(1411) Alors la république, attaquée sur mer par un ennemi puissant, put

déployer contre lui quelque énergie. Les Catalans, plus corsaires que

marchands, s'étaient rendus redoutables aux autres navigateurs. Le roi

d'Aragon, leur seigneur, possédait la Sicile, la Sardaigne, la Corse

presque tout entière, qui leur assuraient partout des forces et des

points d'appui. Une jalousie réciproque les avait mis souvent aux mains

avec les Génois. Une de leurs flottes alla insulter l'île de Chio et

tirer ses bombardes contre le rivage. La colonie se souleva d'indignation

pour repousser cet outrage et pour en tirer vengeance. Les armateurs de

Gênes dont les vaisseaux se trouvaient dans le port fournirent leurs

navires; les propriétaires de l'île contribuèrent de leur bourse pour

les équiper et les approvisionner. Deux consuls envoyés par la république

à Caffa, étaient en relâche à Chio; ils acceptèrent la conduite de

l'expédition, avec la condition bizarre de commander alternativement

quinze jours chacun. Ils cherchèrent l'ennemi et le joignirent dans le

port d'Alexandrie; on jeta l'ancre bord à bord et l'on commença à se

combattre dans cette situation. Les bombardes de ces flottes ne devaient

avoir encore rien de semblable avec notre redoutable artillerie, car dans

cette position si rapprochée on voit ces rivaux prolonger plusieurs jours

une guerre de chicane qui n'avait rien de décisif. On se battait jusqu'à

l'heure des repas, alors on s'écartait pour se reposer. Les chaloupes

s'épiaient et se poursuivaient. Les Catalans lançaient des bâtiments

enflammés contre la flotte ennemie; les Génois les détournaient et

renvoyaient ces incendies aux Catalans. Les Alexandrins se lassèrent de

voir leur port servir de théâtre aux violences de ces étrangers

chrétiens. Ils prirent parti contre les Génois. Ceux-ci, manquant de

vivres, furent obligés de regagner Chio.

La république par cette expédition se retrouva en guerre active avec le

roi d'Aragon et les Catalans; guerre d'autant plus fâcheuse que l'ennemi,

courant sur les navires du commerce, prit une assez grande quantité de

cargaisons de grains que Gênes attendait au milieu d'une grande disette

et d'un hiver rigoureux. Antoine Doria fut envoyé pour réprimer les

entreprises de ces adversaires. Il releva la réputation maritime de sa

patrie. Il courut de l'Adriatique en Espagne, prit ou détruisit tout ce

qu'il trouva de bâtiments, soit en mer, soit dans les ports, où il ne

craignit jamais de pénétrer. Il fit des excursions sur les bords ennemis,

brûla des redoutes et en emporta des trophées. Il montra ses galères à la

vue de Barcelone, et les forces ennemies se renfermèrent dans leurs ports

(1412). Cependant le trône d'Aragon devint vacant. Ferdinand Ier, prince

de la maison de Castille, y fut appelé; il avait été favorable aux

Génois avant son avènement. Ils se hâtèrent de lui envoyer des

ambassadeurs, de lui proposer la paix et de réclamer son amitié. Une

trêve de cinq ans fut immédiatement conclue.

Une trêve fut aussi accordée avec Louis, ce roi titulaire dépouillé du

royaume de Naples, mais qui, établi en Provence, pouvait encore être d'un

fâcheux voisinage.

Facino Cane, qui avait gardé pour lui Novi et acquis Gavi, mourut à cette

époque; mais la mort de cet ancien allié du marquis de Montferrat ne

promettait pas pour cela un meilleur voisin aux Génois. Sa veuve épousa

Jean-Marie Visconti, devenu, de seigneur de Pavie, duc de Milan par la

mort imprévue de son frère, changements qui présageaient des combinaisons

nouvelles aux États limitrophes.

Il restait aux Génois leur guerre avec les Florentins. Livourne, que

ceux-ci voulaient ravir à la république, en était le véritable objet. Les

garnisons françaises restées dans quelques places de la frontière les

avaient vendues à Florence. Des efforts devinrent nécessaires pour mettre

en sûreté le territoire génois. On reprit quelques bourgs, d'autres

retournèrent d'eux-mêmes à l'obéissance. On recouvra la Spezia; mais il

fallait reprendre Porto-Venere: c'était le boulevard oriental de Gênes.

Les expéditions de terre et de mer se succédèrent à grands frais

inutilement. Pendant le reste de la durée du gouvernement du marquis on

ne put rentrer dans la place. Plus de 200,000 livres furent sacrifiées;

le trésor public s'y épuisa sans succès.

Cette disgrâce, ces dépenses, ces divers contretemps aliénaient le public

d'un maître étranger qui ne procurait au pays ni plus de sécurité ni plus

d'économie que le gouvernement dont il avait pris la place. La disette

avait ressemblé à une famine. Les lieux ordinaires où le peuple trouvait

du pain à acheter s'étaient fermés. Un seul bureau de distribution

restait ouvert. On y dispensait de faibles rations et non pas à toute

heure. Le grain était monté à un prix jusque-là inouï, et ce prix aurait

été bien plus élevé si on ne l'avait défendu, dit un historien du temps.

Il ajoute que le commerce y pourvut enfin en allant chercher des blés au

dehors; mais il a oublié de nous apprendre comment une limite imposée aux

prix marchands ne fit pas obstacle aux approvisionnements commerciaux.

Dans l'intérieur du gouvernement, des mécontentements et des plaintes se

faisaient entendre.

(1413) C'était un symptôme d'inquiétude et un présage de révolution. Le

marquis ne pouvait s'absenter de Gênes sans qu'il y éclatât quelque

mouvement. Pendant un de ses voyages dans ses terres du Montferrat, une

querelle s'éleva à Savone entre les Doria et les Spinola; le conseil de

Gênes y expédie promptement deux cents hommes pour rétablir la paix, et

c'est à George Adorno qu'il en confie le commandement. Un grand nombre

d'amis et de volontaires accompagnent ce chef populaire, frère de

l'ancien doge Antoniotto. Aidé de la faveur publique à Savone, il arrête

les voies de fait et contient les partis. Mais le marquis inquiet et

jaloux accourt de son côté. Les habitants de Savone répugnent à

l'admettre dans la ville. Adorno cherche à le détourner d'y entrer;

Montferrat n'en est que plus pressé de surmonter les obstacles, et, à

peine entré, il s'assure de la personne d'Adorno.

Pendant ce temps, muni d'un sauf-conduit, mais ayant eu soin d'attendre

l'absence du marquis pour en user, Thomas Fregose, beau-frère d'Adorno,

était venu à Gênes. Le peuple l'avait reçu avec faveur: appelé au

palais, il refusa de comparaître. Deux cents soldais sont envoyés pour le

prendre, le tocsin appelle les Génois à sa défense. On s'assemble en

armes. Le palais, abandonné par le lieutenant du marquis, est

immédiatement pillé par la populace. Le gouvernement ainsi déserté, un

conseil de trois cents citoyens est convoqué; on y délibère qu'un doge

populaire sera nommé; les nobles auront la moitié des autres emplois. La

chance de cette nomination semblait pour Fregose, mais avant que

l'élection soit consommée, George Adorno entre dans la ville à la tête de

ses amis. Il avait recouvré sa liberté à Savone. Adorno était riche,

puissant, agréable au peuple. On le conduit immédiatement au palais. Plus

de quatorze cents citoyens attroupés sur ses pas lui servaient de cortège

en le demandant pour doge. Il est bientôt élu et installé. Le marquis de

Montferrat était resté dans la ville de Savone, mais la forteresse lui

avait été fermée. Jacques de Passano qui y commandait refusa à la fois de

la lui rendre et de reconnaître un envoyé du doge qui ne se présentait

qu'au nom d'Adorno. Il déclara que la place qui lui était confiée ne

serait rendue qu'à la république. Le marquis l'assiégea inutilement. Les

murailles furent à moitié détruites sous les coups de huit bombardes.

Mais l'intrépide commandant resta inébranlable. Le siège fut levé.

Bientôt Montferrat consentit à faire la paix avec le doge. Il reçut

24,000 ducats; à ce prix il renonça à la seigneurie de Gênes et rendit

ce qu'il tenait encore du territoire de la république. Le défenseur de

Savone vint recevoir de solennelles récompenses de sa fidélité et de sa

fermeté.

Les conditions sous lesquelles les doges recevaient le pouvoir, ou que

parfois ils affectaient de s'imposer à eux-mêmes, ont une médiocre

importance si l'on considère la durée éphémère de ces dignités prétendues

perpétuelles. Cependant il n'est pas sans intérêt de s'arrêter un moment

sur une sorte de charte dressée à l'occasion de l'installation de George

Adorno. Un document authentique qui nous en est resté1 est curieux par sa

forme et au fond; si les pactes qui y sont énoncés ne furent pas gardés

longtemps, ils représentent les règles tantôt écrites tantôt

traditionnelles et sous-entendues que l'opinion publique regardait comme

les bases du gouvernement.

Cet acte est d'abord le procès-verbal d'un parlement public tenu sur la

place du Dôme. Le chancelier y expose que les étrangers ayant été

expulsés, et le peuple guidé par l'inspiration de Dieu ayant élevé George

Adorno à la dignité de doge, ce digne chef de l'État préfère à une

puissance arbitraire, ou à un pouvoir qui ne serait limité que par des

usages incertains, un gouvernement réglé par des lois écrites, populaires

et sanctionnées par l'autorité d'un parlement solennel. On propose donc

de confier à douze réformateurs, six pour l'ordre de la noblesse, trois

pour l'ordre des marchands, et trois pour les artisans, le soin de revoir

les lois et le droit d'en promulguer de nouvelles, sauf la conservation

du gouvernement populaire et la dignité du doge. Ces lois deviendront

obligatoires comme si le parlement lui-même les avait votées. Le

chancelier invitait ceux à qui plaisait la proposition à crier placet, en

levant les mains. Les opposants n'avaient qu'à ne pas répondre.

L'assentiment fut presque général, et l'assemblée se sépara avec des

transports de joie.

Les lois des réformateurs furent bientôt publiées; elles forment cent

cinquante-quatre articles, dont le dernier abroge toutes lois

antérieures.

L'État est déclaré gibelin et populaire: mais les guelfes sont admis à

se faire gibelins; les nobles sont admissibles à toutes les places,

exceptée celle de doge. Le gouvernement se compose du doge, du podestat,

de douze anciens, du petit conseil de quarante membres, du grand conseil

de trois cent vingt, des suprêmes (syndicateurs), des officiers de la

monnaie, c'est-à-dire des finances.

Le doge est à vie; il régit la république, il préside les conseils avec

double suffrage. Il lui est défendu de créer de nouvelles charges,

d'altérer les juridictions, de recommander aucun procès ou d'en

connaître. Son traitement est de 8,000 génuines, tant pour son entretien

que pour celui de sa cour, composée de deux lieutenants et de deux

vicaires2.

Des formes solennelles et compliquées sont établies pour l'élection des

doges; et toute nomination où elles n'auraient pas été suivies est

déclarée d'avance illégitime et nulle. Sur cet article, un historien, qui

bientôt après vit violer cette règle de mille manières, ajoute cette

réflexion maligne, qu'en recourant à cette loi, on peut reconnaître qui

sont les vrais doges et qui les usurpateurs.

Le podestat devait être étranger, docteur en loi, de maison princière ou

du moins de famille patricienne; il se donnait trois vicaires approuvés

par le doge et le conseil des anciens. Deux l'assistaient dans les

jugements civils, le troisième dans les causes criminelles. Mais le

podestat prononce seul sur les délits commis dans la ville de Gênes ou à

cinquante milles à la ronde. Il est défendu de manger ou de contracter

familiarité avec le podestat ou ses vicaires.

Le conseil des anciens est inséparable du doge, qui doit le consulter en

toutes choses, excepté pour ordonner l'arrestation des conspirateurs, des

séditieux ou des bannis réfractaires. Le petit conseil intervient dans la

délibération des affaires graves. On ne peut sans son concours accorder

des immunités, nommer des amiraux, démolir des forteresses. Le grand

conseil délibère sur la guerre, sur la paix, et fait les traités.

S'il y a lieu d'établir quelque loi nouvelle ou quelque amendement à

celles qui existent, le doge et le conseil des anciens, à qui appartient

ici l'initiative, en font lire la proposition au petit conseil. Si elle y

est approuvée, le doge et les anciens avec les officiers de la monnaie

nomment une baillie spéciale, qui a l'autorité de rédiger la loi dans le

sens et dans les limites de la proposition approuvée. Ainsi le parlement,

l'assemblée générale, se trouve implicitement supprimé et remplacé par un

conseil.

On voit que cette législation formait une véritable charte3; comme à

tant d'autres, il n'y manquait que la durée.

LIVRE SEPTIÈME.

LES ADORNO ET LES FREGOSE. - SEIGNEURIE DU ROI DE FRANCE ET DES DUCS DE

MILAN PLUSIEURS FOIS RENOUVELÉE. - PAUL FREGOSE ARCHEVÊQUE ET DOGE A

PLUSIEURS REPRISES. - L'AUTORITÉ RESTÉE A LOUIS LE MORE, DUC DE MILAN;

AUGUSTIN ADORNO GOUVERNEUR DUCAL. - PRISE DE CONSTANTINOPLE. - PERTE DE

PÉRA ET DE CAFFA.

1413 - 1488.

CHAPITRE PREMIER.

Le doge George Adorno perd sa place. - Thomas Fregose doge.

Le gouvernement d'Adorno parut s'affermir. Dans un congrès tenu à Pise,

la paix fut enfin conclue avec les Florentins. Porto Vénère fut rendu aux

Génois; Sarzana resta en leur possession. Le bourg de Gavi secoua le joug

du fils de Facino Cane. On racheta de lui la forteresse au prix de 10,000

ducats. Un annaliste nous apprend qu'il y eut dans cette négociation un

intermédiaire qui reçut 350 ducats pour son droit de courtage.

Le doge s'appliqua à se tenir hors de toute complication d'intérêts

politiques avec les étrangers. Le pape Jean XXIII, chassé de Rome par le

roi de Naples, Ladislas, demanda refuge aux Génois; on en délibéra, et

l'hospitalité lui fut refusée, de crainte de se brouiller avec le

Napolitain.

Vers ce temps, l'empereur Sigismond était venu en Lombardie. Ennemi des

Visconti, il n'amenait aucune force contre eux. Errant de ville en ville

autour de Milan, et recevant de vains hommages sans secours utiles, il

témoigna l'envie de se montrer à Gênes, le gouvernement ne fut pas

disposé à le recevoir mieux que le pape. Néanmoins on lui adressa à

plusieurs reprises de solennelles ambassades qu'il caressa soigneusement.

Un des premiers envoyés, François Giustiniani, fut fait de sa main

chevalier et créé comte palatin. L'écusson de sa famille fut orné de

l'aigle impériale qu'elle a toujours conservée. C'étaient des comtes

impériaux populaires à Gênes.

Il est remarquable qu'en députant à l'empereur, Gênes demanda et obtint

de lui un rescrit qui déliait la république des engagements contractés

avec le roi de France; c'était comme la réponse à la citation intimée au

nom du roi Charles; mais avoir recours à ce remède contre un seigneur

qu'on désavoue, n'était-ce pas, pour des républicains indépendants,

l'acte d'une double servilité?

Le dedans s'organisa paisiblement, et les dernières lois semblaient

assurer la tranquillité publique. Les guelfes cependant se plaignaient

d'être maltraités. La clause qui les excluait du gouvernement comme

guelfes, mais qui leur permettait de se déclarer gibelins pour être

éligibles, ne paraît pas avoir été exécutée à la rigueur; on les

admettait sans exiger l'abjuration de leur parti; mais dès lors ils se

croyaient en droit de réclamer l'effet des anciennes transactions qui

réglaient le partage des charges par moitié. On en vint à faire des

recensements; et il fut reconnu qu'il n'y avait sur la population entière

qu'un quart de guelfes, et, qu'en proportion de leur nombre, ils ne

pouvaient réclamer plus de charges qu'ils n'en avaient obtenu. Après la

dernière révolution, on avait cru devoir demander à ceux qui, sous

l'influence du gouvernement du marquis de Montferrat, s'étaient faits

gibelins, s'ils voulaient retourner à leur ancienne couleur ou ratifier

leur changement. Ces nouveaux gibelins persistèrent pour la plupart.

Un historien patriote remarque ici que Gênes en paix ordonnant avec calme

sa législation, était alors plus heureuse que les autres villes d'Italie.

Seule entre toutes, peut-être, elle n'avait alors ni bannis ni émigrés.

Mais l'ambition des hommes puissants ne pouvait laisser la république

sans troubles ni le gouvernement d'un d'entre eux sans compétiteur

(1414). Il s'en éleva plusieurs tour à tour, et la dernière (1415) de ces

entreprises produisit dans la ville trois mois de désordres et de

combats. C'était un des Montaldo qui venait réclamer le pouvoir comme le

juste héritage de son frère et de leur père. Le doge fut réduit à

souffrir que ses droits et les prétentions de son adversaire fussent

soumis à des arbitres, et par le jugement de ceux-ci les deux parties

contendantes furent également évincées1. Montaldo fut éconduit, mais on

força le doge Adorno à se démettre. Un parlement fut assemblé: huit

cents citoyens y concoururent. On procéda à l'élection d'un nouveau doge.

Le choix tomba sur Bernabo Guano, l'un des auteurs de la pacification,

homme estimé de tous les partis, mais peu en état de les tenir en frein.

Cependant la confiance parut renaître un moment; et, dès ce temps comme

aujourd'hui, le prix vénal des actions de la dette publique étant estimé

un symptôme important de la sécurité, on remarqua que leur valeur, tombée

à cinquante livres pour les cent livres nominales dans les derniers

troubles, se releva rapidement à quatre-vingt-dix. De toute part on

rebâtit les maisons incendiées: en effaçant les traces de la discorde,

la cité s'embellissait d'édifices modernes. Mais le dernier mot n'avait

pas été dit à l'élection de Guano; bientôt éclatèrent de nouveaux

troubles. Le doge, attaqué, et ne se voyant défendu par personne, renonça

à sa dignité. L'élection de son successeur mit au jour enfin la source de

tant d'agitations. Quand George Adorno avait été élevé sur le siège

ducal, il avait auprès de lui un ami, un allié, mais un rival caché qui

épiait l'occasion de lui ravir sa place. C'était Thomas Fregose, qui dès

lors eût été doge lui-même, si l'arrivée d'Adorno à point nommé n'avait

réveillé en faveur de celui-ci l'enthousiasme populaire. Fregose ne put

lui disputer la préférence; il parut acquiescer; mais il attendit. Il

se montra défenseur d'Adorno contre Montaldo, mais il attendit encore.

L'événement le trompa quand Guano fut nommé, ou peut-être lui convint-il,

au lieu de prendre immédiatement la place d'Adorno, d'y laisser passer un

homme incapable de la garder. Quoi qu'il en soit, aussitôt que Guano fut

sorti du palais (1416), le peuple cria vive Fregose; il porta l'ambitieux

en triomphe en le demandant pour doge. D'abord installé aux acclamations

publiques, le lendemain son élection fut proclamée dans un conseil de

trois cents citoyens. C'était déroger à la loi nouvelle qui avait réglé

d'autres formes et déclaré nulle toute élection où l'on s'en serait

écarté; mais le conseil décida qu'en des circonstances urgentes se

départir de l'ordre c'est l'ordre même.

Thomas était le second fils de l'illustre Pierre Fregose, le conquérant

de Famagouste. Si celui-ci n'avait pu faire régner longtemps son

incapable neveu, il avait laissé en mourant sept enfants disposés à

revendiquer l'héritage de leur oncle, le premier doge du nom.

L'aîné, Roland, était mort en tentant un coup de main dans cette vue.

Introduit dans la ville, pendant la seigneurie du marquis de Montferrat,

il avait appelé les partisans de la famille pour le soutenir. Ils

accoururent trop tard; il fut forcé de transiger et de faire retraite à

l'instant; embarqué, la tempête le fît échouer à Savone; il y fut

massacré.

Thomas, qui avait été compagnon de son entreprise et qui avait payé de sa

personne, s'appuyait maintenant à son tour sur les frères qui lui

restaient. Ils lui servirent de lieutenants et d'amiraux. Spinetta, l'un

d'eux, chargé de veiller sur la rivière occidentale, fut élu gouverneur à

vie par les habitants de Savone toujours disposés à regarder leur ville

comme une république alliée des Génois plutôt que comme sujette. On

ignore si le doge désira cet établissement, ou fut contraint de le subir;

s'il chercha un point d'appui pour sa famille, ou si Spinetta n'exigea

pas une sorte d'indépendance.

Abraham était destiné à gouverner la Corse, à y rétablir le pouvoir des

Génois à peine reconnu, et contre lequel s'était révolté Vincentello

d'Istria qui s'était fait comte, sous la protection des Aragonais. Il

occupait Ginarca. Abraham Fregose vint assiéger la ville; mais il fut

battu. Un historien de Corse dit qu'Abraham, ayant voulu prendre à son

profit un pouvoir que sa république lui avait confié, paya cette

entreprise de sa tête. Les annales génoises ne disent rien de pareil.

Baptiste Fregose était le personnage le plus marquant parmi les frères

cadets du doge. Il servit son frère avec dévouement en toute occasion.

Mais après de longues années de fidélité, un jour Thomas étant au milieu

d'une solennité religieuse, on vint lui annoncer que son palais était

envahi et qu'au moment même un usurpateur se faisait proclamer doge:

c'était Baptiste. Cette folle et inexplicable tentative coûta peu de

peine à réprimer. Baptiste se rendit; Thomas pardonna, et le premier

continua à servir son frère comme par le passé, conservé dans ses emplois

avec la même confiance.

Dans l'intérieur la sagesse du doge avait ranimé l'esprit public et

l'émulation. Il comprît et embrassa les vrais intérêts de son pays. Par

des mesures bien prises il paya 60,000 ducats de dettes et libéra

l'important revenu de la gabelle du sel. L'État entreprit les plus utiles

travaux. Des jardins et des terrains vagues qui bordaient la mer à

l'extrémité occidentale de la ville devinrent une vaste darse pour servir

de port aux galères2.

Chez lui, le doge vivait avec somptuosité, et, à son imitation, dans les

moments de tranquillité, le luxe des citoyens répondait à la magnificence

du chef de la république.

Le commerce maritime, qui fournissait ou augmentait ces trésors, avait

repris tout son lustre. Les vaisseaux des Génois couvraient la

Méditerranée et l'Océan. Si, au milieu des puissances en guerre, les

richesses dont ils étaient chargés les faisaient attaquer, ils savaient

se défendre avec une habileté qui leur était propre. Les Anglais

traitaient alors le pavillon de la république en ennemi; elle avait

fourni des combattants aux Français. Car si la cour de Charles VI avait

considéré d'abord les Génois comme des sujets révoltés, dans les malheurs

de cette fatale époque elle avait plus affaire de secours que de vaines

prétentions de souveraineté. On fit promptement une trêve de dix ans, et

le roi prit à son service six compagnies d'arbalétriers, huit grands

vaisseaux et huit galères. Dans cette expédition, les Génois, déployant

une bravoure inutile, participèrent à la calamité qui en ce temps pesait

sur la France. Les Anglais avaient pris Bailleur, il fallait à tout prix

leur enlever cette conquête. Deux flottes puissantes se trouvèrent en

présence. L'anglaise était la plus nombreuse. Les vaisseaux génois, qui

attaquèrent avec vivacité, ne furent pas suivis par les autres

auxiliaires que la France avait réunis de toutes parts. Le commandant

Janus Grimaldi fut tué; ces braves se virent enveloppés sans espoir de

secours: trois vaisseaux furent pris; le reste eut encore le courage et

le bonheur de se faire jour.

Gênes resta quatre ans en état de guerre avec les Anglais, guerre peu

active faute de point de contact. Cependant, à la paix, la république eut

à payer 6,000 livres sterling aux citoyens de Londres dont ses vaisseaux

avaient capturé les laines et les autres marchandises, et à qui leur roi

avait accordé des lettres de représailles. Le doge, pour conclure ce

traité, avait envoyé à la cour d'Angleterre deux nobles ambassadeurs,

Raphaël Spinola et Etienne Lomellini.

Cependant, au milieu d'une période de prospérité publique, ce n'était pas

sans inquiétude que le gouvernement le mieux organisé pouvait se conduire

dans un pays si accoutumé au changement, entouré de voisins jaloux, et

toujours peuplé de mécontents. Le duc de Milan mit en jeu une intrigue

secrète pour essayer de renverser le doge (1417). Visconti s'était

entouré de Génois fugitifs; Thomas Malaspina, le plus mauvais voisin que

cette illustre famille eût donné à Gênes, moitié seigneur féodal, moitié

brigand, recommençait à troubler le pays. Une coalition menaçante se

forma. Visconti, Montferrat, Caretto se déclarèrent protecteurs d'une

opposition armée contre le doge, composée d'Isnard de Guarco, des frères

Montaldo et de leurs partisans, mais surtout de la famille Adorno. Un

Fregose, porté au siège ducal par le concours des Adorno, avait été une

étrange circonstance; elle confondait ensemble les deux grandes

fractions de la bourgeoisie. Une alliance de famille l'avait amenée. Il

est difficile de concevoir comment ces rivaux avaient pu contracter cette

parenté ou comment ce lien avait suffi pour imposer silence aux ambitions

qui opposaient ces deux races. Ce rapprochement assura le succès des

Fregose; mais une telle concorde ne pouvait être que de courte durée, car

à peine Fregose fut doge, les Adorno furent bientôt ses ennemis. Thérame,

qui l'avait le plus secondé, le plus ambitieux, sans doute, de cette

génération, se sépara de lui et quitta Gênes; Visconti ne tarda pas à

l'attirer près de lui, et quand, sous les auspices des coalisés, tous ces

émigrés marchèrent en armes, c'est Thérame qu'ils reconnurent pour chef;

ils l'élurent et le proclamèrent leur doge. Sans attendre les troupes de

leurs protecteurs ils s'approchèrent de Gênes (1418). Les habitants des

vallées suivirent le mouvement, et la ville se vit près d'être assiégée.

Alors la méfiance y régna. Le doge, jusque-là modéré et retenu, adopte

les mesures de la terreur. Les proclamations se succèdent, les armes sont

interdites à la masse des citoyens. L'autorité désigne expressément ceux

à qui seuls elle permet et enjoint de les prendre. Nul de ceux qui ne

sont pas commandés ne peut sortir de sa maison après l'heure du couvre-

feu. On se bat hors des murs et dans les environs. Enfin, quand les

ennemis se retirent, tout ce qui est au delà des monts est perdu pour la

république. Visconti prend pour lui Gavi, Voltaggio et Bolzaneto (1419);

à ce prix Fregose a obtenu qu'il abandonne la cause des insurgés3. Jean-

Jacques, marquis de Montferrat, qui venait de succéder à Théodore son

père, se fait donner plusieurs châteaux; le marquis de Caretto retient

celui de la Pietra. Les émigrés souscrivent à ces partages; enfin

Capriata et Tajolo sont adjugés à Thérame Adorno: il se dit le doge, et

il dépouille sa patrie!

La rivière orientale présentait aussi l'aspect de la rébellion et de

l'anarchie. Le doge qui, épuisant toutes ses ressources, avait mis en

gage ses propres effets pour soutenir les guerres, implorait en vain les

secours des Florentins contre ses ennemis. Les Florentins avaient un but

que l'occasion favorisait, et ils se gardaient bien de se compromettre

pour tirer leurs voisins d'embarras; après de longues intrigues, ils

obtinrent la possession qu'ils briguaient. Gênes leur vendit Livourne

pour 120,000 ducats d'or4.

(1420) Quand le gouvernement put respirer, cet argent servit à s'opposer

aux progrès menaçants des Aragonais. Alphonse V, prince ambitieux,

brillant de talents et de valeur, était peu content des limites que les

lois d'Aragon mettaient à la puissance royale, et il cherchait au dehors

des combats, de la gloire et des conquêtes. A la Sardaigne qui était

entre ses mains il voulait joindre la Corse. L'occupation de cette île

était le premier exploit qu'il résolut d'entreprendre. Il surprit Calvi,

il assiégea Bonifacio; et de l'île entière c'était tout ce qui rendait

obéissance à la république de Gênes; car quelques seigneuries tenues par

des Mari et des Gentile ne reconnaissaient sa suzeraineté que de nom.

C'est pendant ce siège de Bonifacio qu'Alphonse reçut un message de la

reine de Naples Jeanne II. Elle lui offrait de l'adopter pour fils s'il

voulait prendre en main sa défense et sa vengeance contre deux princes

français, Bourbon, comte de la Marche, dont elle avait fait imprudemment

son mari, et Louis d'Anjou, qui réclamait contre elle les anciens droits

que la maison d'Anjou tenait de Jeanne Ire. En ce même temps Louis avait

rassemblé une flotte à Gênes, et Baptiste Fregose, le frère du doge, la

commandait avec le titre de grand amiral. Alphonse, flatté de l'espoir

d'hériter du royaume de Naples, ou même de s'en rendre maître après son

adoption, accepta les propositions de la reine et n'en fut que plus

pressé d'achever la conquête de Bonifacio qu'il lui coûtait d'abandonner.

Il avait tellement poussé les assauts que la place était entrée en

capitulation. Elle devait se rendre à un jour fixé si elle n'était

ravitaillée dans l'intervalle; vingt otages avaient été livrés à

l'Aragonais. Sur cette nouvelle Jean Fregose, l'un des plus jeunes frères

du doge, commandant à vingt et un ans d'une expédition difficile, fit

voile sans différer un moment. Bonifacio était une colonie acquise à la

république depuis trois cent seize ans, le doge ne voulait pas la laisser

perdre. On ne s'arrêta pas devant une dépense de 30,000 livres pour armer

sept vaisseaux. Ils portaient quinze cents hommes. Alphonse opposait à ce

secours dix mille hommes. Sa flotte était ancrée dans le port même; et ce

port, long canal tortueux, avait été fermé par une forte estacade. Une

tempête semblait encore écarter les Génois. Ils traversèrent tous les

obstacles. Trois de leurs vaisseaux attaquant franchement l'estacade

suffirent pour la rompre. La flotte entra dans le port et vint se ranger

devant celle de l'ennemi. On combattit à l'ancre avec un extrême

acharnement. L'audace et l'adresse des Génois suppléèrent au nombre.

Leurs plongeurs coupèrent à l'improviste le câble du vaisseau d'Alphonse.

Il dériva, et cet effet d'une cause inconnue fut pris par les siens pour

un signal de retraite. Les Génois profitent de la confusion, ils abordent

la place, débarquent leurs vivres et leurs secours; Bonifacio est en

sûreté. Cependant les Aragonais, après avoir perdu leur position au fond

du port, étaient maîtres de la sortie, un brûlot artistement dirigé

ouvrit leurs rangs; la flotte génoise ressortit et retourna vers Gênes

en triomphe. Alphonse perdit l'espoir de soumettre la ville; pressé de

porter son ambition à Naples, il leva le siège et partit. Quelques mois

après, les Génois reprirent Calvi.

(1421) Alphonse, établi pour un temps en Italie, en guerre avec les

Génois et humilié par eux à Bonifacio, donnait un ennemi de plus et des

embarras nouveaux à Fregose. Tout se réunissait pour conspirer contre le

maintien de son gouvernement. Mais le plus puissant mobile de toutes les

intrigues, c'était toujours l'ambition du duc de Milan. Visconti se

préparait enfin à porter des coups décisifs. Un héraut vint défier

solennellement le doge et lui déclarer la guerre. Le territoire fut

immédiatement envahi. Guido Torelli se montra dans les vallées de Gênes à

la tête d'une armée qui accompagnait Thérame Adorno, ce beau-frère devenu

l'ennemi et le compétiteur du doge; des Montaldo, des Spinola émigrés s'y

étaient joints.

Fregose en cherchant des appuis au dedans croyait s'en être assuré un en

tout sens considérable et qui devait lui répondre de toute la faction

guelfe. Il avait fiancé à Antoine Fieschi, sa nièce, fille de son frère

Rolland. On ne pouvait faire une alliance plus honorable et plus utile.

Mais le mariage tardait à se consommer, et depuis quelque temps ce délai

était pour le doge un sujet d'inquiétude. Quand le duc de Milan eut

déclaré la guerre et que son armée parut en Ligurie, les Fieschi

embrassèrent cette cause, et Antoine abandonnant Fregose et l'alliance

conclue, alla se réunir à eux. Par leur influence les habitants des

vallées favorisèrent l'attaque. Une seconde armée milanaise, conduite par

le fameux comte Carmagnola, était descendue des montagnes sur la rivière

occidentale. Albenga et les autres places s'étaient rendues à son

approche. Spinetta Fregose conservait Savone devenue son patrimoine; mais

les ennemis avaient passé outre, et, se joignant avec le corps de

Torelli, ils venaient resserrer Gênes et doubler le danger. Il restait

aux assiégés la ressource de la mer. Pour la leur enlever Alphonse fit

passer sept galères catalanes à la solde du duc de Milan. Avec ces forces

le siège devint aussi menaçant par mer que par terre. Le doge eut encore

le crédit et l'habileté de créer une flotte de sept galères. Baptiste son

frère en fut l'amiral et se hâta d'aller à la rencontre de l'ennemi. Le

combat se livra sur la côte pisane; mais l'événement se prononça contre

les Fregose. Trois de leurs galères combattirent mollement et prirent

tout à coup la fuite: les autres tombèrent au pouvoir de l'ennemi;

Baptiste Fregose fut prisonnier.

Cette disgrâce achevait, à Gênes, le découragement des uns et la

défection des autres. Le doge le jugea le premier et se condamna lui-

même. Sa conduite fut noble, digne et patriotique. Il assembla le grand

conseil des citoyens. Il leur déclara qu'il se sentait hors d'état de

soutenir son gouvernement et qu'il ne voulait pas, pour essayer de

conserver son pouvoir, tenter des mesures onéreuses à l'État. Il ne

pensait pas qu'il convînt de chercher quelque autre citoyen qui pût régir

la république et la sauver d'une attaque extérieure si pressante. Il

exhortait à céder au temps, il demandait l'autorisation d'envoyer une

ambassade au duc de Milan et de conclure avec lui un traité qu'il

reconnaissait nécessaire. On sut gré à Fregose de cette résignation et de

ce dernier soin des intérêts publics. La négociation avec Visconti ne fut

pas longue. Une suspension d'armes garantit la ville d'un assaut qui se

préparait. Par un traité définitif le duc reçut la seigneurie de Gênes

aux mêmes conditions que le roi de France l'avait obtenue. Le Milanais, à

son tour, ménagea les intérêts personnels des Fregose. L'ex-doge reçut

33,000 florins en remboursement des sommes par lui avancées pour le

service public. Spinetta, en rendant Savone, obtint 12,000 florins. Le

duc paya le tiers de ces secours, les deux tiers restants furent à la

charge de la ville de Gênes, comme il ne manquait jamais d'arriver dans

ces compositions. Thomas Fregose eut aussi la seigneurie de Sarzana Il se

hâta de s'y retirer après avoir pris congé affectueusement de ses

concitoyens.

CHAPITRE II.

Seigneurie du duc de Milan.

L'armée de Torelli fit son entrée dans la ville, et il s'y trouva, comme

il arrive toujours, assez de voix pour crier devant ces nouveaux venus:

» Vive le duc de Milan!» Carmagnola survint et prit possession du

Castelletto. Après cette précaution il assembla les citoyens; il leur

fit savoir que le duc de Milan ne voulait point être lié par les vaines

stipulations qu'ils lui avaient demandées et entendait les avoir reçus

sans conditions. La proposition sembla dure, mais on ne sera pas surpris

qu'après de mûres considérations, la majorité ait consenti à cet abandon

du traité et qu'on ait feint de croire qu'il y avait profit à s'en

remettre à la libéralité de Visconti, puisque l'on manquait des moyens de

le forcer à être fidèle aux pactes. Des ambassadeurs des diverses

couleurs envoyés à Milan en revinrent fort caressés et rapportant, dit-

on, de beaux privilèges satisfaisants pour le pays (1422).

Alors le duc fit prendre une possession authentique du gouvernement civil

de Gênes, formalité que l'entrée des troupes ne suppléait pas

suffisamment. Quatre grands commissaires de sa cour arrivèrent pour

accomplir la cérémonie, et elle n'eut pas lieu immédiatement à leur

entrée. Conformément à leurs instructions très-précises, ils attendirent

le jour et la minute que l'astrologue du prince avait marqués comme

favorables suivant l'aspect des constellations. L'ambitieux, le cruel et

perfide Philippe ne faisait pas ses affaires sans demander conseil aux

astres du ciel.

Peu après, le comte Carmagnola revint avec le titre de gouverneur. Il

remplaça les quatre commissaires, et d'abord il exigea de la ville autant

de salaire pour lui seul qu'on avait été obligé d'en décerner à la

commission entière. Les Génois trouvèrent dès l'abord que le régime de

Visconti n'était pas économique; à cela près Carmagnola s'attira assez

de faveur, grâce à sa grande réputation militaire.

Gênes était pour le duc plus difficile à conserver qu'à acquérir. On

disait en ce temps que cette ville ne savait ni garder sa liberté ni

supporter la servitude. Les principaux citoyens nobles et populaires,

jaloux les uns des autres, étaient toujours prêts à se soulever. Visconti

fomenta leurs jalousies pour les affaiblir. Quand des mécontents, des

exilés remuèrent contre son propre gouvernement, il ne leur opposa que de

médiocres résistances pour ne pas donner occasion dans la ville à de

grands armements qu'on aurait pu tourner contre lui. Il contenta le

commerce et détourna l'attention publique en soutenant la guerre maritime

contre les Aragonais, anciens ennemis qui troublaient la navigation

génoise. François Spinola, déjà nommé amiral, partit avec sept grands

vaisseaux dont l'armement avait été complété à ses propres frais. La

république ne fournit à cette expédition que les vivres. Les forces

ennemies furent chassées et dispersées. On fit une descente en Sardaigne.

La flotte revint victorieuse.

(1423) Cependant la politique de Philippe entraîna les Génois dans des

intrigues étrangères. La bonne intelligence d'Alphonse et de la reine

Jeanne sa mère adoptive n'avait pas duré. Elle avait révoqué son adoption

et avait rappelé auprès d'elle Louis d'Anjou; mais le roi d'Aragon

tenait Naples; la reine était sortie de la ville, et les deux factions

se faisaient une guerre ouverte. Le duc de Milan embrassa le parti de

Jeanne et ordonna d'employer les forces maritimes de Gênes pour reprendre

Naples sur Alphonse. La cause était populaire, l'Aragonais était l'ennemi

commun, la dépense seule effrayait. Les exhortations de Carmagnola, son

zèle pour une grande expédition dont il se promettait déjà la gloire,

surmontèrent tous les obstacles. On décréta de puiser dans le trésor

jusqu'à deux cent mille génuines. Avec cette somme on arma treize galères

et autant de vaisseaux, la plupart de quatre cents à quatre cent

cinquante tonneaux, portant, les plus grands, cinq cents hommes, et les

plus petits, deux cents. Ces préparatifs durèrent un an entier. Louis

d'Anjou grossit la flotte de quelques bâtiments provençaux ou de galères

armées à Gênes, de ses deniers. Carmagnola n'attendait plus que les

dernières instructions de Milan pour le départ. L'émulation et la

confiance étaient nées à sa voix; les premiers personnages de la

république avaient accepté le commandement des galères et des vaisseaux;

les jeunes gens les plus distingués s'étaient empressés de se présenter

comme volontaires.

On mettait à la voile; Guido Torelli arrive avec les ordres de Milan,

c'est à lui que le commandement est déféré. Carmagnola reste obscurément

au gouvernement de Gênes, affront sensible, compté bientôt parmi les

premières causes de sa fatale défection. A Gênes on partagea sa surprise

et son mécontentement. Torelli était fameux à la guerre, mais il était

sans connaissance de la mer, les marins les plus expérimentés allaient se

trouver sous la direction impérieuse d'un nouveau venu. Un grand nombre

de capitaines s'excusèrent de partir en se faisant remplacer dans leur

commandement. Torelli dissimula et mit à la voile quand les astrologues

du duc en marquèrent le moment.

(1424) Il suffit de se montrer devant le port de Naples pour obtenir un

grand succès. Alphonse était retourné en Espagne, Jacques de Caldora à

qui il avait confié son autorité laissa emporter un château et bientôt

vendit la ville. Quand l'argent qu'il exigea fut venu de Gênes, il remit

la place à la reine, au roi Louis et au duc de Milan Philippe-Marie.

Jeanne témoigna sa reconnaissance aux Génois. Mais tel était le mauvais

état de ses affaires qu'elle ne put leur distribuer pour leur solde

qu'une centaine de florins par bâtiment. Quelques secours que les

commissaires de la flotte avaient eu la précaution d'apporter furent

bientôt épuisés. Les équipages n'avaient reçu en tout que deux mois de

paye; il leur était dû le salaire d'un an presque entier, on ne pouvait

les retenir plus longtemps. Il était douloureux de ramener de si belles

forces capables d'expéditions brillantes, lucratives, et de se contenter

d'un seul exploit mal payé. La discorde régnait ouvertement entre Torelli

et les capitaines. On revint à Gênes avec un mécontentement réciproque.

La reddition de Naples y avait été célébrée: à la rentrée de la flotte

on s'abstint de tout appareil de triomphe. Les anciens n'allèrent point

au môle, suivant l'antique usage, recevoir l'amiral à son débarquement;

et Torelli, sensible à cette négligence, partit immédiatement pour Milan.

Toute la solennité fut pour le drapeau national; retiré de la galère

principale, il fut mis sur un char et conduit religieusement à l'église

de Saint-George; mais peu de jours après un ordre du duc intima de

l'enlever de l'église et de le rapporter à la demeure de Torelli1. On

prit ce procédé pour un affront, un attentat, une sorte de sacrilège. Il

s'en fallut de peu qu'il ne fît éclater une sédition. En tout, cette

expédition laissa un sentiment de haine qui ne promettait plus une

paisible durée au gouvernement milanais dans Gênes.

Carmagnola avait quitté la ville. Fugitif et passé à la solde des

Vénitiens, il avait ranimé leur guerre contre le duc et leur alliance

avec les Florentins. Le nouveau seigneur de Sarzana, Thomas Fregose,

épiant (1425) les occasions de rentrer à Gênes et au trône ducal, prit

part à ces menées; en société avec plusieurs membres de la maison

Fieschi, il traita avec les alliés, et pendant que Carmagnola en

attaquant Brescia occupait ailleurs l'attention et les forces de

Visconti, on entreprit d'opérer une diversion en Ligurie. Vingt-quatre

galères catalanes furent mises à la disposition de Fregose. Il se

présenta à la bouche du port, espérant qu'à son approche la ville se

soulèverait en sa faveur; mais le peuple vit avec indignation son ancien

doge porté sur une flotte ennemie qui, avec le nom de Fregose, faisait

retentir le port d'insultes, de défis et d'imprécations. Fregose se

retira. Cependant dans la rivière orientale le château de Porto-Fino lui

fut livré. Les Catalans s'y établirent et de là ils firent leurs

excursions et désolèrent le littoral pendant toute la saison. Sous leur

protection Fregose et les Fieschi, alors étroitement unis, occupèrent le

pays de Chiavari jusqu'à Recco, à peu de distance de Gênes. On fit sortir

contre eux des troupes de la ville; on en confia la conduite à Antonio

Fieschi; il était propre frère de ceux que l'on combattait; mais il

était demeuré dans l'intimité des gouverneurs milanais, et c'est lui

qu'en avait vu rompre son union arrêtée avec la nièce de Fregose. D'abord

il combattit en homme qui ne manquait pas à la confiance de son maître,

quoiqu'il eût en face sa propre famille; mais, après ses premiers

exploits, tout à coup désertant sa troupe, il va rejoindre ses frères, et

sans retard célèbre le mariage qui le lie à la famille des Fregose.

Le duc de Milan était inquiet des dispositions de l'intérieur autant que

du progrès des assaillants. Opicino Olzati était alors commissaire ducal

à Gênes, homme sévère et haï. Il désignait à son maître les citoyens

qu'il jugeait peu affectionnés à son gouvernement. Ainsi seize notables

avaient été tout à coup mandés à Milan: on les y retint.

L'archevêque Pileo de Marini, non moins suspect aux Milanais, s'était

absenté de sa métropole: vainement sommé plusieurs fois d'y retourner,

il bravait ces appels, et, uni avec Barnabé Adorno, il avait ouvertement

embrassé l'alliance des émigrés.

(1426) Le gouvernement ducal devenait de plus en plus soupçonneux et dur.

Un prêtre avait été accusé d'avoir donné au gouvernement un faux avis sur

les mouvements des ennemis. Olzati fit construire une étroite prison dans

les combles du palais pour y renfermer ce malheureux; il l'appela

l'appartement des prêtres et déclara qu'il le destinait à la demeure des

ecclésiastiques qui oseraient se mêler des affaires d'État. La veille de

Noël, dans une rixe, un de ses gens est tué par des bouchers. Il fait

courir sur leur bande; trois pris au hasard sont sans forme de procès

pendus aux grilles du palais, sans respect, dit le peuple effrayé, pour

une nuit si sainte et pour le jour solennel qui la suit.

L'argent manquait au trésor public. Quelques capitalistes pouvaient en

prêter encore, on leur prodigue les propriétés de l'État. Le duc assigne

la vallée d'Arocia et ses châteaux à François Spinola pour gage de 4,500

livres prêtées à la commune. Ovada est donné à Isnard de Guarco en

nantissement d'une créance pareille. Le duc emprunte pour lui-même 3,000

écus d'or du chevalier Lomellino, et lui aliène Vintimille en

nantissement pour dix ans. On frémissait à Gênes de voir démembrer le

domaine public pour payer des dépenses, les unes imposées, les autres

étrangères à la république. Le conseil des anciens hésita avant de

ratifier les premiers de ces traités; il ne sut pas résister et ils se

consommèrent. Enfin on leur en présenta un qui devait plaire au peuple.

Pour 15,000 génuines Jean Grimaldi cédait Monaco, ce dangereux repaire

d'ennemis rebelles et de pirates. La république paya volontiers la somme,

et crut que la place serait mise hors d'état de nuire; mais les officiers

du duc s'en emparèrent et se gardèrent bien de la détruire.

Visconti fait sa paix séparée avec Alphonse et prend à sa solde quelques

galères catalanes. Mais le roi, en les confiant à un ancien ennemi veut

avoir un nantissement qui lui en réponde. Le duc ne balance pas à lui

livrer les châteaux de Porto-Venere sans s'embarrasser si les Génois en

murmurent.

Enfin une paix générale fut conclue: celle du duc de Milan avec le roi

d'Aragon fut rendue commune aux Génois. Visconti et son gouvernement de

Gênes furent réconciliés avec les Vénitiens2, les Florentins et leurs

alliés. Parmi ceux-ci furent expressément nommés les Fregose, les Adorno

et les Fieschi. Mais ni la paix ni le rétablissement des émigrés ne

devaient durer longtemps et n'inspirèrent de sécurité.

(1427-1428) Cependant on jouit d'un peu de calme et des biens qui s'y

rattachent si vite. Un archevêque de Milan avait été reçu à Gênes comme

gouverneur. Il y apporta de la discrétion et de la bienveillance; il

tempéra la sévérité du commissaire Olzati; il donna des soins aux

arrangements intérieurs et à la bonne administration. La révision des

lois fut entreprise. Beaucoup de magistratures inférieures chèrement

salariées devinrent gratuites et par cela même cessèrent d'être des

sinécures. Le gouverneur donna l'exemple des économies publiques en

n'acceptant qu'un traitement très-inférieur à celui que ses prédécesseurs

avaient imposé. Il obtint une grande faveur dans l'opinion en réduisant

surtout les dépenses militaires et maritimes. On ne peut dire si dans

cette occasion alléger le fardeau des Génois ce n'était pas, en d'autres

termes, les désarmer. Cependant les fruits de cet état de paix se

faisaient sentir. Le crédit des fonds publics se raffermissait. Les

contemporains remarquent que leur cours s'éleva à un taux qu'on avait

oublié depuis dix ans de troubles.

(1429) Le premier mécontent qui parut ne pas se tenir aux conditions du

traité, fut Barnabé Adorno, neveu ambitieux des anciens doges Antoniotto

et George; réfugié dans la vallée de Polcevera, il s'y mit en défense.

Les habitants parurent embrasser sa cause; mais le fameux capitaine

Nicolas Piccinini passa les monts (1430). Adorno quitta le pays, et

Piccinini ne trouva rien de mieux à faire que de mettre la vallée entière

à feu et à sang et surtout au pillage, sous prétexte de faire un exemple

qui comprimât les rébellions. Une résolution si désastreuse souleva tous

les esprits à Gênes. On n'obtint qu'à peine, par l'intercession du

gouverneur et du conseil, la révocation de cette cruelle sentence. Les

rigueurs furent tempérées, c'est-à-dire qu'on n'exigea d'un grand nombre

d'habitants que des cautions de leur conduite future. Cinquante-sept

furent envoyés enchaînés à Milan, d'où on les dispersa dans différents

lieux de la Lombardie. Toutes les cloches du pays furent enlevées afin

d'empêcher les rassemblements au son du tocsin, privation qui fut très-

sensible. Jamais, dit un témoin oculaire, les vallées de Gênes n'avaient

été si sévèrement châtiées ni frappées d'une semblable terreur.

Le redoutable Piccinini s'empara des domaines de la maison Fieschi. Il

prit les uns de vive force, il obligea les nobles possesseurs à se

dépouiller des autres; il traita de même les châteaux des seigneurs

Malaspina, amis des Florentins. Plus de cinquante places ou forts sont sa

conquête; c'est ainsi que la paix toute récente est exécutée.

Les Florentins étaient en querelle avec les Lucquois. Lucques menacée

avait appelé des secours, et c'était le célèbre François Sforza qui était

venu en porter sans être ostensiblement avoué par Visconti. A peine ce

fameux aventurier est dans la ville que Louis Guinigi, seigneur de

Lucques depuis trente ans, est accusé d'un complot pour livrer sa patrie

aux Florentins: on l'arrête, et Sforza l'envoie à Pavie languir et

mourir en prison. Bientôt, sous prétexte que les Lucquois ne peuvent,

isolés, résister à leurs puissants ennemis, ils se laissent induire par

Sforza à se donner, non au duc de Milan, mais à la république de Gênes sa

sujette. Les Génois sont déterminés, par des insinuations analogues, à

accepter cette soumission. On leur fait délibérer d'aider d'armes et de

vivres la ville qui se donne à eux. On leur livre Lavenza et Pietra Santa

pour sûreté. Piccinini se charge de conduire et d'employer les levées

dont ils font la dépense.

(1431) Alors Gênes, Lucques et Sienne se confédérèrent solennellement

contre les Florentins. La plupart des places de l'ancien domaine de Pise

sont enlevées à Florence. Son territoire même est attaqué et Pise

assiégée. Venise fait quelques efforts pour opérer une diversion en

Lombardie en faveur des Florentins; un combat est livré sur les eaux du

Pô. Eustache de Pavie, qui commandait les forces lombardes, après avoir

fait une expérience malheureuse de son infériorité, s'était donné pour

appui Jean Grimaldi et des marins génois. Avec ce secours la flotte

vénitienne est détruite. Carmagnola, rendu responsable de l'événement par

les Vénitiens ses derniers maîtres, va bientôt porter sa tête entre les

colonnes de la place Saint-Marc.

Gênes, loin de rompre son traité avec les Vénitiens, avait respecté dans

sa nouvelle guerre avec la Toscane leur pavillon et leurs propriétés.

Ayant à se plaindre d'un procédé opposé on avait paisiblement envoyé une

ambassade à Venise pour s'expliquer; mais désormais les choses étaient

trop avancées pour distinguer entre les Génois et leur seigneur. Les

Vénitiens vinrent avec une flotte faire lever aux galères génoises le

blocus du port pisan.

Piccinini poussait ses terribles exécutions. Aux portes de Gênes et sous

les yeux de ses habitants, sont commis les plus affreux ravages et les

violences les plus effrénées. On livre tout à la fureur du soldat sans

distinction de sexe, d'âge, de personnes religieuses. On voit les vaincus

indignement vendus en esclavage sur les places publiques et sur les

grands chemins. C'est ici la première fois que cette turpitude est

signalée; ce n'est nullement le seul exemple qui en soit rapporté, mais

l'indignation des contemporains fait croire du moins que c'était pour les

Génois une pratique horriblement révoltante. On voit qu'elle eût suffi

pour faire détester le maître à qui des citoyens libres avaient cru se

confier, et qui laissait de tels satellites se jouer de la liberté et de

la dignité des hommes.

Au milieu de ces événements une flotte vénitienne était allée au Levant

essayer de surprendre Scio. Raphaël Montaldo commandait alors dans cette

colonie. Il n'y avait que quatre cents Génois. La vigilance et le courage

du chef pourvurent à tout. Les bombardes ennemies avaient fait des

brèches énormes dans les murs, mais l'approche du rempart fut bravement

défendue. Les Vénitiens descendus dans l'île la ravagèrent; ils coupèrent

les arbres, ils mirent le feu aux bâtiments épars; le chef-lieu de l'île

se maintint contre tous les assauts. Les Vénitiens perdirent dix-huit

cents hommes dans cette attaque infructueuse.

Cette agression où une haine nationale avait imprimé son caractère excita

le courroux des Génois. Ils demandèrent à grands cris l'occasion

d'exercer des représailles sérieuses. Un grand armement fut délibéré, et,

circonstance assez notable dans une république devenue si dépendante3, le

conseil général, convoqué au son de la cloche, procéda à l'élection d'un

commandant. Pierre Spinola fut nommé avec l'assentiment unanime. La

flotte courut la mer Adriatique; elle ravagea quelques côtes, prit des

navires, causa des dommages à l'ennemi; mais elle n'eut point de

rencontres importantes.

Cependant le duc de Milan, par la médiation des marquis de Ferrare et de

Saluces, fit une paix nouvelle avec Venise et Florence. Cet événement mit

fin aux représailles qui avaient fait emprisonner à Caffa tous les

Vénitiens pris sur la mer Noire.

CHAPITRE III.

Victoire de Gaëte. - Le duc de Milan en usurpe les fruits. - Il perd la

seigneurie de Gênes.

(1434) Jetés malgré eux au milieu des intrigues de Philippe-Marie, les

Génois apprenaient à l'improviste avec quels peuples ils étaient alliés

ou ennemis; heureux quand la politique de leur maître ne les entraînait

pas dans de nouveaux embarras.

(1435) Un événement inopiné devait avoir des suites considérables pour

les Génois. Jeanne, la reine de Naples, mourut. Elle avait annulé, comme

on sait, l'adoption d'Alphonse d'Aragon. Louis d'Anjou, qu'elle avait

reconnu pour son successeur, était mort avant elle. Elle nomma héritier

René d'Anjou, frère de Louis. Ce prince était en France, et même était

prisonnier du duc de Bourgogne. Cependant les Napolitains se déclarèrent

pour lui, et Alphonse se disposant à revendiquer la couronne, on

s'apprêta à lui opposer une vive résistance. Le duc de Milan favorisait

le parti d'Anjou; il fit déclarer les Génois contre Alphonse. Celui-ci

venait pour première opération assiéger Gaëte; François Spinola y fut

envoyé d'abord avec trois cents Génois et quelques auxiliaires; deux

vaisseaux porteurs de ce faible secours arrivèrent à temps pour le jeter

dans la place. Cette poignée de braves défendit la ville, repoussa tous

les assauts et attendit patiemment l'arrivée de plus grandes forces.

Celles d'Alphonse étaient considérables. Il assiégeait par terre et par

mer avec quatorze gros vaisseaux et onze galères. On portait ses troupes

à onze mille hommes. Il commandait en personne; deux de ses frères, l'un

roi de Navarre, l'autre grand maître de l'ordre de Saint-Jacques,

l'accompagnaient; il avait autour de lui la fleur la plus illustre de la

noblesse espagnole. Le gouvernement de Gênes fit partir à son tour treize

vaisseaux bien équipés. Biaise Azzeretto fut pris dans l'ordre populaire

pour en être le commandant1. A l'approche de ces ennemis le roi d'Aragon,

ayant pourvu au blocus de Gaëte, monta sur sa flotte et revint à la

rencontre de celle des Génois, si inférieure en forces. Sa confiance fut

trompée. Une autre supériorité que celle du nombre l'emporta; il fut

battu complètement: tout fut pris, excepté deux galères catalanes seules

sur l'une desquelles échappa le plus jeune des princes d'Aragon. Le roi

de Navarre, un nombre prodigieux de princes, de barons, de chevaliers

espagnols et napolitains de leur parti, se virent prisonniers avec leur

roi. Alphonse sur sa galère envahie regarda autour de lui; il avait

distingué un guerrier valeureux, il demanda son nom, on lui nomma

Giustiniani, qu'on lui désigna comme l'un des seigneurs de Scio, où il

avait le droit de battre de la monnaie d'or. Le roi le fit appeler et lui

rendit son épée. Le butin fut immense2. Une sortie de François Spinola

délivra Gaëte et fit tomber aux mains des Génois le camp et le reste des

bagages de tant de princes, de grands, et d'une si florissante armée. Les

historiens postérieurs remarquent que de leur temps il existait à Gênes

des fortunes héréditaires qui n'avaient pas d'autres sources que la

victoire de Gaëte.

Spinola et Azzeretto abandonnèrent la foule des prisonniers qu'ils

n'auraient pu garder ni transporter. Ils réservèrent et conduisirent vers

Gênes les principaux personnages, le roi Alphonse, les princes et les

plus notables seigneurs de sa suite.

Depuis des siècles Gênes n'avait obtenu un si beau triomphe, et c'est ici

l'un des faits les plus illustres de ses annales. La tradition ne s'en

est jamais perdue. Les peintures de la façade du palais des descendants

de François Spinola en retraçaient le souvenir. Mais quand Gênes a passé

récemment sous le sceptre d'un prince voisin, on a su mauvais gré, dit-

on, à l'héritier de ce beau nom d'avoir voulu restaurer le monument de ce

glorieux souvenir. Il n'est pas de bon exemple qu'un vaillant citoyen

fasse des rois captifs.

Mais, comme aujourd'hui, les Génois étaient alors sujets; ils éprouvèrent

à l'instant que leur gloire déplaisait à leur maître et qu'à lui seul en

était réservé le fruit. Tandis qu'on multipliait les réjouissances

publiques, qu'on redoublait les actions de grâces, tandis qu'on destinait

aux augustes captifs des prisons honorables mais sûres, les ordres du duc

interviennent tout à coup. Il est défendu à la seigneurie de Gênes

d'écrire aux cours étrangères pour publier sa victoire. Azzeretto reçoit

en mer des instructions secrètes qui l'obligent, tandis que sa flotte

rentre à Gênes, à s'en détacher pour aller déposer les princes

prisonniers à Savone, d'où ils sont conduits à Milan3. Ces premières

mesures blessent étrangement l'orgueil national. L'accueil plein de

noblesse fait aux captifs par Philippe-Marie si rarement généreux, passe

à Gênes pour un nouvel affront. On le voit avec indignation leur

prodiguer les fêtes et les dons, les entourer de plus de faste qu'ils

n'en avaient perdu. On eut bientôt de plus justes sujets de plainte.

L'adroit Alphonse, dans l'aimable familiarité de ses entretiens, sut

faire entendre au duc que favoriser l'établissement de René en Italie,

c'était y appeler les armées françaises à l'ambition desquelles le duché

de Milan serait le premier exposé. Dès ce moment Philippe, abandonnant le

parti angevin, s'unit étroitement à celui de l'Aragonais, et prit des

mesures en conséquence. D'abord il se chargea de la rançon de l'illustre

prisonnier et il feignit de lui imposer pour prix la cession de la

Sardaigne au profit de la république de Gênes. Des troupes furent

aussitôt désignées et mises en route pour aller s'embarquer afin

d'assurer la prise de possession de l'île; ce n'était qu'un prétexte

pour les porter à Gênes et pour y renforcer la garnison milanaise, dans

un moment où le changement d'alliance du duc ne pouvait manquer d'y

déplaire. Dans le même temps on ordonnait à Gênes de préparer une flotte

que le roi Alphonse devait monter. Le roi de Navarre son frère venait de

Milan pour presser l'armement. Un ordre impérieux de Philippe le fit

recevoir avec toute la pompe royale et sous le dais: nouveau déplaisir

mortel pour les Génois, puisqu'ils revendiquaient ces princes comme leurs

captifs. Enfin, deux mille hommes approchaient de la ville pour la

prétendue expédition de Sardaigne. La haine était au comble. On résolut

de ne pas attendre ces nouveaux instruments d'oppression. Un plan

d'insurrection fut formé en secret. On se le communiqua de proche en

proche et tout fut unanime pour y adhérer. A l'instant où un nouveau

gouverneur milanais, Erasme Trivulze, entrait dans la ville pour prendre

possession de sa dignité, et que le commissaire Olzati était allé au-

devant de lui, on ferme les portes entre eux et les troupes qui

s'avançaient à leur suite. La population entière se soulève et leur coupe

tous les chemins. François Spinola, le défenseur de Gaëte, ses parents,

ses amis donnent l'exemple à leurs concitoyens. Trivulze, engagé dans ces

rues étroites dont les passages s'obstruent de toutes parts, se sauve à

grand'peine et atteint la forteresse de Castelletto. Olzati recule et

veut regagner le palais. La voie lui est interceptée, il tombe massacré.

Les soldats du duc se rendent, on les désarme et on les congédie. Savone

suit l'exemple et démantèle sa forteresse. Plusieurs forts enlevés aux

Milanais sont immédiatement démolis; Trivulze assiégé dans le

Castelletto, et ne pouvant tenir la place, convient de la rendre, s'il

n'est pas secouru à un jour fixé, et livre une des tours pour garantie de

sa parole (1436). Nicolas Piccinini est envoyé à son aide; il parvient à

Saint-Pierre d'Arène, mais il ne pénètre point au delà; et de peur

d'accident, le peuple de la ville, sans attendre la reddition convenue,

se hâte de forcer le Castelletto et d'en ruiner les murailles. Piccinini

s'arrête à brûler sans nécessité les navires qui sont sur la plage; il

dévaste le littoral et met le siège devant Albenga4.

La situation de Gênes était fort pénible; après une insurrection si

unanime, la discorde n'avait pas tardé à reparaître. L'argent manquait:

on compta comme une ressource les misérables rançons pour lesquelles on

vendit au rabais la liberté de tout ce qui restait d'Aragonais. Le duc

voulait affamer la ville. Tout transport de blé de la Lombardie à Gênes

était interdit. On reçut heureusement quelques secours de vivres du côté

de la Toscane. Bientôt une alliance fut conclue entre Gênes, Florence et

Venise, trois républiques ennemies du duc de Milan. Avec le secours de

cette ligue on fit lever le siège d'Albenga, et l'on obligea Piccinini à

la retraite. Mais à l'intérieur il restait à disposer du gouvernement.

CHAPITRE IV.

Thomas Fregose, de nouveau doge à Gênes, embrasse la cause de René

d'Anjou, qui perd Naples. - Raphaël Adorno devient doge. - La place est

successivement ravie par Barnabé Adorno, par Janus, Louis et Pierre

Fregose.

(1436) On distinguait encore des guelfes et des gibelins, mais cette

division avait perdu de son importance. Les ambitions étaient devenues

trop personnelles pour rester rangées sous les drapeaux immobiles de deux

anciennes factions; elles s'étaient partout non-seulement subdivisées,

mais mêlées. Les Visconti, ces anciens chefs des gibelins, et les autres

tyrans des villes d'Italie avaient eu besoin trop souvent de recourir à

tous les partis pour que la couleur originaire s'en fût conservée

intacte. Les noms subsistaient comme des traditions et des préjugés de

famille entretenus surtout dans les campagnes; mais dans les villes et

parmi les contentions politiques, ils avaient cessé de caractériser les

réunions ou de déterminer les oppositions. En formant de nouvelles

alliances, on ne se croyait plus obligé, comme autrefois, de se faire

gibelin ou guelfe en présence des notaires.

La séparation entre nobles et populaires était plus réelle, parce qu'elle

se fondait sur une prérogative remarquable en faveur des derniers, sur

cette loi respectée qui réservait aux populaires exclusivement la

première dignité de la république. Une distinction d'où dépendait un tel

droit ne pouvait manquer d'être soigneusement conservée. Elle empêchait

de se confondre avec la noblesse tant de noms aussi puissants et déjà

aussi illustres que les antiques patriciens, et ces vieux Giustiniani qui

à Scio battaient la monnaie d'or.

Les nobles n'avaient jamais cessé de faire des efforts pour faire tomber

cette barrière odieuse, mais elle était trop bien gardée par l'opinion

populaire et par la jalousie intéressée de l'aristocratie plébéienne. Les

familles qui composaient ce dernier parti étaient devenues aussi fortes

de richesses, d'alliances et de clients que les anciennes races les plus

accréditées, et elles étaient en possession du pouvoir par la faute même

de leurs adversaires. C'est en se disputant le gouvernement de la

république que la noblesse l'avait laissé échapper dès longtemps.

Maintenant, affaiblie par ses divisions, elle ne pouvait plus l'arracher

des mains qui l'avaient saisi. Des quatre grandes familles qui avaient

dominé dans leur ordre, deux seules semblaient avoir conservé l'espérance

de triompher des obstacles, car les Doria mêmes paraissaient contents de

leur part dans les commandements militaires. Les Grimaldi, puissants à

Monaco, étaient dans Gênes plus considérés qu'ambitieux et remuants. Mais

les Spinola, grands propriétaires de domaines et de places fortifiées,

disposant de nombreuses populations de fermiers et de colons qui les

reconnaissaient pour maîtres encore mieux que si cette dépendance eût été

d'origine féodale, les Spinola n'avaient pas cessé de se faire craindre.

Les Fieschi (et ceux-ci avaient été des seigneurs avant d'être des

citoyens), joignant aux ressources de leur position un grand crédit au

dehors et des alliances éclatantes, se mêlaient à toutes les intrigues et

épiaient avec plus de persévérance que les Spinola même le moment de

subjuguer la république. Avec la même ambition et des forces pareilles

les Malaspina et les Caretto, n'étant point introduits comme les Fieschi

au rang des citoyens, n'avaient pas les mêmes occasions d'usurper le

pouvoir. S'ils l'avaient tenté, des princes plus redoutables et aussi

avides les auraient prévenus. Ce n'étaient donc que de mauvais et

turbulents voisins.

En général, la noblesse génoise, si elle ne pouvait enlever le premier

poste de l'État aux grands populaires, s'étudiait à ce que ceux-ci

fussent renversés les uns par les autres. Elle se mêlait à leurs

factions, elle semblait se partager entre eux, se divisait même, suivant

les occasions ou les affections momentanées; elle aidait à faire un doge

à la place d'un autre, mais bientôt elle poussait vers sa chute celui

qu'elle avait contribué à élever.

Depuis que Simon Boccanegra avait frayé le chemin aux plébéiens puissants

et que la noblesse avait été obligée de céder la première place toujours

si enviée, nous avons vu un assez grand nombre de familles nouvelles se

jeter dans cette carrière et prétendre à la dignité ducale. Plusieurs

d'entre elles avaient fini misérablement, quelques autres étaient sur

leur déclin. Au moment dont nous écrivons l'histoire, les Adorno et les

Fregose achevaient d'établir leur supériorité sur toutes. Déjà ces deux

ambitieuses maisons, réclamant la préférence l'une sur l'autre, la

demandaient à peine au choix du peuple; ils la revendiquaient comme un

droit, une propriété héréditaire, et, dit un historien du temps, cela

avait cessé d'étonner qui que ce soit. Mais ces familles étaient si

nombreuses que, dans le sein de celle qui remporterait, l'on avait déjà à

s'attendre à des jalousies et à des entreprises d'individu à individu.

Cet état des partis explique suffisamment les révolutions continuelles.

On voit comment tout était réuni et prêt à l'instant pour renverser un

gouvernement, comment rien n'était préparé pour en mettre un autre à la

place, comment, ne sachant pas se défendre elle-même contre l'anarchie,

Gênes s'abaissait de moment en moment sous une domination étrangère dont

elle pensait aussitôt à se délivrer.

Une situation si connue appelait les brigues des voisins ambitieux. Ils

se mêlaient à toutes les résistances, à toutes les discordes, ils

accueillaient les mécontents et leur fournissaient des secours, ils

influaient sur les résolutions mêmes des conseils, dont l'accès n'était

pas fermé à leurs intrigues. Nous avons vu jusqu'au marquis de Montferrat

se faire seigneur de Gênes, mais sans pouvoir s'y soutenir. Les ducs de

Milan en savaient mieux le chemin, ils l'avaient fait plus d'une fois, et

l'asservissement de la république était une des vues de leur politique

permanente.

La France, invitée une fois à prendre la domination, ne renonçait pas à

la prétention de la ressaisir; elle était trop loin pour que son

espérance ne fût pas dans le vague, ou pour qu'elle pût prendre part à

des intrigues suivies. Cependant les possessions de la maison d'Orléans

en Piémont et les intérêts de la maison d'Anjou à Naples fournissaient

aux Français des occasions de tenir les yeux ouverts sur l'Italie.

Tel était l'état des choses quand Gênes se vit délivrée des Visconti.

Thomas Fregose avait été averti à l'avance de l'insurrection prête à

éclater contre la tyrannie milanaise. Il avait quitté Sarzana pour se

rapprocher de la ville; il ne tarda pas à s'y montrer. Il s'attendait à

être rappelé à sa dignité, mais il y trouva de l'opposition. Ceux qui

voulaient rompre ces habitudes de dépendance prises en faveur d'une ou de

deux familles, firent élire Isnard Guarco. Mais ce nouveau chef,

vieillard septuagénaire, qui, dans un temps si difficile, n'eût jamais pu

tenir le timon des affaires, ne régna que sept jours. Fregose lève le

masque, s'empare du palais et congédie Guarco sans autre effort que de

forcer la garde. Il disait que, nommé doge, il n'en avait perdu ni les

droits ni le caractère. Il avait cédé au temps et à l'usurpation du duc

de Milan: la persécution finie, il ne faisait que reprendre son poste;

et personne né s'éleva pour y contredire.

En ce temps, le roi René s'était racheté de sa captivité en Bourgogne, et

quoique sa rançon eût achevé d'épuiser ses faibles ressources d'argent,

il allait seconder les efforts de sa généreuse épouse qui tenait dans

Naples; elle avait su résister jusque-là à la puissance d'Alphonse,

redoutable compétiteur de son mari. Les Génois embrassaient naturellement

la cause que Visconti avait abandonnée, la cause contraire à l'Aragonais

qu'ils haïssaient et dont ils étaient violemment haïs.

(1438) Leur part dans l'expédition de Naples fut honorable; mais à la

longue elle devint ruineuse et ne porta aucun fruit. La pauvreté du roi

fut un obstacle insurmontable au milieu des succès mêmes. Il lui fallait

des forces maritimes devant les flottes nombreuses que son ennemi

conduisait de ses royaumes d'Espagne; mais René ne pouvait suffire à la

dépense nécessaire. D'abord, de sept galères il s'obstina à soutenir que

quatre suffisaient, il renvoya les trois autres. Bientôt tous les efforts

des Génois se firent à leurs propres frais (1439). Le surplus des besoins

de la guerre fut défrayé par la générosité de Jean de Caldora, riche

Napolitain qui avait embrassé cette cause. Elle triompha d'abord; Nicolas

Fregose, jeune Génois, neveu du doge, conduisit l'attaque du Château-

Neuf. Alphonse y porta vainement des secours, ce fort fut rendu et assura

au prince français la possession de la capitale. Le château de l'OEuf fut

emporté à son tour.

Le pape Eugène IV (Condolmieri) était ennemi acharné d'Alphonse. Il

entreprit un grand effort en faveur de René qui, pour se maintenir, avait

toujours plus besoin de l'assistance étrangère. Le pape négocia avec les

Génois et les Vénitiens une alliance offensive contre l'Aragonais. Il

envoya dans le royaume de Naples quatre mille chevaux pour son contingent;

les Génois, pour le leur, s'engagèrent à expédier sans retard une

grande flotte. On fait aussitôt provision d'argent pour satisfaire à

cette promesse, et, au milieu des préparatifs qui se font, on s'occupe

d'abord du choix de l'amiral. C'était un grand sujet d'intrigues et de

jalousies. Les nobles prétendaient y avoir droit exclusivement dans cette

occasion. Ils soutenaient que les commandements devaient être donnés

alternativement tout au moins, à un noble après un plébéien, et les deux

expéditions précédentes avaient eu des chefs populaires. Il était vrai,

la dernière avait été déjà une occasion de contention et de trouble; car

les nobles ayant réclamé leur tour de commander une flotte, et les

populaires s'y étant opposés, le doge avait déféré la nomination à une

assemblée de soixante personnes, tant magistrats que simples citoyens.

Pelegro Promontorio, populaire, avait été nommé par la majorité des

suffrages et avait fait voile; mais ses équipages soulevés, sous quelque

prétexte, avaient refusé de pousser la course sur les côtes de Naples ou

sur celles de Catalogne; de leur autorité, ils avaient tourné la proue

vers Gênes; l'expédition avait été manquée.

(1441) Cette fois la querelle du commandement se renouvela avec une

grande animosité ou plutôt elle devint le prétexte d'une diversion au

profit de l'ennemi. Jean-Antoine Fieschi, le plus hardi de sa famille à

cette époque, était le noble qui prétendait être amiral et que soutenait

la noblesse en corps. Malgré leurs réclamations, Jean Fregose, frère du

doge, est nommé. On fait plus; les quatre commissaires de la flotte,

ordinairement mi-partis, sont tous populaires, et parmi eux on compte

deux Fregose encore. Fieschi se révolta ouvertement et se retira à

Torriglia. Là viennent immédiatement le trouver les secours du duc de

Milan, attentif à tous ces mouvements ou plutôt qui en était l'âme.

Fieschi plusieurs fois paraît en armes sous les murs de Gênes. Le marquis

Caretto rompt de son côté avec la république. Il ouvre Final aux

mécontents et aux corsaires d'Alphonse. Tous les soins, toutes les

ressources de Gênes se doivent à la défense d'une attaque sérieuse faite

de si près. L'expédition de Naples est retardée, les fonds qui devaient

la faire mouvoir sont consumés dans la guerre civile. Le pape se plaint

hautement d'avoir été joué, il se déclare ennemi de Fregose et devient à

jamais irréconciliable avec les Génois. René, abandonné, déserté par le

fils de Caldora qui passe au parti opposé, est assiégé dans Naples: il y

éprouve la famine. On fait encore des efforts en sa faveur, on lui porte

des subsistances à grands frais. C'est le gouffre, disent les écrivains

du pays, où s'engloutissent les richesses génoises; mais les Catalans

d'Alphonse étaient les ennemis éternels du commerce de Gênes, et la haine

contre eux ne comptait plus les sacrifices. Cependant la ville de Naples

est surprise (1442). René se retire dans un des châteaux et s'y défend en

attendant une plus sûre retraite. Une flotte de Gênes va la lui assurer,

l'enlève et le conduit à Pise, d'où il retourne tristement à Marseille.

Le château napolitain dont il sortit est bientôt vendu au roi d'Aragon1.

Le désastre de la cause que le doge et sa famille avaient embrassée, le

triomphe de celle dont ses ennemis s'appuyaient, le mécontentement de

tant de dépenses perdues, les intérêts du commerce et la navigation

compromis, si le royaume de Naples étant aux mains des Catalans et des

Aragonais, on restait en guerre avec leur prince, tout aliénait le public

du gouvernement de Fregose. Soit que dans ces temps malheureux tout soit

sujet d'accusation et d'aigreur, soit que la famille régnante crût

imposer par l'orgueil, on lui reprocha son faste qui insultait aux

calamités publiques, et jusqu'à la pompe royale déployée pour rendre les

honneurs funèbres à son frère Baptiste.

Tout ce qui pouvait nuire au doge, Alphonse et Visconti le fomentaient.

Par leur assistance Jean-Louis Fieschi s'introduisit dans la ville par

surprise et s'y rendit aussi fort que le gouvernement. Il partagea si

bien l'opinion que ceux mêmes qui auraient dû défendre le doge allèrent

lui proposer de se démettre. Il refuse avec fermeté et attend son sort.

Fieschi assiège le palais, le force; Thomas Fregose est fait prisonnier,

et ici finit la carrière politique de ce grand personnage dont l'ambition

n'avait été ni sans noblesse ni sans vertu. On le laissa regagner sa

seigneurie de Sarzana

L'Aragonais, roi de Naples, certain que l'assistance des forces maritimes

génoises pouvait seule rendre redoutable son compétiteur, voulait avoir

dans Gênes une telle influence qu'elle le garantît contre ce danger. Le

doge Fregose et sa race ayant embrassé cette cause, Alphonse était devenu

leur ennemi irréconciliable. Il protégeait ouvertement les Adorno et les

Fieschi; et, ayant pris soin de les lier étroitement ensemble, il se

flattait de disposer par eux des populaires et des nobles. Dans

l'occasion présente, Fieschi était exclu par sa noblesse de la première

place du gouvernement; il fallait Adorno pour être doge; car désormais

un Adorno seul pouvait succéder à un Fregose, et réciproquement.

La famille Adorno, à cette époque ne présentait que deux sujets entre

lesquels on pût choisir, Raphaël et Barnabé; c'étaient les fils de deux

frères d'Antoniotto, de ce doge opiniâtre qui avait saisi et perdu le

pouvoir quatre fois. Le père de Raphaël avait été lui-même doge à la

chute du gouvernement du marquis de Montferrat.

Barnabé avait signalé son ambition et sa turbulence dans les tumultes des

derniers temps. Raphaël était un jurisconsulte estimé, sage et prudent,

qui eût très-bien convenu pour magistrat suprême dans un temps de calme:

ses concitoyens le préférèrent. Il régit la république avec sagesse et

modération (1447), conformément à son naturel. Pour cela même, il ne

jouit ni longtemps ni paisiblement de sa grandeur. Le duc de Milan

continua à susciter des troubles; Jean-Louis Fieschi fut le premier qui

se livra à son intrigue: ouvertement déclaré contre le pouvoir des

populaires, il prit les armes dans la province orientale. Alphonse, qui

comptait essentiellement sur lui et qui, parmi les Adorno, eût préféré le

plus entreprenant au plus pacifique, ne secourait pas le doge; ses

Catalans poursuivaient le cours de leurs déprédations maritimes. Raphaël

obtint cependant une paix, mais les écrivains du temps, sans en dire les

conditions, avouent qu'elles n'étaient pas telles qu'un Adorno eût dû les

attendre du protecteur de son nom. Nous savons seulement qu'à cette

occasion la république ayant offert au roi un bassin d'or en présent,

Alphonse le reçut comme un tribut. Enfin la plus grande opposition que le

doge éprouva lui vint de l'intérieur de sa famille. On lui reprocha de

manquer de cette énergie qui fait les dynasties et qui transmet les

principautés. Des voix non moins artificieuses lui demandaient de

résigner son pouvoir pour que la patrie devînt libre. Découragé et lassé,

il se démit; le même jour on vit cette intrigue se dénouer; Barnabé

Adorno, soutenu par six cents soldats qu'Alphonse avait mis à sa

disposition, se proclama doge; mais son usurpation ne dura que trois

jours. Il fut chassé par les Fregose.

C'est ici l'époque où cette orgueilleuse famille règne seule. Une

nouvelle génération lui était née, elle s'empare du théâtre, et, au

milieu des troubles ou de ses propres vicissitudes, elle l'occupe pendant

d'assez longues années.

Le vieux ex-doge Thomas vieillissait paisiblement à Sarzana Il n'avait

point de fils en âge de prendre part aux affaires; mais Baptiste, ce

lieutenant, cet amiral, qui un jour avait voulu supplanter son frère, lui

avait laissé un grand nombre de neveux dont les quatre aînés, Janus,

Louis, Pierre et Paul devinrent doges, et montèrent à plusieurs reprises

sur ce siège glissant. Au reste, on va les connaître par leurs oeuvres.

Il y avait eu des négociations entre eux et la France. Charles VII,

affermi sur son trône, avait tourné les yeux vers Gênes qu'on regardait à

la cour comme une ville révoltée qu'il appartenait au roi son seigneur de

revendiquer en pardonnant ou en punissant. Dès 1444, Charles avait signé

à Tours un pardon général en faveur des Génois. La rébellion, y était-il

dit, avait eu pour suite leur longue sujétion au joug d'usurpateurs

divers, mais ils en étaient las, à ce qu'assuraient les lettres de

plusieurs d'entre eux; ils désiraient retourner à l'obéissance du roi et

à l'ancienne fidélité: et le pardon qu'ils imploraient, le roi

l'accordait. Il ordonnait d'avance aux recteurs et gouverneurs à établir

d'appliquer l'amnistie à tous les faits passés jusqu'au jour où le

drapeau royal serait relevé à Gênes2. Ce pardon dont les historiens

génois ne parlent pas, où s'annonce la réintégration de la domination

française, était l'annexe ou le préliminaire d'un traité avec l'une des

factions, qui se disposait de nouveau à ouvrir à l'étranger les portes de

la patrie. Des récriminations subséquentes nous apprennent qu'en effet

les Fregose avaient pris cet engagement avec Charles VII, soit que leur

marché fût la suite ou le renouvellement des conditions qui avaient

occasionné le pardon.

Mais l'hésitation causée par la brusque et violente substitution de

Barnabé Adorno à Raphaël, donna à Janus et à Louis Fregose, deux des

quatre frères, l'audace de se rendre maîtres de la ville pour leur propre

compte, sans attendre les secours que la France devait leur fournir et

sans être tenus après le résultat à exécuter le traité, c'est-à-dire à se

soumettre à la seigneurie du roi. Le troisième jour après l'installation

de Barnabé, une galère seule entra de nuit dans le port. Les deux, frères

en descendirent avec quatre-vingt-cinq hommes déterminés. Ils marchèrent

au palais, le surprirent, et, après un combat où presque tous ces

assaillants furent blessés, mais où leur valeur l'emporta, le doge Adorno

fut chassé, Janus Fregose prit sa place: il n'eut pas d'autres électeurs

que ses quatre-vingt-cinq compagnons teints de sang.

Ce n'est pas la peine de parler du règne insignifiant de ce nouveau doge.

Au bout de deux ans, il mourut avec le rare honneur d'achever sa vie sous

la pourpre. Louis, son frère, lui succéda, tant la domination semblait

établie dans la famille. Mais, plus médiocre encore que Janus, la lâcheté

de ce successeur eut bientôt épuisé la patience des Génois. Après deux

ans une émeute à peine remarquée suffît pour chasser ce doge indigne, qui

ne s'en réserva pas moins pour d'autres temps (1450).

Ce n'était pas au profit d'un concurrent désigné qu'on se débarrassait de

lui. On ne pensa pas même à se soustraire au pouvoir de la famille

régnante, si l'on peut parler ainsi. On envoya à Sarzana offrir la place

à Thomas; on le pressa de remonter encore une fois sur le siège ducal. Il

refusa; sa course, dit-il, était finie, mais il conseillait à ses fidèles

Génois d'élever à sa place son neveu Pierre. Sur cette invitation trois

cent dix-sept suffrages firent doge Pierre Fregose.

Les antécédents de celui-ci étaient étranges. Signalé dès son adolescence

pour son audace et pour son mépris de tout frein, digne instrument de

discordes et de violences, il avait été recherché par Visconti, et il

avait reçu de celui-ci la possession de Gavi que le duc avait gardée en

perdant Gênes. Le jeune ambitieux ainsi encouragé dans ses déportements

fit de là des excursions, désola les campagnes, infesta les passages, et

proprement se fit voleur de grands chemins. Des convois avaient été

pillés; le gouvernement, responsable de leur valeur envers la France à

qui ils appartenaient, déclara Pierre voleur et ennemi public, et le

bannit avec infamie.

(1451) Aussitôt que ses frères furent au pouvoir, les condamnations

avaient été abolies, et Pierre rappelé avait eu le commandement militaire

de la ville sous Janus et sous Louis. Peut-être fut-il l'auteur secret du

mouvement qui expulsa le dernier et de l'inutile rappel de leur oncle.

Cet ancien brigand une fois doge commença en despote sans retenue. Il

avait des détracteurs, il leur imposa silence. On vit, un matin, sur la

place publique le corps du noble Galeotto Mari, vêtu de sa toge, enlevé

et étranglé dans la nuit sans forme de procès. Une inscription brève et

instructive ne portait que ces mots: «Cet homme avait dit des choses

dont il n'est pas permis de parler.»

Nous n'avons rien dit encore de Paul, le plus jeune des quatre frères.

Pierre l'employa d'abord comme son lieutenant, et à la première vacance

qui survint, il le fit archevêque de Gênes.

CHAPITRE V.

Prise de Constantinople. - Perte de Péra.

Odieux par ses violences et toujours agité à l'intérieur, le gouvernement

de Pierre Fregose fut marqué par un grand événement lointain, honteux,

menaçant pour la chrétienté tout entière et le plus funeste dont la

république pût être frappée dans ce qui lui restait de prospérité.

Mahomet II prît Constantinople. Il détruisit (1453) la belle colonie

génoise de Péra, si riche, si redoutable aux empereurs grecs. Il fut

facile de présager le sort que les établissements de la mer Noire

auraient à subir bientôt. Toutes les sources de la force maritime et de

la richesse mercantile, tous les véritables appuis de la splendeur de

Gênes allaient manquer à la fois. Ce peuple industrieux n'avait pas

cessé, depuis les croisades, de faire dans tout le Levant ce commerce

auquel il devait tant d'importance politique: sa perte à la prise de

Constantinople fut le commencement d'une longue décadence. La conquête de

cette capitale de l'empire grec était l'objet permanent et nécessaire de

l'ambition des sultans. Dominateurs de l'Asie mineure, ils avaient, cent

ans avant Mahomet II, franchi l'Hellespont. Les discordes et l'imprudence

des empereurs les avaient appelés en Europe. Ils résidaient à Andrinople.

Ainsi établis dans la Romanie, ils avaient resserré les Paléologue dans

l'enceinte de Constantinople. Si cette ville tenait encore devant des

voisins si redoutables, c'est que des peuples aguerris, mais longtemps

sans forces maritimes, ne pouvaient ni l'attaquer par mer ni l'affamer.

Les Génois qui s'étaient établis à Péra, les Vénitiens qui y

fréquentaient sans cesse, ajoutaient de puissantes auxiliaires aux

défenses de la cité et lui assuraient les ressources de la mer.

Mais les difficultés de l'entreprise s'affaiblissaient peu à peu.

L'invasion de Tamerlan et le désastre qui en fut la suite sauvèrent seuls

Constantinople des mains de Bajazet. Ses successeurs reprirent le projet

de la conquête, et quand leur héritage tomba aux mains du brave et

ambitieux Mahomet, on sentit que la dernière heure de l'empire grec était

arrivée1.

Les Génois de Galata avaient eu quelque espérance d'être épargnés s'il

arrivait malheur à la ville. Ils avaient fait dès 1387 un traité avec

Amurat2 pour s'assurer, dans les Étais de ce prince, la faculté de

commercer et la libre extraction des grains. On a supposé qu'ils avaient

renouvelé ces conventions avec Mahomet II; mais elles n'étaient pas de

nature à leur donner une grande confiance si près de Constantinople

assiégée. Mahomet eut même l'occasion de leur faire savoir qu'il les

aimait mieux ennemis déclarés qu'amis perfides3. Il ne manqua pas de

poster des troupes qui surveillaient et menaçaient la colonie; et eux-

mêmes ne s'abstinrent pas de porter des secours à la ville en péril.

Jean Giustiniani4, l'un d'eux, commandait sous l'empereur Constantin

Paléologue, et présidait à la défense de la ville. Longtemps et jusqu'au

fatal moment on rendit justice à son dévouement comme à son courage. Les

îles de l'Archipel fournirent quelques vaisseaux. L'empereur avait deux

frères; l'un possédait le petit royaume de Trébisonde dans la mer Noire,

l'autre était seigneur de la Morée. Mais ils avaient peu de forces et

moins de coeur. Ils ne remuèrent point pour secourir leur aîné. Entre les

Grecs qui prirent les armes et les Génois qui les défendirent, cette

capitale immense n'avait guère plus de huit mille combattants sur

lesquels l'empereur et Giustiniani dussent compter.

Elle était vivement attaquée du côté de terre, mais la résistance ne

manquait pas et les assaillants gagnaient peu d'avantage. Il n'y avait

rien à craindre du côté de la mer, à moins que l'ennemi ne forçât

l'entrée du port et ne vînt à l'intérieur attaquer les quais et les murs

de la ville. Pour rendre cette agression impossible, on avait tendu une

forte chaîne à l'embouchure, et derrière s'était formée une ligne

impénétrable de tous les navires grecs ou latins qu'on avait pu retenir

ou faire entrer. Devant cet obstacle les Turcs remplissaient en vain le

canal du détroit de trois cents voiles. Dans ce grand nombre, au reste,

ils n'avaient presque que des barques; trente seulement étaient des

bâtiments de guerre.

Au milieu de cette foule paraissent tout à coup cinq galères armées, une

grecque impériale et quatre génoises; c'est un secours unique mais

précieux; la colonie de Scio l'a fourni. Les Turcs entourent et

assaillent cette escadre si faible en nombre, mais ils la trouvent

supérieure en adresse, et elle porte des courages égaux aux dangers. Ce

fut un étrange spectacle. Les Génois se font jour chassant et submergeant

tout ce qui s'attaque ou s'oppose à eux. La galère grecque était en

péril, ils la délivrent. Vainement Mahomet, à cheval sur la plage, incite

les siens à écraser l'ennemi, menaçant ceux qui se tiennent à l'écart;

tout cède et fait place à la petite flotte triomphante; elle atteint le

port de Constantinople aux yeux de cette multitude étonnée qui couvre le

canal et les rivages. Un tel secours vient ranimer les espérances, porter

à Giustiniani de nouveaux compagnons, et surtout renforcer cette ligne

formidable qui ferme aux assauts des Turcs l'accès de la cité par la mer.

Mahomet fut convaincu dès lors de l'impossibilité de forcer ce passage.

Cependant le côté de terre était si bien défendu que la ville ne semblait

vulnérable que par l'intérieur du port. Le sultan forma le projet de

tourner l'obstacle qui en fermait l'entrée et qu'on ne pouvait surmonter.

Il conçut cette idée dont quelques exemples sont connus, mais dont

l'entreprise est toujours si hardie, de faire traîner ses barques de la

mer sur la terre, de gagner le port par le flanc et d'y descendre devant

la ville en laissant derrière soi la chaîne et les bâtiments qui la

gardaient. Un plan d'une si grande audace fut exécuté avec une rare

activité. Une nuit suffit au despote. Ses soldats obéissants tirèrent à

sec, près de la pointe du Bosphore, quatre-vingts demi-galères, et,

tournant Péra et Galata, ces faubourgs unis qui, du bord de la mer,

s'élèvent sur la hauteur, ils traînèrent ces bâtiments à grande force de

bras et les firent glisser sur un chemin aplani à la hâte. Remises à flot

quand le port fut atteint, ces demi-galères servirent d'abord à

construire un immense radeau, un plancher solide; des batteries y furent

postées et commencèrent à jouer contre les remparts. Dans la ville, la

surprise abattît les courages; les navires qui avaient si bien fermé

l'embouchure du port essayèrent de rétrograder pour détruire l'ouvrage

des Turcs, mais la batterie flottante était établie sur des bas-fonds

inabordables pour les navires de Gênes. Sous cet appui, les demi-galères

ennemies repoussent les assiégés, se chargent de soldats et d'échelles.

On prépare l'assaut. L'artillerie, foudroyant les murs de si près, y fait

de larges brèches. Enfin le moment fatal est arrivé. L'attaque est

décisive. Paléologue, jusque-là si faible, si malhabile pour sauver son

empire, déploie tout à coup une fermeté, une valeur dignes d'étonner. Il

défendait la brèche. Giustiniani l'avait secondé avec bravoure. Le Génois

est blessé, et, se rebutant aussitôt, il se déclare hors de combat.

L'empereur veut le retenir, il lui fait honte de déserter le champ de

bataille pour une blessure légère, mais Giustiniani passe par la brèche

et s'enfuit. Ainsi, après s'être montré si courageux, il se fit accuser

de lâcheté ou de ménagements perfides qui dans ce moment funeste étaient

de la trahison. On chargea sa mémoire de toutes les conséquences d'une

ville perdue, comme s'il eût suffi à la sauver, et pourtant il ne gagna

Péra que pour mourir en peu de jours de ses blessures5, signe trop

certain qu'elles n'étaient ni feintes ni légères. Cependant

Constantinople était prise; l'empereur, décidé à n'y pas survivre, à

échapper par la mort à l'esclavage, se jeta dans la mêlée et s'y perdit.

Les habitants de Péra conçurent de vives alarmes. Mahomet, craignant que

cette proie ne lui échappât, fit dire aux Génois qu'ils pouvaient rester

sans crainte; mais, quand ils lui eurent envoyé leurs soumissions et les

clefs de leur colonie, il leur reprocha l'assistance prêtée aux Grecs; il

leur déclara qu'il ne voulait plus des anciens traités et qu'ils

n'avaient qu'à se soumettre à ce qu'il ordonnait. Il leur accordait

cependant la conservation de leurs propriétés: mais ces annonces sévères

redoublèrent leur terreur. Le baile de Venise avait été mis à mort, et

cet exemple leur fit présager les dangers les plus funestes pour leur

vie. Ils montèrent sur leurs vaisseaux et se sauvèrent en désordre,

laissant à l'abandon leurs maisons et leurs magasins. Mahomet prit

possession du tout: il alla lui-même faire abattre les murs d'enceinte;

il fit mettre les scellés sur les biens des fugitifs, et, déclarant qu'il

les rendrait à ceux qui reviendraient dans le terme de trois mois, il

expédia un vaisseau à Scio pour y faire savoir aux Génois cette

résolution, et pour leur faire connaître à quelles conditions ils

pouvaient revenir vivre sous son empire. Ils lui payeraient le tribut;

mais il leur serait permis de garder entre eux leurs propres lois,

d'avoir même un ancien pour les régir. Ils conserveraient leurs églises,

à condition de ne faire entendre ni chants ni cloches. Ces conditions, ou

plutôt la défiance de l'avenir, ne laissèrent pas revenir les Génois. Le

dommage fut immense, et l'on conçut que la calamité présente n'était rien

auprès du préjudice futur.

Dans l'Occident la stupeur fut universelle. Chaque puissance avait à se

reprocher sa froideur et sa négligence à secourir ce boulevard de

l'Europe menacé depuis si longtemps. Les princes d'Italie, les

républiques marchandes si intéressées à le conserver dans des mains

chrétiennes avaient annoncé des efforts pour y concourir et n'avaient

rien fait, distraits de ce soin par leurs jalousies et leurs guerres.

Après l'événement c'était un sujet d'accusation réciproque. Les Génois

avaient envoyé quelques galères: elles n'étaient pas sorties du port que

Constantinople était enlevée. Ils s'en prenaient de ce mécompte et de la

faiblesse de leurs efforts à la guerre cruelle qu'Alphonse leur faisait

en Corse et sur la mer. Des trêves ménagées par le pape pour permettre

aux deux partis de porter assistance à Paléologue, avaient été rompues;

et chacun en faisait reproche à son ennemi. Alphonse, pour se justifier

de n'avoir rien fait pour Constantinople, et d'avoir empêché ses

adversaires d'y envoyer des secours, publia une lettre que nous

possédons, monument singulier d'une diplomatie déclamatoire dans une

latinité élégante, pleine de sarcasmes et d'outrages tels que les érudits

du temps se les prodiguaient dans leurs polémiques littéraires.

L'Aragonais demande dans cette lettre, adressée aux Génois, si c'est à

eux de parler de négligence à combattre l'ennemi de la chrétienté, quant

à eux seuls, à leur coupable avarice, à leur odieuse entremise est due la

première invasion des Turcs dans l'Europe.

La république répond à ce manifeste si insultant par une lettre au roi

qui nous est également conservée6. Elle est en latin, d'un style non

moins soigné, mais plus tempéré, se justifiant et ménageant à la fois.

Elle traite de vaine rumeur l'imputation d'avoir transporté les Turcs.

Quiconque n'ignore pas tout à fait l'histoire, sait, disent-ils, que

c'est par les princes grecs eux-mêmes, au milieu de leurs discordes

civiles, que les Turcs ont été établis à Gallipoli.

Le reproche fait aux Génois a été souvent répété; il appartient à notre

histoire de rechercher le fait pour l'éclaircir. Leurs annales nous

donnent toujours peu de détails sur ce qui se passait dans les colonies

lointaines, mais d'autres témoins y suppléent.

Les Génois n'ont pas ouvert le chemin de l'Europe aux Turcs, il n'en

était pas besoin. Ces peuples, reste des Corasmins qui ravagèrent la

Syrie avant la fin des croisades, répandus dans l'Asie mineure,

occupaient la rive asiatique du Bosphore depuis le XIVe siècle. Campés en

vue de la Romanie et de la capitale grecque, un canal étroit ne pouvait

pas être un long obstacle, et les maîtres de Smyrne et de tant de côtes

ne devaient pas manquer à la longue d'embarcations. Mais, tandis qu'ils

n'annonçaient pas encore le projet de sortir de l'Asie, les Grecs avaient

peu à peu formé avec eux des relations de voisinage. Les princes firent

de plus grandes imprudences; faibles et désunis dans leurs familles, ils

eurent la mauvaise politique d'emprunter les secours de ces dangereux

voisins. Lorsque, après la longue querelle des deux Andronics, Jean

Cantacuzène prit la pourpre et disputa le trône à son pupille Jean

Paléologue, les deux partis recherchèrent également l'assistance des

Turcs d'Asie7. Un émir, maître de l'Ionie, qui avait contracté une

étroite amitié avec Cantacuzène, rassembla une flotte à Smyrne et vint

deux fois en Romanie pour le service de l'usurpateur. Ce fut le premier

passage en Europe, et il ne laissa pas de trace. Mais Orchan, le fils du

premier Othman, avait d'abord promis son appui au jeune pupille

Paléologue et à sa mère régente de l'empire: Cantacuzène, ambitieux de

l'attirer à son parti, eut le courage de lui abandonner sa fille en

mariage, et le gendre vint avec toutes ses forces au secours de son beau-

père8, c'est-à-dire qu'il s'établit dans toutes les places dont il put

s'emparer et qu'à la paix il refusa toujours de les rendre. Lorsque

Cantacuzène l'eut emporté sur son adversaire, Orchan, se prévalant sans

retenue des conditions qu'il disait avoir obtenues de Paléologue quand il

devait le secourir, fit vendre sur le marché de Constantinople les

captifs chrétiens, hommes, femmes et enfants, qu'il avait faits à la

guerre, tant les compétiteurs de la pourpre étaient avilis devant lui.

Enfin Amurat, son fils, transporta sa résidence de Borsa en Asie, à

Andrinople, au centre de la Romanie, dont il fut le seul maître.

On voit que les Génois sont innocents de ces fatales combinaisons. Mais,

sans aucun doute, ceux de Péra ménagèrent ces nouveaux voisins et

commercèrent avec eux quand ils le purent. Quand la colonie fit la guerre

à Cantacuzène et l'humilia, Orchan prit parti contre son beau-père. On a

vu que, plus tard, quand l'un des successeurs d'Orchan, Bajazet, menaçait

Constantinople, les Génois de Péra, loin de se séparer de la cause des

Grecs, avaient déployé pour sauvegarde la bannière de Tamerlan; mais,

après cet orage, la discorde régnait entre les fils de Bajazet. Le

pouvoir des Turcs était faible et disputé dans la Romanie. On eût pu

facilement les en chasser; on ne le fit point, et c'est ici que se trouve

le reproche le plus fondé qu'on puisse faire aux Génois9. Ils avaient une

colonie à Fochia (Phocée), sur la côte ionienne; il paraît que, pour se

soutenir sur un rivage où dominaient les Turcs, elle s'était réduite à

payer tribut au maître de ce pays (1421). C'était Amurat, le petit-fils

de Bajazet, qui disputait à ses oncles leurs provinces et surtout la

Romanie. Un jeune Adorno, gouverneur de Fochia, prit parti pour le

prince, arma sept galères, et se chargea de le transporter en Europe sur

le territoire contesté10. Avant de débarquer, Adorno demanda et obtint la

dispense du tribut, et reçut ce prix avec une humilité servile. Deux

mille combattants occidentaux11, dont le sultan lui dut le secours,

firent tomber Andrinople au pouvoir d'Amurat et l'y affermirent. C'est de

là que, trente ans après, Mahomet son fils marcha à la conquête de

Constantinople. Tel est le fait qu'on a pu reprocher aux Génois; il

n'était ni plus imprudent ni plus répréhensible que la conduite tenue par

les chrétiens orientaux envers leurs dangereux voisins depuis quatre-

vingts ans.

Quelques voix ont aussi accusé les Génois d'avoir transporté l'armée qui

vainquit les chrétiens à Nicopolis12. Amurat, provoqué par la rupture

imprudente d'une trêve solennellement jurée, quittant la retraite à

laquelle il s'était voué, accourut d'Asie, avec tant de rapidité, qu'on

ne sait comment il put réussir à faire passer son armée. Mais les

témoignages sur lesquels on impute aux Génois d'y avoir connivé à prix

d'argent sont faibles et vagues, et aucun écrivain grec contemporain ne

le leur reprochant, c'est assez les justifier.

Maintenant on sentait péniblement à Gênes les suites des imprévoyances

passées. On en était réduit à l'impossibilité de porter assistance aux

colonies de la Crimée, ou même de conserver les communications maritimes

avec elles. Mahomet, après sa conquête, s'était hâté de construire un

château à l'entrée du Bosphore, à l'extrémité de la pointe d'Europe: il

en possédait un semblable à la pointe d'Asie. Ainsi l'on ne devait plus

espérer de franchir ce détroit, cette porte unique de la mer Noire, à

moins d'en obtenir sa permission. Une telle nouveauté exigeait de prompts

remèdes s'il en était d'efficaces; ils ne pouvaient manquer d'être

dispendieux, et le trésor était épuisé. On eut recours, dans cet

embarras, à la maison de Saint-George, à cette république riche dans la

république pauvre. Elle avait le mérite d'être prompte à exécuter les

mesures qu'elle résolvait, parce que les voies et moyens si pénibles à

imposer au public contribuable étaient toujours prêts d'avance dans les

coffres de Saint-George. L'État céda à la banque la propriété de tous les

établissements de la mer Noire pour lui laisser le soin et la dépense de

les sauver s'il se pouvait. L'acte de cession que nous possédons fournit

quelques détails qui font juger de l'organisation du gouvernement à cette

époque, de l'état de celui de Saint-George et de quelques usages. Il est

stipulé au nom de très-haut et très-illustre seigneur Pierre de Campo

Fregose par la grâce de Dieu doge de Gênes; il est assisté du magnifique

conseil des anciens, de l'office de la monnaie (la direction des

finances) et des huit proviseurs de Romanie, renforcés de huit citoyens

adjoints à ce dernier office. Tous contractent en vertu de l'autorité

spéciale qui leur a été déléguée par un conseil général nombreux où ont

parlé deux docteurs és lois et le noble Lucien Grimaldi; deux cent

trente-six voix contre une seule y ont consenti à la cession. Un préjugé

qui s'était conservé dans le pays jusqu'à nos jours persuadait que si un

contrat peut être vicié par quelque omission de formes, l'autorité de la

justice intervenant a le droit et le pouvoir d'y suppléer; le magistrat

judiciaire de Gênes est appelé pour cet effet. C'est le podestat, qui,

afin de prononcer régulièrement déclare avoir pris pour tribunal la place

à la gauche du doge.

La cession contient Caffa et les autres cités de la mer Noire,

forteresses, ports, domaines, impôts mis et à mettre, tout ce qui

appartient dans ces établissements au doge, au conseil des anciens, à

l'office de Romanie, à la commune de Gênes, le tout conjointement ou

séparément et sous la seule condition de maintenir les droits acquis des

habitants de ces colonies.

La république se démet des droits régaliens comme du domaine utile, du

droit de nommer aux magistratures et emplois. Le doge et le conseil ne

pourront s'immiscer dans les nominations ni aucun magistrat dans la

connaissance des affaires des colonies, soit pour ordonner, soit pour

dispenser. L'office de Romanie se dissout, tous ses pouvoirs étant

compris dans les objets cédés; néanmoins Saint-George ne s'oblige à

payer les dettes passives qu'à concurrence des revenus transmis.

Cette transmission est déclarée faite à cette maison parce qu'il n'y a

pas de secours plus prompts que ceux qu'elle peut donner; «car ses

magnifiques protecteurs entre les mains desquels les peuples étrangers

déposent leurs richesses comme dans le trésor le plus sûr et le plus

sacré, disposant de tant de biens, ont toujours su faire suivre la

résolution de l'exécution immédiate, soit qu'il faille agir sur terre ou

sur mer; enfin, on peut s'assurer, est-il dit, que des protecteurs

toujours choisis, suivant l'usage, dans le nombre et dans l'ordre des

plus grands citoyens, ne nommeront pour gouverneurs ou pour magistrats

que des hommes semblables à eux, en sorte que, sous leur tutelle, ces

villes lointaines refleuriront plutôt que de déchoir.»

Remarquons enfin l'influence des hommes de loi et de leur esprit dans les

affaires publiques. Cette grande transaction politique s'accomplit comme

un contrat ordinaire entre particuliers pour des intérêts privés. L'acte

où le doge même et son gouvernement sont parties contractantes est fait

et passé par-devant un notaire et des témoins. Le doge garantissant les

clauses stipulées, souscrit à une commination d'amendes en cas de

contravention. Enfin la cession est expressément qualifiée de donation

entre-vifs, et, en faisant promettre au donateur de ne pas revendiquer la

révocation du don, on renonce expressément à l'exception légale de

l'ingratitude du donataire.

Une semblable transaction avait mis la Corse au rang des domaines cédés à

Saint-George, c'est-à-dire au nombre des possessions attaquées dont

l'État ne pouvait plus défrayer la défense. Alphonse, dans la lettre que

nous avons citée, faisant allusion à cette transmission, à des trêves

rompues et aux excuses qu'en donnent les Génois en distinguant Saint-

George et le gouvernement, les compare par une saillie pédantesque au

prêtre d'Hercule qui, jouant contre le dieu, jetait les dés

alternativement de l'une et l'autre main et faisait les deux rôles.

Plus redoutable par ses armes que par ses sarcasmes, Alphonse occupait

San Fiorenzo et menaçait le reste de la Corse. Dans le même temps, sur la

rive ligurienne occidentale, les Français s'étaient emparés de Final.

Appelés en Italie pour faire valoir les prétentions du duc d'Orléans à la

succession de Philippe-Marie, ils restaient en possession du duché

d'Asti. Ils étaient encore irrités contre les Fregose depuis que Janus,

devenu doge sans eux, avait manqué au traité qui devait leur rendre la

seigneurie de Gênes.

CHAPITRE VI.

Pierre Fregose remet Gênes sous la seigneurie du roi de France et sous le

gouvernement du duc de Calabre.

Les embarras allaient croissant. Une flotte d'Alphonse vint menacer le

port de Gênes; elle portait tous les compétiteurs et tous les ennemis

déclarés de Fregose.

On recourut aux négociations: Alphonse, pour première condition, déclara

qu'il n'entendrait à aucune paix avec les Génois tant que Fregose serait

leur doge. Il exigeait que le pouvoir fût remis aux Adorno. Des

hostilités et des soulèvements fomentés appuyaient ces demandes: Pierre

Fregose ne put rester sourd à des déclarations si menaçantes et si

opiniâtres. Tout l'abandonnait, il sentait tristement l'impossibilité de

rester en place; mais, en tombant, céder à ses émules c'eût été le

dernier des malheurs pour son orgueil, et, pour s'y soustraire, il se

résigna à tout. Il pensa à rendre Gênes au roi de France bien plutôt

qu'aux Adorno, aux protégés d'Alphonse. Quatre ambassadeurs furent

envoyés à Paris. L'accord fut promptement conclu, et Jean, duc de

Calabre, fils du roi René, vint au nom du roi de Charles VII prendre

possession de la seigneurie de Gênes. Après qu'il eut juré la

conservation des droits de la république et le maintien des privilèges de

Saint-George, le Castelletto et les autres citadelles lui furent remis.

Si l'on veut bien s'arrêter un moment sur cette transaction, on pourra

apprendre comment se vendent les villes et en quoi les actes publies

diffèrent des conditions secrètes. D'une part, les ambassadeurs génois

transfèrent au roi de France la seigneurie de Gênes: les anciens pactes

faits en pareille occasion avec le roi Charles VI sont le fondement de ce

nouveau traité. Les Génois, seulement, présentent au roi certaines

clauses nouvelles qu'ils le prient d'accorder. Le roi se contente de les

renvoyer à en discourir avec le duc de Calabre quand il sera auprès

d'eux. Mais on remarque dans les pouvoirs des envoyés de Gênes relatés

dans l'acte sans explications, une faculté d'engager la commune de Gênes

au remboursement de deux sommes de 25,000 ducats, l'une dont le duc de

Calabre a déjà répondu pour elle, l'autre pour autre foi (caution) faite

ou à faire, afin d'assurer l'exécution des pactes convenus.

Or, en ratifiant cette convention faite au nom de la république, le même

jour, le roi ratifie séparément un autre traité antérieur1 fait à Aix

entre le duc de Calabre et Borruel Grimaldi, envoyé du doge Fregose. Par

cet acte, dont les annalistes génois n'ont jamais rien dit ni peut-être

rien su, le doge promet de rendre la seigneurie au roi. A cet effet,

aussitôt qu'il fera savoir qu'il est temps de venir la prendre, le duc de

Calabre devra s'approcher de Gênes avec des forces qui ne seront pas

moindres de douze mille fantassins et trois cents chevaux. Savone et Novi

lui seront livrées d'abord et dès qu'il paraîtra.

A la sortie de Gênes, Pierre Fregose et ses frères seront recueillis,

soit en France, soit en Provence. Leurs biens y seront sous une

sauvegarde spéciale; et si jamais il y avait occasion de la rétracter,

ils auraient un an de délai pour faire leur retraite.

Fregose déclare que son intention est de ne rien coûter au roi de France.

Ce qui lui est dû, c'est à Gênes de le payer: le traité lui garantit en

ce sens 30,000 ducats pour ses bons services. Les Génois lui doivent en

outre 41,625 livres pour son traitement, pour ceux de ses frères et pour

leurs loyaux coûts. Il lui reviendra aussi la valeur des munitions qui

sont dans le Castelletto. Or, pour satisfaire à tous ces payements, le

duc de Calabre lui remettra de bonnes lettres de change payables dans

Avignon. C'est de cette promesse que la commune de Gênes est obligée

d'indemniser le duc: elle sera même tenue d'acquitter ce qui, dans le

compte de ces créances, excéderait l'engagement de 30,000 ducats. Enfin

Pierre se réserve que la commune le libérera de 9,600 livres qu'il doit

au duc de Milan. Elle les retiendra sur 50,000 ducats que doit à celui-ci

la maison de Saint-George.

Pour son avenir, Fregose s'en remet à la libéralité du roi. On donne à

ses frères des compagnies de cinq cents lances leur vie durant.

L'archevêché de Gênes reste à Paul Fregose, l'un d'eux; on lui promet

par-dessus l'archevêché d'Aix ou un bénéfice équivalent. Le roi de France

et le roi René emploieront leurs bons offices pour lui procurer le

chapeau de cardinal. Une fille naturelle du roi de Sicile est promise en

mariage à un autre frère. Enfin René donne à l'ex-doge Pierre la

seigneurie de Pertuis et lui en assure le revenu pour 1,500 ducats.

Ainsi les princes de ce temps traitaient entre eux et pour leurs intérêts

propres. Ainsi Gênes payait chaque changement de domination qui lui était

imposé.

Parmi les articles de capitulation dont nous avons parlé, il en est un

remarquable. Gênes veut se réserver, en cas de schisme, la liberté de

choisir le pape auquel elle adhérera. Le roi répond que, le cas arrivant,

il consultera les rois d'Espagne et d'Ecosse, ses autres alliés, l'Eglise

gallicane, ses bonnes villes, et Gênes parmi elles: après de telles

consultations sa décision prise obligera tout le monde2.

Sous la puissante garantie de la France, les Génois avaient espéré

qu'Alphonse s'abstiendrait de les attaquer; excité par les émigrés, il

continue les hostilités. Il envoie (1459) de Naples dix galères et vingt

vaisseaux qui menacent le port. Mais un événement imprévu change l'état

des choses; on apprend qu'Alphonse vient de mourir. A cette nouvelle

tout est en confusion sur la flotte. Les Catalans, les Napolitains

renoncent au siège de Gênes, ils lèvent l'ancre pour retourner dans leurs

ports. Les émigrés perdent toute espérance. On vit Raphaël et Barnabé

Adorno au désespoir, épuisés de fatigues et de chagrins, suivre de près

leur protecteur au tombeau, victimes d'une ambition et d'une jalousie

qu'ils n'avaient pu assouvir.

Barnabé laissait après lui un fils pour renouveler bientôt le combat

entre les deux races rivales. Il semblait, en attendant, que Gênes dût

avoir quelque répit. Il y eut un moment de calme. Le fils du bon roi René

gouvernait sagement et s'attirait l'affection des Génois. Il excitait

leur courage et leur haine contre les Catalans; il les engageait de

volonté dans les querelles de sa maison, car son père et lui-même avaient

repris l'espérance de conquérir le royaume de Naples, depuis que cette

couronne semblait moins affermie sur la tête d'un nouveau roi. Alphonse

l'avait laissée à Ferdinand, son fils naturel. L'autre Ferdinand,

héritier du trône d'Aragon et bientôt maître des Espagnes, Ferdinand le

Catholique, n'était pas un prince capable d'un grand dévouement à

l'intérêt d'un cohéritier bâtard.

Avant de tenter une entreprise dispendieuse, on avait à Gênes assez

d'embarras pour suffire aux frais et aux dettes du gouvernement. Le duc

de Calabre levait quelques emprunts, mais il sentait la défaveur que ces

exigences jetaient sur son administration. Il eut recours à François

Sforza, duc de Milan depuis la mort du dernier Visconti, son beau-père.

Sforza était attaché par plusieurs liens à la maison de France; mais la

présence des Français à Gênes ne lui montrait qu'un voisinage importun:

il leur enviait cette possession qu'il estimait à sa propre bienséance.

Il craignait encore plus leurs grands desseins sur Naples, qui,

réussissant, les auraient faits souverains de l'Italie. Pour être

dispensé d'y donner les mains il s'était hâté de s'engager par une

alliance publique avec Ferdinand. Aussi dissimulé que les Visconti

auxquels il s'était subrogé, tandis qu'il rendait des services au duc de

Calabre, il donnait avis à Naples de ce qu'on méditait à Gênes; il

suscitait sous main de nouveaux embarras pécuniaires, et un dangereux

ennemi. Pierre Fregose, qui n'avait voulu des Français que pour se

délivrer d'Adorno (1460), ne pouvant rentrer par eux au pouvoir, ne

chercha qu'à le leur reprendre: bientôt il fut secrètement d'accord avec

Sforza. En descendant du siège ducal il avait retenu Voltaggio et Novi.

Il y fit sa retraite en accusant les Français de mauvaise foi. Il reprit

son métier de brigand et infesta l'Apennin. Cependant le duc de Calabre

s'apprêtait à passer dans le royaume de Naples. Son père avait armé une

flotte à Marseille: les Génois en fournissaient une; ils avaient tiré du

trésor de Saint-George 60,000 ducats pour y pourvoir. Les particuliers

s'empressaient encore à lui fournir de l'argent en prêt, tant sa personne

et son expédition inspiraient de confiance. Lavallée, que Charles VII lui

envoyait pour successeur dans le gouvernement de Gênes, était arrivé. On

fit les derniers préparatifs et la flotte mit à la voile. Le duc, se

réservant de la joindre à Livourne, s'arrêtait encore quelques jours,

inquiet d'observer parmi les émigrés des mouvements évidemment combinés

pour faire diversion à ses desseins sur Naples. Pierre Fregose, en effet,

tenta un coup digne de son audace. Séparer le chef de ses soldats, le

retenir et faire manquer l'expédition commencée, profiter en même temps

de l'éloignement des forces pour pénétrer dans la ville, tel fut son plan

hardiment conçu et habilement exécuté. Pierre, gravissant les montagnes,

arriva aux murs de la ville et pénétra dans l'intérieur. Le duc de

Calabre accourut pour s'opposer à sa descente. Les deux partis se

trouvèrent en présence: Pierre appelait le peuple à son aide; les

Français craignirent de se voir abandonnés. Dans cette anxiété, le duc

eut recours à la faction émule des Fregose. Il fit crier: Adorno!

Adorno! et ce cri attira contre les assaillants une partie des citoyens.

Le fougueux Pierre, enflammé de colère, entendant résonner un nom odieux,

se précipita pour tenter les plus grands efforts. Mais Lavallée d'un

côté, le duc de Calabre de l'autre, fermant le passage à sa troupe, la

cernèrent et la détruisirent. Pierre combattant, toujours sans pouvoir

retourner en arrière, se fit jour presque seul à travers la ville. Par la

course la plus rapide il atteignit une porte éloignée du lieu du combat;

mais il la trouva fermée. Rejoint par ceux qui le poursuivaient, il fut

massacré. Ce qui restait de ses gens se dispersa; peu échappèrent. Après

avoir triomphé d'une si vive attaque, le prince partit enfin pour son

expédition.

Histoire de la République de Gênes · 第 12 / 32 题