querelle ne fut ni sanglante ni longue. Le fils du doge mort avait
prétendu succéder à son père: mais son ambition trouva peu de soutiens.
La famille Spinola de Lucoli voulait donner à la république un chef
populaire qui fût sa créature; elle avait réuni près de deux mille
citoyens qui nommèrent doge par acclamations Luchino de Facio. On le
conduisait au palais, mais la bourgeoisie commerçante s'était assemblée
dans l'église de Saint-George; on y avait fait choix de Jean de Valente;
son cortège devançait au palais celui de Facio. Il semble que le plus
souvent, dans ces temps, chaque parti nommait et proclamait
tumultuairement son candidat. Celui qui pouvait le premier s'installer,
faire sonner la cloche de la Tour et se maintenir un jour à son poste,
était le doge. L'élection officielle n'était qu'une vaine formalité qui
ne faisait que ratifier le lendemain ce que l'intrigue ou la violence
avaient fait la veille. Facio, la créature des Spinola, apprenant sous
quels auspices Valente se rendait au palais, eut la prudence ou la
modestie de s'arrêter dans sa marche, de remercier et de congédier ceux
qui l'accompagnaient et d'aller faire hommage au nouveau doge.
Sous le gouvernement de celui-ci, le conseil fut mi-parti de plébéiens et
de nobles. Les plus grandes affaires de la république en ce temps furent
la suite de la conquête de Chio, les relations avec l'empire grec, et
bientôt une guerre avec les Vénitiens, toutes choses qui ne tardèrent pas
à se compliquer ensemble.
L'impératrice régente de Constantinople ne pouvait voir avec plaisir les
conquêtes des Génois sur ses possessions; et elle sentait combien ces
nouvelles colonies donnaient de force à celle de Galata, déjà si
menaçante, quoique si utile à la capitale qu'elle nourrissait. Anne
envoya quelques forces attaquer Chio et Fockia. Les habitants de Galata
prirent parti pour leurs compatriotes, et ils n'eurent qu'à suspendre
pendant quelques jours les approvisionnements qu'ils étaient dans l'usage
d'apporter en ville; on en fut si effrayé que l'impératrice fit cesser
les hostilités, et rendre les prises qu'on avait faites. Alors
l'abondance reparut et tout reprit son cours ordinaire1.
(1349) Une révolution survint à Constantinople. Cantacuzène, longtemps
serviteur dévoué des Paléologues, et d'abord tuteur fidèle de leur
héritier enfant, avait perdu l'amitié de la régente grâce à l'intrigue
des courtisans; la persécution finit par le pousser à la révolte.
Soutenu par les Vénitiens, tandis que les Génois appuyaient Paléologue,
le rejeton de leur ancien allié, Cantacuzène empereur fut naturellement
leur ennemi2. Il avait d'ailleurs assez de coeur, si ce n'est assez de
forces, pour désirer d'être le maître dans sa capitale et pour vouloir se
délivrer de la dépendance de ces hôtes turbulents. Il voulait disposer
des passages du Bosphore, ouvrir et fermer à sa volonté les portes de la
mer Noire. S'il n'avait pas des forces maritimes capables de s'opposer
aux flottes génoises, son amitié ou sa haine était une source de
prospérité ou une calamité pour une nation maritime dont le principal
commerce, en ces temps, était au fond du Pont-Euxin. De l'établissement
de Galata ils avaient fait le centre de leurs colonies de Gazzarie. Ils
en faisaient hommage à l'empereur, mais ils s'y tenaient indépendants, et
souvent ils traitaient d'égal à égal avec le faible gouvernement qui les
comptait pour ses sujets. Assaillis, sur ce rivage ouvert, par les
Vénitiens dans leurs premières querelles, ils avaient profité de cette
insulte pour mettre leur station en état de défense, non sans prévoir
qu'au besoin ils se trouveraient fortifiés contre l'empereur. L'eau de la
mer avait été introduite dans leurs fossés, ils avaient élevé de fortes
murailles3. Actifs, tour à tour hardis et insinuants, sachant se rendre
nécessaires ou tirer parti de leurs services, ils étaient fermiers des
droits du Bosphore, et s'en regardaient comme propriétaires. Ils en
rendaient trente mille pièces d'or et ils en tiraient deux cent mille4. A
mesure que les discordes affaiblissaient l'empire, ils devenaient plus
exigeants et plus hautains. Ils voulaient obliger l'empereur à désarmer
ses vaisseaux5. Se croyant à l'abri d'un siège et maîtres de la mer, ils
menaçaient d'attaquer Constantinople. Ils réclamaient certains nouveaux
terrains pour s'agrandir sur la hauteur de Péra, et, sur le refus qu'on
leur en avait fait, ils les avaient pris; ils s'étaient hâtés d'y élever
des murailles et des tours. Cantacuzène se résolut à les punir. On fit
sortir contre eux des troupes et des galères; mais celles-ci furent
manoeuvrées avec une extrême ignorance, et les Génois les prirent à la
bouche du port. A ce spectacle, les soldats s'enfuirent. Ces prises,
avant d'être conduites à Galata, furent promenées en triomphe devant le
palais impérial. Cantacuzène fut obligé de subir cette ignominie et
d'abandonner aux Génois la concession des terrains qu'ils s'étaient
adjugés. Des fortifications redoutables y furent aussitôt élevées6. Un
historien grec, qui d'ailleurs mêle à ses récits mille circonstances de
rencontres glorieuses pour les siens et honteuses pour les ennemis,
déplore cette terreur panique qui tout à coup dispersa les défenseurs, à
tel point qu'il avoue que les Génois de Galata eussent pu s'emparer de la
capitale. Il bénit la Providence qui inspira la modération aux vainqueurs
dans les négociations de cette paix forcée. Il avoue qu'un envoyé de
Gênes vint ordonner aux colons de Péra de restituer leurs conquêtes,
d'indemniser ceux à qui ils avaient fait dommage et de faire des
soumissions à l'empereur. Mais il termine ce récit en peignant l'empire
laissant aux mains des ennemis une flotte qui avait coûté tant de
dépenses, et privé, sinon en totalité, du moins dans la plus grande
partie, de l'espoir des revenus annuels du fisc7.
Gênes ne pouvait supposer qu'un accord si humiliant pour Cantacuzène
laissât ce prince dans des dispositions amicales et sans désir de venger
ses affronts. Les Vénitiens vinrent lui en offrir l'occasion peu après.
La rivalité n'avait pas cessé entre les deux républiques; Venise se
ressentait de ce qui s'était passé à la conquête de Chio. Les Génois,
dont les relations commerciales à Tana étaient suspendues, étaient jaloux
que les Vénitiens y conservassent les leurs; vainement ils avaient
représenté à ceux-ci qu'il serait honorable à deux puissances chrétiennes
de faire cause commune contre une nation barbare. Ils avaient offert à
leurs émules de les admettre à commercer à Caffa; ils leur auraient
concédé des privilèges: tout fut inutile; l'animosité s'accrut; la
moindre rencontre sur mer devait donner naissance à la guerre; elle
éclata8. Le premier hasard fut pour les Vénitiens: trente-cinq de leurs
galères en rencontrèrent quatorze de Gênes qui allaient en marchandises,
et les enveloppèrent. Dix furent prises, quatre en portèrent la nouvelle
à Chio; mais là se trouvait Simon Vignoso, le conquérant de cette île;
il en était alors le podestat pour la république de Gênes. Il arma
aussitôt tous les bâtiments qu'il put rassembler. Neuf galères, sous le
commandement de Philippe Doria, allèrent assaillir la colonie vénitienne
de Négrepont et y enlevèrent vingt-trois vaisseaux marchands9.
C'est au milieu de ces hostilités que Venise excite les ressentiments de
Cantacuzène contre les Génois. Ceux de Galata, instruits de cette
négociation, tandis qu'il balançait encore, se complurent à lui rappeler
leur force et sa faiblesse. Les machines de Péra lançaient des pierres
dans Constantinople par-dessus les murs. On s'excusait de cette insolence
sur une maladresse de l'ingénieur, et elle recommençait sans cesse.
Cantacuzène, irrité, contracta contre de si méchants voisins une triple
alliance avec Venise et le roi d'Aragon. Nicolas Pisani conduisit
quarante-cinq galères vénitiennes; Pons de Saint-Paul commandait trente
galères catalanes; quatorze furent ajoutées par les Grecs à cette flotte
combinée. La république de Gênes avait expédié soixante galères sous
Pagan Doria, célèbre amiral. Les flottes se rencontrèrent dans le détroit
des Dardanelles, à peu de milles de Constantinople. Sans attendre le
premier choc, les Grecs prirent la fuite et cherchèrent leur salut dans
leur port. Il n'en fut pas ainsi des autres combattants; la bataille fut
sanglante pour tous. On disputa la victoire une journée; elle resta aux
Génois, et elle n'était pas encore assurée quand une effroyable tempête10
vint séparer, submerger, jeter ou briser sur les côtes les vainqueurs et
les vaincus. Les Catalans et les Vénitiens perdirent mille hommes; les
Génois avaient plus de sept cents morts, treize de leurs galères étaient
échouées; sur ce nombre ils en sauvèrent dix. Ils en prirent ou coulèrent
à fond dix aragonaises et vingt-quatre vénitiennes. L'amiral espagnol fut
tué: les Catalans portèrent le plus grand poids de la journée. Après une
nuit funeste, l'amiral vénitien abandonna le champ de bataille emmenant
les débris de ses forces à Candie11. Cantacuzène, pliant sous la
nécessité, rompit ses alliances; non-seulement il confirma aux Génois
autant de privilèges qu'ils en réclamaient, mais il leur abandonna des
places dans la Propontide, et mit entre leurs mains les deux châteaux qui
ferment la mer Noire. Enfin les Grecs consentirent, pour plusieurs
années, à ne fréquenter Tana qu'en compagnie et à la suite des navires
génois, à moins d'une permission spéciale du doge12.
Tel fut le succès de la république, glorieux, mais si chèrement acheté,
qu'on s'abstint de célébrer la victoire par des cérémonies publiques au
milieu du deuil des familles. L'amiral Pagan Doria, rentrant à Gênes
couvert de gloire, n'en fut pas moins mal reçu de cette ingrate patrie à
laquelle il apportait un traité si avantageux. L'esprit de parti qui le
poursuivait s'était déjà manifesté sur la flotte avant la victoire et lui
avait suscité de grandes difficultés. Son autorité avait été bravée. Un
factieux, del Moro, capitaine d'une de ses galères, avait ourdi contre
lui une sédition pour le détourner de ses plans de campagne et pour le
forcer à assiéger Héraclée13. Il avait ouvertement menacé l'amiral de la
justice populaire à laquelle il aurait à rendre compte. Doria n'avait pu
calmer le soulèvement qu'en y cédant. Il avait pris Héraclée; et, au
pillage qu'il y permit, il dut probablement la bonne volonté de ses
équipages dans la bataille navale; mais, revenus à Gênes, ses ennemis
n'avaient pas renoncé à le poursuivre. On le dénonçait aux familles comme
responsable de leurs pertes. On l'accusait d'avoir outrepassé ses
pouvoirs; en un mot, on l'écarta du commandement d'une nouvelle
expédition préparée contre Venise. On lui donna pour successeur un
Grimaldi; et de ce nom on peut conclure que ce n'était pas là une
querelle de populaires contre le noble, mais de guelfes contre le
gibelin.
L'amiral vénitien Pisani prit sur Grimaldi une revanche fatale à la
gloire, à la puissance de Gênes et à sa liberté. La flotte de Venise,
réunie aux forces du roi d'Aragon, comptait quatre-vingts galères, les
Génois en avaient soixante. Antoine Grimaldi fut surpris et attaqué sur
les côtes de Sardaigne: le combat lui fut malheureux à un point
tellement inouï qu'il rentra tristement à Gênes avec dix-neuf galères;
il en laissa quarante et une aux mains de l'ennemi.
Gênes n'avait jamais éprouvé une calamité pareille. La rumeur fut
générale. Les affections de chaque famille, tous les intérêts, tous les
sentiments nationaux et privés étaient blessés par ce cruel événement.
L'État était sans ressource pour se venger ou pour se défendre.
L'autorité était décriée; les récriminations du peuple contre les
nobles, des guelfes contre les gibelins recommençaient de toute part.
Dans un pays où le siège du gouvernement était si glissant, il n'y avait
aucun régime qui pût tenir à une si effroyable secousse. Nous perdons le
fil de l'intrigue qui vint mettre à profit les ressentiments du
désespoir. Mais enfin on vit proposer au conseil, délibérer, décider de
résigner Gênes et tout l'État dans les mains de Jean Visconti, archevêque
et duc de Milan14. On crut prendre des précautions suffisantes pour
conserver la liberté nationale sous sa seigneurie. Elle n'était acceptée
que pour la vie seulement. De son côté, il promit de défendre la
république, de faire, s'il le fallait, la guerre aux Vénitiens. Pour
commencer, il prêta de grandes sommes d'argent afin de créer de nouvelles
flottes. N'oublions pas de dire que Visconti est fort loué dans les
chroniques génoises pour avoir donné à la ville une horloge sonnante,
invention qu'on n'y connaissait pas jusque-là. Le marquis Guillaume
Pallavicini vint commander au nom de l'archevêque. Le doge Valente
résigna sa dignité et céda la place.
CHAPITRE IV.
Boccanegra redevenu doge.
(1354) Aussitôt qu'on put mettre à la mer vingt-cinq galères, elles
partirent. On en rendit le commandement à Pagan Doria, le vainqueur de
Pisani aux Dardanelles. Dix autres galères aux ordres de Grimaldi
allèrent le rejoindre. Cette flotte se montra dans l'Adriatique, ravagea
l'Istrie et brûla Parenzo au fond du golfe: elle en sortit pour gagner
la Morée, et là seulement elle se rencontra avec trente-six galères et
cinq gros vaisseaux ennemis. C'était encore Pisani qui les commandait;
il allait tenter, pour la troisième fois, l'inconstante fortune. Il avait
devancé les Génois au port de Sapienza. Sa flotte formait deux divisions:
l'une était rangée à l'embouchure du port; Pisani la commandait en
personne: le reste de ses galères, qui eût manqué de place pour se
mettre en ligne, occupait les derrières dans l'intérieur, sous les ordres
de Morosini. Par une hardie manoeuvre, une partie de la flotte génoise se
lance d'une ardeur irrésistible entre le bord et l'extrémité de la ligne
vénitienne, et pénètre dans le port où Morosini ne s'attendait pas à être
attaqué et n'était pas en défense. Les Génois prennent et brûlent tout ce
qui se trouve en cette enceinte et, jetant partout la confusion, ils
reviennent assaillir la division de Pisani sur ses derrières, tandis que
Pagan l'attaque en face. Tout fut pris, la flotte vénitienne fut
détruite. De ceux qui la montaient un grand nombre périrent par le fer ou
dans les flots; on ramena à Gênes cinq mille prisonniers, l'amiral lui-
même, l'illustre Pisani, et pour trophée le grand étendard de Venise. Le
triomphe cette fois fut célébré avec ivresse. C'est à Saint-Mathieu,
l'église de la famille de Doria, que furent accomplies les actions de
grâces et qu'on institua un solennel anniversaire. Sur la même place de
Saint-Mathieu, un palais, acheté des deniers de l'État, fut donné à Pagan
Doria, comme un monument perpétuel de la reconnaissance nationale. Ainsi
le grand citoyen fut vengé de ses détracteurs.
(1355) Les calamités s'étaient partagées; les revers et les embarras
financiers avaient été réciproques. Les deux républiques n'avaient rien
de mieux à faire que de souscrire à une paix pour terminer une querelle
sans but, presque sans motifs qu'elles pussent alléguer, et qui les
ruinait l'une et l'autre. L'archevêque Visconti avait tenté cette oeuvre.
Pétrarque lui avait servi d'intermédiaire. Il reste des pièces de cette
négociation, où l'illustre ambassadeur, plus rhéteur que diplomate,
espérait désarmer par son éloquence et au nom du patriotisme italique,
deux républiques jalouses et acharnées. Les Vénitiens, au lieu de céder,
avaient déclaré la guerre à l'archevêque Visconti. Il mourut peu après,
avant d'avoir pu terminer cette querelle. Ses trois neveux lui
succédaient tandis que Venise éprouvait le revers de la Sapienza. Cet
événement changea les esprits; on fit une trêve. Les neveux de Visconti,
que les Génois n'avaient pas balancé à reconnaître, quoique leur traité
avec l'archevêque ne déférât la seigneurie qu'à sa personne1, devinrent
les arbitres de la paix. Venise paya aux Génois deux cent mille florins
pour les frais de la guerre, renonça à commercer à Tana pendant trois
ans, et se contenta d'avoir, pendant le même temps, un comptoir dans la
colonie de Caffa. C'était s'abaisser sous le monopole génois dans la mer
Noire2.
Le roi d'Aragon n'avait point encore accédé à cette paix. Gênes, pour l'y
décider, arma quinze galères que Philippe Doria commanda. L'historien de
Gênes se borne à dire que cette flotte s'empara de Tripoli de Barbarie et
en ramena des esclaves et un grand butin. Les écrivains étrangers
ajoutent que Doria apprit en Sicile qu'une révolution avait donné Tripoli
à un usurpateur, en enlevant cette ville à la domination du roi de Tunis.
Il calcula qu'au milieu des dissensions, suite de cette entreprise
récente, on pourrait surprendre le pays et y faire un coup de main
profitable. Il s'y présenta d'abord en ami; là, pendant plusieurs jours,
il étudia le port et la place, et prépara les mesures qu'il avait à
prendre. Cette exploration secrète étant finie, il prit congé; mais à
peine éloigné du bord, il s'ouvrit de son dessein à ses compagnons que
l'espoir du profit y fit consentir facilement. On tourna la proue la
nuit, on revint dans le port, on attaqua les murailles. La ville fut
pillée ou plutôt dépouillée. Doria la vendit ensuite à un autre tyran, et
ramassa ainsi une somme considérable. Le gouvernement de Gênes, auquel il
fit parvenir l'avis de son expédition, la désavoua, craignant que cette
trahison, cette violence sans prétexte ne soulevassent tous les peuples
de la Mauritanie avec lesquels les Génois faisaient alors le commerce;
mais personne ne parut s'intéresser à l'usurpateur de Tripoli ni à sa
ville. Doria, enrichi par le pillage, fut reçu facilement en grâce; au
lieu du bannissement prononcé contre lui, on lui imposa pour pénitence
d'aller croiser trois mois contre les Aragonais, sans recevoir aucune
solde de la république3.
Un autre événement, encore dû à une grande hardiesse, rehaussait en même
temps le crédit et les espérances des Génois au dehors. François
Gatilusio, un de leurs nobles, entreprit de ramener sur le trône de
Constantinople Jean Paléologue. Cet héritier d'une race favorable à
Gênes, dépossédé par son ancien tuteur, avait été tenu loin de la
capitale et presque prisonnier avec le vain titre de collègue de
Cantacuzène. Il était mécontent de son sort et il avait fait déjà
quelques démonstrations inutiles. Une nuit, deux galères de Gatilusio
demandent asile dans le port de Constantinople, comme pour échapper à un
accident de navigation. A peine elles ont obtenu accès que le prince et
une troupe de combattants en descendent et font retentir le cri de vive
Paléologue. Tout ce qui leur résiste est renversé. Ce coup de main suffit
pour faire une révolution complète. Cantacuzène se démet et va
s'ensevelir dans un cloître. Gatilusio obtint pour récompense la main
d'une soeur de l'empereur et la seigneurie de l'île de Mételin qui resta
longtemps à sa famille: Gênes y gagna de nouvelles faveurs dans l'empire
et la confirmation de tous ses privilèges4.
Tandis que la prépondérance de la république se rétablissait au loin,
tenue par ses revers mêmes hors des mouvements de la politique italienne
et comme perdue parmi les nombreux domaines de la maison Visconti, elle
échappait aux contrecoups des révolutions de la Lombardie et de la
Toscane.
L'empereur Charles IV vint se faire couronner à Rome, et réveilla en
Italie la discorde gibeline. Une circonstance rendait ces divisions bien
funestes, c'était l'emploi des compagnies de mercenaires qui servaient
d'auxiliaires aux partis, et qui souvent, faisant la loi à ceux qui les
avaient appelés, ne souffraient plus de paix dans toute l'Italie. Des
débris, des licenciements successifs, du rebut des armées des rois de
France et d'Angleterre, s'étaient formées ces dangereuses bandes
d'aventuriers gascons, espagnols, allemands, gens de toutes nations, ne
connaissant plus de domicile, d'industrie, de ressources que les camps,
la guerre et ses profits. Là se mêlaient en foule des Italiens exilés,
vagabonds, désormais sans patrie. Ils se louaient en détail à des
capitaines qui revendaient en gros les services de leur troupe à titre de
spéculation. Indifférents à la cause pour laquelle ils trouvaient à se
faire payer, changeant de maîtres suivant les meilleures conditions qu'on
leur faisait, se ménageant quand on les opposait les uns aux autres, mais
terribles aux citoyens, c'était un fléau destructeur partout où ils
passaient. Ceux qui les employaient s'épuisaient à les soudoyer; et le
pillage du pays même qu'ils venaient servir était immanquablement le
supplément ou l'acompte de leur solde. Quelques chefs très accrédités
conduisaient ces bandes redoutables. Une, entre autres, nommée la grande
compagnie, désola longtemps l'Italie supérieure. Ces capitaines, qui
devaient vivre de leur métier, eux et leur troupe, étaient assez
puissants pour faire la guerre à leur propre compte, quand l'emploi et la
demande manquaient d'ailleurs. S'ils ne s'acquéraient pas de domination
stable, comme François Sforza le fit plus tard, les dépouilles publiques
leur servaient de conquêtes.
La grande compagnie attaqua les Visconti qui s'étaient aliéné l'empereur
à son retour en Allemagne. Non-seulement cet orage levé sur leur tête
n'atteignit pas les Génois, mais ils virent dans les embarras qui
assiégeaient leurs seigneurs, l'occasion de se soustraire impunément à la
domination de ceux-ci. Leur protection embrassée par désespoir, était
devenue odieuse dès le jour où l'on avait cessé de la croire nécessaire.
Avec les prospérités nouvelles avait reparu le désir de l'indépendance.
Le prétexte de la reprendre fut fourni par ces périls mêmes qui
assiégeaient alors les Visconti; rassemblant toutes leurs ressources,
ils demandèrent des secours au lieutenant qui gouvernait Gênes en leur
nom. Ce qu'on exigeait dépassait la limite des conventions réciproques et
excitait des murmures. A la publication officielle de l'ordre des ducs,
le noble Melian Cattaneo éleva la voix et protesta contre l'illégitimité
de cette réquisition. Sur le compte qui en est rendu à Milan, Cattaneo y
est mandé. Avant d'obéir, il paraît sur la place publique; il raconte
l'ordre qui lui est notifié, il avise les autres nobles de se tenir pour
avertis; s'ils le laissent aller à Milan, ils y seront bientôt traduits à
leur tour. A la suite de cet éclat, une conjuration se forme pour se
débarrasser du joug des Visconti; mais en même temps tous les nobles
conspirent secrètement à rétablir le gouvernement de leur caste. Ils
conviennent d'un jour où ils prendront les armes pour ce double dessein.
Mais le peuple se soulève aussitôt qu'eux, et tandis qu'on en est aux
mains, reparaît Simon Boccanegra, l'ancien doge: il vient revendiquer sa
place. Il se dirige vers le palais public en évitant le lieu du combat où
sa marche est encore ignorée. La foule qui le suit grossit et le seconde.
Arrivé devant le palais, le capitaine milanais qui y commandait encore
essaye de lui en disputer l'entrée. On lui fait entendre que cette
résistance est vaine. Le doge entre, il s'installe; il fait sonner
aussitôt la grosse cloche de la république; ce signal bien connu annonce
aux nobles que, tandis qu'ils soutiennent un combat inégal, le trône
ducal est rempli et qu'il n'est plus temps de le disputer. Leur troupe se
rompt et se dissipe. Boccanegra est proclamé avec les formalités
accoutumées.
La révolution et le triomphe furent exclusivement populaires. Le conseil
du doge fut composé des seuls plébéiens, les gibelins et les guelfes y
furent mêlés. Quelques-uns des principaux nobles furent exilés. Enfin un
décret solennel déclara les nobles incapables de tout office de la
république. On leur interdit jusqu'à l'armement des galères et même des
vaisseaux de commerce5. Cette dernière rigueur ne dura pas. On voit même
Boccanegra confier immédiatement après à des nobles les magistratures
supérieures de la colonie de Caffa.
Le territoire de la république resta tranquille et en sûreté6. La
navigation génoise fut toujours libre et sans obstacles.
Quelques années se passeraient sans événements remarquables et sans
révolutions. Mais les nobles ne pouvaient se réconcilier à une
constitution qui les traitait avec une inégalité révoltante. Parmi les
populaires, il s'élevait quelques maisons ambitieuses qui se lassaient
d'attendre la fin du règne de Boccanegra. Au milieu de ces ennemis
divers, le doge, cherchant à se défendre, était hautain, soupçonneux,
despotique, du moins s'il faut en croire des témoignages qui peut-être ne
sont pas exempts de partialité. Il avait cependant son parti et ses amis.
Il possédait surtout deux excellents conseillers qui lui assuraient la
faveur de certaines parties du public, et à qui l'on attribuait
volontiers ce qu'il faisait de bien. Nicolas de Ganetto était un marchand
riche et très-accrédité parmi les guelfes; Léonard de Montaldo,
jurisconsulte gibelin, était universellement respecté. On ignorait sa
dissimulation profonde; mais son ambition commençait à paraître, et on
le regardait dès lors comme le futur doge; l'on ajoute que ce bruit
excitant la jalousie de Boccanegra, il fit nommer Montaldo capitaine
général de tous les établissements génois du Levant, afin de le
soustraire aux regards et à la bienveillance publique. Exilé en Romanie,
sous ce titre honorable, on s'aperçut bientôt qu'il manquait aux conseils
du doge. Des complots réels ou prétendus effrayent le gouvernement et le
public. Tantôt on voit déporter des particuliers suspects, tantôt la
ville est témoin de supplices. Enfin une catastrophe arriva: Pierre de
Lusignan, roi de Chypre et roi titulaire de Jérusalem, passa par Gênes,
accompagné de son fils. Il venait exciter le zèle des chrétiens
occidentaux pour le recouvrement de la terre sainte (1363). Il fut reçu
avec de grands honneurs, et vécut en familiarité avec le doge. Il arma
chevalier le fils encore enfant de Boccanegra. Un festin fut donné au roi
par le noble Malocello, Boccanegra y assista; ce fut, dit-on, pour y
être empoisonné; on le rapporta demi-mort. Son agonie se prolongeant
quelques jours, ceux qui voulaient sa succession ne purent se résoudre à
attendre. Le peuple se rendit au palais en foule et armé, il demanda
qu'on lui montrât le doge: on répondit qu'il n'était pas en état de
paraître. La troupe cria que cette réponse prouvait assez que Boccanegra
était mort; on le tint pour tel, après s'être assuré de la personne de
ses frères, et l'on procéda à l'élection d'un successeur. Cette élection
fut faite paisiblement avec des formes compliquées, empruntées des usages
de Venise, mais qui probablement ne donnaient dans cette occasion qu'un
résultat convenu. Les électeurs proclamèrent doge Gabriel Adorno,
populaire et marchand. Six commissaires furent nommés pour constituer le
gouvernement de ce nouveau chef.
Pendant ce temps, Boccanegra dépossédé, sur son lit de mort, paya enfin
le dernier tribut dans le plus triste abandon. Il avait plusieurs
factions contre lui et beaucoup d'envieux: peu le regrettaient. Odieux
au nouveau doge et par conséquent délaissé par ceux qui se tournent
volontiers vers le soleil levant, il fut porté au tombeau sans cortège et
enseveli sans honneurs7.
CHAPITRE V.
Gabriel Adorno, doge. - Dominique Fregoso, doge.
Simon Boccanegra, revenu sur son siège ducal, en mourant dans sa dignité
avait consolidé, malgré sa triste fin, le régime des doges populaires.
C'était un grand héritage qu'il laissait aux plébéiens ambitieux; il ne
manqua pas de mains avides pour s'en emparer, ni de familles assez
considérables pour espérer de s'en faire un patrimoine.
Parmi ces races bourgeoises qui s'érigeaient aux dépens de la noblesse en
une sorte d'aristocratie nouvelle, deux maisons, les Adorno et les
Fregoso, s'élevèrent au-dessus des autres. Elles se ravirent
alternativement le pouvoir, et l'une et l'autre se virent au moment de le
rendre héréditaire. Bientôt, se conduisant en princes, les frères, les
plus proches parents furent entre eux des compétiteurs acharnés, assez
grands pour que l'intérêt de leur grandeur dût passer avant celui de leur
patrie. Enfin vient le temps que tout doge qui ne peut se soutenir vend
sa république à une puissance étrangère. C'est, pendant cent cinquante
ans l'histoire que nous allons parcourir.
(1363) Gabriel Adorno, premier doge de son nom, eut naturellement à
combattre l'opposition de la noblesse dépossédée qui résistait à son
abaissement et qui disputait le pouvoir. Il avait à se défendre contre le
duc de Milan, qui traitait les Génois de révoltés et qui leur taisait une
guerre ouverte. Ses forces enhardissaient les émigrés dans leurs attaques
et les ennemis intérieurs dans leurs complots. Adorno comprit sa
position; il traita avec Visconti. Il offrit de lui assurer les avantages
que le duc tirait de sa seigneurie précédente, quatre mille écus d'or de
tribut annuel, et un secours de quatre cents arbalétriers. Ce marché fut
accepté. Ce n'est qu'à ce prix que le doge fut reconnu par le duc de
Milan et que l'assistance de celui-ci fut retirée aux émigrés.
(1370) Cet arrangement donna quelques années de stabilité au gouvernement
d'Adorno, mais les finances étaient en désordre, épuisées par les
expéditions militaires et par les préparatifs de défense qu'il avait
fallu multiplier. Le doge et son conseil, obligés d'y pourvoir,
imposaient de nouvelles charges, demandaient et levaient de l'argent de
toute part. Un grand nombre de citoyens refusaient d'obéir à ces
réquisitions. La malveillance et la jalousie en profitèrent: une
assemblée nombreuse et animée se tint dans l'église des Vignes. A son
tour, Dominique Campo Fregoso (Fregose), riche marchand plébéien, avait
réuni les guelfes dans son quartier. Après une négociation, sa troupe
vint se réunir, à l'autre assemblée, et, par un mouvement unanime, on se
porta tous ensemble au palais public. On y traîna les machines de guerre
pour l'assiéger. Adorno, espérant se défendre, fit sonner le tocsin de la
tour pour appeler à son aide, mais il ne se présenta personne pour
soutenir sa cause. Appuyé par tous les voeux il y avait si peu d'années,
choisi pour sa réputation de justice et comme incapable de s'adonner à la
tyrannie, c'est à ce point que maintenant sa faveur était passée; il
subit sa destinée. Quand il vit le feu déjà mis aux portes du palais, il
se rendit. Fregoso, proclamé doge à sa place, le fit immédiatement
conduire en captivité dans la forteresse de Voltaggio.
Ainsi parut sur ce théâtre cette nouvelle famille des Fregoso qui devait
disputer si longtemps aux Adorno l'empire de Gênes. Quelques populaires,
et avec eux beaucoup de nobles, s'élevèrent contre une élection
tumultuaire et violente; assemblés dans une église éloignée, ils
prétendaient procéder à un autre choix. Fregoso eut l'adresse de parer ce
coup. Il déclara que si le voeu spontané de ses concitoyens l'avait fait
doge, il ne voulait exercer sa dignité qu'avec leur assentiment réfléchi,
ni gouverner qu'avec des lois qui limitassent son autorité. Il demandait
que des règles lui fussent imposées. L'opposition fut vaincue par cette
démarche modeste. Fregoso resta paisiblement au pouvoir avec un conseil
exclusivement composé de populaires.
L'accession d'un guelfe à la magistrature suprême ne suffisait pas pour
réconcilier les nobles guelfes au gouvernement plébéien. Les Fieschi
inspiraient de loin des complots et persévéraient dans leurs hostilités.
Jean Fieschi, évêque de Verceil, puis d'Albenga, et bientôt cardinal,
tenait la campagne à la tête de huit cents gendarmes.
CHAPITRE VI.
Guerre de Chypre. - Nouvelle guerre avec les Vénitiens. - Guarco, doge.
Gênes touchait alors à une de ces grandes époques où l'intérêt commun et
l'orgueil national compromis au dehors savent détourner les esprits des
dissensions domestiques et inspirer des efforts unanimes. Les expéditions
maritimes n'avaient pas été négligées. Les flottes génoises se faisaient
partout respecter. Les populaires et les nobles se signalaient à l'envi
dans cette carrière. Les colonies de Péra et de la mer Noire dans tout
leur éclat excitaient l'envie des Vénitiens. Les deux nations partout en
concurrence se disputaient dans le royaume de Chypre l'influence
politique et la préférence mercantile. Il en naquit des guerres
sanglantes.
L'île de Chypre, possédée par des chrétiens et ayant un trafic nécessaire
avec ses voisins mahométans de l'Égypte et de la Syrie, était un des
points les plus favorables au commerce des navigateurs de la
Méditerranée. Pendant que les Latins résidaient en Syrie et depuis que
cette île était tombée en partage à la famille des Lusignan, plusieurs
traités y avaient donné aux Génois accès au commerce, sauvegarde,
privilèges, et enfin avaient consolidé les établissements de leurs
colonies. Ils avaient été autorisés à bâtir des comptoirs à Nicosie et à
Famagouste, les deux capitales de l'île. Leurs relations avec le royaume
de Chypre avaient redoublé depuis que Gênes avait prodigué une honorable
hospitalité au roi Pierre de Lusignan dans son voyage en Occident. Mais
ce prince ne vivait plus. Ses frères, qui s'étaient défaits de lui,
faisaient régner sous leur tutelle son jeune fils, comme lui nommé
Pierre.
Au couronnement de ce nouveau roi, ses oncles, le prince d'Antioche et
surtout Jacques de Lusignan montrèrent plus de faveur aux Vénitiens
qu'aux Génois. Ceux-ci en furent offensés; ils s'obstinèrent à réclamer
les vains honneurs de la préséance dans la cérémonie. On décida contre
leurs prétentions: ils ne s'en désistèrent point, ils soutinrent leur
cause avec hauteur et enfin avec violence. Une émeute sanglante s'éleva
contre eux. Huit des plus distingués furent saisis et précipités d'une
tour; un noble, Malocello, était de ce nombre. On fit ensuite main basse
dans toute l'île sur les personnes et sur les propriétés de ces anciens
hôtes.
(1373) La république ressentit vivement le malheur et l'outrage. On
résolut d'un tirer une prompte vengeance. Pierre Fregoso, frère du doge,
fut l'amiral suprême d'une grande flotte de quarante-trois galères
montées, dit-on, par quinze mille combattants, parmi lesquels se
distinguaient un grand nombre de volontaires. Déjà une division de sept
galères, confiée à la direction de Damian Cattaneo, avait précédé le
corps d'armée. Cet habile capitaine établit sa croisière autour de
Chypre, de manière à fermer l'accès à tout secours du dehors. Il avait
surpris la ville de Paphos (Bassa). Là, avec un butin considérable on lui
présenta soixante et dix captives vierges ou jeunes épouses. Le généreux
amiral les renvoya libres en prenant soin de les protéger contre toute
insulte. Les maris qui avaient partagé le sort de leurs femmes furent mis
en liberté avec elles. Cette générosité excita les murmures des
compagnons de Cattaneo. «Pensez-vous, leur dit l'amiral, en leur
imposant silence, que ce soit pour prendre des femmes que la république
nous envoie?» Un soldat prisonnier lui était amené, convaincu, disait-
on, d'être le meurtrier de Malocello dans la fatale journée du
couronnement du roi. Toute la troupe voulait sa mort et le malheureux
l'attendait. Cattaneo le sauva. «Il est, dit-il, à la solde des gens de
Chypre; il n'est pas coupable de ce que ses chefs lui ont fait faire.»
Les excellentes dispositions de Cattaneo avaient ainsi ouvert la voie aux
succès de la flotte qui le rejoignit devant l'île. L'amiral suprême livra
de nouveaux combats, détruisit et brûla les vaisseaux de Chypre; le
découragement des insulaires fut tel que Famagouste se rendit sans
combat. Ainsi la guerre finit. Le premier soin de Fregoso fut pour la
vengeance que Gênes l'envoyait accomplir. Il fit trancher la tête à trois
seigneurs auteurs reconnus du massacre des Génois. Jacques de Lusignan et
les deux fils du prince d'Antioche furent envoyés (1375) à Gênes avec
environ soixante seigneurs ou chevaliers de l'île. Cette justice faite,
l'amiral accorda la paix au jeune roi; il le maintint sur son trône en
exigeant pour la république un tribut annuel de 40,000 florins1, et pour
les armateurs qui avaient fait les frais de l'expédition, 4,012,400
florins pour l'armement et 90,000 pour les frais du retour: ces sommes
payables en douze termes d'une année, Famagouste restant aux mains des
Génois jusqu'à l'extinction de cette dette. Fregoso ayant pourvu à la
garde et au gouvernement de la ville qui lui était donnée en gage,
reparut en triomphe dans le port de Gênes.
La guerre de Chypre n'avait pas ouvertement mis aux mains les Vénitiens
et les Génois. Mais leur rivalité qui en avait fourni l'occasion
s'envenimait par son issue. Un nouvel incident produisit une rupture
déclarée et de grands événements.
L'empereur Jean Paléologue, celui même que les Génois avaient si
utilement aidé à remonter sur son trône, choisissant Manuel, son fils
cadet, pour héritier, avait fait crever les yeux à l'aîné, Andronic, et
même au fils encore enfant de celui-ci. La prison des princes aveugles
était voisine de Péra. Les Génois de cette colonie avaient pris le parti
d'Andronic, ils avaient procuré son évasion, ils le reconnurent hautement
pour le successeur légitime de l'empire. Ils firent plus: ils
l'amenèrent à Constantinople et le mirent sur le trône. Andronic, pour
condition ou pour récompense de ce service, leur accordait Ténédos.
Cependant le père détrôné et prisonnier à son tour, implorant du secours,
avait signé un édit qui donnait cette même île à la république de Venise.
Un amiral vénitien, prenant sur lui de s'en prévaloir, n'avait pas
attendu les ordres de son gouvernement pour se mettre en possession de
l'île dès longtemps enviée. Elle fut immédiatement fortifiée; Venise
envoya des renforts. Gênes se mit en devoir de revendiquer le don
d'Andronic, et les deux peuples s'engagèrent dans une guerre sérieuse2.
(1378) Elle se compliqua de beaucoup d'éléments. Tandis qu'avant de la
déclarer, des deux côtés on expédiait des forces au Levant, François de
Carrara, tyran de Padoue à qui les Vénitiens avaient imposé naguère une
paix onéreuse, se coalisa contre eux avec les Génois. Par cette alliance
ils entrèrent dans la grande ligue des ennemis de Venise où se trouvaient
le roi de Hongrie, le duc d'Autriche et la reine de Naples. François
Spinola fut en leur nom l'un des ambassadeurs qui allèrent proposer la
paix et intimer la guerre aux Vénitiens3. Ceux-ci à leur tour se
liguèrent avec le seigneur de Milan, Bernabo Visconti; ils firent donner
une fille de ce prince pour femme au roi de Chypre qui s'attacha à leur
cause, pressé de se soustraire au traité que lui avaient dicté les Génois
et d'arracher de leurs mains Famagouste. En Ligurie, à l'instigation de
Visconti, le marquis de Caretto se mit en campagne et enleva aux Génois
Noli, Castelfranco et Albenga. Cette dernière ville fut perdue par la
trahison de son podestat. C'était un des lieutenants et des plus intimes
confidents de Fregose. Sur quelque mécontentement il avait été éloigné de
la personne du doge et il se crut exilé dans son gouvernement. Pour s'en
venger il vendit la place à Caretto et à Jean Fieschi, évêque de cette
même ville d'Albenga, toujours soulevée et en armes contre la république.
Pendant qu'un Fieschi persistait ainsi dans sa rébellion, un autre membre
de la même famille était nommé amiral d'une des flottes génoises, car la
nécessité d'appeler à la défense quiconque pouvait y prêter la main avait
fait révoquer toutes les sentences de bannissement. Fregose avait
persisté huit ans dans son gouvernement; parmi tant de capitaines ou de
doges nommés à vie, aucun n'avait tenu si longtemps. Les émules
impatients qui ne voulaient que sa place et ceux qui désiraient un régime
plus au gré de leur faction, s'unirent enfin. Les mécontentements
mûrissaient et il devint évident que pourvu que l'on pût mettre le peuplé
sous les armes, il attaquerait le doge. Fregoso, qui s'y attendait, se
refusait à tout armement. On employa les manoeuvres les plus perfides
contre sa résistance. Le bruit se répandit que la grande compagnie,
soudoyée par Visconti, venait de franchir les monts à l'improviste et
descendait en ravageant les vallées. A tout moment et de divers côtés des
messages accouraient et confirmaient ces bruits. Bientôt arrive l'annonce
qu'une grande flotte vénitienne est à Porto-Venere et vient assaillir
Gênes. Toute la ville est imbue de ces nouvelles, certaines, détaillées,
confirmées; on demande à grands cris que les citoyens se mettent en
défense contre des dangers si imminents; le doge lui-même en reçoit de
tels avis qu'il leur donne une pleine créance. Il appelle les habitants
aux armes; au bout de quelques heures les armes étaient tournées contre
lui. Le palais est assiégé, forcé: il est contraint de se rendre. On le
dépose, on le jette dans un cachot, on fait subir le même traitement à
son frère Pierre, celui-là même qui avait fini d'une manière si brillante
la guerre de Famagouste et à qui la république venait de prodiguer les
marques de la reconnaissance nationale. Mais Pierre, habile à s'aider
dans sa triste situation, parvint bientôt à se sauver et se réserva pour
une meilleure fortune. La famille Fregoso fut bannie à perpétuité: les
vengeances journalières et réciproques, les dignités éphémères, tout est
proclamé perpétuel dans les temps de révolutions.
Les partis qui venaient de vaincre ne pouvaient s'accorder. En
s'unissant, ils s'étaient trompés, et cette aventure assez commune eut
cela de particulier que les chefs se jouèrent l'un l'autre. Des électeurs
apostés, gens de peu de consistance, élurent d'abord pour nouveau doge
Antoniotto Adorno, chef, à cette époque, de son ambitieuse race; une
poignée de prolétaires proclama dans les rues son nom et son règne. Saisi
du pouvoir pendant quelques heures, il se crut maître sans contestation.
Mais le reste des citoyens ne tint pas compte de cette élection
subreptice. Ils procédèrent de leur côté. Nicolas de Guarco fut nommé par
eux; Adorno se voyant mal soutenu, ajourna ses espérances et consentit à
céder la place à son compétiteur, prompt, disait-il, à déférer aux
résolutions de la majorité.
Ainsi le gouvernement de Guarco prit consistance. Réputé gibelin, il se
montra favorable aux guelfes. Il traita les nobles avec égards, il
affecta de prendre leur avis. Dès la première année de son règne il les
admit dans son conseil et dans les charges publiques en partage égal avec
les populaires. Enfin il souffrit que des statuts précis limitassent ses
droits et son pouvoir.
CHAPITRE VII.
Campagne de Chioggia. - Prise de la ville.
(1379) Cependant Lucien Doria conduisait une flotte dans l'Adriatique.
Trois galères qui l'avaient précédé avaient déjà troublé la navigation
mercantile des Vénitiens et semé l'effroi sur les côtes de leurs
provinces. Quand Lucien se montra dans ces parages, il se trouva à la
tête de vingt-quatre galères, y compris deux que fournirent Zara et
Raguse. En même temps François de Carrara, par terre, effrayait l'ennemi
en lui enlevant Mestre et en menaçant Trévise.
L'amiral vénitien Victor Pisani revenait de la Pouille, il ramenait avec
vingt-deux galères un approvisionnement de grains porté sur trois grands
bâtiments, défendus chacun par deux cent cinquante soldats. Cette flotte
était parvenue devant le port de Pola quand Doria la découvrit. Il se
détermina à l'attaquer. Parmi les récits de cette bataille nous en avons
un qu'on peut appeler le bulletin officiel. C'est la lettre même qui le
lendemain fut écrite de Zara par les Génois à leur allié le seigneur de
Padoue pour lui notifier leur victoire.
Les Vénitiens étaient voisins de la terre et de leur port. Lucien
escarmoucha avec quatre galères et parut éviter un engagement sérieux en
s'écartant. Il fut poursuivi, et quand cette fuite simulée eut détaché
les Vénitiens du rivage à une distance de trois milles, il fondit sur
eux. Ce mouvement subit répandit la confusion parmi les galères de
Pisani. On combattit avec une extrême fureur. La fortune couronna les
efforts des Génois. Sur vingt-quatre galères quinze furent prises, sept à
huit cents hommes périrent par le fer dans le combat ou furent engloutis
dans les eaux. Il y eut plus de deux mille quatre cents prisonniers. Le
récit du lendemain nomme entre eux vingt-quatre nobles capitaines ou
principaux officiers des galères prises, et, quant aux étrangers soudoyés
par les Vénitiens, les Génois assurent le seigneur de Padoue qu'ils ont
tranché la tête à tous ceux qui leur sont tombés entre les mains. Les
grains que la flotte convoyait furent la proie des vainqueurs. De leur
côté un seul officier de marque périt, mais ce fut l'amiral victorieux,
le brave Lucien Doria. Il vit la bataille gagnée, mais il ne put jouir de
son triomphe. La flotte, honorant son nom, lui donna pour successeur
Ambroisie Doria, et quand à Gênes en apprenant une si grande perte on
nomma un nouvel amiral, ce fut Pierre Doria que fit choisir la faveur
méritée de sa famille.
Pendant ce temps Pisani rentrait tristement à Venise avec six galères que
la fuite avait dérobées au vainqueur. En arrivant il alla rendre compte
au sénat de sa fatale rencontre, mais il était envié par les grands,
d'autant plus qu'il était cher au peuple, et son infortune était une
première occasion de l'opprimer; sa justification fut brusquement
interrompue. Il fut condamné à un an de prison et à une grosse amende.
Ambroisie Doria, longeant et ravageant le rivage, s'empara de Rovigno, de
Grado, de Ciorli, se montra devant la rive qui sépare Venise de la mer et
y brûla des bâtiments à la vue des Vénitiens, qui n'osèrent rien faire
pour s'y opposer. De là il passa devant Chioggia, et, débarquant dans le
voisinage, il incendia le faubourg de cette ville appelé la petite
Chioggia qu'un pont sépare de la ville. Remontant sur leurs vaisseaux et
repassant devant Venise, les Génois y firent montre des pavillons de
leurs prises, les traînant abaissés sous celui de leur république. C'est
ainsi qu'ils regagnèrent Zara pour y attendre leur nouvel amiral.
Chez les Vénitiens l'abattement répondait à ces progrès de l'ennemi. On
ne sut que renforcer le port de chaînes et de digues. Un Giustiniano fut
nommé amiral de seize galères, et jamais il ne put en armer plus de six,
parce que le peuple n'avait ni amour ni confiance pour ce chef et ne
voulait servir que sous Pisani.
Par une combinaison politique plus habile, Venise parvint à susciter une
diversion qui mit dans le plus grand embarras chez eux ces Génois si
orgueilleux et si menaçants dans l'Adriatique. Bernabo Visconti se hâta
d'envoyer sur leur territoire la bande d'aventuriers à sa solde surnommée
la compagnie de l'Étoile. Elle s'avança sans obstacle, envoyant la
terreur devant elle jusqu'aux portes de Gênes: les familles qui
jouissaient hors des murs des délices de la belle saison n'avaient pas le
temps de se mettre en sûreté. Cette troupe s'arrêta sept jours à Saint-
Pierre-d'Arène, vivant de rapines et de violences. On vit alors une
preuve honteuse de la faiblesse du gouvernement, ou, si l'on veut, l'on
vit le plus coupable sacrifice de l'honneur national à l'intérêt du doge.
Se souvenant de la mésaventure de son prédécesseur, jamais il ne voulut
permettre aux citoyens de s'armer pour se délivrer d'une troupe peu
nombreuse de brigands. Il aima mieux, pour se libérer de ce double péril,
négocier un traité ignoble avec les ennemis. Il acheta leur retraite au
prix de 9,000 écus d'or, et il consentit bassement par une clause
expresse qu'ils emmenassent les captifs et le butin qu'ils avaient
amassé. Cette infâme transaction eut les suites qu'on en devait prévoir
et qu'elle méritait: trois mois après, la compagnie était de retour à la
porte de Gênes.
Dans l'intervalle la ville eut une autre alarme. Avant qu'Ambroise Doria
eût bloqué les approches de Venise, une petite flotte en était sortie,
sous les ordres de Carlo Zeno. Elle vint tenter la fortune sur la côte
ligurienne où l'on était loin de se croire menacé. Porto-Venere fut
surpris et pillé. Les Vénitiens enlevèrent pour trophées les reliques de
saint Venerio. L'effroi fut à Gênes, et l'affront y fut vivement
ressenti. Cependant les Vénitiens se retirèrent devant neuf galères
sorties de Gênes pour les attaquer.
Les Vénitiens avaient suscité ailleurs d'autres difficultés. Ils avaient
échauffé les ressentiments de Jean Paléologue remonté sur le trône de
Constantinople, et toujours offensé de la partialité des Génois pour les
deux Andronic, son fils et son petit-fils1. La colonie de Péra se
trouvait dans un état précaire. Assez puissante pour résister à une
attaque de vive force du faible empereur, elle n'avait pas moins son
commerce, ses subsistances et toutes ses relations en péril quand elle
était en hostilité avec la capitale dont Péra et Galata sont proprement
des faubourgs. Les intrigues des Vénitiens la mettaient d'ailleurs en
état de guerre avec les Turcs, voisins plus redoutables que les Grecs. La
plus grande calamité présente était la disette des vivres: Nicolas de
Marchi, qui dirigeait les opérations militaires de la colonie, entreprit
d'approvisionner Péra des grains attendus à Constantinople. Il prit des
mesures pour intercepter les bateaux qui les portaient. Paléologue,
informé de ce dessein, envoya promptement au secours une galère et
quelques bâtiments légers. Les Génois, à leur tour, eu trois heures
eurent équipé et mis à la mer un renfort; et le soir du même jour la
galère impériale était conduite à Péra; de Marco l'avait enlevée à
l'abordage. Cette action hardie qui se passait sous les yeux des Turcs et
des Grecs inspira assez de terreur ou d'admiration aux ennemis pour les
disposer à la paix. Les Vénitiens leurs alliés s'y opposèrent en vain. La
colonie de Péra resta en sûreté, et la république de Gênes fut délivrée
des embarras qui lui étaient suscités.
Pierre Doria allait prendre devant Venise le commandement suprême de la
flotte génoise à laquelle il conduisait un renfort de quinze galères. Son
départ avait été solennel, et les plus hautes espérances étaient fondées
sur son expédition. Il allait achever un ouvrage qu'un heureux préjugé
semblait faire croire réservé à sa famille. Les avantages, fruits de la
victoire de Lucien, Ambroisie les avait poursuivis; Pierre partait avec
le dessein de les rendre non-seulement plus éclatants encore, mais
décisifs. Si cet homme, d'une bravoure incontestable et dont l'habileté
était vantée, fit bientôt éprouver aux siens les tristes conséquences de
l'abus de la victoire, s'il montra une hauteur insolente et une
obstination fatale, il ne faut pas l'en accuser lui seul. Aucun Génois ne
doutait que Venise ne fût perdue; Doria était envoyé pour prendre
possession d'une conquête certaine, et sa dureté s'explique par les
instructions qui lui étaient données. Selon les historiens du temps, s'il
prenait la ville de Venise il devait la dépouiller. Il n'y laisserait pas
un seul noble grand ni petit; tous seraient embarqués et envoyés
prisonniers à Gênes, excepté toutefois ceux dont le seigneur de Padoue
lui demanderait la tête2.
Venise était prise au dépourvu; elle avait perdu à Pola ses galères, ses
matelots et l'énergie populaire; ce qui lui restait de forces maritimes
était dispersé à Constantinople, à Ténédos, en Chypre. Charles Zeno
faisait une excursion brillante, mais il n'en manquait pas moins à la
défense de la patrie. C'est lui qui, de Porto-Venere, avait fait trembler
Gênes au milieu des triomphes de cette superbe rivale. On le rappelait,
il devait réunir et ramener les galères éparses, mais on ne le voyait pas
paraître et l'on ne savait s'il reviendrait à temps3. Pisani était dans
sa prison; son émule Thaddée Giustiniani, déclaré amiral, haï du peuple,
ne ranimait aucune confiance. Au dehors, les côtes du Frioul, sous la
seigneurie du patriarche d'Aquilée ou sous l'empire du roi de Hongrie,
étaient des pays ennemis. Le reste des côtes orientales qui
reconnaissaient la république étaient désolées par les Génois, ils
prenaient les villes, les pillaient et donnaient même leurs conquêtes au
patriarche. François de Carrara occupait la terre ferme au nord et au
couchant de la ville. Trévise qu'il menaçait était presque la seule cité
qui restât à la république et qui pût lui fournir des vivres, quand les
secours de la mer étaient interceptés. C'est dans cet état que la reine
de l'Adriatique se voyait menacée jusque dans ses lagunes.
Bâtie sur un groupe d'îles embrassées et liées par son enceinte, Venise
est au milieu des eaux que l'Adige, la Brenta et le Silo versent à leur
embouchure sur un terrain bas qu'elles inondent. Elles y sont retenues
par une langue de terre étroite et longue qui sépare ces marais ou
lagunes de la haute mer. Ce banc nommé la rive, qui se prolonge près de
dix lieues des environs de l'embouchure de la Piave au nord-est jusqu'à
celle de l'Adige au sud-ouest, sert de boulevard à Venise et de mur de
clôture à tout le bassin interne qu'elle domine. Les courants ont percé
plusieurs ouvertures dans cette digue naturelle et l'ont coupée ainsi en
une suite de longues îles alignées; c'est par leurs intervalles que de
la mer aux lagunes on communique. La coupure la plus voisine de Venise
lui tient lieu de port et en porte le nom. Plus loin au midi est la passe
qui sert de port à la ville de Chioggia, puis le port de Brondolo, enfin
l'ouverture de l'Adige. Ce sont autant de passages par lesquels on peut
entrer dans les lagunes; mais ce bassin, où tant d'eaux abondent, n'est
navigable que dans les canaux naturels ou faits de main d'homme qui le
sillonnent en serpentant à travers les îles et les bas-fonds de ce vaste
marais. Tels étaient les facilités et les obstacles que la disposition
des lieux présentait pour l'attaque et pour la défense, au moment où, par
une fatalité inouïe, Venise se voyait entourée d'ennemis.
La noblesse conserva son courage. Le doge Contarini, brave et respectable
vieillard, en donna l'exemple en toute rencontre. On essaya de remonter
l'esprit public. On fit des processions et des voeux. On obligea tous les
citoyens en état de prendre les armes, nobles, bourgeois, étrangers même,
à se porter à la garde de la rive. On mit en défense les ouvertures qui
conduisaient de la mer à la ville. On renforça de mille hommes la
garnison de Chioggia.
Pierre Doria, parti de Zara, longea la rive, se montra aux Vénitiens et
vit leurs préparatifs. Il n'eût pas convenu d'essayer de forcer le
passage devant la ville; la place était trop bien gardée; il valait
mieux pénétrer dans les lagunes par quelque ouverture plus éloignée, s'y
établir et revenir par les canaux pour attaquer Venise derrière sa
principale ligne de défense. La ville de Chioggia, située dans le bassin
intérieur, offrait, si l'on pouvait s'en rendre maître, un excellent
point d'appui pour effectuer ce plan. Elle était assez éloignée de Venise
pour n'être que difficilement et imparfaitement secourue dans ces
circonstances de terreur qui faisaient concentrer les ressources autour
de la capitale; et par l'Adige Carrara pourrait donner la main aux
Génois.
Dès que ce projet fut aperçu, les Vénitiens firent tous leurs efforts
pour en prévenir les conséquences; ils détruisirent tous les jalons qui,
au milieu d'un vaste terrain inondé, marquaient le cours tortueux des
canaux, afin que si les Génois s'introduisaient dans les lagunes, les
voies praticables leur en fussent dérobées. Ils essayèrent surtout de les
empêcher d'entrer. Ils amarrèrent dans la passe qui conduit de Chioggia à
la mer un gros vaisseau chargé de bombardes et d'arbalétriers et protégé
par une redoute qu'ils élevèrent sur le bord. Les bombardes étaient de
grosses pièces d'artillerie qui lançaient des pierres.
Les Génois ne pouvaient forcer ces obstacles du côté de la mer. Ils
conçurent le hardi dessein de les attaquer par les derrières. Pour y
parvenir, les passages fermés, c'était à l'habileté et à l'audace d'y
suppléer.
Chioggia est bâtie dans les lagunes sur un îlot très voisin de la langue
de terre qui regarde la mer. Sur cette langue ou rive est le faubourg
appelé Chioggia la Petite, que les Génois avaient déjà ravagé une fois;
un pont d'un quart de mille le joint à la cité. Une redoute en charpente
avait été bâtie pour défendre la porte de la ville; elle y communiquait
par un pont-levis.
Chioggia la Petite était voisine de la pointe de l'île qui fait un des
côtés du port de Chioggia, au levant; mais au couchant, du côté de
l'Adige et de Brondolo, la rive se prolongeait et Carrara avait accès sur
cette portion. Il y porta du monde, tandis que du côté de la mer la
flotte génoise, stationnée à peu de distance du rivage et couvrant les
opérations, détacha douze barques légères qui vinrent aborder la rive
sous la protection de leurs alliés. Là, par leurs travaux combinés, à
force de cabestans, de poulies et de bras, les douze bateaux furent tirés
de la mer sur la rive et redescendus de la rive dans la lagune et dans le
canal de Chioggia. Ils se remplirent aussitôt d'hommes audacieux qui
vinrent attaquer par derrière la redoute et le gros navire qui fermait
l'entrée de la passe. Sous un feu terrible et sous une grêle de traits et
de pierres, des grappins saisirent le vaisseau et enfin l'enlevèrent de
sa place et l'entraînèrent; le port de Chioggia ainsi ouvert, les
galères génoises passèrent aussitôt de la mer dans le canal. Chioggia la
Petite et la tête du pont qui, de ce faubourg, conduisait à la ville,
furent conquis le lendemain. Les Vénitiens se retirèrent à mesure dans la
cité de Chioggia; elle avait alors trois mille cinq cents combattants
sous trois capitaines stipendiés et hommes de guerre de quelque renom. Un
Contarini, un Mocenigo présidaient à la défense en qualité de
provéditeurs de la république. L'importance de ce poste était sentie.
Les assaillants s'avancèrent sur le pont à plusieurs reprises et avec peu
de succès durant les premiers jours. Mais un grand assaut fut résolu et
mieux conduit. Les redoutes furent attaquées par les barques génoises.
Les galères vinrent tirer leurs traits et leurs bombardes sur les troupes
vénitiennes rangées sous la ville, tandis que les gens de Carrara
attaquaient le pont. Les Vénitiens y tenaient ferme. Les chefs carrarais
publient qu'ils donnent 150 ducats d'or à quiconque saura incendier le
pont. A peine cette promesse est proférée, un Génois s'est déjà jeté dans
une barque, il l'a chargée de paille, de fascines, de goudron et de
poudre à canon; il vogue inaperçu, place son brûlot et y met le feu. La
détonation et le nuage de fumée qui s'élève font croire aux Vénitiens que
le pont est déjà enflammé, ils l'abandonnent avec précipitation, ils ne
se croient pas en sûreté contre le feu sur les charpentes de leur
redoute, ils rentrent dans la ville en désordre, ils ne pensent pas même
à retirer le pont-levis. Ceux qui les attaquent, témoins de ce mouvement,
s'élancent après les fuyards. Tous entrent à la fois dans la place. Les
soldats font retentir le cri de guerre de Carrara. Les Génois ne laissent
pas leurs alliés courir seuls à la conquête, ils affluent en tel nombre,
que les défenseurs de la ville renoncent à l'espoir de la sauver. Ils se
dispersent; les uns se jettent dans des barques et tâchent de gagner
Venise ou Ferrare. Cinquante hommes seulement restent autour du podestat
de la ville; ils se défendent de rue en rue jusqu'au palais. Assiégés,
ils se rendent enfin. Le drapeau de Saint-Marc est déchiré; on arbore à
la fois celui du roi de Hongrie, chef de la ligue, et ceux de Carrara et
de Gênes. Cependant la ville est horriblement pillée. L'historien de
Padoue ne veut pas, dit-il, conserver la mémoire des cruautés que les
Génois commirent. Il est attesté seulement que l'on veilla religieusement
à l'honneur des femmes.
Le seigneur de Padoue n'avait pas assisté en personne à cette victoire. A
son entrée à Chioggia, Doria le reçut avec les plus grands honneurs: et,
au nom de la république de Gênes, il lui résigna sa conquête. Carrara
reçut sa nouvelle seigneurie et signala sa prise de possession en
conférant d'abord l'ordre de chevalerie à Ambroisie Doria et à quelques
autres Génois. Immédiatement après, il se fit prêter serment de fidélité
par ses nouveaux sujets. Habile à se les rendre favorables, il se fit
amener tous ceux des habitants qu'on avait déjà traités en prisonniers;
il paya de ses deniers leurs rançons aux capteurs, et les renvoya libres.
Les étrangers soudoyés, les Vénitiens restèrent captifs; ils étaient
nombreux: parmi eux étaient beaucoup de nobles et plusieurs hommes de
marque.
CHAPITRE VIII.
Désastre de Chioggia.
La consternation fut grande à Venise; une défaite sanglante, la perle
d'une place importante, les ennemis établis dans les lagunes, maîtres de
la mer et des accès intérieurs, c'était la république à leur discrétion.
On ne balança pas longtemps à s'humilier devant la mauvaise fortune.
Trois ambassadeurs du sénat se présentèrent aux alliés. Ils demandaient
la paix, presque la miséricorde; pour toute instruction, dit-on, ils
portaient une carte blanche; ils invitaient le vainqueur à y dicter ses
conditions.
La délibération qui suivit cette démarche mit Carrara et Doria en
opposition déclarée. Le seigneur de Padoue voulait une paix prompte, qui
assurât les avantages auxquels les succès obtenus donnaient droit de
prétendre. Doria insista pour pousser les choses à l'extrême; il allégua
les instructions de sa république. On ne put s'accorder. Carrara,
mécontent, finit par abandonner aux Génois le soin de répondre aux
ambassadeurs. «Point d'accord aujourd'hui,» leur dit Doria: et,
faisant allusion aux chevaux de Corinthe que dans sa pensée il menaçait
d'avance d'un nouveau voyage, «point d'accord que nous n'ayons bridé ces
chevaux qui se cabrent sur votre place Saint-Marc; quand nous en
tiendrons les rênes, ils seront domptés et dociles, et alors nous vous
donnerons la paix.» Les ambassadeurs lui ramenaient sept prisonniers
génois, espérant que ce procédé le disposerait favorablement: «Qu'ils
retournent avec vous, ajouta-t-il, je ne les veux pas de vos mains;
incessamment j'irai les délivrer moi-même.» Ainsi finit la négociation.
Par cette réponse plus imprudente encore qu'insolente, Doria préparait sa
propre perte, la ruine de toute sa flotte, l'affaiblissement de sa
patrie.
L'intelligence troublée à cette occasion entre Carrara et lui ne se
rétablit jamais bien. Carrara voulait que les galères génoises
retournassent promptement pour bloquer le port de Venise, afin d'en
fermer l'accès à Charles Zeno toujours attendu, et la sortie aux
armements que les Vénitiens pouvaient encore mettre à la mer pour venir à
leur tour assiéger les vainqueurs de Chioggia. Mais les Génois ne
voulaient pas se rembarquer sitôt; Doria reprochait à ses alliés le peu
de part qu'ils avaient laissé à ses gens dans le butin. Il voulait que
Carrara, qui s'était approprié les magasins de sel, de grains et d'huile,
payât 300 mille ducats à la flotte, et obligeât ses soldats à rapporter
leurs captures à la masse commune. Ces prétentions et ces reproches
laissèrent beaucoup d'aigreur. Doria, sollicité de ne pas tenir sa flotte
renfermée dans les lagunes, opposa à tout conseil l'orgueil et
l'entêtement de son caractère. Carrara quitta Chioggia, Brondolo et
l'embouchure de la Brenta, laissant aux Génois quelques troupes; il alla
avec le reste de ses forces porter la guerre sur le territoire de
Trévise, qui restait seul aux Vénitiens, bloquer cette ville qui leur
envoyait encore quelque secours par le Silo, et leur enlever les
positions intermédiaires de la terre ferme. Une portion des galères de
Gênes ressortit enfin, et vint bloquer le port de Venise.
Alors le peuple effrayé demanda à grands cris que Pisani sortît de prison
et vint le défendre. Le gouvernement aristocratique s'indignait de céder
à des injonctions populaires dont l'objet était d'ailleurs haï et envié
par plusieurs de ces nobles. Cependant il fallut donner cette
satisfaction à l'opinion publique. Pisani mis en liberté fut appelé au
palais. «Il y a le temps pour la justice, il y a le temps pour la grâce,
lui dit le doge; celui de la grâce est arrivé.» - «Mes jours
appartiennent à la patrie, soit qu'elle fasse grâce ou justice,»
répondit l'illustre citoyen. Les sénateurs l'embrassèrent, le peuple
applaudit, et les gens de mer crièrent: Vive Pisani! «Enfants, leur
dit-il, criez vive Saint-Marc, ou taisez-vous.» Le bruit courut dès le
même jour qu'on lui avait déféré le commandement de la mer. Aussitôt on
vient en foule se faire inscrire pour ce service. Les greffiers ne
pouvaient y suffire. De là, on alla demander ses ordres. Il remercia les
citoyens de leur zèle et les renvoya à la seigneurie qui leur dirait ce
qu'ils avaient à faire. Mais quand on apprit que Pisani n'était chargé
que de la défense de la ville, sans commandement maritime; que ce
commandement restait à Thaddée Giustiniani, les murmures éclatèrent de
nouveau avec violence; enfin, le sénat les apaisa en publiant qu'un
armement de 40 galères était décrété, que le doge en personne en était
l'amiral suprême, et que Pisani serait son premier lieutenant.
Les obstacles dont les Vénitiens avaient hérissé le cours de leurs canaux
et entouré leur ville arrêtaient les entreprises des Génois. Ceux-ci
résolurent d'établir un camp sur l'île de Malamocco: c'est l'une des
parties de cette rive étroite qui court en avant de Venise; sa pointe
fait l'un des côtés du port. C'était s'établir sur la ville. Dans ces
positions rapprochées, on escarmouchait à toute heure. Une galère génoise
était amarrée par le flanc le long de la rive. La nuit, cinquante
chaloupes sortirent de Venise et s'avancèrent en grand silence. Les
chaloupes, séparées en trois divisions, se portèrent les unes à la poupe,
les autres à la proue de la galère; le reste vint la heurter par le
travers. Les Génois ne s'aperçurent de ces approches qu'au moment où la
trompette donna le signal de l'alarme. Ils furent enveloppés de toute
part. On avait choisi l'heure où la marée est basse. La galère était sur
le fond et ne pouvait se mouvoir, elle fut prise. Ne pouvant l'emmener,
les Vénitiens la brûlèrent. Le butin qu'ils en retirèrent, l'équipage
prisonnier, deux bâtiments légers qui accompagnaient la galère entrèrent
en triomphe dans la ville. Les Génois furent honteux qu'une telle
négligence eût montré à leurs dépens ce qui ne s'était peut-être jamais
vu, une galère capturée par des chaloupes.
Cependant il y avait tout à craindre à Venise si l'ennemi restait à
Malamocco, et si, à de si grandes forces maritimes on n'avait que des
chaloupes à opposer. C'est alors qu'on décréta l'armement. On en demanda
les moyens au patriotisme des citoyens, et ils répondirent à l'appel. En
peu de semaines trente-quatre galères étaient armées et le vieux doge y
commandait en personne. Les Génois en ayant un plus grand nombre, on ne
se présentait pas encore à eux. On attendait toujours Charles Zeno pour
leur opposer une force égale. Mais chaque jour les galères sortaient de
Venise pour exercer leurs équipages à la navigation, car un grand nombre
de ces hommes de si bonne volonté étaient étrangers à la marine.
Cette flotte avait la libre sortie sur la mer, elle pouvait tourner
Malamocco. Les Génois ne voulaient pas s'exposer à y être attaqués de
deux côtés. Ils levèrent leur camp de cette île, détruisirent les
fortifications qu'ils y avaient élevées et se retirèrent dans Chioggia.
Ainsi ils persistaient dans cette imprudence que Carrara avait combattue,
ils allaient passer l'hiver enfoncés dans un coin des lagunes. Leur
prévoyance se borna à y amasser des vivres. Ils chargèrent de sel vingt-
quatre de leurs galères1 et les envoyèrent au Frioul pour échanger leurs
cargaisons contre des grains.
L'éloignement de ces forces inspira à Pisani de tenter une entreprise sur
Chioggia. Encouragé par les clameurs du public à qui le danger toujours
imminent devenait insupportable, il fît résoudre d'agir sans plus
attendre. On appela tout le peuple. Le doge monta sur la mer, et jura
solennellement de ne plus rentrer dans Venise que Chioggia ne fût rendue
à la république. Les trente-quatre galères, soixante barques, plus de
quatre cents chaloupes armées sortirent du port pendant une nuit de
décembre et arrivèrent à la hauteur de Chioggia sans que les Génois en
eussent réveil. Le projet de Pisani était essentiellement de barrer la
communication entre Chioggia et la mer, afin d'enfermer les Génois et
leur flotte dans les lagunes. Il destinait deux grands vaisseaux à être
coulés à fond dans le canal ou port de Chioggia. Il les y conduisit et
marqua leur place. Avant de les échouer, on descendit sur la rive près de
Chioggia la Petite, et on se mit en devoir d'y bâtir un fortin. Jusque-là
les opérations n'avaient pas été troublées. Mais les Génois de Chioggia
accoururent par le pont sur la rive, ils culbutèrent les Vénitiens, il en
périt six cents tués ou noyés, le fortin commencé fut détruit. Le doge,
qui de sa galère observait ce désastre, fit manoeuvrer sa flotte et donna
ordre de fixer sur ses ancres dans l'embouchure du port l'un des
vaisseaux qu'on y avait conduits. On commença à élever une redoute sur ce
bâtiment. Doria se hâta de le faire attaquer de son côté; de la mer les
galères du doge le défendirent. Les bombardes tonnèrent de part et
d'autre. Les Génois l'emportèrent enfin: ceux qui manoeuvraient le
vaisseau, ceux qui y plantaient des machines furent contraints de tout
abandonner. Les Génois se saisirent du bâtiment et, dans leur transport
sans ordre et sans réflexion, ils l'incendièrent. Il brûla à fleur d'eau,
la coque coula à fond là où elle avait été conduite, elle ferma le
passage. Ce que Pisani avait voulu faire, les Génois l'avaient exécuté;
ils célébraient leur victoire, elle assurait leur défaite immanquable.
Alors malgré les efforts des Génois, les Vénitiens revinrent à la rive
devant Chioggia et se fortifièrent sur les deux îles qui forment l'entrée
du port. De là ils protégeaient le batardeau dont ils l'avaient fermé.
Les galères croisaient en dehors dans le même but. Ainsi resserrés dans
Chioggia, les Génois, tranquilles d'ailleurs dans cette ville, comprirent
que pendant l'hiver la flotte allait rester inutile et mal placée dans
les lagunes. Ils ne pensèrent plus qu'à l'envoyer à Zara ou même à Gênes.
Au printemps les galères seraient revenues en force pour délivrer la
ville et pour continuer le cours des conquêtes. Il s'agissait cependant
de sortir de Chioggia, le passage devant son port était intercepté. A
l'occident, un canal assez large conduisait à Brondolo où la Brenta
formait un bassin qui avait son embouchure dans la mer. Quatorze galères
génoises s'avancèrent par cette voie. On ignorait encore que la clôture
du port de Chioggia n'était qu'une partie du plan de Pisani, et qu'il
n'avait pas négligé de fermer les autres issues. Quatre galères avaient
été détachées par ses soins avec l'ordre de couler des barques au travers
des canaux de manière à en rendre la navigation impossible vers le bassin
ou le port de Brondolo et même dans les eaux par lesquelles on aurait pu
tourner derrière Venise et aller gagner au loin d'autres passages à l'est
de la ville. Les Génois se virent dans l'impossibilité de passer de vive
force, ils reculèrent à Chioggia. Aussitôt on compléta les travaux qui
devaient leur fermer la voie. Treize galères vénitiennes s'établirent en
station à Brondolo pour veiller sur le batardeau qu'on avait élevé au
travers du canal et sur les mouvements de l'ennemi. Pisani commandait
cette division.
La rive qui s'étend de Chioggia la Petite au port de Brondolo portait à
l'extrémité qui domine ce port et en forme un côté, un couvent solidement
bâti. Doria fit sortir des troupes de Chioggia, passa le pont, gagna la
rive, la suivit et se rendit maître du couvent; il en lit aussitôt une
citadelle redoutable. Elle incendiait les galères dans le bassin et
éloignait celles qui croisaient du côté de la mer. Mais Doria ne put
empêcher Pisani d'élever une redoute sur la pointe opposée. Ce fortin et
le couvent ne cessèrent de tirer l'un sur l'autre. Les Vénitiens avaient
vingt-deux grosses bombardes. Il paraît qu'une de ces pièces exigeait
pour la charger autant de travail qu'une mine. On y passait la nuit
entière, et, au point du jour, la batterie tirait sur le couvent. Les
Génois répondaient avec la même furie. Il se lança de part et d'autre,
disent les auteurs, plus de cinq cents décharges de grosses pierres.
Outre le grand canal qui allait dans le bassin de la Brenta et que Pisani
avait fermé, il en était un plus étroit qui longeait la rive et se
rendait dans le port même de Brondolo, tout auprès de son ouverture. On
n'eût pu croire ni qu'une galère eût place pour y naviguer, ni surtout
qu'elle pût y être transportée à flot, car ce fossé ne communiquait pas
avec le grand canal. Doria avait cependant conçu l'espérance de faire
sortir sa flotte par cette voie qui l'eût conduite tout près de la mer au
delà des barrières élevées par les Vénitiens. C'est dans cette vue qu'il
avait voulu se rendre maître des deux pointes de l'embouchure du port de
Brondolo. Il n'avait pu en garder qu'une, mais elle protégeait le petit
canal, et, s'il parvenait à y établir ses galères, il n'était pas sans
espérance de dérober leur sortie à l'ennemi en les faisant filer l'une
après l'autre. Car ce n'était pas autrement qu'elles pouvaient se ranger
dans ce défilé. Dix-neuf y furent transportées du grand canal à force de
bras et de machines. Après ce travail immense et tandis que l'artillerie
tonnait de toute part pour essayer de donner le change, la galère la plus
voisine de l'issue essaya de la franchir. Mais elle trouva aussitôt les
Vénitiens qui la repoussèrent. Cependant Pisani sentit le danger qui
menaçait de faire échouer tout son plan. Une de ces longues nuits d'hiver
(on était à la fin de décembre) suffisait pour faire échapper ceux qu'il
regardait comme ses prisonniers. Il redoubla de vigilance autour d'eux,
il fit la garde jour et nuit de tous côtés. Mais cette garde était si
pénible et si rebutante dans une saison rigoureuse, que les équipages de
ses galères refusaient le service; ils voulaient abandonner la redoute
et la station, et demandaient en tumulte qu'on les ramenât à Venise. On
leur promettait toujours l'arrivée imminente de Zeno qui venait les
renforcer et relever ceux qui souffraient; mais personne ne voulait plus
croire à ce secours attendu si longtemps. Les Génois allaient être sauvés
au moment qui devait assurer leur perte. Pisani, désespéré d'abandonner
sa proie, obtint, par un dernier effort de sa popularité, que ses gens
garderaient encore leur poste deux jours sans plus, les deux derniers
jours de décembre 1379. Le 1er janvier, Zeno parut avec quatorze galères
chargées de vivres, de richesses, de butin de toute espèce. Il se
montrait à peine devant Venise qu'un ordre lui fut expédié de continuer
jusque devant Chioggia, d'où le doge l'envoya immédiatement à la station
de Brondolo. La confiance des Vénitiens fut alors remontée. Ils avaient
cinquante galères à opposer aux forces des Génois, trente-six furent
consacrées aux opérations du passage de Brondolo: de ce côté étaient
tous les efforts de l'ennemi.
Les galères qui remplissaient le petit canal faisaient chaque jour
quelque démonstration pour tenter de déboucher. Un jour une galère
vénitienne de garde, sans attendre les renforts que ses signaux devaient
amener, se détacha pour repousser celle qui s'était avancée et la
combattit corps à corps. Mais, pendant la lutte, par une singulière
manoeuvre, les Génois jetèrent des grappins sur la proue ennemie, et
aussitôt toutes les galères génoises remontant à force leur canal se
remorquèrent l'une l'autre, et, tirées par les matelots montés sur les
deux bords, entraînèrent à leur suite la galère vénitienne; prise dans
cet étroit passage, elle ne put s'en délivrer. C'était une de celles de
la division de Zeno, richement chargée, et à qui il n'avait pas été
permis d'aller mettre son butin en sûreté. Tout retomba aux mains des
Génois.
Au milieu de ces événements, Pierre Doria, toujours actif, toujours
passant d'une attaque à une autre, fut frappé au couvent de Brondolo d'un
éclat de pierre détaché d'une brèche par un coup de bombarde, et mourut
sur le coup. Il échappa ainsi à la catastrophe qui menaçait son armée;
si la position périlleuse des Génois était due à son entêtement, il leur
restait la confiance en son habileté pour en sortir: sa perte dissipa
leurs espérances.
Cependant ils ne pouvaient voir leurs galères rangées contre une rive
étroite qui seule les séparait de la mer, et où ils possédaient une
forteresse, et s'accoutumer à l'idée qu'ils ne sauraient franchir une si
simple barrière. Puisqu'à ses deux extrémités on leur fermait les issues,
ils songèrent à couper l'île qui les arrêtait et à s'ouvrir un passage
fait de leurs mains. Ils le tracèrent sans perte de temps auprès des murs
du couvent qui leur servait de citadelle. Ce travail fut pressé avec
toute l'activité propre à un peuple ingénieux et patient, mis en
mouvement par le plus capital des intérêts. On y employait à l'envi les
équipages des quarante-huit galères enfermées entre Chioggia et Brondolo.
Un peu de temps eût suffi pour mener ce grand travail à sa fin, et alors
en peu d'heures la flotte était sauvée.
Les Vénitiens s'alarmèrent de cette hardie tentative et comprirent qu'il
ne fallait pas laisser le loisir de l'exécuter. Ils réunirent toutes
leurs forces de terre et de mer, résolus à déposter les Génois du couvent
et de la rive de Brondolo. Venise avait reçu de grands renforts; elle
soudoyait la compagnie de l'Etoile, celle qui avait fait trembler Gênes,
et une autre compagnie plus redoutable encore sous un capitaine anglais;
deux mille cinq cents lances et un corps d'infanterie permettaient
d'entreprendre toute opération. Les Génois étaient au nombre de quinze
mille, soit à Chioggia, soit à l'entour; et la rive, de Chioggia la
Petite à la pointe de Brondolo, était le seul champ de bataille que leur
offrît cette singulière région.
Le doge et ses troupes occupaient à terre les deux extrémités de
l'ouverture qui sert de port à Chioggia et qui se trouvaient réunies par
la digue dont ils avaient fermé ce port. Ils y firent monter huit mille
hommes pour aller d'abord s'emparer de Chioggia la Petite. Dans cette
attaque une tour bien défendue fit une vive résistance. Tandis qu'on
employait la sape pour la faire crouler sur ses gardiens, les Génois
envoyèrent pour la secourir, d'un côté huit mille hommes sortant de la
ville par le pont, de l'autre quinze cents hommes tirés du couvent de
Brondolo, afin de mettre les Vénitiens entre deux feux. Mais, loin de
s'en effrayer, les assaillants faisaient face des deux côtés, et un
combat acharné se livrait de toute part. Les mouvements de la cavalerie à
la solde des Vénitiens étonnèrent les Génois et firent hésiter la tête de
leurs colonnes. L'ennemi en profita pour les charger, et porta le
désordre dans les rangs. Ceux qui venaient de Brondolo furent d'abord
dispersés, ils cherchèrent leur salut le long des canaux, où, en tâchant
de les traverser, ils se noyaient sous le poids de leurs armes. La
colonne de Chioggia, également rompue et poursuivie, se reporta sur le
pont pour regagner la ville. Ils s'y précipitèrent avec tant
d'impétuosité que le pont surchargé se brisa sous eux. Un très-grand
nombre tombèrent et périrent; près de mille hommes furent coupés et
faits prisonniers.
Le désastre du pont sauva la ville en ce moment. S'il ne se fût rompu, il
est probable que les assaillants auraient pénétré dans la cité avec les
fuyards, et Chioggia aurait été reprise par les Vénitiens comme ils
l'avaient perdue.
Ils se préparaient à marcher vers la pointe de Brondolo, dont le chemin
leur était ouvert. Les Génois ne les attendirent pas. Ils mirent le feu
au couvent déjà ruiné par l'artillerie. Ils détruisirent leurs machines.
Enfin ils incendièrent douze galères qu'ils avaient encore dans le canal.
Après cette destruction chacun chercha à se sauver en gagnant dans
quelque canot Padoue ou les terres voisines. Dix galères se trouvaient
aussi auprès des moulins de Chioggia. Pisani les fit attaquer, les
équipages les abandonnèrent, elles furent prises sans combat et conduites
à Venise avec tout leur armement encore à bord.
Chioggia eût été conquise si les Vénitiens l'eussent attaquée dans ce
moment de trouble et de stupeur. Ils se contentèrent d'un blocus très-
resserré. Ils fermèrent toutes les issues. Il ne passait plus un de ces
bateaux qui par le fleuve avaient toujours entretenu quelques
approvisionnements. Il ne pénétrait plus un seul message. Les habitants
furent mis à la ration. Les femmes et les enfants furent renvoyés hors de
la ville; le doge les fit recueillir avec humanité.
Une seule fois Carrara, profitant d'une négligence des ennemis, força un
passage et fit parvenir à Chioggia un convoi de vivres et surtout de
poudre dont on manquait. Ce secours, qui ne put se renouveler, grâce à la
vigilance de Zeno, donna un répit de plusieurs mois aux assiégés, sans
rien changer à leur position.
Quand ces dernières provisions commencèrent à s'épuiser, on ne put se
dissimuler l'issue nécessaire d'une situation désespérée. Une première
négociation s'entama, mais elle fut inutile. La fatale réponse de Doria,
quand c'était aux Vénitiens de demander grâce, fut durement reprochée aux
Génois. On leur déclara que pas un d'eux ne sortirait de Chioggia que ce
ne fût pour entrer dans les prisons de Venise. Cette sentence ranima les
courages; on supporta les privations; on attendit la délivrance de
quelque heureux hasard; et six mois encore se passèrent ainsi.
Le gouvernement de Gênes, sur la nouvelle de la mort de Pierre Doria,
avait d'abord nommé pour lui succéder Gaspard Spinola de Saint-Luc. Il
partit par terre, il parvint à Padoue, mais il ne put pénétrer jusqu'à
Chioggia.
Une flotte de treize galères fut expédiée avec l'espérance qu'elle
porterait un secours efficace. Mathieu Maruffo, plébéien considérable, la
commandait. En passant vers la Sicile il avait trouvé Thaddée Giustiniani
envoyé à Manfredonia avec six galères qui devaient faire charger et
escorter douze cargaisons de grains. Maruffo attaqua le convoi et
l'escorte. Giustiniani, ne pouvant résister, brûla ses vaisseaux et ses
galères, et tomba lui-même avec deux cents prisonniers aux mains des
Génois. Le reste de son monde s'était sauvé à terre. Une autre division
de cinq galères partit de Gênes à la suite de celle de Maruffo; toutes
ces forces parurent devant Chioggia au mois de juin.
Leur vue excitait des transports de joie chez ceux de la ville, ils
montaient sur le toit des maisons, ils agitaient des drapeaux; ils
saluaient leurs compatriotes, et leur demandaient de prompts secours. Une
fatale barrière les séparait; elle rendait inutiles ces forces
déployées, et encore plus déplorable la catastrophe qu'elles ne pouvaient
empêcher. Les Vénitiens ne quittaient pas leurs postes. Ils ne
s'avançaient point hors des embouchures dont ils étaient maîtres. Les
provocations, les outrages des équipages de Maruffo ne purent les attirer
en pleine mer. Des flottilles de bateaux venaient escarmoucher avec les
Génois; les galères ne se commettaient point.
La garnison fit un dernier effort pour regagner Chioggia la Petite; si
elle avait pu se rétablir sur la rive, elle aurait en quelque sorte donné
la main à Maruffo, et quelque voie de salut eût pu s'ouvrir. Cette
tentative fut inutile. De cette époque on vit les assiégés disposés à
entrer en pourparler avec quiconque s'approchait de leurs murailles. Ils
avaient cessé de tirer sur tout ce qui paraissait à portée. Ils avaient
déjà repris leur finesse à la place de leur hauteur: pour conjurer s'il
se pouvait quelques-unes des conséquences de leur mauvais sort, ils
s'efforçaient d'opposer à la haine des Vénitiens qui les voulaient
captifs dans Venise, l'avidité de ces compagnies de mercenaires pour qui
la guerre n'était qu'un commerce de butin et de rançons. Ils les
flattaient de se rendre à eux et ils traitaient d'avance de leur rachat.
Cette politique pensa les bien servir.
Leurs députés en venant proposer de capituler s'adressèrent non-seulement
à Zeno, mais officiellement aux capitaines des auxiliaires. Le sénat,
mécontent de la part que ceux-ci se disposaient à prendre au traité,
envoya des commissaires à l'armée pour s'emparer de la négociation et
pour déclarer avant tout à leurs soldats qu'aucun prisonnier génois ne
leur serait laissé, qu'aucun ne serait mis à rançon, parce que tous
devaient entrer et rester dans les prisons de la république. Cette
déclaration pensa causer un soulèvement; une extrême dextérité fut
nécessaire pour négocier avec les compagnies avant d'entendre à un traité
avec les assiégés. Enfin, avec assez de peine, on parvint à un accord sur
le partage des fruits de la victoire, et il fut solennellement convenu
que le gouvernement parlementerait seul avec les Génois pour leur
reddition.
Après cet incident une nouvelle députation vint auprès de Zeno implorer
dans les termes les plus humbles une capitulation. Le général leur
confirma que, pour toute grâce, ils iraient à Venise prisonniers et que
rien ne les sauverait de cette humiliation.
Dès que cette triste réponse fut rapportée à la ville, des signaux de
détresse amenèrent à la vue Maruffo et sa flotte; il s'approcha de cette
même barrière qu'il ne pouvait briser, que ses compatriotes ne pouvaient
franchir, qui paralysait des deux côtés tant de forces et tant de valeur,
qui rendait enfin une flotte redoutable témoin de la défaite et de la
captivité d'une telle armée. Les assiégés en présence de la flotte
élevèrent une grande voile, et la laissèrent tomber pour ne plus la
relever. Maruffo reconnut le signal et l'emblème; il n'avait rien à y
répondre, il regagna tristement une station voisine. La garnison accepta
son sort et la reddition s'ensuivit.
Alors s'exécuta la convention faite entre Venise et ses compagnies
auxiliaires. Tout se passa sans tumulte et en bon ordre. On procéda pour
première opération au choix des prisonniers. Les Génois et les Padouans,
les hommes natifs des terres dont la seigneurie de Venise se prétendait
maîtresse, et en outre tous les hommes de mer appartenaient aux Vénitiens
sans aucune exception. Les auxiliaires avaient à disposer de tous les
soldats étrangers à la solde des Génois. Quant aux prisonniers des
Vénitiens, on leur enleva tout ce qu'ils avaient; avant d'être embarqués
ils essuyèrent trois inspections différentes afin que rien n'échappât. À
peine quelques hommes de marque furent ménagés. On recherchait ce que les
autres pouvaient avoir de caché sur leur personne avec un soin minutieux;
il y en eut qu'on dépouilla de leurs vêtements. Cependant le doge,
Pisani, Zeno, quelques autres nobles s'étaient prêtés secrètement à
faciliter aux principaux Génois les moyens de déposer sur les galères
vénitiennes leur argent et tours effets les plus précieux, afin que dans
leur prison ils ne fussent pas sans ressource.
Après l'évacuation des prisonniers, les compagnies entrèrent seules dans
la ville et procédèrent méthodiquement et dans le meilleur ordre au
pillage universel. Venise eut pour butin l'artillerie des Génois, leurs
magasins, leurs bâtiments de toute espèce, vingt et une galères et plus
de quatre mille prisonniers. C'était le résultat d'une expédition qui
avait promis à Gênes l'entier abaissement de sa rivale. Cette malheureuse
campagne, à compter de l'arrivée de Pierre Doria sur la flotte, avait
duré depuis le commencement du mois d'août 1379 jusque vers la fin du
mois de juin 1380.
Maruffo alla signaler sa colère et la vengeance de Gênes sur Trieste, sur
Capo-d'Istria, sur Pola qu'il prit et ravagea et qu'il donna au
patriarche du Frioul. Tous les lieux où sa flotte put pénétrer furent
abandonnés au pillage. Il fit prisonniers tous ceux qui tombèrent en ses
mains. Mais Pisani rendait vains la plupart de ses efforts, en reprenant
les places que les Génois avaient occupées. Cette guerre se prolongea
plusieurs mois. Gênes envoyait sans cesse des renforts dans l'Adriatique
comme si elle avait pu espérer y ressaisir l'occasion perdue. On levait
taxe sur taxe. Tous les citoyens avaient été requis pour servir sur les
galères, on les avait divisés en trois tiers qu'on appelait
alternativement. Il n'y avait point d'exception: ainsi, qui ne pouvait
marcher en personne était tenu de fournir un remplaçant. Bientôt la
compagnie de l'Étoile reparut sur le territoire, envoyée de nouveau par
Visconti; elle surprit et occupa Novi. Ces revers et ces inquiétudes
favorisaient les mécontents.
Cependant la paix se traitait depuis longtemps. Le pape la recommandait
et expédiait de tout côté des légats pour la prêcher et surtout pour en
être les arbitres. Le roi de Hongrie la voulait. Pour les deux
républiques, elles en avaient un besoin pressant. La négociation n'en fut
pas moins lente et pénible. Le comte de Savoie eut enfin la gloire de
faire signer dans Turin cette paix si attendue. Le traité entre les deux
républiques offrit des difficultés particulières. Il fallait prendre un
parti sur cette île de Ténédos qui avait fait commencer la querelle et
sur laquelle ni les uns ni les autres ne voulaient abandonner leurs
droits. On convint que le comte de Savoie la prendrait en dépôt et la
garderait deux ans aux frais des parties: passé ce terme il en
détruirait les fortifications, et, en cet état, elle serait abandonnée
par tous. En exécutant cette clause, le comte éprouva de la résistance de
la part du gouverneur vénitien; il refusait de rendre l'île et
méconnaissait l'ordre de ses maîtres. On ne sut s'ils étaient sincèrement
courroucés ou même innocents de sa résistance. Enfin il céda; au bout
des deux ans, un syndic de la commune de Gênes alla assister à la
destruction des forts.
On pourvut aussi à un autre sujet de contention. À la paix précédente
Gênes triomphante avait obligé les Vénitiens à renoncer pour trois ans au
commerce de Tana à l'orient de la mer Noire. Cette fois il fut stipulé
que cette navigation serait interdite pendant deux ans aux sujets des
deux républiques. Elles possédaient chacune une forteresse dans ce pays.
On allégua la crainte que les navires qui s'en approcheraient n'y fussent
insultés avant que la paix fût bien connue dans ces établissements
réputés si lointains. La raison n'était ni bonne ni sincère. Mais ces
régions étaient aux mains de princes tartares. Chacun intriguait auprès
d'eux et craignait la rivalité. Ne pouvant s'accorder sur ces relations,
ou les sacrifiait pour un temps. On prétendit qu'en ce point les Génois
avaient été les plus habiles. Leur colonie de Caffa avait les moyens de
conserver son trafic de Tana: elle ne pouvait manquer d'attirer sur son
marché les denrées qu'on allait chercher ci-devant aux bouches du Tanaïs.
Par là les Génois s'en assuraient le monopole, parce qu'en vertu d'un
usage dont Venise avait donné l'exemple dans ses colonies, eux seuls
avaient le privilège d'acheter à Caffa; et, pour avoir part au commerce
des produits qui y étaient apportés, il fallait les racheter de leurs
mains.
Les prisonniers, suivant le traité, se rendaient sans rançon de part et
d'autre, car ceux du combat de Pola étaient encore à Gênes2. Quand les
malheureux Génois sortirent du lieu où ils avaient été reclus, les dames
vénitiennes signalèrent leur humanité; elles firent une grande quête
pour les pourvoir d'habits, de secours de toute espèce qu'elles leur
départirent elles-mêmes avec le zèle le plus louable. Ils avaient
beaucoup souffert pendant quelque temps. Il n'avait plus été permis de
leur vendre des aliments que ceux à qui il restait quelque ressource
ajoutaient à leur misérable ration. Ces rigueurs s'adoucirent ensuite,
mais sur environ cinq mille hommes, mille cinq cents périrent de misère.
On calcula qu'il manquait à Gênes huit mille habitants à l'issue de la
guerre.
L'histoire génoise s'était transportée dans les lagunes de Venise. Ici
finit ce grand épisode. Nous voulons dire pour l'achever qu'un an après
Trévise fut un nouveau sujet de guerre entre Carrara et les Vénitiens;
mais les Génois n'y prirent point de part. Ajoutons qu'avant la paix
l'illustre amiral Victor Pisani était mort en Sicile sur la flotte qu'il
conduisait contre les galères de Gênes. Charles Zeno fut son digne
successeur, il hérita de la faveur populaire et de la jalousie des autres
nobles. Après avoir continué de servir glorieusement sa patrie, il se
vit, sur ses vieux jours, dépouillé de ses emplois, et condamné à la
prison sous un odieux prétexte.
LIVRE SIXIÈME.
ANTONIOTTO ADORNO, TROIS FOIS DOGE. - GÊNES SOUS LA SEIGNEURIE DU ROI DE
FRANCE; - DU MARQUIS DE MONTFERRAT. -GEORGE ADORNO DEVENU DOGE.
1382 - 1413.
CHAPITRE PREMIER.
Léonard Montaldo, doge. - Antoniotto Adorno, doge pour la première fois.
(1382) Le gouvernement de Guarco ne réparait pas les maux de la guerre et
ne laissait pas jouir des avantages de la paix. Élu presque par hasard et
pour empêcher le pouvoir souverain d'être ravi de force par Antoniotto
Adorno, il sentait que son crédit n'avait pas de profondes racines. Il
vivait dans la défiance et, suivant l'usage des gouvernants qui ont moins
de force d'âme que de puissance, il recourait à l'arme pesante du
despotisme et la maniait maladroitement. Le public était accablé de
taxes; et le doge n'employait les deniers publics qu'à soudoyer des
soldats pour garder sa personne. Par là il s'attira l'opposition de la
magistrature des huit, cette commission indépendante du conseil, et à
laquelle de tout temps étaient délégués le maniement des deniers et le
contrôle des dépenses. L'humeur que le doge ressentit de cet incident le
jeta dans une démarche d'une inconvenance d'autant plus étrange qu'il lui
restait moins de popularité.
(1383) Dans un des conseils qui se tenaient en présence du peuple, le
doge éleva la voie et dénonça au public les Huit qui s'attachaient à
contrarier ses vues. Il déclama contre ses adversaires, il entra dans une
longue justification1. Il n'ignorait pas qu'il était calomnié, qu'on le
disait lié par un traité aux volontés de certains nobles et vendu aux
guelfes: rien n'était plus faux, il était né plébéien et bon gibelin;
il l'était toujours. Cette défense inopportune contre des reproches au-
devant desquels il semblait courir, cet appel au peuple, cet appel
surtout à des factions qu'il convenait si peu au magistral suprême de
réveiller, tout excita l'étonnement et le mépris. Il ne lui manquait pas
d'ennemis habiles à en profiter. Guarco se sentait pressé entre
Antoniotto Adorno, porté par les gibelins, et par Fregose que soutenaient
les guelfes, et il ne comptait pas assez un troisième rival plus
dangereux encore. Léonard Montaldo était alors le chef et le moteur caché
de tous les mouvements du peuple. Plusieurs fois désigné pour monter au
rang suprême, autant de fois éconduit, il n'avait jamais perdu de vue ce
grand objet d'ambition, et, attendant les occasions favorables, il se
contentait du rôle apparent de conseil et de modérateur du peuple.
Un droit sur la boucherie avait été décrété; les bouchers mécontents
eurent à s'assembler pendant la semaine sainte pour convenir du taux
auquel, à raison de ce droit, il faudrait élever le prix de leur denrée
au moment où la vente et la consommation allaient recommencer. Ils se
réunirent le soir après les offices du jeudi saint dans le couvent de
Saint-Bénigne, et le résultat de leur délibération violente fut qu'il
fallait exiger la suppression d'un impôt inique; que pour cet effet il
était temps de se faire justice par soi-même. Pour première mesure ils
commencèrent sur-le-champ à sonner le tocsin du clocher de Saint-Bénigne,
entreprise qui parut d'autant plus effrayante que c'était dans les jours
où, comme on sait, l'Église interdit le son de toutes les cloches. La
ville s'en alarma; la vallée de la Polcevera, qui entendit cet appel
aussi bien que la cité, sut bientôt qu'il s'agissait de se débarrasser
des odieuses gabelles. Ses habitants vinrent en foule se réunir aux
bouchers. Toute cette populace se répandit le vendredi dans la ville. Les
offices sacrés furent interrompus, les fidèles furent dispersés. Parmi
les cris qui demandaient la suppression des impôts, il s'en élevait qui
réclamaient le changement du gouvernement. Enfin plus de deux mille
hommes s'assemblèrent dans l'église de Saint-Dominique. Les citoyens
influents s'y présentèrent et Montaldo s'y trouva parmi eux. Quelque
ordre succédant au tumulte, on dépêcha au doge quatre députés, et
Montaldo à la tête.
Le palais était presque désert. Les frères de Guarco n'avaient pu y
assembler qu'une poignée de défenseurs derrière les grilles, qu'on avait
fermées; déjà le chef des gardes du doge, son juge, l'un des régisseurs
des gabelles, rencontrés au dehors par la foule soulevée, avaient été
massacrés. Déjà aux imprécations du peuple contre les impôts on avait
répondu du palais qu'ils seraient abolis. On avait jeté sur la place un
registre pris au hasard qui passa pour le livre des nouveaux règlements
fiscaux et que les assistants déchirèrent: ainsi le doge était préparé
aux concessions quand Montaldo lui notifia les volontés de l'assemblée de
Saint-Dominique. Tous les nobles furent d'abord exclus de son conseil;
on appela cent citoyens, et ceux-ci, réunis en assemblée extraordinaire,
sans déposer Guarco, mirent tous les pouvoirs de la république entre les
mains d'une sorte de dictature temporaire de huit membres. Montaldo en
fut encore le premier nommé. On était convenu de composer cet office de
la provision, comme il fut appelé, de quatre marchands et de quatre
artisans, parmi lesquels les bouchers ne furent pas oubliés. C'est comme
artisan que Léonard Montaldo, jurisconsulte et d'une des plus notables
familles populaires, voulut être désigné. Le notariat comptait alors
parmi les métiers, et quoiqu'il n'en exerçât pas la profession, il se fit
agréger au collège des notaires2. Tous les nobles qui tenaient des
emplois ou des commandements sur le territoire furent à l'instant
remplacés par des plébéiens.
Cependant l'agitation n'était pas apaisée. Le gouvernement et l'office de
la provision ordonnaient en vain aux habitants de poser les armes, et aux
gens de la campagne de se retirer dans leurs foyers: personne
n'obéissait, on entendait crier: Vive le peuple, et quelques voix
demander un nouveau doge; un parti nombreux dans les classes inférieures
appelait Adorno à haute voix. Le doge, toujours plus embarrassé, s'avisa
de convoquer le peuple sur la place publique au son de la cloche; il se
montra sur la porte de son palais, et un greffier de la république vint
demander aux assistants de déclarer s'ils voulaient que Guarco fût encore
leur doge et de le faire connaître en levant la main. Les mains se
levèrent, et Guarco triompha dans cette épreuve insignifiante.
Antoniotto Adorno était passé à Savone, pour attendre prudemment le
moment favorable de se montrer. A Gênes ses partisans répandaient le
bruit de sa mort. Il était noyé, disaient les uns; on lui avait tranché
la tête, suivant les autres. Ces rumeurs agitaient le peuple; huit cents
hommes armés vinrent au palais pour se faire rendre compte de ce qu'on
avait fait de lui. Le doge assurait qu'il était à Savone: on refusait
d'y entendre. Ce fut encore Montaldo qui fut seul écouté. Il se donnait
pour ami d'Adorno; il se portait garant de sa vie et de son retour pour
le lendemain. Le peuple s'apaisa sur sa foi.
Antoniotto Adorno arrivé, une grande assemblée populaire spontanément
réunie se tenait à Saint-Cyr; Pierre Fregose s'y était rendu. Léonard
Montaldo s'y joint, et là tous ensemble ils partent pour aller assiéger
Guarco. Le petit peuple criait en marchant: Vive le doge Adorno; le
reste ne grossissait ni ne contredisait cette clameur. On semblait ne
penser encore qu'à débarrasser la république d'un mauvais magistrat sans
s'occuper du successeur qu'il pourrait avoir. Les portes du palais furent
bientôt forcées, et le doge fugitif se réfugia à Final.
Dans cette nuit le palais présentait un singulier spectacle. Tout le
monde y veillait en armes. Antoniotto Adorno, assis dans l'appartement
ducal, recevait les hommages du bas peuple qui le proclamait doge
Montaldo et dix notables, assemblés dans un autre appartement, n'en
délibéraient pas moins sur l'élection à faire, feignant d'ignorer cette
installation prématurée. Ils firent avertir Adorno, comme leur collègue,
de venir prendre part à leur délibération. Il ne vint point, et l'on
passa outre. Frédéric de Pagano fut nommé doge; mais, menacé par les
partisans d'Antoniotto, ce candidat refusa d'accepter et prit la fuite.
Pendant le reste de la nuit, Montaldo reçut message sur message de la
part d'Adorno pour le supplier d'adhérer à la nomination que le peuple
avait faite. Léonard s'en excusa, et le lendemain il appela dans l'église
de Saint-Cyr tous les notables populaires. L'assemblée fut nombreuse et
imposante; elle nomma d'abord Montaldo pour son président. Celui-ci,
appelant par leur nom environ, quarante des plus considérables, leur
demanda à l'un après l'autre quel doge ils voulaient élever. Tous lui
répondaient: Vous-même. Montaldo avertit alors que si l'on exige qu'il
soit doge, il ne peut s'engager à l'être pendant plus de six mois.
Cependant Adorno au palais se croyait sûr de sa place, plus de six cents
hommes armés étaient autour de lui, quand Montaldo le fit inviter comme
un simple citoyen notable à venir prendre sa place dans l'assemblée de
Saint-Cyr. Les assistants entendirent ce message avec indignation, ils
avaient un doge et ils n'en souffriraient pas d'autre. Mais des amis plus
prudents rapportèrent mieux ce qui se passait. Hormis ceux qui
entouraient Adorno, tous les citoyens puissants, la bourgeoisie entière,
appuyaient Montaldo et marchaient avec lui. Pour la seconde fois
Antoniotto, bien instruit, remit ses prétentions à un autre temps, et
quitta le palais. Léonard Montaldo y fut conduit en triomphe et installé
doge sans opposition. Pierre Fregose lui-même honorait son cortège;
bientôt Adorno se présenta pour rendre hommage comme les autres. Cette
entrevue se passa sous les yeux du public avec les formes les plus
recherchées de l'urbanité et d'un égard réciproque. On fit asseoir Adorno
près du doge et à la tête du conseil. Montaldo, paisible possesseur du
pouvoir, renvoya les gens armés, et dès le jour même il fit rentrer le
palais et la ville dans leur état de paix. Ainsi parvint à ses fins cet
ambitieux habile et souple, qui avait caressé et peut-être déchaîné la
multitude, et qui, lorsqu'elle s'était prononcée pour un autre favori,
avait su disposer contre elle des suffrages et des forces de la portion
la plus saine des citoyens. Le lendemain de son élévation toutes les
familles nobles allèrent lui rendre leurs hommages.
Son conseil fut de quinze anciens, tous populaires. Il proclama une
amnistie générale: elle comprenait une pleine indemnité pour tous les
actes du gouvernement de Guarco, excepté en ce qui touchait les intérêts
particuliers; ceux qui croyaient avoir éprouvé des dommages pouvaient
les débattre devant la justice. La proclamation assurait à la famille de
Guarco et à lui-même la liberté de revenir et de rester à Gênes en
sûreté, pourvu que l'intention en fût déclarée dans un délai de quinze
jours. Les frères de l'ancien doge en profitèrent sans inconvénient; de
sa personne il resta à Final. On sut bon gré à Montaldo de cette
modération; la sentence d'exil contre la maison Fregose avait fait tort
à son prédécesseur; car on laissait bien les ambitieux faire leurs
révolutions, mais on les avait vues si fréquentes qu'on les tenait pour
passagères, et l'on ne voulait pas que chacune amenât des injustices
durables et perpétuât les exils et les vengeances.
Il restait à contenter le peuple sur l'affaire des impôts qui l'avaient
soulevé. Un seul fut aboli. Les taxes sur la viande et sur le vin furent
réduites, mais elles subsistèrent.
Un événement notable marqua cette époque: Jacques de Lusignan, l'oncle
du roi de Chypre, était resté prisonnier dans Gênes depuis huit ans. Son
neveu mourut, et la couronne lui fut dévolue. La république eut bientôt
traité avec son captif. On convint de le renvoyer en Chypre; il donna
Famagouste aux Génois, il reconnut les dettes qu'il avait contractées
envers plusieurs d'entre eux, et il assigna des annuités pour leur
extinction. Ce traité, conclu dans les derniers jours de l'administration
de Guarco, fut ratifié par Montaldo. Le nouveau roi et la reine son
épouse furent traités au palais avec une magnificence royale. Dix galères
armées par la république transportèrent Lusignan et sa famille dans son
royaume.
(1384) Les six mois pour lesquels Montaldo avait accepté sa place
s'écoulèrent sans embarras. A leur expiration on attendait avec curiosité
de voir ce qu'il ferait. On ne vit rien. Il ne parut pas même se souvenir
de la réserve qu'il avait imposée à son acceptation. Il continua de
gouverner en paix la république et elle prospérait entre ses mains. Mais
bientôt une fièvre épidémique ravagea la ville, elle reparut à plusieurs
intervalles; pendant quelque temps elle emportait neuf cents individus
par semaine. Le doge en fut atteint à son tour; elle le mit au tombeau,
après quinze mois de règne. Cette fois Antoniotto Adorno fut élu doge
sans difficulté et à l'instant même. Il maintint le gouvernement tel que
Montaldo l'avait heureusement composé, il en changea cependant une
maxime, car il se fit livrer par le marquis Caretto l'ancien doge Guarco
qui était resté à Final, et il le fit enfermer à Lerici dans une étroite
prison.
CHAPITRE II.
Le pape Urbain VI à Gênes. - Expédition d'Afrique.
Adorno, que nous venons de voir arriver à la suprême magistrature, fut un
des plus obstinés ambitieux que notre histoire ait à signaler: et
cependant cet homme si entêté du pouvoir, si hardi pour le rechercher,
mêlait à son audace une incertitude, une hésitation singulière qui lui
faisait perdre ce qu'il avait tant brigué. Nous l'avons vu deux fois se
mettre en évidence, éconduit, tantôt par Guarco, tantôt par Montaldo,
jamais rebuté, et s'insinuant pour ainsi dire à la suite de ce dernier;
nous allons le voir, trois fois chassé de ce siège glissant, y remontant
chaque fois, ne le perdant jamais de vue pendant douze années, le
disputant comme un patrimoine, et faisant tellement du gouvernement de sa
patrie une propriété dont on a droit d'user et d'abuser, que, menacé de
la reperdre encore, il ne craignit pas de la livrer à un roi étranger. On
ne peut lui refuser la justice d'avoir été dans son administration,
vigilant, habile, et tempérant dans sa vie privée. Il mit aussi un grand
zèle à relever le nom de Gênes au dehors.
Au commencement de son gouvernement il saisit une occasion qu'il crut
propre à l'illustrer et à lui donner une haute influence. Il accorda
assistance et hospitalité à Urbain VI, ce pape dont la violence avait
fait le grand schisme en obligeant ceux qui venaient de l'élever à le
renier, et à lui nommer un successeur. Habile à se faire partout des
ennemis, il se faisait assiéger dans Nocera par Charles de Duras qui
avait adhéré à lui et qu'il avait couronné roi de Naples. Adorno fit
armer dix galères sous la conduite de Clément Fazio, gibelin populaire,
son plus intime confident. Le secret de l'expédition fut gardé; le pape
fut retiré de Nocera à l'improviste, embarqué et conduit en triomphe à
Gênes. Là, toutes les espérances que le doge avait fondées sur ce service
furent bientôt démenties, grâce aux procédés hautains de ce nouvel hôte.
Il commença par effrayer la ville de sa cruauté. On sait que lorsque les
cardinaux qui avaient eu le malheur de faire de lui un pape furent
obligés de l'abandonner, Urbain s'était créé un nouveau sacré collège.
Mais bientôt ses propres créatures lui devinrent fâcheuses, puis
suspectes. Il accusa six de ses cardinaux d'avoir tramé contre lui un
assassinat. Il les envoya de la torture dans un cachot, et quand il
sortit de Nocera, l'impitoyable pontife se garda bien d'abandonner ses
victimes. Il les fît traîner chargées de chaînes sur les galères
génoises; en arrivant à Gênes son premier soin fut d'avoir auprès de lui
une prison pour eux. Peu après il acheva ses vengeances; cinq furent mis
à mort1; le sixième, réclamé par le roi d'Angleterre, fut seul arraché à
sa tyrannie.
(1339) Adorno tenant le pape entre ses mains n'avait pas douté de devenir
l'arbitre de la paix de l'Église. Il s'attribuait d'avance le mérite de
supprimer le schisme; il avait écrit au roi de France et aux autres
souverains qui reconnaissaient Clément. Mais les réponses lui montrèrent
que ses démarches avaient attiré peu de confiance; en même temps il
apprenait combien Urbain était peu maniable. Le pape s'était établi en
arrivant chez les hospitaliers de Saint-Jean, dont l'hospice n'était pas
encore embrassé par l'enceinte de la ville. Il refusa obstinément,
pendant tout son séjour, de mettre le pied au dehors. Rien ne put obtenir
de lui la déférence de visiter la cité. Adorno, enfin, avait fait le
calcul vulgaire du bénéfice qu'apporteraient à Gênes l'affluence des
fidèles et ce concours qui amène les étrangers auprès de la cour
pontificale. Cette spéculation se réalisa aussi peu que les autres.
L'armement avait coûté soixante mille écus d'or, et Gênes était en grand
péril de les perdre. On les réclamait auprès du pape. Il voulut bien
cependant en donner une compensation ou un gage, bien entendu aux dépens
d'autrui. Il enleva à l'évêché d'Albenga certaines terres, et les assigna
en payement à la république. Il exerça aussi un autre genre de
libéralité. Il accorda à ceux qui visiteraient la basilique de Saint-
Laurent, le jour de la fête de saint Jean, une indulgence plénière et
pour tous méfaits, avec les mêmes privilèges attachés pour les Vénitiens
à la visite de l'église de Saint-Marc au grand jour de l'Ascension. Le
bienfait et cette comparaison avec Venise paraissaient d'importance et
satisfaisaient les Génois; mais le pape et le doge s'aliénaient chaque
jour davantage. Urbain voulut quitter Gênes; le doge s'estima heureux
d'être débarrassé d'un hôte si difficile. On s'empressa d'armer deux
galères; le pontife partit et alla tenir sa cour à Lucques.
(1389) Adorno s'appliqua ensuite à réprimer les excursions des pirates de
la Barbarie qui infestaient la mer et troublaient la navigation et le
commerce; et comme toutes les nations maritimes de l'Italie se
plaignaient des déprédations de ces corsaires, il se flatta de les faire
concourir toutes à son entreprise. Il fit plus; il expédia des lettres et
des ambassadeurs jusqu'en Angleterre, mais surtout en France où il
cultivait d'étroites relations, pour engager les chevaliers dans une
sorte de croisade dont le centre et la direction auraient été à Gênes.
(1388) Une première expédition partit pour l'Afrique. Raphaël Adorno,
frère du doge, la commanda. Gênes y avait fourni douze galères, trois
autres avaient été armées aux frais de Mainfroy de Clermont, amiral de
Sicile; son roi et la ville de Pise en fournirent quelques autres. Le
fruit de cette première campagne fut la conquête de l'île de Gerbi, dans
le royaume de Tunis, à l'extrémité méridionale de la petite Syrte. L'île
fut cédée à Mainfroy par accord entre les vainqueurs, et pour la part des
Génois il leur paya trente-six mille florins d'or. Ils revinrent
satisfaits du profit, et l'on pensa à de plus grandes choses pour l'année
suivante.
Les ambassadeurs envoyés à Paris2 sollicitaient un des princes de la
maison royale à venir se mettre à la tête des opérations militaires;
l'exemple des premiers succès racontés par les Génois, la tradition des
croisades encore vivante, le désir de combattre les infidèles, tout
excitait le zèle des guerriers; et une trêve renouvelée pour plusieurs
années entre l'Angleterre et la France leur laissait la liberté de porter
leurs armes de cet autre côté. Le duc d'Orléans, frère du roi Charles VI,
s'obstinait à partir, et l'on eut peine à retenir son jeune courage. Le
duc de Bourbon, oncle du roi, fut reconnu chef de ces brillants
volontaires. Le sire de Coucy, le comte d'Eu, le dauphin d'Auvergne
s'inscrivirent les premiers. Les étrangers vinrent se réunir à la troupe;
une foule de princes et de seigneurs se rendirent à Gênes, lieu de
l'embarquement. Le roi de France fut obligé de limiter les permissions de
départ pour que sa cour et son armée ne fussent pas dégarnies. On ne
laissa marcher que des chevaliers et des écuyers, les Génois se chargeant
de fournir à chacun les suivants dont la réunion complétait ce qu'on
appelait alors une lance. Ils avaient huit mille hommes pour ce service
et douze mille arbalétriers (1389). Ils faisaient leur affaire du
transport des volontaires et des forces maritimes. Quarante galères et
une vingtaine de grands vaisseaux composaient la flotte. Elle était
commandée par Jean Centurione, de l'ancienne famille des Oltramarini.
Froissart, trompé par le nom, parle du centurion des archers génois, qui,
prêt à débarquer en Afrique, invita les Français à prendre soin de la
conduite des opérations à terre, genre de guerre qu'ils entendaient mieux
que ses compatriotes.
Le débarquement eut lieu avec peu de difficulté. On le fit sur la côte
qui va de la Syrte au cap Bon et qui regarde le levant; ce fut sous les
murs d'une ville de Madhia qu'on appelait en ce temps Afrique. Elle était
forte, bien défendue, et à l'abri d'un coup de main. Pour l'emporter il
eût fallu un long siège dont les soins ne convenaient pas à l'impatiente
bravoure de tant de volontaires. Ils commencèrent par se répandre dans la
campagne cherchant des ennemis qui voulussent rompre des lances, défiant,
escarmouchant de toutes parts. Mais bientôt les Sarrasins se renfermèrent
dans leurs murs et laissèrent cette valeur s'exhaler en bravades. Ils
conçurent que le climat, le soleil du mois d'août et bientôt la disette
consumeraient ou décourageraient ces nouveaux venus, et les détruiraient
sans combat. En attendant ils les amusaient de messages et de
pourparlers. Ils faisaient demander aux Français le motif de leur
agression; car si les Génois avaient des intérêts maritimes à démêler
avec les barbaresques, les gens de Paris n'en avaient point. Nos braves
chevaliers répondaient qu'ils venaient combattre pour l'honneur de la foi
et du baptême, et pour venger sur les païens le tort fait à Notre-
Seigneur Jésus-Christ, injustement condamné à mort par leurs ancêtres.
Les mahométans répondaient qu'on se méprenait et que leurs ancêtres
n'étaient pas les juifs. Un été brûlant se passait ainsi. Enfin les
chevaliers donnèrent dans un piége funeste. L'un d'eux, rencontré par un
guerrier more, lui proposa un combat singulier de dix contre dix; le
défi fut accepté et le jour pris. Le chevalier rentra au camp et chercha
neuf compagnons d'armes; tous voulaient être choisis. Coucy avertit de se
défier d'un engagement légèrement contracté sans précautions ni
garanties. On n'en crut pas sa prudence: les champions allèrent au
rendez-vous suivis pour témoins et pour spectateurs par la fleur de cette
chevalerie. Ils ne trouvent personne au lieu indiqué sous les murs de la
ville. Ils vont aux portes sommer leurs adversaires et les piquer
d'honneur par leurs reproches; persuadés qu'ils ont imprimé à tous leurs
ennemis une salutaire terreur, ils forcent une barrière mal défendue, ils
se précipitent en avant, jusqu'à ce qu'engagés dans une seconde enceinte,
ils se voient enveloppés et écrasés par le nombre. Plus de soixante
périrent. Cette fatale journée mit le comble au découragement et au
dégoût. Centurione se plaignait qu'une expédition si coûteuse se passât
en escarmouches dont le succès même n'eût pu apporter aucun résultat.
Chacun accusait l'impéritie du duc de Bourbon qui n'avait montré ni
énergie ni talent. Sa hauteur révoltait, son inertie le faisait mépriser.
Tout le jour assis à l'entrée de sa tente, il semblait accablé par la
chaleur dévorante du pays. On disait de toute part que si Coucy eût
commandé à sa place, la guerre aurait été autrement conduite. Il n'était
plus temps. On trouva qu'il fallait repartir. La saison était trop
avancée pour rien entreprendre. Il valait mieux aller hiverner chez soi
pour revenir avec de plus grandes forces au printemps. On remonta dans
les vaisseaux, on regagna Gênes, et les volontaires la France. A la
saison suivante personne ne fut tenté de recommencer ce funeste voyage.
Le roi Charles VI seul voulait aller en Afrique combattre les infidèles.
On lui fit entendre que s'il voulait servir la foi chrétienne contre ses
ennemis, il avait d'abord, et sans aller si loin, le schisme à combattre.
On eût pu ajouter le conseil de ne pas aller chercher des embarras et des
dangers; il en avait assez près de lui.
CHAPITRE III.
Désertions du doge Antoniotto Adorno, et réintégrations successives au
pouvoir.
(1390) Adorno aurait eu besoin d'un grand succès au dehors pour se
maintenir au dedans. Sa méfiance inquiète et sa politique malheureuse
multipliaient les ennemis autour de lui. Enfin, préoccupé de l'idée
qu'une conspiration allait éclater, persuadé d'être trahi et en péril, il
prit le singulier parti de fuir sans avoir été attaqué. Dans une feinte
promenade il se jeta sur une galère et se fit immédiatement transporter à
Final, laissant le palais et la ville à l'abandon. Il s'était fait
accompagner à la promenade par un de ses familiers, en qui, dans ce
moment, il avait cru voir son successeur. En s'embarquant il le fit
entraîner à bord, pour l'empêcher d'être élu, et il ne le libéra que
lorsqu'il sut que le choix avait porté sur un autre.