J'ai cru devoir réunir ici les traits épars qui font connaître le

commerce des Génois du treizième au quinzième siècle, commerce qui n'a

changé d'aspect qu'après la révolution produite par le passage du cap de

Bonne-Espérance et par la découverte de l'Amérique. On y trouvera les

preuves de l'intelligence, de l'infatigable activité d'un peuple chez qui

le citoyen le plus noble et le plus riche s'honorait alors du négoce et

de la navigation mercantile; on ne sera pas étonné des richesses qu'il a

su accumuler, surtout si l'on se souvient que la première vertu du Génois

fut toujours l'économie. Tant d'opulence permettait le faste aux premiers

de l'État, leur politique l'exigeait; il était éclatant dans les

occasions solennelles, mais la vie commune était fondée sur une épargne

qui allait généralement à la parcimonie. On élevait des palais pour s'en

faire des forteresses; aux grands jours on se couvrait de perles rares et

de diamants; soigneusement replacés dans le coffre-fort, c'étaient des

effets de commerce achetés par spéculation comme un emploi de fonds, ou

incorporés aux fidéicommis perpétuels des familles.

Puisque j'ai été conduit à parler de cette opulence, fruit du négoce des

Génois, on me permettra d'en emprunter une vive peinture à la plume

brillante de Pétrarque, en rapportant une lettre écrite' à un de ses amis:

«Viens contempler cette Gênes que, dis-tu, tu ne connais pas; tu verras

au flanc d'une colline pierreuse cette ville superbe, fière de son peuple

et de ses murailles. A son aspect seul on reconnaît la maîtresse des

mers. Viens admirer l'activité de sa population, la majesté de son site,

de ses édifices et surtout cette flotte menaçante, redoutée de tous et

terrible aux rivages ennemis; ce môle, barrière de la mer, ce port que

l'on a creusé avec une dépense inestimable, avec d'incomparables travaux

que n'interrompirent point des dissensions toujours renaissantes. Que

dis-je? c'est peu de cette belle rive qui se prolonge à droite et à

gauche de la cité, de ces monts élevés et baignés par les flots qui les

ceignent. Si tu étudies le génie, les moeurs, le régime de ces hommes, tu

croiras voir revivre ces vertus que jadis une longue constance, un long

exercice aiguisa dans Rome. Sors avec moi de la ville, et pour un jour

entier ne pense pas à détourner ou à reposer tes regards. Tu as à voir

plus de choses que la plume la plus habile ne pourrait en décrire,

vallées riantes, frais ruisseaux qui les arrosent, collines dont

l'aspérité même est pittoresque et que la culture a revêtues d'une

admirable fertilité. Châteaux imposants au milieu des montagnes, beaux

villages, palais de marbre resplendissants d'or, c'est ce que tu verras

de quelque côté que tu tournes la vue, et tu t'étonneras qu'une ville si

superbe puisse le céder encore à ses campagnes en magnificence et en

délices15.»

CHAPITRE VI.

Guerre avec Venise. - Intrigues des guelfes angevins. - Variations dans

le gouvernement de Gênes.

Au milieu de ces prospérités, Gênes trouvait partout la concurrence de

Venise dans le commerce et dans les alliances. Quelque paix que l'on

ménageât entre ces rivales, à chaque rencontre on se heurtait sur le

moindre prétexte, sans prétexte même. Avant la perte de la terre sainte

on se battait à Tyr, à Acre, à Tripoli. Maintenant il restait aux

chrétiens l'île de Chypre. La cour de Rome encourageait les fidèles à y

porter des secours, et beaucoup d'intérêts en recommandaient la défense

aux puissances maritimes et commerçantes. Toutefois c'est en allant

concourir à cette défense que s'émut sans cause apparente une funeste

querelle. Des galères se rencontrent. On s'approche pour se reconnaître.

Suivant le récit des Génois, il n'y eut d'abord que des salutations

amicales (1293), mais bientôt ils virent les Vénitiens s'armer et enfin

tourner leurs proues pour commencer une attaque sans provocation. Ceux de

Gênes passèrent promptement à l'offensive. Après une lutte vivement

disputée, les Génois l'emportèrent. Cependant, la chaleur du combat

apaisée, ils remirent en liberté les hommes, et rendirent les galères et

tout ce qui avait été pris. Sur la nouvelle de cet événement, Gênes porta

ses plaintes à Venise. Deux dominicains furent chargés de ce message. Les

moines étaient alors les négociateurs officieux de toutes les affaires

diplomatiques. Trouvant partout des maisons de leur ordre et des frères,

plus respectés que les hérauts de l'antiquité, ils avaient abord libre et

favorable audience. Leur caractère ostensible les autorisait à prêcher la

paix. Leur souplesse les rendait propres à toute intrigue. Dans cette

occasion les dominicains de Gênes et ceux de Venise ménagèrent un

congrès. On y négocia trois mois sans s'entendre, et chacun prit ses

précautions (1294). Toutes les galères génoises envoyées en marchandise

dans les mers du Levant se réunirent à Péra, leurs cargaisons furent

déposées à terre. Tout s'arma: Nicolas Doria fut choisi pour commandant

de cette expédition de volontaires. Il chercha les ennemis; il les

rencontra, et leurs forces étant supérieures, il attendit le temps et le

lieu de les attaquer avec le moins de désavantage possible: il en saisit

l'occasion à l'entrée des Dardanelles. Le succès répondit à son habileté

et à son courage. Sur vingt-cinq galères il en prit seize, et, maître de

la mer, il alla ravager Candie.

(1295) L'année suivante, la république mit à la mer cent soixante-cinq

galères: cent cinq étaient nouvellement construites. Le moindre équipage

était de deux cent vingt hommes; il y en avait de trois cent cinquante.

On voyait briller sur cette flotte quinze mille habits d'or ou de soie,

disent les mémoires du temps, et encore ils s'en prennent aux discordes

civiles d'avoir réduit le nombre des citoyens notables qui montèrent sur

les galères. Hubert Doria était l'amiral. Cependant il n'y eut point de

rencontre. Le pape, c'était alors Boniface VIII, avait ordonné avec la

hauteur qui lui était propre, que des deux républiques on vint devant lui

éclaircir le différend et recevoir l'ordre de cesser les hostilités.

Cette intervention fut sans succès, mais elle ralentit un moment les

opérations de la guerre.

(1296) Les Vénitiens ressaisirent l'offensive. Roger Morosini, leur

amiral, parut devant Constantinople; et là, se mettant peu en peine

d'offenser Andronic1, il attaqua Galata alors sans défense, croyant y

surprendre les Génois. Mais ceux-ci avaient mis en sûreté dans les murs

de Constantinople leurs femmes, leurs enfants et leurs effets. Les hommes

valides étaient montés sur leurs navires et s'étaient réfugiés dans la

mer Noire. Les assaillants déchargèrent leur furie sur les maisons, ils y

mirent le feu, même à celles qui appartenaient aux Grecs, à qui ils

reprochaient d'avoir soustrait à leur pillage les biens des Génois. Ces

violences soulevèrent contre eux le peuple de la capitale; les Vénitiens

qui s'y trouvaient furent maltraités. Cependant Morosini était passé dans

la mer Noire à la poursuite de ses ennemis fugitifs; il saccagea leurs

colonies de Crimée: Caffa, à cette époque, n'avait pas plus que Galata

des moyens de résistance. La perte qui s'y fit fut très-considérable.

Mais l'hiver survenu, les glaces ne permirent pas aux Vénitiens de

regagner le Bosphore; ils eurent beaucoup à souffrir. Au printemps, sur

vingt-cinq galères, ils n'eurent pas assez de monde pour en manoeuvrer

plus de seize. Cette flotte ainsi réduite vint menacer (1297)

Constantinople et demander à l'empereur indemnité pour les torts que,

dans le soulèvement populaire, avaient éprouvé leurs concitoyens. Loin de

là, Andronic demandait à Venise 40,000 écus d'or, pour le dommage fait à

Galata et dont les Génois voulaient être satisfaits. L'amiral vénitien,

pour toute réponse, alla ravager les îles de la Propontide, et cette

expédition brillante finit tristement2.

(1298) Mais, dans une nouvelle campagne, l'ascendant revint glorieusement

aux Génois. A Curzola, à l'entrée du golfe Adriatique, leur triomphe fut

aussi éclatant que celui qu'ils avaient obtenu sur Pise dix ans

auparavant. Lamba Doria, alors capitaine du peuple, conduit soixante et

dix-huit galères; il en attaque quatre-vingt-dix-sept. De ce nombre douze

seulement se sauvent, et Venise les voit poursuivies par le pavillon

génois jusqu'à l'entrée de son port. Des quatre-vingt-cinq dont il s'est

emparé l'amiral en brûle soixante-sept et conduit à Gênes les dix-huit

autres avec sept mille quatre cents prisonniers. André Dandolo, l'amiral

vénitien, se voit les mains liées, destiné à servir de trophée au

vainqueur; il se soustrait à cette honte en se fracassant la tête contre

le bord du bâtiment.

Après cette perte immense, Venise sentit l'impossibilité de renouveler un

si grand effort, et probablement Gênes avait chèrement acheté sa

victoire. La médiation de Mathieu Visconti, alors seigneur de Milan,

ménagea une paix entre les deux républiques. Quand elles étaient lasses

de combattre, un traité entre elles était aussi facile à rédiger que

difficile à rendre stable. Elles avaient peu d'intérêts matériels

susceptibles d'être réglés d'une manière précise; et le vrai sujet de la

guerre était une rivalité jalouse qui ne pouvait admettre sous le nom de

trêve ou de paix que des instants de repos, quand les forces des

contendants se trouvaient épuisées.

Il y a d'assez grandes différences dans ce que les historiens des deux

côtés ont raconté des conditions de cette paix. Suivant les Génois, leur

patrie eut tous les avantages. Les Vénitiens consentirent à s'abstenir,

pendant treize ans, de la navigation en Syrie et dans la mer Noire. Ils

se soumirent à payer les dommages qu'ils avaient faits à Galata, à Caffa

et à Saint-Jean-d'Acre. Selon le récit vénitien, les deux nations se

réservaient de se faire indemniser par Andronic, et comme elles

l'entendraient, pour les dommages dont respectivement elles le rendaient

responsable3. Cependant si les Vénitiens attaquaient l'empereur dans ses

États, Gênes pouvait le secourir sans infraction de la paix.

A compter tant d'armements dispendieux, à voir les brillants succès qui

attestent une direction habile et qui se meut sans obstacle, qui pourrait

croire que durant cette guerre, la république de Gênes était plus agitée

que jamais? Que l'ambition nationale et la haine de l'ennemi aient fait

concourir à l'unanimité des efforts, des volontés d'ailleurs

discordantes, c'est ce que la réussite démontre cette fois, et c'est un

phénomène digne d'admiration.

Les causes toujours vivantes de jalousie intestine étaient plus que

jamais excitées par le contact des événements extérieurs. Les intrigues

de la maison d'Anjou, l'esprit qui agitait toutes les villes voisines de

Gênes, exerçaient une double influence plus marquée que jamais.

(1185) Charles d'Anjou, le frère de saint Louis, était mort trois ans

après les Vêpres siciliennes. Son fils Charles le Boiteux ou Charles II,

qui lui avait succédé sur le trône de Naples et dans ses prétentions sur

la Sicile (1291), en cherchant partout des secours, vint à Gênes, voir si

au milieu de tant de divisions il trouverait des partisans. Il multiplia

les promesses, il caressa tout le monde, nobles et populaires. Quand il

reçut quelques réponses favorables, il les enregistra comme autant

d'engagements pris. Bientôt après (1292), il envoya une ambassade

solennelle que le comte d'Artois accompagnait au nom du roi de France.

Ces envoyés venaient proposer une étroite alliance offensive et

défensive. La discussion de leurs demandes eut lieu publiquement dans un

parlement; mais la majorité voulut conserver la neutralité, et, pour cet

effet, il fut ordonné à tous les Génois de sortir dans un délai fixé,

soit des États des rois de Naples et de France, soit de ceux des rois de

Sicile et d'Aragon; ceux qui ne s'en retireraient pas seraient hors de la

protection de la république, quoi qu'il leur arrivât en leurs personnes

ou en leurs propriétés. La tendance de cette négociation, mais surtout

cette décision préalable, qui allait fermer tant d'issues au commerce de

Gênes, trouvait un grand nombre d'opposants. Les marchands refusèrent

hautement de laisser sacrifier leurs intérêts à une lâche politique: on

revint sur la mesure. Cependant, irrités de ne point obtenir l'alliance

qui importait au roi, les ambassadeurs s'éloignèrent. Suivant l'annaliste

de Gênes, rentrés en France par la Provence et parvenus à Nîmes, ces

envoyés prirent sur eux de faire emprisonner quatre-vingt-quatorze

marchands, de saisir leurs propriétés et les nombreux bâtiments chargés

d'étoffes et de draperies qui se trouvaient dans le port d'Aigues-Mortes.

A cette fâcheuse nouvelle la république fut fort blessée. Elle nomma des

ambassadeurs pour aller en France réclamer les conventions auprès de

Philippe. Mais ceux qui avaient ordonné cette violence, effrayés

d'apprendre qu'elle allait être dénoncée au roi, mirent les Génois en

liberté et leur rendirent leurs effets séquestrés, ce qui ne répara

qu'imparfaitement un dommage si considérable. Il faut dire que l'histoire

très-détaillée de la ville de Nîmes ne fait mention ni de l'arrivée des

négociateurs ni de la voie de fait qu'ils auraient hasardée, mais c'est

l'époque d'une des avanies faites aux marchands italiens par toute la

France. Ou les annalistes de Gênes ont faussement attribué au

ressentiment du mauvais succès de la négociation la part que leurs

compatriotes auraient soufferte dans cette vexation commune, ou, à la

faveur de la rigueur générale, la malveillance particulière aura pesé sur

les Génois.

Quoi qu'il en soit, la négociation du roi de Naples donna lieu à de si

grandes intrigues que l'écrivain officiel ne peut s'empêcher de déplorer

les nouvelles discordes qui en naquirent. Ce n'était plus, dit-il, une

opposition de famille guelfe à famille gibeline. Le voisin se sépara du

voisin, le noble du noble, le populaire du populaire; dans la même

maison les frères furent divisés. Sur la place publique le père et le

fils s'invectivaient et se menaçaient l'un l'autre sans respect et sans

pudeur.

Dans cet état de choses nous avons peu à nous étonner de voir éclater ou

tenter des révolutions. Au temps (1288) où les Pisans avaient été le plus

abaissés et un peu avant la rupture avec Venise, Gênes était gouvernée

depuis dix-huit ans par ses deux capitaines gibelins, un Doria et un

Spinola. Cette perpétuité de pouvoir déplaisait aux amis mêmes des

capitaines, tous plus ou moins envieux d'avoir part à la puissance

publique, tandis que les guelfes se révoltaient sans cesse contre leur

gouvernement. Le peuple avait été favorable aux capitaines, cependant on

voit quelques traces de mécontentement. Ils avaient été obligés

d'accepter sous eux un podestat pour exercer la police et pourvoir à la

justice, et ces magistrats étrangers étaient si éminemment justes, que

les capitaines, quoiqu'il leur eût été réservé d'en ordonner

supérieurement, s'abstenaient de prendre la moindre part aux affaires de

la compétence du podestat. En ces termes faciles à entendre, la chronique

officielle nous apprend que toute ingérence de leur part dans ces

matières délicates était vue de mauvais oeil.

Enfin on avait créé une magistrature plébéienne, une sorte de tribun sous

le nom d'abbé du peuple, que le peuple élisait réellement. Nous n'avons

rien de précis sur ses fonctions, sinon qu'elles s'exerçaient

conjointement avec celles des capitaines. Mais nous pouvons en juger par

analogie avec les institutions de quelques autres villes où il y avait

deux podestats ou capitaines, un noble, l'autre plébéien, et chacun

commandant à sa classe. On ne trouve pas, au reste, que l'abbé du peuple

ait été redoutable aux capitaines; le peuple fut longtemps pour eux, et

il est probable qu'ils influaient sur le choix de ce tribun au petit

pied.

(1289) Cependant le terme assigné à leurs fonctions s'était rapproché, et

ce qui devait arriver à ce moment préoccupait de plus en plus et les

nobles et les populaires. On négocia beaucoup et longtemps; enfin, à

force de manoeuvres on fit décerner aux capitaines une prorogation de

leurs pouvoirs pour cinq ans. Ils opposèrent à ce voeu une modestie

affectée, et ne voulurent prêter leur nouveau serment que pour trois ans.

Cette réélection grossit le nombre des conjurés qui entreprirent à force

ouverte de mettre fin à cet empire perpétué. Le 1er janvier 1290, à la

nuit, une rumeur s'éleva; un grand nombre de nobles prirent les armes à

un même signal. C'étaient tous les Grimaldi, presque tous les Fieschi,

les Embriachi, les Malleone, en un mot les guelfes. Mais bientôt Philippe

Volta, à la tête de tous les siens, vint au secours du gouvernement

gibelin et souleva le peuple. Une capitulation s'ensuivit, les conjurés

se soumirent. Mais si les capitaines restèrent maîtres du terrain, leurs

amis et leurs parents sentirent l'impossibilité de les maintenir

longtemps; ils leur déclarèrent qu'au terme des trois ans de la dernière

prorogation il fallait renoncer au pouvoir; et il en fut ainsi. Après les

capitaines on eut des podestats étrangers, mais gibelins, et, au surplus,

l'autorité resta à un conseil de dix-huit nobles à qui la dictature fut

confiée. Le podestat ne fut que l'exécuteur de leurs volontés: quand les

deux tiers des voix du conseil concouraient à une résolution, elle était

absolue. En même temps on nous dit, sans aucune explication, que la

famille Spinola, pour le bien public et pour éviter tout soupçon

d'ambition, renonça en plein parlement à exercer pendant trois ans aucun

commandement dans la république et sur son territoire. On ajoute que le

conseil des dix-huit remplit sa mission avec zèle et fit rentrer au

domaine de la république les terres que certains citoyens avaient

usurpées. Ainsi, ou les Spinola étaient accusés de faire leur propriété

des lieux dont ils se faisaient confier le commandement militaire, ou

plutôt ils avaient menacé d'une usurpation plus importante, et l'on avait

besoin de recourir à un ostracisme qui n'était pas même commun à la

famille Doria jusqu'ici leur égale.

Cette concorde si difficile à établir était toujours l'objet des soins du

clergé, mû, soit par un juste zèle, soit par le désir d'entretenir son

influence. Gênes avait alors pour archevêque Jacques de Varagine,

écrivain misérable de l'histoire ancienne de son pays, mais pasteur fort

occupé de la paix de son troupeau. Il conclut (1295) un accord entre ses

guelfes et ses gibelins, et il se flatta d'avoir rétabli une bonne

intelligence perpétuelle dans sa patrie. Un an après, on se battait dans

les rues de Gênes, et cette guerre civile dura deux mois. Les Grimaldi et

les Fieschi ne purent résister et se réfugièrent à Monaco. Conrad Doria4,

Conrad Spinola, puis Lamba Doria furent successivement capitaines. L'un

d'eux, Spinola, en sortant de charge, passa en Sicile et alla servir le

roi aragonais.

De cette île et de Naples sortaient sans cesse de nouveaux incidents qui,

combinés au grand foyer des intrigues, à la cour de Rome, répandaient la

discorde et l'alarme dans l'Italie. A Gênes, on n'était jamais exempt

d'en ressentir les conséquences.

Le cardinal Cajetan, si fameux sous le nom de Boniface VIII, était devenu

pape. Alors chaud partisan de la maison d'Anjou, il entreprit de rendre

la Sicile au roi de Naples par les voies de la négociation.

Jacques, roi de Sicile, montait sur le trône d'Aragon. Le pape l'induit à

céder ses droits sur la Sicile, à reconnaître Charles dont il lui fait

épouser une fille. Mais, pour plus ample dédommagement, il n'hésite pas à

le déclarer roi de Sardaigne et de Corse (1295), de ces possessions que

les Pisans et les Génois s'étaient si longtemps disputées et qu'ils se

partageaient encore. Le pape ne s'arrête point à leurs droits, il dispose

des deux îles comme si le saint-siège n'avait jamais cessé d'en être le

vrai propriétaire.

Cette concession mortifia extrêmement les Génois, et quand ils apprirent

que les Siciliens ne voulaient pas reconnaître le traité par lequel leur

roi les cédait à un autre, les Doria et les Spinola persuadèrent aisément

de leur envoyer des secours. Theodisio Doria conduisit les galères de

Gênes en Sicile. Pour cette assistance prêtée à des insulaires rebelles

aux volontés du chef de l'Église, Boniface mit Gênes en interdit.

Le roi d'Aragon avait promis d'ordonner à Frédéric son frère et son vice-

roi d'abandonner l'île; il avait promis d'aller au besoin le chasser lui-

même. Au lieu de déférer à ces ordres, Frédéric fut couronné par le

peuple soulevé. Jacques alla réellement faire la guerre au nouveau roi

(1296): il lui avait ravi la moitié de l'île quand, ayant honte de se

prêter à l'oppression de son frère, il abandonna la Sicile (1301). Le

pape y fit venir Charles de Valois, à qui déjà il avait déféré le titre

de Pacificateur de la Toscane. Ce pacificateur avait plongé le pays dans

la guerre civile plus profondément que jamais par l'effet de sa

partialité et de son ambition. Quand il parvint en Sicile, Frédéric

venait de gagner une bataille importante. Le climat et les maladies

firent de grands ravages dans l'armée de Valois, il fut obligé d'en

ramener les restes. Pour reprendre les négociations il fallut en changer

les bases. Les royaumes de Naples et de Sicile restèrent séparés et

pacifiés. Gênes fut comprise dans cette paix, l'interdit fut levé. Le

pape, occupé dans ses dernières années de sa violente querelle avec

Philippe le Bel, ne pensa plus à la république.

CHAPITRE VII.

Le gouvernement pris par les Spinola et disputé entre eux et les Doria.-

Seigneurie de l'empereur Henri VII. - Nouveau gouvernement des nobles

guelfes. - Les émigrés gibelins assiègent la ville.

Ici notre histoire devient un peu difficile à exposer. Nous distinguions

aisément les guelfes et les gibelins; la présence d'un Grimaldi ou d'un

Fieschi, celle d'un Doria ou d'un Spinola suffisait pour reconnaître ces

partis. Nous avions vu le gouvernement des nobles longtemps livré à la

faction guelfe, puis les intrigues des mécontents qui avaient embrassé la

couleur opposée. Les gibelins ont gouverné à leur tour. La part des

populaires dans ces contestations était un peu moins facile à assigner.

Il a paru en général que le bas peuple suivait l'impulsion des

gouvernants, mais que la bourgeoisie riche avait pris parti pour les

gibelins. Elle avait aidé à ôter le pouvoir aux guelfes; ensuite,

contents du droit de concourir aux offices du gouvernement et du tribunat

de leur abbé du peuple, on croit voir les plébéiens moins jaloux de la

prépondérance des patriciens. Ils semblent entraînés par les liens de ces

factions politiques auxquelles ils s'étaient engagés et dont certains

nobles étaient les chefs incontestablement reconnus.

Maintenant nous allons voir ces grandes factions se diviser de famille à

famille dans le même parti et d'individus à individus dans une même

maison. Des alliances bizarres vont l'emporter sur cette couleur uniforme

et tranchée qui séparait la république en deux grands corps. Un fil nous

restera cependant pour nous aider à nous reconnaître et il est donné par

une observation fort simple. C'est le parti le plus fort, le parti en

possession du gouvernement qui se divise, parce que ses membres ont le

pouvoir à se disputer et ne peuvent plus s'accorder sur le partage. Les

nobles guelfes déchus restent unis, habiles à se mêler parmi leurs

ennemis tantôt comme des médiateurs apparents, tantôt comme portant leur

appui aux plus faibles. Quelquefois ils paraissent eux-mêmes prêts a

fournir des auxiliaires aux deux camps pour mieux en entretenir la

discorde, mais ils sont toujours d'accord entre eux secrètement, tout

prêts à profiter de l'affaiblissement de leurs adversaires, rentrant au

pouvoir et s'y tenant fermes par leur étroite alliance, tandis que les

nobles gibelins, plusieurs fois rapprochés par de communs désastres, ont

peine à rattacher leurs liens quand ils sont rompus.

Ce sont en effet les nobles gibelins qui se divisent en ce moment; ce

sont des Spinola que l'ambition personnelle rend infidèles à leurs

alliés: c'est la jalousie qui pousse ceux-ci à la défection. On sait que

le fougueux Boniface VIII, distribuant les cendres du carême, les jeta

aux yeux de l'archevêque de Gênes, Porchetto Spinola, en prononçant cette

sentence: «Souviens-toi que tu es gibelin et que tu retourneras en

poudre avec les gibelins.» Ce qui est moins connu c'est l'effet de cette

menace. Elle suffit pour convertir secrètement l'archevêque à la foi

guelfe. Du moins, afin de se concilier le colérique pontife, il prodigua

auprès des siens les insinuations et les intrigues. Il ébranla une partie

de ces Spinola qui se vantaient d'être distingués au premier rang des

gibelins d'Italie et se portaient pour les chefs de ceux de Gênes. Ils

n'abjurèrent pas le nom de leur faction, mais ils en trahirent sans

scrupule les intérêts pour ceux de leur propre fortune.

Les grandes familles nobles de Gênes réunissaient volontiers leurs

habitations chacune dans un quartier. La race nombreuse des Spinola

s'était étendue autour de deux points. Les palais des uns occupaient la

place Saint Luc, les autres tenaient le quartier de Lucoli, et les noms

de ces deux stations distinguaient les deux branches d'une même tige. Les

Spinola de Lucoli furent les premiers à embrasser des vues personnelles

d'agrandissement indépendamment de l'autre portion de la famille.

Ce fut dans leurs palais qu'une hospitalité somptueuse fut donnée au duc

de Pouille, fils du roi de Naples et qui fut, bientôt après, le roi

Robert; peut-être cette circonstance ne fut pas étrangère aux complots de

ses hôtes. Occupés à se faire des amis et à ourdir une conspiration, ils

n'engagèrent avec eux qu'un seul de tous les Doria, Bernabo; mais c'est

le peuple qu'ils caressèrent et qu'ils mirent en mouvement. En un seul

jour la querelle fut vidée. Opicino Spinola et Bernabo Doria, cet émule

qui s'était donné à eux, furent proclamés capitaines. Mais bientôt, c'est

entre eux qu'une vive jalousie se fit remarquer; elle fut excitée par

leurs alliances. Opicino Spinola devint le beau-père de Théodore

Paléologue. C'était un enfant du second lit de l'empereur Andronic. Sa

mère ayant échoué dans les intrigues qu'elle avait suscitées pour faire

monter son fils sur le trône de Constantinople, l'envoya en Italie pour

recueillir l'héritage du vieux marquis de Montferrat dont elle était la

petite-fille. Ce jeune prince trouva envahie une portion de cet héritage;

il avait un compétiteur redoutable dans le marquis de Saluces. L'appui

des Spinola lui parut utile. Cette maison était devenue puissante en

possessions territoriales voisines des États de Théodore. Pour s'assurer

cette assistance il épousa la fille d'Opicino. Un historien grec

contemporain, très-vain comme ils le sont tous, connaissant peu

l'Occident et au surplus très-ennemi de l'impératrice mère de Théodore,

parle de cette union avec mépris. L'épouse, dit-il, était la fille d'un

certain Spinola qui n'avait ni la splendeur de la naissance ni l'éminence

des dignités. Comme les grands d'Italie ont la prétention de ne pas tenir

à singulier honneur une alliance de la famille impériale, si Spinola eût

été un grand seigneur, il n'aurait pas accordé sa fille à Théodore1.

Tandis qu'on parlait ainsi à Constantinople, les Italiens en jugeaient

bien différemment. Ce mariage donnait à Opicino un relief qui excita

aussitôt l'envie et la défiance. Entre tous les nobles génois que blessa

cet honneur fait à l'un de leurs égaux, les plus jaloux, les plus irrités

furent les Spinola de l'autre branche. Dans le dépit de l'ascendant que

leur parent acquérait, ils s'adressèrent à la famille Doria et

manoeuvrèrent si bien avec elle qu'ils parvinrent à marier au marquis de

Saluces la fille de Bernabo Doria, réconcilié avec les siens. Ainsi les

deux capitaines se trouvèrent avoir pour gendres, deux très-puissants

seigneurs opposés l'un à l'autre. Opicino ne put empêcher l'alliance que

contractait son collègue, mais il en conçut un vif déplaisir et une haine

concentrée.

(1308) Le marquis de Montferrat vint se montrer à Gênes. Son beau-père

lui fit une réception royale. Les Doria, furieux, ne craignirent pas de

contracter avec les guelfes Grimaldi une ligue tellement avouée que les

membres des deux familles, adoptèrent un vêtement uniforme mi-parti des

couleurs de l'une et de l'autre. Ces démonstrations furent suivies de

préparatifs hostiles. Les semences de discorde ne tardèrent pas à porter

leurs fruits. Le capitaine Opicino ne voulut plus supporter son collègue

et s'arrangea pour s'en débarrasser. Un grand parlement est assemblé

(1310), on y fait sans peine déclarer Opicino Spinola seul capitaine et

capitaine perpétuel. C'est le signal d'une nouvelle émigration de la

noblesse, et de la gibeline autant que de la guelfe. Tous se réunissent à

Port-Maurice autour de Bernabo Doria, le capitaine éliminé; les Spinola

de Saint-Luc y fuient, comme les Doria, la tyrannie de leurs parents de

Lucoli. Opicino marche contre cette réunion, mais il est battu; le retour

lui est fermé à Gênes tandis que ses adversaires y arrivent en

vainqueurs. Le premier moment est donné à l'éclat de la vengeance; les

palais de Lucoli sont incendiés; l'abbé du peuple est changé; le

nouveau est choisi sans daigner consulter ce peuple dont ce magistrat est

censé l'élu et le représentant: ce sont les Fieschi, les Grimaldi et les

Doria disposant du pouvoir qui l'ont nommé et qui l'imposent de leur

pleine puissance. Cependant on négocie encore une sorte de paix. Opicino

seul, qu'on s'était hâté de déclarer banni à perpétuité, consent à rester

absent deux années.

(1311) Il est probable que la nécessité pressante de finir la guerre

civile avait été sentie à l'approche de Henri de Luxembourg, nouvel

empereur germanique qui venait se montrer à l'Italie. Il avait reçu la

couronne de fer dans Milan. Il avait conféré à Mathieu Visconti qui

l'avait aidé, le titre de vicaire impérial. L'empereur, se mettant en

marche pour se rendre à Rome, prit sa route par Gênes. Il y reçut

l'accueil le plus respectueux et le plus flatteur. Un grand nombre de

citoyens prirent des habits à ses couleurs pour marque de leur

dévouement. Il affecta la popularité, l'impartialité. Il détestait, dit-

on, les noms de partis et se vantait de ne pas pencher pour les gibelins

plus que pour les guelfes. Mais, cependant, on voit assez de quel parti

il s'appuyait, puisque à sa suite il amenait Opicino Spinola qui,

introduit par lui, se dispensait de tenir la promesse de ne pas rentrer à

Gênes avant deux ans. Henri donna de grands soins au rétablissement de la

concorde de tous les Spinola et au renouvellement d'une étroite alliance

entre ceux-ci et les Doria. Il s'attacha particulièrement ceux de cette

noble maison, il décora leur écu de l'aigle impériale qu'ils ont toujours

conservée, et pour laquelle ils s'honorèrent de quitter les emblèmes

divers qui avaient distingué jusque-là les branches de la famille.

Non-seulement on prêta ce vain serment de fidélité à l'empire, que l'on

n'avait pas disputé aux prédécesseurs de Henri et qui n'était pas regardé

comme une dérogation à la liberté, mais les Génois se laissèrent induire

(1312) à prendre cet empereur personnellement pour leur seigneur

particulier. Ils lui conférèrent le pouvoir suprême pour vingt ans. En

les quittant il leur nomma un vicaire impérial, et ils acceptèrent cet

étranger à la place d'un podestat. C'est ici le premier exemple à Gênes

de la seigneurie abandonnée à un prince, avec la prétention de garder

l'indépendance à l'abri d'un haut patronage, remède périlleux auquel la

lassitude des guerres intestines fit souvent recourir depuis; et que

chaque fois le sentiment de la liberté et de la nationalité, si je puis

parler ainsi, fit bientôt trouver pire que le mal. L'essai qu'on en fit

avec Henri n'eut que des conséquences peu importantes. Ce prince, après

son couronnement à Rome, marchant contre le roi français de Naples,

succomba à la maladie à Buonconvento.

La concession toute récente de la seigneurie de Gênes devenait caduque

par la mort de ce prince (1313). Ugoccione della Faggiola, le vicaire

impérial, reconnut la difficulté de se maintenir. Les Pisans, plus

fidèles à la mémoire de son maître, le demandaient pour gouverneur. Les

Génois l'autorisèrent volontiers à faire retraite, et aussitôt les Doria,

les Spinola, cette fois d'accord ensemble et sans appeler ni consulter

les guelfes, s'emparèrent du pouvoir; mais aussitôt ils se l'envièrent.

Les deux branches de Spinola avaient étroitement resserré leur alliance.

Mais les Doria avaient gagné du terrain; la plupart des nobles gibelins

et beaucoup de populaires s'étaient adonnés à eux (1314); les guelfes

leur étaient bien moins défavorables qu'aux Spinola. Dans un bourg

voisin, des protégés de chacune des deux familles allaient en venir aux

mains. Sous prétexte de leur donner assistance, elles se trouvèrent en

collision. Les Spinola attaquent les premiers dans la ville. Alors les

Grimaldi se joignent à eux, la plupart des autres guelfes les favorisent

plus ou moins ouvertement. Les Fieschi seuls penchent pour le parti

Spinola; et les Salvaghi, autres guelfes, fournissent assistance aux

deux partis. Les Spinola se sentent faibles, ils abandonnent le champ de

bataille de la ville et vont reprendre leur station hostile ordinaire de

Busalla.

Ayant à lutter contre toutes les forces dont on disposait dans Gênes, ils

avaient pris à leur solde des Allemands. Avec leur aide ils battirent

plusieurs fois les troupes qui leur étaient opposées. Lamba Doria et ses

enfants furent faits prisonniers, et les chaînes de ces captifs ne

tombèrent point avant que leurs vainqueurs eussent reçu dix-sept mille

livres qu'ils prétendaient leur être dues par la république et qui leur

étaient nécessaires pour payer leurs stipendiés. Eux-mêmes éprouvèrent

bientôt combien sont dangereux de tels secours. Dans une rixe que le

hasard amena avec les hommes du pays, un Allemand est tué. Ses

compagnons, sans rien entendre, le vengent sur tout ce qui se présente.

Un jeune Spinola, ignorant la cause du tumulte, accourt au-devant d'eux,

ils le massacrent, et aussitôt ils se mettent en devoir d'abandonner leur

poste. C'était laisser ceux qui les avaient appelés à la merci de

l'ennemi. On est contraint de faire tous les sacrifices pour fléchir la

colère de cette soldatesque, et le père même de la victime immolée par

leur fureur est obligé de les supplier et de les caresser en dissimulant

sa douleur.

L'issue de la guerre fut digne de son principe, si toutefois il y avait

une issue, et si l'on pouvait regarder comme une fin une révolution qui

n'était qu'une des phases de la querelle interminable des ambitions.

(1317) Tout était tranquille à l'intérieur. Les Doria exerçaient la

principale influence; les Grimaldi et les Fieschi même paraissaient leur

être liés d'une intime amitié. Tout à coup les émigrés, les Spinola,

demandent modestement la paix, l'oubli du passé et leur rentrée dans la

ville. Les principaux guelfes proposent d'y consentir. Conrad Doria, le

chef de la famille, s'y oppose; sous aucune condition il n'oserait se

fier aux Spinola. Tandis qu'il croit les avoir écartés par son refus, un

jour on les voit arriver paisiblement, sans armes, comme des citoyens qui

reviennent de leurs champs dans leurs maisons. Les Fieschi, les Grimaldi

ont préparé cette surprise, ils assurent aux Doria offensés et alarmés

que cette rentrée est pour le bien et pour la paix. Ces garanties ne

trompent point des hommes qui voient leur influence ruinée et leur sûreté

en péril. C'est à leur tour d'émigrer. Un parti attentif en profite; on

nomme des capitaines, et le choix tombe sur Charles Fieschi et Gaspard

Grimaldi. Ainsi la révolution est faite au profit des guelfes; et les

Spinola que ce parti venait de ramener et dont le retour n'a servi qu'à

se défaire des Doria, les Spinola joués ressortent de la ville. Ils vont

se rallier à ceux qui naguère étaient leurs seuls ennemis. La querelle

redevient alors de gibelins à guelfes, et en cela Gênes n'avait que sa

part de la guerre générale que le renouvellement de ces partis rallumait

dans toute l'Italie. L'historien qui nous sert de guide avait conféré les

mémoires de deux témoins opposés; ni l'un ni l'autre, dit-il, ne désavoue

les agressions des siens, ils les racontent avec orgueil, chacun empressé

de vanter la valeur de son parti, ne calomniant que le courage de ses

adversaires et ne s'embarrassant pas de la justice.

(1318) Savone ouvre ses portes aux gibelins. Affectionnée à ce parti,

cette ville en devient la place d'armes. On ajoute à ses fortifications;

on y contracte une étroite alliance avec Mathieu Visconti, le seigneur de

Milan, et avec toute la ligue lombarde devenue gibeline. Alors ce ne

furent plus des émeutes dans Gênes pour s'arracher le pouvoir. Ce fut une

longue guerre civile et intérieure avec toutes ses plus graves

circonstances. Can della Scala, seigneur de Vérone, les seigneurs de

Parme et de Crémone favorisaient la ligue. Tous voulaient que Gênes ne

restât pas aux mains des guelfes. C'est avec leurs secours que les

émigrés descendirent dans les deux vallées qui embrassent Gênes.

Ils affectèrent d'abord d'aller célébrer dans l'église de Coronata, à la

vue des hauteurs de la ville, de pieuses et solennelles supplications à

la Madone protectrice de tout Génois. Bientôt ils plantèrent leurs

pavillons sur le mont Peraldo, au bas duquel la cité de Gênes est bâtie;

ils assiégèrent la tour du Phare ou de la Lanterne, élevée sur un petit

promontoire qui s'avance dans la mer et domine le port. Ils bloquèrent

cette forteresse du côté de la terre, et les pierres lancées par leurs

machines n'en permettaient aucun accès aux moindres barques. Ce siège

dura deux mois, et les assiégés étaient à la famine. Longtemps ceux de la

ville furent repoussés chaque fois qu'ils se présentèrent pour apporter

des secours. Une singulière industrie en fit parvenir. Un homme seul,

parti de la ville dans la nuit, se glissa jusque dans la tour; là il fit

attacher à une ouverture de la muraille l'extrémité d'un long câble dont

l'autre bout fut lancé à la mer; un vaisseau à bords exhaussés vint le

relever et le lier au sommet de son grand mât; un panier chargé de

vivres y fut suspendu; un homme qui s'y tapissait faisait courir cet

appareil en se traînant le long de la corde que faisait tendre la

manoeuvre du bâtiment: il allait et venait du vaisseau à la tour. Les

ennemis, témoins de cette pratique, essayèrent en vain de la troubler;

convaincus que, grâce à ce secours, ils ne prendraient pas la petite

garnison par famine, ils eurent recours à la sape. La tour fut minée par

un long travail. Quand elle ne fut plus soutenue d'un côté que par des

étançons, les gardiens, avertis du danger, virent qu'il était temps

d'abandonner la place; mais ils ne voulaient pas le faire avant que la

nécessité en fût connue à la ville. Un d'entre eux se plaça dans le

panier mobile pour aller rendre compte à Gênes de l'urgence de leur

situation. Malheureusement pour eux la mer était en tourmente, le

vaisseau dérivait, le câble ne pouvait se tendre, et une demi-journée

entière se consuma en vains efforts, sans que le messager pût atteindre

le navire. En attendant, le danger était devenu si imminent qu'il n'y eut

plus à balancer, ils rendirent la tour en obtenant la liberté de se

retirer dans Gênes. Après une résistance si constante ils n'étaient plus

qu'au nombre de sept. Mais à peine ils entraient dans la ville que, sans

leur donner le temps d'exposer les justes motifs de leur conduite, ils se

virent accusés de trahison par la voix publique, et, sur cette rumeur

populaire, mis à la torture et condamnés à mort par le podestat, ils

furent lancés par les machines par-dessus les murs comme pour les

renvoyer aux assiégeants.

Encouragés par le succès, ceux-ci descendirent de la montagne qu'occupait

leur camp et forcèrent deux faubourgs. Du côté de la ville on mit le feu

aux maisons contiguës aux murs pour empêcher les assaillants de s'y

établir. Dans les quartiers qu'ils occupèrent ils respectèrent la vie des

citoyens, mais ils firent un grand butin.

CHAPITRE VIII.

Seigneurie de Robert, roi de Naples. - Guerre civile.

Cependant, lorsque le gouvernement guelfe s'était vu attaqué par les

forces des Lombards, il avait cherché à son tour un puissant auxiliaire,

et ses démarches ne furent pas vaines. Robert, roi de Naples, arriva en

personne, et sa venue fut un grand événement (1318). Les capitaines

guelfes, en présence du peuple assemblé autour de l'église Saint-Laurent,

se démirent de leur charge. Le pape Jean XXII et le roi Robert furent

proclamés seigneurs gouverneurs de Gênes, pour dix ans, avec toutes les

prérogatives souveraines. Le roi qui devait rester seul seigneur si le

pape mourait, aurait lui-même, en cas de décès, son fils pour successeur

jusqu'au terme des dix ans. Le pape n'était nommé que par honneur, la

domination de Robert était effective, et il s'occupa immédiatement de la

défense de sa nouvelle acquisition.

Le roi tenta d'abord de chasser les ennemis des postes qu'ils occupaient.

Ses premiers efforts ne réussirent pas. On remarqua que, dans ces

combats, les Génois des deux côtés ménageaient volontiers leurs

compatriotes et combattaient les étrangers avec acharnement. Les

prisonniers tombés aux mains de leurs concitoyens étaient renvoyés

librement ou pour de médiocres rançons. Les femmes furent surtout

respectées. Les auxiliaires étaient loin de se conformer à cette

modération.

(1319) La cause des gibelins souffrit un moment du peu d'union qui

présidait à leurs démarches. La confiance était mal rétablie entre les

Doria et les Spinola; et, pour rendre suspects ces derniers, il suffisait

bien que Conrad Spinola eût un commandement dans l'armée du roi de

Naples.

Après que Robert eut vainement tenté de chasser loin de Gênes les

assaillants qui en occupaient un faubourg et les hauteurs, il exécuta un

mouvement plus heureux. Des troupes embarquées dans le port allèrent

descendre sur la côte du ponant et manoeuvrer sur les derrières de

l'ennemi. Les gibelins furent battus dans un combat vivement disputé, on

les repoussa du rivage de la mer dans les montagnes. Visconti, leur

puissant allié, craignit que ses Lombards ne fussent enveloppés; il les

retira. Les émigrés, restés seuls, ne purent se soutenir autour de Gênes,

ils abandonnèrent leur camp et se retirèrent en désordre; Robert rentra

triomphant. Les cendres de saint Jean-Baptiste furent promenées en

actions de grâces pour la victoire sanglante d'un roi étranger sur les

fils les plus illustres de la patrie.

Mais Robert était appelé auprès du pape dans Avignon; il partit, et les

émigrés reprirent l'offensive. Leur parti dominait toujours dans la

rivière occidentale. Savone était le point d'appui de leurs opérations de

ce côté. Ils armaient des galères et déployaient le drapeau de saint

George, ce grand étendard de la république. Les galères de la ville

poursuivaient à leur tour celles de Savone, et plus d'une fois la tempête

fit naufrager ensemble des combattants acharnés.

(1320) Ce n'était pas seulement l'assaut que l'on avait à redouter au

dedans. On manquait de vivres. Telle était la disette que pendant trois

jours on n'eut pour provisions à distribuer que dix mesures de vin et

quatre-vingts mines de blé. Quelques navires napolitains ou provençaux,

enfin un convoi de Constantinople rentré sans perte, pourvurent au besoin;

il était temps. Mais on manquait encore de toutes les menues denrées

que la campagne fournit à la ville, et la privation en était

insupportable. Les propriétaires n'entendaient parler que de ravages; le

secours des auxiliaires était funeste. Les hommes de Lavagna que les

Fieschi avaient fait marcher, les Provençaux, les Calabrais envoyés par

Robert, dévastaient le pays; les Siciliens qui se montrèrent un moment

pour soutenir l'autre parti, tous, exerçaient d'affreuses violences, et

ne distinguaient guère l'ami de l'ennemi; enfin, pour comble d'effroi,

on annonçait que ce terrible Castruccio Castracani, le fameux tyran de

Lucques, venait renforcer les gibelins.

Le peuple de Gênes murmurait de ce que lui coûtait une querelle qui,

après tout, n'était pas la sienne, qui était bien plutôt celle de ses

usurpateurs. Lassé, il s'en prit d'abord à ceux qui l'assiégeaient. Il

alla brûler de nouveau les palais des Spinola à Lucoli et des Doria à

Saint-Mathieu. Il préparait le même sort aux demeures des Mari et des

Pallavicini, car une branche de la famille de l'ancien vicaire impérial,

si longtemps le chef militaire des gibelins lombards, s'était établie à

Gênes.

(1321) Cette émeute avait un caractère très-grave. Les nobles guelfes ne

s'y méprirent pas, et quoique la fureur populaire ne tombât que sur leurs

ennemis, ils s'en effrayèrent. Ils dépêchèrent l'abbé du peuple pour

apaiser le mouvement; on sauva quelques-unes des maisons menacées; mais

bientôt le peuple se plaignit de ne pas être mieux traité par les guelfes

dominant dans la ville que par les gibelins qui l'assiégeaient au dehors.

Il pensa à se faire craindre, à exiger qu'on lui fît justice, ou plutôt à

se faire raison à lui-même, car de justice il disait qu'il n'y en avait

plus. Mauvais traitements, offenses, impossibilité d'en obtenir

réparation, c'est tout ce que le plébéien devait attendre du noble. Pour

y remédier les citoyens populaires formèrent une nouvelle association

patente qui prit le nom d'union du peuple. Elle se donna dix chefs et des

assesseurs. Ce conseil, auquel l'abbé du peuple était invité, prenait

connaissance des injustices commises par les nobles envers les

particuliers, ou même des torts faits par un citoyen à un autre sans

distinction. Il les dénonçait au lieutenant du roi et en requérait le

redressement. Si les magistrats n'y avaient pas pourvu en trois jours, la

sentence populaire, à l'instant portée, était mise à effet par les

membres de l'association convoquée au son du tocsin. Des comités

d'exécution se formèrent à la suite, au nom du peuple et des métiers

d'artisans. Ce fut une organisation démocratique spontanée, mais

complète, et qui se fit reconnaître et craindre. Une semblable

institution dans une ville assiégée, au milieu d'une guerre civile,

annonçait peu de dévouement à la cause apparente pour laquelle la ville

avait fermé ses portes aux exilés, et surtout présageait peu de

dispositions à souffrir longtemps le joug du gouvernement aristocratique.

(1322) Ceux qui soutenaient le siège reçurent de la part du pape un

secours singulier. Jean XXII dans Avignon, protecteur docile de la maison

d'Anjou, avait excommunié Mathieu Visconti avec ses adhérents et publié

une croisade contre les chefs de la cause gibeline. Il expédia sa bulle

aux Génois. Elle fut reçue avec une solennité qu'on tâcha de rendre

populaire, et, soit pour défier les ennemis, soit pour intimider les

consciences encore fidèles à l'Église, on imagina de placarder cette

bulle à la porte extérieure de la ville à la vue des assiégeants; mais

ils bravèrent la sentence, et l'affiche servit de but à leurs arbalètes.

Les Génois eurent seulement la satisfaction d'envoyer au saint-père son

parchemin lacéré en témoignage de l'impiété de leurs adversaires.

Cependant les Visconti avaient beaucoup d'ennemis; la croisade rassembla

des forces sous les ordres du légat, qui ne négligea pas de solder des

troupes allemandes. Les guelfes firent des progrès. Des gibelins,

changeant de couleur, procurèrent successivement au pape, Plaisance,

Tortone, Parme. Mathieu Visconti vint à mourir. A peine Galéas, son fils,

lui succédait, qu'il fut chassé par le peuple de Milan et contraint de se

réfugier à Lodi; il rentra bientôt dans sa ville, mais les nobles qui

s'étaient opposés à lui sortirent à leur tour et se donnèrent au parti

guelfe. Ces mouvements privèrent les émigrés génois de l'appui de leurs

principaux alliés. En même temps le frère du roi Robert arriva et

conduisit du secours (1323). Les assiégeants, affaiblis, gênés dans leurs

communications par ceux de la ville qui commençaient à se répandre plus

librement au dehors, manquèrent de vivres à leur tour, tandis que

l'abondance était revenue dans la cité. On nous conserve ici un fait

singulier. Des nobles guelfes fortifièrent dans le Bisagno une tour qui

fermait le passage par lequel une partie des émigrés recevaient leurs

subsistances, mais ce ne fut pour eux qu'une spéculation afin de lever un

péage à leur profit sur les approvisionnements de leurs adversaires.

Enfin ceux-ci attaqués furent battus, chassés presque sans résistance;

on leur reprit le faubourg qu'ils occupaient, la forteresse de la

lanterne, on pilla leur camp sur la montagne; en un mot, le siège fut

levé et la ville demeura libre.

La nouvelle d'un triste désastre vint troubler la joie du succès. La

guerre civile dans la métropole mettait aux mains les Génois des deux

factions dans toutes leurs colonies, et partout où ils habitaient, le

parti le plus faible était chassé par le plus fort et cherchait partout

des appuis1. Le gouvernement guelfe avait armé une flotte contre les

colonies de Galata et de la Crimée restées gibelines et même contre

l'empereur grec qui les protégeait. Dix galères étaient parties, on n'en

vit revenir que trois, fugitives et ayant perdu leurs chefs. On avait

couru les côtes de la Romanie, pris et brûlé des navires; on avait

pénétré dans le Pont-Euxin et menacé les établissements de cette mer.

Mais ceux de Péra, aidés par les Grecs, avaient armé pour la défense des

comptoirs et pour réprimer les insultes des adversaires. Sur cette

nouvelle les capitaines guelfes avaient recherché asile et assistance

chez le Tartare Zalabi, seigneur de Sinople2, voisin jaloux des colonies

génoises. Ce prince reçut favorablement leurs ouvertures et leur visite.

Il fut prompt à convenir d'une ligue offensive; il fit équiper deux

grands vaisseaux destinés à renforcer la flotte génoise. Pendant ces

préparatifs, son hospitalité et son urbanité charmaient ses hôtes. Les

galères étaient à l'ancre sous les murs de la ville; les hommes

descendaient et communiquaient librement. Il invitait les officiers à ses

fêtes. Au milieu de ces jeux, à un signal, les Tartares passent des quais

sur les galères, s'en emparent, y massacrent tout ce qui résiste; de

dix, six furent prises; quatre échappèrent; trois seulement, dans un

état de détresse et poursuivies par les galères de Péra, ressortirent de

la mer Noire et reparurent à Gênes. Le deuil s'y répandit dans les

familles. Tous les chefs, tous les nobles étaient restés aux mains des

Tartares: exemple déplorable des excès auxquels pousse l'esprit de

faction! On aimait mieux perdre les plus belles colonies que de les voir

au pouvoir des siens attachés à une autre couleur; on craignait moins un

ennemi perfide qu'on ne haïssait la prospérité des compatriotes engagés

dans un autre parti.

Il est à croire que Robert désirait que la paix se rétablît à Gênes et

que les puissantes familles, qui, quoique exilées, tenaient encore tant

de place dans l'État, fussent induites à reconnaître sa domination; alors

seulement elle pouvait être affermie. Le pape écrivit des lettres

affectueuses aux chefs de ce parti, leur prêcha la concorde et les invita

à venir devant lui traiter de leur réconciliation. La réponse fut faite

au pontife au nom du conseil de créance des Génois émigrés fidèles de la

sainte mère Église et de l'empire. On y demandait des sauf-conduits du

roi Robert pour les députés que le conseil enverrait à Avignon. En effet,

ils y vinrent et y trouvèrent des ambassadeurs de leurs adversaires. On

négocia plusieurs mois, mais sans succès. Bientôt après Robert parut à

Gênes en personne (1324) et s'y occupa d'intrigues afin de prévenir le

terme où son pouvoir devait expirer. D'abord, écoutant les conseils de la

noblesse, il cassa l'association de l'union du peuple qui était devenue

le véritable gouvernement de la ville, il abolit les autres corporations

populaires qui s'étaient spontanément formées. Il affecta de supprimer en

même temps un comité, que la noblesse guelfe s'était donné, mais il le

recréa aussitôt en autorisant l'action de huit commissaires nobles

chargés des intérêts de la caste et du parti. Ensuite la question de la

prorogation du terme de son gouvernement fut indiquée à l'opinion, et

bientôt occupa tous les esprits; plus elle s'agitait, plus la ville

était divisée. Presque toutes les classes inférieures, travaillées et

gagnées, particulièrement tout ce qui servait le palais, criait hautement

qu'il fallait continuer la seigneurie pour vingt-cinq ans, pour cinquante

ans, pour la vie de Robert et de son fils, enfin à perpétuité. Quelques

nobles et l'immense majorité des bonnes maisons populaires, de cette

nombreuse bourgeoisie notable qui de père en fils se maintenait dans

Gênes et dans le reste de l'État, toute cette classe supérieure amie de

la liberté, instruite par ses traditions de famille à rejeter le joug

d'un maître, se refusait à toute prolongation. Après une négociation

orageuse, Robert, dont le pouvoir avait encore deux ans à durer, fut

content qu'il fût continué pour six ans de plus. La concession parut

faite avec assez d'unanimité. Le roi partit aussitôt pour son royaume de

Naples. Les galères génoises étaient à ses ordres, il les employa dans

une expédition contre la Sicile commandée par son fils, mais dont le

fruit, après plusieurs mois de séjour dans l'île, se borna à dévaster les

environs de Palerme sans pouvoir pénétrer dans la ville.

Les Génois furent regardés apparemment comme simples auxiliaires. Peu

après, le roi de Sicile les invita à reprendre leur commerce avec ses

sujets et à fréquenter son île comme autrefois; il leur donna d'amples

sauvegardes pour leurs personnes et pour leurs propriétés. Ils en

profitèrent avec joie, non sans déplaire à leur seigneur le roi de

Naples, jaloux de ces rapports. Il y a longtemps que le commerce est

accusé d'être neutre, surtout par les ambitieux qui font des intérêts

personnels de leur domination le seul intérêt des États.

A cette époque les princes d'Aragon entrèrent dans une autre relation

avec les républiques d'Italie. Un juge d'Arborea, mécontent des Pisans,

introduisit en Sardaigne le roi Jacques, qui, amené par cette intrigue,

vint se prévaloir du titre de roi de l'île que Boniface VIII lui avait

concédé autrefois. Les villes des Pisans furent attaquées; ils firent de

grands efforts pour les défendre. Ils prirent à leur service les galères

des émigrés de Savone, et Gaspard Doria les commanda; mais leurs troupes

de débarquement furent défaites, et la Sardaigne fut perdue pour Pise. A

Gênes on fut loin de se réjouir du nouveau désastre de cette ancienne

émule et de la part que les émigrés génois en ressentaient. La conquête

du roi d'Aragon était fâcheuse et son voisinage menaçant pour tous. Il

semble aussi que les factions étaient moins animées. Gaspard Doria

ramenant ses galères de Pise à Savone, rencontra des bâtiments de Gênes;

il les respecta. Il fit bon accueil à ceux qui les montaient et les

assura qu'il n'entendait faire dommage à aucun de ses compatriotes.

Bientôt l'Italie fut occupée d'un autre incident. L'empereur Louis de

Bavière vint chercher la couronne de fer à Milan et la couronne d'or à

Rome. Les gibelins prirent une nouvelle confiance à sa venue; les

guelfes de Gênes tremblaient que Louis ne se détournât de son chemin pour

leur ruine; mais il ne les menaça que de loin. Cependant, de Rome

l'empereur se disposait à marcher sur Naples. Les deux factions génoises

étaient à la veille de prendre une part sanglante à ce démêlé. Ceux de la

ville avaient à la solde du roi Robert quarante galères; trente-cinq,

armées à Savone par les émigrés, avaient joint celles du roi de Sicile.

Cette flotte, réunie dans le golfe de Naples, attendait pour agir

l'apparition de l'empereur; mais Louis séjournait à Rome avec son armée

et y fatiguait les Romains de hauteurs et d'exactions. Bientôt, craignant

un soulèvement, il se mit en sûreté à Viterbe. Aussitôt le peuple romain

éclata, s'empara du gouvernement et se régit en république. Le roi de

Naples accourut sous prétexte de le défendre: révolution et invasion que

les guelfes de Gênes célébrèrent comme l'événement le plus fortuné pour

leur cause. Les flottes se retirèrent sans combat.

Bientôt, décrié dans l'Italie entière, Louis ne songe plus qu'à retourner

en Allemagne, et bassement fait argent de toutes ses conquêtes. Il ne

s'embarrasse ni des voeux des peuples ni des intérêts des princes. Les

Visconti qu'il avait dépouillés retournent à la seigneurie de Milan

(1329), Marc, l'un d'eux, s'était mis au service de l'empereur comme

condottiere avec des troupes allemandes qu'il avait levées. La solde lui

était due pour lui et pour ses compagnons. Lucques, faute d'autre valeur,

lui fut donnée en payement. Mais il n'était ni assez fort pour garder

cette acquisition ni assez riche pour se libérer envers ses troupes sans

la revendre. Il la mit aux enchères, si l'on peut s'exprimer ainsi. Les

Florentins la marchandèrent et furent sur le point de l'obtenir. Les

Pisans firent les plus grands efforts pour rompre un marché qui donnait à

leurs émules et à une république guelfe une telle augmentation de

territoire et de puissance. Par leurs intrigues un émigré génois, Gérard

Spinola, fut l'acheteur de cette seigneurie. Il désintéressa les

créanciers allemands.

En ce temps et après la retraite de l'empereur, tout était en révolution.

Le duc de Calabre, que les Florentins avaient accepté pour seigneur, vint

à mourir, et ce peuple se garda de chercher un autre maître; il reprit

son indépendance et constitua sa démocratie. Au même moment les Pisans se

débarrassaient du lieutenant impérial que l'empereur leur avait laissé.

On ressentait à Gênes l'effet de ces agitations. On enviait ces exemples,

la moindre occasion appelait à tenter de les imiter, et de moment en

moment le peuple faisait sentir sa force (1327). Si un noble a querelle

avec les matelots des équipages de ses galères, le peuple prend parti

pour ceux-ci avec la violence d'une émeute. La famille Cattaneo est

accusée d'avoir fait disparaître un prisonnier; la foule prête main-

forte en tumulte à l'abbé du peuple qui va prendre vengeance de la

témérité de ces nobles. De cette affaire, quand elle s'assoupit, non-

seulement l'aigreur et les jalousies restent entre le peuple et la

noblesse, mais il en naît entre les nobles mêmes. Les Grimaldi, les

Fieschi et leurs partisans s'étaient dispensés de venir au secours des

Cattaneo. On les accusa, dans cette prétendue neutralité, de se servir du

peuple pour s'élever au-dessus de leurs égaux, et pour s'emparer de la

domination. On protestait hautement que plutôt que d'accepter leur

tyrannie, on rendrait la ville aux gibelins.

Ces sentiments préparaient du moins la réconciliation avec les exilés de

ce parti, et d'autres motifs y conduisaient. La guerre était onéreuse à

tout le monde et n'avait que trop duré. Si on la considérait comme née de

la jalousie du gouvernement de la patrie commune, les gens sages

s'apercevaient que la querelle était intempestive, puisqu'on avait un

maître étranger. Si l'on rapportait les divisions à celle qui séparait

les guelfes et les gibelins, on reconnaissait qu'elle avait tous les

jours moins de fondement et d'intérêt, et proprement l'on ne savait plus

à quels chefs et à quels motifs rattacher ces noms funestes tristement

héréditaires.

Le roi de France, Philippe de Valois, avait entrepris de se rendre

arbitre de la paix de Gênes. Il manda à Paris les députés des deux partis

et ceux du roi Robert. On n'avait pu conclure quand de nouvelles

circonstances vinrent presser le rapprochement. Les hostilités des

Catalans menaçaient les Génois sans distinction, et le péril commun

devait les réunir. Mais Jean de Bohême en Italie eut plus d'influence

encore (1331). Ce prince, fils de l'empereur Henri VII, élevé en France,

brave, léger, bouillant, après avoir rendu des services essentiels à

Louis de Bavière en Allemagne, vint en aventurier au milieu des Italiens.

Il se portait pour chef des gibelins, à cause de ses liaisons avec

l'empereur, et il arrivait d'Avignon, ami des Français, approuvé par le

pape, en intelligence avec le légat. Usant de tous ces avantages et

s'annonçant en pacificateur, il se fit accepter pour seigneur dans

plusieurs villes. Gérard Spinola, l'acheteur de la seigneurie de Lucques,

assiégé par les Florentins (1332), l'appela dans sa ville et fut obligé

de la lui abandonner sans avoir retiré le prix de son acquisition.

Cependant les deux factions et les communes s'aperçurent que Jean de

Bohême ne travaillait que pour lui; on finit par le traiter partout en

ennemi (1333.) Alors, à l'exemple de l'empereur Louis, il ne craignit pas

de vendre les villes qui s'étaient données à lui; de nouveaux tyrans lui

durent leurs petites dominations. C'est la pacification qu'il laissa à

l'Italie; il en disparut; mais pendant que son ambition y tenait les

princes en défiance, Robert avait senti la nécessité de ne pas laisser

les Génois divisés plus longtemps et prêts à prendre, les uns ou les

autres, la protection d'un tel arbitre. Il y eut d'abord des trêves;

puis, quand la négociation eut été assez avancée, douze députés choisis

par chaque parti se rendirent en commun à Naples afin de prier le roi de

dicter lui-même la paix. Il les reçut avec une égale faveur. Il arma

chevalier de sa propre main Tasan Doria, l'un des ambassadeurs gibelins.

La paix fut conclue; le retour fut ouvert à tous les émigrés; il y eut

entière abolition du passé; pour l'avenir, sous le gouvernement royal,

les magistratures et les emplois furent répartis en nombre égal aux

gibelins et aux guelfes. La nouvelle du traité fut célébrée à Gênes par

les actions de grâces de l'Église et par les démonstrations de la joie

populaire. On vit arriver ensemble et en parfaite union les négociateurs

de retour de Naples. Ceux des gibelins, après avoir été accueillis à

Gênes, allèrent à Savone rendre compte de leur mission; mais là,

quelques membres de l'une des familles les plus puissantes, on ne nous

dit pas si ce furent des Doria ou des Spinola, soulevés contre cet

accord, entreprirent de le faire rejeter dans les conseils du parti. On

n'avait pu, disaient-ils, conclure la paix sans l'aveu du roi de Sicile,

leur allié. Pour empêcher la publication du traité, ils eurent recours

aux armes; mais leur propre famille désavoua ces ennemis de la concorde

publique, et les cris de mort à qui s'oppose à la paix, décidèrent enfin

le petit gouvernement des émigrés; le traité fut ratifié, proclamé dans

Savone; et des envoyés allèrent aussitôt à Gênes opérer la réunion si

longtemps attendue.

CHAPITRE IX.

Nouveau gouverneur. - Capitaines gibelins. - Boccanegra premier doge.-

Nobles et guelfes exclus du gouvernement.

La guerre civile avait duré quatorze ans (1317 à 1331). Elle avait abondé

en désastres pour les deux partis. Elle avait fait d'un roi étranger le

seigneur d'une république libre. Les Lombards, les Toscans et jusqu'aux

mercenaires allemands avaient ravagé plus d'une fois le territoire. A dix

lieues de Gênes le port de Savone avait recélé des flottes de corsaires

qui n'avaient point laissé de sécurité au commerce maritime. La mer comme

la terre avait été un théâtre de déprédations.

Il faut entendre sur ces calamités un historien du pays1 qui avait

conversé avec les contemporains de l'époque, qui, avec le témoignage des

vieillards, avait recueilli les mémoires domestiques des familles; il

faut s'en rapporter surtout à une lettre citée par cet écrivain, adressée

à l'issue de cette triste querelle à Salogro de Negri, l'un des Génois

guelfes les plus distingués, par Gérard Spinola, ce gibelin qui acheta et

revendit Lucques, en paya le prix et en perdit le remboursement. Ces

récits énumèrent les ravages, incendies des édifices et des navires,

récoltes détruites, arbres abattus à plaisir, vignes arrachées, capitaux

dilapidés. La dégradation morale avait suivi les infortunes. Ces pertes,

les longues privations de l'exil avaient réduit beaucoup de familles

nobles à la misère et à l'avilissement. Un grand nombre d'individus

étaient allés errant et cherchant à gagner leur vie dans les pays

lointains; les plus braves s'étaient faits soldats aventuriers; plus

d'un pour toute industrie s'était adonné au brigandage et aux bassesses.

On avait fait un honteux trafic de captifs; tel spéculait sur la rançon

de ses plus proches, s'il pouvait les avoir prisonniers entre ses mains.

Les mariages interrompus ne rendaient plus de fruits; trop souvent les

femmes, en suivant leurs maris dans les hasards de la guerre, en étaient

devenues les victimes, outragées et enlevées par les vainqueurs; ou,

éloignées de leurs époux, elles avaient oublié dans ce long abandon leur

rang et leur vertu. On avait vu des matrones de noms illustres réduites à

la condition de courtisanes et vivant du prix de leur infamie. La triste

consolation du patriotisme de celui qui a tracé ce sombre tableau est

d'avertir que le vertige n'avait pas atteint les Génois seuls. La cause

et ses funestes et honteux effets régnaient sur l'Italie entière. La

discorde agitait à la fois la Lombardie et la Toscane. Les vains noms de

gibelins et de guelfes n'étaient pas les symboles uniques des factions.

Ceux de noirs, de blancs, vingt autres signes de ralliement divisaient

chaque ville, y mettaient aux mains les citoyens entre eux, les gibelins

dans Pise, les guelfes dans Florence et dans Bologne. Partout le peuple

était apposé à la noblesse; les nobles se disputaient le pouvoir; de

petits tyrans voulaient devenir souverains, et par-dessus tout,

l'ambitieuse maison d'Anjou agitait toutes les passions pour fonder une

grande domination monarchique sur tant de républiques indépendantes.

La paix, rétablie sous son influence intéressée parmi les Génois épuisés

par la guerre, dura du moins quatre années. La nécessité de résister à

des ennemis extérieurs inspira des efforts communs et fit ajourner les

prétentions et les querelles. On avait eu souvent à se plaindre des

corsaires catalans et quelquefois on les avait sévèrement réprimés. Ce

peuple belliqueux, aventureux et avide de pillage, avait profité de

l'affaiblissement des Génois pendant leurs dissensions pour se rendre

plus redoutable sur la mer. Leur seigneur, le roi d'Aragon, depuis son

établissement en Sardaigne était ennemi des Génois, gouvernés d'ailleurs

par l'émule de sa maison.

Avant même que les émigrés eussent effectué leur rentrée, les Catalans

avec quarante galères avaient insulté les côtes de la république de

Monaco, jusqu'à Porto-Venere. Quand les Génois eurent complété leur

réunion, Antoine Grimaldi, élu amiral, conduisit quarante-cinq galères

sur les côtes de la Catalogne. Il brûla des vaisseaux et rendit ravage

pour ravage. Le roi d'Aragon, qu'il envoya défier, lui fit répondre qu'il

trouverait sa flotte à Majorque. Le Génois y vint en effet, il entra dans

le port et y détruisit des galères; il remit rapidement à la voile, força

les obstacles opposés à sa retraite et revint à Gênes après cet exploit

(1333). Ottobon de Marini, Jean Cicala, Salogro de Negri furent

successivement chargés de continuer cette guerre (1334). Ils

poursuivirent l'ennemi sur les côtes de Provence, en Sicile, en Corse, en

Sardaigne. Un grand convoi catalan portait dans cette île des troupes

destinées à y enlever à la famille des Doria les seigneuries qui leur

étaient restées: mille huit cents combattants montaient cette flotte;

cent quatre-vingts nobles qui en étaient les chefs y avaient embarqué

leurs femmes, leurs familles et leurs richesses. De Negri les attaqua.

Dix jours et dix nuits il les poursuivit sans relâche, combattant tout ce

qui se laissait atteindre. Les vaisseaux furent capturés dans leur fuite.

Peu de ceux qui les montaient échappèrent. Le plus grand nombre périt;

trois cents captifs furent envoyés à Gênes. On déposa sur la côte de

Sardaigne six cents blessés. Les femmes furent reconduites jusqu'à

Cagliari, religieusement gardées de toute insulte. Un noble espagnol qui

n'avait pas espéré tant d'égards avait poignardé la sienne au moment où

le vainqueur montait à l'abordage: de Negri indigné fit trancher la tête

à ce barbare. Les Catalans avaient quelquefois massacré ou pendu leurs

prisonniers; de Negri, usant de représailles, descendit devant Cagliari

et fit pendre deux de leurs capitaines aux fourches que les Catalans eux-

mêmes avaient dressées. Cette guerre maritime s'étendait partout. Les

galères des Génois de Péra allèrent chercher les Catalans dans les eaux

de l'île de Chypre et les poursuivirent sur les côtes d'Égypte. Gênes et

ses colonies étaient en paix avec le soudan. Bernabo Doria, l'amiral

génois, fit une descente, il s'abstint de toute hostilité envers les

habitants, mais, sans ménagement ni scrupule pour la neutralité des

Égyptiens, il détruisit par le feu les corsaires ennemis.

(1315) Cependant, il semblait à Gênes que la paix intérieure avait déjà

trop duré. Le gouverneur que le roi Robert avait laissé après lui avait

entretenu la concorde. Son impartialité avait obtenu la confiance. Tout à

coup un successeur lui fut nommé. Les gibelins furent blessés d'un

changement dont le dessein leur avait été caché, ils le jugèrent concerté

avec le parti guelfe et destiné à les remettre sous la prépondérance de

leurs ennemis. Vainement la magistrature mi-partie qui administrait la

république réunissait ses efforts pour calmer la méfiance et écarter les

sujets de trouble, la fermentation croissait de jour en jour. Les guelfes

furent contraints de céder. Le lieutenant du roi de Naples fut remercié,

gardé de tout outrage, lui et les siens, et honorablement renvoyé. Les

nobles et le peuple réunis nommèrent capitaines de la république, pour

dix ans, Raphaël Doria qui avait été amiral de Sicile, et Galeotto

Spinola de Lucoli. On régla que sous leur autorité le gouvernement se

composerait d'un abbé du peuple et de conseillers ou anciens. Quand ce

régime eut pris son assiette, plusieurs guelfes, de ceux qui s'étaient

absentés au premier moment, revinrent et jurèrent obéissance au

gouvernement reconnu. A la même époque, nombre de populaires guelfes

renoncèrent à leur couleur et se déclarèrent gibelins; mais les Fieschi

se montrèrent irréconciliables avec cette révolution.

Sous le nouveau gouvernement, au bout d'un an, on parvint à faire la paix

avec les rois d'Aragon et de Majorque; mais il fallut recommencer à

combattre avec les guelfes, nouveaux émigrés réfugiés à Monaco. C'était

maintenant à eux de faire le métier de corsaires.

Une telle guerre dégénérait en piraterie de la part des Génois de Monaco.

Mais neuf de leurs galères, commandées par François de Marini, pour aller

protéger leur faction dans les colonies du Levant, furent rencontrées à

l'entrée de la mer Adriatique par dix galères des Vénitiens. En vertu de

la domination exclusive que ceux-ci affectaient sur ce golfe, l'amiral

génois fut sommé de rendre compte de sa navigation dans ces parages. De

Marini répondit que ni lui ni sa patrie n'avaient affaire ni ne devaient

rendre raison aux Vénitiens. Il fut défié et attaqué sur cette réponse.

Après un long combat, il prit ou brûla six des dix galères de Venise.

Tandis que le gouvernement des gibelins se renforçait, leurs propres

partisans n'étaient ni d'accord ni obéissants. Un Spinola fit révolter le

bourg de Voltaggio et s'empara à son profit de l'important péage qu'on y

levait.

A Albenga deux familles se faisaient une guerre à mort. Les Spinola

soutenaient l'une, les Doria ne se firent pas scrupule d'amener à la

défense de l'autre quarante barques pleines d'hommes armés.

Une révolution plus décisive devait cependant arriver, et, chose bizarre,

c'est un démêlé de matelots et de capitaines, en France, sur les côtes de

l'Océan, qui allait en amener l'occasion.

Des Génois étaient depuis longtemps à la solde des puissances étrangères.

Edouard III et Philippe de Valois les avaient employés tour à tour2. La

supériorité, la bravoure de leurs marins, étaient appréciées et leurs

secours enviés dans la guerre maritime. Les émigrations causées par les

troubles civils avaient multiplié cette fréquentation; en tout sens la

dextérité génoise avait été distinguée et accueillie. On trouve un

Léonard Pessagno qui avait capté la confiance d'Edouard. Il l'avait

honoré du titre de sénéchal d'Aquitaine et l'avait expédié à Gênes avec

ses pouvoirs afin d'affréter des galères pour ses guerres d'Ecosse. Il

est vrai que peu après le roi le destitue, lui demande compte et le

constitue reliquataire, tandis que Pessagno se prétend créancier. Nicolas

Usodimare est à son tour connétable de Bordeaux et vice-amiral de la

flotte anglaise. Edouard, près d'entrer en guerre avec les Français,

avait encore à sa solde des galères de Jean Doria et de Nicolas Fieschi.

Il écrivait à la commune de Gênes, et, au nom de l'antique amitié, il la

conjurait de ne pas donner de secours à son adversaire; mais Philippe

l'avait gagné de vitesse. Il venait de conclure des traités qui lui

engageaient vingt galères de Gênes et autant de Monaco3. Un ancien

armateur de Porto-Venere, Pierre Barbavera, qui servait en France depuis

quelque temps, commanda ces galères4. Elles renforçaient une flotte de

bâtiments normands ou bretons sous des amiraux français. Ils commencèrent

les hostilités. On ravagea la côte anglaise, on pilla Southampton5. Mais

la chance tourna plus tard. Edouard arma une flotte nombreuse. A son

approche, Barbavera avait insisté pour l'attaquer en haute mer. Les

amiraux français s'obstinèrent à serrer le rivage, et là, combattant avec

désavantage, ils furent écrasés. Le Génois se mit à couvert avec les

galères de son pays6. Plus tard on le voit fixé au service de la France,

y établissant sa famille, et récompensé d'une pension de deux cents

livres assignée sur la sénéchaussée de Beaucaire7. Cependant, suivant les

récits français de ce temps, on disait qu'à cette malheureuse bataille

navale, l'amiral génois avait d'habiles matelots, mais de très-mauvais

combattants8. Les archers de Gênes étaient fameux et ils ne manquaient

pas; mais les commandants des galères s'étaient procuré des recrues moins

coûteuses. Ces témoignages recueillis sur le théâtre de la guerre

expliquent la narration génoise. Une partie des équipages qui servaient

Philippe se révoltèrent contre l'avarice d'Antoine Doria, un de leurs

chefs, et contre les autres nobles commandants de la flotte. Ils leur

imputaient de retenir le salaire des pauvres gens de mer et de leur

donner des comptes infidèles du profit commun. Le principal auteur de

l'insurrection était Pierre Cappuro, marinier natif de Voltri près de

Gênes. Guidés par lui, les matelots chassèrent leurs capitaines et

s'emparèrent des galères. Les chefs, appuyés par le gouvernement

français, eurent bientôt raison de cette violence. Cappuro, qui avait

soutenu sa cause devant le roi, fut envoyé en prison. Alors une grande

partie des équipages abandonna la flotte. Ces marins regagnèrent leur

patrie, marchant unis et accusant à grands cris la noblesse d'avidité,

d'injustice et d'insolence. Dans cette disposition, à leur entrée dans

Savone, ils criaient Vive Cappuro, et le faux bruit que, depuis leur

départ on l'avait fait mourir, vint encore les exaspérer. Le peuple, les

artisans, les mécontents de toute espèce se joignirent à eux, et leur

bande devint une ligue. On convint d'un jour où l'on prendrait les armes

dans Savone. Ce jour venu, le peuple s'organisa comme une armée. Des gens

sages faisaient des efforts pour détourner cette tempête. Edouard Doria

fut envoyé de Gênes pour la calmer, sa présence la fit éclater, il fut

mis en prison; les insurgés établirent régulièrement leur gouvernement,

composé de deux recteurs et de quarante conseillers (vingt mariniers et

vingt artisans). Cette troupe se répandit dans les campagnes, et, en

marchant vers Gênes, elle occupa plusieurs bourgs où l'on fit cause

commune avec eux. Alors un esprit public se manifesta dans la ville même;

non sans doute qu'on voulût y donner l'autorité à la populace, mais de

toute part on déclara aux capitaines qu'on ne resterait pas sous leur

pouvoir absolu. On réclama la nomination de l'abbé du peuple, maison la

voulait réelle et non abandonnée à leur désignation au moyen de laquelle

les familles notables, regardant cette magistrature comme trop au-dessous

d'elles, l'abandonnaient à des hommes obscurs et serviles. Tout était

changé, on exigeait une élection régulière et libre. Doria et Spinola y

consentirent sans résistance, si ce n'est avec plaisir. Vingt électeurs

populaires furent pris tant dans la ville que dans les trois districts ou

vallées de sa banlieue (1339); cette fois l'opinion était fortement

agitée par l'attente de la nomination. Les électeurs étaient renfermés

pour y procéder. Ils devaient proclamer leur choix dans le prétoire du

palais public, où les deux capitaines siégeaient sur leur tribunal. La

foule remplissait la salle; le bas peuple et la haute bourgeoisie s'y

étaient portés avec une égale curiosité: on y voyait avec les artisans

les commerçants les plus considérables, entre autres, Boccanegra, neveu

du premier capitaine populaire de la république. Le choix, difficile à

faire sans doute, se faisait désirer depuis longtemps et l'impatience

populaire se manifestait par des murmures. Un ouvrier doreur, grossier et

qui passait pour fou, s'avise de monter à la tribune sans congé des

magistrats et se prend à demander si l'on veut qu'il dise ce qu'il faut

faire pour le salut du pays. On prit sa demande pour une bouffonnerie,

et, tandis que les uns voulaient l'obliger à se taire, d'autres

trouvaient amusant de l'inviter à parler. «Mais, leur répondit-il, ce

que je dirai le ferez-vous?» Certainement, lui criaient les mêmes voix.

Les autres lui imposaient encore silence. «Il n'importe, s'écria-t-il

enfin, je le dirai, ce que nous avons à faire; choisissons Simon

Boccanegra.» A ce nom, les yeux se tournent vers le citoyen désigné par

cette invitation bizarre, fortuite ou concertée, c'est ce qu'on ne

saurait dire. Au milieu de la rumeur élevée, le cri de Boccanegra,

Boccanegra! prend consistance et bientôt étouffe toute autre clameur.

Simon est entouré, enlevé malgré sa résistance et porté sur le tribunal

auprès des capitaines. On lui met l'épée de la république entre les

mains. Au bruit, les électeurs sortent de leur séance et voient assez

qu'ils n'ont pas d'élection à faire. Cependant, quand Boccanegra parvient

enfin à se faire entendre, il remercie ses concitoyens populaires de la

confiance qu'ils mettent en lui et de l'honneur qu'ils prétendent lui

faire; mais, faisant allusion à ce qu'avait été son oncle et à l'espèce

d'hommes qu'on avait faits abbés du peuple jusqu'alors, il proteste qu'il

ne le sera point. Ce n'est pas ce qu'ont été les auteurs de sa famille9,

et il rend l'épée. Son refus trouble la multitude; des voix confuses se

font entendre et au milieu d'elles quelques-unes s'écrient: «S'il ne

veut être abbé, qu'il soit seigneur.» Les capitaines, attentifs à ce qui

se passait et commençant à craindre l'effet de cette proposition

nouvelle, s'emparent de lui et le conjurent de se rendre au voeu général.

Boccanegra, comme encouragé par eux, mais répondant à la fois à tout ce

qu'on lui offre, s'avance et crie au peuple: «Eh bien! mes maîtres, je

serai tout ce que vous voudrez, seigneur, abbé du peuple, il n'importe,

j'obéirai.» «Plus d'abbé, répond le peuple, qu'il soit seigneur, qu'il

soit seigneur.» «Je le vois, réplique Boccanegra, vous m'ordonnez d'être

votre seigneur. Je le serai donc. Voulez-vous aussi avoir des capitaines?»

«Non! non!» c'est le cri universel. «Qu'il soit notre duc, notre

doge!» Sous ce nouveau titre de seigneurie, Simon Boccanegra, aux

acclamations de vivent le peuple, la commune et le doge! est promené en

triomphe à l'église de Saint-Cyr, à sa propre maison, enfin au palais

public, dont il prend possession. Les capitaines déchus s'en étaient

dérobés, et ils ne regagnèrent pas leurs demeures sans péril et sans

insulte; bientôt ils sortirent de la ville. La population se livra à

quelques excès pour signaler la défaite de la noblesse. Les matelots, en

souvenir de la querelle occasion de ce tumulte, allèrent piller quelques

palais Doria. Le doge monta à cheval aussitôt pour réprimer ces

désordres. Un brigand fut rencontré chargé du butin d'une maison pillée.

Boccanegra, pour premier acte d'autorité, lui fit trancher la tête. Mais

l'ordre ne se rétablit pas avant que le peuple se fût emparé des

registres des redevances dues au trésor par les particuliers, du rôle des

impôts, des livres de la douane et de ceux des autres perceptions

fiscales pour en faire des feux de joie sur les places publiques.

Cependant cette élection tumultuaire fut ratifiée le lendemain par des

serments solennels. Les citoyens de la ville et de ses vallées, rangés

sous les armes en entourant l'église de Saint-Laurent, saluèrent

d'acclamations réitérées le nouveau doge, qui se rendit au milieu d'eux.

Sa dignité fut confirmée et déclarée à vie. Les conseillers, au nombre de

quinze, nommés pour l'assister et pour gérer les affaires publiques,

furent tous populaires, et l'ancienne division politique se ranimant, on

ne nomma dans ce conseil de plébéiens que des gibelins. Les nobles

guelfes furent même relégués à leurs champs; mais plusieurs vinrent

d'eux-mêmes offrir leur personne et leur fortune au gouvernement nouveau.

Quant aux nobles gibelins, on exila quelques membres des deux principales

familles; il fut libre aux autres de rester; en somme, la révolution fut

contre toute la noblesse. La dernière violence de ces journées tomba sur

Robello Grimaldi; rencontré dans la rue, il fut attaqué par le peuple.

Quand le doge vint au secours, on lui cria de laisser exercer la

vengeance de sa famille sur la race qui avait causé la ruine de son oncle:

tel était en ce moment l'esprit de la multitude; Grimaldi leur fut

dérobé à grande peine.

Enfin le gouvernement prit son libre cours. On institua des anniversaires

pour remercier Dieu et les saints protecteurs de ce grand événement;

avant la fin de l'année tout l'État, excepté ses deux points extrêmes,

Vintimille et Lerici, reconnaissait les lois du doge de Gênes.

LIVRE CINQUIÈME.

LE DOGE BOCCANEGRA DÉPOSSÉDÉ. - UN DOGE NOBLE. - ACQUISITION DE CHIO. -

GUERRE VÉNITIENNE. - SEIGNEURIE DE L'ARCHEVÊQUE VISCONTI ET DE SES

NEVEUX.- BOCCANEGRA REPREND SA PLACE. - 1er ADORNO ET 1er FREGOSE, DOGES.

- GUERREDE CHYPRE. - CAMPAGNE DE CHIOZZA.

1339 - 1381.

CHAPITRE PREMIER.

Premier gouvernement du doge Boccanegra. -Jean de Morta, doge noble.

Les historiens et les traditions du pays ont attaché à l'élévation du

premier doge une si haute importance dont l'impression durait encore de

nos jours, qu'on pourrait s'en étonner en voyant bientôt que le pouvoir

sous ce nouveau titre ne fut pas plus stable que sous tant de

magistratures créées et détruites avant celle-ci. Mais le nom de doge,

conservé pendant deux cent cinquante ans, quoique rien ne ressemblât

moins à la souveraineté destinée à Boccanegra que la présidence biennale

des doges de la république moderne, reportait les souvenirs populaires

sur l'homme pour qui ce nom avait été emprunté à Venise.

L'événement avait aussi des conséquences faites pour laisser de longues

traces, et aucune autre époque n'est plus propre à s'y arrêter un moment

pour observer dans la constitution de la république génoise les progrès

de la lutte des éléments de la démocratie et de l'aristocratie.

Et d'abord, ce nom de constitution ne signifie pas ici une législation

positive et permanente, une charte; on a pu remarquer et l'on verra

encore que le plus souvent chaque changement de personne dans le

gouvernement amenait un remaniement de ses lois organiques. Quand celui

qui gouvernait devenait odieux, ou qu'il s'élevait contre lui un

compétiteur plus puissant, le pacte juré entre la république et lui

n'était ni l'arme capable de le défendre, ni une pièce de son procès; la

force le renversait, et pour un autre chef on faisait une loi nouvelle.

Il ne surnageait dans ce chaos de statuts que quelques usages, maximes

plutôt transmises qu'écrites, qui, devenues la foi publique,

circonscrivaient les pouvoirs et conservaient la tradition des libertés.

Gênes n'avait d'abord réglé son gouvernement que sur le modèle de ses

associations maritimes: dans la navigation mercantile, le patron dirige,

mais tous les habitants du bord sont appelés à son conseil dans les cas

difficiles; de même, ce peuple avait abandonné la conduite des affaires

de la république à des consuls, en se réservant d'être consulté en

parlement pour décider des plus importantes.

Quand les familles consulaires notables devinrent une noblesse, l'opinion

publique s'y accoutuma bientôt; car les mains qui avaient saisi le timon

étaient les mêmes par lesquelles on était habitué à le voir manié, et

rien ne semblait changé à la tenue des parlements.

La jalousie des nobles entre eux, leur hauteur et leur despotisme

excitèrent souvent des plaintes dans le peuple; mais leur caste n'en

reste pas moins une institution révérée, enracinée dans les moeurs,

indépendante du pouvoir qu'on lui avait laissé prendre; plus tard on le

lui dispute, on l'en dépouille même: ce fut toujours sans cesser

d'attacher à son illustration la vanité nationale. L'ostracisme dont on

frappait les nobles impliquait encore la reconnaissance de leur grande

existence dans la république. Enfin, avec le temps, d'éminents populaires

se firent presque princes sans oser se dire nobles.

Or, c'est l'établissement du premier doge qui est l'installation

définitive de la bourgeoisie au pouvoir. Alors finit réellement le règne

de la noblesse; aucune incapacité, il est vrai, ne fut prononcée au

premier moment contre les nobles gibelins individuellement; mais,

humiliés et révoltés, ils s'attirèrent l'interdiction pour tout noble,

bientôt de la dignité de doge, ensuite de la première place du

gouvernement, sous quelque nom qu'elle fût déguisée; exclusion qui,

devenue la principale loi traditionnelle de la république, a duré cent

quatre-vingt-dix ans.

Mais on n'avait longtemps distingué que la noblesse et le peuple. Le

peuple n'était qu'un seul corps sous la loi de l'égalité, et cette masse

commença à se désunir. Les classes inférieures pressentaient dans leur

propre sein une seconde aristocratie que préparait la richesse. Les

artisans étaient jaloux des marchands, et ils ne voulaient pas supporter

le poids d'une double supériorité. Forts de leur nombre, ils

revendiquaient une part d'autorité. Quant à l'élévation du capitaine

Boccanegra, on forma un grand conseil qui devait faire tomber en

désuétude les parlements ouverts à tous les citoyens: parmi les

catégories dont on le composa, les consuls de trente-trois métiers furent

appelés comme membres essentiels de cette représentation de la

république. De ce moment, les artisans prétendirent compter comme un

corps politique. La prévoyance des nobles fortifia cette prétention pour

l'opposer à celle de la haute bourgeoisie. Ils caressèrent jusqu'à la

populace et s'en firent suivre. Mari, dans sa tentative pour saisir le

pouvoir, avait effrayé la classe moyenne en recourant à l'assistance des

ouvriers. Hubert Doria, marchant à l'usurpation, n'ayant dans son cortège

ni les riches, ni les bons, abandonne au pillage les maisons qui sur son

passage lui faisaient obstacle. On s'avise d'imposer aux capitaines

gibelins pour collègue un tribun, un abbé du peuple. Il siège avec eux;

l'épée de la république est même le symbole dont on le décore; et cette

fonction, si relevée en apparence, tombe si bas que les citoyens notables

la refusent comme au-dessous d'eux. Quand de nouvelles dissensions entre

les nobles mettent Gênes au pouvoir du roi de Naples, Robert, une réunion

populaire se forme pour exercer spontanément la justice distributive et

répressive: ce sont les artisans qui y dominent et qui se chargent de

l'exécution (tentative que plusieurs fois ils renouvellent dans la

suite). Les matelots revenant de France, soulevés contre leurs nobles

capitaines, composent leur gouvernement d'artisans et de mariniers

exclusivement. Enfin c'est un artisan qui prend à Gênes l'initiative de

la nomination du doge Boccanegra. Ces premiers faits avertissent

suffisamment qu'il y a là un élément de plus à compter avec les nobles et

les bourgeois; et nous allons le voir croître en importance d'époque en

époque.

Pour compléter l'idée qu'on peut se faire de ce gouvernement populaire,

il serait curieux de savoir quelles étaient au juste la forme et

l'autorité de ses parlements. Rarement les annales s'expliquent nettement

sur de tels sujets. Mais en observant ce qu'elles indiquent en diverses

occasions, il paraîtrait que là aussi les usages ont changé plus d'une

fois. Cependant, même quand la délibération n'était plus laissée à la

masse des citoyens, longtemps l'influence prépondérante de l'institution

s'était assez bien conservée, grâce à la puissance de la publicité. Dès

les anciens temps on trouve les parlements rassemblés au son de la cloche

dans l'église ou sur la place Saint-Laurent, et c'est à l'époque même où

le conseil dispose des affaires. Là, souvent on reçoit les ambassadeurs.

Quelquefois c'est eux qui ne veulent parler au conseil que devant le

peuple réuni, quand ils viennent offrir l'alternative menaçante de la

paix ou de la guerre. Dans ces assemblées, le conseil prononce, mais

l'assentiment, les acclamations du peuple semblent y dicter les

résolutions. C'est un appel à l'opinion nationale, irrégulier, mais

certainement imposant. Que des hommes apostés entreprissent de diriger

cette opinion au gré des magistrats, c'est ce qui est fort probable;

mais on ne peut considérer comme une vaine forme une telle consultation,

où l'opposition, pour peu qu'elle fût consistante, devait se résoudre en

tumulte.

En certain temps, le conseil, dans les cas graves, se renforçait d'un

nombre de notables. Nous rencontrons des exemples de convocations tantôt

de cent, tantôt de trois cents citoyens. Nous ne savons rien sur la

manière de désigner ces adjoints temporaires. Le conseil était

probablement seul arbitre de ce choix, guelfe, gibelin, ou mi-parti,

suivant qu'une des deux factions régnait exclusivement, ou qu'elles se

partageaient les sièges des sénateurs comme il fut souvent convenu. On ne

peut douter que ces convocations, sous prétexte d'urgence et de promptes

résolutions, n'eussent été inventées pour substituer les conseils secrets

à huis clos aux parlements assemblés sur la place publique. Nous avons

remarqué le conseil de deux cents votants formé de catégories au temps du

premier Boccanegra. Mais la réaction populaire qui fit doge le second

rétablit l'usage, sinon des parlements délibérant en souverains, du moins

des conseils tenus sous les yeux du public. Cette forme était réservée à

la séance du second dimanche de chaque mois. La cloche qui le convoquait

invitait tous les citoyens à y être présents. Étrangers ou Génois, tout

le monde y était admis comme spectateurs: devant eux on traitait les

affaires, on opinait. Cette institution chère au peuple se conserva

longtemps; seulement il serait difficile de croire qu'elle se maintint

quand l'usurpation et la violence eurent fait de la magistrature suprême

une tyrannie despotique. L'historien Stella se souvient d'avoir assisté

enfant à une de ces assemblées dans une occasion mémorable (1383); mais

son récit nous fait bien voir qu'au temps où il écrivait elles étaient

tombées en désuétude. Quant au conseil ou sénat que les populaires

composaient seuls sous le doge Boccanegra, les nobles ne tardèrent pas à

y rentrer. Enfin on n'a pas oublié que le maniement des finances avait

été confié par le peuple à huit nobles: il paraîtrait même que c'est par

cette institution que la reconnaissance de la noblesse avait commencé.

Cet usage se conserva, soit défiance des populaires entre eux et

confiance en ceux mêmes dont on repoussait l'ambition aristocratique,

soit sentiment de cette justice qui appelle les plus forts contribuables

à surveiller l'épargne où ils versent plus que les autres. La garde du

trésor et le soin du fisc restèrent à des nobles au temps même qu'ils

étaient exclus du sénat. On ne trouve qu'assez tard des exceptions

avérées à cet usage singulier si propre, au milieu des jalousies

populaires, à maintenir pour la noblesse respect, crédit et influence1.

Un doge, arrivé au pouvoir comme par hasard, du moins sans préparation ni

alliance patente, avait une tâche difficile à remplir au milieu de ces

éléments discordants; il devait les dominer tous. Il avait à faire

régner l'ordre et la concorde. Quoique bien vu du peuple, Boccanegra

n'avait pas gouverné un an qu'il se voyait menacé de toute part (1340).

Les nobles émigrés de Monaco s'étaient adonnés au métier de corsaires.

Cette nouvelle puissance maritime donnait la main à tous les mouvements

qui se tentaient sur le territoire. Les Doria avaient soulevé les vallées

d'Oneille; le marquis de Caretto ravageait le territoire d'Albenga en

assiégeant cette ville.

Mais le doge gouvernait avec vigueur; il faisait marcher des forces; le

marquis s'effraya. Il envoya des ambassadeurs pour traiter: le doge

répondit qu'il n'entendrait à rien avant que Caretto eût comparu en

personne. Il se soumit à cette sommation menaçante; il se rendit à Gênes

où les cris du peuple sur son passage le dévouaient à la mort. Boccanegra

le fait jeter dans une étroite prison: après l'avoir endurée trois mois,

il céda à la république, Finale et le Cervo. A ce prix il recouvra la

liberté (1342).

A l'autre extrémité du territoire le doge se faisait rendre le château de

Lerici. Il n'y eut plus alors qui méconnut son autorité que Monaco où les

Grimaldi étaient cantonnés, et Vintimille où les mécontents des quatre

familles2 avaient cherché une retraite commune. Cependant les menées

continuaient. On ne put savoir si des trahisons véritables se succédaient

ou venaient échouer devant la vigilance ou la justice de Boccanegra, ou

si, défiant et jaloux de son autorité, il sacrifiait des malheureux à un

soupçon, et rêvait des complots imaginaires. L'annaliste qui célèbre

d'ailleurs la magnanimité du doge fait entendre que l'opinion d'une

partie des citoyens était aliénée par la faute de ses conseillers,

toujours prompts à condamner et à punir.

(1334) Il est probable qu'une autre cause acheva de nuire à la popularité

de Boccanegra et de son gouvernement. Le doge ne devait recevoir de

l'État qu'un médiocre salaire de 8,500 livres; mais il se croyait obligé

de s'entourer de soldats stipendiés: il en avait sept cents auprès de

lui. Leur solde était une dépense supérieure aux ressources ordinaires de

la république. Dès la seconde année de ce régime, on frappa la ville

d'une contribution de cent mille génuines: rien n'était plus propre à

exciter des murmures. Ces germes de mécontentement vinrent enfin à

maturité, soigneusement cultivés par l'intrigue.

Les émigrés mettent en mouvement des troupes nombreuses, ils se répandent

dans la vallée jusqu'aux portes de Gênes; leurs étendards portent réunis

les écussons des quatre familles si longtemps opposées. Ce drapeau est

promené sur tout le territoire pour engager les populations à suivre

leurs anciens chefs. Boccanegra menacé de si près voit le péril et ne

trouve personne pour l'aider à y résister, il est réduit à le conjurer.

Il recourt aux nobles de la ville pour les intéresser soit à la défense,

soit à la paix, et dès ce moment son pouvoir est perdu; les affronts se

multiplient pour sa personne et surtout pour la liberté populaire. Quatre

commissaires de la noblesse commencent à dicter une première loi: sous

leur influence le conseil plébéien du doge fait place à un nouveau

conseil composé en nombre égal de nobles et de bourgeois, mais ceux-ci

des moins énergiques. La noblesse, de plus en plus exigeante, dicte des

règlements nouveaux qui limitent le pouvoir du magistrat suprême, il

n'est plus que l'exécuteur disgracié de leurs volontés. Cependant les

émigrés sont sous les murs; loin que personne les attaque ou s'en

défende, on voit sortir de la ville à toute heure d'autres nobles qui

vont à eux et des populaires serviles qui courent leur prodiguer les

félicitations, les hommages, les offres de les servir. Les amis de la

liberté s'indignent, ils sentent que la patrie est vendue; on leur impose

silence; des commissaires du gouvernement, et toujours un populaire

complaisant à la suite d'un noble, vont de rue en rue signifier aux

habitants que chacun doit rester sur ses foyers, ne se mêler que de les

défendre; si l'on se permet une acclamation, ce doit être vivent le doge

et le bon État; le cri factieux de vive le peuple est interdit, il est

temps de s'en abstenir. Boccanegra, que personne ne soutient, voit trop

bien où les choses en sont venues. Maudissant ceux qui ont si mal tenu

les promesses qu'on lui avait faites, il se démet de son pouvoir et sort

du palais avec les siens. Il part et va chercher une retraite à Pise3.

(1345) Dès que le jour reparaît, tous les nobles restés dans la ville,

les Imperiali, les Mari, les Squarciafichi, descendent sur les places de

leurs palais, y arborent leurs drapeaux et se montrent en armes pour

imposer au peuple ou pour en détacher leurs partisans. Ce fut un jour

d'incertitude et de tumulte, mais on s'observa sans s'attaquer. Le

lendemain matin, la troupe soldée se retira, et aussitôt il fut convenu

que les émigrés feraient leur rentrée le même jour. Mais le

mécontentement du peuple contre eux voulait être ménagé, et, après tout,

les nobles de l'intérieur craignaient de se mettre à la merci de cette

noblesse insurgée qui viendrait en triomphe reprendre possession de la

ville et du pouvoir. On convint que des commissaires ouvriraient les

portes, que les arrivants marcheraient en ordre, que les nobles de la

ville seraient rangés sur leur passage, que de part et d'autre tous

seraient sans armes. L'événement dérangea ces conventions. Les

commissaires qui étaient allés au-devant du cortège, virent un des

Spinola s'avancer hors de son rang comme s'il venait surprendre une

conquête. Ils rétrogradèrent aussitôt, les portes furent précipitamment

fermées, les citoyens soulevés retrouvèrent leur cri favori de vive le

peuple, et tout traité avec les émigrés se trouva rompu par ce singulier

incident.

Cependant la ville était sans gouvernement, il fallait y pourvoir. Les

nobles prétendirent se prévaloir des concessions qu'ils avaient

dernièrement arrachées à Boccanegra, pour le partage égal entre eux et

les populaires des charges du gouvernement. Pour appliquer cette règle au

choix d'un doge, on convint de présenter aux suffrages une liste de

quatre candidats, deux de chaque ordre. L'assemblée générale se laissa

induire à nommer un noble; mais, pour faire acte d'indépendance, elle

affecta de refuser les quatre noms qu'on lui présentait; elle élut doge

Jean de Murta, noble de bonne réputation4. C'était un homme estimé et

modéré; son élection fut ratifiée le lendemain avec les formalités

requises. On l'entendit avec plaisir déclarer qu'il se regardait comme un

simple président des conseils de la république. On n'avait qu'à régler

l'état convenable à cette présidence, la force dont on jugerait à propos

de l'assister: il n'entendait coûter au trésor public rien au delà; son

conseil fut mi-parti de nobles et de plébéiens.

L'influence de la noblesse continuait autour du gouvernement, mais la

majorité des citoyens était loin d'y acquiescer. Ils ne doutaient pas

qu'on n'eût renoué les traités pour livrer de nouveau la ville aux

émigrés qui se tenaient à portée, qui occupaient même les faubourgs en

attendant qu'on leur ouvrît les portes. C'était un grand sujet de

murmures. Le voisinage de ces ennemis était d'autant plus à charge que

dans les habitants des campagnes et des vallées ils trouvaient ou se

faisaient des auxiliaires et grossissaient leurs forces. Un mouvement

éclata à Savone où l'aristocratie était haïe plus unanimement qu'à Gênes,

un soulèvement populaire, qui en chassa violemment les nobles, donna le

signal aux Génois. Le parti plébéien se rendit maître du terrain. Il

conserva le doge, mais il licencia son conseil mi-parti, et lui en donna

un autre exclusivement composé de populaires, comme au temps de

Boccanegra. On enleva les armes à tous les nobles; quelques-uns furent

retenus en otage et avec eux nombre de ces plébéiens qui s'étaient faits

les fauteurs de la noblesse. Bientôt on sortit par terre et par mer pour

aller chasser les émigrés des faubourgs, où ils s'étaient fortifiés. Il y

eut du sang de répandu; mais enfin le peuple mit en fuite ses

adversaires et les poursuivit à une assez grande distance. Certains

nobles, de bonne volonté, participaient à ces expéditions avec le peuple;

seulement il paraîtrait par le récit de l'historien qu'ils se tenaient

dans des compagnies séparées.

Cependant, par l'entremise d'un cardinal légat du pape, les deux partis

acceptèrent pour juge Luchino Visconti, seigneur de Milan. Cet arbitre se

hâta d'interrompre les hostilités. Bientôt après il publia une sentence,

elle n'était rien moins que définitive; il se réservait de prononcer

ultérieurement sur les griefs réciproques, et se bornait à ordonner que

les émigrés rentrassent et fussent réintégrés dans leurs biens. Trois

Spinola et trois Fieschi, seuls exceptés, étaient privés du droit de

rentrer immédiatement. Ils devaient se tenir à dis milles de la ville

jusqu'à ce que le gouvernement les rappelât.

CHAPITRE II.

Génois en France à la bataille de Crécy. -Acquisition de Chio.

(1346) Les Grimaldi de Monaco et quelques autres nobles réfugiés avec eux

ne souscrivirent pas à ce jugement arbitral: au lieu de rentrer à Gênes,

ils s'occupèrent d'un armement de trente galères; et ils furent assez

forts pour y faire monter dix mille combattants. La république s'alarma

extrêmement à cette nouvelle, et, se croyant menacée par de si grandes

forces, elle fit de prodigieux efforts pour en opposer d'égales. Mais

cette peur était vaine; la flotte de Monaco passa dans l'Océan au

service de Philippe de Valois.

Antoine Doria, après le soulèvement de ses matelots, était resté en

France. Comme lui, Charles Grimaldi y portait le titre d'amiral, et tous

deux avaient pris une grande part à la guerre que la maison de Blois

faisait en Bretagne à la maison de Montfort. On leur attribua la prise de

Nantes, d'Hennebont et de Guérande. Mais, après des courses fructueuses,

ils avaient perdu beaucoup de leurs gens et une partie de leurs

bâtiments. Le roi Philippe, au moment où, après des alternatives

d'hostilités et des trêves, il voyait la France envahie par Edouard,

demanda de nouveaux renforts à des auxiliaires éprouvés. Ce n'est pas

seulement pour le service de la mer qu'ils étaient recherchés, les Génois

passaient pour des archers excellents. Les guerres civiles les avaient

exercés à manier l'arc et l'arbalète. Leurs exilés, qui, répandus dans

tous les États, avaient adopté pour ressource le métier de soldats

mercenaires, peu habitués à se ranger parmi les cavaliers, avaient mis

leur industrie à se distinguer dans une arme qui exige l'adresse avec la

bravoure. Tout ce que les réfugiés de Monaco purent réunir de forces vint

en France courir cette fortune. Elle souriait à des hommes accoutumés à

la vie de l'émigration. Ils aimaient mieux chercher les chances de la

guerre, du butin et des faveurs d'un puissant roi, que de rentrer à Gênes

avec des conditions douteuses, ou de languir sur le rocher de Monaco.

Quinze mille archers génois se trouvèrent à la journée de Crécy Cinq

mille avaient été détachés d'abord sous les ordres d'un commandant

français qui, avec mille hommes d'armes, devait garder le gué de la

Somme, et fermer à Edouard l'entrée de la Picardie. Mais, après un rude

combat, l'armée anglaise força le passage; devançant Philippe qui la

suivait, elle eut plus d'un jour d'avance pour choisir son champ de

bataille et pour s'y reposer pendant que les Français enduraient les

fatigues d'une marche précipitée et les injures d'une saison pluvieuse.

Quand ceux-ci arrivèrent près de Crécy, c'était déjà le soir du second

jour après le passage de la Somme. Ils marchaient, la gendarmerie en

colonne, les archers génois en arrière-garde. Des conseillers prudents,

modérant l'ardeur du roi et sa confiance dans la grande supériorité de

son armée, lui avaient fait entendre qu'on devait faire halte, se refaire

cette nuit d'une course pénible et remettre la bataille au nouveau jour.

Les ordres furent donnés et les premiers rangs de l'avant-garde

s'arrêtèrent; mais ceux qui suivaient, aussi insubordonnés que braves,

s'écrièrent qu'à l'approche du combat il était de leur honneur de ne

s'arrêter point, qu'ils ne fussent aussi près de l'ennemi que ceux qui

marchaient devant, et ils s'avancèrent en effet. Ceux de l'avant-garde,

jaloux de garder leur rang et poussés par le même mouvement, se remirent

en marche. Ainsi on se trouva en présence des Anglais, sans ordre, sans

disposition prise et ne pensant qu'à bien combattre. L'orgueilleux

Philippe, cédant à l'impétuosité française, ne voulut plus entendre

parler de délai. Il donna l'ordre de faire passer les Génois au front de

l'armée et de les envoyer engager l'affaire à l'instant. Les archers

représentaient qu'ils venaient de faire six lieues à pied, chargés de

leurs armes, souffrant de la pluie contre laquelle ils n'avaient pu

mettre à couvert les cordes de leurs arcs; ils venaient encore d'essuyer

un grand orage sur le champ de bataille. Ils craignaient de ne pas bien

faire, il était fort tard, et ils serviraient mieux le lendemain. Ces

représentations contrariaient l'empressement et l'orgueil chevaleresque.

Le comte d'Alençon, frère du roi, prodiguant l'injure, les traita de

misérables qui se faisaient payer et hésitaient à servir quand on avait

besoin d'eux. Les Génois blessés ne se firent plus attendre. Ils

s'avancèrent en poussant trois fois leur cri de guerre, ils attaquèrent

avec ordre. Mais les archers anglais dispos, avec leurs armes mieux en

état, lançaient leurs traits avec avantage. De plus, il paraît certain

que c'est dans cette bataille que pour la première fois on entendit le

bruit effrayant des armes à feu et qu'on en éprouva au loin l'effet

meurtrier. Les Génois reculèrent. La chevalerie française s'avançait non

pour les soutenir, mais pour voler au-devant des Anglais. Les archers,

repoussés sur ses rangs déjà mal ordonnés, y portèrent quelque confusion.

Philippe indigné cria qu'on tuât cette canaille génoise qui ne faisait

qu'obstruer la voie. Cet ordre imprudent et cruel ne fut que trop

sérieusement entendu. Les hommes d'armes chargèrent et massacrèrent ces

auxiliaires malheureux, ils se livrèrent avec acharnement à ce premier

exploit en présence de l'ennemi, sous les flèches des archers anglais qui

les atteignaient à leur tour. Dans cet état ils s'abandonnèrent en

désordre à la gendarmerie d'Edouard. Ainsi commença la funeste bataille

ou plutôt la sanglante déroute de Crécy Pendant ce combat, ceux des

Génois qui échappèrent au massacre ordonné contre eux, avaient brisé

leurs armes plutôt que de les employer plus longtemps pour ceux qui les

avaient ainsi insultés et sacrifiés1. Tout se ressentit des suites d'une

affaire si malheureuse. Sur mer, ils ne purent l'emporter sur les

Anglais. L'historien de Gênes observe que, de toute cette flotte de

Monaco, il ne rentra jamais une galère dans la Méditerranée.

Quand la république s'était crue menacée par ces armements de Monaco

destinés à finir si loin de Gênes, le trésor public était vide et le

péril semblait imminent. Par des moyens extraordinaires on obtint

cependant un armement de vingt-neuf galères parfaitement équipées. Aucune

n'était montée de moins de deux cents hommes, parmi lesquels on comptait

de cinquante à cent arbalétriers, bien armés, vêtus d'habits uniformes,

ceux de chaque galère distingués par la couleur. Un populaire, Simon

Vignoso, fut nommé amiral de cette belle flotte: il reçut solennellement

le grand étendard de la république des mains du doge, et mit promptement

à la voile. Mais quand on se fut assuré qu'il n'y avait rien à craindre

et rien d'utile à faire du côté de Monaco, on convint d'expédier ces

forces vers le Levant pour protéger la navigation marchande et les

colonies de la mer Noire. La flotte fit voile pour la Grèce. Elle se

hâtait de joindre à Négrepont les Vénitiens et les chevaliers de Saint-

Jean de Jérusalem réunis sous les ordres de Humbert, dauphin de Viennois,

avec le but apparent d'aller secourir Smyrne. Cette ville conquise par

les chrétiens, comme nous l'avons vu, et à la prise de laquelle les

Génois se glorifiaient d'avoir contribué, était maintenant attaquée par

les Turcs, et c'était un devoir de la défendre; mais Vignoso trouva le

dauphin en disposition de conquérir l'île de Chio. Ce projet blessait les

intérêts des Génois. Dès longtemps ils avaient fréquenté cette île et

s'étaient emparés du monopole du mastic qu'elle fournit et qui était

alors l'objet d'un grand commerce mystérieusement exploité. Ils avaient

même réclamé la propriété de l'île au nom d'une de leurs plus illustres

familles à qui, disaient-ils, elle avait été injustement enlevée.

L'amiral Zacharia, utile auxiliaire de Michel Paléologue dans sa

restauration à l'empire, ayant remis en son pouvoir l'île d'Eubée, avait

reçu en récompense l'investiture de Chio avec de grands titres d'honneur.

Ses fils après lui avaient gardé cette possession; mais elle leur fut

enviée, parce que le revenu en surpassait de beaucoup le tribut qu'ils en

payaient au fisc impérial. On commença par prétendre que la concession

originaire n'avait été faite que pour dix ans, qu'elle ne se perpétuait

que par tolérance et par abus. Une querelle entre les deux frères

Zacharia survint, et elle fournit à la cour de Constantinople l'occasion

de rentrer dans ce fief précieux. Comme le cadet, exclu de l'héritage par

son aîné, réclama assistance contre lui, les forces de l'empereur

Andronic débarquèrent dans l'île. Le frère aîné mourut en se défendant.

Son frère crut alors recueillir l'héritage sans obstacle, mais il

n'obtint que l'offre d'un commandement subalterne au lieu de ce qu'il

regardait comme sa propriété. Il se retira mécontent et prit inutilement

les armes sans pouvoir rentrer en possession2. De là naissaient les

prétentions des Génois; elles sommeillaient et ils se contentaient bien

d'une sorte de monopole commercial que les Grecs leur laissaient exercer:

mais tout allait changer si ce pays tombait au pouvoir d'émules

occidentaux. Vignoso fit valoir les droits de la république, et réclama

contre le projet d'invasion. Le dauphin essaya de vaincre cette

opposition par l'appât de l'intérêt personnel. Ces offres corruptrices

furent rejetées. Vignoso fit mettre à la voile, résolu de devancer à Chio

le dauphin et sa flotte.

En y arrivant, il essaya d'effrayer les habitants en les avertissant du

danger qu'ils allaient courir. Il leur présentait le seul moyen de s'y

soustraire. Il leur suffisait d'arborer le drapeau de la république, de

recevoir quelques Génois dans leur citadelle. Avec ces garanties, le

dauphin, les Vénitiens, personne n'oserait attaquer un poste qui

paraîtrait appartenir à la seigneurie de Gênes. La cour de Constantinople

(l'impératrice Anne de Savoie était alors régente) avouerait avec plaisir

une précaution qui lui conserverait Chio: mais si elle ne l'approuvait

pas, l'amiral, qui ne voulait que prêter à bonne intention le pavillon et

la petite garnison, s'engageait à les retirer à l'instant.

Cette offre cauteleuse ne séduisit pas les Grecs: ils répondirent que,

loin d'avoir besoin d'un pareil secours, ils permettaient aux Génois

d'aller se joindre aux Latins; ils les défiaient tous. Vignoso se

présenta dans le port malgré cette réponse altière. Le peuple de Chio fit

pleuvoir sur les galères des pierres et des traits; le cri universel

était Mort aux Génois! Ce fut pour ceux-ci une occasion de vengeance ou

un prétexte de prévenir les autres conquérants. Après de violents

combats, l'île fut gagnée3. Maître de Chio, Vignoso voulut assurer sa

conquête et l'agrandir. Dans le voisinage sur le continent, au milieu

d'un pays où les Turcs s'étaient établis, était la ville de Fockia, la

nouvelle Phocée. Les Génois convoitaient cette possession. Ils s'y

prétendaient des droits analogues à ceux qu'ils supposaient avoir sur

Chio. La ville de Fockia avait été bâtie en quelque sorte par deux frères

Cattaneo, nobles génois. L'un d'eux, s'étant rendu indépendant, avait

fait dessein de conquérir Mytilène (1330). L'empereur grec, en se faisant

aider par les Turcs, le chassa d'abord de Mytilène et ensuite de Fockia4.

De cette ancienne possession -Vignoso se faisait une sorte de titre.

Pendant qu'il acquérait Chio, les habitants de Fockia lui avaient montré

peu de faveur; ils se défendirent quand il les attaqua. Ils recoururent

à l'assistance des Turcs; mais ils furent contraints de se donner à Gênes

comme leurs voisins insulaires. L'amiral voulait encore s'emparer de

Mételin et de Ténédos; mais, quand la flotte fut à la voile, tous ces

hommes de mer se soulevèrent. Assez chargés de butin, ils étaient pressés

d'aller mettre leur proie en sûreté dans leurs foyers. Il fallut

renoncer à pousser l'expédition plus loin. On revint immédiatement à

Gênes. Smyrne, attaquée en ce moment et qu'on eût pu défendre, privée de

secours, fut perdue pour les chrétiens.

La liquidation financière des comptes de l'expédition de Vignoso mérite

d'être remarquée. Lorsqu'on croyait armer contre les forces des émigrés

de Monaco, les commissaires, à qui le gouvernement avait délégué la

dépense de l'État, ne trouvant aucune ressource dans le trésor public,

avaient convoqué d'abord les citoyens les plus riches et les plus zélés.

On leur avait exposé le danger, les besoins; on leur demanda ce qu'ils

voulaient faire: l'assemblée décida qu'il serait ouvert parmi les

particuliers une souscription pour faire les avances nécessaires à la

construction de vingt-cinq galères au moins; que l'État garantirait aux

prêteurs la sûreté de leurs deniers, quoi qu'il arrivât aux bâtiments;

que, pour gage, on leur déléguerait provisoirement un tiers des recettes

du fisc. Ils en jouiraient jusqu'au remboursement qui serait

ultérieurement réglé.

La souscription publiée, trente-sept plébéiens et sept nobles

s'engagèrent à fournir une galère chacun. Mais les commissaires,

craignant que l'effet de ces promesses ne manquât au besoin, exigèrent

que chaque souscripteur déposât pour garantie 400 liv., en forme de

cautionnement. Cette précaution réduisit le nombre effectif à vingt-neuf

galères, vingt-six fournies par autant de populaires, trois par des

nobles.

Au retour, les avances furent réglées et fixées à 7,000 génuines par

galère ou 203,000 génuines entre les vingt-neuf. Le gouvernement promit

de payer cette somme dans le terme de vingt-neuf ans avec les intérêts à

sept pour cent. Pendant ce délai, tous les revenus de Chio et des places

conquises appartenaient aux créanciers pour leur servir d'indemnité. La

république ne s'y réservait que la souveraineté et la justice. Si au

terme de vingt-neuf ans les 203,000 génuines ne s'acquittaient pas, le

domaine utile de ces conquêtes restait en propriété perpétuelle aux

créanciers pour leur payement, sous la réserve des frais de la garde et

de la défense de l'île.

C'est ici un exemple de ces conventions que le gouvernement faisait

fréquemment avec ses capitalistes ou avec ses fournisseurs; une

délégation de certaines branches de revenus leur était donnée comme gage

pour un temps déterminé, passé cela, comme payement en propriété. C'est

la réunion des sociétés diverses formées entre les créanciers intéressés

à la perception de ces revenus et à la distribution de leurs produits,

qui, plus tard, a donné naissance à la fameuse banque de Saint-George.

L'aliénation de Chio resta définitive, le gage ne fut point racheté. La

presque totalité des fractions de la créance commune se trouvèrent

réunies par le laps de temps dans la propriété d'une famille

Giustiniani5. Elle était composée elle-même de six races qui, étrangères

l'une à l'autre par leur origine, s'étaient alliées en une sorte de

parenté, de fraternité volontaire, abandonnant leurs noms particuliers

pour en adopter un en commun. Cet exemple n'était pas unique à Gênes; le

nom des de Franchi et quelques autres ont une origine semblable. Quand la

famille Giustiniani se trouva en majorité parmi les propriétaires de

Chio, elle s'attacha à cette colonie comme à une habitation de famille;

elle racheta successivement les portions des autres intéressés. Chio

resta la vraie patrie d'une foule de membres de cette famille illustre

que nous verrons s'y maintenir après la chute de Constantinople. De nos

jours, ils n'avaient pas tous renoncé à ce séjour, malgré les incidents

qui avaient ruiné leur domination, et il est impossible qu'il n'ait pas

été répandu de leur noble sang dans les horribles malheurs de cette île

infortunée dont l'Europe a été témoin de nos jours.

CHAPITRE III.

Valente doge. - Guerre avec Venise. - Seigneurie de l'archevêque

Visconti, duc de Milan.

Peu après l'expédition de Chio, Gênes eut sa part du désastre d'une peste

terrible qui ravagea l'Italie. Longtemps après, le peuple appelait encore

ce temps (1348) l'année de la grande mortalité. C'est le seul événement

marqué par les chroniques dans les quatre dernières années de la

magistrature de Jean de Murta. Il mourut respecté, et nomma les pauvres

pour ses héritiers (1349).

Histoire de la République de Gênes · 第 9 / 32 题