Après cette désertion, on vit la dignité ducale emportée ou disputée par

quatre nouveaux personnages au moins. Il y eut un usurpateur qui ne fut

qu'une seule journée au pouvoir. Des autres concurrents, il y en eut qui

furent doges trois jours, d'autres une quinzaine; l'un d'eux remonta

deux fois sur le siège. Deux enfin, s'étant réunis pour le conquérir,

osèrent le tirer publiquement au sort.

Cette anarchie dura quatre ans. Il serait indigne de l'histoire de

s'appesantir sur ces obscures mutations. A chacune s'entremêlent de

nouvelles apparitions d'Antoniotto; sans cesse il remonte sur le trône

et sans cesse il en redescend. Nous considérons donc les mouvements de ce

temps comme de simples interruptions passagères de son règne.

(1391) A la première retraite d'Adorno on avait élu pour le remplacer

Jacques Fregose, fils de celui qui avait été doge vingt ans auparavant.

On eût pu lui préférer son oncle Pierre, le vainqueur de la guerre de

Chypre; mais il paraît que cette orgueilleuse famille, se flattant déjà

de la pensée de rendre héréditaire à son profit la seigneurie de Gênes,

jugeait que le droit de primogéniture devait être suivi. Ce droit était

le principal avantage de Jacques, homme au surplus studieux, appliqué à

l'étude des lettres et de la philosophie, mais à qui manquait sinon

l'ambition, du moins l'énergie propre au rôle qu'il venait de jouer.

Adorno s'encouragea facilement à reparaître pour disputer la place à un

si faible ennemi; et après avoir lui-même, au gré de ses incertitudes

hésité, avancé, rétrogradé, il marcha ouvertement de Final à Gênes.

Pierre Fregose avait averti le doge que si Antoniotto mettait le pied

dans Gênes, il n'y aurait qu'à lui céder la place. Aussi Jacques avait

engagé à son service l'un des marquis Caretto de Final et lui avait donné

pour instruction de surveiller les mouvements d'Antoniotto, et si celui-

ci se mettait en route, de côtoyer sa marche avec quatre-vingts gendarmes

dont le marquis disposait. Cet ordre n'impliquant point de mettre

obstacle au voyage, qu'on devait seulement observer, Adorno parvint à

Gênes, et là Caretto, qui ne l'avait pas perdu de vue, demandant quels

ordres il avait à suivre, le doge le remercia et lui fit dire de s'en

retourner sans prendre autre peine. Antoniotto fit bientôt signifier à

Fregose de se retirer du palais où lui-même il avait à se rendre. Fregose

ne balança pas à s'y disposer; il faisait enlever ses derniers meubles

quand Adorno se présenta et s'installa comme si jamais il n'eût cessé

d'être doge. L'entrevue fut affectueuse; Fregose fut retenu à la table

du doge, et après le repas on le reconduisit honorablement à sa maison.

Quoique reprise sans obstacle cette seconde administration ne fut pas

plus tranquille que la précédente. Les prétentions au pouvoir héréditaire

ne se concentraient pas dans les deux seules races des Adorno et des

Fregose. Trois autres fils d'anciens doges en prirent exemple,

Boccanegra, Guarco et Montaldo. Antoniotto eut à les combattre. Il

vainquit les deux premiers qui s'étaient unis contre lui. Le jeune

Montaldo fut un compétiteur plus redoutable. Il avait rassemblé une

troupe de soldats et il vint assiéger une des portes de la ville; à ce

bruit seul, Adorno, qui écrivait, jetant sa plume et s'enfuit plus

rapidement qu'à sa première sortie.

(1392) Montaldo fut nommé doge: c'était un jeune homme de vingt-trois

ans, que le hasard poussait à une place peu faite pour son âge, et dont

pourtant il n'était pas absolument indigne par son brillant courage et

par quelques sentiments généreux. Mais tous les ennemis qu'Antoniotto

avait eus se coalisèrent contre le nouveau doge; et Antoniotto lui-même

épiait sans cesse le moment de se remontrer. Montaldo se défendit contre

tous. Un des tumultes qu'il réprima avait pour chef Boccanegra, le fils

du premier doge. Pris les armes à la main, on le conduisit au podestat

qui exerçait le pouvoir judiciaire. Le procès ne fut pas long:

Boccanegra fut condamné à mort. L'exécution allait se faire devant le

palais ducal. Le patient aperçut le doge, et, lui tendant les mains, il

l'implora en lui demandant la vie. Montaldo en fut ému, il envoya son

frère pour faire surseoir. Le podestat inflexible feignit de méconnaître

le message et pressa le supplice; mais le doge accourut pour sauver le

criminel, et, sans tenir compte de la colère du juge, il conserva son

ennemi.

Cependant, après s'être maintenu presque un an entier au pouvoir,

Montaldo se vit forcé de le déposer: il laissa le champ libre aux

concurrents, et parut se vouer à la retraite. Mais quand, au milieu des

prétendants, Antoniotto Adorno revint conduisant avec lui des bandes de

mercenaires, Montaldo indigné ne put s'empêcher d'accourir pour s'opposer

au doge qui venait s'imposer à la patrie en la déchirant. Les meilleurs

citoyens s'unissaient pour résister à cette invasion, Montaldo sortit de

chez lui pour se joindre à eux et vint combattre au premier rang. La

mêlée fut sanglante, mais pour cette fois Adorno ne put atteindre son

but, et reprendre sa place. Montaldo, à qui l'on devait principalement

cette victoire, n'en usurpa ni n'en exigea le prix. Il rentra modestement

dans ses foyers, mais le lendemain une élection nouvelle lui décerna pour

la seconde fois le titre de doge. Cependant son pouvoir non plus que la

suspension de celui d'Adorno ne furent que passagers: car, à son tour,

Montaldo (1394) fatigué désespéra du gouvernement, et, comme on ne devait

pas l'attendre de lui, il déserta son rang presque aussi honteusement

qu'autrefois Antoniotto.

Une cause fatale rendait les discordes plus cruelles que jamais. De

mauvais citoyens, jaloux du doge, s'étaient appliqués à ranimer l'esprit

des factions au sein des campagnes: on criait vive l'aigle de toutes

parts. Ce signal gibelin venait d'être donné en Toscane, mais on ne

l'avait pas entendu dans la république de Gênes, où, si la distinction

des partis existait encore, elle était presque sans influence comme

désormais sans prétexte; aussi dans la ville depuis longtemps cet

antagonisme des factions, quoiqu'on prononçât encore leurs noms, ajoutait

peu d'animosité aux troubles qui éclataient. Quand il ne s'agissait que

de savoir à qui resterait le nom de doge pour la journée, il se

commettait peu d'excès, et l'on peut en juger par l'indignation des

écrivains chaque fois qu'ils avaient à parler de quelque accident funeste

arrivé dans un tumulte. Le peuple était plutôt spectateur qu'agent dans

ces discordes. Elles portaient de grands dommages, elles faisaient verser

peu de sang; c'étaient des luttes plutôt que des batailles. Mais, au

dehors, quand les gibelins et les guelfes étaient véritablement en jeu,

il fallait le fer et le feu, les meurtres et l'incendie, et surtout le

pillage.

Ce fut avec des gibelins de la campagne qu'Antoniotto Adorno revint

encore à la charge attaquer un doge éphémère qu'on avait nommé au départ

de Montaldo. Ils arrivaient furieux, parce qu'ils avaient ouï dire que ce

doge était défendu par des guelfes. Au moment où le sang allait couler,

Montaldo ayant réuni quelques suivants reparut à son tour et se posa

entre les deux partis. Celui qui soutenait le doge fut bientôt dissous;

on reconnut que l'homme qu'on avait voulu soutenir était incapable.

Montaldo se trouva donc en face d'Antoniotto; mais il s'empressa de

déclarer que son intention n'était pas de revendiquer la dignité qu'il

avait sérieusement abandonnée. Il venait seulement s'opposer à ce

qu'Adorno vînt la reprendre une fois de plus. Sur cette protestation on

s'entremit entre eux; les deux chefs convinrent qu'aucun d'eux ne serait

doge; que la place serait réservée à celui des amis communs que nommerait

l'assemblée des citoyens. Une grande réunion fut donc convoquée; les

guelfes n'en furent pas exclus. Montaldo et Adorno s'y présentèrent

ensemble se tenant par la main. Quatre-vingt-seize notables s'y assirent

pour procéder à l'élection. Adorno leur adressa une harangue étudiée pour

faire son apologie, demandant pardon à ceux que le malheur des temps lui

aurait fait offenser. Ses amis apostés répondirent en le demandant pour

doge. Soixante et douze suffrages, sur les quatre-vingt-seize, le

nommèrent. Il accepta sur-le-champ, et il courut au palais prendre

possession de sa dignité. La foule le suivait: les hommes considérables

s'écartaient pour ne pas grossir son cortège. Montaldo, indigné d'avoir

été joué par la mauvaise foi d'Antoniotto, regagna Gavi et s'y cantonna.

CHAPITRE IV.

Adorno met Gênes sous la seigneurie de Charles VI, roi de France.

Le gouvernement s'organisa. Les nobles furent admis dans le conseil. Mais

Adorno éprouva qu'il est plus facile de prendre le pouvoir, de l'enlever

même à ses rivaux, que d'administrer un pays si bouleversé. Les troubles

continuaient de tout côté. Savone soulevée avait déclaré rompre tout lien

avec Gênes et s'était rangée sous la seigneurie du duc d'Orléans frère de

Charles VI et gendre du duc de Milan1. Jean Grimaldi, sénéchal de Nice

pour le comte de Savoie, et Louis son frère s'emparèrent de Monaco,

séparèrent cette ville de toute dépendance de la république et y

établirent leur propre domination. Ce fut de nouveau la retraite des

nobles guelfes mécontents qui s'exilaient de Gênes. Leur émigration ne

faisait que prévenir les rigueurs du doge; il bannit huit cents citoyens

à la fois. Les Fieschi ravagèrent plusieurs parties du territoire. Guarco

qui s'était emparé de Ronco, Montaldo qui tenait toujours Gavi, faisaient

des excursions répétées jusqu'aux portes de Gênes. Leurs succès n'étaient

pas décisifs. Adorno avait à leur opposer 3000 fantassins soldés, avec

1000 chevaux, sans compter 1000 combattants levés sur le territoire. Mais

il connut enfin le ressort secret que mettaient en jeu ses rivaux, et il

cessa de se méprendre sur le sort que tant d'attaques lui réservaient.

Antoniotto Adorno avait cultivé en tout temps la faveur de Jean Galéas

Visconti. Mais, tout digne qu'il était de l'amitié de ce tyran, elle

était toujours subordonnée chez celui-ci à l'intérêt de l'ambitieux, qui,

non content du lot échu pour sa part dans le partage de l'ancienne

souveraineté des Visconti, avait pris en trahison Bernabo son oncle, et,

s'étant fait duc de Milan, avait ensuite dépouillé ses voisins par la

guerre et par la perfidie. Adorno, tandis qu'il était doge pour la

seconde fois, l'avait assez bien servi. Choisi pour arbitre entre le duc

de Milan et les Florentins, il avait été si partial, que Florence avait

protesté contre la sentence d'un tel juge. De là sans doute la faveur et

les bons offices que Jean Galéas lui avait accordés: mais, s'il avait

toujours fourni des secours à Adorno pendant sa déchéance pour troubler

tout gouvernement qui s'établissait, s'il l'encourageait dans ses efforts

pour reprendre la place qu'il avait perdue, les soins de ce protecteur

n'étaient pas désintéressés. Il se souvenait que la seigneurie de Gênes

avait été tenue par les chefs de sa famille, il la convoitait à son tour;

il y fomentait les désordres qui devaient tôt ou tard lui livrer sa

proie. Dans ce but, après avoir aidé à remettre Adorno sur le siège

ducal, il ne lui convenait pas de l'y laisser tranquille. Il devait, ou

l'obliger à se jeter de lui-même dans ses bras, ou enfin le renverser et

le supplanter, Antoniotto apprit que les troupes conduites contre lui par

Montaldo et par Guarco étaient salariées des deniers de Visconti. Il vit

alors comment il devait compter sur l'appui de celui-ci, et jusqu'à

quelle issue seraient poussées ses perfides manoeuvres. Enflammé de colère

contre tant de duplicité, il se décida sur-le-champ à chercher ailleurs

un défenseur, un maître s'il le fallait, plutôt que de tomber sous le

joug d'un faux ami.

Les embarras qu'on lui suscitait au dehors n'étaient pas les seuls qui

empêchaient son gouvernement de se soutenir. L'état intérieur faisait

sentir, à lui, l'impossibilité de conduire les affaires publiques, et à

beaucoup de citoyens le besoin d'un abri sous lequel on pût mettre fin à

l'anarchie et permettre à Gênes de se rétablir. On était pressé par la

nécessité, et par la nécessité la plus instante. L'argent manquait.

L'obligation de soudoyer des mercenaires sans lesquels on ne faisait plus

rien, était devenue à cette époque un fardeau qui ruinait les

contribuables et écrasait la république. Aussi il est remarquable que

depuis plusieurs années, il n'est plus question d'armements et

d'expéditions maritimes. Dans le moment où Venise réparait les malheurs

passés par une activité nouvelle, les Génois semblaient n'avoir plus de

ressources pour armer leurs flottes, pour rendre à leur commerce de mer

la protection et l'encouragement. On peut juger de la dépense des

stipendiés par un seul fait: treize ans auparavant un doge était devenu

odieux pour avoir voulu ajouter soixante et quinze gendarmes aux vingt-

cinq qui composaient sa garde ordinaire. On salariait maintenant quatre

mille hommes, sans parler des habitants qu'on tenait sous les armes. Mais

la république n'avait point de ressources disponibles, ses revenus

annuels étaient affectés aux créanciers qui avaient fourni avant cette

époque aux besoins des armements ou des guerres étrangères; et rien ne

pouvait être soustrait à cette délégation dans un pays où la fortune

privée et l'existence de l'État semblaient réputées une même chose. Pour

des dépenses nouvelles et toujours croissantes il fallait exiger sans

cesse des contributions extraordinaires, et elles frappaient sur des

campagnes ou ravagées par l'ennemi ou épuisées par la soldatesque, et sur

un commerce interrompu par les révolutions, dérangé par l'instabilité de

la sécurité publique. Pour faire payer les citoyens mécontents et sans

confiance, il n'y avait plus ni entraînement spontané, ni persuasion

officieuse; il ne restait que les voies de la contrainte, et il n'y en

avait pas qui ne poussât à la révolte.

Dès le commencement de cette magistrature si péniblement reprise, Adorno

avait reconnu le besoin d'un puissant appui: les invasions de Guarco et

de Montaldo lui firent comprendre qu'il était temps d'y recourir. Il

avait entretenu des liaisons à la cour de France; il se tourna de ce

côté et songea à placer Gênes sous la seigneurie de Charles VI.

La soumission volontaire de la république à la seigneurie des étrangers

n'était pas une chose nouvelle. Nous l'avons vu: tour à tour, un jour

d'enthousiasme gibelin, une intrigue au temps de la prépondérance guelfe,

une disgrâce imprévue dans la lutte avec les Vénitiens, avaient remis

Gênes aux mains de l'empereur Henri VII, de Robert de Naples et des

Visconti de Milan. Maintenant, après tant d'années de troubles, ce qui

résignait à la pensée de chercher au dehors un maître qui se fît obéir,

c'était la lassitude de l'anarchie, la désorganisation du gouvernement

national, l'impossibilité d'accorder entre eux les citoyens ambitieux qui

venaient s'arracher le pouvoir, car d'ailleurs on l'eût facilement laissé

prendre à quiconque eût su le garder. On voulait, en un mot, retrouver à

tout prix la protection, la sûreté et la paix publiques, premiers besoins

des sociétés. Déjà, dans une des dernières mutations que nous avons

signalées, la résolution d'appeler un arbitre suprême pris parmi les

princes étrangers avait été sérieusement agitée. Le recours au roi de

France avait été formellement proposé. Les guelfes y inclinaient; ils

étaient accoutumés depuis l'apparition des Angevins en Italie, à regarder

la cour de France comme la protectrice de leur faction, quoique, suivant

la remarque d'un judicieux historien2, les Français n'entendissent rien à

cette obscure politique des partis italiens. Quant aux nobles des deux

couleurs, ils pensaient que le prince et la cour d'une grande et illustre

monarchie leur seraient favorables; si l'autorité française

s'établissait réellement à Gênes, les distinctions seraient pour eux: si

cette protection laissait quelque indépendance à la république,

l'expulsion du premier rang étendue quelquefois à toute part au

gouvernement ne subsisterait pas à leur préjudice sous l'influence

royale. Le roi de France ne pouvait ni goûter la démocratie, ni préférer

une aristocratie plébéienne à une noblesse antique. Telles étaient les

dispositions diverses qu'Adorno allait rencontrer en développant ses

projets; et si ce qu'il méditait était une intrigue contre

l'indépendance de sa patrie, il n'en était pas seul coupable. Nous avons

à ce sujet quelques lumières que les historiens de Gênes ne paraissent

pas avoir connues. Trois ans auparavant, une négociation avait été

entamée, et poussée fort loin, par des délégués des émigrés ou des

mécontents; nous avons un traité3 en ce sens, fait au nom des nobles de

Gênes, ayant pour but la destruction du gouvernement populaire et le

rétablissement de celui de la noblesse sous les auspices et avec la

participation de la France. L'instrument original que nous en possédons

ne porte pas l'assentiment du roi. Il est vraisemblable que la rapidité

des changements survenus à Gênes prévint l'effet de ce projet. Peut-être

aussi les commissaires qui l'avaient signé ne purent-ils le faire

ratifier par leurs commettants. On démêle dans la teneur l'embarras de

ces nobles guelfes et gibelins si peu accoutumés à délibérer et à

négocier en commun; ayant à stipuler pour leur gouvernement futur, ils

sont encore loin d'être d'accord pour pouvoir en désigner les membres à

l'approbation du roi, et à plusieurs reprises ils répètent l'expression

du doute sur la possibilité de s'accorder pour la nomination d'un seul

chef. Mais ce qu'il leur faut au prix de l'invasion violente de leur

patrie, c'est la destruction du régime des doges: et maintenant Adorno

venait lui-même leur rendre ce service. On ne peut donc s'étonner de voir

les nobles se rendre à ses propositions; c'était servir leurs propres

vues.

Quant à Adorno, était-il de bonne foi? Toujours préoccupé du pouvoir

suprême, prompt à y porter la main, mais timide et malhabile à le

conserver, nous l'avons vu déserter lâchement le trône ducal, et, en

fuyant devant les obstacles, devancer même l'heure de la nécessité. Nous

l'avons vu, toujours dissimulé, attendre l'instant propice de se

ressaisir de cette proie qu'il avait si mal gardée, mais que son ambition

n'avait jamais résignée sincèrement. Pressé par l'impossibilité de faire

marcher son gouvernement, il ne demandait peut-être qu'à emprunter le nom

redouté d'un roi de France; mais quel appui réel pouvait-il attendre d'un

gouvernement déjà désorganisé, d'un prince insensé et d'une cour divisée?

A s'en tenir aux apparences, il faudrait rendre à Antoniotto cette

justice, que s'il avait eu à inspirer à sa république la plus patriotique

détermination, il n'aurait pu agir avec plus de ménagement pour tous les

partis, de respect pour toutes les opinions, avec des formes plus

conciliantes.

Les historiens français parlent avec peu de détail de cette singulière

transaction. Les conséquences s'en sont prolongées pendant le cours d'un

siècle et demi: cependant, comme elle n'eut alors aucune influence

immédiate sur les événements d'une époque malheureuse, une possession

lointaine bientôt perdue n'attira pas longtemps l'attention

contemporaine. Mais il reste dans nos archives de nombreux documents qui,

expliquant ou complétant les récits imparfaits des Génois, révèlent

quelques faits curieux.

On y voit que la première ouverture faite par Adorno à ses conseillers

avait suivi de près la révolution qui l'avait enfin rassis sur son siège

ébranlé, nouveau témoignage des variations de cet esprit malade, qui

s'effrayait si vite sur les suites de ce qu'il avait fait avec le plus de

hardiesse. Des négociateurs furent d'abord envoyés à Paris4. Là tout se

faisait alors par l'intrigue et sous l'influence des haines de parti. Le

duc d'Orléans, frère du roi, mari de Valentine, fille du duc de Milan,

avait eu par ce mariage la seigneurie d'Asti en Piémont. Il y tenait un

gouverneur et une garnison. De là on travaillait à s'agrandir. C'est à la

faveur de ce voisinage que la protection du duc d'Orléans avait été

réclamée par Savone, quand cette ville entendit se détacher de Gênes. On

croit que le doge avait été tenté de s'adresser au même prince. Il est

probable que la défiance du beau-père le détourna de se mettre entre les

mains du gendre. Mais Orléans n'abandonna pas volontiers l'espérance

d'une si belle acquisition: il s'opposa à ce qu'elle échût au roi son

frère. A son tour, le roi, dans ses moments lucides, se montrait flatté

de ce nouveau domaine. Auprès de lui était le duc de Bourgogne, ennemi

irréconciliable du duc d'Orléans dont il méditait la perte. Il

s'attaquait souvent à Jean Galéas pour contrarier le duc. Il ne voulait

laisser tomber Gênes au pouvoir ni de l'un ni de l'autre. Les ouvertures

d'Adorno furent donc acceptées au nom de Charles VI.

A Gênes, pour arriver au résultat, le doge avait assemblé d'abord deux

cents gibelins tous populaires, et les avait fait délibérer sur son

projet. Ils y avaient donné leur assentiment; douze voix seules l'avaient

refusé. Il convoqua ensuite une réunion de guelfes; elle eut un succès

semblable. Après ces consultations particulières, un grand parlement

solennel fut tenu; huit cents citoyens y furent appelés mi-partis des

deux factions et dans chacune de nobles et de plébéiens. La grande

majorité accepta la seigneurie du roi de France. Adorno ne voulut pas

négliger de demander l'accession des guelfes émigrés. Il monta sur une

galère et alla trouver en Toscane leur chef le cardinal Jean Fieschi,

l'évêque guerrier de Verceil et puis d'Albenga. Ils furent bientôt

d'accord; et, en signe d'union, ils revinrent ensemble à Gênes. La

galère qui les portait avait arboré une branche d'olivier pour symbole de

la paix dont on se flattait de jouir désormais. Dieu sait quels

sentiments secrets étaient cachés sous ce pacifique emblème!

Des ambassadeurs français se rendirent à Gênes. Le traité fut préparé,

mais plusieurs mois s'écoulèrent en intrigues et en difficultés. Des

lettres patentes du roi nous apprennent d'abord qu'il fallut

désintéresser le duc d'Orléans. On y voit que celui-ci avait entrepris

d'avoir la seigneurie de Gênes, et tant fait à cette intention qu'il

avait en sa main les ville et château de Savone. Mais les doge et

gouverneurs de Gênes, ou plus de la semi-part d'iceulx, ayant plusieurs

fois sollicité le roi d'accepter la seigneurie de leur État, et Charles

ayant condescendu à leur désir, il déclare avoir traité et accordé avec

le duc son frère. Celui-ci lui cède tous ses droits, et lui remet Savone

et toutes les autres dépendances qu'il avait acquises sur le territoire

génois; et, pour le contenter et défrayer des très-grands frais par lui

en plusieurs manières faits et soutenus, le roi lui accorde une somme de

trois cent mille écus d'or payable aussitôt après la remise effective des

villes et châteaux. Le duc donne à son tour des lettres patentes

conformes, et intime à ses commandants de rendre sans autre mandement les

places qu'ils tiennent pour lui, intimation donnée à contrecoeur, qui fut

mal exécutée: il est vrai que nous ne saurions dire si les trois cent

mille écus furent jamais payés.

Force était au roi d'acheter Savone, car c'était la condition

essentiellement déterminante pour les Génois. Dans l'apathie universelle

des sentiments patriotiques, une seule passion populaire était réveillée

chez eux, la passion de remettre Savone sous le joug. Le populaire ne

voulait pas même qu'on insistât sur aucune autre demande. Quoi qu'il en

soit, la conclusion et la rédaction exigèrent de nouveaux pouvoirs du

roi, de nouvelles délibérations à Gênes; mais à ce point, si les procès-

verbaux qui nous en restent disent tout, la délibération n'était plus que

d'apparat pour constater les choses convenues. Six cent huit votants

prennent part à une de ces assemblées. Dix orateurs choisis y sont

entendus avant le vote. L'un d'eux sollicite la prompte signature du

traité, par pitié pour la triste situation des pauvres. Un autre prend

dans la Cité de Dieu de saint Augustin quatre conditions qu'un État doit

rechercher et qu'il trouve réunies dans la seigneurie du roi de France,

roi si grand que le servir c'est liberté, «Si ce roi est bon, dit le

dernier orateur, il n'est pas besoin de pactes; s'il est mauvais, les

pactes ne serviront de rien; finissons promptement, mais que Savone nous

soit rendue.» Celui-là seul, comme on voit, parlait d'affaires.

Les historiens génois disent qu'au moment même que les ambassadeurs

français mettaient la dernière main à la convention, Jean-Galéas avait

envoyé un nouveau messager et de nouvelles offres qui furent rejetées.

Cependant nous avons le procès-verbal d'une assemblée où le doge

demandant conseil pour conclure avec le roi, expose qu'il avait d'abord

dépêché à Milan des ambassadeurs, et il les fait connaître par leurs

noms, pour faire expliquer Jean-Galéas; mais que le duc avait déclaré que

par révérence pour le roi de France, il ne voulait plus tenir la promesse

qu'il avait faite de se charger du gouvernement de Gênes. Dans ce siècle

de dissimulation et de mensonges politiques, il n'y a rien d'étonnant à

voir Galéas travailler presque à découvert à ressaisir par l'intrigue ce

qu'au moment même il refuse officiellement. Il n'est pas surprenant non

plus que, dans les circonstances orageuses des dissensions violentes de

Gênes, Adorno eût été forcé d'offrir au duc de Milan ce que pour rien au

monde il n'eût voulu laisser tomber dans ses mains avides5.

Enfin tout fut entièrement convenu: les Génois élisaient le roi de

France pour leur seigneur à perpétuité. La république se donnait à titre

de seigneurie avec toutes ses terres et tous ses droits. Elle devait se

gouverner par ses lois propres. Aucun impôt ne serait levé au profit du

roi: il ne pourrait exiger aucun emprunt: s'il usait des navires des

Génois, il devait les affréter à ses dépens. Gênes ne devait supporter

que les frais de la garde de son territoire et le salaire de son

gouverneur, qui, sous le titre de défenseur du peuple et de la commune,

avait le traitement des anciens doges.

Les ennemis du roi deviennent ceux de la république, sauf les alliances

de celle-ci avec l'empereur de Constantinople et le roi de Chypre. Quant

à l'empire d'Allemagne, il est remarquable que les Génois, si fiers de

leur indépendance et qui depuis tant de siècles avaient si peu de

rapports réels avec les successeurs de Conrad et de Barberousse, se

croyaient obligés de stipuler qu'ils se donnaient à Charles VI, sauf les

droits et les honneurs dus à l'empire romain, aveu que les écrivains du

pays ont défiguré en le traduisant, contre la teneur des actes, par ces

mots, «sans préjudice des droits de l'empire romain s'il en existe.» En

ajoutant sur leur pavillon l'écusson de France, ils y accolèrent l'aigle

impériale, restes insignifiants de l'influence gibeline. On se réserva

avec un soin particulier la dispense de suivre dans les schismes de

l'Église le parti et les déterminations de la France.

Charles VI promettait de faire rendre à Gênes, dans le délai de quatre

mois, tous les territoires qui auraient été détachés de l'État depuis

quatre ans en arrière. Une convention particulière obligeait le roi à

remettre Savone dans la dépendance génoise immédiatement. Il devait tenir

la main à ce que les Savonais restituassent les prises qu'ils avaient

faîtes.

Le roi se mettait immédiatement en possession des châteaux et forteresses

de la république. Il y constituait des commandants français; mais si, à

l'expiration des quatre mois convenus, les places qu'il s'engageait à

faire rentrer dans le devoir n'y étaient pas rendues, le conseil de la

république reprendrait ses forteresses et les retiendrait, notamment

jusqu'à la reddition de Savone.

Le gouverneur et le conseil administraient les affaires. Le gouverneur

présidait et jouissait de deux suffrages; mais, s'il n'assistait pas au

conseil, les résolutions prises en son absence n'en étaient pas moins

valables. Les conseillers étaient au nombre de douze au moins, pris en

nombre égal parmi les nobles et les populaires, parmi les gibelins et les

guelfes. Leur doyen devait être gibelin populaire. Les principales

magistratures étaient conservées.

Mais ici arrivait la clause fatale à Adorno, la clause qui venait lui

arracher le fruit de toutes ses manoeuvres. Le gouverneur et son

lieutenant devaient être envoyés par le roi et natifs de son royaume

ultramontain. Charles VI eût pu se réserver de donner à Gênes des

gouverneurs français; mais il n'avait point d'intérêt à s'en imposer la

loi à lui-même: c'était donc une condition demandée par les Génois.

L'ambitieux, trompé dans l'espoir de rester le maître de sa patrie en

achetant la protection française, en échangeant seulement son titre de

doge, essaya pourtant d'éluder l'exclusion stipulée. Le roi fit ajouter

au traité, qu'il pourrait d'abord, à son bon plaisir, nommer Adorno

gouverneur provisoire; mais le sort de celui-ci était décidé, il avait

obtenu un article secret qui lui garantissait deux fiefs et une pension

en France; probablement un autre article secret, traité sans lui,

limitait à un temps fort court son gouvernement provisoire.

Ainsi on se donnait à la France; la bourgeoisie pour avoir la paix et la

sécurité; le peuple pour opprimer Savone; les nobles pour ruiner le

gouvernement populaire, et avant tout pour se défaire d'Adorno. Grâce à

ces passions satisfaites, la nation croyait n'avoir pas été vendue et que

c'était elle qui se donnait. Dans l'espoir d'échapper à l'anarchie, la

république accomplissait ce singulier mélange d'une indépendance douteuse

avec la domination d'un monarque étranger atteint de folie.

(1396) Au jour fixé, le nouvel étendard fut déployé. Le doge résigna son

pouvoir et en déposa les insignes. Les commissaires du roi reçurent le

serment de fidélité. Ils proclamèrent Adorno gouverneur royal, lui

rendirent le sceptre du commandement et lui abandonnèrent le palais

public6.

Mais, au bout de deux mois, on vit arriver de Paris Valeran de

Luxembourg, comte de Saint-Pol, nommé gouverneur. Il conduisait deux

cents lances françaises. Plusieurs nobles chevaliers l'accompagnaient en

volontaires. Ce brillant cortège fut renforcé par des stipendiés que les

seigneurs des environs se hâtèrent d'y réunir. L'évêque de Meaux

accompagnait le gouverneur en qualité de commissaire du roi (1397).

Adorno ne put refuser de remettre le gouvernement: il se retira chez lui

s mais il essaya de retenir la citadelle de Castelletto, sous prétexte

qu'elle devait lui servir de gage pour une créance qu'il réclamait de la

république. Le gouverneur, d'autorité, se fit remettre cette forteresse

et y établit un commandant français. Ici finit la carrière de l'ambitieux

Antoniotto. On peut croire qu'il s'était réservé pour de nouveaux

troubles: renvoyé à la Pietra, résidence de sa famille, apparemment il

s'y fortifia, car Saint-Pol se crut obligé de faire marcher des troupes

pour réduire ce château à l'obéissance de la république. Adorno n'y

attendit pas un siège; il se réfugia à Final, et, l'année suivante, il

fut une des victimes de la peste.

CHAPITRE V.

Gouvernement français. - Mouvements populaires.

Dans la suite des événements et des récriminations qu'ils amenèrent, les

Français ont dit que pour la rédaction des traités ils s'en étaient

rapportés aux Génois. On mettait sans doute, à Paris, peu d'importance à

ce qu'on accordait. On ne voyait d'essentiel que la seigneurie obtenue et

la position prise, sans s'embarrasser des formules et du style du

contrat. Quand on occupe militairement un pays où l'on se sent étranger,

surtout par la langue, c'est chose commune que la distinction soit assez

mal établie entre la soumission volontaire et la sujétion par droit de

conquête. Il arriva donc que bientôt on voulut gouverner indépendamment

de la teneur du traité, et quand les Génois en réclamèrent les

conditions, on les prit pour des sujets révoltés. Mais, à leur tour, ces

pactes qu'ils venaient de souscrire, ils ne pensaient qu'à s'en

affranchir.

Cependant les commencements de ce nouveau régime n'eurent rien de

pénible. Le gouverneur procéda promptement à l'exécution de la clause à

laquelle le pays attachait le plus d'importance. Les habitants de Savone

n'avaient pas voulu se remettre sous la dépendance de Gênes et l'on

s'indignait qu'ils fissent difficulté de reconnaître la cession qui les

remettait sous l'ancien joug. Saint-Pol marcha contre eux et ne les

réduisit qu'après une assez longue résistance. Il fit rentrer aussi dans

le domaine de la république Port-Maurice qui s'en était détaché. Après

quelque hésitation, Montaldo traita et restitua Gavi.

L'assistance due aux colonies du Levant ne fut pas oubliée. Mais, tandis

que l'invasion des Turcs de Bajazet, menaçant Constantinople, rendait

précaire la position de ces établissements, les secours qu'on leur

envoyait ne ressemblaient plus à ces flottes formidables des temps

antérieurs. Les expéditions mercantiles avaient pareillement déchu.

L'issue de l'une de celles-ci devint funeste. De deux galères chargées de

marchandises, une tomba entre les mains des Turcs (1398), l'autre

rapporta la peste à Gênes. La contagion n'épargna pas le reste du

territoire; pendant longtemps elle reparut à de courts intervalles.

Cependant le gouverneur retourna à Paris, et aussitôt qu'on s'aperçut que

les rênes n'étaient plus tenues par des mains fermes, des meneurs secrets

semèrent le désordre comme pour essayer l'indépendance. On mit en jeu le

réveil des vieilles factions, bien que, pour y donner prétexte, il n'y

eût, ni plus rien de leurs anciens intérêts, ni cause qui en fournît de

nouveaux. Les tumultes commencèrent dans les rivières aux cris de Vive

l'aigle! Bientôt ils pénétrèrent dans la ville, et puisqu'on allait

combattre au nom des gibelins et des guelfes, ce ne pouvait être que sous

la conduite des Doria, des Spinola, des Fieschi. Ils reprirent leur place

à la tête des partis, et s'organisèrent en deux camps au milieu de la

cité. L'autorité française ne fut pas écoutée, et bientôt on la mit

absolument à l'écart. A l'évêque de Meaux, qui en était le principal

dépositaire, on reprocha d'être vendu aux guelfes, on lui insinua que sa

présence à Gênes était inopportune; et, quand il eut cédé à cette

sommation, on répandit qu'il était allé chercher des troupes pour revenir

eu force au secours des guelfes. Ce fut un prétexte nouveau pour presser

les hostilités; elles furent longues et sanglantes; le lieutenant du

gouverneur en resta tristement spectateur impuissant. La calamité ne

cessa que lorsque, l'habitude d'incendier les maisons de rue en rue

s'étant établie, les propriétaires des deux couleurs avisèrent que la

guerre se faisait aux dépens des riches et au seul profit des pillards et

des brigands. On fit donc la paix; si l'on considère quel fut l'article

principal du traité, on peut s'étonner que de telles querelles pussent

finir par de semblables accommodements. Le grief des gibelins était que,

malgré l'égalité du nombre des membres des deux partis dans le conseil,

la partialité du gouverneur et sa voix prépondérante faisaient tout

décider contre eux. Ils demandaient pour y remédier, d'avoir, sur dix-

huit votants, dix membres de leur côté contre huit guelfes. Ce fut là le

pacte accordé. Mais on stipula aussi que les fortifications de

Castelletto seraient démolies, qu'il n'y resterait que la tour, et cette

clause était contre le gouverneur français bien plus que contre les

guelfes.

Ce fut le résultat d'une guerre intestine de quarante jours. On en estima

le dommage à un million de florins. Il y périt un grand nombre de

citoyens, et en un seul jour quinze nobles ou notables des deux partis.

Pendant ces événements tragiques, Montaldo mourut victime de la maladie

épidémique. Après avoir brillé de quelque éclat dans les premières

époques de son élévation, il n'avait plus joué que le rôle douteux et

subalterne d'un intrigant aux ordres du tyran milanais.

La cour de France résolut, après quelque hésitation, de rétablir son

autorité dans Gênes. Elle expédia un nouveau gouverneur. Ce fut Colard de

Caleville, chambellan du roi. Quand sa venue fut annoncée; quatre députés

furent envoyés à Asti au-devant de lui. Ils allaient s'assurer si le

gouverneur n'amenait pas plus de forces que le traité ne l'avait réglé.

Mais ils ne trouvèrent dans sa compagnie qu'une vingtaine de chevaliers

ou de gens d'armes. Sur cet avis on se prépara à recevoir honorablement

le nouveau représentant du roi. Il entra à la tête d'un brillant cortège;

mais la foule qui le précédait criait encore Vive l'aigle!

(1399) Il ne fallut que quelques mois pour voir les fruits des sentiments

populaires éveillés dans les derniers troubles. Environ deux cent

cinquante artisans se lièrent en confraternité et tinrent des assemblées

politiques. Leur but était de faire exclure les nobles du conseil. Le

gouverneur manda le président de cette société; au lieu d'obéir, elle

prit les armes aux cris de Vivent le peuple et le roi! Tandis que le

gouverneur, se faisant assister des principaux populaires, allait à eux

désarmé pour employer la persuasion à les apaiser, ils s'emparèrent du

palais, ils s'occupèrent à y organiser le gouvernement, et ils mandèrent

à Caleville de venir y vaquer avec eux. Déjà les forts étaient entre

leurs mains; les paysans des vallées accouraient pour se joindre à eux:

des gens habiles commençaient à se montrer à la tête de ces mouvements

désordonnés et à s'en saisir pour leurs fins particulières. Le gouverneur

faiblit, les classes supérieures s'alarmèrent, et enfin la noblesse céda

au temps. Les nobles sortirent du conseil sur la promesse secrète d'y

être rétablis aussitôt qu'on le pourrait avec moins de danger. Tout se

soumit alors: il y eut amnistie générale et paix dans la ville. Mais

tout à coup la plus bizarre des diversions vint changer le cours des

idées. Des processions dévotes d'hommes, de femmes, d'enfants cachés sous

le sac du pénitent, coururent en tous sens de la Provence à Rome, et

jusqu'au fond de l'Italie. Cette dévotion nouvelle ou renouvelée des

flagellants fut spontanée; le pape ne l'avait pas indiquée, et même il

la condamna sans que le peuple y fût moins obstiné. Une vision divine,

dit-on, l'avait déterminée; à mesure qu'elle se répandit, de nouveaux

miracles s'opérèrent et la recommandèrent de province en province. De ces

miracles le plus grand fut sans doute de suspendre la fureur des partis

et d'opérer, parmi les haines invétérées, des réconciliations nombreuses,

si ce n'est solides. En ce moment l'Italie n'entendit parler d'aucun

événement, de nulle autre affaire. Dans ces louables dispositions on

partait d'une ville, marchant deux à deux, sous le sac et le capuce; les

habitants des villages venaient sur le passage se joindre à ces longues

processions. Les prêtres et les croix précédaient les fidèles. Ils

chantaient des hymnes; le Stabat mater était le cantique favori de ces

pèlerins. De distance en distance, ils se prosternaient en criant tantôt

miséricorde! et tantôt paix! paix! Quand ils avaient atteint quelque

cité assez éloignée, qu'ils l'avaient édifiée en visitant ses églises et

ses sanctuaires, la procession rétrogradait et rentrait dans ses foyers.

C'est du lieu où elle s'était arrêtée qu'il en partait une semblable qui

allait propager plus loin leur nouvelle dévotion. Ainsi, comme une

contagion, la pratique s'en étendit de proche en proche à une grande

distance et en tout sens. Mais en plusieurs lieux cette dévote mascarade

fut suspecte à la soupçonneuse tyrannie ou à la liberté ombrageuse. Jean-

Galéas ne voulut point l'admettre à Milan. A Venise quelques moines

voulurent y initier le peuple, la république sévit contre eux. A Savone

on ne laissa pas entrer les pèlerins qu'ils ne se fussent découverts.

Mais à Gênes cette superstition fut accueillie avec enthousiasme, elle y

prit une nouvelle vigueur. Les habitants si divisés des campagnes se

réunirent soudain dans la concorde et dans l'humilité. Les nobles de la

ville qui se trouvaient aux champs se mêlèrent aux processions rustiques

qui se dirigèrent vers la cité. Les citadins, touchés de ces merveilles,

y répondirent avec transport. Il sortit de leurs murs une procession

solennelle où les sexes, les âges, les conditions se mêlèrent à l'envi.

Tous les travaux furent suspendus neuf jours; quand les ateliers se

rouvrirent, les heures de la soirée furent encore réservées pour répéter

dans la ville les stations d'église en église. Toutes les dévotions des

confréries déjà formées, les exercices même des flagellants, reprirent

une nouvelle ferveur. Les miracles ne manquèrent pas à la foule crédule.

Enfin l'on remarqua comme l'un des prodiges, et qui ne fut pas le

moindre, qu'au milieu de tant et de si longues courses, jamais pèlerin,

homme ou femme, ne souffrit ni ne se plaignit de la fatigue.

Pendant un an les processions continuèrent dans Gênes. Quand le zèle fut

tout à fait épuisé, l'habit conservé dans les oratoires de confrères et

une confrérie permanente établie à cette occasion perpétuèrent le

souvenir de ce grand et singulier mouvement.

(1400) Il avait donné assez de relâche à la chaleur des partis pour que

le gouvernement crût pouvoir en profiter en rouvrant la porte des

conseils aux nobles qu'on en avait exclus quelques mois auparavant; mais

déjà hors de la ville, les prières finies, la discorde avait reparu. Dans

la ville il s'élevait d'autres nouveautés. L'association populaire déjà

tentée s'y ranima avec des forces singulières et ne craignit pas de

traiter l'autorité du roi de France, comme on en avait usé avec celle du

roi Robert. Les artisans assemblés déclarèrent publiquement que la

république leur paraissait mal ordonnée et qu'ils entendaient prêter la

main pour y remédier. Ils investirent de leur pouvoir quatre prieurs avec

douze conseillers nommés parmi eux et qui devaient être renouvelés de

quatre en quatre mois. Ils étaient mi-partis de gibelins et de guelfes.

Leur fonction était de dénoncer les abus, de les poursuivre et d'appeler

le peuple entier au secours du bon droit, si quelque obstacle était

opposé à la justice. Les artisans avaient juré d'obéir en tout à ces

tribuns et de n'obéir qu'à eux. Cette magistrature eut d'abord un grand

crédit. Les opprimés y recouraient. Des notables, sans appartenir aux

professions associées, des nobles même fréquentaient leurs assemblées, et

venaient y suggérer leurs vues sous le prétexte du bien public. Les

prieurs avaient établi leur séance au palais; ils assemblaient leur

conseil au son de la cloche; ils s'entouraient, en un mot, de formes

ambitieuses. Il est pourtant possible qu'ils ne fussent là que pour

répondre au gouvernement de la direction des classes inférieures,

secrètement serviles tandis qu'ils paraissaient menaçants.

Quoi qu'il en soit, l'institution dénotait la grande impuissance du

gouverneur qui la souffrait, ou l'aveu de bien peu de ressources s'il la

provoquait pour en appuyer son autorité. Aussi, il suffit qu'un factieux

banni parût aux portes de la ville avec une poignée d'hommes, qu'il fit

crier Vive le peuple! et à cette voix un grand nombre de citoyens prirent

les armes. Le gouverneur, se voyant abandonné, sortit du palais et

s'enfuit. Les prieurs furent laissés seuls. Les artisans allèrent se

ranger de nouveau sous la direction des grands personnages du parti

populaire aussitôt accourus pour empêcher la noblesse de s'emparer de la

place vacante. Guarco et les frères de Montaldo, héritiers de ses

prétentions, essayèrent de s'emparer du pouvoir. Baptiste Boccanegra,

fils du premier doge, concurrent déjà tant de fois signalé, fut enfin

nommé pour régir la république sous le titre de capitaine pour le roi de

France. Il s'empressa de faire porter ses obéissances à Paris et d'y

demander la confirmation de sa dignité. Son envoyé n'obtint pas même

audience. Caleville, réfugié à Savone, fut autorisé par sa cour à

requérir les secours du duc de Milan et des marquis Caretto pour faire

prévaloir la puissance royale et pour en venger les affronts.

Mais si Boccanegra devait se voir bientôt la victime de cette menace, le

pouvoir lui échappa bien avant. Les Adorno expulsèrent le capitaine. Il y

eut alors une confusion dont il n'est pas facile de suivre les

mouvements. D'abord un des Fregose se joignit aux frères Adorno avec

lesquels un mariage l'avait allié. On cria vivent Adorno et Fregose!

d'une même voix, et des couleurs si longtemps rivales flottèrent réunies

dans les rues de Gênes. Leur adversaire était Guarco, qui, après avoir

soutenu Boccanegra, combattait maintenant pour ses propres prétentions.

Boccanegra lui-même se représenta; il vit son parti grossi par

l'accession des frères Montaldo, Bientôt après, les Fregose entrèrent

dans la même ligue, malgré leur alliance avec les Adorno. Mais entre ces

contendants seuls existait la guerre. Cette querelle si compliquée

d'intrigues n'excita dans la masse des citoyens que l'indifférence et le

mépris. Tous se saisirent et s'expulsèrent du palais tour à tour. Le

public fut également froid pour les soutenir ou pour les repousser. Mais

l'anarchie ne pouvait durer toujours. Le voeu du peuple prononça le nom de

Baptiste de Franchi, l'un des anciens du conseil, et la puissance tomba

entre ses mains, du consentement des prétendants; car, dans leur

impuissance commune, il ne restait plus à chacun d'eux qu'à donner

l'exclusion à ses rivaux. De Franchi était un plébéien gibelin, membre de

cette agrégation de plusieurs familles qui depuis soixante ans avaient

contracté une parenté volontaire. La dénomination de Franchi exprimait

leurs sentiments populaires; mais celui-ci paraît avoir été un de ces

hommes timides qui, flottant dans les temps de trouble entre l'ordre

légal et l'impulsion populaire, font sans cesse trop ou trop peu, et ne

réussissent qu'à se compromettre; il se démit et se retira effrayé.

Enfin, à l'insinuation du duc de Milan dont le roi de France avait

demandé la médiation, il fut convenu que Gênes recevrait un lieutenant du

gouverneur français, car, pour le gouverneur lui-même, on répugnait

invinciblement à le revoir. Les causes de la haine qu'il avait inspirée

ne sont pas marquées, mais l'historien de Boucicault, son successeur,

accuse les premiers gouverneurs de Gênes de s'être fait haïr par une

conduite imprudente envers les femmes; il est probable que cette

accusation porte sur Caleville1.

Le lieutenant de celui-ci fit donc l'office de gouverneur; mais il

n'acquit aucune prépondérance. Des attentats particuliers troublèrent la

ville et les campagnes et ne furent pas réprimés. On essaya plusieurs

fois d'émouvoir la cité par le cri de vive le peuple; et enfin les

habitants des vallées firent dans Gênes une irruption qui intimida le

lieutenant. Il quitta le palais et alla se placer dans la forteresse de

Castelletto. Les citoyens, assemblés afin de pourvoir à cette occurrence,

rappelèrent de Franchi et proposèrent de le donner pour collègue au

lieutenant français. De Franchi refusa cette autorité partagée; alors on

le nomma seul; quelques voix lui décernaient le titre de doge; il

s'obstina à n'accepter que celui de capitaine pour le roi. Cette

nomination fut suivie de quelques jours de calme sans qu'on en fût mieux

d'accord. De Franchi était cher aux classes inférieures; les populaires

d'un ordre plus relevé se divisaient suivant la faveur qu'ils accordaient

aux Adorno, aux Fregose, aux Guarco, aux Montaldo; les nobles voulaient

un gouverneur qui vînt de France. De moment en moment, des querelles, de

nouveaux désordres naissaient de la situation chancelante de l'autorité.

CHAPITRE VI.

Gouvernement de Boucicault. - Expédition au Levant.

(1401) Un nouveau gouverneur français avait été nommé enfin, et, sur ces

entrefaites, il était arrivé à Milan. Celui-ci, connu des Génois, avait

déjà bien mérité de la république, et tous ceux qui s'accommodaient de la

seigneurie du roi de France l'avaient désiré. C'était le brave maréchal

Boucicault. Il avait combattu à la bataille de Nicopolis, perdue par les

chrétiens contre les Turcs. Il fut au nombre des prisonniers avec le duc

de Nevers, qui fut depuis le duc de Bourgogne. Les marchands génois et

vénitiens avaient été employés à négocier et à solder la rançon de ces

nobles captifs1. Boucicault, qui brûlait d'aller venger sa disgrâce dans

de nouveaux combats contre les musulmans, avait profité d'une occasion

qui s'en était offerte. En 1398, la république envoyait quelques forces à

Constantinople pour secourir ses établissements de Péra et son allié

l'empereur grec contre les efforts de Bajazet. Le roi de France fit armer

à Gênes, à ses frais, deux galères pour concourir à cette expédition,

Boucicault vint s'y embarquer avec quelques preux compagnons. Cette

petite troupe de chevaliers se répandit sur les bords de l'Asie et y fit

d'assez grands exploits. Au milieu de ces brillantes aventures,

Boucicault apprit que Péra et les faubourgs de Constantinople étaient

attaqués par les Turcs; il y conduisit ses braves; leur secours inattendu

déconcerta les ennemis, Péra fut sauvé. Les nobles aventuriers

protégèrent le pays un an entier. L'empereur vint alors en Occident

implorer de plus grands secours, le maréchal le devança. C'est en ce

moment que les Génois, mécontents de Caleville, et ne pouvant ni

s'accorder entre eux pour se passer d'un modérateur étranger, ni

d'ailleurs rompre le contrat fait avec le roi de France, pensèrent à

demander Boucicault. Suivant les mémoires du maréchal, une délibération

et une ambassade formelle sollicitèrent sa nomination; suivant les

historiens du pays, ce fut après les premiers temps de son administration

que deux ambassadeurs allèrent à Paris demander que son gouvernement fût

déclaré à vie. Quoi qu'il en soit, à son arrivée on le reçut avec

confiance et avec honneur.

Boucicault s'était arrêté à Milan. Il avait pris le temps de se faire

instruire de ce qui s'était passé à Gênes; il connaissait les choses et

les hommes, il venait avec un plan arrêté et il conduisait près de mille

hommes d'armes. Il en mit d'abord une partie à la solde de l'État et en

forma les garnisons des forts.

On était allé au-devant de lui à son entrée, et les personnages les plus

impliqués dans les derniers troubles n'avaient pas hésité à paraître

parmi ceux qui lui rendaient leurs respects. Mais dès le jour même il fit

rappeler au palais Baptiste Boccanegra et Baptiste de Franchi. Ils furent

arrêtés, une sentence rendue à l'instant par des juges français les

déclara coupables de lèse-majesté pour avoir usurpé le titre et les

fonctions de capitaines pour le roi. Sans leur donner le temps d'entrer

en prison, ils furent conduits au supplice. Ils s'excusaient en vain sur

la nécessité, sur leurs intentions; ils demandaient du moins le temps de

pourvoir à leurs affaires et à leurs consciences. Avant la fin du jour,

Boccanegra, moins heureux cette fois que lorsqu'il était condamné sous

les yeux de Montaldo, eut la tête tranchée en présence du peuple effrayé

de cette prompte rigueur. De Franchi, les mains liées, attendait le même

sort. Les assistants émus de pitié, profitant de l'obscurité, se

précipitèrent sur lui et le séparèrent de ses gardes; on lui jeta un

manteau pour qu'il pût se perdre dans la foule. Il y eut des hommes

prompts à couper ses liens et on le fit disparaître2.

Bientôt fut publié un ordre sévère pour le désarmement de tous les

citoyens de la ville et des vallées. Après ces premières mesures

Boucicault fit proclamer une pleine amnistie d'où ne furent exclus que

six gibelins et un guelfe. Avec l'abolition des délits commis, le

gouverneur fit marcher une justice sans rémission pour les manquements

nouveaux. Il ne confia point l'autorité répressive à un podestat italien;

un Français, Pierre de Villeneuve, en remplit, sous un autre titre, les

fonctions rigoureuses. Gênes n'était pas accoutumée à une fermeté si

soutenue. L'habitude du pardon qui s'accordait à chaque mutation avait

tellement enhardi à des désordres sans cesse renouvelés, que les

amnisties en étaient décriées. Depuis peu de mois l'on venait de décréter

que tout meurtrier qui aurait échappé à la peine ne pourrait, sous aucun

prétexte de pardon ou d'innovation dans le régime, être dispensé de

cinquante ans d'exil. Boucicault ne se tint pas à cette règle, et il

pardonna tous les crimes antérieurs, en empêchant bien que cette grâce

n'autorisât personne à de nouvelles violences. Tout méfait fut puni d'un

prompt supplice. De nombreux exemples apprirent aux habitants si redoutés

des vallées à s'abstenir de tout désordre. Un noble, qui avait cru

pouvoir intervenir à main armée dans l'élection d'un prieur de couvent,

paya de sa tête un abus de la force qu'il avait à peine considéré comme

une témérité3.

Dans les derniers mouvements les classes inférieures avaient revendiqué

leur part dans l'administration des affaires communes. C'était à la

faveur et par l'organe des corporations de métiers qu'avait éclaté cette

prétention redoutable. Appuyée des mêmes institutions, la démocratie

avait triomphée Florence, elle pouvait se remontrer à Gênes et prévaloir

par la vigueur tumultueuse du peuple. Les aristocraties de fait et

d'opinion qui circonvenaient le gouverneur ne craignaient rien tant, et

lui-même n'était pas disposé à donner carrière aux entreprises

populaires. A l'époque annuelle où les artisans changeaient leurs

consuls, il défendit d'y procéder. On ne tint pas compte de son ordre,

une élection eut lieu. Il fit emprisonner à l'instant les nouveaux

officiers et les anciens qui les avaient fait nommer. Les corps de

métiers furent taxés à une amende de 2,000 florins. Dès lors les réunions

populaires furent interrompues, les confréries de pénitents n'osaient

plus s'assembler dans les oratoires, même pour vaquer à leurs dévotions

communes. A la place des consuls des métiers on érigea une magistrature

nouvelle de deux nobles et de deux plébéiens qui présidèrent aux

professions industrieuses. Les hommes de loi, les notaires, les médecins,

avaient compté parmi les artisans; on les en sépara à cette occasion.

Boucicault, encore agréable aux classes supérieures, commença dès ce

moment à décliner, du moins dans l'affection du peuple. On se préoccupa

des moindres circonstances qui portaient atteinte à cette ombre

d'indépendance qu'on avait cru conserver sous un seigneur étranger. On

murmura quand les fleurs de lis prirent place dans les armes de la

république, et quand les actes publics qu'on rédigeait au nom du peuple

ne se firent plus qu'au nom du roi.

(1402) Le gouverneur ne tarda pas à faire rebâtir la citadelle élevée du

Castelletto, qu'il rendit d'une force imposante. Il fortifia également la

darse au bord de la mer; par là il tenait en respect la ville

turbulente. Les forteresses de la Spezia et de Chiavari furent aussi

édifiées. Il faut cependant rendre justice à son administration, il donna

beaucoup de soins aux intérêts de la république. Il expédia des galères

dans tous les établissements du Levant et de la mer Noire, à Chio, à

Famagouste. Autour de lui il s'occupa à faire rentrer au domaine public

les terres que l'usurpation en avait démembrées. Bientôt il ne restait

plus à recouvrer que Monaco tenu par Louis Grimaldi, et la Pieve dans la

vallée d'Arocia conservée par les Caretto. Il enleva Monaco et força

Caretto à rendre la Pieve.

En même temps il s'appliquait à décrier ces misérables distinctions de

partis, occasions de tant de désordres et déjà si éloignées de leur

origine et si dépouillées de motifs; car, disait-il aux Génois, comment

les citoyens d'une même ville peuvent-ils être ennemis mortels, sans

procès, sans intérêt de propriété de terrain, ou d'argent? Comment

peuvent-ils se dire l'un à l'autre: «Tu es du lignage guelfe et je suis

gibelin; nos devanciers se haïrent, ainsi ferons-nous?»

Les mémoires du maréchal nous donnent une idée de la prospérité et de la

richesse du pays. Peu d'années auparavant, au milieu des troubles nous

aurions pu noter une promulgation de lois somptuaires dirigées

spécialement contre le faste des vêtements, lois tristement motivées sur

ce que la dépense des femmes éloignait la jeunesse du mariage; c'était

un signe de détresse qu'une telle nouveauté dans une ville de grandes

fortunes et d'un commerce extérieur qui y multipliait les objets des

jouissances de luxe. Mais maintenant les dames avaient repris la soie et

l'or, les perles et les pierreries de grande valeur. Quand Boucicault, se

voyant solidement établi, appela auprès de lui sa femme Antoinette de

Turenne, tous les Génois, en allant à sa rencontre, se vêtirent d'habits

nouveaux à ses couleurs, depuis les artisans jusqu'aux grands, couverts

de velours et de nobles draps. Les présents qu'elle reçut, les fêtes

splendides qui célébrèrent sa bienvenue répondirent à ces magnificences.

Les intérêts de la république au Levant exigeaient de plus en plus la

vigilance; ils se compliquaient chaque jour. Les Turcs menaçaient

toujours la colonie de Péra qu'ils regardaient comme le meilleur

boulevard de Constantinople. C'est alors que Tamerlan parut. Instruit que

les chrétiens étaient comme lui ennemis de Bajazet, il envoya aux Génois

des encouragements et des présents4; ils y répondirent par des

démonstrations assez vaines, ils arborèrent solennellement dans Péra le

drapeau du conquérant tartare. Bientôt il les eut délivrés de Bajazet;

mais le vainqueur ne fut pas moins redoutable qu'aurait pu l'être son

captif; il ravagea Smyrne et Fochia, villes chrétiennes où les Génois

avaient des colons. Les fils de Bajazet s'étaient sauvés à Gallipoli avec

ses trésors et quarante mille hommes, débris de ses armées. Les vaisseaux

chrétiens abordaient dans le port de cette ville. Dans la terreur commune

les Turcs et les chrétiens y firent une sorte de paix précaire; les

Génois y gagnèrent d'avoir leurs établissements garantis pour un temps5.

Dans l'intervalle, l'empereur Manuel, celui que Boucicault avait défendu

dans sa capitale et qui était venu mendier les secours de l'Occident,

regagnait lentement le chemin de ses États; car il ignorait encore

l'issue de la lutte des Tartares contre son redoutable ennemi. Après

avoir parcouru l'Angleterre et la France, il parut à Gênes6. Le maréchal

revit avec joie et reçut avec magnificence un prince qu'il avait protégé.

On alla à sa rencontre, il entra sous le dais; les principaux des nobles

et des citoyens lui servirent de cortège. Les plus belles femmes de Gênes

vinrent orner les fêtes qui lui furent prodiguées. L'État lui fit présent

de 3,000 florins, secours fort nécessaire à l'auguste voyageur: enfin,

pour son assistance on promit l'envoi de trois galères armées. En

secourant Constantinople, on avait en vue la défense de Péra.

Dans ces entrefaites éclatait une autre nouveauté. Jacques de Lusignan,

si longtemps prisonnier de la république, et dont elle avait favorisé

l'accession au trône de Chypre, était mort. Sa couronne avait passé à son

fils qui, né à Gênes durant la captivité de son père, en avait eu le nom

de Janus. Les Génois croyaient avoir de grands droits à la reconnaissance

de ce jeune prince. Il en jugeait autrement; ils possédaient toujours

Famagouste dans son île, et il supportait impatiemment leur voisinage, et

ce qui lui semblait une usurpation. Le roi entreprit d'employer la force.

Sur ses démonstrations Antoine Grimaldi, chevalier de Saint-Jean de

Jérusalem, fut envoyé de Gênes avec trois galères pour la défense de la

place. Sa seule apparition mit en fuite l'armée de Janus; celui-ci

n'échappa qu'avec peine. Grimaldi entra triomphant dans Famagouste, mais

il fallait de nouveaux renforts; Boucicault déclara qu'il les conduirait

lui-même. Dans son humeur chevaleresque un gouvernement politique et

civil ne suffisait pas à son activité belliqueuse. Il voulait encore

revoir ces contrées d'Orient où il avait combattu, et se retrouver aux

prises avec les infidèles, tout en mettant à la raison le jeune roi de

Chypre. Quand cette résolution fut connue, Janus se hâta d'expédier un

négociateur à Gênes; mais ce fut vainement: le maréchal, laissant le

gouvernement pendant son absence à Lavieuville, son lieutenant,

s'embarqua et partit.

A peine sa flotte avait atteint le golfe Adriatique qu'elle se vit

veillée et en quelque sorte poursuivie par treize galères de Venise

commandées par Carlo Zeno. Les derniers événements dans lesquels les deux

républiques s'étaient trouvées en contact les avaient laissées en

dispositions peu amicales, mais en paix et sans sujet de querelles.

Boucicault, assez mécontent d'être ainsi épié, se tint sur ses gardes,

déterminé néanmoins à ne point donner de prétexte à un commencement

d'hostilités. Il toucha sans crainte au port de Modon qui dépendait des

Vénitiens. Les galères de Zeno se rapprochèrent aussitôt et entrèrent

dans le port aussi promptement que les Génois. L'empereur Manuel, qui se

savait enfin délivré de Bajazet, se rendait dans ce même port pour se

faire conduire à Constantinople. Boucicault lui donnant quatre galères,

Zeno voulut en fournir quatre des siennes. Boucicault affecta de

témoigner de la satisfaction de ce concours dans une assistance

honorable. Il demanda au Vénitien de concourir de même à d'autres

expéditions; il se rendait à Rhodes où il espérait trouver l'assurance de

n'avoir point de guerre à faire en Chypre, et, libre de ce soin, il

proposait que les deux flottes allassent en commun porter la guerre aux

Sarrasins au profit de la chrétienté. Zeno annonça que pareillement il

allait à Rhodes et que là il ferait réponse. Parvenu dans cette île, il

s'excusa sur ce que n'ayant pas d'instruction de sa république, il ne

pouvait se permettre aucune entreprise.

Le grand maître de Rhodes s'était entremis pour négocier la paix avec le

roi de Chypre; mais les réponses décisives se faisaient attendre.

L'impatient Boucicault demanda quelle place des infidèles on pouvait

aller attaquer pour ne pas rester oisifs. On lui indiqua Escandalour dans

le golfe de Satalie7. Cette place était occupée par un seigneur mahométan

qui, se voyant assiégé, demanda d'abord ce qu'il avait fait aux Français

et aux Génois pour être traité par eux en ennemi. On s'empara du port et

de la ville basse qui le bordait. On pilla et l'on incendia les vaisseaux

et les magasins. On renversa à grands coups de lance les défenseurs qui

se présentèrent en campagne, on ravagea les faubourgs et les jardins qui

leur servaient de refuge. Boucicault eut le plaisir de donner l'ordre de

chevalerie sur le champ de bataille à des Français et à des Génois; mais

la ville tenait: on n'avait rien de ce qu'il fallait pour la réduire, et

rien à en faire quand on l'aurait conquise. Le Sarrasin négocia et offrit

de marcher comme auxiliaire contre le roi de Chypre; il fit valoir les

secours que son pays pouvait offrir; enfin il eut l'habileté de renvoyer

à Rhodes le maréchal et ses chevaliers. Ce n'avait été pour Boucicault

qu'un passe-temps de quinze jours.

Cependant le traité avec Janus avait été conduit à sa fin. Le roi paya

les frais de la guerre. Boucicault ne resta que quatre jours en Chypre,

pressé de retourner au combat contre des infidèles. Janus fit partir deux

galères avec la flotte génoise; mais l'une des deux déserta dès le

premier jour. Tout ce qui pouvait être utile à la république était obtenu

par la paix de Chypre, et sur la flotte on ne demandait plus qu'à

regagner Gênes; mais Boucicault ne calculait pas ainsi, il ne voulait

pas retourner sans batailler. Il se fit conduire à Tripoli, il y débarqua

et y prodigua des exploits inutiles. S'il ne surprit pas la ville, il se

persuada que la faute en était aux Vénitiens qui avaient eu la perfidie

d'avertir les Mores de sa venue. De là il alla sur la côte de Syrie,

insultant les villes du bord de la mer, ravageant, brûlant ce qu'il

pouvait atteindre, et laissant partout des marques d'une bravoure exercée

sans motif et sans fruit. Il s'obstinait à se porter sur Alexandrie; le

vent l'en écarta ou plutôt la mauvaise volonté et la prudence de ses

pilotes. La saison des tempêtes approchait, les maladies se faisaient

craindre: on obtint enfin l'ordre de retourner en Occident, on regagna

l'Adriatique; neuf galères génoises étaient renforcées d'une de Chio et

d'une de Rhodes. Alors se présentèrent les treize galères vénitiennes

toujours à la poursuite. Le rivage de Modon, à cette apparition, se

couvrit d'hommes armés. Deux grands vaisseaux à bords relevés chargés de

combattants stipendiaires se détachèrent du port et vinrent joindre les

Vénitiens. Boucicault doutait encore que cet appareil fût destiné à

l'attaquer. Les Génois l'avertirent qu'il était temps de se préparer au

combat. Il l'attendit, mais ce ne fut pas longtemps. Les Vénitiens

assaillirent avec vigueur. Les deux grands navires vinrent presser la

galère du maréchal; elle ne fut dégagée qu'à force de bravoure. Quand,

après une sanglante mêlée de plusieurs heures, les deux flottes se

séparèrent, celle de Venise emmena avec elle à Modon trois galères

génoises, et laissa Boucicault se glorifier d'avoir gardé le champ de

bataille.

On se demanda pour quelle cause les deux républiques étaient ainsi

entrées en guerre. Les Vénitiens se justifiaient de leur agression en

exposant leurs griefs. Quand ils avaient vu Boucicault parcourir leurs

rivages et s'approcher de leurs établissements, ils avaient dû faire

surveiller sa marche. Il avait semé dans le Levant des accusations

odieuses; il avait pris un de leurs bâtiments sans provocation. A Barut8

leurs marchandises avaient été pillées. Le maréchal répondait que dans

une ville ennemie on avait profité des droits de la guerre, qu'il aurait

fait respecter ou rendre les propriétés des Vénitiens si quelqu'un

s'était présenté à Barut pour les réclamer. Il avait pris, mais remis en

liberté un bâtiment, et il aurait pu le retenir, car ce navire était

expédié en Syrie pour avertir de sa venue et pour faire mettre les

Sarrasins en défense contre lui, ainsi qu'on l'avait fait à Tripoli. Le

bon maréchal traitait une telle démarche de perfidie énorme entre

chrétiens, et cependant si ces chrétiens avaient les produits de leur

commerce compromis dans une ville menacée d'une invasion imprévue, la

sollicitude pour les sauver était aussi légitime que raisonnable.

Quoi qu'il en soit, Boucicault de retour à Gênes voulait employer toutes

les forces de la république pour pousser une guerre où son amour-propre

et ses ressentiments personnels étaient engagés. Il ordonna à ses Génois

d'arrêter les navires vénitiens partout où ils les rencontreraient. Mais

Gênes semble avoir mis peu de zèle à soutenir cette lutte dispendieuse et

inattendue. Les Vénitiens s'étaient adressés à la cour de France pour

s'expliquer et pour accommoder le différend. Les chevaliers français,

faits prisonniers sur les trois galères capturées, ennuyés de leur

captivité, écrivaient, à Gênes au maréchal, et à Paris à toute la cour de

France, de ne pas prolonger leur captivité par des résolutions violentes.

Boucicault reçut du roi l'ordre de ne faire ni de ne permettre aucune

hostilité nouvelle et de se prêter à la pacification des deux peuples. Un

ambassadeur ou syndic de Gênes fut envoyé à Venise, et, après quelques

semaines de négociations, la paix fut proclamée et les prisonniers

délivrés. Alors Boucicault fit partir pour Venise un héraut chargé de ses

lettres écrites non par le gouverneur de Gênes, mais par le chevalier et

le maréchal de France. Il déclarait qu'il s'était abstenu de mettre

obstacle à la paix que les Génois avaient traitée en ce qui les

concernait, mais que de sa personne il restait ennemi des Vénitiens et

leur demandait raison de leurs actes et de leurs mensonges. Il défiait en

combat singulier le doge et Charles Zeno. Il offrait pour cette rencontre

les conditions les plus variées; ou corps à corps, ou lui cinquième

contre six Vénitiens, dixième contre douze, quinzième contre dix-huit,

vingt-cinquième contre trente; ou bien, comme il faut présenter des armes

égales à ses adversaires, il proposait la bataille sur mer, galère contre

galère. Ces défis étaient faits sous la seule réserve que les champions

des ennemis seraient exclusivement Vénitiens, ceux du maréchal seraient

Français ou Génois.

Il fut extrêmement blessé quand son héraut revint de Venise sans lui

rapporter aucune réponse. Dans sa colère il donna commission encore à

quelques armateurs de courir sur les Vénitiens à son profit et sous sa

responsabilité; mais il eut bientôt d'autres embarras et d'autres

ennemis.

CHAPITRE VII.

Derniers temps du gouvernement de Boucicault.

Pendant le voyage de Boucicault, la tranquillité de Gênes n'avait pas été

parfaite. Le lieutenant n'avait pas obtenu le respect et l'obéissance

réservés à la personne et à l'autorité du gouverneur. D'anciens

mécontents s'étaient remontrés. Ils étaient probablement envoyés par les

Visconti, pour qui la souveraineté de Gênes était sans cesse un objet

d'envie. On voit nommés à la tête ou à la suite des insurrections, des

Doria, des Lomellini, des Mari. Leurs incursions mettaient la frayeur

parmi les citadins dans leurs maisons des champs; quant aux habitants

des campagnes, ils s'exposaient pour favoriser les bannis et leur

donnaient asile. Plusieurs populations avaient pris les armes, et ce qui

était le plus fâcheux, elles avaient protesté que l'impossibilité de

satisfaire aux impositions dont on les accablait les poussait à la

révolte. Leurs magistrats locaux qui essayaient de les remettre dans

l'ordre furent plus d'une fois leurs premières victimes. Les forces

envoyées contre eux ne remportaient pas toujours la victoire.

Le gouvernement français de Gênes penchait évidemment pour les guelfes,

et c'était une des principales causes qui lui aliénaient le plus grand

nombre. Il montrait cette disposition dans les moindres choses. Il

faisait effacer minutieusement les aigles que les gibelins modernes

avaient reprises pour emblème, symbole qui assurément n'impliquait plus

un appel à la puissance impériale, mais cette partialité éclatait avec

d'autres conséquences dans les affaires du dehors et multipliait les

difficultés et les ennemis.

Chaque jour Boucicault devenait moins agréable aux Génois. Déjà pour

faire haïr ce gouvernement, il eût suffi qu'il fût devenu dispendieux, et

il l'était excessivement. Les augmentations que le salaire du gouverneur

avait subies en étaient le moindre article. Suivant le traité primitif,

8,500 livres lui étaient assignées, comme autrefois aux doges; mais, dit

un historien, les livres étaient devenues des écus. Comme les doges il

devait payer sur son traitement celui de ses officiers: la république

fut successivement forcée de soudoyer un nombreux état-major et une foule

de stipendiés. Les armements de Chypre avaient exigé beaucoup d'argent;

on n'en put faire qu'à force de taxes. Le génie fiscal s'épuisa à en

inventer. Il en fut établi de nouvelles non-seulement sur les

consommations de viande, de poisson, de bois, sur les chevaux, sur

l'usage des perles, mais même sur les actes publics; car les droits

d'enregistrement ne sont pas d'une invention moderne, et ce sont là les

institutions qui ne s'abrogent jamais. On mit même un impôt sur le

salaire des gens de mer; plusieurs de ces taxes s'étendaient sur les

campagnes, et elles suffisaient pour en soulever les habitants, ce qui se

répéta à plusieurs reprises.

D'autre part, la Corse était révoltée. Gênes régissait cette île par des

magistrats qui s'y érigeaient en vice-rois. Boucicault fit bien ordonner

qu'aucun gouverneur ne pourrait y rester en place plus de cinq ans; mais

la précaution fut insuffisante. Dès leur arrivée, oppresseurs, par

système, des naturels réputés sujets, jaloux des autres Génois puissants

possessionnés dans l'île, accoutumés à se défaire violemment des hommes

qui leur étaient suspects après les avoir attirés par des invitations

perfides, ces administrateurs superbes ne firent que des ennemis à leur

patrie. Les factions et les révolutions qui l'agitaient elle-même mirent

la Corse en feu et la tinrent dans une longue anarchie dont Boucicault ne

vit pas la fin.

Les mêmes semences de division pénétrèrent jusqu'au Levant, dans ces

colonies où les exploits du maréchal et son zèle valeureux, si ce n'est

éclairé, avaient dû lui faire des partisans. L'île de Scio se révolta:

elle était gouvernée par un délégué de la république, tandis que le

domaine en appartenait, comme on sait, aux actionnaires cessionnaires de

l'État. Nous trouvons à Gênes des Giustiniani parmi les compétiteurs du

pouvoir que le régime français avait déshérités. C'est à Scio qu'éclata

leur malveillance quand la fortune de Boucicault parut chanceler. Ils

soulevèrent la population de l'île au nom de saint George et du peuple.

On chassa le podestat venu de Gênes, on désarma la garnison, on organisa

des forces sous prétexte de se mettre en défense. On ne négligea pas de

s'emparer des objets trouvés sur les vaisseaux de Gênes. A cette nouvelle

Boucicault fit arrêter tous les parents des habitants de Scio. Il envoya

contre l'île Conrad Doria avec trois galères et trois vaisseaux; mais

l'amiral, dans ses vues personnelles, pensait plus à la pacification qu'à

la vengeance. Après quelques démonstrations, il se mit bientôt d'accord

avec ses compatriotes; l'ordre fut rétabli; quelques chefs de

l'insurrection se laissèrent exiler; l'île parut rentrer sous la

domination du gouvernement français de Gênes, et en attendre patiemment

la fin qui devenait imminente.

(1405) Dans l'intervalle Boucicault avait eu le malheur de se livrer à

une grande entreprise, il avait voulu forcer les Génois dans leurs

opinions religieuses. La France, pendant le grand schisme, n'avait pas le

même pape qu'eux, le gouverneur s'obstina à leur faire abjurer le leur

pour prendre le sien.

L'obligation de se ranger à l'obédience du pape d'Avignon et de renoncer

à celle du pape de Rome eût suffi pour empêcher Gênes de se soumettre à

la seigneurie de Charles VI; mais une parfaite liberté avait été

stipulée à cet égard. Les Français pouvaient d'autant plus facilement

laisser Gênes à son indépendance sur ce point qu'eux-mêmes au moment du

traité tenaient médiocrement à leur pontife. Ils avaient adhéré aux

successeurs de ce Clément que les cardinaux, effrayés de leur ouvrage,

avaient essayé de substituer au farouche archevêque de Bari. Fatigué

cependant de la longueur du schisme quand cette tiare était passée à

Pierre de Luna, sous le nom de Benoît XIII, le clergé de France n'avait

voulu le reconnaître que sous la promesse de travailler à la paix de

l'Église. Mais Benoît, le plus opiniâtre et le plus hautain des

Aragonais, se conduisit dans un sens diamétralement opposé à ses

promesses. On lui adressa vainement des remontrances et des sommations

suivies de la suspension de toute obédience. A ces mesures il répondit

par des démonstrations si hostiles qu'on fit marcher des troupes pour

s'emparer de sa personne; Boucicault, avant d'être gouverneur de Gênes,

avait commandé cette bizarre expédition. Il avait assiégé dans le château

d'Avignon le pape réfractaire; il l'avait forcé à capituler. Benoît

avait promis de se démettre quand son compétiteur en ferait autant. Dans

cette attente il était resté en un état voisin de la captivité; mais

enfin échappé à ses gardiens par la connivence du duc d'Orléans, frère du

roi, il avait repris avec sa liberté toute sa hauteur, et les Français

s'étaient remis d'eux-mêmes sous son joug sacré.

Le maréchal avisa qu'il importait à sa conscience et à son autorité de

faire reconnaître par les Génois, son ancien prisonnier pour le véritable

souverain pontife. Avec toute l'Italie ils avaient tenu pour le pape de

Rome dès le commencement. Urbain, venu à Gênes, y traînant ses cardinaux

enchaînés, les faisant pendre dans sa demeure. Urbain, dégoûtant, par ses

violences, les fidèles les plus dévoués et repartant haï, n'en avait pas

moins été le seul vicaire de Jésus-Christ. Sa légitimité n'était pas de

celles que les Génois eussent jamais pu mettre en doute: elle avait

passé à ses successeurs. C'est contre ces dispositions que Boucicault

essaya son autorité. Le pape de Rome venait de répondre par un refus aux

ambassadeurs français qui étaient allés l'exhorter à se démettre.

Boucicault saisit cette occasion pour inviter les Génois à rejeter un

pontife qui résistait aux volontés du roi leur seigneur1. Il assembla les

citoyens non en parlement public, mais devant lui par familles et par

quartiers, et leur demanda de choisir entre les deux papes. Ils se

contentèrent de référer ce choix à la discrétion de leur gouverneur; et

avec les sentiments connus de l'immense majorité parmi eux dans une

matière qui touchait de si près leur conscience timorée, cette réponse

est une lâcheté qui fait foi de la dépendance où ils se sentaient.

Boucicault fut prompt à s'en prévaloir. Deux hommes seuls entrèrent dans

ses conseils; l'un fut Baptiste Lomellini, l'autre le cardinal Louis

Fieschi, qui se laissa retrancher du sacré collège de Rome, pour devenir

cardinal du collège d'Avignon. Par ses intrigues il arracha au clergé de

Gênes la reconnaissance de Benoît, elle ne fut pas plus unanime que

sincère: plusieurs prêtres s'exilèrent à cette occasion. Benoît, jaloux

de se montrer aux régions qui venaient de se soumettre à lui et qui

ouvraient à son ambition le chemin de Rome, passa de la Provence à Nice

et à Savone qui l'avait reconnu plus librement et plus promptement que

Gênes. Enfin il se rendit dans cette dernière ville: Boucicault le reçut

avec magnificence. Rien de ce qu'il peut y avoir d'officiel ne fut

négligé. Le clergé marcha l'archevêque à la tête; les fonctionnaires n'y

manquèrent pas. On étala de riches livrées; on ordonna aux familles en

deuil de changer d'habits ou de se renfermer; par ordre, les travaux

furent suspendus trois jours. Mais parmi ceux que leur devoir n'obligeait

pas à paraître, peu se pressèrent sur les pas du pontife. De tous les

papes qui avaient visité Gênes aucun n'avait moins attiré de fidèles ou

de curieux. Les femmes comme les hommes s'écartaient pour se soustraire à

la bénédiction que leur départait un pape qu'ils ne pouvaient croire

légitime. Cependant il occupait le Castelletto et il se faisait garder

par ses propres soldats. Une galerie couverte y joignait pour son usage

l'église et le couvent de Saint-François; là, il régnait et déployait

une magnificence bizarre. Il annonçait son voyage à Rome, il allait y

prendre sa place; s'il fallait y employer la force, il était décidé à en

user, et il comptait sur l'assistance des Génois.

(1407) Cependant on annonçait que la paix de l'Eglise allait se conclure.

Les deux papes devaient se démettre; mais, de peur d'être trompé, chacun

ne voulait faire le sacrifice qu'en présence de son rival et en même

temps que lui. Le rendez-vous fut pris à Savone. Des envoyés du roi de

France s'y rendirent pour être témoins de ce grand acte (1408); mais

Grégoire, le compétiteur de Benoît, manqua à la réunion convenue: il ne

pouvait, disait-il, être en sûreté dans une ville maritime ouverte aux

forces d'un gouverneur fauteur de son adversaire. Benoît revint à Gênes

et se prépara à y célébrer avec toute la pompe pontificale la fête de

l'Ascension; mais, au moment de la cérémonie, l'archevêque avait pris la

fuite, désertant sa cathédrale et son diocèse pour rompre toute

communication avec un pape schismatique qu'il s'accusait d'avoir reconnu.

Cet incident augmenta l'aliénation publique, et c'est gratuitement que

Boucicault l'avait provoquée en s'obstinant en faveur de Benoît; car,

tandis que celui-ci s'était rendu à Porto-Venere, prétextant qu'il

voulait se rapprocher de son compétiteur, on apprit qu'à Paris la cour de

France et l'université avaient déclaré que le royaume cessait de le

reconnaître et surtout de lui en payer aucun tribut; cette même fête de

l'Ascension était le terme auquel il avait été déclaré qu'on rétracterait

toute obédience si les prétendants à la tiare n'avaient donné la paix à

l'Eglise. Le terme passé, la France tenait rigoureusement parole. Benoît,

enflammé de courroux à cette nouvelle, excommunia les conseillers du roi,

mit le royaume en interdit, et, ne pouvant rester désormais sur le

territoire de Gênes, il s'enfuit de Porto-Venere; il se fit conduire à

Barcelone, où, reconnu par le seul roi d'Aragon, il se cantonna contre

tout le reste de la chrétienté. Ses cardinaux l'avaient abandonné pour se

réunir à ceux qui désertaient de même la cour du pape Grégoire. Un

concile général fut indiqué à Pise pour y aviser à ce qu'on devait faire.

Telle était cependant l'animosité que ces tristes divisions semaient chez

un peuple dévot, ou telle était déjà la haine que l'administration du

gouvernement faisait reporter au nom français, qu'à Voltri, à quatre

lieues de Gênes, le passage des prélats de France qui se rendaient au

concile fut l'occasion d'une émeute violente. Une insignifiante querelle

d'un artisan et d'un officier du cardinal de Bar, fils du duc de

Lorraine, y donna naissance. L'archevêque de Reims, qui ne se présentait

au peuple que pour le calmer, fut indignement massacré. Le magistrat de

la ville, délégué de Boucicault, partagea le même sort pour avoir

interposé son autorité. Le peuple forçait les portes pour mettre à mort

le cardinal de Lorraine et les autres prélats; ils se sauvèrent par une

prompte fuite: poursuivis de village en village au son du tocsin, ils ne

furent en sûreté que lorsque Boucicault, averti de ce tumulte, eut pu

conduire une forte escorte au-devant d'eux et les eut recueillis.

Mais ce n'est pas la querelle des papes qui seule compromit le maréchal,

perdu dans les détours de la politique italienne, poussé par l'ambition

et aveuglé par un esprit chevaleresque si peu assorti aux moeurs de ce

pays. Il soutenait contre les Vénitiens François de Carrara, le seigneur

de Padoue; et de toutes ses alliances celle-ci eût été la moins

désagréable aux Génois, si l'assistance n'eût été prêtée avec leur

argent, et si le succès eût répondu aux efforts. Carrara, vaincu, alla

périr avec sa famille dans les prisons de Venise.

Les relations du maréchal avec les Visconti furent plus compliquées.

Gabriel-Marie était un fils naturel du duc Galéas. La seigneurie de Pise

lui avait été laissée pour apanage, car cette malheureuse république

gibeline était tombée sous des usurpateurs qui l'avaient vendue et

revendue. Elle supportait impatiemment ce joug honteux, et Gabriel

n'était pas en situation de vaincre leur résistance; il était encore

moins en force pour les défendre contre l'agression des Florentins qui

s'étaient promis la conquête et l'assujettissement de leurs voisins, sans

autre motif que le droit de convenance. Gabriel vint implorer

l'assistance de Boucicault, et, pour mieux se l'assurer, il se déclara

vassal du roi et requit l'appui de son suzerain. Il remit dès ce moment

la ville de Livourne entre les mains du maréchal, sous la condition

patente de le garantir contre les entreprises des Florentins et

probablement avec la clause secrète de le garder contre les efforts de

ses Pisans. Bientôt ceux-ci, las de supporter un petit tyran incapable de

les sauver, se soulevèrent et le chassèrent. Il recourut à Boucicault. Le

maréchal manda des députés pisans et les exhorta à rappeler leur

seigneur. Sur leurs refus opiniâtres il menaçait de l'animadversion du

roi encourue pour le traitement qu'ils faisaient à un de ses vassaux. Ce

reproche conduisit à une ouverture qui eût détourné la menace; les

Pisans proposèrent de se donner eux-mêmes au roi de France sans aucune

intervention de Gabriel. Boucicault fut flatté de l'espérance de cette

acquisition, mais elle ne put s'accomplir. Les Pisans voulaient la

protection des Français et non leur domination; ils voulaient que la

forteresse qui tenait leur ville en échec, et que Gabriel possédait

encore, leur fût remise pour la raser; Boucicault prétendait l'avoir;

sans elle son gouvernement eût été imaginaire. Tout fut rompu. Pour

vaincre cette obstination, le maréchal parut prêt à employer la force

ouverte. Les Florentins profitèrent de la circonstance. Ils achetèrent

les droits de Gabriel. Boucicault, désespérant de faire les Pisans sujets

de la France, favorisa cette odieuse négociation qui devait donner pour

tyran à des républicains une république au lieu d'un seigneur et qui

mettait un peuple gibelin sous le joug d'un peuple guelfe. Les Pisans

avertis essayèrent de parer le coup en déférant la seigneurie de leur

ville au duc de Bourgogne. Boucicault reçut l'ordre de protéger ce nouvel

arrangement et de s'opposer aux entreprises des Florentins. Étonné et

contrarié, il prit sur lui de ne pas se tenir à ces ordres. Il était

accoutumé à se regarder comme un arbitre presque indépendant dans le

gouvernement de Gênes et dans la part qu'il prenait aux affaires

d'Italie. L'anarchie, qui déjà se faisait sentir en France et qui bientôt

y régna, le sauva du compte rigoureux qu'il eût dû rendre de sa

désobéissance. Quoi qu'il en soit la vente aux Florentins était

consommée. Boucicault y avait apposé son consentement à condition que

Livourne ne sortirait pas de ses mains, et avec cette clause

extraordinaire que les Florentins ne feraient de commerce maritime que

sous le pavillon et par l'entremise des Génois; ceux-ci pouvaient du

moins savoir gré à leur gouverneur des stipulations qu'il faisait dans

leur intérêt mercantile. Le maréchal soumettait surtout les Florentins à

renoncer au pape de Rome, à reconnaître celui qu'adoptait la France et à

le faire reconnaître par leurs nouveaux sujets les Pisans, car ces

événements se passaient avant le temps où les deux papes furent également

désavoués et où dans cette même ville de Pise, leurs cardinaux réunis en

élurent un troisième. Enfin les Florentins faisaient hommage pour leur

possession de Pise au roi de France. Sur ces accords la forteresse pisane

leur fut livrée. Alors l'indignation et le désespoir doublèrent les

forces des malheureux Pisans; ils surprirent cette citadelle qui devait

les faire plier sous le joug, les Florentins furent chassés; cependant

ils revinrent bientôt attaquer la ville par terre et par mer. Boucicault,

pour les y aider, entraîna à sa suite toutes les forces de la république

de Gênes, assistance détestée comme odieuse par le plus grand nombre des

citoyens: mais les guelfes triomphaient, et quand, après un long siège,

les malheureux Pisans, trahis à prix d'argent par Gambacorti qu'ils

avaient appelé pour capitaine, virent leurs portes ouvertes à leurs

tyrans, deux nobles génois, Jean-Luc Fieschi et Cosme Grimaldi,

commandaient l'un la flotte, et l'autre la gendarmerie des Florentins

vainqueurs.

Livourne restait à Boucicault, il voulut bien remettre cette possession

aux Génois; il eut soin seulement de se faire payer par eux 26,000

ducats, somme à laquelle il affirma par serment que se montait la dépense

qu'il avait faite pour garder et pour réparer la place.

Gênes lui dut en même temps une acquisition plus solide. Sarzana avait

appartenu comme Pise à Gabriel Visconti et les Florentins voulaient

joindre cette ville à leurs possessions. Gabriel était sans ressources

pour payer les capitaines qui en tenaient les forts en son nom. Les

habitants obtinrent de lui la permission de disposer d'eux-mêmes. Ils en

usèrent pour adhérer à la république de Gênes en se rangeant par là sous

la seigneurie du roi de France. Les Génois s'empressèrent de faciliter

cette incorporation. Pour la terminer il fallut racheter les forts des

mains de leurs gardiens. Gênes non-seulement leur paya les arrérages de

leur solde, mais acheta d'eux les munitions qui se trouvèrent dans les

forteresses.

Gabriel, ce lâche vendeur de villes, réfugié en Lombardie, avait

entrepris d'enlever la citadelle de Milan au frère qui l'avait recueilli.

On lui avait fait grâce de la vie en le reléguant à Asti où les officiers

du duc d'Orléans, seigneur de cette ville, auraient répondu de sa

conduite; mais il échappa à cette surveillance, et se jeta dans les bras

de Facino Cane, devenu usurpateur d'Alexandrie et ennemi des deux

Visconti de Milan et de Pavie. Après quelque séjour chez lui, Gabriel

témoigna le désir de venir vivre auprès de Boucicault. Sa précédente

demeure chez un ennemi acharné de Gênes et du maréchal le rendait

suspect; il obtint cependant un sauf-conduit; mais si une telle

sauvegarde promettait l'hospitalité, elle ne devait pas s'étendre jusqu'à

mettre à l'abri celui qui venait tramer de nouvelles intrigues. Après

quelques mois Gabriel se fit soupçonner d'un projet d'assassinat sur la

personne du gouverneur, et du dessein de livrer Gênes au tyran

d'Alexandrie. Une menace imprudente échappée à Thomas Malaspina, qui, au

dehors, était impliqué dans la conjuration, mit sur la voie. Un piège fut

tendu à un messager que lui adressait Gabriel. Les lettres de celui-ci

furent arrêtées et lues. C'était un complot gibelin, il ne put le nier:

il eut la tête tranchée. C'est la relation du biographe de Boucicault.

Les écrivains génois, qui parlent d'une manière moins assurée des preuves

de la conspiration, nous apprennent que le maréchal insista sur ce que la

confiscation du condamné appartenait au roi de France et qu'elle

produisit une grande somme d'argent. Un autre va jusqu'à dire, suivant un

bruit répandu, que Gabriel n'aurait pas subi la mort, s'il n'avait eu à

toucher 80,000 florins que le maréchal s'était chargé de lui compter à la

décharge des Florentins, sur le marché de Pise. Cette imputation est

certainement calomnieuse; mais il y a des traces de quelques transactions

pécuniaires dans lesquelles le maréchal est impliqué et dont

l'explication est assez obscure. Il dispose de Livourne comme de son bien

et en exige une indemnité. Il avait payé pour le roi de Chypre, quand

celui-ci s'était soumis à compter 30,000 ducats aux Génois pour les frais

de la guerre et qu'il avait donné ses joyaux en nantissement. Boucicault,

suivant un document émané de lui, avait fourni l'argent pour faire

racheter ses gages. Le prieur de Toulouse, de l'ordre des chevaliers de

Rhodes, son grand confident, avait paru dans cette affaire. Or, suivant

la même pièce originale, le maréchal proposait à ce même roi de Chypre de

s'associer dans une expédition contre Alexandrie dont les préparatifs se

feraient à Gênes. On ferait crédit au roi pour une partie de son

contingent de la dépense, mais il devait envoyer immédiatement 40,000

ducats; et, s'il n'avait pas cet argent prêt, c'est encore le prieur de

Toulouse que le maréchal lui indique comme l'homme à ressources qui les

lui fera trouver.

Mais, sans pénétrer dans ces arrangements mystérieux, il faut admirer du

moins comment Boucicault s'était fait tant d'opulence, ou à quel point il

disposait des ressources qu'il tirait ou empruntait de Gênes. Ce projet

de conquérir Alexandrie avec le roi de Chypre à frais et à profits

communs roulait sur un budget dont la dépense détaillée devait se monter

à 132,000 florins; et le maréchal, en se soumettant à en fournir une

moitié, offrait de souffrir l'avance d'une portion de l'autre. Le roi de

Chypre ne fut pas disposé à se livrer à cette périlleuse spéculation;

mais une autre expédition inutile, coûteuse, contraire à l'inclination

des Génois, prit la place de ce dessein. Avant l'exclusion donnée aux

deux papes rivaux, le roi de Naples, Ladislas, marcha sous prétexte

d'appuyer la cause de Grégoire XII, le successeur d'Innocent. Boucicault

se chargea, au nom de Benoît, d'aller lui défendre l'entrée de Rome. Il

partit avec huit galères et trois vaisseaux, et un grand nombre de

combattants français et génois. Mais la tempête le retint, Ladislas fut

reçu dans Rome; l'armement fut en pure perte.

Le maréchal fit encore un nouvel emploi, qui fut le dernier, de ses

richesses et de celles dont il disposait. A force d'emprunts il eut à sa

solde personnelle cinq mille cinq cents gendarmes et six mille

fantassins. Il les cantonna vers Gavi et Novi, et, avec cette force, il

entreprit de se faire l'arbitre de la Lombardie. Des deux frères

Visconti, Jean-Marie régnait à Milan, Philippe-Marie à Pavie: frères

divisés, dont les États étaient déchirés par les factions. Boucicault

offrit sa médiation appuyée de ses armes. Il fut appelé à Milan, où le

titre de gouverneur devait lui être déféré. Rien ne lui annonçait qu'il y

eût du péril à répondre à cet appel. Sans inconvénient il s'était absenté

de Gênes plusieurs fois pour passer en France, et d'abord pour aller à la

guerre de Chypre. Il ne devait pas craindre de soulèvement pour quelques

excursions en Lombardie et en présence de ses nouvelles forces.

(1409) Mais ces Génois, qui avaient fléchi devant leur gouverneur et

gardé si longtemps le silence, qui récemment encore n'avaient osé se

refuser à ses emprunts, à cause de cela même peut-être, avaient épuisé

leur patience. Ils murmuraient publiquement. La partialité pour les

nobles guelfes était impopulaire auprès des classes les plus nombreuses.

Pour toutes, tant d'entreprises militaires et politiques qui

compromettaient la république pour la seule fantaisie chevaleresque de ce

Français ou pour ses intérêts privés, tant de dépenses inutiles, tant

d'argent arraché, ou d'autorité, ou par une sorte de contrainte morale,

ne pouvaient plus se supporter. Gênes, disait-on, se fondait dans une

consomption visible. Ces mécontentements, recueillis et fomentés par

l'intrigue, attirèrent des ennemis prompts à les appuyer. Ce furent

Facino Cane et Théodore, marquis de Montferrat, le dernier excité par

Baptiste de Franchi, celui à qui Boucicault avait fait voir la mort de si

près. Après le départ du maréchal pour Milan, ils se liguèrent pour lui

fermer le retour. Ils mirent en campagne deux mille six cents chevaux et

quatre mille huit cents fantassins, et parurent dans les deux vallées de

Gênes et sous les murs de la ville. Boucicault en avait laissé le

commandement à Cholletton2, son lieutenant, assisté de quatre capitaines

génois; mais, dès l'approche de l'ennemi, leur autorité fut décriée dans

l'intérieur. Gibelins et guelfes, nobles et bourgeois, tous proclamèrent

unanimement que Boucicault n'était plus reconnu pour gouverneur. Le

lieutenant, sans forces pour résister, sortit du palais pour se retirer

dans la citadelle de Castelletto. Quelques citoyens notables croyaient

devoir encore l'accompagner et protéger sa marche; mais le peuple des

campagnes s'était déjà répandu dans la ville. Assailli par des hommes

dont il avait condamné la famille, le lieutenant fut massacré. En ce

moment la populace demeura seule maîtresse. Tout Français rencontré dans

les rues fut sacrifié: Montferrat et Facino Cane étaient aux portes. On

les fit remercier comme les auteurs de la délivrance de Gênes. On invita

le marquis à venir dans la ville: cette offre ne fut pas faite à Facino.

Ses soldats étaient réputés des brigands, et les habitants des campagnes

qui remplissaient Gênes, et qui ne les connaissaient que trop bien par

leurs oeuvres, se seraient mal accordés avec ces hôtes. Facino n'insista

pas. Il rétrograda vers Alexandrie; mais en passant, sous prétexte de

chasser de Novi une garnison française, il s'empara de cette place et en

fit sa conquête au préjudice de la république.

Le marquis fut reçu à Gênes avec des transports de joie, il se montra

bienveillant et populaire. On ne tarda pas à déclarer qu'avec le

gouvernement de Boucicault Gênes abjurait la seigneurie du roi de France.

Montferrat fut proclamé capitaine et président de la république avec le

pouvoir et les attributions d'un doge. Il fut installé au palais. Son

premier soin fut d'assiéger les citadelles que des garnisons françaises

tenaient encore. Celle de la darse se rendit la première. Le Castelletto

tint plus longtemps, mais enfin il capitula. Les Génois laissèrent le

marquis se charger de cette redoutable forteresse, et ils se réservèrent

la garde des autres forts de la ville. Boucicault, qui, en entrant à

Milan, avait appris sa déchéance, avait fait rétrograder ses troupes;

mais arrivé à Gavi, après quelque hésitation, il avait connu que la

révolution était accomplie et sa ruine irréparable. Il n'avança pas plus

près. Bientôt, sans ressource pour soudoyer ses troupes, il les perdit.

Privé de la puissance et du crédit que lui prêtait Gênes, il n'avait plus

de service à faire valoir auprès des Visconti; son importance politique

fut finie. Il rentra en France. Déjà, sur le bruit de la révolution

opérée, tous les Génois qui habitaient le royaume avaient été

emprisonnés. Leurs biens étaient mis sous le séquestre. Boucicault, en

arrivant à Paris, demanda qu'on procédât contre la république réfractaire

à son suzerain et à son gouverneur3. Les Génois furent juridiquement

assignés pour rendre compte de leur conduite; mais cette inutile

procédure n'eut pas d'autre suite. Boucicault vécut assez obscur pendant

les discordes civiles du temps; il combattit à la fatale journée

d'Azincourt et il mourut prisonnier des Anglais4.

CHAPITRE VIII.

Banque de Saint-George.

Des dernières années du gouvernement de Boucicault date l'érection de la

fameuse banque de Saint-George. On a vu que lorsque la république était

entraînée à une dépense extraordinaire, sa pratique ancienne était de

faire une ressource anticipée de quelque branche du revenu public. Tantôt

elle abandonnait la perception à des prêteurs qui se payaient par leurs

mains sur les produits jusqu'à parfait amortissement de la dette. Tantôt

elle vendait, pour une somme fixe, un droit ou gabelle à lever pendant un

certain nombre d'années sur quelque article de consommation ou de

commerce. Quelquefois elle avait stipulé que si le revenu donné pour gage

n'était pas racheté dans un délai fixé, l'aliénation en deviendrait

perpétuelle. D'année en année ces affaires s'étaient multipliées à

l'excès: chacune exigeait des commissaires spéciaux du gouvernement

chargés de compter avec les intéressés et des syndics de créanciers unis.

En général, magistrats et capitalistes c'étaient bien les mêmes hommes,

ce qui rendait les transactions moins difficiles; mais on commençait à

ne plus trouver assez de personnages capables pour tant de gestions

séparées. Il était raisonnable de les réunir toutes en une seule masse,

sous une administration et une comptabilité communes. Une immense

économie de faux frais était le moindre avantage de cette grande mesure;

elle fut accomplie en 1407.

La banque de Saint-George perçut alors tous les produits ci-devant

affectés aux associations qu'elle remplaçait, et distribua aux porteurs

d'actions, à titre de dividende, le net produit de ces recettes

annuelles. On conserva l'habitude dès longtemps introduite de diviser le

capital dû aux intéressés en parcelles de 100 livres (actions ou luoghi).

Les annalistes n'ont pas pris la peine de nous dire au juste comment

s'opéra cette fusion des actions originaires, productives de dividendes

inégaux, en une seule valeur, en la valeur uniforme des nouvelles actions

de Saint-George; mais les explorations d'un anonyme plus moderne qui

paraît avoir fouillé dans les archives les plus secrètes du pays, nous

apprennent qu'au mois d'avril 1407, huit citoyens furent solennellement

commis pour examiner les anciens contrats de la république et pour

déclarer, suivant Dieu et leur conscience, si l'État, offrant à chaque

créancier son capital de 100 livres, n'avait pas le droit de racheter sa

dette et de s'en faire transférer l'inscription immédiatement et

d'office, sans attendre la signature du titulaire. L'affirmative de ce

droit, les commissaires la déclarèrent; il fut aussitôt appliqué: le

remboursement du capital fut sans doute le remède extrême avec lequel les

créanciers furent conduits à consentir à la conversion de leurs anciens

titres à l'amiable; et, eu définitive, il en résulta, en 1408, un

recensement de vingt-neuf mille trois cent quatre-vingt-quatre actions

converties1. A ce procédé se rapporte évidemment la réflexion d'un

écrivain un peu postérieur à l'époque de l'opération financière2. Les

anciens emprunts, dit-il, avaient été contractés à des intérêts de 10, 9,

8, 7 p. cent, suivant les temps. Or, un dividende variable suivant des

chances aléatoires est beaucoup plus sûr pour le bien des consciences que

l'intérêt fixe d'un argent prêt. Nous ignorons si cette considération

théologique eut une grande influence; mais, dans un pays où chacun

adhérait fortement à son propre droit, une telle fusion menée à bien

prouve une intelligence supérieure des matières économiques et peut

passer pour un chef-d'oeuvre de l'esprit d'association et de prévoyance.

L'administration de la banque ou, comme on disait, de la maison de Saint-

George, fut fortement constituée, et d'abord les plus justes comme les

plus sages principes en furent la base. On en fit une république

financière représentative. La souveraineté en appartint légalement à

l'universalité des actionnaires. Leur assemblée générale nommait les

membres de leur gouvernement. Elle avait décrété sa charte; elle

rejetait ou ratifiait les lois que lui proposaient les magistrats à qui

elle avait confié le pouvoir exécutif dans son sein. Huit protecteurs

élus temporairement composaient le sénat de Saint-George à l'image de ces

huit nobles auxquels l'État avait commis si longtemps le soin de ses

finances. Sous eux, des magistratures inférieures se partageaient les

détails de l'administration sociale; elles participaient au pouvoir

public en ce sens que l'État, en aliénant ses gabelles, avait confié à la

réunion de ses cessionnaires le droit d'en contraindre les débiteurs et

de réprimer les contraventions. Le tribunal des protecteurs de la banque

était une sorte de cour supérieure sur les décisions de laquelle le

gouvernement lui-même ne portait pas la main légèrement.

Ainsi établie, la maison de Saint-George était en état de faire respecter

dans la république, la grande, la plus fondamentale de ses bases,

l'indépendance absolue de son trésor et de ses droits. Grands

capitalistes aussi bien que grands citoyens, les chefs de la république

eurent presque toujours la prudence de conniver comme magistrats à

consacrer cette inviolabilité qui leur convenait comme intéressés

principaux. Dans les discordes civiles mêmes, les plus riches étant à la

tête des factions, le parti le plus fort était averti par la prévoyance

des représailles, de respecter le dépôt des fortunes privées. Nous

verrons dans quelques rares occasions la tyrannie tenter de le violer, et

la clameur publique se soulever contre ces entreprises. Gênes eut des

maîtres étrangers, et ceux-là pouvaient avoir moins de respect pour les

trésors de Saint-George. La défiance des fondateurs de la banque n'avait

pas négligé toute précaution pour ce cas extrême. Ils ménagèrent la

formation d'un fonds de réserve qui devint le secret de l'administration.

Les dividendes annuellement distribués furent loin d'épuiser les profits.

Sous le prétexte de créances en suspens, de liquidations à long terme, on

s'exempta de manifester toutes les richesses de la banque. Trente-sept

ans après sa fondation, une magistrature nouvelle fut établie (1444) à

Saint-George avec la mission patente de veiller aux rentrées arriérées,

mais en réalité pour administrer secrètement ce trésor de réserve

accumulé; secrètement, disent les historiens, afin de ne pas donner aux

tyrans l'occasion de le convoiter.

Mais si le gouvernement était sans droit pour puiser dans les caisses de

la banque, si elle pouvait se refuser à des exigences indiscrètes, quelle

ressource l'État ne trouvait-il pas dans ces mêmes coffres lorsque

l'intérêt public exigeait un prompt secours? C'étaient, encore une fois,

les mêmes familles qui gouvernaient la république et régissaient Saint-

George. A Saint-George affluaient les plus abondantes perceptions; des

sommes immenses y séjournaient sans cesse. Pour les faire prêter à des

entreprises publiques approuvées par l'opinion générale, pour les faire

consacrer à des besoins unanimement sentis, une proposition des

protecteurs, un vote de l'assemblée générale suffisaient. De très-grandes

choses furent faites par ce secours. Les gouvernements ne thésaurisent

guère. Dans un vrai besoin le doge et le sénat retrouvaient à Saint-

George le même argent qui se fût dissipé entre leurs mains. Sans doute

l'on abusa plusieurs fois de cette ressource. Saint-George accepta plus

d'une fois la concession onéreuse de possessions dont la république ne

pouvait plus porter le fardeau. Mais, après tout, ce qui ne convenait pas

à une république obérée ne passait pas les forces d'une si riche

association; elle y gagnait du relief, une importance politique dans le

monde entier, et quelque chose que l'on peut comparer, proportion gardée,

à l'état de la compagnie anglaise des Indes. La maison de Saint-George

devint la maîtresse des colonies génoises du Levant, la reine de la Corse:

exemple unique, disent les écrivains, de deux républiques renfermées

dans les mêmes murailles, l'une appauvrie, turbulente, travaillée par les

séditions, déchirée par la discorde; l'autre riche, paisible, réglée,

conservant l'antique probité, modèle au dedans et au dehors de la bonne

foi publique.

Comme la propriété de la banque en général était sacrée, de même toute

propriété que le particulier pouvait y avoir en dépôt était intangible, à

l'abri de toute prétention et de toute recherche3. Sous ce rapport

l'institution de Saint-George a exercé une salutaire influence sur

l'accumulation des patrimoines. Elle se trouva merveilleusement favorable

au développement de l'aristocratie opulente qui s'agrandissait de jour en

jour. Cet établissement fut réputé l'un des plus solides du monde. Les

actions devinrent immédiatement un objet de commerce et de placement de

capitaux, mais surtout elles présentèrent un emploi admirablement propre

aux fondations perpétuelles. Les riches s'en servirent pour établir des

majorats dans leurs familles. Quelques-uns firent des dépôts de

prévoyance pour les besoins qui pouvaient atteindre leur postérité; on

eut un nombre prodigieux de fondations pieuses sous les formes les plus

variées. Les hôpitaux, les chapelles, les confréries, toutes les églises

eurent leurs dotations placées sur la banque de Saint-George. Les

corporations y placèrent leurs économies, et jusqu'aux religieux leur

pécule. Il en fut de même des établissements civils. Les administrations

y employèrent le fonds des revenus destinés à leur service. Une famille

construisait un pont, un grand chemin; elle assignait des actions de

banque dont le dividende devait en défrayer l'entretien à perpétuité.

Souvent les fondateurs eurent soin d'ordonner que le revenu de ces

actions ne serait appliqué à leur destination qu'à partir d'une certaine

époque, ou, en attendant, seulement jusqu'à une certaine concurrence,

afin que leur produit accumulé ou la portion mise en réserve servît à

l'acquisition d'actions nouvelles, en accroissement du capital

inaliénable. On appela ces fondations multiplicats ou colonnes de Saint-

George. Dès le siècle précédent, François Vivaldi avait donné l'exemple

d'appliquer cette méthode à l'amortissement, au profit de l'État, des

portions engagées du revenu public. C'est le premier exemple cité parmi

les Génois de cette institution, aussi recommandable par l'esprit de

prévoyance qui l'a inspirée et par la combinaison économique qui en est

le fondement que par le noble sentiment de patriotisme à qui elle est

due. Toute simple qu'elle est, cette combinaison ne pouvait frapper que

des esprits solides, spéculateurs, sachant compter sur le temps et

appréciant les bienfaits de l'avenir. Depuis l'établissement de Saint-

George ou vit fréquemment de ces combinaisons patriotiques. Au seizième

siècle Ansaldo Grimaldi établit une colonne que ses accroissements

successifs jusqu'à nos jours avaient portée à trente-sept mille actions

correspondant à 3,700,000, livres de la valeur primitive de la monnaie de

1407. Il en donnait le revenu pour racheter ses descendants à perpétuité

de toute imposition publique, et quoiqu'il pourvût ainsi à l'avantage des

siens, on estima que c'était pour le trésor une libéralité si grande

qu'on lui décerna une statue. Le palais de Saint-George, tous les

hôpitaux sont pleins de monuments semblables érigés pour consacrer la

munificence des bienfaiteurs de la patrie et des pauvres.

Nous signalons ici les avantages de la prospérité, mais leur éclat ne

saurait déguiser le vice radical de l'institution; elle est fondée sur

l'aliénation à perpétuité des principales ressources du gouvernement,

aliénation dont le moindre défaut est d'être usuraire. Quelle excessive

imprudence, en effet, dans le sacrifice fait pour toujours des revenus

les plus productifs, dans cette renonciation au droit et à la possibilité

de diminuer les charges présentes, puisqu'il appartient à d'autres qu'à

l'État de les percevoir et d'en disposer, dans cette impuissance où l'on

se réduit en se dépouillant des ressources fiscales les plus certaines!

Sans doute on dut compter que le gouvernement conserverait sur Saint-

George une influence irrésistible. En ayant abandonné là tout l'argent

des contribuables, on eut bien l'intention de se réserver d'y puiser pour

les besoins publics, et l'appui que la république demanda sans cesse à la

banque était une condition naturelle, forcée et sous-entendue, de leurs

rapports. Cependant ces rapports ne tenaient qu'à une bonne volonté qui

n'était pas toujours sans opposition et sans résistance: il fallait

recourir sans cesse à la négociation. Le gouvernement en restait

dépendant et faible. Voulait-il avoir des ressources en propre, il

fallait recourir à une fiscalité odieuse aux citoyens, il fallait

s'ingénier pour inventer de nouvelles gabelles en sus de celles que

Saint-George ne rendait ni ne supprimait; il en résultait l'oppression

des contribuables sans que l'État en fût plus opulent. Quand l'écrivain

que nous avons cité comparait, dans une sorte d'antithèse, deux

républiques, l'une riche et l'autre pauvre, il disait exactement vrai, et

ses paroles avaient plus de portée qu'il no croyait peut-être leur en

donner. La république pauvre a fini par abuser du capital de celle qui

l'avait dépouillée des revenus. Les derniers temps modernes nous en ont

révélé le mystère. Quand à une aristocratie large et flottante, si l'on

peut parler ainsi, qui, au quinzième siècle, admettait les prétentions de

tous les riches, eut succédé une oligarchie toujours plus compacte; quand

les sénateurs sortant de charge se firent élire protecteurs de Saint-

George par un usage constant, le mur de séparation toujours censé

maintenu entre les coffres pleins de la banque et les caisses vides du

trésor public, s'affaiblit et reçut plus d'une atteinte secrète.

L'administration de Saint-George ne s'exerça pas dans l'intérêt des

actionnaires en général, mais dans celui du gouvernement.

Les familles y avaient trouvé, avec les avantages de la stabilité, les

inconvénients d'une restriction perpétuelle de la propriété privée. Ces

restrictions ont cessé en 1797, et, par une réaction malheureusement

naturelle, l'effet immédiat de la liberté a été trop souvent la

dilapidation. Mais ce n'est pas le lieu de s'arrêter sur les

circonstances et sur les effets de la destruction de cet antique

établissement.

On demandera quelle influence cette grande institution eut sur le

commerce de Gênes? D'abord les droits de douane étant au premier rang de

ceux qui appartenaient à la banque, il faut rendre justice non-seulement

aux habitudes paternelles et peu fiscales que Saint-George apportait dans

son régime en général et dans ses tarifs, mais encore aux excellentes

traditions, au discernement éclairé sur les vrais intérêts du commerce,

qui établirent les règlements, qui les amendèrent avec le temps, et qui,

s'ils avaient été conçus avec quelque préjugé, les firent exécuter dans

le sens le plus libéral.

Comme banque, la maison de Saint-George était un établissement de dépôt

et non de crédit. Elle ne faisait point le commerce d'escompte; elle

n'émettait point un papier de confiance qui, pour tenir lieu de monnaie,

reposât sur un portefeuille de créances à terme. Elle ne prêtait à

personne; elle se bornait à conserver sans intérêts, soit les dividendes

que les particuliers lui laissaient entre les mains, soit les sommes

qu'ils lui apportaient; cette garde était gratuite. Les fonds restaient

inscrits au compte des créanciers ou des déposants. Quand ils voulaient

en faire usage, on leur délivrait des billets ou plutôt des récépissés,

pour le tout ou pour telle fraction de leur créance qu'ils désiraient.

Ces billets circulaient dans le public comme du numéraire: l'argent pour

les acquitter était toujours prêt, puisque aucun billet n'était délivré

sans correspondre à une somme déposée dans la caisse. On pouvait

également disposer de ses fonds par un simple transfert sur les livres de

Saint-George. La rapidité des compensations, la facilité dans les

affaires, dans celles surtout où beaucoup d'intéressés avaient part,

l'avantage de se libérer envers de nombreuses parties prenantes au moyen

d'une seule liste remise à Saint-George, la sûreté des payements, grâce à

ce que les teneurs de livres de la banque étaient des notaires publics,

présentaient autant de combinaisons favorables qui attestent

d'excellentes vues dans les auteurs de ce régime et qui portèrent de

très-bons fruits.

Dans les grandes places de commerce on fait cas encore de ces moyens de

hâter la circulation; mais ce qui fait essentiellement estimer les

banques modernes, c'est le crédit qu'elles offrent, moyennant celui que

le public accorde à leur papier de confiance. Un établissement qui

n'émettrait pas en billets faisant l'office de monnaie, la valeur de ses

portefeuilles, qui n'en créerait habituellement qu'à la place des écus

resserrés dans ses caisses, qui n'en donnerait qu'à ceux qui lui

apporteraient de l'argent, au lieu de leur en confier sur leurs

signatures, ne satisferait pas aux besoins et aux demandes du commerce.

Telle est la différence des époques. Aujourd'hui il y a plus d'affaires

et surtout plus de concurrents pour les faire qu'il n'y a de moyens

disponibles toujours prêts pour chacun d'eux. Il faut en créer, en

simuler, il faut des banques pour les emprunteurs. A Gênes, au XVe

siècle, il fallait une banque aux capitalistes. Il leur fallait des

dépôts assurés pour leurs fonds exorbitants, jusqu'à ce qu'ils

trouvassent à les prêter ou à les employer pour eux-mêmes. C'était là le

signe d'une grande opulence, peut-être aussi le symptôme d'une industrie

parvenue à son apogée et qui va devenir stationnaire.

Je demande grâce pour cette digression. La grande et fameuse institution

de la banque de Saint-George méritait de nous arrêter au milieu d'une

histoire à laquelle elle aura désormais une grande part.

CHAPITRE IX.

Gouvernement du marquis de Montferrat. - George Adorno devient doge.

(1409) Le marquis de Montferrat, nouveau maître dans Gênes, se disait

impartial entre les factions; mais trop d'animosités s'étaient rallumées

pour que la révolution s'accomplît sans réaction. Une nouvelle nomination

des membres du conseil fut réclamée de toute part pour le purger de sa

moitié guelfe. Tout ce qui appartenait à cette faction fut successivement

opprimé.

La persécution appelle la résistance et la révolte. La famille Fieschi,

surtout le cardinal Louis, et Jean-Luc, cet homme de guerre qui avait eu

le plus de part à la faveur et aux opérations de Boucicault, se mirent à

la tête des mécontents. Ils armèrent les vassaux de leur maison et

soulevèrent une grande partie de la rivière orientale: on marcha contre

eux avec des succès divers et sans pouvoir se faire rendre Porto-Venere

encore occupé par les Français. Après un an de blocus, la garnison vendit

la place aux Florentins par la médiation des guelfes. De même, Gavi fut

cédé par ses gardiens à Facino Cane. Dans la rivière occidentale, Savone

avait été sur le point d'être livrée aux Français. Vintimille était

restée à la France. Les Génois l'assiégèrent et enfin s'en rendirent

maîtres quand ils eurent fait proclamer parmi leurs gens que tout ce que

prendraient ceux qui entreraient dans la ville leur serait bien acquis.

Tel était l'état du pays.

Dans Gênes la faction gibeline dominait; le marquis concourait avec elle

de tout son pouvoir. Un parlement de près de trois cents citoyens tous de

cette couleur lui déféra pour cinq années les pouvoirs qui d'abord ne lui

avaient été donnés que pour un an. Après ces mesures, la persécution

contre les guelfes redoubla; elle fut d'autant plus odieuse qu'elle viola

les droits les plus respectés de la propriété. On ne se contenta pas de

décider que les actions de banque des émigrés seraient mises en vente

pour en employer le prix à leur faire la guerre; exemple qui

heureusement n'a été que rarement imité à Gênes. Dans cette occasion on

fit plus. On entreprit d'obliger les gens notés comme guelfes ou fauteurs

des Fieschi à se porter acquéreurs en argent comptant de ces propriétés

de leurs chefs ou de leurs amis. On fit sur eux d'odieuses répartitions

de ces achats imposés de force. Ces mesures n'étaient pas faites pour

ramener les hommes de coeur engagés dans le parti opprimé, mais elles ne

furent pas sans influence sur les faibles; et, soutenues par les

intrigues du marquis, elles produisirent un effet assez étrange. Jean

Centurion et Lionel Lomellino, membres de deux illustres familles,

déclarèrent renoncer à la faction guelfe, se constituèrent gibelins et

requirent qu'un acte authentique en fût dressé par les notaires. Leur

exemple fut suivi par un assez grand nombre d'individus et de familles

considérables tant nobles que populaires. Montferrat, qui voulait assurer

son pouvoir par la tranquillité publique, sut employer une autre

politique envers ceux dont on ne pouvait acheter la conversion; il

négocia; il n'armait pas volontiers les Doria pour repousser les Fieschi;

il fit une paix avec ceux-ci. Ils acceptèrent une amnistie; leurs

actions sur la banque leur furent restituées, et tout parut tranquille.

Histoire de la République de Gênes · 第 11 / 32 题