

défendu. Il abdiqua en faveur de son fils Ferdinand II. Il s'embarqua

avec les trésors publics volés à son successeur et à la défense du

royaume. Il alla faire pénitence dans un couvent de Sicile, et, peu de

temps après, il y mourut au moment de se faire moine. Charles marchait à

grands pas vers sa nouvelle capitale; tandis que le jeune roi Ferdinand

en défendait les approches, des soulèvements populaires y appelaient les

Français, et Jean-Jacques Trivulze, émigré milanais à la solde des

princes aragonais, qui commandait dans la ville, y donna le signal des

défections. Il prit parti pour les Français, à qui il demeura attaché

tout le reste de sa vie. Ainsi Charles se vit maître de Naples: on vint

de toutes parts le reconnaître et se donner à lui. Parmi les plus

empressés se distinguaient le cardinal Fregose et Hiblet Fieschi qui,

quelques mois auparavant combattaient contre ses troupes. Ils venaient

voir si dans ces nouvelles combinaisons ils ne pourraient en trouver

quelqu'une funeste aux Adorno.

Les succès inouïs du conquérant devaient être promptement suivis de

revers. En peu de mois, faute d'habileté et de prudence, à Naples la

noblesse et le peuple avaient été mécontentés. Les Français eux-mêmes ne

montraient que dégoût, ne rêvaient que la France. Des événements sérieux

vinrent bientôt avertir Charles qu'il fallait se hâter d'en reprendre le

chemin ou se résoudre à ne plus voir Paris. Toute la haute Italie se

soulevait déjà pour lui fermer le retour. Il distribua à ses lieutenants

la moitié de son armée pour la garde de Naples et des provinces. Avec le

reste il rétrograda rapidement vers Rome, la Toscane et la Lombardie,

pour regagner Asti et la frontière de France.

Le perfide Ludovic n'avait eu besoin des Français que pour s'assurer la

couronne ducale de Milan. Son but atteint, il avait promptement pensé à

se délivrer d'alliés exigeants, trop puissants pour n'être pas de mauvais

voisins. Il avait ligué toutes les puissances d'Italie effrayées des

rapides conquêtes de l'armée française.

Le retour de Charles était hérissé de difficultés. Les semences qu'il

avait imprudemment répandues dans son premier passage en Toscane avaient

porté leur fruit. Tout y était en guerre, et Gênes en avait sa part. Le

More avait déjà passé pour l'auteur du conseil qui poussa les Pisans à

demander leur liberté et à se conduire comme si elle leur avait été

octroyée. Depuis il les avait incités à résister, quand en vertu du

traité fait à Florence on avait voulu les ramener à l'obéissance. Il

avait disposé les Génois à secourir une ancienne république tombée qui

voulait renaître à la liberté. Des ambassadeurs pisans réclamèrent devant

le sénat de Gênes la sympathie des coeurs libres, la pitié pour leurs

infortunes, le concours pour leurs généreux efforts. On embrassa leur

cause avec enthousiasme; on fournit de l'argent, des armes, les

populations du territoire génois voisines des Pisans sont organisées pour

leur porter assistance; en un mot, Gênes se livre avec joie à une guerre

où retentit le nom de liberté, mais qui surtout peut lui faire récupérer

Sarzane et Pietra Santa. Les Florentins demandent à Charles appui et

justice en vertu de leurs accords; les Pisans lui demandent de leur

tenir sa royale promesse: il flotte hésitant entre des engagements

contradictoires et au milieu de ses propres embarras. Il envoie quelques

troupes à Pise, il répond aux Florentins que c'est leur faute, et non la

sienne, si aucun de leurs sujets ne veut porter leur joug.

Ces dispositions diverses ne promettaient pas au roi que les pays qu'il

devait traverser lui livrassent un passage facile: les hostilités

éclataient; Ludovic avait pris les armes pour enlever Asti: cette ville

perdue eût fermé l'issue vers laquelle Charles dirigeait sa retraite;

c'était le patrimoine du duc d'Orléans, petit-fils de Valentine Visconti;

et de là ce prince menaçait lui-même le duché de Milan sur lequel il ne

cachait pas ses prétentions héréditaires. Il y avait double intérêt à le

déposter; mais les Milanais furent repoussés, et, loin de leur

abandonner Asti, le duc d'Orléans leur prit Novare.

Charles, doutant s'il trouverait cette route ouverte, avait envoyé à

Gênes un négociateur chargé de lui assurer au besoin le passage et

rembarquement. Ludovic y avait mis ordre; il avait défendu de fournir

aucun secours aux Français; il avait fait séquestrer des galères dont

l'armement aux frais du roi avait été commencé avant la rupture. On

répondit au messager de Charles que s'il venait à Gênes, il n'y

trouverait que des partisans affectionnés et respectueux parmi lesquels

les armes lui étaient inutiles. On n'admettrait avec sa personne que

cinquante individus de sa suite. Cependant les Adorno surent qu'avec lui

marchaient le cardinal de la Rovere, et les Fregose, et Hiblet Fieschi.

Ils en prirent l'alarme, ils craignirent à l'approche de ces ennemis les

intrigues de l'intérieur autant qu'un coup de main. On bannit beaucoup de

citoyens qu'on suspecta: on se mit en défense. Jean-Louis Fieschi et les

Spinola persistant dans leur coalition avec les Adorno dont ils étaient

les soutiens, mirent sous les armes dix mille hommes. Le roi avait

détaché de ce côté un corps commandé par Philippe de Savoie. Il venait,

soit par la force, soit par les intrigues des émigrés génois qui le

guidaient, faire ouvrir les portes de Gênes. On pénétra jusqu'au Bisagno;

on négocia avec Adorno même. Il n'avait qu'à se détacher de Ludovic;

son autorité lui serait conservée. Sarzane et Pietra Santa toujours

gardées par les garnisons françaises seraient rendues immédiatement à la

république, on la comblerait des faveurs les plus distinguées; mais le

roi faisait promettre en vain. Quand les Fregose étaient aux portes, les

Adorno ne voyaient que des pièges et des ennemis qui venaient leur

arracher le pouvoir. Les Français allèrent rejoindre l'armée du roi; il

était temps, elle se battait à Fornoue.

Cette bataille ouvrit à Charles un passage glorieux, et Gênes laissée à

l'écart échappa à la tempête. Ludovic se hâta de faire ou de subir une

paix séparée. Charles, non moins pressé de se revoir en France, la fit à

peu près sans garantie. Le duc de Milan abjurait l'alliance de Ferdinand;

Novare lui était rendue; il conservait la seigneurie de Gênes sous la

suzeraineté de la France, On rendait aux Génois la Spezia et les autres

places que l'armée française avait occupées en faisant sa retraite,

excepté Sarzane dont on ne parlait pas; il leur était ordonné de rappeler

les troupes fournies à Pise, sans plus prendre part à cette querelle.

Pour toute sûreté de ces conditions et de la foi du duc, il était stipulé

que le Castelletto de Gênes serait mis en dépôt entre les mains du duc de

Ferrare, et ce prince était le beau-père de Ludovic. Après cette unique

précaution prise, et le roi parti, on méprisa les promesses qu'il avait

exigées: ses commissaires vinrent mettre des vaisseaux en réquisition

pour porter des troupes au secours du Château-Neuf de Naples, car

Ferdinand était déjà rentré dans la ville, et il assiégeait les Français

dans cette citadelle. Ludovic était bien éloigné de consentir à cet

emploi des navires de Gênes, quoique la dernière convention l'eût prévu.

On offrit les vaisseaux, mais on objecta que le traité ne portait pas que

ce fût pour mettre des étrangers à bord, et on déclara qu'on n'y

recevrait ni Français ni Suisses. Le temps se perdit dans cette chicane.

On apprit que le Château-Neuf s'était rendu. Les Français, forcés de

renoncer à une expédition sans but désormais, remportèrent leur argent en

accusant et les Génois et Ludovic. Quelques mois après (1496), l'officier

français qui commandait dans Sarzane proposa de vendre la place à la

république2: on envoya aussitôt vers lui des députés et de l'argent.

L'infidèle gardien prit vingt-cinq mille ducats; il renonça à sa patrie:

on lui prostitua le titre de citoyen de Gênes; mais il alla en jouir

ailleurs avec le prix de sa trahison. L'exemple tenta aussitôt le

commandant de Pietra Santa, on conclut avec lui; mais au moment où il

devait livrer la place, les Lucquois, plus voisins, enchérirent sur le

marché des Génois et entrèrent en possession. Lucques et Gênes s'étaient

alliées pour secourir Pise; cet événement rompit leur accord. Les Génois

voulaient employer leurs forces, si Ludovic ne leur prêtait les siennes,

pour reprendre ce dont ils se croyaient légitimes propriétaires comme

acheteurs premiers en date. Ludovic, que ces querelles contrariaient,

leur répondit par des refus absolus qui redoublèrent les griefs et la

désaffection envers son gouvernement. Dans une assemblée du conseil,

Etienne Giustiniani proposa de déclarer solennellement qu'on ne lui

accorderait ni contributions ni assistance avant qu'il leur eût fait

rendre leur propriété de Pietra Santa. Le gouverneur Adorno et son parti

s'alarmèrent vivement d'une proposition qui devait blesser le duc de

Milan; à force de brigues ils la firent rétracter. Dans le même temps

l'intérieur de la république voyait se rallumer des jalousies et des

querelles. Une cérémonie religieuse où les nobles paraissaient seuls

avait été autrefois en usage; tombée en désuétude depuis vingt ans, leur

jeunes gens s'avisèrent de la renouveler. Cette imprudence n'était pas de

saison, elle fut mal accueillie par les populaires; des rixes

s'ensuivirent: la ville fut à la veille d'une émeute générale. Adorno

s'employa, ordonna, supplia; les populaires furent inflexibles, et leur

obstination l'emporta. La procession de la sainte croit3, car c'était le

sujet de la querelle, devint commune à tous les citoyens. Les nobles, qui

avaient fait la dépense des ornements d'orfèvrerie au milieu desquels le

bois vénérable était porté, en furent remboursés malgré eux, et ils

donnèrent à l'Église ces deniers qu'ils trouvaient honteux d'être

condamnés à reprendre. Les mémoires du temps mettent de l'importance à

cette petite contestation; elle prouvait que le peuple ne voulait

souffrir ni privilège ni distinction exclusive. Il en resta des ferments

de haine. Ce sont des indices de dispositions profondes qui venaient de

plus loin, et dont nous verrons bientôt l'explosion. Cependant tout

redevint tranquille en apparence.

Nous noterons en passant que l'empereur Maximilien avait paru en Italie:

on supposa à sa venue de profondes combinaisons; mais il se contenta

d'errer en Toscane, de recevoir des hommages à Pise, à Gênes, et de

demander partout de l'argent. A cette occasion les Génois crurent devoir

solliciter de lui la confirmation de leurs antiques privilèges, la

fixation de leurs limites de Vintimille à la Magra et la restitution de

Pietra Santa. Il est curieux de voir, d'une part, une république, soumise

au seigneur de Milan, parler encore comme si elle se gouvernait par elle-

même; et, de l'autre, sa prétendue indépendance conciliée avec

l'apparente soumission aux vieilles prétentions de la couronne impériale.

Tel était le préjugé: on croyait encore que le parchemin et le sceau

auraient plus de vertu que celui qui les donnait n'avait de puissance.

Maximilien lui-même se garda bien de prodiguer ses dons, quelque peu

coûteux qu'ils fussent. Il répondit aux Génois qu'il délibérerait de leur

requête, et éluda d'y satisfaire.

CHAPITRE II.

Louis XII en Italie; seigneur de Gênes.

A cette époque moururent deux hommes dont l'ambition et la turbulence

avaient longtemps agité leur patrie. Hiblet Fieschi trouva sa fin à

Verceil, et le bruit se répandit qu'il avait péri empoisonné. Le cardinal

Paul Fregose termina à Rome sa carrière orageuse. Tour à tour archevêque,

doge, pirate, prince de l'Église, doge encore, usurpateur du siège ducal

sur son oncle et sur son neveu, il avait vieilli dans les intrigues et

dans ces espérances insensées, ces haines impuissantes, ces entreprises

sans fondement qui sont propres à l'émigration; il était mort dans le

regret et l'ennui de ne pouvoir rien contre ses anciens émules.

L'archevêché de Gênes fut dévolu à Sforzino, fils naturel de Jean-Galéas.

Le peuple redoubla de plaintes en se voyant enchaîné par un lien de plus.

On fut blessé d'avoir à payer la dette de l'oncle envers la famille qu'il

avait dépouillée. La disposition populaire ne devint pas plus favorable

par le spectacle du faste que Ludovic vint déployer en visitant Gênes et

de la somptueuse réception que les Spinola lui firent les premiers, ni

par la dispendieuse magnificence de commande que la ville fut obligée de

déployer. Mais pendant ces fêtes le destin de Gênes et celui de Sforza

changeaient. Charles VIII était mort, Louis XII lui avait succédé.

C'était ce même duc d'Orléans, maître d'Asti, qui avait fait la guerre

autour de Gênes, et qui se portait pour véritable héritier des Visconti

au duché de Milan.

(1499) Louis XII annonce qu'il vient revendiquer son héritage, et,

traitant en ennemi tout ce qui obéit à son compétiteur, il fait arrêter,

il chasse de son royaume tous les Lombards et tous les Génois. Son armée

passe les monts. Le More troublé ramasse ses forces; il demande à Gênes

de lui fournir trois mille hommes et leur solde de trois mois. Le conseil

accède promptement; mais l'argent doit sortir de Saint-George, et là on

est lent à obéir; on incidente sur les formes, sur les sûretés. Augustin

Adorno, le gouverneur, impatient de montrer son zèle au duc, mande chez

lui les capitalistes les plus connus comme opposés au gouvernement ducal;

il les renferme et les rançonne; il donne leurs engagements extorqués

pour sûretés à Saint-George. La levée de deux mille hommes se fait: Jean

Adorno, qui doit commander l'infanterie ducale, met cette troupe en

marche pour défendre Alexandrie que les Français menaçaient; mais telle

a été la lenteur que la mauvaise volonté du public de Gênes a causée

qu'Alexandrie est déjà rendue aux lieutenants du roi. Cette approche et

le ressentiment de la dernière violence d'Adorno allaient inciter les

Génois à un soulèvement; la terreur avait déjà produit ailleurs un effet

plus imprévu: Ludovic s'était senti incapable de résister à une tempête

si prompte. Il fit d'abord disparaître ses enfants, sa famille et ce

qu'il put enlever de ses trésors. Après ces préparatifs il déclara qu'il

résignait la couronne ducale en faveur de son fils qu'il avait mis en

sûreté, et, s'enfuyant par les lacs et par les Alpes, il alla se cacher

en Allemagne.

Gênes, affranchie de son joug par cet abandon, ne conserva pas celui des

Adorno. Cependant, dépossédés du pouvoir, ils n'avaient pas quitté la

ville; ils faisaient négocier auprès des Français, ils essayaient de

maintenir leur poste en changeant de protection souveraine; mais le

public voulait les chasser. On aimait mieux se donner au roi en obtenant

des conditions favorables que d'être vendu par des oppresseurs. Ceux-ci

se détrompèrent de leurs espérances, et se retirèrent. Le roi, parvenu à

Milan, envoya un délégué pour prendre possession des États de Gênes en

son nom, en promettant de conserver les privilèges du pays. Ces

privilèges revus et confirmés, Louis en jura le renouvellement ainsi que

le maintien des lois génoises devant une solennelle ambassade de vingt-

quatre députés populaires et nobles, qui vinrent de Gênes lui prêter le

serment de fidélité. Il ne suivit pas les derniers exemples. Il

n'abandonna pas Gênes à la domination d'un gouverneur génois dont la

partialité pût compromettre la puissance qui lui serait conférée.

Philippe Ravenstein de Clèves fut envoyé comme gouverneur royal. Sous lui

Jean-Louis Fieschi conserva la principale influence.

Mais Louis retourna bientôt en France, et aussitôt après son départ, le

parti qui, dans Milan, était favorable aux Sforza, le parti qui

s'appelait encore gibelin, invita secrètement le More à venir tenter la

fortune. Les trésors qu'il avait cachés en Allemagne lui servirent à

lever une armée de Suisses. Il parut, et la plus grande partie des

Lombards le reçurent avec enthousiasme. Il rentra dans Milan (1500) et

s'occupa de faire revenir sous son obéissance toutes les portions de ses

anciennes seigneuries. Les Génois, qui avaient fait éclater une vive

haine contre lui, craignirent de s'être déclarés trop tôt, et,

désespérant du pardon d'un tel maître, ils se mirent en défense. On somma

Jean-Louis Fieschi, les seigneurs de Monaco et quelques autres voisins

alliés ou tributaires de la république de lever des troupes. On se

procura douze cents soldats, le roi en envoya six cents par la Provence,

car Trivulze, qui tenait tête à Ludovic en Lombardie, n'avait aucune

force à détacher de son armée. Cependant le More intriguait dans Gênes,

il suscitait les partisans qui avaient laissé les Adorno, pour faire

déclarer la ville en sa faveur: la faction opposée s'agitait en sens

contraire, et proprement le débat entre le roi de France et l'ancien duc

de Milan n'était à Gênes que la lutte de Fregose et des Adorno. Ce n'est

pas dans cette ville que la question fut décidée, mais à la porte de

Novare; Trivulze et Ludovic y étaient en présence: il y avait des

Suisses dans les deux camps; ceux du More furent pratiqués et le

trahirent. Ils lui refusèrent d'abord de se battre contre d'autres

Suisses, puis de défendre sa personne ou de capituler pour lui. Ils lui

permirent de sortir déguisé au milieu d'eux pour tenter de se sauver dans

leur retraite. Il fut reconnu; ils le livrèrent. Le malheureux Ludovic,

conduit en France, languit dix ans et mourut dans une dure captivité.

Etranges effets de l'ambition! Un roi clément, pour jouir en paix de sa

conquête, use d'une rigueur inflexible envers un prince dépouillé que la

trahison seule a fait tomber entre ses mains. Le puissant monarque de

France, déjà nanti du duché de Milan, en mendie auprès de Maximilien la

chimérique investiture, sacrifie pour l'obtenir des intérêts réels, et

s'humilie pour devenir vassal d'un empereur sans force et sans dignité.

Un aveuglement nouveau poussa Louis à revendiquer aussi la couronne de

Naples. Dans ce but un roi généreux prête ses forces aux Florentins pour

opprimer la liberté pisane, et envoie ses troupes recevoir un échec sous

les murs de Pise. Un prince honnête homme caresse l'indigne Alexandre VI

et consent aux usurpations frauduleuses et violentes du bâtard Borgia. Ce

prince vertueux fait plus, il ne craint pas de se rendre complice du

perfide Ferdinand d'Espagne qui, sous prétexte de défendre les États de

ses parents de Naples, se fait livrer leurs places, tandis que, par un

odieux traité fait entre lui et Louis, ils avaient déjà réglé le partage

de tout le royaume.

Frédéric, frère d'Alphonse II, avait succédé à Ferdinand son neveu. Il ne

put résister à la perfidie de l'Espagnol et aux forces réunies des deux

rois. Réduit à capituler, il préféra du moins la foi de Louis à celle

d'un indigne parent; il accepta une pension du roi, et alla vivre et

mourir en France.

(1501) Les Génois avaient été appelés à concourir à la conquête; huit de

leurs vaisseaux se joignirent à dix vaisseaux français. Ravenstein, leur

gouverneur, commanda cette expédition et prit le titre d'amiral de Gênes;

mais les troupes du roi étaient déjà dans Naples quand la flotte parut

devant le port; de là elle passa au Levant. Le Turc faisait la guerre aux

Vénitiens; Louis étant alors allié de ceux-ci voulut les secourir.

Ravenstein fit sa jonction avec trente-quatre galères vénitiennes: ces

forces combinées attaquèrent l'ennemi dans l'île de Mételin: ce fut sans

fruit et sans gloire. Les Français et les Vénitiens s'accordèrent mal;

les Français même, dit-on, montrèrent peu de bonne volonté pour faire

honneur à leur amiral, mécontents d'obéir à un Belge. Les Génois, dont

les historiens le racontent ainsi, ne disent pas s'ils firent mieux leur

devoir que les autres; mais nous savons qu'ils avaient déjà résisté à la

proposition d'aller porter assistance à Venise. Les deux républiques

étaient toujours assez mal disposées l'une envers l'autre, et de plus les

Génois avaient craint ou affecté de craindre d'exposer à la colère des

Turcs leur colonie de Scio qui existait encore.

Ce mauvais succès d'une expédition coûteuse ne disposait pas

favorablement les esprits; mais la présence du roi vint faire diversion.

Il voulut visiter Gênes. A cette annonce on fit de grands préparatifs qui

ne furent pas sans difficultés. Les fleurs de lis furent partout

arborées; mais Ravenstein, en faisant repeindre le palais public et en y

plaçant les emblèmes du roi, crut devoir supprimer les aigles qui

l'avaient toujours décoré. Le peuple en murmura, soit que, tandis qu'on

avait tant de fois éludé l'obéissance réclamée par les empereurs, on

aimât encore à faire regarder Gênes comme une ville impériale, soit qu'il

restât des souvenirs gibelins qui s'attachaient à ce symbole. Quand le

roi parut, il s'éleva un autre sujet de contention: les nobles

prétendirent marcher les premiers; les populaires étaient décidés à ne

rien souffrir qui marquât leur infériorité: la querelle fut vive et

opiniâtre. Ravenstein fut obligé d'ordonner que l'âge seul réglerait les

rangs. Après cet incident la réception fut honorable et cordiale. Tous

les grands avaient brigué d'avoir le roi pour hôte. Jean-Louis Fieschi

eut la préférence dans son palais de Carignano. Louis montra beaucoup de

bonhomie; il entrait familièrement chez les citoyens. Les plaisirs se

succédaient. Les dames de la ville se réunirent pour inviter le roi à une

fête: il se plaisait à leur conversation; il dansait avec elles et

embrassait ses danseuses, ce qui passa pour un usage français. Il partit

en assurant que de sa vie il n'avait joui d'un temps aussi agréable; et

le conseil, le gouverneur présent, ne manqua pas d'ordonner par décret

que le souvenir de la visite du roi serait à perpétuité le sujet d'une

fête publique annuelle.

Mais tous ceux qui courent au spectacle d'un roi et de ses pompes n'en

sont pas pour cela mieux affectionnés. Cependant Louis avait trouvé bon

que huit commissaires vinssent lui porter les demandes que la ville

voudrait lui faire, et il parut disposé à accéder à tous les voeux.

On lui demanda d'abord que Gênes pût rester neutre dans la guerre qui

s'allumait entre lui et Ferdinand; car l'Espagnol, après la conquête,

n'avait pas été plus fidèle pour son allié qu'envers ses parents. La

neutralité fut accordée. Au surplus, le royaume de Naples était déjà

perdu pour Louis, et bientôt une trêve de trois ans entre les deux rois

laissa respirer l'Italie.

Les commissaires génois demandaient ensuite la faculté de renouveler

l'élection des magistratures génoises tous les ans, et la soumission des

titulaires sortant de charge au syndicat, c'est-à-dire à une sévère

reddition de comptes, à une enquête sur leur administration et à un

jugement solennel qui pouvait seul les décharger et les absoudre1. Ce

recours tardif contre l'oppression et la prévarication, ce point d'appui

donné à l'opinion publique, usage cher au peuple génois, devint une

institution essentielle dans l'organisation des pouvoirs publics, et elle

a été religieusement conservée jusqu'aux derniers temps. Louis ne refusa

pas d'autoriser ces règlements, seulement il témoigna de l'étonnement et

de la répugnance pour les élections annuelles, coutume si étrange aux

yeux d'un roi de France.

Mais il était d'autres sujets plus difficiles à régler, parce que la

politique de Louis les compliquait. Les Génois voulaient toujours

récupérer Pietra Santa; ils s'étaient adressés au cardinal d'Amboise, ils

avaient offert 25,000 écus, et, bercés d'espérances, ils n'avaient rien

obtenu. Jérôme Spinola, seigneur de Piombino, pressé par César Borgia qui

voulait le dépouiller, avait voulu vendre sa seigneurie à la république.

Elle était flattée de l'idée de cette acquisition. Louis, après avoir

fait espérer son consentement, le refusa; il craignit de blesser

Alexandre en empêchant le fils du pape de commettre une injustice de plus

(1504). Enfin, dans la détresse où se trouvaient les Pisans, ils

s'étaient réduits à offrir de se placer sous l'obéissance des Génois. Le

roi parut balancer sur cette proposition, et, au moment où l'on se

flattait qu'il autoriserait à l'accepter, il le défendit formellement.

L'orgueil national s'en offensa, et l'opinion s'aliéna d'autant plus du

gouvernement français que les jalousies du peuple et de la noblesse s'y

mêlèrent. Les nobles furent accusés d'avoir détourné le roi de souffrir

cet agrandissement de pouvoir et de territoire. On s'en prit surtout aux

Fieschi qui, de tous les Génois, avaient le plus d'ascendant auprès du

roi et du gouverneur; on leur imputa d'avoir été gagnés par l'argent des

Florentins au détriment des intérêts et de la gloire de la patrie.

CHAPITRE III.

Mouvements populaires; gouvernement des artisans. - Le teinturier Paul

de Novi, doge. - Louis XII soumet la ville.

Les annalistes du pays ont marqué comme un événement de haute importance

cette petite querelle de préséance qui avait éclaté à l'entrée de Louis

XII et le triomphe que le gouvernement français avait été obligé

d'attribuer aux populaires. Ces écrivains ont eu raison en ce sens que

c'était un symptôme d'une opposition de droit et de prétentions qui

devaient finir par changer la face de l'État et des partis.

La noblesse, les nobles proprement dits jouissaient de leur glorieuse et

splendide existence; mais, écartés par la jalousie plébéienne de la

première place et souvent de toute entrée au sénat, leurs efforts

n'avaient jamais pu renverser cette barrière qu'un préjugé séculaire

affermissait. Dans cette position, leur patriotisme ne pouvait être le

même que s'ils avaient dominé dans la ville. Rien ne les attachait à

l'indépendance d'une patrie où, si elle se gouvernait par elle-même, ils

avaient légalement pour maîtres ceux qu'ils estimaient leurs inférieurs.

Une telle situation renforçait l'égoïsme, renfermait les grands dans

leurs intérêts privés, et ne leur laissait chercher que leur propre bien

au milieu des affaires publiques. Quand les Adorno et les Fregose,

profitant de ce qu'ils n'étaient pas réputés nobles, s'étaient emparés du

pouvoir en se le disputant, la noblesse avait été poussée dans leurs

démêlés par l'esprit d'intrigue, par le désir d'aider ces familles

usurpatrices à se détruire l'une l'autre, par l'espoir de profiter de

quelque conjoncture pour les supplanter. Elle avait opposé peu de

résistance quand la seigneurie avait passé aux mains des étrangers. Elle

avait brigué la faveur des rois de France, des Visconti, des Sforza; mais

quand ces princes avaient cru devoir prendre leurs lieutenants parmi les

Génois, l'autorité de la loi excluant les nobles, ils avaient combiné

leurs manoeuvres subalternes autour des Fregose et des Adorno. Les Doria

favorisaient le parti de Fregose, mais avec peu d'ardeur. Les Spinola

avaient perdu leur popularité en s'alliant aux Adorno. Les Fieschi

paraissent les plus ambitieux et les plus hardis: on les trouve sous tous

les régimes comme dans toutes les querelles. Quand enfin le roi de

France, maître de Milan, domina paisiblement dans Gênes et y établit des

gouverneurs étrangers au pays, les nobles, et les Fieschi tous les

premiers, se rallièrent à ce pouvoir et se conduisirent moins en Génois

qu'en courtisans français. Leur opulence, leur éclat, leurs manières leur

attirèrent les égards et la faveur des seigneurs et des chevaliers de la

cour de Louis. Lui-même, comme ses ministres et ses capitaines, voyait

avec mépris des bourgeois, qui, armés de leurs privilèges de commune, ne

voulaient pas rendre à des nobles de race le respect et l'obéissance,

apanage des roturiers. On se prévalait de cette partialité. Elle excitait

le dépit des plébéiens et l'insolence de leurs adversaires.

On nommait populaire tout ce qui n'était pas noble; mais cette masse

était loin d'être homogène. Et d'abord c'était un singulier préjugé que

celui qui comptait pour plébéiennes ces familles en possession depuis

cent cinquante ans de fournir alternativement des doges ou des princes à

leur patrie.

Les marchands, et avec eux la haute bourgeoisie, maintenaient contre la

noblesse les droits politiques dont s'étaient emparés, à son exclusion,

leurs devanciers Boccanegra, Montaldo et les autres capelacci; mais ils

se prévalaient envers la classe inférieure des avantages de la

considération et de la fortune; en un mot, dans leur aristocratie

plébéienne, ils souffraient à peine de mettre les nobles de part, et ils

repoussaient toute communauté avec les artisans.

Ceux-ci avaient plusieurs fois tenté quelques efforts pour ramener la

patrie commune à la pure démocratie. Plus attachés que les classes

supérieures à l'indépendance nationale, ils étaient les plus mécontents

du gouvernement français. Ils accusaient les ménagements et

l'indifférence des marchands que l'intérêt de leur négoce occupait seul;

ils détestaient la servilité et la corruption des nobles qui vendaient la

république; ils étaient surtout aigris par les manières insultantes

qu'on avait l'imprudence d'employer à leur égard; ils sentaient leur

force et ils se disposaient hautement à en user.

Suivant les positions et les menées, une partie de ces artisans étaient

en général liés avec les marchands quand il fallait s'opposer aux nobles.

Souvent, au contraire, la partie la plus inférieure se laissait exciter

contre l'arrogance des plébéiens leurs égaux. C'était alors la démagogie

aux ordres de la noblesse.

On dit que ces éléments de discorde furent mis en jeu par une main

puissante.

Quand le cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens, le fameux de la Rovere,

devint Jules II, après la mort d'Alexandre VI, les habitants de Savone,

parmi lesquels il avait pris naissance, s'adressèrent à lui pour être

affranchis de la tyrannie génoise; car Gênes, obéissant au roi de

France, traitait les villes du territoire en sujettes. Jules assura ses

compatriotes que les Génois auraient bientôt trop d'affaires pour

tyranniser leurs voisins. On voit cette menace s'effectuer sans retard:

c'était au moment où la richesse et la prospérité semblaient aveugler

tout le monde. Il en était, disent les contemporains, comme d'un coursier

tenu trop longtemps en repos et trop bien nourri qu'on ne peut plus

accoutumer au frein. Il se manifestait des signes d'impatience; et, ce

qui annonçait une grande révolution, des combinaisons nouvelles avaient

entièrement dissous ce qu'il restait des distinctions de guelfes et de

gibelins; on voyait les anciens affiliés de ces factions, mêlés ensemble,

se séparer en divisions opposées toutes nouvelles.

Le temps de l'élection des magistrats était arrivé (1506). Le gouverneur

était absent; on dédaigna de demander à son lieutenant la permission de

procéder, première nouveauté sans exemple; mais à peine on a fait les

renouvellements ordinaires dans le sénat mi-parti de nobles et de

populaires, les nouveaux sénateurs plébéiens demandent qu'à l'avenir le

partage en nombre égal soit corrigé. Il y a, disaient-ils, trois ordres

distincts, et ils ont droit chacun au tiers des suffrages. Il y a la

noblesse, les marchands, les artisans d'état honorable. Les nobles

s'opposaient à l'innovation. Ils sont eux-mêmes, disaient-ils, marchands,

banquiers, armateurs, comme les populaires, et l'industrie commune à tous

ne peut servir de prétexte aux plébéiens pour se créer un double vote.

Cette vive contestation ne resta pas renfermée dans les murs du palais;

elle s'agita partout au dehors et sur les places publiques. Les jeunes

nobles eurent de fréquentes rixes avec les populaires; elles dégénérèrent

en combats où l'on tira l'épée, et toute altercation se tournant en

dissension politique et publique, la multitude vient en armes redemander

pour sa garantie les deux tiers des voix et des charges. Elle crie Vivent

le roi et le peuple! Un noble Doria est massacré parce que le peuple a

été insulté en passant devant chez lui. Jean-Louis Fieschi arme ses

partisans, et vient prendre position au centre de la ville pour s'opposer

aux populaires. Le lieutenant du gouverneur, sans armes, se présente

entre les deux partis; il suspend l'attaque; mais, intimidé et cédant,

malgré Fieschi et les nobles, à des voeux si opiniâtrement appuyés, il

consent que le conseil soit convoqué pour délibérer sur la répartition

des emplois; c'était donner gain de cause au peuple. Peu de nobles

osèrent se rendre à l'assemblée. Elle ratifia la proposition démocratique

en reconnaissant trois classes distinctes dans la république; elle leur

adjugea à chacune le tiers des charges. Douze pacificateurs furent nommés:

leur premier soin fut de députer au roi pour lui faire agréer la

délibération prise, en excusant le tumulte qui l'avait provoquée. Le roi

parut s'en contenter, mais de nouveaux désordres avaient éclaté dans

l'intervalle. Ce n'était plus pour renforcer la haute bourgeoisie et les

marchands que les artisans avaient travaillé. Le bas peuple ainsi

autorisé et toujours armé voulait commander seul: il pilla plusieurs

maisons. Les populaires considérables furent réduits à se renfermer chez

eux, honteux et embarrassés de trouver des maîtres là où ils

n'attendaient que de dociles auxiliaires. La noblesse, menacée et ne se

voyant plus en force, émigra de tous côtés. Jean-Louis Fieschi donna le

signal en se retirant à Montobbio: là, on vint le joindre en foule. On

choisit des syndics, on régla des contributions pour la défense commune.

Le peuple à son tour nomma des surveillants pour épier les mouvements des

nobles et pour intercepter leur correspondance avec la ville. Cependant,

sur le bruit de ces mouvements désordonnés, le roi envoie Ravenstein pour

reprendre le gouvernement que son lieutenant avait laissé flotter. Les

deux partis députent au-devant de lui. Fieschi et les commissaires de la

noblesse l'atteignent à Asti et n'ont pas de peine à l'irriter contre les

prétentions des plébéiens et contre les désordres de la populace;

néanmoins ils s'abstiennent de rentrer à sa suite. Ravenstein approche;

les magistrats vont à sa rencontre lui porter les respects des citoyens

et conduire une garde d'honneur de jeunes populaires. Il remet à les

entendre dans la ville et les chasse en quelque sorte devant lui. Cette

sévérité alarme: l'effroi est grand quand, à son entrée, il fait dresser

des potences sur les places publiques et se renferme au palais. Il y

avait à procéder à des élections; on lui demande avec l'ordre de les

faire s'il faut suivre le nouveau règlement: en n'obtient aucune réponse;

le peuple toujours soupçonneux dit que le gouverneur veut faire

marchander son suffrage. Tout à coup Fieschi quitte sa retraite et

revient dans son palais de Via Lata. Les nobles l'y suivent; on y amasse

des armes, on soudoie des mercenaires. Le peuple demande au gouverneur de

garantir la vie des citoyens et la sécurité de la ville; il redemande

les élections retardées. La permission d'élire est enfin donnée. On

procède suivant le dernier règlement, et le sénat est à peine formé sur

ce nouveau modèle qu'il enjoint à Fieschi de sortir de la ville. Sur son

refus, le peuple prend sur lui l'exécution du décret; il s'assemble

armé. Cette fois les artisans seuls sont maîtres de la délibération. Les

riches, les négociants, sans crédit et accusés de lâcheté, d'indifférence

pour les intérêts communs, sont obligés d'abandonner la place. Les

acclamations populaires nomment huit tribuns chargés de contrôler les

actes du gouvernement, de protéger les droits du peuple et de faire

exécuter ses voeux. Le plus distingué de ces tribuns était Paul de Novi,

teinturier, homme de courage et qui ne manquait pas de talent. Nous

savons, au reste, qu'il était propriétaire, il possédait une maison. Le

tribunat fut conduit en triomphe et installé au palais. Une populace à

demi-nue se dévoua à lui servir de garde et d'instrument. Avec ce

secours, les tribuns imprimaient la terreur; ils bravaient le

gouverneur, le sénat et la magistrature; ils rendaient la justice à leur

gré. Ce qu'ils voulaient ils le faisaient exiger par la multitude. Ils

envoyèrent deux mille cinq cents hommes pour écarter Fieschi, qui ne

s'était éloigné que de quelques milles; une foule animée à faire

triompher la démagogie et le pillage, resta maîtresse de presque toute la

rivière.

Cependant, dans la ville, ces soutiens du pouvoir populaire faisaient la

loi à leurs propres magistrats. Les brigands, les bannis accoururent, et

la confiance du peuple fut pour les plus audacieux. La lutte redoutable

des pauvres contre les riches s'établit sans plus de distinction d'ordre

ou de parti. On appela de Pise un capitaine assez renommé, appelé

Tarlatino, dans l'espérance qu'il mettrait quelque discipline au milieu

de cette multitude armée, qu'il aiderait à réprimer l'insubordination et

le désordre: il n'y put réussir.

Histoire de la République de Gênes · 第 13 / 32 题