podestat fut demandé à Milan (1240), et l'on prêcha, au nom du pape,
contre les ennemis du saint-siège une croisade avec les mêmes indulgences
attachées à celles d'outre-mer; mais en ce moment, Alexandrie passait au
parti impérial et contribuait à soutenir l'insurrection de Savone et
d'Albenga. Le marquis Caretto la dirigeait: de l'autre côté du
territoire, Hubert Pallavicini, vicaire impérial, menaçait la ville.
Gênes avait des ennemis de tous les côtés.
CHAPITRE VII.
Concile convoqué à Rome.
Cependant le pape Grégoire, se sentant appuyé par une partie des villes
de la Toscane et de la Lombardie, décidé à pousser aux termes extrêmes sa
querelle avec l'empereur, convoqua un concile à Rome dans l'église de
Saint-Jean de Latran. Empêcher la tenue de cette assemblée devint la
principale affaire de Frédéric. Déjà un grand nombre de prélats de
diverses nations s'étaient réunis à Nice, recrutés et conduits par le
cardinal de Préneste. Il s'agissait de les faire arriver jusqu'à Rome.
Les flottes de Frédéric furent destinées à leur fermer le passage; un
Spinola avait été son amiral; il venait de le perdre. Pour le remplacer,
Ansaldo Mari fut appelé; il s'échappa mystérieusement de Gênes et fut
bientôt sur la flotte impériale occupé à donner la chasse aux Pères du
futur concile.
Les Pisans n'étaient plus en guerre avec Gênes. Ils y envoyèrent une
ambassade solennelle pour notifier que les ordres de l'empereur les
obligeaient à s'opposer à force ouverte au passage des évêques que le
pape mandait à son concile. Ils priaient donc les Génois de s'abstenir de
prêter leurs galères pour ce voyage, car il serait trop pénible d'avoir à
combattre des voisins avec qui l'on désirait conserver la concorde
rétablie (1241). Le podestat répondit avec hauteur que les Génois avaient
toujours été les fidèles de la sainte Eglise, toujours prêts à la défense
de la foi; qu'on avait promis de conduire à Rome les prélats, et
qu'aucune menace n'empêcherait de tenir parole. Jacques Malocello, amiral
de la république, fut immédiatement expédié à Nice avec tous les
bâtiments que l'on put mettre à la mer. Là il prit à bord les cardinaux
légats, les évêques et leur suite et les conduisit à Gênes. Quelques-uns
cependant, alléguant que ces bâtiments ne suffisaient pas à tous les
passagers, saisirent ce prétexte pour se dispenser d'un voyage périlleux
et d'un concile non moins fâcheux; ils s'en retournèrent de Nice à leurs
demeures.
Ceux qu'on avait conduits à Gênes y séjournèrent plusieurs semaines,
d'abord afin d'attendre l'arrivée des prélats et des ambassadeurs des
villes lombardes. Il s'éleva d'ailleurs des obstacles avant-coureurs d'un
dénoûment fatal. Tandis que les forces maritimes de Frédéric et des
Pisans se préparaient à disputer le passage sur la mer, la voie de terre
était interceptée par les excursions de Pallavicini et d'autres vicaires
impériaux. Dans la ville même il s'ourdissait des trames pour s'opposer
au départ de la flotte.
Un émigré florentin avait été arrêté comme espion. Rosso della Volta
l'enleva aux sbires: le podestat fit sonner le tocsin et prendre les
armes; il dénonça en plein parlement non-seulement cette dernière
violence, mais les manoeuvres des factieux contre la tenue du concile, la
conjuration découverte contre la vie des meilleurs citoyens, enfin les
préparatifs hostiles qui remplissaient les maisons des Doria, des Volta,
des Thomas Spinola d'Avocato1, de leurs adhérents, maisons dont on avait
fait autant de citadelles menaçantes. «Génois, dit le podestat en
terminant ce tableau, Génois serviteurs de Dieu, armés pour sa défense et
pour votre liberté, que faut-il faire? - Meurent les traîtres!» ce fut
la réponse. Le podestat chargea aussitôt les officiers d'aller punir
exemplairement les coupables. On commença par envahir la demeure d'un des
nobles accusés. Elle fut ravagée et livrée au pillage, ce qui intéressa
sur-le-champ la populace à concourir à de semblables exécutions. On
marcha à l'attaque des maisons des Doria et des Volta; et, pour cet
effet, on fit descendre à l'improviste tous les équipages de la flotte.
Après un combat long et sanglant, les gibelins se jugèrent hors d'état de
se défendre, ils abandonnèrent sans bruit les maisons qui allaient être
assiégées: la plupart prirent la fuite; le podestat s'empara des postes
qu'ils avaient quittés et les fortifia pour son parti. Maître alors de la
ville, il put ordonner le prompt départ de la flotte. Les Pères du
concile y montèrent. On gagna Porto-Venere. A Gênes on armait encore
d'autres galères pour rejoindre la flotte, et pour éclairer la marche
d'un si précieux convoi. Mais sans attendre ce renfort Malocello et ses
conseillers crurent que le parti le plus sûr était de brusquer le voyage.
On remit en mer; ce fut pour essuyer le plus grand désastre. Les galères
de Frédéric, commandées par Hensius son bâtard et par Andriolo Mari, fils
de l'amiral Ansaldo, renforcées par tout ce que Pise avait pu armer de
bâtiments, enveloppèrent, entre le rivage pisan et l'île Meloria, la
flotte génoise encombrée de ses vénérables passagers et gênée dans ses
mouvements par leur terreur. La défaite fut complète; sur vingt-deux
galères dix-sept furent prises; cinq seulement échappèrent. Trois légats,
desquels deux étaient cardinaux, une foule de prélats, évêques,
archevêques, abbés, clercs, députés des villes guelfes, furent
prisonniers avec un bagage immense. Ces illustres captifs furent
renfermés dans les prisons de Pise. Quant aux Génois qui étaient sur les
galères capturées, la plupart trouvèrent le moyen d'échapper à leurs
conducteurs pendant qu'on débarquait tant de prisonniers notables.
A cette fatale nouvelle, la terreur fut grande dans la ville. Cependant
le podestat et le conseil écrivirent au pape une lettre pleine de noble
fermeté, et même de consolations et d'encouragements pour le pontife.
Mais ce fut en vain. Ses espérances étaient détruites, son concile
ajourné. Sa haine contre Frédéric trompée au moment où il croyait le
satisfaire, il ne put soutenir ce coup inattendu; l'inflexible vieillard
n'y survécut pas longtemps.
(1242) Autour de Gênes, Pallavicini redoubla ses efforts et occupa
plusieurs châteaux sur les sommités de l'Apennin. La république implora
des secours pour se garantir des entreprises de l'ennemi dans un moment
si critique. Il lui vint de Milan des fantassins et quelques cavaliers.
Mais la plus grande crainte du public était pour le convoi des bâtiments
du commerce de la Syrie, d'Alexandrie et de Chypre, dont le retour était
attendu à tout moment et dont Mari et les Pisans ne manqueraient pas de
tenter la capture. Tout ce qu'on put armer de bâtiments fut envoyé au-
devant; et quand le convoi parut, il se trouva assez de forces devant
ceux qui le poursuivaient pour les arrêter et pour lui donner le temps
d'entrer en sûreté dans le port de Gênes: c'étaient des richesses
immenses mises à couvert. Cet événement remonta les courages. Par un
nouvel effort de Gênes on eut cinquante et une galères armées sous le
drapeau de Saint-George. Les flottes opposées firent alors une longue
guerre d'évolutions et de chicane. Quand les galères génoises allaient à
la recherche de leurs adversaires, Mari venait braver la ville et se
montrer jusque dans le port. Repoussé, il s'écartait devant la flotte
ramenée au secours de Gênes par les signaux du phare.
CHAPITRE VIII.
Innocent IV. - Les Fieschi.
(1243) Le cardinal Sinibalde Fiesco, frère du comte de Lavagna, citoyen
de Gênes, fut nommé souverain pontife sous le nom d'Innocent IV. Un
successeur donné à Grégoire, peu après sa mort, n'avait vécu que peu de
jours. Les cardinaux étaient tellement dispersés que six ou sept
seulement se réunirent pour une nouvelle élection. Parmi eux quelques-uns
passaient pour dévoués à l'empereur, disposition qui rendait difficile
l'accord d'où la nomination devait sortir. Ils étaient d'ailleurs peut-
être autant de candidats que d'électeurs, et le petit nombre excluait ces
combinaisons où la foule entraîne les volontés et emporte les espérances.
Chacun pouvait s'opiniâtrer longtemps dans ses prétentions personnelles.
La vacance fut de plus d'un an. Frédéric affectait de s'en plaindre. Il
appelait enfants de Bélial les cardinaux qui tardaient à donner à
l'Église un pasteur, et par lui la paix au monde. Enfin le cardinal
Fieschi fut nommé. Jusque-là il avait paru favorable à l'empereur et même
attaché à sa personne. Néanmoins celui-ci ne s'y trompa pas; il prévit
qu'il avait perdu un ami dans le collège des cardinaux et acquis un
ennemi nouveau dans la chaire de Saint-Pierre. Il essaya cependant de se
prévaloir de l'ancienne familiarité. Il proposa de marier Conrad son fils
et son héritier à une nièce d'Innocent. Il offrit de grandes concessions
à l'Église. On l'amusa de promesses et on lui demanda incessamment de
nouveaux sacrifices. Il sollicitait une entrevue du pape; il n'aurait pu
ni être reçu ni s'aventurer dans Rome, mais on pouvait se rencontrer au
dehors, et à cet effet le pape vint à Sutri; mais il ne tarda pas à
croire que l'empereur lui tendait un piège et voulait attenter à sa
liberté.
(1244) Gênes avait été dans la joie à la nouvelle de l'exaltation
d'Innocent. On avait alors Philippe Visdomini pour podestat; c'était un
noble de Plaisance qui, ayant déjà rempli les mêmes fonctions, il y avait
quelques années, savait bien ce qui convenait aux Génois et par quels
moyens on pouvait influer sur eux. Il avait entrepris de concilier au
gouvernement ceux des gibelins qui étaient encore dans la ville; le
rapprochement qui se traitait entre Frédéric et le pape avait secondé
cette louable intention. Mais un frère mineur lui fut secrètement dépêché
par Innocent. Immédiatement après on répandit que Frédéric, toujours
irrité contre les Génois, envoyait une flotte à Tunis pour y intercepter
le commerce de la république; qu'il était indispensable d'armer, et
d'expédier dans ces parages pour la protection des convois. Quand, sous
ce prétexte, une flotte de vingt-deux galères fut prête, une nuit le
podestat y monta avec Albert, Jacques et Hugues Fieschi, neveux du pape,
et avec quelques autres nobles à qui fut révélé le mystère de
l'expédition. On mit à la voile et l'on gagna la haute mer, afin qu'au
jour on ne fût vu d'aucune des côtes de l'Italie. On reconnut le cap
Corse, et de là, tournant rapidement vers le rivage romain, on parvint
heureusement à Civita-Vecchia. Innocent, qui en attendait impatiemment
l'avis, sortit de Sutri aussitôt, il se rendit sur la flotte; ses
cardinaux, ses prélats le suivirent. On repartit, on pressa la
navigation, on n'eut de repos qu'en se voyant dans le port de Gênes. La
réception y fut magnifique; la joie d'avoir pour hôte un pape concitoyen
était au comble. Les galères qui avaient porté ce précieux fardeau et son
cortège sacré se couvrirent de drap d'or et de soie. L'archevêque et son
clergé, les nobles, les chevaliers et les matrones, toute la population
enfin vinrent au-devant du successeur de saint Pierre; et à travers les
rues, toutes tendues de riches étoffes jusqu'aux plus misérables
passages, on le conduisit en triomphe au palais archiépiscopal.
Frédéric était à Pise. La nouvelle de la fuite du pape et de son arrivée
à Gênes le frappa d'un coup inattendu. Il essaya de renouer la
négociation. Innocent, dans ce qu'on lui offrait prétendit ne voir que
des paroles sans garanties, il n'entendit à rien et se décida à se mettre
en sûreté à Lyon. Gênes avait pourvu à sa garde par une escorte
convenable, et tous les secours nécessaires lui furent libéralement
prodigués. Parvenu à Lyon il convoqua aussitôt un concile; l'un des
Fieschi fut au nombre des ambassadeurs que Gênes y envoya. Frédéric y fut
cité et montra quelque intention de s'y rendre. Il passa à Pavie et de là
à Alexandrie, dont les habitants lui livrèrent les clefs de leur ville.
Il parut à Tortone, et ce voisinage inquiéta beaucoup Gênes. Cependant la
nouvelle de son excommunication et de sa déposition prononcée au concile
l'offensa vivement. Il alla raffermir ses partisans de Crémone et de
Parme.
(1245) L'assistance donnée au pape redoublait l'animosité contre Gênes.
La guerre maritime ne s'arrêtait point. Les succès en étaient variés, le
commerce payait toujours les pertes.
Frédéric était fatigué à l'excès de cette contention longue et cruelle
qui l'empêchait de jouir de son pouvoir et du repos, qui avait troublé la
paix jusque dans ses foyers domestiques et dans ses affections privées.
Il haïssait, dit-on, les partis et leurs noms, quoiqu'il fût obligé de se
servir d'une faction pour se défendre. Il eût volontiers transigé avec le
pontife. Innocent s'était hâté de consolider l'anathème qu'il lui avait
lancé de Lyon, en reconnaissant un nouveau César. C'était le landgrave de
Thuringe. Ce prince, qu'on appela l'empereur des prêtres, avait notifié
(1246) son avènement aux Génois par des lettres flatteuses, où les
assurances de sa dérisoire protection impériale n'étaient probablement
pas séparées de quelques demandes de subsides. Mais la mort débarrassa
bientôt la scène politique de ce personnage importun (1247). C'était un
obstacle de moins à la réconciliation de Frédéric. Il trouvait aussi un
médiateur puissant; il recourait à saint Louis pour obtenir l'indulgence
du pape; Louis s'adressait à lui à son tour pour un grand intérêt.
C'était le temps où ce roi se préparait à partir pour la croisade. Les
guelfes n'avaient pas manqué de répandre que Frédéric, en digne
excommunié, avait résolu de fermer les passages au saint roi. Louis avait
à s'assurer qu'un tel obstacle ne lui serait pas opposé. Il obtint
aisément le démenti des projets hostiles attribués à Frédéric contre son
pieux dessein (1248). La négociation, pour réconcilier le pape et
l'empereur, fut moins facile. Frédéric parut déterminé se rendre à Lyon
pour y faire une pleine soumission. Mais, au moment du départ, il apprit
que Parme avait enfin secoué son joug et renoncé à son parti. Sa colère
se réveilla et l'emporta sur toute autre résolution. Il rétrograda
aussitôt, appelant ses fidèles Crémonais et toutes ses forces devant la
ville révoltée. En arrivant sous les murs, il jura solennellement de ne
pas les abandonner qu'il n'en fût devenu maître; prévoyant un long siège,
pour gage de sa résolution sur la place où il campait, il jeta les
fondements d'une ville nouvelle destinée à remplacer celle qu'il allait
détruire, et il l'appela Vittoria par anticipation de sa prochaine
victoire. Ses ennemis ne laissèrent pas les Parmesans sans secours. A la
sollicitation des Plaisantins accourus à leur défense, Gênes envoya
quatre cent cinquante arbalétriers pour son contingent. Mais les assiégés
ne perdirent pas courage. Dans une sortie heureuse ils surprirent
l'empereur, ils dispersèrent et détruisirent son armée. Frédéric se sauva
presque seul, son trésor Tut pillé, l'enceinte de Vittoria fut forcée,
les Parmesans détruisirent les fondements de cette cité nouvelle qui
s'élevait pour leur honte. Le malheureux Frédéric, après avoir vainement
tenté de nouveau de se réconcilier avec le pape, abandonna la haute
Italie à elle-même et se retira dans la Pouille; mais deux ans après il
y termina tristement sa vie toujours agitée et à la fin si malheureuse.
Sa disgrâce et surtout sa mort mirent en Italie une vive agitation dans
les esprits. Les guelfes étaient triomphants et les gibelins abattus
(1250). Déjà une partie de la Ligurie orientale, qui s'était donnée à
l'empereur, avait embrassé le parti contraire et emprisonné son vicaire
impérial. Plusieurs lieux détachés de l'obéissance des Génois s'y étaient
volontairement remis. A la nouvelle de la mort de Frédéric, des députés
de Savone et d'Albenga et avec eux Jacques de Caretto qui avait dirigé
l'insurrection, vinrent demander à être reçus en grâce. Des conditions
furent dictées; Savone consentit de nouveau à la démolition de ses
murailles; enfin la rivière occidentale rentra paisiblement sous la
juridiction de la république. Pise même envoya un religieux pour
témoigner le désir de rétablir la concorde, afin, disait-elle, que le
Pisan pût librement aller à Gênes et le Génois à Pise. Gênes mettait pour
seule condition à la paix que Lerici, au fond du golfe de la Spezia, lui
serait abandonné. Mais les Pisans répondirent qu'ils céderaient plutôt un
quartier de leur propre ville. Les Vénitiens, à cette époque,
renouvelèrent avec Gênes le traité existant dont le terme était près
d'expirer.
Mais la république obtint une paix qui, sincère, aurait été la meilleure.
Elle rappela ses émigrés. Tous avaient dans la ville leurs plus proches
parents et leurs amis. La plupart de ceux-ci partageaient les sentiments
des exilés, mais, plus circonspects ou moins compromis, ils n'avaient pas
abandonné la place, ils n'étaient pas exclus des conseils et ils
pouvaient y servir les absents dans les conjonctures favorables. Leur
retour fut essentiellement l'ouvrage des Fieschi. L'exaltation de leur
oncle leur avait donné dans Gênes autant d'autorité que de lustre, et il
y a des indices qui permettent de croire que leur ambition méditait de
plus grands desseins sur leur patrie. Il leur convenait d'y ramener la
paix. On ne voit pas que, dans les événements antérieurs, leur famille
eût été signalée comme fort avant dans les partis; Innocent lui-même
avait été cru gibelin avant d'être pape. Si, par le changement de sa
fortune, les siens devinrent guelfes prononcés, soit en changeant, soit
seulement en ravivant leur couleur politique, elle était chez eux sans
animosité, et, après la mort de Frédéric, loin de regarder les nobles
Génois de la faction opposée comme des ennemis irréconciliables, ils
essayèrent de les rattacher au saint-siège par l'indulgence. Ce fut
principalement par les soins de Jacques Fieschi que tous ces émigrés
soumirent à la décision du pape leurs querelles et leurs prétentions
envers leurs compatriotes, acceptant d'avance les conditions de la paix
et les alliances de famille par lesquelles il voudrait en affermir les
liens.
Bientôt on vit à Gênes le pape retournant en triomphe (1251). Conrad,
fils et successeur de Frédéric, de son côté venait de l'Allemagne. Il
alla se montrer aux gibelins fidèles et opiniâtres de Crémone. Puis il
rétrograda jusqu'au bord de la mer Adriatique, et sa flotte sicilienne
qui l'attendait à l'écart le transporta dans la Pouille. Ce pays lui
avait été conservé par Mainfroy son frère bâtard. Tout le reconnut. La
seule ville de Naples tenta de se maintenir indépendante, mais elle fut
enfin obligée d'ouvrir ses portes. Innocent et Conrad vécurent en état
d'hostilités. Mais l'empereur mourut (1254) dès la seconde année de sa
venue en Italie, et le pape le suivit de près au tombeau.
CHAPITRE IX.
Saint Louis à la terre sainte.
(1252) Dans l'intervalle, les Florentins avaient eu une courte guerre
avec les Pisans. Après des succès divers, elle avait été suivie d'un
traité de paix. Florence invita les Génois à prendre part à cette
réconciliation. Les Lucquois y accédaient. Enfin, dans un congrès et
après une négociation assez longue, tous les différends furent abandonnés
à la décision souveraine de la commune de Florence, devenue, de partie,
médiatrice et arbitre. La sentence des Florentins ne se fit pas attendre;
si ce fut avec impartialité on peut en juger. Ils s'adjugèrent à eux-
mêmes le château de Ripafratta, pour être tenu en gage aux frais des
Pisans jusqu'au parfait payement des dépenses que Florence avait faites
pour la guerre. Ce que réclamaient Lucques et son évêque devait leur être
rendu. Corvara et Massa, occupées par les Pisans, devaient être
abandonnées par eux; Lerici, ce poste important envié par les Génois,
leur était cédé. Une forteresse que les Pisans avaient élevée pour
couvrir Pontedera, devait être rasée, avec défense perpétuelle de la
rebâtir.
(1255) Pise refusa de se soumettre à des conditions si rigoureuses: les
Génois pressèrent leurs alliés d'en assurer l'exécution par la force. Au
printemps on se mit en campagne. Les Génois marchèrent droit à
l'investissement de Lerici. Les Lucquois, que suivaient les Florentins,
allèrent chercher l'ennemi commun. Mais les Pisans attentifs prirent leur
temps, surprirent la troupe de Lucques et la mirent en déroute. Les
Florentins accoururent, rétablirent le combat, et la chance tournant, Pise
fut en tel péril qu'on imputa à la mauvaise volonté du podestat de
Florence de ne l'avoir pas conquise. Content de sa victoire, il regagna
promptement sa cité pour mettre en sûreté ses prisonniers. Cette retraite
des Florentins engagea les Lucquois à rentrer chez eux, et ils donnèrent
avis aux Génois d'en faire autant. Mais quand un intérêt est devenu
populaire à Gênes, ce n'est pas ainsi qu'on l'abandonne. On se promit de
ne pas quitter la campagne avant d'avoir Lerici entre les mains. La place
fut resserrée de plus près. Les Pisans y avaient ajouté une sorte de
forteresse murée, où une partie des habitants avaient transporté leur
demeure. La porte était chargée d'inscriptions injurieuses qui défiaient
Lucques, Gênes et Porto-Venere. Cette citadelle fut d'abord forcée et
rasée, et bientôt les Génois achevèrent leur précieuse conquête.
(1256) Les Pisans abattus se soumirent à exécuter envers Florence et
Lucques la sentence qui les avait révoltés. Les Génois ne furent pas
compris dans ce dernier arrangement. Ils avaient une querelle plus
récente avec Pise au sujet d'une place de Sardaigne. Leurs alliés, en
faisant la paix, n'avaient pas tenu compte de cette réclamation tardive,
et ils restèrent seuls en état d'hostilités.
Des événements si voisins, des périls si journaliers laissaient peu de
place aux efforts qu'aurait exigés la défense des établissements de
Syrie, et cependant un double danger les menaçait. La domination
chrétienne chancelait dans la terre sainte, et la jalousie mercantile
parmi les colonies maritimes rendait chaque jour plus sanglants les
contrecoups de la discorde des métropoles1.
(1230-1253) Frédéric II avait à peine regagné l'Europe que tout, en
Palestine, avait été en confusion. On avait mal gardé les trêves avec les
Sarrasins. Les barons du royaume avaient cessé de respecter les
lieutenants de l'empereur. Les galères impériales assiégèrent dans Béryte
les Lusignans de Chypre qui venaient revendiquer la souveraineté de la
terre sainte. Les consuls de Gênes et de Pise, d'accord eu ce moment se
présentèrent avec les évêques pour médiateurs, mais, n'ayant pu rien
obtenir, ils se retirèrent dans Acre. Les galères génoises allèrent
combattre celles de Frédéric; le dénoûment de cette guerre civile arriva
par une nouvelle catastrophe (1244): la horde des Carismiens prit
Jérusalem et ravagea le pays en tout sens. Le Soudan de Damas vint s'unir
aux chrétiens sous les murs de Jaffa pour combattre ces nouveaux
assaillants réunis aux Égyptiens. Mais une journée sanglante près de Gaza
fut favorable à ceux-ci. Le soudan d'Égypte en recueillit seul le fruit;
les Carismiens se dispersèrent après leur victoire, pillèrent la Syrie et
disparurent comme un torrent.
Conrad, fils de Frédéric II, devenu héritier du titre de roi qu'il tenait
de son aïeul Brienne, ne parut point dans la terre sainte. Les barons
confièrent la conduite des affaires à un bailli ou gouverneur électif. Ce
gouvernement était misérable. La querelle européenne des guelfes et des
gibelins avait passé la mer, même avant la venue de Frédéric, et elle
resta après lui pour envenimer les autres sujets de discorde. Quand les
templiers avaient négocié une trêve, les hospitaliers la faisaient
rompre. Les Pisans s'étaient battus dans Acre avec leurs voisins, et,
obligés de fuir, pour vengeance ils avaient mis le feu à la tour et au
quartier des Génois. Gênes, pour les contraindre à réparer le dommage et
à relever la tour, avait envoyé des galères contre eux, bravant toute
prohibition; car on avait imposé à ces rivaux des trêves permanentes
dans les colonies communes. Maintenant ils s'acharnaient dans Acre à des
combats qu'on vit durer des mois entiers. Ils étaient livrés avec une
telle fureur, que, suivant la remarque des historiens, on employa jusqu'à
vingt-deux sortes de machines de destruction dans ces batailles données
au milieu de la ville.
L'arrivée du saint roi Louis, ses vertus, sa dignité dans le malheur
vinrent arrêter quelque temps le cours de ces discordes scandaleuses. Son
autorité contint tout le monde en paix.
(1250) Quand Louis avait voulu partir pour la croisade, il avait envoyé
des messages à Gênes afin de négocier son passage. Mais il avait cru de
sa dignité de ne monter sur la mer que du bord d'une terre de sa
domination. Il donna rendez-vous, dans le port d'Aigues-Mortes, à Lercari
et Levanto, les deux amiraux génois élus pour le conduire. On partit de
là. Il se rendit en Chypre et s'y arrêta jusqu'au printemps. Il
paraîtrait, suivant Joinville, qu'en repartant il remonta sur les mêmes
vaisseaux; suivant d'autres narrateurs, la flotte qui l'avait porté
n'attendit pas l'hivernage; il fallut demander des navires aux colons
génois et pisans des villes de Syrie, et l'on ne les obtint qu'à des
conditions abusivement onéreuses. Enfin on fit voile vers l'Égypte. Nous
ne redirons pas les tristes événements d'une expédition si connue.
Lorsque le roi prisonnier dut être remis en liberté, un vaisseau génois
se trouva prêt à le recevoir; il paraissait négligemment confié à un
seul matelot qu'on voyait sur le tillac. Quand Louis et les musulmans qui
le gardaient encore touchèrent au bord, un signal fit sortir du fond du
navire cinquante hommes l'arbalète tendue, dont la présence subite écarta
les Sarrasins et assura la délivrance du roi2. Ce prince et les débris de
son armée furent transportés par les marins génois à Ptolémaïs. Il y
séjourna deux ans afin de ne rien laisser en arrière de ses malheureux
compagnons d'armes (1256).
Cependant les Vénitiens, pendant la décadence de l'empire latin de
Constantinople, s'étaient appliqués avec une nouvelle ardeur au commerce
de Syrie. On reconnaît aux procédés des Génois, racontés par eux-mêmes,
que ceux-ci voyaient de mauvais oeil des concurrents si puissants. La
possession en commun de l'église de Saint-Sabbas dans la ville d'Acre
devint un sujet d'animosité pour deux colonies jalouses resserrées entre
les mêmes murailles. Un matelot maltraité dans une rixe fortuite suffit
pour soulever les Génois. Ils coururent contre les Vénitiens, en
blessèrent un grand nombre et poursuivirent les autres jusqu'au palais de
Venise. Ils reconnurent cependant que cette violence avait été
imprudente. On s'en excusa du mieux que l'on put, mais les offensés en
conservèrent un vif ressentiment. A peine cet orage était apaisé qu'un
navigateur génois ayant amené dans le port d'Acre un vaisseau qu'il
disait avoir acheté d'un pirate, les Vénitiens qui le reconnurent pour
leur propriété le revendiquèrent et s'en emparèrent sans autre
explication. Une nouvelle émeute s'ensuivit. Les Génois prirent les
armes, descendirent dans le port, attaquèrent les Vénitiens, et non-
seulement leur arrachèrent le navire objet de la querelle, mais encore se
rendirent maîtres de tous les bâtiments vénitiens qui se trouvaient à
l'ancre. Un accord fut pourtant ménagé sur ces voies de fait, on convint
de payer les dommages qu'on s'était faits; mais, pour en faire
l'évacuation, il fut impossible de s'entendre. Les deux gouvernements
auxquels leurs colonies en référèrent s'occupèrent de ce fâcheux
incident. On avait pris rendez-vous à Bologne pour traiter, quand Venise
accusant les Génois des longueurs qui faisaient traîner l'affaire,
entreprit de se faire justice à elle-même. Le convoi ordinaire de ses
vaisseaux marchands pour la Syrie fut renforcé de bâtiments armés en
guerre qui, en arrivant, capturèrent tout ce qui se trouva de navires
génois. On brûla même des maisons dans Acre. Mais la supériorité des
Vénitiens ne tenait qu'à la présence de leurs flottes: dans l'intervalle
de leur retour, les Génois étaient les plus forts, d'autant mieux que
Gênes et Pise étaient alors en paix et que leurs établissements se
prêtaient appui. Cette union alarma tellement les Vénitiens d'Acre qu'ils
crurent nécessaire de se couvrir de la protection ecclésiastique; le
pavillon du patriarche fut arboré sur leur palais public. Qu'on ne
s'étonne pas de l'animosité excessive qui règne entre ces émules, ce
n'est pas seulement d'ambition et de pouvoir qu'il s'agit entre eux. Ils
se débattent pour les intérêts mercantiles, pour ces intérêts qui font
dans les deux États, mais surtout à Gênes, toute la richesse publique et
privée, qui couvrent toutes les fautes, qui réparent tous les désastres
au milieu même des guerres civiles. Venise, sous les Latins de
Constantinople, avait enlevé un grand commerce aux Génois; probablement
elle leur avait fermé l'accès de la mer Noire. En Syrie, en Chypre, en
Égypte elle balançait tout au moins leur ascendant; redoutable sur la
mer, elle pouvait troubler la navigation là même où les habitudes et les
alliances avaient le mieux établi les Génois. Il n'en fallait pas tant
pour que les deux peuples marchands fussent irréconciliables.
LIVRE QUATRIÈME.
PREMIÈRE RÉVOLUTION POPULAIRE. - GUILLAUME BOCCANEGRA CAPITAINE DU
PEUPLE. - CAPITAINES NOBLES. - GUELFES ANGEVINS. - GUERRE PISANE, GUERRE
AVEC VENISE. - GUERRE CIVILE. - SEIGNEURIE DE L'EMPEREUR HENRI VI; - DE
ROBERT, ROI DE NAPLES. - LE GOUVERNEMENT GUELFE DEVIENT GIBELIN. - SIMON
BOCCANEGRA, DOGE.
1257 - 1339.
CHAPITRE PREMIER.
Guillaume Boccanegra, capitaine du peuple. - Guerre avec les Vénitiens. -
Rétablissement des empereurs grecs à Constantinople.
L'autorité n'était pas contestée aux nobles; mais il y avait des familles
devenues si considérables qu'un partage égal du pouvoir ne pouvait plus
leur suffire, et l'équilibre menaçait de se rompre.
La nation commençait aussi à se lasser de n'avoir pas la sécurité
intérieure pour prix de l'abnégation avec laquelle elle se laissait
gouverner. Les plébéiens riches devenaient exigeants et il fallait bien
que l'on comptât avec eux, car eux aussi étaient gibelins ou guelfes tout
autant que les nobles; et si ceux-ci fournissaient des chefs aux partis,
c'est de l'accession des masses que venait la force de ces chefs mêmes:
c'est par là précisément que les Spinola et les Doria chez les gibelins,
les Grimaldi et les Fieschi chez les guelfes possédaient une supériorité
reconnue, à laquelle les autres nobles ne pouvaient atteindre.
C'est par là aussi que ces races privilégiées pouvait être tentées de
s'emparer de l'autorité suprême, avec l'espoir de réussir là où Mari
avait échoué.
Depuis cette aventure, de sourdes rumeurs avaient souvent donné crédit
aux apparences d'un complot qui mettrait la république aux mains d'un
chef unique, ou de deux, si les ambitions principales ne pouvaient
s'accommoder d'un seul.
On sentait que cette concentration du pouvoir ne pouvait se faire
qu'autant que le gouvernement serait ou tout gibelin ou tout guelfe; le
mélange des deux factions était inconciliable avec l'unité d'un tel
régime. Comme c'était sur la noblesse qu'un dictateur aurait à usurper,
il fallait y faire concourir le peuple; aussi le caressait-on par
avance. On avait déjà résolu d'adopter le nom de capitaine du peuple, et
les nobles les plus fiers se seraient fait honneur de le porter. On
supposait déjà qu'on pourrait au besoin donner aux populaires la
satisfaction d'avoir un représentant de leur classe, une sorte de tribun,
siégeant avec les capitaines en paraissant partager leur autorité. Tout
cela semblait en quelque manière concerté; mais ce qui ne l'était pas
sans doute, c'est que, soit timidité dans l'exécution de ce plan, soit
ruse ou maladresse, les populaires prévalurent tellement qu'à l'essai un
plébéien se trouva capitaine au désappointement des promoteurs de cette
innovation.
Quoi qu'il en soit, le nom d'une famille plébéienne occupera la première
et la dernière page de ce livre; mais entre les deux il y a quatre-vingts
ans pendant lesquels c'est la noblesse qui continue à prévaloir.
Un podestat guelfe sortant de charge n'avait pas fait louer sa probité et
ses moeurs (1257): c'est tout ce que les annalistes disent de lui. On
avait déjà nommé son successeur. A l'arrivée de celui-ci, il y eut une
émeute contre le précédent. A la faveur de ce soulèvement quelques nobles
invitèrent le peuple à prendre les armes et crièrent qu'au lieu d'un
podestat pris au dehors, il fallait à la république un capitaine choisi
parmi les citoyens. Les populaires répondirent à l'appel avec
empressement; mais ce fut pour tromper l'ambition de l'orgueilleuse
noblesse qui les poussait. Ils s'assemblèrent tumultuairement et
nommèrent par acclamation et à grand bruit Guillaume Boccanegra,
capitaine du peuple et de la commune. On alla le chercher dans sa maison,
on le porta en triomphe, on lui prêta serment avec enthousiasme.
Le nom de la famille Boccanegra ne se trouve pas avant ce temps dans les
fastes du consulat ou des conseils, ce qui prouve qu'elle n'avait pas
compté parmi la noblesse. Sept ans avant cette élection, le peuple de
Florence (1250) avait ôté le pouvoir aux nobles: les Milanais en firent
autant en même temps que les Génois (1256). Le cours des idées inclinait
vers la domination démocratique. Cependant la noblesse avait trop de
force, de crédit et de richesses, sa puissance avait poussé des racines
trop profondes pour qu'on ne dût pas prévoir une longue résistance de sa
part et de fréquentes convulsions. Il est même évident que, pour
consolider le pouvoir de Boccanegra, une transaction intervint. Une
émeute l'avait porté au pouvoir sans conditions; le lendemain
l'obéissance qu'on lui avait jurée fut expliquée et ratifiée avec des
formes plus légales et plus réfléchies. Un parlement fut tenu; douze
réformateurs, tous plébéiens de la classe intéressée à l'ordre par ses
richesses, reçurent la puissance de donner à la république des lois
organiques qui dureraient dix ans. L'État eut deux chefs apparents, un
podestat, chef de justice, étranger, et le capitaine du peuple, celui-ci
véritable recteur de la république. Tous deux présidaient ensemble les
conseils. Le grand conseil qui, à ce qu'il paraît, devait tenir lieu des
parlements, se composait d'abord des huit nobles chargés des finances, de
trente anciens et de deux cents conseillers. Parmi ceux-ci comptèrent de
droit les deux consuls de chaque métier ou profession au nombre de
trente-trois, sept députés du territoire, deux des colonies: l'élection
populaire désignait les autres sans distinction de condition, excepté
quatorze pris exclusivement parmi les plus nobles, meilleurs et
distingués: mais ceux-ci n'entraient au conseil que lorsqu'ils y étaient
expressément appelés. On voit ici d'assez grands ménagements obtenus par
la noblesse au milieu des marques de la méfiance populaire. Écartée de la
place suprême, soumise à un chef plébéien, elle n'était pas encore
déshéritée de toute part au gouvernement, et elle se tenait en mesure de
faire valoir son influence.
Le podestat, le capitaine, les huit nobles du trésor et les trente
anciens composaient le petit conseil, véritable siège du gouvernement:
ses résolutions sur la paix, sur la guerre et les traités, avaient seules
besoin de la ratification du grand conseil. Le capitaine avait la
représentation de la république, le pouvoir exécutif, l'initiative de
toutes les propositions dans les conseils. Il nommait un juge civil et un
juge criminel. Le podestat avait l'appel des causes civiles et la
révision des sentences capitales.
Le gouvernement, guelfe jusque-là, ne fut pas encore ouvertement déclaré
gibelin, mais cette faction fit de grands progrès. Boccanegra était de ce
parti et, comme nous l'avons observé, il eût été impossible que le
pouvoir étant concentré dans une seule main, l'État fût censé d'une
couleur et son chef d'une autre.
Cependant le capitaine n'avait pas gouverné un an entier que l'on avait
conspiré pour le renverser. Il profita de ce qu'on avait entrepris contre
lui pour accroître son pouvoir et pour le rehausser par plus d'éclat. Il
fit d'un palais près de Saint-Laurent le siège de son gouvernement et s'y
fortifia aux frais de l'État. Il exigea un supplément à son traitement
annuel, et ses adversaires prirent cette occasion de décrier auprès d'une
nation économe une administration qui se rendait coûteuse. On se
plaignait d'ailleurs de sa hauteur, mais le peuple était encore pour lui.
Le capitaine accorda bientôt une amnistie aux ennemis qu'il avait bannis.
Mais ce ne fut point une mesure de sa politique; ce fut une des bonnes
oeuvres qu'inspira la dévotion bizarre et contagieuse des flagellants. Sur
je ne sais quel miracle et à quelle voix divine, les habitants de
Pérouse, les premiers, dépouillent leurs vêtements, se répandent dans la
ville, courent d'église en église, criant miséricorde et se déchirant le
sein à coups redoublés. Ce fanatisme gagna Rome, la Toscane, Gênes, ses
rivières, la Provence. Partout, si l'on en croit les annales, il porta
une abondante moisson de bons fruits. Il y eut à Gênes de nombreuses
réconciliations. Le capitaine voulut faire la sienne avec ceux qu'il
avait traités en ennemis.
(1258-1264) Une dévotion si vive n'arrêtait pas la guerre acharnée entre
Gênes et Venise. On expédiait en Syrie pour défendre ses établissements
et pour ruiner ceux de l'ennemi. Une flotte génoise était parvenue à Tyr;
les Vénitiens, qui l'avaient devancée dans Acre, en sortirent pour la
bloquer. Les Génois, peu habitués à se laisser défier patiemment, mirent
à la voile pour joindre leurs adversaires; mais ce fut en n'écoutant que
leur impétuosité, sans ordre, sans s'attendre. Les premières galères qui
s'étaient élancées se trouvèrent séparées; enveloppées, elles furent
prises. Sur le bruit de cet échec, on fit partir de Gênes trente-trois
galères et quatre grands vaisseaux sous les ordres de Rosso della Turca.
Cette flotte se porta d'abord à Tyr, et ensuite devant Acre. Les
Vénitiens, les Pisans, les Provençaux armèrent tous les combattants
qu'ils purent solder et vinrent à la rencontre. Le combat fut sanglant;
la fortune fut contraire aux Génois. Ils ne perdirent pas moins de vingt-
cinq galères. Les messagers qui apportaient la nouvelle d'une trêve que
les deux métropoles venaient de conclure assistèrent, en quelque sorte, à
cette catastrophe. La colonie d'Acre subit les conséquences du désastre.
Les Génois en sortirent, et Tyr devint leur seul refuge. La place qu'ils
abandonnèrent fut occupée par leurs ennemis. Leur rue fut envahie, leurs
tours renversées. Les Vénitiens et les Pisans en portèrent les matériaux
dans leurs quartiers et se firent honneur d'en fortifier leurs propres
édifices. Le consulat et la juridiction de Gênes furent abolis dans Acre.
Les navires génois qui entraient dans le port devaient s'abstenir de
déployer aucun pavillon1. Cependant, à leur tour les Vénitiens, passés au
siège de Tyr, y avaient éprouvé un affront. Les réfugiés d'Acre les
repoussèrent; sur mer ils leur enlevèrent de riches convois. On avait la
guerre en Italie, on venait se la faire sur le rivage syrien; ce dont on
s'occupait le moins c'était de l'assistance due à la cause commune
chancelante sur la terre sainte.
(1260) Malgré ces calamités, les autres relations extérieures étaient
prospères, et de nouveaux avantages à prendre sur les Vénitiens se
présentaient aux Génois. Michel Paléologue, le successeur des empereurs
grecs réfugiés à Nicée pendant que les Latins tenaient Constantinople, se
promettait de rentrer dans cette capitale. Les Génois n'avaient jamais
cessé d'entretenir l'amitié de cet ancien allié; ils commerçaient
partout où son autorité était reconnue ou rétablie, tandis que les
Vénitiens régnaient en quelque sorte dans l'empire des princes latins.
Gênes expédia des ambassadeurs à Nicée. Ils furent accueillis, un traité
s'ensuivit. Paléologue promit aux Génois dans ses États l'accès et le
commerce aussi libres que si c'étaient des possessions génoises. Ses
députés venus à Gênes pour voir ratifier le traité obtinrent pour leur
maître l'assistance de dix galères et de six gros vaisseaux. Martin
Boccanegra, frère du capitaine, en fut l'amiral. Avec ce secours les
forces de Michel s'étaient portées devant Constantinople (1261). Un coup
de main d'un de ses lieutenants, une entreprise hardie, où, pour profiter
d'un heureux hasard, ses ordres furent enfreints, lui ouvrit les portes
bien plus tôt qu'il ne l'espérait. Ainsi finit l'empire des Latins.
Les Génois recueillirent le fruit de ce succès; et d'abord leur vanité
nationale ou leur haine contre leurs ennemis furent gratifiées.
Le palais public des Vénitiens leur fut livré. En représailles des
affronts d'Acre, ils le démolirent au son des instruments et aux
acclamations d'un triomphe. Les pierres principales de l'édifice,
soigneusement chargées sur des bâtiments, furent envoyées à Gênes pour y
servir de trophée.
Les historiens grecs dissimulent tant qu'ils peuvent l'assistance des
Génois à la prise de Constantinople. Cependant dans leur récit perce ce
qu'ils veulent taire. Suivant Grégoras, on laissa vivre dans la ville
quelques artisans pisans ou vénitiens qu'on y retrouva; mais, pour la
sûreté et pour la paix de l'empire, il n'était pas bon que les Génois
habitassent dans la capitale. Or, avant la conquête, l'empereur leur
avait promis un établissement s'ils l'aidaient contre les Latins, et il
leur tint parole, quoiqu'il eût pris la ville sans leur secours2. Il leur
assigna Galata pour siège de leurs colonies3. Certes si Paléologue
n'avait reçu l'aide promise, il n'eût pas été si généreux que d'en payer
le prix sans le devoir. Il l'accorde avec défiance; on sent que sa
libéralité est forcée. En un mot, le récit de Grégoras justifie cette
judicieuse réflexion de Gibbon: Les services des Génois et leur
puissance méritaient à la fois la reconnaissance et la jalousie des
Grecs4.
Galata fut bientôt trop voisin de Constantinople; la colonie ne tarda
pas à se rendre importune et redoutable; mais ce n'était pas au moment
où la restauration de Paléologue venait d'être si bien secondée, que les
mécontentements pouvaient éclater.
Le traité fait avec Michel, tandis qu'il était encore à Nicée, nous a été
conservé5. Nous y voyons les avantages qu'il prodiguait aux auxiliaires
dont il avait besoin. Il leur accorde exemption de droits, palais,
magasins, partout où sa puissance est reconnue, à Smyrne à Salonique, à
Cassandre, à Mételin, à Scio, et, s'il plaît à Dieu, à Constantinople et
dans les îles de Chypre et de Candie. Après sa rentrée dans la capitale,
et au moyen de rétablissement de Galata, les relations que les Génois
avaient entretenues dans la Romanie et dans la Natolie prirent une
nouvelle activité. Quatre ans après ils établirent un consul de Romanie.
Une circonstance particulière étendit leur influence et multiplia leurs
occasions de trafic. Les empereurs latins avaient été obligés
d'abandonner aux compagnons de leurs conquêtes la souveraineté d'un grand
nombre d'îles, et même de provinces démembrées de l'empire. Maintenant
Paléologue, à qui il importait de se débarrasser du voisinage de tant de
puissants ennemis, offrit en fief la possession de ses terres, à
quiconque de ses alliés pourrait les reprendre. Excités par cette
invitation, les nobles armateurs de Gênes se mirent à l'oeuvre, et
plusieurs réussirent. Les Embriachi s'emparèrent de Lemnos, les
Centurioni de Mytilène, les Gatilusi d'Énos. L'amiral Zaccaria chassa de
l'Eubée un Vénitien qui y dominait, et fit prisonnier le duc d'Athènes
qui était venu défendre la place6. Deux Cattaneo occupèrent Phocée. Ils
exploitèrent dans le voisinage de riches mines d'alun, dont les bénéfices
furent assez considérables pour exciter dans la suite l'envie des
empereurs grecs7.
Toutes ces seigneuries génoises devenaient autant de points d'appui pour
les navigateurs; mais les colons de Galata s'emparèrent immédiatement
d'une source abondante de profits. Les habitants de Constantinople
devinrent leurs tributaires pour la plupart de leurs consommations, et
tous spécialement pour leurs subsistances, à ce point que plus tard,
quand les Génois, dans leurs brouilleries avec l'empereur, fermaient
leurs marchés quelques jours, il y avait dans la capitale disette,
crainte de famine et insurrection8. Les Grecs sans activité, sans marine,
ne furent approvisionnés que par eux de grains et de poissons. Seuls ils
firent le trafic entre la mer Noire et la capitale, et bientôt tout le
commerce entre cette mer et l'Europe entière fut leur patrimoine. Leur
alliance avec l'empereur était offensive contre les Vénitiens. Ils firent
tous leurs efforts pour chasser ceux-ci du Pont-Euxin. Paléologue promit
d'en laisser l'entrée toujours libre à ses alliés et de la fermer à tout
autre peuple, excepté aux Pisans. Ainsi, maîtres de la mer, favorisés par
l'affranchissement des droits, les Génois usèrent de leurs avantages avec
une habileté, avec une activité qui étonnent les historiens grecs si peu
prévenus pour eux. La rigueur même de l'hiver, disent ces écrivains, ne
les retient pas de courir l'Euxin en tout sens et d'affronter le péril;
ce n'est pas même sur de grands vaisseaux, mais sur des bâtiments longs
et bas qu'ils appellent des Tarides. Par cette audace, par cette
diligence ils s'emparent exclusivement de toutes les voies de la
navigation, ils attirent à eux le monopole et les fruits du commerce
maritime tout entier.
Toutes les côtes de la mer Noire abondaient en denrées qu'ils portaient à
Constantinople. Le pays donnait du sel en abondance: ses pâturages
fournissaient avec les bestiaux, les cuirs et la laine. Gênes avait déjà
des rapports et mêmes des alliances avec les Tartares qui dominaient en
Crimée et aux embouchures du Tanaïs: mais l'établissement de Galata
permit de tirer bien mieux parti de la connaissance du pays et de
l'amitié de ses princes. En attendant de leur devenir redoutables, on
sollicita une sorte d'hospitalité, et, avec des commencements modestes,
une ville se forma peu à peu dans cette Tauride encore peu connue des
Occidentaux. Bientôt Caffa fut la plus brillante des colonies
commerciales de ces siècles. Elle devint comme la capitale d'un grand
État qui fut nommé Gazzarie. Soldaja (Sudak), Cembalo (l'anc. Symbolum),
d'autres villes florissantes étendaient tout autour la domination
génoise, et cependant l'époque de la fondation de Caffa est ignorée: ce
puissant établissement a commencé inaperçu. Les chroniques génoises
négligent d'en faire mention. Un historien qui écrit au milieu du XIVe
siècle9, en parlant de l'agrandissement récent de Caffa dit, qu'il tient
des vieillards que la première fondation ne remonte guère au delà de leur
âge. Il paraît certain que les Génois obtinrent ou achetèrent la
permission de s'abriter sur le territoire d'un prince tartare descendant
de Gengis, et qui a régné de 1256 à 1266. A cela se rapporte le curieux
récit de Nicéphore Grégoras: «Les Latins, mais surtout les Génois,
étant abandonnés au commerce et a la navigation dont ils tirent
principalement leur subsistance, la première instruction qu'ils reçoivent
de leur république c'est que partout où ils rencontrent un port commode,
bien défendu des vents et propre au trafic, ils cherchent d'abord à
contracter amitié avec les naturels du pays; ils entrent en alliance et
se les rendent favorables. Ils ne croient pas pouvoir commercer avec
sécurité sans ces précautions. Quand ils ont découvert un poste semblable
ils se hâtent d'y négocier. Ils conviennent des droits qu'ils payeront.
Ils offrent d'ouvrir un marché libre à qui voudra acheter. Les pactes
convenus et la place accordée» ils fabriquent des logements, des
magasins, des boutiques, tout ce qu'il faut pour habiter et pour mettre
leurs marchandises en sûreté. C'est ainsi que depuis peu d'années ils ont
fondé Caffa, après en avoir obtenu la licence du prince des Scythes, mais
l'établissement ne fut pas d'abord comme il est aujourd'hui, vaste et
entouré de fortes murailles. Ils se contentèrent d'un peu de terrain clos
par une petite tranchée et sans aucune protection de murs. Puis, sans
permission et peu à peu, ils transportèrent des pierres par terre et par
mer; ils s'étendirent en long et en large; ils donnèrent plus
d'élévation à leurs maisons, ils usurpèrent furtivement plus de terrain
qu'on ne leur en avait accordé. Non contents de cela, sous le prétexte de
l'affluence des marchandises, ils poussèrent plus loin le fossé, et
jetèrent de tels fondements qu'ils annonçaient bien d'autres vues. Ainsi,
petit à petit ils fortifièrent si bien leur ville qu'ils y furent en
sûreté et à l'abri des attaques. Alors, devenus plus hardis, ils
traitèrent les Scythes avec moins de réserve, ou plutôt avec cette
hauteur qui leur est naturellement propre10.»
Ce n'est pas une main amie qui a tracé ce portrait, mais il est empreint
d'une grande vérité. Jusque sous les yeux de l'empereur grec, la même
politique, la même astuce, la même audace agrandirent et fortifièrent
Galata.
CHAPITRE II.
Capitaines nobles. - Charles d'Anjou, roi de Naples.
Cependant, à Gênes, l'alliance avec Paléologue était une sorte de
rébellion contre te saint-siège (1261), et, pour avoir tant osé, il
fallait s'être déjà détaché secrètement du parti dont le pape était le
chef. Dès le premier moment où cette union fut connue, et à l'envoi des
secours génois contre l'empire latin (1262), Urbain IV fit éclater son
déplaisir et mit Gênes en interdit. Ce fut un embarras de plus pour
Boccanegra. Déjà accusé de despotisme, on fit valoir qu'il faisait des
alliances à son caprice sans consulter personne, qu'il ne tenait plus
compte des résolutions de la majorité des conseils, quand elles
n'entraient pas dans ses vues. On lui imputa même de substituer sa
volonté absolue aux décisions des tribunaux. Ces accusations étaient
admises et répétées par les principaux nobles et par tes plus riches des
plébéiens, ce qui doit faire supposer qu'il avait encore pour lui le
peuple des classes moyennes et inférieures. Une grande conspiration fut
donc ourdie. Il le savait; il crut la prévenir en faisant appeler des
hommes armés tirés des campagnes, et des bourgs voisins. Il devait, avec
ce renfort, faire arrêter les conjurés; mais ils le devancèrent, se
mirent en armes et s'emparèrent des portes de la ville afin d'en fermer
l'accès aux gens du dehors. Un des frères du capitaine rassembla du monde
à l'intérieur, il fut repoussé, mortellement blessé, et ses adhérents se
dispersèrent. Boccanegra, après ce désastre, reconnaissant qu'il était
abandonné, recourut à la médiation de l'archevêque; il se démit de sa
charge; son abdication fut acceptée. La noblesse reprit son influence et
remit le gouvernement à un podestat comme par le passé.
Ce changement ne rendit pas le pape moins inflexible aux supplications
des Génois qui lui demandaient de lever l'interdit. C'est de longue main
qu'il leur était contraire. Il avait été patriarche de Jérusalem,
résidant dans Acre lorsqu'ils étaient en guerre avec les Pisans, et il
avait embrassé la cause des derniers avec grande partialité (1263)1. Les
ambassades de la république furent sans fruit, un légat vint de la part
du saint-siège dicter les conditions auxquelles elle serait réconciliée,
conditions qui étaient sans doute si dures qu'elles ne purent être
acceptées, et ce n'était pas après la conquête de Constantinople et après
les avantages que cet événement avait fait obtenir que Gênes pouvait
renier l'alliance des Grecs.
En y persistant on continua les expéditions maritimes contre les
Vénitiens, et Paléologue eut un moment à sa solde soixante galères
génoises; mais la discorde était sur la flotte et tout s'en ressentit.
L'empereur voulait empêcher les Vénitiens de ravitailler Malvoisie. Les
Génois, avec des forces supérieures, laissèrent passer l'ennemi: une
division nombreuse s'écarta du combat en mettant volontairement les
autres en péril. On se réunit dans le port de Constantinople, et telle
fut l'animosité entre ceux qui étaient venus conduits par le frère de
Boccanegra, et ceux qui avaient été dépêchés depuis la chute du doge, que
Michel, mécontent, refusa leur service et les licencia tous. Cette grande
flotte revint à Gênes sans gloire et sans profit, après avoir compromis
la république dans l'amitié de Paléologue; elle fut reçue avec les
murmures de l'indignation publique2.
(1265) Un grand événement venait de réveiller les factions italiennes, en
donnant au parti guelfe un nouveau but. Le pape Urbain avait appelé
Charles d'Anjou, frère de saint Louis et mari de l'héritière du comte de
Provence; il avait entrepris de la faire régner sur Naples et sur la
Sicile, au détriment des restes de la maison de Souabe. Les nouveaux
guelfes étaient, non plus ceux qui défendaient la liberté contre le
despotisme des empereurs germaniques, mais les partisans de la maison
d'Anjou, soulevés contre des princes nés italiens et devenus étrangers à
l'Allemagne et à l'empire.
L'opinion publique des Génois commençait à pencher vers les gibelins,
mais le gouvernement était encore guelfe; on craignait Charles, et lui-
même n'oubliait rien pour attirer la république à son parti. Elle était
encore sous l'interdit; il s'intéressa pour obtenir du pape son
absolution. Il demandait à Gênes si, dans les traités avec la couronne de
Naples, quelque clause nouvelle serait agréable; ce qui lui serait le
plus cher, disait-il, ce serait que les Génois consentissent à prendre
part à la conquête qu'il allait faire. Cependant les événements se
pressaient; une armée française avait envahi la Pouille; Mainfroy, le
concurrent de Charles, avait perdu la bataille, le trône et la vie. Le
prince français se vit en paisible possession de ses nouveaux États.
Gênes lui adressa alors une ambassade solennelle pour le féliciter, en
tâchant d'acquérir quelque faveur dans son royaume. Il accueille
honorablement les ambassadeurs; mais ils n'obtiennent rien. Il n'était
pas temps de traiter à Gênes avant sa victoire; à Naples il n'est plus
temps.
Il en est encore de même au dernier acte de cette tragédie. Corradin,
seul reste de la postérité des Frédéric, arrive en Italie avec une armée.
Charles demande aux Génois de refuser le passage à ce prince, tandis que
les Pisans demandent qu'on lui donne accès en offrant paix et alliance
aux conditions les plus avantageuses. On hésite à Gênes, et, pendant
qu'on s'y perd en délibérations, Corradin pénètre à l'improviste près de
Savone. La flotte pisane le reçoit et le transporte dans ses provinces.
Charles le rencontre à Tagliacozzo et le défait entièrement. Le
malheureux fugitif est trahi et livré au vainqueur. Il est conduit à
Naples sur les galères de Robert de Levanto, Génois, amiral de Charles:
on sait le tragique dénoûment de cette histoire. Nouvelle ambassade des
Génois, ils tâchent de reprendre les négociations trop longtemps
différées: ce n'est qu'après plusieurs messages qu'ils obtiennent le
rétablissement des anciennes relations commerciales.
Ce n'était pas assez que Charles régnât dans les Deux-Siciles, il agitait
la Toscane et la Lombardie. Avec des troupes françaises pour auxiliaires,
il faisait guerroyer Florence et Lucques contre Pise et Sienne. Il
faisait guelfes les villes gibelines. Les nombreux bannis de toutes les
cités qui avaient changé de drapeau tenaient la campagne et se
présentaient de jour en jour aux portes de leurs patries pour les
surprendre ou pour les soulever.
Le premier inconvénient que Gênes ressentit de ces troubles, ce fut la
disette des subsistances. Bientôt on éprouva l'influence d'un état de
guerre qui remplissait les grands chemins de gens armés et de vagabonds.
On ne pouvait aller avec sécurité de Gênes au bourg le plus voisin. Avec
ce levain, la discorde régnait partout; les partis étaient toujours en
présence.
Les fluctuations de l'autorité devaient réagir sur le succès des
affaires. Il y parut dans la conduite de la guerre contre les Vénitiens.
On fait amiral d'une flotte de vingt-sept galères Lanfranc Barbarino,
dont le nom de famille ne se lit qu'une fois dans l'histoire, et c'est
pour être déshonoré. En présence des ennemis, au lieu d'aller à eux il
s'obstine à les attendre à l'ancre sur le rivage de Messine, et à
enchaîner pour le combat ses galères les unes aux autres. Tout est pris,
brûlé ou amené en triomphe à Venise. Tout homme qui ne se sauva pas à la
nage fut prisonnier. Cette bataille compte parmi les souvenirs des plus
grands désastres de la république.
Luchetto Grimaldi conduit vingt-cinq galères en Syrie. Il ne s'inquiète
pas du mauvais état des affaires de la croisade; il va faire du dommage
aux Vénitiens s'il le peut; il bloque le port d'Acre, de cette ville
d'où la prépondérance de l'ennemi et la partialité de l'autorité locale
ont chassé les Génois. Mais, tandis qu'il passe à Tyr avec une partie de
ses navires, les Vénitiens paraissent; les galères laissées au blocus
sont prises. L'amiral, ne se trouvant plus en force pour combattre,
revient en Sicile. Là, Grimaldi, soigneux des intérêts du parti auquel sa
famille est liée, emploie ses galères pour retenir sous l'obéissance du
roi Charles les villes de la côte sollicitées par les gibelins et prêtes
à se donner à eux.
Hubert Doria fut plus heureux. Il conduisit une flotte dans le golfe
Adriatique; il parcourut les rades, brûlant les navires, enlevant des
prisonniers. De là il parut devant la Canée; la place appartenait aux
Vénitiens et elle était bien gardée. Doria débarqua; il renversa tout ce
qui se présenta sur son passage, il escalada les murailles, prit et pilla
la ville. Le butin fut partagé en trois lots, pour les équipages, pour
les armateurs des galères et pour le fisc. La république recevait alors
de singuliers trophées. Les pierres du palais des Vénitiens à
Constantinople étaient incrustées dans les halles de Gênes. La cloche de
la Canée sonnait à l'église de Saint-Mathieu, paroisse de la noble
famille Doria.
Le régime des podestats durait encore; les Grimaldi, les plus puissants
des guelfes génois, étaient l'âme et les gardiens de ce gouvernement.
Mais de moment en moment, on pressentait ou l'on éprouvait des tentatives
en sens contraire. La faction gibeline essayait de prévaloir, et un
double intérêt poussait ses chefs à l'entreprise; ils voulaient devenir
capitaines. Les Spinola étaient les plus ambitieux et les plus hardis.
Hubert, l'un d'eux, s'était absenté de la ville, il avait assemblé, sous
un prétexte, quelques mercenaires, et beaucoup de gens étaient sortis
pour aller le joindre. Le bruit était général qu'il y avait un complot
pour renverser le gouvernement et pour en faire un populaire et gibelin.
Les Grimaldi en prirent l'alarme. Cependant Spinola revint, on
s'entremit, il s'expliqua, et les deux partis promirent de ne point faire
d'innovation; l'accord fut scellé dans un festin. Malheureusement Hubert
sortant de la fête fut blessé par des inconnus, si toutefois l'attaque et
la blessure ne furent pas sa propre manoeuvre. Bientôt il se fait suivre
par les populaires, sans avoir pour lui, dit-on, ni les riches, ni les
bons (car les annalistes qui le disent ainsi écrivaient sous les auspices
de l'autorité), il va surprendre le podestat et l'enlève. Tous ces
mouvements s'exécutent au cri de: Vive Hubert Spinola capitaine du
peuple! Hubert, trouvant de la résistance sur ses pas, livre quelques
maisons au pillage; ces actes le décrient. Un parlement avait été
assemblé, l'affaire y tourne en négociations; Hubert ne sera pas
recherché pour ce qu'il a tenté, mais il ne sera pas capitaine; c'est une
révolution ajournée. Ce ne fut pas pour longtemps. Luchetto Grimaldi,
podestat à Vintimille, ayant eu à débattre avec la faction opposée à la
sienne, avait fait prisonniers quelques nobles de Gênes. Les parents et
les amis de ceux-ci s'adressèrent à la famille Grimaldi et aux autres
membres de son parti afin d'obtenir la délivrance des détenus. On promit
de l'exiger de Luchetto, mais elle ne s'effectuait pas: les
interpellations, de jour en jour plus menaçantes, ne produisaient aucun
fruit. On perdit patience, ou plutôt des ambitieux saisirent cette
occasion d'en appeler au peuple contre ceux qui attentaient à la liberté
de leurs concitoyens. L'entreprise fut si bien menée que le résultat d'un
seul conseil convoqué fut une révolution tout entière (1270). On proclama
que le gouvernement de Gênes était rendu au peuple. Des nobles, des
plébéiens se trouvèrent prêts à jurer aussitôt le soutien de cette
résolution; mais non moins promptement des nobles et des plébéiens
furent en armes pour s'y opposer. Au milieu d'un combat sanglant les
Spinola et les Doria, promoteurs de la délibération, s'emparèrent du
palais public. C'est sous ces auspices que Hubert Spinola et Hubert Doria
furent proclamés capitaines du peuple pour vingt-deux ans. On réserva à
un podestat étranger le soin de rendre la justice avec l'assistance de
trois juges inférieurs. Huit anciens, nobles ou plébéiens indifféremment,
durent concourir à toutes les mesures importantes. Un parlement devait se
tenir tous les mois. Avec ces seules précautions on déféra aux capitaines
une absolue puissance dans la ville et sur tout le territoire. Ils
l'exercèrent dans toute son étendue; ils firent poser les armes; toute
agression fut défendue sous les peines les plus graves, à leurs partisans
comme aux autres. Assis sur leur tribunal, ils firent jurer, sur
l'Evangile, obéissance à leurs ordres: amis, ennemis, nobles, populaire,
tout le monde fut astreint à ce serment. Toutes les communes se
soumirent. Luchetto Grimaldi ouvrit la porte à ses prisonniers, comparut
en personne et prêta serment. Les capitaines intéressèrent l'archevêque,
le clergé, les religieux, à coopérer au rétablissement de la concorde.
Des mariages furent provoqués entre les familles opposées. Par ces
moyens, tout fut pacifié et tranquille: voilà ce que nous disent les
nouveaux rédacteurs des annales, car les capitaines ne manquèrent pas
d'en substituer de leur couleur à ceux qui écrivaient sous les podestats
guelfes: au milieu de cette heureuse harmonie, ils sont pourtant obligés
d'avouer qu'après quelques mois (1271) la plupart des Grimaldi reçurent
l'ordre de sortir de la ville et d'aller habiter au delà des frontières.
Ainsi fut accomplie la tentative, naguère manquée, de rendre le
gouvernement gibelin, en le livrant à un ou deux nobles éminents. On
affecta la couleur d'une révolution démocratique. Il est vrai qu'il y eut
alors une restitution faite aux plébéiens, qu'on leur donna place dans
les conseils d'où la noblesse les avait probablement éliminés: mais il
serait dérisoire de représenter cet esprit comme triomphant dans cette
occasion. Les chroniques disent dans leur latin qu'alors on fit le
peuple3; mais enfin la république abandonnée à la dictature presque
arbitraire de deux nobles, tel fut le fruit de cette prétendue révolution
dans laquelle on persuada au peuple qu'il avait ressaisi ses droits. Dans
cette revendication de son pouvoir, conduit par quelques membres de
l'aristocratie, il les accepte pour ses maîtres, et son transport pour la
liberté n'est qu'un instrument saisi par des ambitieux pour leur propre
profit. Quant aux nobles entre eux, ce n'est qu'une substitution violente
de faction et de personnes.
CHAPITRE III.
Démêlés avec Charles d'Anjou.
Le saint roi de France Louis mourait sur le rivage de Tunis pendant que
ces événements se passaient en Italie. L'assistance des Génois ne lui
manqua pas. Quelques années (1267) avant son expédition, le pape et le
roi de Naples avaient fait demander à Gênes de favoriser le voyage
d'outre-mer. Ils avaient même profité de cette circonstance pour obliger
la république à faire la paix avec Venise afin que rien ne contrariât la
croisade. Non-seulement on avait assuré qu'en paix comme en guerre tout
serait fait pour seconder les vues du roi de France, mais des
ambassadeurs furent envoyés à lui-même pour offrir les services et la
marine du pays. Une négociation s'établit et occasionna de fréquents
messages réciproques (1269). Il paraît cependant que le roi s'excusa
d'affréter les galères de la république1, mais les équipages des siennes
furent pris à Gênes. Nombre d'armateurs joignirent leurs bâtiments à sa
flotte (1270). En partant d'Aigues-Mortes il y trouva dix mille Génois,
engagés à son service ou volontaires, qui, se voyant en si grand nombre,
et suivant leur antique usage, convinrent d'élire entre eux des consuls
pour prendre soin de tous les intérêts communs. Ils déférèrent cette
autorité à deux nobles, Antoine Doria et Philippe Cavaronco. Quand la
flotte toucha à Cagliari, les Pisans, qui y dominaient, furent effrayés
du grand nombre de leurs ennemis que l'on remarquait dans l'armée
française.
Longtemps on avait cru que le roi retournait en Syrie et on l'y suivait
avec joie. On fut bien moins satisfait quand l'ordre fut donné de faire
voile vers les côtes de Tunis. C'était, à cette époque, une contrée d'un
très-grand commerce pour les Génois. Ils avaient leurs alliances avec le
roi de ce pays. A l'ombre des franchises et des privilèges obtenus, les
marchands y affluaient et y avaient formé des établissements stables.
L'expédition allait compromettre tous ces intérêts. En effet, quand la
flotte des croisés parut sur le rivage et qu'on y distingua le pavillon
de Gênes, le roi more fit arrêter tous les Génois qui se trouvaient dans
ses États et s'empara de leurs propriétés. Il les traita cependant avec
modération et seulement comme otages. Ils furent renfermés dans un de ses
palais. On ne les accusa point d'avoir attiré cette tempête, et il est
vrai que sur la flotte même on n'avait appris la direction de la croisade
qu'en pleine mer.
On débarqua sous les murs de Carthage. Les Génois se distinguèrent à
l'attaque de cette ville. Quand elle fut prise, leur bannière y fut
arborée auprès de celle des Français.
Bientôt la peste étendit ses ravages sur cette armée. Le plus jeune fils
de Louis mourut, lui-même fut frappé à mort. Ses derniers moments sont
connus de tout le monde. Le roi de Naples, qui ne survint qu'au moment où
son frère venait d'expirer, veilla au soin de l'armée. A Tunis on était
disposé à se délivrer, par une prudente négociation, du danger dont avait
menacé une agression si imposante. Une trêve fut bientôt conclue. Les
chrétiens s'engagèrent pour un certain nombre d'armées à ne pas
renouveler la guerre. Le More consentit sans difficulté à indemniser les
Génois pour ce qu'il leur avait enlevé, et la bonne harmonie avec eux fut
rétablie sans nuage et consolidée peu après (1272) par un renouvellement
de l'ancien traité. C'est ainsi qu'on quitta le rivage d'Afrique. A peine
on s'en éloignait qu'une tempête affreuse dispersa la flotte; elle en
reçut les plus grands dommages. Beaucoup de vaisseaux génois échouèrent
sur les côtes de Sicile; et là, tout ce qu'on put sauver de ces navires
naufragés, Charles se l'adjugea par droit royal en vertu d'une odieuse
coutume venue des siècles et des pays les plus barbares. Les Génois
faisaient valoir des traités qui les exemptaient de ce droit inhumain.
Charles n'en tint pas plus compte que de la communauté du malheur, des
services rendus à son frère, du titre de croisés, de l'occasion qui avait
fait aller ces bâtiments en Afrique et qui les ramenait sur les écueils
de Sicile, tous motifs sans valeur aux yeux d'un despote avare.
Philippe le Hardi, dans son retour, traversait l'Italie. Son oncle
Charles l'accompagnait. Ils s'arrêtèrent à Viterbe pour solliciter les
cardinaux à nommer un pape: le siège était vacant depuis la mort de
Clément IV. Après deux ans d'intrigues, les réclamations publiques
amenèrent enfin l'élection de Grégoire X.
Les Génois, depuis qu'ils s'étaient donnés à des chefs gibelins, ne
pouvaient prétendre aux faveurs du pape. Il était entouré de leurs
ennemis, et Rome était le foyer d'où leur étaient suscités des embarras
chaque jour renaissants. Leur administration fut constamment agitée, au
dehors, sur le territoire, dans la ville même, où, indépendamment du jeu
des factions générales, faire subsister un gouvernement censé populaire,
représenté par deux dictateurs nobles, était un problème étrangement
difficile.
(1272) On apprit que le cardinal Ottobon Fieschi avait appelé à Rome les
principaux émigrés guelfes, et avait ménagé entre eux un traité avec le
roi Charles sous les auspices du pape. On devait donner à ces fugitifs
les moyens de rentrer en force dans leur patrie; ils promettaient à leur
tour d'y établir cette autorité dont l'ambitieux Charles menaçait
l'Italie entière.
Un coup très-rude et qui confirmait ces accords menaçants frappa tout à
coup la république: en un même jour, en présence même de ses
ambassadeurs à qui rien n'avait révélé une violence, tous les Génois qui
étaient sur le sol du royaume de Charles furent emprisonnés et leurs
biens séquestrés. Les ordres secrets envoyés en Sicile y firent saisir à
la fois comptoirs, navires, hommes et propriétés sans distinction.
Au bruit de cette violation du droit des gens Gênes pouvait user de
représailles; on s'en abstint. Un délai de cinquante jours fut accordé à
tout sujet du roi de Naples et de Sicile, comte de Provence, pour sortir
du territoire de la république et pour emporter ses effets.
Charles, toujours vicaire en Toscane, obligea toutes les villes dont il
disposait à déclarer la guerre aux Génois (1273); Plaisance seule
résista à cet ordre.
En même temps une grande partie de la rivière orientale est soulevée par
les Fieschi. Les marquis del Bosco, vassaux de la république, font
publiquement hommage à Charles de ce qu'ils tenaient d'elle. A l'autre
extrémité, Menton est livré par Guillaume Vento2 qui en avait la garde.
Roquebrune, Vintimille se rendent au sénéchal de Provence; un autre
émigré le conduit devant Savone qu'il pense surprendre. Les marquis de
Caretto et de Ceva participent à ce mouvement. Gênes, ainsi entourée
d'ennemis, ne s'abandonne pas. Les capitaines portent ou envoient partout
des secours; leurs nombreux parents leur servent de lieutenants, le
peuple les seconde. Les habitants de Savone se défendent contre les
Provençaux. Anciens gibelins, ils ne disputent pas cette fois contre
l'autorité de Gênes qui a embrassé leur vieille cause. Les secours
surabondent, ils arrivent par terre et par mer. Mais du côté de la
Toscane, les villes dont Charles disposait déployèrent tant de forces
qu'elles firent reculer en désordre les mercenaires employés par les
Génois. Quarante galères armées en Sicile parurent devant Gênes. Un
Grimaldi et plusieurs autres émigrés d'importance étaient à bord. Une
division passa en Corse et enleva Ajaccio. A son tour un des amiraux de
la république poursuit les Provençaux sur la mer, brûle les navires dans
le port de Trapani, ravage les côtes siciliennes et l'île de Gozo. Au
retour (1274), il s'avance à l'embouchure du port de Naples, y salue le
roi et la ville de malédictions, et fait défiler une à une ses galères
traînant le pavillon de la maison d'Anjou renversé dans la mer.
Il n'y avait, dans ces alternatives, que beaucoup de malheurs et rien de
décisif. Les Génois furent réduits à s'allier contre Charles avec le
marquis de Montferrat et avec les villes d'Asti et de Pavie. Cette
alliance reçut un petit renfort de la part d'Alphonse X, roi de Castille.
Après une longue vacance de la couronne impériale, Alphonse s'était mis
au nombre des concurrents, et avait obtenu une nomination contestée. Il
croyait faire acte d'empereur en envoyant quelques renforts aux gibelins
d'Italie (1275); mais Rodolphe de Habsbourg fut solennellement élu en
Allemagne, proclamé au concile de Lyon, et les prétentions du Castillan
furent bientôt abandonnées.
A ce même concile où le pape s'était rendu, il fit un dernier acte de
sévérité contre les Génois. Il les frappa d'un nouvel interdit, à la
demande du cardinal Ottobon Fieschi, qui se plaignait de la confiscation
de quelques parties de son revenu. Cette rigueur dura jusqu'à la mort de
Grégoire X (1276). Innocent V, son successeur, était favorable aux
Génois. Dès les premiers jours de son pontificat, il leur adressa des
lettres pleines de bonté paternelle et leur demanda des ambassadeurs,
afin qu'il pût terminer les différends et les réconcilier à l'Eglise;
mais il n'eut pas le temps de mettre à effet ses intentions favorables.
Adrien V, son successeur, était ce même Ottobon Fieschi, fils d'un frère
d'Innocent IV, l'âme du parti guelfe parmi les Génois; il s'empressa
cependant de délivrer sa patrie de cet interdit que ses réclamations et
ses intérêts personnels avaient fait infliger. Il conclut un prompt
accord qui rouvrit les portes de Gênes aux émigrés; si ce pape eût vécu,
son crédit eût porté atteinte à l'administration gibeline, mais, au bout
de quelques semaines, il céda la place à Jean XXII (Pierre de Tolède).
Tout ce que les Génois ont su de ce dernier pape (1277), c'est que le
siège archiépiscopal de leur ville étant vacant, Jean, sans tenir compte
du droit d'élection, y nomma un archidiacre de Narbonne, habitué de la
cour de Rome3. On se soumit, le nouvel archevêque fut même reçu à son
entrée avec un faste inaccoutumé: mais il demeura haï de la commune et
du peuple, expression qu'il faut traduire sans doute par le gouvernement
et le public.
Le traité commencé avec Innocent et fini avec Adrien avait fait revenir
les émigrés; mais la concorde ne pouvait survivre longtemps aux papes
qui l'avaient imposé. Les émigrés rentrés ressortirent en armes (1278),
et d'abord ils accusèrent à Rome le gouvernement des capitaines d'avoir
violé la paix jurée. Martin IV, instrument docile dans la main du roi
Charles, délégua pour procéder contre les Génois un évêque qui établit
son tribunal à Plaisance (1281). Les Génois cités devant ce juge
alléguèrent un privilège qui les dispensait de plaider hors de chez eux.
Ils furent frappés d'un nouvel interdit pour cette contumace, sentence
fâcheuse à un peuple dévot et ordinairement obéissant au saint-siège
Mais, soit que l'abus d'un moyen violent si souvent répété commençât à en
amortir la force même chez les plus craintifs, soit qu'il n'y ait pas de
scrupules qui ne cèdent au fanatisme des partis, et que devenir gibelin
ce fût apprendre à braver les excommunications guelfes, cette fois
l'interdit fut méprisé; ce ne fut pas sans précaution, il est vrai. On
prétendit avoir retrouvé une bulle d'Innocent IV, premier pape génois,
qui réservait à la seule personne du successeur de saint Pierre le droit
de mettre Gênes en interdit. Notre annaliste de l'époque, chancelier de
la république, est fier de pouvoir insérer dans ses chroniques que c'est
lui-même à qui appartint le bonheur de déterrer dans les archives un
document si précieux. Son authenticité ne fut pas mise en doute. On
assembla avec éclat les théologiens et les jurisconsultes du pays; ils
déclarèrent qu'en vertu de la bulle, la commination du légat était nulle
sans difficulté. Les consciences se tranquillisèrent, le culte recommença
dans toutes les églises sans trouble, et à la grande joie des fidèles.
Cependant le roi Charles ménageait les Génois. En ce moment même il leur
envoyait des ambassadeurs et leur proposait de s'associer aux nouvelles
conquêtes qu'il méditait; en d'autres termes, il avait besoin de leurs
forces navales. Il se prétendait le représentant légitime du dernier
empereur latin de Constantinople, et il s'était flatté de l'espoir de
revendiquer effectivement cet héritage. Le pape Martin lui ouvrit la voie
en excommuniant tous les Grecs. Charles offrit aux Génois de leur payer
par les plus utiles privilèges dans Constantinople le prix des services
qu'ils lui rendraient si, s'engageant à ne point porter de secours à
Paléologue, ils aidaient à l'invasion de l'empire d'Orient. La république
écouta la proposition, demanda le temps d'en délibérer, et finit par
s'excuser de l'accepter, en se fondant sur les autres soins dont elle se
voyait entourée. Une galère expédiée à Constantinople alla donner à
l'empereur allié et ami de Gênes la communication de cette étrange
ouverture et l'utile avis de se tenir sur ses gardes.
Charles fit avec Venise l'alliance offensive que Gênes avait refusée.
Mais bientôt son attention fut violemment détournée de la pensée d'une
conquête lointaine. C'est en ce moment qu'éclata la fameuse conspiration
des Vêpres siciliennes conduite par Jean de Procida, suscitée et payée
par Paléologue4 Pierre, roi d'Aragon, qui sur sa flotte faisait alors la
guerre aux Mores de Tunis, fut appelé pour venir régner sur la Sicile
enlevée à la maison d'Anjou en quelques heures.
CHAPITRE IV.
Guerre pisane.
Tandis que ces grands événements attiraient l'attention de toute
l'Italie, Gênes et Pise, deux villes qui appartenaient alors au même
parti politique, donnaient un nouvel essor à leur antique haine et
commençaient une guerre plus sanglante qu'au temps où Gênes guelfe se
battait contre les Pisans toujours gibelins.
Malgré les trêves et les paix, il était difficile que des colonies
marchandes et jalouses de leur commerce s'entretinssent sans querelle
entre des murailles communes dans des pays lointains, ou que des
navigateurs rivaux, des corsaires, des flottes se rencontrassent en mer
ou dans des ports éloignés sans insulte, sans que celui qui se trouvait
le plus fort fût tenté de se servir de ses avantages. Il est probable que
la part que Paléologue avait réservée aux Pisans dans son alliance, leur
admission dans la mer Noire qui troublait le monopole ambitionné par les
Génois, produisaient de nouveaux sujets de plainte (1280); mais de plus
graves occasionnèrent enfin la rupture. Un noble corse, juge de Cinarca,
qui jadis avait été armé chevalier des mains de Guillaume Boccanegra,
alors capitaine du peuple de Gênes, gouvernait son district sous la
protection de la république. Avide et peu scrupuleux, il rançonnait amis
et ennemis. Ses brigandages devinrent surtout insupportables aux Génois
de Bonifacio. De Gênes on envoya quelques forces pour réduire au devoir
ce petit tyran. Il résista, et quand il dut céder, il mit le feu aux
châteaux qu'il abandonnait, se sauva à Pise et y fit hommage de ses
domaines. Les Génois députèrent aux Pisans, pour les prier de ne point
accepter un vassal qui ne pouvait se soustraire à son suzerain. Les
Pisans, après quelques délais pendant lesquels ils firent des préparatifs
hostiles, envoyèrent une réponse altière. Le juge de Cinarca était leur
vassal, et ils étaient obligés de le défendre. En effet, ils le firent
reconduire en Corse avec quelques soldats, et le rétablirent dans ses
possessions.
Quelques explications entre deux villes gibelines devaient les ramener à
la paix; mais on reconnut qu'elles étaient irréconciliables. La
conformité de parti en politique n'empêchait pas, à Gênes, que
l'unanimité des voeux ne fût pour la guerre. Un conseil spécial de créance
fut muni de grands pouvoirs pour la diriger. L'État n'avait alors en
propriété que douze galères, le conseil ordonna d'en fabriquer cinquante.
Saint-Pierre-d'Arène se couvrit de chantiers; des flottes nombreuses
furent mises à la mer, tantôt armées à la solde du trésor public ou
défrayées par une contribution générale extraordinaire1, tantôt composées
des galères fournies par les armateurs particuliers, encouragés à
concourir aux expéditions communes. A cette occasion il fut réglé que le
titre d'amiral et le droit d'arborer le pavillon de saint George
n'appartiendrait qu'au chef de dix galères au moins; le commandant d'un
moindre nombre ne fut qualifié que de capitaine. Les efforts étaient
considérables. On voit mettre à la mer de chaque côté des flottes de
soixante et quatre-vingts galères. Les nobles et les populaires s'y
embarquaient indifféremment; personne, dit l'annaliste génois, ne
pouvait ni ne voulait s'en excuser.
Chaque année le nombre des armements se décidait d'après ce qu'on
apprenait de ceux de l'ennemi; car l'usage avait continué d'expédier des
explorateurs d'une ville à l'autre. Il restait même des anciennes
relations de fréquentation réciproque, à Pise un greffier des Génois, et
un greffier des Pisans à Gênes; mais, à l'occasion de la guerre
présente, l'un et l'autre furent congédiés.
L'on se fit tout le mal que l'on put. On captura, on pilla de toutes
parts. A chaque pas les annales font mention de cargaisons de grande
valeur alternativement perdues ou gagnées. Les Génois ravagèrent à
plusieurs reprises les îles d'Elbe et de Planuse. Les Pisans, unis en
Sardaigne au juge d'Arborea, y ruinèrent les établissements génois; mais
sur la mer la fortune ne fut pas favorable aux Pisans; chaque campagne
est marquée par des désastres où l'ascendant de leurs rivaux est signalé.
Un convoi très-riche, escorté par des forces respectables, est rencontré
par une flotte génoise. Une tempête violente empêche l'attaque; mais,
bravant les vents déchaînés, l'amiral Thomas Spinola ne perd la trace de
sa proie ni de jour ni de nuit. La tempête s'apaise. Les Pisans, ne
pouvant éviter le combat, se serrent en une masse compacte, suivant la
tactique de ce temps. Les Génois attaquent, abordent, s'emparent de tout;
ils enlèvent tout ce qui peut s'emporter et mettent le feu aux
bâtiments; ils rentrent à Gênes et remettent à la commune neuf cent
trente prisonniers et 28,000 livres d'argent; 10,000 liv. de ces
dépouilles pisanes servent à la fondation de la darse du port de Gênes
sur l'emplacement où elle existe aujourd'hui.
Cinquante autres galères armées par le concours des nobles et des
populaires de la cité et des rivières étaient sorties sous les ordres de
Conrad Doria, fils de l'un des capitaines de la république. Il va droit
dans le port pisan et y stationne un jour et une nuit à un jet de pierre
des tours. Personne ne sort des enceintes intérieures pour le combattre.
La flotte pisane était déjà en mer. Il va la chercher. Les vents
l'avaient séparée. Signalée à son retour, Doria lui donne la chasse, en
enlève nombre de galères et ramène à Gênes six cents captifs.
Henri de Mari attaque vingt-quatre galères, une est coulée à fond, huit
sont conduites en triomphe à Gênes. Quand on a fait de telles prises, on
les montre, dans le port de Pise, sous leur propre pavillon, et, à la
faveur de cette supercherie, on fait prisonniers jusqu'aux magistrats qui
se rendent à bord dans l'ignorance de la capture.
Tous les efforts d'un grand armement de soixante-quatre galères sorties
de Pise se bornèrent à ravager Porto-Venere, bientôt secouru par le
Génois. Cependant ce peu de succès ne décourage point. On promet dans
Pise de venir incessamment assez près de Gênes pour jeter au-dessus de
ses murs des pierres enveloppées d'écarlate. Sur cette bravade, Benoît
Zacharie, l'un des plus hardis marins de Gênes, amiral de trente galères
années par souscription, entre fièrement dans le port de Pise et s'y
maintient quelques jours. Le capitaine de la république, Hubert Doria,
sort de Gênes à la tête d'une flotte considérable. Zacharie va le
rejoindre; ils unissent ensemble quatre-vingt-huit galères et sept
vaisseaux. La flotte pisane était à la mer. On la cherche sur la
Sardaigne; on y apprend qu'elle avait paru au cap Corse et qu'elle avait
tourné ses proues pour regagner la Toscane. On fait voile pour lui couper
le chemin; elle était déjà devant son port, et, quand les Génois
parurent, elle se présenta valeureusement en bel ordre de bataille. Le
podestat de Pise, Morosino, noble Vénitien, la commandait. Les forces
paraissent avoir été à peu près égales. Jamais les deux ennemis ne
s'étaient engagés dans un combat si général. Il fut horriblement acharné,
mais décisif. Le champ de bataille s'étendit de l'embouchure de l'Arno à
l'île Meloria, derrière laquelle, dit-on, Zacharie s'était posté en
réserve et d'où il sortit au milieu de la mêlée pour mettre en déroute
les Pisans. On s'aborda avec fureur. Le capitaine génois et Zacharie
s'attachèrent à la galère du podestat pisan; celle qui portait le grand
étendard de Pise fut attaquée par les autres membres de la famille Doria,
réunis sous la bannière de Saint-Mathieu; l'une et l'autre furent
prises, et leur capture fut le dernier signal d'une pleine défaite.
Vingt-neuf galères tombèrent au pouvoir des Génois, sept furent
submergées, le reste ne se sauva qu'à la faveur de la proximité du port
et ne fut en sûreté que derrière les chaînes tendues à l'intérieur. Il
périt, dit-on, cinq mille combattants; onze mille captifs furent emmenés
par les vainqueurs, et l'Italie dit alors: «Qui veut voir Pise aille à
Gênes.»
Pise ne se releva jamais de ce coup fatal, qui fut, au reste, l'occasion
d'intrigues et de négociations nouvelles. Deux franciscains vinrent à
Gênes demander la paix pour les Pisans et les mettre à la discrétion de
leurs adversaires. Mais l'animosité était si grande qu'on ne voulut pas
croire que cet abaissement ne cachât pas un piège. On prêta donc plutôt
l'oreille aux négociateurs de Florence et de Lucques qui proposèrent une
alliance de trente ans pour la ruine totale de Pise. Sienne, Pistoia
entrèrent dans cette ligue. Mais les Toscans la tramaient sans bonne foi;
il ne s'agissait pas pour eux de détruire la malheureuse cité des
Pisans, ils ne voulaient que l'obliger à se jeter enfin entre leurs mains
pour échapper aux Génois. Cette ruse eut son effet. On entrevit à Pise la
possibilité de rompre cette alliance funeste en recherchant l'appui des
guelfes. On eut recours au crédit du comte Ugolin, et ce nom rappelle une
catastrophe horrible (1285). Né gibelin, il était connu pour avoir traité
avec les guelfes, et l'on crut qu'il serait propre à réconcilier son pays
avec les villes de ce parti, puisqu'on était forcé de mendier leur appui.
On le mit à la tête du gouvernement. Il parut demander la paix aux
Génois, et d'abord il avait offert de céder Castro (Castello) en
Sardaigne, la forteresse voisine de Cagliari qui avait été l'objet des
premières rivalités. Cette proposition fut au nombre de celles que le
premier orgueil de la victoire fit rejeter. Cependant les nombreux
prisonniers détenus à Gênes, parmi lesquels se trouvaient les personnages
les plus importants, négociaient sans cesse pour racheter leur liberté et
pour ménager une paix2. Ils représentaient aux Génois que leur absence
seule faisait perdre Pise à la cause gibeline; leur retour ferait cesser
les intrigues d'Ugolin, qui vendait leur patrie aux guelfes; et Ugolin,
non moins prévoyant, se gardait bien de seconder leurs efforts. Au milieu
de ces dispositions diverses, la haine nationale remportant sur l'intérêt
de parti le plus évident, fit refuser tout traité et toute espèce de
rançon pour ces malheureux captifs. Les écrivains étrangers attribuent
aux Génois cette diabolique pensée, que retenir à jamais toute cette
fleur de la population et de la jeunesse pisane loin de leurs foyers,
c'était empêcher de naître une génération ennemie.
Dans l'état de dépression où les Pisans étaient réduits, le vainqueur les
outrageait impunément. Henri Spinola allait ravager les côtes et détruire
jusqu'aux défenses des ports (1286). Zacharie stationnait à plaisir dans
celui de Pise, poursuivant partout les bâtiments qui s'exposaient encore
sur la mer, et il alla réclamer jusqu'à Tunis comme ses prisonniers les
hommes qui s'y étaient réfugiés.
(1288) Cependant une paix que les prisonniers pisans avaient trouvé le
moyen de conclure après de longs traités, attendait depuis treize mois la
ratification de leur république. Ugolin avait tout fait pour éviter cet
accord qui, en ramenant tant de gibelins considérables, allait renverser
son empire. Mais enfin il n'avait pu s'empêcher d'accéder à la paix
demandée avec des instances si pressantes; ce fut toutefois avec la
malheureuse espérance de la faire rompre. Tandis que de Gênes on
expédiait de tous côtés pour faire cesser les captures maritimes et pour
rappeler les flottes, Ugolin faisait tenir à son fils, qui commandait à
Oristano et à Cagliari, en Sardaigne, l'ordre de continuer les
hostilités. Beaucoup de bâtiments furent victimes de cette mauvaise foi.
Ugolin s'excusa sur un malentendu passager, mais les déprédations
continuaient. Gênes envoya trois galères en Sardaigne afin de se faire
justice. Les ordres portaient de détruire les corsaires et de ne faire
aucun mal aux autres Pisans. Ce nouveau cours d'hostilité excita dans
Pise un soulèvement. L'archevêque se mit à la tête du peuple; on alla
arracher de sa demeure le perfide Ugolin et les siens. On voulait les
livrer à Gênes comme les otages responsables de la paix violée: les
Génois refusèrent, en se contentant de cette réparation. Le malheureux
comte, deux de ses fils, ses deux petits-fils, furent jetés dans une
tour; elle fut murée sur eux..... Le Dante a immortalisé leurs
souffrances. Ils moururent de faim3.
(1290) La guerre recommencée reprit toute sa fureur. Les révolutions
intérieures qui survinrent à Gênes n'en arrêtèrent pas l'activité et les
succès, car les Pisans étaient hors d'état d'accomplir les conditions
rigoureuses du dernier traité. Conrad Doria, l'un des deux capitaines de
la république (Hubert Doria son père paraît avoir obtenu de lui céder sa
place4); Conrad Doria reprend le projet d'aller subvertir le port de
Pise; il y conduit vingt galères, des pontons, tous les engins capables
de détruire des murs et de briser des chaînes. Là, il procède
paisiblement à démolir les fortifications. Après son expédition finie, il
revient en triomphe. Cette grande chaîne du port de Pise, si souvent
attaquée, en est le premier trophée. Mise en pièces avec celle que le
lieutenant de Zacharie avait déjà rapportée, les morceaux en sont
suspendus aux portes de la ville, aux portiques de Saint-Laurent et des
églises principales: on les y voit encore avec les inscriptions qui
conservent la glorieuse mémoire du fait.
Les Pisans disparurent des mers et se renfermèrent dans leurs murailles.
Les historiens de Gênes semblent les oublier dix ans. Nous anticipons sur
cette époque pour dire l'issue de cette guerre terrible. En 1293, Pise
avait été admise par ses voisins de Toscane à un traité par lequel elle
faisait abandon à ceux-ci de tous les territoires qu'ils lui avaient
enlevés. En 1299 elle obtint des Génois, au lieu d'une paix, une trêve de
vingt-sept ans. Les Pisans abandonnèrent la Corse à leurs adversaires,
leur livrèrent Sassari en Sardaigne et payèrent 135,000 livres5 pour les
frais de la guerre. A ce prix les prisonniers de la Meloria furent enfin
relâchés; les historiens étrangers disent que sur les seize mille, après
seize ans de captivité, il n'en restait plus que mille vivants.
CHAPITRE V.
Perte de la terre sainte. - Caffa. - Commerce des Génois du XIIIe au XIVe
siècle.
Les succès des Génois jetaient un éclat nouveau sur leur république: sa
considération s'était accrue parmi les puissances. Cette époque brillante
était pourtant marquée par une grande calamité, l'expulsion des chrétiens
de la Syrie. Les villes maritimes dont la possession lui restait seule ne
recevaient plus de secours. Longtemps Charles d'Anjou, secondant les
prédications des papes, avait paru faire de grands efforts pour réunir
les forces italiennes afin de les conduire en bonne harmonie à la défense
de la terre sainte. Ce n'était là qu'un prétexte pour ses menées et pour
son ambition. La concorde ne se rétablit ni en Syrie ni en Italie.
Charles ne partit point. Au milieu des hostilités d'Acre contre Tyr,
Bihor ou Bondocar, soudan du Caire, suivi de forces irrésistibles, avait
déjà pris Assur, Sophie, Jaffa (1263), Antioche (1267), quand il vint
mettre le siège devant Acre (1272). Un traité, une sorte de répit qu'il
accorda, n'avait laissé au roi Hugues de Lusignan, pour tout royaume, que
la plaine d'Acre et le chemin de Nazareth. Tyr et Tripoli tenaient aussi,
mais comme des principautés indépendantes (1274). Cet abaissement et
l'état précaire de possessions ainsi réduites n'avaient pas empêché le
concile de Lyon de délibérer sérieusement sur les lois de la terre sainte
et sur les moeurs de ses habitants si dignes de correction et de réforme.
Il paraissait des légats, et, soit impéritie, soit intrigue, au milieu
des dissensions auxquelles les chrétiens de Syrie étaient en proie, ces
envoyés venaient ordinairement rompre des trêves et provoquer les
Sarrasins. Bondocar ravagea de nouveau tout le pays (1275): heureux qui
put fuir et sauver sa vie et quelques débris! Ce conquérant mourut, mais
Kélaoun, son fils, se rendit encore plus terrible. Il assiégea, prit et
ruina Tripoli. De là il revint devant Ptolémaïs. La lutte fut longue. On
doit distinguer les derniers efforts des Génois pour sauver la place.
Zacharie, leur amiral, prit en Chypre tous ses compatriotes en état de
porter les armes et les transporta devant Acre (1289). Du fond de la mer
Noire, Paulin Doria, consul de la colonie de Caffa, accourut avec du
secours (1291). Tout fut inutile. Ptolémaïs tomba, ses défenseurs y
périrent. De tout ce qui restait de Latins un petit nombre purent
s'échapper par mer: les croisades furent finies; l'ombre même du trône
de Jérusalem n'exista plus.
C'était sans doute une grande perte pour les Génois, mais leur habileté
les rendait capables de réparer bientôt leurs dommages; ils perdaient une
domination partagée; comme marchands ils conservaient des consommateurs
et de riches marchés, mais il y fallait toute leur souplesse. Déjà un
commerce aussi assuré que lucratif leur avait fait désirer de se ménager
à tout prix la faculté de fréquenter l'Égypte. Avant la dernière
catastrophe ils y avaient obtenu une sorte de neutralité mercantile
auprès du plus redoutable ennemi de la chrétienté. Cependant l'amiral
Zacharie était resté à courir les mers. Il avait porté assistance au
petit royaume chrétien d'Arménie, il y avait renouvelé les anciens
traités. En continuant sa croisière il avait été joint par Paulin Doria,
ce consul de Caffa venu au secours de Ptolémaïs amené par son zèle et par
celui de sa colonie. Arrivé trop tard pour défendre la ville assiégée, il
cherchait des ennemis pour tirer vengeance du désastre des croisés. Ces
deux amiraux réunis s'emparèrent de tous les bâtiments mahométans qu'ils
rencontrèrent et ne firent pas distinction de ceux qui appartenaient au
soudan d'Alexandrie. Cette imprudence attira une représaille fatale. Tous
les Génois trouvés en Égypte furent mis en captivité. On saisit leurs
biens; ce ne fut pas sans peine qu'un envoyé de la république parvint à
faire cesser ces rigueurs et à rétablir les relations.
(1290) Le traité qui en résulta, et qui existe aux archives de Gênes, en
deux instruments, est d'autant plus curieux que l'un, rédigé en latin,
est celui que l'ambassadeur rapporta comme le titre des concessions
faites aux Génois; l'autre, en arabe1 est la copie qui lui fut remise des
engagements consentis par l'ambassadeur envers le soudan. Dans tous les
deux les promesses sont semblables, mais ce sont deux rédactions
différentes. Il est dit dans l'arabe qu'après qu'une traduction, mot par
mot, a été écrite entre les lignes de l'original, l'ambassadeur Albert
Spinola l'a signée avec l'interprète secrétaire de la commune de Gênes et
de l'ambassade. Un secrétaire mahométan a lu la version franque
interlignée en la traduisant à mesure. Deux docteurs ont assisté à la
lecture pour vérifier l'exactitude de cette traduction et sa conformité
au texte originaire: on a prêté des serments réciproques. Des évêques,
des moines, ont été appelés pour faire foi qu'ils ont reçu celui de
Spinola prêté sur l'Évangile. Chargé de restituer la valeur des prises
faites par Zacharie, il jure que la somme qu'il remet est le vrai produit
qu'on a tiré à Gênes de la vente des effets capturés, et que, de la somme
qui lui a été confiée par la commune pour cette restitution, il n'en
retient rien; s'il déguise la vérité, il veut être réputé apostat de sa
religion, hérétique et ennemi de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de sa
divinité. L'émir qui stipule au nom du soudan Kélaoun et de son fils et
en leur âme, consent, s'ils rompent le traité, non-seulement que le
Seigneur Jésus-Christ leur soit contraire, mais qu'ils soient tenus pour
des chiens, infidèles et hors de leur loi.
L'indemnité étant réglée pour le passé, les stipulations pour l'avenir
sont des plus favorables. Pleine sécurité même en cas de rupture pour les
vaisseaux qui entreraient dans les ports musulmans avant d'en être
instruits. Le consulat génois est admis et reconnu, avec les prérogatives
et la juridiction ordinaires. Le mahométan, l'étranger ne peuvent
attaquer les Génois que devant leur consul; ceux-ci ne sont soumis à la
justice du pays que lorsqu'ils sont plaignants. Si le consul établi dans
Alexandrie a lieu, pour lui ou pour les siens, d'en appeler au soudan de
quelque tort, on doit à l'instant lui fournir, aux frais de l'État, un
messager ou le guider lui-même jusqu'au Caire. L'église de Sainte-Marie,
déjà occupée par les Génois, leur reste dévolue et ne sera pas détruite
si elle ne tombe d'elle-même. Des magasins leur sont réservés, ils en ont
seuls la clef; l'administration des douanes les garde au dehors; cette
administration est responsable du prix tant de ce qu'ils vendent dans la
douane où tout doit être mis à l'encan, que de ce qu'ils revendent au
dehors par le ministère des courtiers publics. L'or et l'argent peuvent
seuls être vendus par eux sans formalité; mais s'ils ne s'en font pas
payer le prix comptant, on ne leur garantit pas ce genre de créance.
Quand le chancelier de leur consulat répond à la douane pour un Génois,
on ne peut retenir les marchandises de celui-ci pour les droits dont il
serait débiteur. On ne peut refuser à celui qui part de prendre de lui,
en compensation de ces droits, les sommes qui lui sont dues dans le pays.
Par une clause dont la réciprocité sera assurée dans Gênes aux sujets du
soudan, nul Génois en Égypte n'est responsable de la faute ou de la dette
d'autrui s'il ne s'en est porté pour caution. Le soudan se réserve
d'adresser ses réclamations à la république contre ceux qui donneraient
lieu à des plaintes.
Ce traité, qui constitue une sorte de colonie au milieu d'une domination
étrangère, conserve, comme on le voit, l'empreinte de la politique
mercantile adoptée pas les Génois dès qu'ils ont paru aux croisades. Ce
système de consulat, les mêmes concessions partout obtenues, les mêmes
sûretés pour les transactions, se retrouvent uniformément dans toutes les
négociations de la république; au traité d'Alexandrie sont presque
entièrement conformes ceux qui, dans le cours de quatre-vingts ans,
qu'embrasse ce livre, furent conclus avec les Sarrasins de la Mauritanie,
à Tripoli, à Tunis, puis à Grenade pour les côtes du royaume de Garbe
comme pour celles d'Espagne. A Tunis2, les droits sont fixés à dix pour
cent sur ce que les Génois apportent, à cinq pour cent sur ce qu'ils
exportent; le salaire des courtiers responsables du prix des ventes est
taxé à demi pour cent. Il est recommandé aux Génois de n'apporter que des
monnaies légales, à peine de confiscation. Le roi de Tunis, s'il a besoin
de bâtiments de transport, se réserve, moyennant un loyer raisonnable, le
droit de mettre en réquisition le tiers des navires génois qui seront
dans ses ports, ce qui semble indiquer une fréquentation considérable. La
faculté d'extraire de Tunis cinq cargaisons de grains chaque année est
promise, pourvu que dans le pays le prix n'ait pas dépassé une certaine
limite; mais ces grains ne sont accordés que pour subvenir aux besoins de
Gênes, et non pour en trafiquer ailleurs. Cette clause, si facile à
éluder, se lit aussi dans une convention de la même époque faite avec le
roi de Sicile. Partout chez les Sarrasins il y a promesse de respecter
les propriétés sauvées du naufrage; il y a sûreté contre toute avanie,
contre toute prétention de rendre responsable un Génois pour un autre:
c'est à chacun, dit un de ces traités, de pleurer ses fautes3.
Négliger ces détails quand ils se présentent ne serait pas faire
l'histoire du peuple génois; son esprit, sa civilisation, sa politique
étaient essentiellement dans son commerce.
Ce commerce était alors le même que nous avons vu fonder dès le temps des
croisades, depuis que l'achat et la vente des marchandises avaient
remplacé la spéculation sur le transport des pèlerins. On avait continué
à fournir aux Latins de Syrie, et, de proche en proche, aux musulmans,
les produits du sol et de l'industrie de l'Europe, dont les uns n'avaient
pas oublié l'usage, dont les autres ne pouvaient plus perdre l'habitude,
même après s'être délivrés du voisinage des Occidentaux. En retour, les
produits de l'Orient étaient apportés à l'Occident et se répandaient par
les mains des Génois en France, en Flandre, en Angleterre, en Espagne et
dans cette Mauritanie peuplée de consommateurs arabes à qui les
jouissances du luxe étaient aussi nécessaires qu'à la cour européenne la
plus civilisée. Toutes les côtes étaient fréquentées; la Sicile, Chypre,
toutes les îles servaient de lieux de relâche et de ralliement. Partout
on trouvait des acheteurs ou des vendeurs, et les Génois allaient des uns
aux autres avec une infatigable activité4. Les grains, les vins, l'huile
se transportaient de port en port. Les toiles de Champagne, les draps
fins et grossiers, J'écarlate dont Gênes avait alors une manufacture, les
armes de luxe, les coraux s'échangeaient contre le sucre, le cuivre, les
teintures du Levant, contre la soie et les tissus de Damas, le coton, le
lin, la laine, surtout contre les produits de l'Inde, contre ses
épiceries, partout demandées et presque aussi chères que l'or. L'Égypte
en était le marché principal. La mer Rouge et les caravanes y apportaient
ces riches denrées avec l'or, les perles, les pierres précieuses, les
plumes, l'hermine et les autres pelleteries. Mais par cela même que
c'était la voie la plus connue au commerce des productions de l'Asie
lointaine, tout en la cultivant il était dans l'esprit des Génois d'en
rechercher de nouvelles où il se trouvât moins de concurrence, afin d'en
exploiter le secret ou le monopole.
Quelques années après le temps dont nous parlons, on sait que le Vénitien
Marin Sanudo, enflammé de zèle contre les maîtres profanes de la terre
sainte, adressa à toutes les puissances chrétiennes de pressantes
exhortations pour les porter à attaquer l'Égypte. Il les appuya de
curieuses considérations sur la possibilité de renverser le pouvoir du
soudan par les armes, et d'abord sur la facilité de l'affaiblir en
s'interdisant tout commerce avec ses États. Il entreprit de prouver qu'il
n'était besoin de sacrifier aucune jouissance. On pouvait cultiver
ailleurs le sucre, le coton, le lin; on pouvait imiter les tissus où les
Égyptiens mêlent la soie. Mais leur principale richesse, dit-il, c'est le
commerce des épices, et il est une voie par laquelle l'Europe peut les
recevoir sans passer sur les terres du Soudan, sans lui payer tribut. Les
marchandises de l'Inde lui parviennent par Aden; mais elles arrivent
aussi dans les ports du golfe Persique qui ne sont pas soumis à sa
domination. De là elles remontent l'Euphrate, et de ce fleuve plusieurs
chemins peuvent les conduire dans notre mer. On faisait ce commerce
autrefois par Antioche et le long des côtes de l'Asie mineure. Les épices
en revenaient meilleur marché, et cette route est encore suivie, ajoute
Sanudo, pour les articles précieux qui ne sont pas d'un grand poids. En
évitant le monopole fiscal du Soudan, on y trouve de l'économie, et
encore les marchands éprouvent que le gingembre qui n'a pas passé en
Égypte vaut vingt pour cent de plus que celui qu'on y prend. Le bon
Vénitien insiste donc pour qu'on s'attache à la route de Perse; mais ce
qu'il conseille les Génois le faisaient en silence, non sans doute par
les sentiments chrétiens qu'il prêchait aux fidèles de la croix, mais par
un calcul sur les profits d'une voie privilégiée. Le traité de Zacharie
avec le roi d'Arménie a pour but essentiel d'assurer le transit des
marchandises par Gogalat, entre le port de Layasso, à l'angle de l'Asie
mineure et de la Syrie dans la Méditerranée, et Alep, où, par peu de
jours de marche, on communique avec l'Euphrate. Nous trouvons inscrit sur
le tarif des droits de ce passage les soies et les draps de soie, les
épices, les bois de teinture5, l'indigo, le coton, le sucre, et d'autre
part les produits des manufactures de l'Europe.
Mais Gênes, dominant dans la mer Noire, eut bientôt une autre route plus
importante et où elle fut bien plus maîtresse: elle ouvrit un commerce
immense à Tana dans la mer d'Asoff. Là, venaient les produits de l'Inde
et de la haute Asie; un court trajet faisait passer sur le Tanaïs ce qui
descendait le Volga ou ce qui le remontait de la mer Caspienne. Ces pays
n'attendaient que la présence d'un peuple industrieux et hardi pour
devenir l'entrepôt de ces richesses. C'est en allant les chercher à ces
sources, c'est en les échangeant, en les apportant aux consommateurs de
toutes les autres régions, que les Génois, pour prix de leurs fatigues,
de leur intelligence active et fie leur sévère économie, firent et
maintinrent tant de grandes fortunes6.
On voudrait seulement pouvoir douter qu'ils fussent abandonnés au trafic
des esclaves, et même au commerce des esclaves chrétiens livrés aux
mahométans; mais dans leurs traités avec l'Arménie on voit qu'ils étaient
acheteurs de cette marchandise, et le serment qu'on exigeait d'eux qu'ils
ne la revendraient pas aux infidèles, donne plutôt une présomption
fâcheuse qu'une garantie. Ce que nous connaissons des lois de Caffa fait
grande mention de l'esclavage domestique et ne parle pas, il est vrai, de
la traite des hommes; mais, par les soins des Génois, le soudan
d'Alexandrie obtient de l'empereur de Constantinople la faculté d'envoyer
deux vaisseaux par an dans la mer Noire7, et les cargaisons qu'ils en
rapportent sont composées d'esclaves dont une partie se vendent
volontairement, dont les autres sont vendus par leurs parents ou par
leurs maîtres. Il serait difficile de croire que les Génois n'eussent pas
été les entremetteurs de cette fourniture; mais, au commencement du XVe
siècle, parmi les chefs de réclamation qui font envoyer une ambassade au
soudan, se trouve la demande de seize mille ducats dus pour les esclaves
de Caffa.
Comme nous avons vu les Génois courir à toutes les sources où l'on peut
se pourvoir de marchandises, nous les voyons rechercher les consommateurs
avec le même soin; on les trouve établis sur tous les marchés. Il ne
manque pas de témoignages sur la navigation des Génois dans l'Océan, au
commencement du XIVe siècle (1316)8. Le roi d'Angleterre, Edouard II,
invite les Italiens, et nommément les Génois, à porter du blé dans son
royaume pendant une année de disette. Il fait réclamer la libération d'un
de leurs vaisseaux pris par les gens de Calais, vaisseau qui portait du
froment, de l'huile, du miel et d'autres provisions. Peu après (1328) on
trouve les privilèges accordés en Angleterre aux marchands étrangers. On
voit parmi les importations mentionnées les tissus de soie de toute
espèce, articles que les Génois apportent de l'Asie; il en est même qui
sont nommés draps de Tarse, probablement comme provenant de leur commerce
d'Arménie. On voit par les actes anglais de ce temps qu'une multitude de
marchands génois, et, sous ce nom (1329), des Doria, des Spinola, des
Fieschi, etc., fréquentent l'Angleterre et les provinces françaises
(1338) qui obéissent à ses rois. On en voit (1340) plusieurs parvenir à
la confiance des princes, être employés (1345) comme agents, négociateurs
ou au service maritime et militaire. Par eux est ménagée (1361) une sorte
d'alliance ou d'amitié perpétuelle entre l'Angleterre et la république. A
la faveur de ces relations il est fréquemment questions d'emprunts
obtenus des capitalistes de Gênes, dans les XIVe et XVe siècles.
Ordinairement le Génois se fait assigner son remboursement sur les droits
de douane, en obtenant la faculté d'exporter des laines d'Angleterre; et
quelquefois aussi nous voyons qu'on n'ignorait pas l'art de faire ces
exportations en contrebande. Les Génois fournissent des lettres de change
payables à Rome pour acquitter les annates des évêques anglais; et, pour
y satisfaire, ils se laissent volontiers défendre d'emporter les monnaies
d'or ou d'argent pourvu qu'on les autorise à extraire la laine, le plomb
et l'étain. Au reste, fidèles à leur esprit d'association nationale, ils
ont un consul appelé par les Anglais maître de la société des marchands
génois, et à quelques époques leur activité excite la jalousie des
nationaux. On restreint leur commerce; on ne veut pas qu'ils aillent
faire le trafic des productions anglaises dans les pays voisins. Un acte
exprès ne leur permet de charger que pour débarquer à Calais ou pour
passer au delà du détroit de Gibraltar.
Nous ne trouvons pas des traces aussi fréquentes des relations du
commerce génois avec les Pays-Bas9. Mais, entre autres faits, nous
rencontrons précisément un navire destiné pour l'Écluse, chargé de
gingembre, de fleurs d'oranger, de sucre candi, de fruits secs, de riz,
de soufre, de salpêtre et de papier pour écrire (carta scrivabilis),
expédié par de Negri, de Ferrari, Spinola, Lomellino, pris par les
Anglais, réclamé à Londres par Doria et Gentile, et rendu sous la caution
de Pinello, marchand génois.
(1277) Pour la France les rapports sont multipliés et bien connus.
Jacques Pinelli, autorisé par la république de Gênes, concourt, avec les
autres marchands italiens habitant dans le royaume, au traité par lequel
Philippe le Hardi leur accorde domicile et privilèges. Dans cette sorte
de colonie fédérative les Lombards et les Florentins étaient plutôt
banquiers et financiers, les Génois marchands et navigateurs. Il faut,
certes, que cette fréquentation fût lucrative, à voir ces étrangers y
tenir malgré les vexations énormes et répétées dont ils sont l'objet.
Philippe (1274), sous les plus vains prétextes, les avait fait tous
arrêter en un même jour, les avait rançonnés avant de leur octroyer ces
concessions. Philippe le Bel, suivant l'exemple de son père, leur fit
éprouver deux fois en deux ans les mêmes rigueurs et toujours par des
mesures secrètes qui les atteignent tous à la fois à un jour marqué.
Jadis saint Louis, cédant aux préjugés de son temps, avait prohibé le
prêt à intérêt sous de grandes peines et comme une violation des lois
divines; ce sont ces peines que les marchands italiens étaient facilement
convaincus d'avoir encourues et dont les descendants du saint roi les
obligeaient par la terreur à se racheter à prix d'argent. Après cela,
l'orage se calme, et sans doute si les emprunteurs trouvaient encore du
crédit chez ces banquiers, il fallait bien que l'intérêt des prêts payât
le risque du capital et de la personne du prêteur. Vingt ans après ses
premières ordonnances, Philippe le Bel, si fameux par sa fausse monnaie
et si avide d'argent, ne voit rien de mieux que de détourner les
malédictions de son peuple sur les Italiens; il les chasse en leur
ordonnant de payer tout ce qu'ils doivent et en confisquant toutes leurs
créances. Ils reviennent cependant si bien que son successeur Louis le
Hutin, considérant dans un édit royal que depuis trois ans (1315), ils
n'ont été soumis à aucune contribution extraordinaire, les taxe à lui
payer pendant dix ans cinq pour cent par année de leurs capitaux; et
immédiatement un autre édit établit sur eux une imposition de deux
deniers par livre du montant de leurs achats et de leurs ventes. Les
persécutions, les déclarations que leurs prêts sont annulés ou confisqués
(1320) au profit de l'État se répètent de règne en règne (1324).
Indépendamment de ces violences, ils devaient être spéculateurs bien
attentifs (1330) si les seules variations de la monnaie n'avaient pas
détruit cent fois leur ouvrage (1337). Il est vrai que le bouleversement
du système monétaire est souvent un temps propice à la subtilité et à
l'audace pour tirer parti de la mauvaise foi et de l'ignorance des
gouvernements10.
On voit, dans le traité de Philippe le Hardi, que les Italiens avaient
déjà des établissements aux foires de Champagne: cette convention en
étend les privilèges à d'autres lieux: nous savons que dès longtemps les
Génois en particulier fréquentaient toute la côte française de la
Méditerranée. Ils avaient des magasins et toute une colonie à
Montpellier, ville longtemps demeurée sous la seigneurie des rois
d'Aragon et qui ne fut définitivement unie au royaume de France qu'au
milieu du quatorzième siècle. Le traité mentionné ci-dessus les établit à
Nîmes (1277), ou y confirme leur établissement. Ils y auront un recteur
et des consuls, un poids public, un comptoir de change; un juge des
conventions y sera institué par le roi pour leur maintenir les
concessions qui leur sont faites: juridiction expéditive et d'exception
à laquelle les nationaux mêmes pouvaient se soumettre dans leurs contrats
et qui, survivant à la colonie des Génois, durait encore de nos jours.
Entre eux, leur recteur les juge suivant leurs propres lois; elles
règlent seules leurs successions. La force publique serait prêtée au
besoin à leur magistrat, pour se faire obéir de ses subordonnés. Si les
propriétaires de maisons font la loi trop dure à ces hôtes privilégiés,
le prix des loyers sera fixé par des arbitres et, en cas de discords, le
juge royal y interviendra. Les marchandises apportées par les Génois ne
payeront pas plus de droits à Nîmes qu'on n'en impose sur eux à
Montpellier. Pour prix de ces avantages ils promettent de ne débarquer
qu'à Aigues-Mortes et de conduire à Nîmes tout ce qu'ils auront introduit
dans ce port.
L'édit de Louis le Hutin ne laisse subsister dans le royaume que quatre
établissements pour les Italiens et leur défend de négocier ailleurs si
ce n'est dans les foires. Nîmes est au nombre des quatre villes
privilégiées avec Paris, Saint-Omer et la Rochelle. Si des rois avides et
des débiteurs obérés étaient envieux des profits de ces étrangers, on a
la preuve que les villes qu'ils fréquentaient en jugeaient autrement
(1293). Il existe un grand nombre d'actes par lesquels les autorités
nîmoises recourent au roi et à sa justice, afin qu'on empêche les Génois
d'aller commercer en Provence ou à Montpellier. Pour ôter tout prétexte à
la contravention, on supplie le roi de faire creuser à ses frais un canal
d'Aigues-Mortes à Nîmes (1285). Le sénéchal d'Aragon est sommé de
repousser de Montpellier la fréquentation des Génois (1349); et quand la
réunion de cette ville à la France fut consommée, ce fut encore là un
long sujet de querelle entre les deux cités voisines (1317). Enfin
Philippe le Long, s'informant à Nîmes des effets de la retraite des
Italiens que les concussions de son frère Louis X avaient mis en fuite,
on lui répond que cette retraite ruinait la sénéchaussée, la ville, le
fisc et les particuliers. Philippe de Valois voulait introduire la
gabelle à Nîmes (1341), on lui allègue la pauvreté du pays depuis la
retraite des marchands génois. Traités avec faveur pendant leur séjour,
l'un d'eux, George Ratti, fut fait chevalier à Nîmes (1322)11. Un Donato
Obriaqui (probablement Embriaqui) y devint notaire et greffier. Après la
disparition de la colonie, une loge qu'elle avait élevée, fut vendue
comme bien abandonné; et ce ne fut qu'en 1441, tant pendant de longues
années on avait espéré le retour de ces industrieux étrangers12! C'est
apparemment quand ces utiles rapports eurent été interrompus que les
Génois témoignèrent leur humeur par la plus chimérique des prétentions.
On assure13 que le gouvernement écrivit au sénéchal de Beaucaire et aux
consuls de Nîmes pour se plaindre que les habitants de ces contrées
osassent faire le commerce maritime, tandis que le comte de Toulouse en
avait octroyé le privilège exclusif aux Génois dès 1174.
Mais les Français et les Génois avaient eu à la fois à s'élever contre
l'abus énorme d'un privilège moins fantastique et plus récent. Philippe
de Valois s'était laissé induire à concéder, c'est-à-dire indubitablement
à vendre, à deux nobles trafiquants de Gênes, Charles Grimaldi et Jean
Doria, le droit exclusif du commerce des côtes de la Méditerranée et de
l'exportation des marchandises françaises de ce côté. On n'avait pas
manqué de motiver cette concession sur ce qu'eux seuls étaient en état de
soutenir la navigation et de faire le bien du royaume; défense était donc
faite à tous marchands de trafiquer sans leur permission; ce privilège
devait durer deux ans: le pays, les rois d'Aragon, de Majorque, la
commune de Gênes elle-même réclamèrent contre ce monopole. Il fut révoqué
le 4 avril 133914.