reparut enfin. Pressé de consolider le parti qui reconnaissait ses
droits, il manda à Pavie les Génois et les Pisans, avec les Lucquois et
les Florentins. Là il prononça en maître sur leurs différends. Il ordonna
que la nouvelle forteresse de Viareggio, odieux aux Pisans et notoirement
érigée contre eux, serait abattue. Il commanda aux Pisans de remettre à
Gênes la moitié de la souveraineté de la Sardaigne. Sur ces bases, il fit
jurer la paix devant lui.
(1176)Ce fut peu après que se termina une plus grande lutte. L'empereur
et les forces qu'il avait réunies, les Lombards et leur confédération
entière se rencontrèrent à Legnano. La victoire se déclara pour la
liberté de l'Italie. L'armée de Frédéric fut entièrement détruite. Il se
sauva du champ de bataille avec si peu de ressources qu'on perdit sa
trace, et qu'il passa pour mort.
Eclairé par l'événement, il eut le bon esprit de se conformer à sa
situation et d'en tirer parti avec dextérité. Son antipape était mort, le
point d'honneur ne l'empêchait plus de reconnaître Alexandre pour le
véritable pontife. Il se hâta de négocier sa réconciliation (1177). Le
pape ne voulut entendre à aucun accord, si l'on ne faisait entrer dans le
traité les Lombards et le roi de Sicile; et c'était le résultat auquel
Frédéric tendait de son côté. Enfin l'ouvrage assez compliqué fut mené à
bien dans Venise. L'empereur, absous par le pape, se soumit dans leur
rencontre au cérémonial désagréable que déjà Adrien lui avait appris. On
prétend qu'en prenant les rênes de la haquenée d'Alexandre, il lui dit:
Pas à toi, mais à saint Pierre, et qu'Alexandre répondit: Et à saint
Pierre et à moi. Enfin une paix perpétuelle fut conclue avec l'Église,
ainsi que des trêves, l'une de quinze ans avec le roi de Sicile, l'autre
de six ans, avec les Lombards.
On trouve Gênes au nombre des villes auxquelles Frédéric fait rendre
commune la trêve. Quand ce prince, avant de quitter l'Italie, visita les
amis qui l'avaient aidé, il se recommanda à leur fidèle affection; il
passa par Gênes avec sa femme et son fils; il y reçut les plus grands
honneurs6.
Pendant les six ans qui suivirent l'accord, sa politique fut de détacher
des membres de la confédération opposée, de faire des paix séparées,
d'exciter des jalousies entre les Lombards afin de dissoudre leur ligue
et d'être plus fort à la conclusion de la paix générale. Ainsi il rendit
son amitié à Tortone qu'il avait si sévèrement traitée. Il acquit à son
parti jusqu'à la ville d'Alexandrie, qui, par une fiction singulière,
consentit à recevoir de lui un nouveau nom et une fondation nouvelle. A
un jour marqué la ville fut vidée, et les habitants y furent reconduits
sous ses auspices comme une colonie à laquelle il aurait fait préparer ce
séjour. Il décora la ville du nom impérial de Césarée, nom qu'elle ne
conserva pas longtemps. Les habitants de cette ville et ceux de Gênes
eurent alors une convention pour vivre en bons voisins en s'accordant des
exemptions de péage7.
La paix définitive fut faite à Constance. Par ce fameux traité, les
républiques italiennes eurent leur indépendance réelle reconnue, en
conservant quelque ombre de déférence pour la souveraineté de l'empire.
L'empereur se réservait la confirmation de leurs consuls et la délégation
d'un juge d'appel; enfin, le serment de fidélité, qui devait être
renouvelé tous les dix ans. Les ligues établies entre ces villes étaient
maintenues, elles étaient libres d'en former à leur volonté. Les Génois
ne semblent pas avoir comparu comme parties à cette transaction.
L'empereur les nomme seulement parmi ceux qu'il déclare ses alliés. Les
conditions du traité ne paraissent pas non plus avoir rien changé à
l'état où se trouvait la république.
CHAPITRE IV.
Suite des affaires de la terre sainte. - Relations extérieures et
traités. - Administration des finances.
Aussitôt que l'on avait pu se soustraire à l'obligation de suivre
Frédéric dans les projets dont il avait menacé la Sicile, des
négociateurs y avaient été envoyés au roi Guillaume pour rétablir la paix
et le commerce dans ses États. Ce raccommodement fut difficile et
nécessita plusieurs ambassades. Au bout de six ans seulement les anciens
traités furent renouvelés.
Il faut rendre justice aux conducteurs du peuple génois. Nous venons de
parcourir trente ans de guerre; nous allons voir que c'étaient encore
trente ans de désordre et de troubles sanglants dans l'intérieur. Sous le
seul rapport de la finance ce devait être un temps d'embarras extrême
dans un État d'un territoire si borné et si peu fertile, jeté en une
suite d'entreprises dispendieuses. Cependant ni la pénurie du trésor, ni
la guerre pisane, ni la guerre civile n'arrêtèrent jamais aucun des soins
nécessaires à la protection du commerce, aucune des mesures capables de
l'agrandir. A la louable unanimité des efforts, au milieu des factions et
des tempêtes, on voyait bien que ceux qui disposaient du timon des
affaires étaient les principaux commerçants du pays, plus éclairés sur un
intérêt solide qu'éblouis par l'ambition ou par l'esprit de parti; ainsi
les particuliers continuèrent à accumuler des richesses, alors même que
l'État épuisé demeurait pauvre.
Les établissements de Syrie ne cessaient pas de rendre de grands profits,
mais leur position commençait à devenir précaire. Si les villes maritimes
n'avaient ressenti jusque-là que les contrecoups des secousses qui
ébranlaient le royaume de Jérusalem, si les colonies rivales qui les
habitaient n'avaient pas encore poussé leurs jalousies jusqu'aux
violences qui les ruinèrent plus tard (1163), de grandes vicissitudes
suivaient la mort de Baudouin III. Amaury, son frère, qui lui avait
succédé, se voyait pressé entre deux rivaux puissants, le Soudan d'Égypte
et Noureddin, soudan de Damas (1167). Il servait d'auxiliaire au premier
quand, sur le champ même de bataille, tous deux se réunirent contre lui.
Bientôt Noureddin fut maître de l'Égypte. Saladin, neveu du lieutenant
qu'il avait envoyé au Caire, y devint vizir et ne connut point de maître.
Peu après (1170) il se fit successeur de toute la domination de
Noureddin. Amaury invoquait en vain des secours pour lui résister. Ce roi
mourut en envisageant la chute de son trône. Il le laissait à Baudouin
IV, affligé de la lèpre et incapable de soutenir un État chancelant. Une
trêve retenait encore les entreprises du redoutable maître de Damas: on
la viola, la guerre recommença, le royaume fut ravagé. Le roi, succombant
sous son infirmité, céda la régence au second mari de sa soeur, Sibylle:
c'était Guy de Lusignan, régent de peu de mérite (1183). Baudouin mourut,
le trône appartint quelques mois à un enfant de cinq ans, fils de Sibylle
et du marquis de Montferrat, son premier mari. A la mort de ce jeune
prince (1185), dans une assemblée religieuse, l'ambitieuse Sibylle prit
la couronne entre ses mains, et, sans consulter personne, la mit sur le
front de Lusignan son époux (1186). La défection du comte de Tripoli qui
ne voulut pas reconnaître le nouveau roi, les dissensions des templiers
et des hospitaliers, les jalousies et les querelles sanglantes des
Génois, des Pisans et des Vénitiens, le trouble qu'ils mirent dans les
villes qu'ils habitaient ensemble, furent le triste prélude et les
circonstances qui amenèrent et accompagnèrent la fatale bataille de
Tibériade. Tout fut perdu: Lusignan fut fait prisonnier, la vraie croix
tomba au pouvoir des Sarrasins (1187). Le comte de Tripoli alla mourir de
désespoir, accusé de trahison, et, disait-on, reconnu pour circoncis par
ceux qui l'ensevelirent; car jusqu'à quelle absurdité ne va pas la
prévention populaire?
Après la bataille, la célèbre, la forte ville de Ptolémaïs, mal défendue
par la discorde de ses habitants, ne tint que trois jours devant Saladin
(1189). Césarée, Assur, Jaffa, Béryte se rendirent; il ne resta aux
chrétiens sur la mer que Tyr, Tripoli et Ascalon: cette dernière cité
capitula peu après.
Jérusalem passa au pouvoir de Saladin par une capitulation qu'il exécuta
avec fidélité et générosité. Les chrétiens, sortis de cette ville et
cherchant une retraite, se présentèrent à Tripoli; on leur ferma les
portes. Partout éconduits, ils se traînèrent jusque devant Alexandrie. Là
du moins ils furent charitablement recueillis par les officiers de
Saladin. On prit soin de leur procurer un asile au pied des remparts, ils
y passèrent l'hiver; on leur distribua des vivres et des secours.
Malgré la guerre, les Génois avaient eu l'habileté de se mettre avec les
musulmans d'Égypte en état de paix et de neutralité. Trente-huit
vaisseaux chrétiens, génois la plupart, hivernaient à cette époque dans
le port d'Alexandrie. La venue des fugitifs de Jérusalem fut une occasion
de commerce. Ceux qui avaient emporté de l'argent en achetèrent des
marchandises; ils les mirent sur les nefs, dit un narrateur1, et y
gagnèrent grand avoir. Au mois de mars, les maîtres de navires y
donnèrent des places pour le retour de tous ceux qui purent les payer
chèrement (1187). Mais il restait mille pauvres chrétiens délaissés. Ce
fut encore l'humanité des magistrats d'Alexandrie qui veilla à leur
conservation. Le départ était prochain. Les Génois venaient déjà payer
les droits de port et redemander leurs timons et leurs voiles qu'on
tenait en dépôt pour la sûreté de la perception. Mais, avant de rendre
ces apparaux, on demanda aux capitaines pourquoi ils n'embarquaient pas
les hommes qui restaient sur le rivage. Ils répondirent qu'ils ne
pouvaient s'en charger puisque ces hommes n'avaient ni de quoi payer leur
passage, ni de quoi se fournir de vivres: «Eh bien, s'écria le
mahométan, ne sont-ils pas chrétiens? Entendez-vous les abandonner pour
être esclaves de Saladin? Cela ne sera pas. Vous les recevrez à bord et
je leur donnerai des vivres. Vous jurerez de ne les débarquer qu'en
chrétienté, de la même manière et aux mêmes lieux que les passagers
riches qui vous payent; et si j'apprends que vous ayez fait tort ou
injure à ces pauvres gens, sachez que je m'en prendrai aux marchands de
votre terre qui viendront en ce pays.» Ces conditions furent remplies,
le gouvernail ne fut pas rendu que les capitaines ne s'y fussent soumis.
Après la prise de Jérusalem, Saladin assiégea Tyr. Mais le jeune marquis
de Montferrat possédait cette ville, et, par son courage, aidé d'une
poignée de Génois, il brava toute la puissance du vainqueur. Il méprisa
les offres, et ne prêta pas l'oreille aux menaces, car on lui demandait
de rendre la place pour sauver la vie de son père, prisonnier des
Sarrasins. Attaqué par terre et par mer, il défit à l'entrée du port les
galères envoyées contre lui; il repoussa les assauts. Saladin leva le
siège et ne réussit pas mieux devant Tripoli, que Montferrat courut
défendre. Le sultan honora ce valeureux ennemi; en se retirant il
délivra et lui renvoya ce père dont les jours avaient été en péril. Il
rendit aussi la liberté au roi Lusignan et à dix chevaliers dont il lui
laissa le choix. A peine libéré, Lusignan accourut à Tyr. Mais
Montferrat, non plus que le nouveau comte de Tripoli, ne voulut le
reconnaître ni le recevoir. Ce roi sans royaume choisit alors le plus
extraordinaire des asiles: presque seul il alla camper devant Acre, il
annonça qu'il assiégeait la ville, et il requit tous ceux qui pouvaient
fournir assistance de venir le joindre. La flotte sicilienne s'approcha
pour le soutenir. Les forces éparses se réunirent. A son tour il fut
bloqué dans son camp, mais il n'y fut point forcé. Un an se passa dans
cette bizarre position et dans l'attente des secours d'une nouvelle
croisade.
(1189) La perte de Jérusalem avait été douloureusement ressentie dans
toute l'Europe. Les rois qui avaient négligé ou retardé d'y porter
assistance, s'en accusèrent. Les peuples, que leurs discordes avaient
distraits de la défense de la terre sainte, suspendirent leurs
différends. Aussi bien ils sentaient ce qu'ils allaient perdre et ce
qu'ils avaient déjà perdu. Gênes, qui envoya des ambassadeurs aux rois de
France et d'Angleterre pour les inviter à se réunir dans l'intérêt de la
cause sainte, déféra elle-même aux remontrances des souverains pontifes.
Elle fit une trêve avec les Pisans. Les Vénitiens s'unirent à leurs
rivaux. Leurs flottes combinées partirent sous la direction des
archevêques de Pise et de Ravenne2. Un des consuls de Gênes, Gilles
Spinola, fut expédié au siège d'Acre. Des Embriaco, des Castello, des
Volta, des Doria, une foule d'autres s'embarquèrent avec lui. Bientôt les
plus puissants princes se mirent en route dans l'espérance de reprendre
Ptolémaïs. Frédéric Barberousse fut prêt le premier. Il prit la voie de
Constantinople et se fit jour à travers l'Asie mineure; maïs il alla
mourir misérablement près du terme de son voyage. Philippe Auguste et
Richard d'Angleterre, prenant le chemin de la mer, se rencontrèrent à
Gênes. Ces amis, ces frères d'armes se retrouvèrent en Sicile, et n'en
repartirent pas sans avoir donné le spectacle d'une jalousie haineuse qui
devait ruiner toute entreprise commune. Après de longs incidents toutes
les forces fuient réunies devant Acre (1191). Saladin les combattit et ne
put les distraire du siège. On nous a conservé le souvenir de la place
des campements. Nous voyons que les Génois n'étaient pas restés dans
leurs galères; selon leur ancien usage, ils avaient pris le soin des
machines de guerre. Le siège dura plus d'un an après l'arrivée des deux
rois. Enfin Saladin consentit à un traité qui remit Acre aux mains des
chrétiens. Il promit d'échanger un de ses prisonniers de Tibériade contre
chacun des musulmans qui se trouveraient dans la ville. La vraie croix,
ce trophée tombé entre ses mains, devait être rendue. On dit qu'il prit
des prétextes pour retarder l'exécution de cette promesse; que les
princes, pressés de l'obliger à restituer la croix, le menacèrent de
mettre à mort leurs prisonniers, et que, par une égale inhumanité, il les
laissa effectuer cette menace. Ils eurent soin seulement de conserver les
captifs capables de riches rançons, et ils se les partagèrent.
La rentrée dans Acre amena de nouvelles dissensions. Les conquérants
s'emparèrent des propriétés à leur bienséance: les anciens possesseurs
voulurent reprendre leurs biens; les uns et les autres en vinrent aux
mains. Il fallut une négociation compliquée pour ménager un accord qui
devait encore donner de continuelles occasions de querelles. Dans chaque
maison celui qui y rentrait fut tenu d'admettre au partage du logement
l'hôte qui s'y était établi, et qui eut le droit d'y séjourner à volonté.
L'ancien propriétaire ne devait jouir de cette portion qu'à la retraite
de cet incommode voisin.
Philippe avait regagné la France, content d'avoir vu Ptolémaïs hors des
mains des infidèles, et peu soigneux de pousser l'exécution de son voeu
jusque sous les murs de Jérusalem. La guerre s'étant rallumée, Richard
annonça qu'il marchait à la conquête de la terre sainte; mais il n'alla
pas loin sur ce chemin, arrêté, disait-il, parce que les lieutenants à
qui Philippe avait laissé son armée refusaient de le suivre. Il n'en
exerça pas moins sa valeur brillante, dont la renommée passa en proverbe
chez les Sarrasins. Mais il combattit sans s'éloigner des côtes, en
négociant toujours. Il lui tardait de retourner en Occident, et l'on
sentait qu'il ne demandait qu'une voie honorable pour repartir. Saladin
devait désirer, à son tour, la retraite d'un ennemi si puissant, après
lequel il ne resterait aux chrétiens que des forces sans chefs dans des
établissements prêts à tomber par leurs propres discordes. Déjà Richard
et Conrad, marquis de Montferrat, étaient en querelle déclarée. Le vain
titre de roi de Jérusalem retenu par Lusignan, après la mort de cette
reine qui l'avait couronné seule, était revendiqué par Conrad, et cette
contention divisait tous les croisés. Les hospitaliers et les templiers
suivaient des partis différents; les Pisans avaient adhéré à Richard,
protecteur de Lusignan; les Génois devaient être pour Montferrat. Les
deux peuples en vinrent aux mains dans Ptolémaïs. Richard qui y dominait
chassa les Génois de cette ville. Le marquis les reçut dans Tyr (1192).
Bientôt ce prince, le plus puissant de ceux que leurs possessions
destinaient à se fixer en Syrie, fut tué par des Arabes de cette tribu
que nos annalistes nomment les assassins. Saladin, pour tenir le sort des
croisés entre ses mains, n'eut plus qu'à désirer le prompt départ du roi
d'Angleterre. Il le hâta par un traité dans lequel il déploya une
générosité au moins apparente. L'accès de Jérusalem fut libre à la piété
des chrétiens. Une trêve consolida les établissements maritimes. Saladin
rendit Caïpha, Assur, Césarée, Jaffa, et, quand il eut fait démolir
Ascalon, il laissa aux Latins tout le rivage de Jaffa jusqu'à Tyr.
Tout fut réglé sans faire mention de Guy de Lusignan, et de son titre de
roi de Jérusalem. Mais il acquit une souveraineté plus réelle. Il acheta
la couronne de Chypre, de Richard d'Angleterre qui avait pris possession
de cette île à son arrivée, et qui, repartant, n'avait plus qu'à la
revendre.
Après la trêve, le royaume de Jérusalem n'existait guère que de nom. Les
chrétiens n'y avaient plus de centre commun; les affaires des chevaliers
et des barons déclinèrent. Mais les peuples marchands et navigateurs
peuvent se passer de domination là où ils négocient. A défaut de
protection publique, ils savent au besoin se protéger eux-mêmes par la
promptitude des mouvements, par la souplesse et la vigilance. Ils ne
demandent que libre accès et des magasins un peu sûrs. Là où ils trouvent
ces avantages, ils se rangent aisément à la neutralité. Ils font même
leurs affaires chez l'ennemi si le profit paye le risque. Les Génois
n'interrompirent point leur commerce, ils firent avec les villes de
Syrie, soumises à Saladin, ce qu'ils avaient fait à Alexandrie, qu'ils
fréquentaient malgré la guerre. Ils se répandirent à l'intérieur, ils
connurent Alep et Damas. Cependant, attentifs à tous les intérêts au
milieu des croisés, toutes les fois qu'un nouveau maître ou un nouveau
compétiteur parvient au pouvoir dans une principauté, nous trouvons de
nouveaux décrets qui confirment et souvent augmentent leurs privilèges.
Guy, ce roi de Jérusalem sans territoire, leur accorde et leur renouvelle
des concessions étendues3. Un de ses prédécesseurs avait renoncé pour eux
à l'alliance des Pisans, et s'engageait à ne pas y rentrer de cinq ans.
Le marquis de Montferrat ajoute des jardins à leurs possessions de Tyr4.
Il est à peine mort, Henri de Champagne, qui épousa sa veuve trois jours
après, succède à peine à la principauté, qu'il renouvelle les privilèges
des Génois, avec la faculté de bâtir une église dans Tyr et une tour dans
Acre5.
(1150 - 1190) On voit que la politique ne leur manquait pas plus que
l'activité. On naviguait, on trafiquait de tout côté, et, dans les années
plus funestes de guerres et de soulèvements, l'annaliste répète
volontiers que les vaisseaux marchands allèrent au trafic comme en pleine
paix. On expédiait partout où la négociation pouvait être profitable. On
envoyait des flottes partout où leur présence pouvait appuyer les
ambassades. Un envoyé fut dépêché à Mohadin, roi des côtes d'Afrique, qui
résidait à Maroc. Ce prince accorda aux Génois la paix et la liberté du
commerce dans tous ses États. Les droits de douane furent réglés pour eux
à 8 pour cent, excepté à Bougie où l'on percevait 10 pour cent, dont deux
étaient restitués à un chancelier que la république y établit,
arrangement singulier qui associait les Génois aux profits de l'impôt
levé sur leurs marchands dans un port étranger: ce revenu fut affermé
dans la suite parmi les ressources du trésor.
(1181) Nous avons déjà parlé d'un traité avec le roi more de Valence en
11496. Rodoan de Moro conclut une paix de dix ans avec Abon Ibrahim,
seigneur des Baléares7. Quelques années après (1188), Lecanozze obtint du
nouveau maître de ces îles des privilèges, avec les concessions d'une
église, de magasins, de bain gratuit une fois la semaine, exemption de
certains droits, sauvegarde et réception favorable tant en Espagne qu'au
pays de Garba en Afrique. L'émir se réserva un seul point, celui de se
faire justice sur les Génois qu'il trouverait parmi ses ennemis.
(1200 - 1208) En aucun temps on ne néglige de cultiver les relations avec
l'Égypte. Rosso della Volta y fit un traité avec Saladin. Les successeurs
de ce prince furent visités par les hommes les plus importants de la
république, par Foulques de Castello, par Guillaume Spinola. Le dernier
avait été demandé par le soudan; lé premier avait rapporté des présents
considérables en allant solliciter la liberté de quelques prisonniers. On
ne l'obtint pas, mais on se concilia la tolérance du commerce. C'est
ainsi qu'après que les chrétiens eurent été chassés de la Palestine, les
Génois trouvèrent des amis et des liaisons profitables parmi les
Sarrasins.
(1201) A l'extrémité de la Syrie opposée à l'Égypte, ils obtinrent de
nouveaux établissements à peu près à la même époque, et avec ces mêmes
concessions qui constituaient leur colonie de la terre sainte. Des
princes chrétiens, chassés par les mahométans de la grande Arménie,
s'étaient retirés dans la petite. Ils avaient enlevé à l'empereur de
Constantinople plusieurs villes de Cilicie. Ils briguaient la dignité
royale: les Génois secondèrent, et probablement transportèrent les
ambassadeurs qui allaient solliciter auprès de l'empereur d'Allemagne le
titre de roi pour leur maître. Léon, de la famille des Ruppins, obtint en
effet cette couronne. Ce prince et ses successeurs montrèrent leur
reconnaissance envers les Génois, en leur accordant le privilège et
l'autorité du consulat8.
Nous avons vu Gênes cultiver l'amitié de l'empereur de Constantinople et
recevoir de lui des privilèges aussi magnifiques que lucratifs. Mais
l'exécution n'avait pas répondu aux promesses: Ami de Morta fut envoyé
pour la hâter. On demandait les établissements promis et les subsides
annuels qui avaient été stipulés, et probablement des indemnités pour le
dommage que l'empereur avait paisiblement laissé porter aux Génois par
les Pisans. L'ambassadeur, après deux ans d'absence (1170), était attendu
à Gênes, quand deux délégués de l'empereur y arrivèrent avant lui. Ils
parlèrent dans les termes les plus choisis de l'amitié de leur maître, et
ils étalèrent cinquante-six mille perperi qu'il envoyait aux Génois. La
somme était d'un grand attrait au milieu des embarras du temps; un des
traits les plus marqués du caractère génois, la méfiance, l'emporta. Il a
toujours régné dans leur pays un scrupule excessif de porter atteinte au
moindre droit litigieux: crainte superstitieuse, si l'on peut parler
ainsi, qui introduit les conseils du légiste dans la politique et dans
les transactions journalières du commerce. On refusa l'argent tant que
Morta ne fut pas de retour; on le refusa encore quand, à son arrivée, il
assura que l'offre des ambassadeurs n'était pas égale au dernier mot de
leurs instructions. Morta, qui, à ce que raconte l'annaliste, très-bien
accueilli à Constantinople, en revenait fort riche, y fut renvoyé sur les
pas des ambassadeurs grecs pour ôter tout malentendu sur la quotité de
l'indemnité (1180)9. Nous ne savons si l'argent fut recouvré, mais huit
ou neuf ans plus tard Morta négocia encore un traité avec Alexis Comnène
qui avait succédé à Manuel. Le procès-verbal de la prise de possession
des établissements concédés aux Génois et la description des lieux sont
conservés dans les archives de Gênes. On y trouve aussi les instructions
données postérieurement à un autre ambassadeur (1201)10: il était chargé
d'aller demander, avec un peu plus de facilités pour le commerce, un
rabais sur les droits, et surtout de réclamer justice en faveur des
Génois créanciers des Grecs. Il lui est imposé, au surplus, de rapporter
au trésor six cents perperi sur les dons que lui fera l'empereur. Mais
c'était le temps des sanglantes révolutions d'Alexis III, d'Isaac Lange
et de l'usurpateur Murzufle. Probablement la négociation n'avança pas, et
peu après, la conquête des Latins vint renverser toutes choses.
On voit que les hommes qui, consuls ou conseillers, s'occupaient des
affaires de l'État ne manquaient ni de soin ni de vigilance. Dans une
année (1163) où il n'y avait pas d'arriéré, le budget de la république se
montait à six mille huit cent cinquante livres en recette et en dépense.
La somme était devenue bien médiocre pour le temps et pour la
circonstance. Quand un délégué impérial vendait son appui pour deux ou
trois mille livres, il est évident qu'il fallait d'autres ressources. On
remarque cependant que jamais dans ces temps difficiles un parti
convenable à la sûreté ou à l'honneur du pays ne manqua faute d'argent.
La bourse des particuliers suppléait sans difficulté à l'épargne épuisée,
et c'est ainsi que les richesses privées servaient au bien public. Rien
n'empêche de croire que, parmi les citoyens opulents, il y en eut de
généreux, capables de sacrifices désintéressés à la patrie; mais
communément, il fallait recourir aux emprunts; les prêteurs exigeaient
des gages; ils s'emparaient des diverses branches des revenus publics
afin d'assurer leurs remboursements par leurs propres mains.
Quand autrefois la république était bornée aux expéditions maritimes, le
plus souvent elle n'avait qu'à laisser aux particuliers le soin de s'en
charger. L'appât des captures espérées suscitait assez d'armateurs
volontaires et d'hommes qui spéculaient sur le profit à faire en
s'associant à l'entreprise. Les flottes partaient sans exiger beaucoup
d'avances du trésor public. Quand on s'étendait davantage, ou quand il
convenait d'aller établir des croisières qui promettaient peu de profits
directs, il fallait bien que l'État armât à ses frais. A cette occasion
commencèrent les emprunts. Le premier qui nous est signalé eut pour cause
l'expédition d'Almérie; mais le butin de cette ville et celui de Tortose
surpassèrent la dépense. Toutes les expéditions n'étaient pas si
lucratives: celles de Grillo aux bouches du Rhône coûta sans produire.
Mais il n'était pas pour Gênes d'expédition maritime qui pût être aussi
onéreuse que les moindres mouvements par terre. A leur occasion on voit
les revenus engagés, alternativement rachetés et réengagés de nouveau.
L'approche de Barberousse, la construction des murs, la protection donnée
à Barisone, la diplomatie vénale de l'empereur, exigèrent les plus grands
sacrifices. Enfin, pour faire la guerre sur terre, il fallait des
cavaliers; il n'y en avait point à Gênes; on en soldait en Lombardie.
Pour en fournir promptement aux Lucquois pendant l'alliance, on demandait
l'assistance des marquis et des comtes de la Ligurie: ils arrivaient
avec leurs suivants; or ces nobles auxiliaires ne servaient ni
gratuitement, ni à peu de frais. Une de ces convocations, qui devint
inutile, endetta la république de 3,000 livres.
On levait des collectes imposées sur les citoyens. Nous ne savons quand
on commença à recourir à cette ressource; mais nous la trouvons annuelle
dès 1165. L'impôt devint permanent, sa quotité resta variable; le plus
souvent elle était de 6 deniers par livre (deux et demi pour cent);
quelquefois elle fut de 8 deniers (trois et un tiers) et au delà. On
n'explique pas si c'est sur le revenu ou sur le capital de chacun.
L'annaliste avertit quelquefois que la collecte est indépendante de la
taxe des vaisseaux. On trouve aussi des années où le droit de douane est
élevé à 3 deniers par livre sur la valeur des marchandises importées et
de 9 deniers sur les exportations (1169). Dans certaines occasions on
essaye de soumettre à la collecte Savone et Noli, sous le prétexte que
ces villes sont de la compagnie de la commune de Gênes. Ces impositions
devaient servir à l'amortissement des emprunts et au retrait des revenus
engagés. Et telles étaient, après tout, les ressources d'une république
mal dotée, mais riche en citoyens opulents, que, la guerre de Pise
terminée (1185), quand la paix de Constance laissa respirer l'Italie
(1186), en deux années les consuls payèrent les deux moitiés de la dette
entière et libérèrent les revenus publics. Les embarras pécuniaires
étaient plus faciles à faire disparaître que les factions à éteindre et
leurs violences à contenir.
LIVRE TROISIÈME.
DISSENSIONS DES NOBLES ENTRE EUX. - INSTITUTION DU PODESTAT. - FRÉDÉRIC
II.
1160 - 1237.
CHAPITRE PREMIER.
Établissement du podestat.
En recherchant la situation du pays aux premiers moments du gouvernement
échu à la noblesse, le vieux historien Caffaro nous sert encore de guide.
Dès la troisième année de la nouvelle compagnie jurée en 1157, et à
laquelle nous avons cru pouvoir rapporter l'établissement aristocratique,
il nous dit, sans détailler les événements, sans nommer personne, que les
citoyens étaient en violente inimitié, mais que le consulat veilla si
bien qu'ils n'osèrent entreprendre ni combat, ni voies de fait. L'année
d'après (1161), la vigilance des consuls, tournée à remettre la paix dans
la ville, leur inspira d'exiger des parties contendantes la promesse
qu'on ne se livrerait point aux rixes accoutumées, et que nul ne
commencerait des querelles. Dans le serment étaient stipulées de fortes
peines en cas de contravention, et, dit l'historien, ceux qui, au mépris
de cet engagement, prirent les armes ou insultèrent quelque membre de la
compagnie payèrent, l'amende (1163): ils résistaient; mais on les y
forçait en abattant leurs maisons et leurs tours, quand ils tardaient à
donner satisfaction. La dernière année où Caffaro écrit encore, il loue
les consuls d'avoir entretenu la concorde en défendant et en réprimant
toute violence, surtout en se débarrassant des instruments de ces
méfaits. Depuis plusieurs années les brigands et les sicaires avaient
pullulé dans Gênes; le gouvernement les fit rechercher: un grand nombre
fut arrêté et jeté à la mer. Alors on respira. Ce qui restait de fauteurs
de crimes, découragé, se tint en repos tout le temps de ce consulat. Tel
est le tableau que nous laisse, en prenant congé de nous, l'écrivain qui
avait célébré la concorde publique florissant sous le nouvel ordre de
choses.
La cause des troubles à ce moment était-elle dans l'opposition des
populaires dépouillés de leurs droits par les nobles? Cela ne semble pas
être, du moins encore; ce sont des tours que l'on rase pour punir ceux
qui troublent la paix. Quand l'histoire nomme les combattants, ce sont
des nobles. Si elle parle du peuple, il ne paraît qu'à la suite des chefs;
ou, plus souvent, il se montre appuyant le consulat, et prêtant la main
pour forcer les nobles rivaux à se désister des voies de fait. Car toutes
ces dissensions procédaient par la prise d'armes, la guerre intérieure.
Quand des nobles ont pris le pouvoir pour eux seuls, entre eux leurs
dispositions jalouses sont entretenues de jour en jour par les intrigues
de la candidature, par le choc des intérêts matériels, chacun prétendant
bien que le moindre avantage de sa position soit de faire pencher sous le
poids de son crédit la balance de la justice. De là les injures
réciproques: l'esprit de famille devient au dehors un esprit de haine et
de vengeance; les alliances de parenté se changent en faction, et quand
les circonstances extérieures présentent deux partis qui divisent le
monde politique, le choix fait par les uns jette nécessairement les
autres dans la direction opposée.
Deux familles ambitieuses et alliées tendaient ensemble à se saisir de la
prépondérance. C'étaient les Castello et les Volta. Ouvertement dévoués à
la faction impériale avant qu'elle s'appelât gibeline, ils sont parties
principales dans toutes les commotions civiles. Souvent ils bravent les
magistrats et provoquent la répression; et cependant on les voit, chaque
année, chargés de négociations ou de commandements importants. On les
trouve presque sans interruption sur les tables consulaires de la
république; et, chose notable, toutes les fois que leurs noms y
paraissent, ils sont à la tête de la liste. Foulques de Castello va
bientôt marquer parmi les siens; c'est le premier individu que nous
pouvons surprendre au milieu des menées d'une ambition flagrante.
Une cérémonie publique met en présence Foulques de Castello et Roland
Avocato, membre d'une autre famille puissante. Ils sont l'un et l'autre à
la tête de nombreux suivants. S'il y avait quelque opposition politique
entre eux, on l'ignore: mais une rixe s'éleva entre les deux cortèges;
l'annaliste la représente comme accidentelle et due à l'insolence de
quelques jeunes gens. N'était-ce pas plutôt l'occasion saisie par deux
rivaux de se braver, de se heurter, de se combattre? Car ils étaient en
force et en armes. Les archers de Volta tuèrent le fils d'Avocato et avec
lui deux autres nobles. La république en fut bouleversée. Peu de temps
après, Marchio Volta, alors consul, paisiblement retiré à sa campagne au
temps des vendanges, fut massacré par une bande de misérables sicaires.
On reconnut la main qui les conduisait, c'était la vengeance d'Avocato.
Ce fut, dit l'annaliste, le réveil de ce furieux esprit de discorde qu'on
croyait endormi pour jamais; ce fut le signal de six ans de guerre
civile et de dommage pour la patrie.
(1165) Chaque parti, chaque famille avait ses clients; et quand les chefs
auraient voulu la paix, la scélératesse de leurs suivants l'aurait
rompue. On faisait renouveler, tous les ans, quelques serments de
concorde, et du moins on jurait des trêves. Quand on l'avait obtenu, ce
serment procurait quelque répit dont les consuls profitaient pour
expédier les galères aux destinations que demandait la guerre. Mais les
troubles reprenaient bientôt. La république, dit l'historien, était en
lambeaux, tous lui causaient des maux, nul ne pensait à son bien.
Enfin des consuls, plus fermes que leurs prédécesseurs, se procurèrent au
dehors deux cents clients qui reconnaissaient exclusivement leurs ordres.
Ils les armèrent et les conduisirent aux maisons des Volta et des
Castello; ils les y établirent en garnison malgré la résistance des
maîtres; puis ils assemblèrent le peuple. Le serment que, pour cette
fois, ils exigèrent des principaux citoyens exprima l'obligation de
porter leurs querelles au consulat pour en ordonner paix ou guerre; le
reste de l'assemblée jura de prêter main-forte contre quiconque
résisterait.
Fort de ce soutien, on appela les chefs des partis et on leur proposa la
médiation des consuls pour faciliter entre eux une réconciliation. Ils
refusèrent, et demandèrent qu'avant tout les griefs réciproques fussent
débattus. En consentant à les entendre, les consuls se formèrent en
tribunal et donnèrent audience aux causes. On rejeta d'abord les
plaidoyers écrits que les parties prétendaient produire. On en vint à la
franche explication des raisons de chacun. Les juges s'étaient promis de
se montrer impassibles pendant cette longue discussion. Le jour se
consuma à entendre les parties; la nuit presque entière se passa à
délibérer. On fixa les points de la controverse. On reconnut un nombre
d'offenses capitales, qui méritaient le combat judiciaire: on examina
s'il fallait l'exiger. Avouer qu'on reculait devant ce parti rigoureux
eût donné la mesure de trop de faiblesse dans le gouvernement. La
sentence ordonna que les querelles seraient vidées par six duels qui
furent appointés parmi les acteurs principaux des scènes passées. C'est
sur la violence du remède que l'on compta pour en faire désirer de plus
doux. On fit sur-le-champ afficher la sentence, l'archevêque fut averti
de cette grave résolution. Tandis que les femmes et les enfants des
champions désignés couraient en larmes auprès des consuls, les
suppliaient de rétracter ce jugement homicide, le pasteur, répondant sans
doute à l'intention secrète du gouvernement, rassemblait tous ses
prêtres, et, faisant retentir les cloches sans attendre le jour pour
mieux frapper les esprits au milieu des ténèbres, appelait l'assemblée et
l'assistance du peuple entier comme en une calamité publique. Ceux qui
accoururent trouvèrent les cendres du saint Jean-Baptiste exposées, les
saintes croix, bannières ordinaires des fidèles, dressées aux portes de
l'église, le clergé dans le plus grand appareil en prières, les familles
intéressées en émoi. L'archevêque éleva sa voix vénérable et somma les
consuls et fous les citoyens de s'opposer à l'effusion du sang. Les
consuls rappelèrent ce qu'ils avaient fait pour être dispensés d'ordonner
le combat. Une renonciation volontaire, le sacrifice des outrages
réciproques pouvait seul maintenant, mais pouvait encore arrêter le cours
de l'impassible justice. Le peuple entier l'exigea en témoignant son
horreur des duels. Des parties, celles qui étaient présentes cédèrent à
ce voeu, mais les principales s'étaient tenues absentes. On courut
chercher Roland Avocato, celui dont le fils avait péri le premier. Quand
il apprit qu'on lui demandait de se départir de la vengeance de ce
meurtre, il déchira ses vêtements, il se jeta sur le seuil de sa maison,
protestant qu'il n'en sortirait pas. Il évoqua son fils et les victimes
de son parti; mais on ne le quitta point; l'archevêque, le clergé en
procession, vinrent lui présenter la croix et l'Evangile. Entraîné par
cette sorte de violence, conduit au milieu de l'église, pressé de
supplications et d'exhortations religieuses, il céda enfin et promit
d'obéir à ce que les consuls exigeaient. Foulques de Castello, alors
mandé, répondit avec modestie que les magistrats de la patrie étaient ses
maîtres, que son voeu était d'exécuter leurs ordres, mais qu'il les
suppliait de l'excuser s'il ne le pouvait sans l'aveu de son beau-père
Ingon della Volta. Sur cette réponse on se rendit dans le même appareil
chez celui-ci. Le beau-père et le gendre se laissèrent conduire à
l'église, et, après quelque résistance, ils cédèrent à leur tour. Le
pardon réciproque fut prononcé, juré, confirmé par le baiser de paix. Les
autres parties suivirent sans hésiter l'exemple de leurs chefs, et de
solennelles actions de grâces, entonnées par l'archevêque au pied des
autels, terminèrent cette scène religieuse et patriotique à laquelle il
ne manqua que la sincérité.
A l'ombre des grandes querelles, les animosités privées s'étaient donné
carrière. Toutes les passions sordides et violentes, instruments dont les
parties se servaient, travaillaient pour leur propre compte aux dépens de
la sécurité et de la propriété. Les clients, dont les hommes puissants se
faisaient suivre, étaient surtout les habitants des domaines que ceux-ci
possédaient autour de la ville ou sur les autres points du territoire.
Mais des paysans, des montagnards, ainsi formés à exécuter les vengeances
de leurs maîtres, se familiarisaient avec les meurtres et prenaient goût
aux pillages. Ils se rendaient redoutables à ceux mêmes qui les avaient
excités.
Bientôt ce sont les familles des Vento et des Grillo qui sont en guerre.
A peine l'autorité leur a fait poser les armes, ces mêmes Grillo sont
coalisés avec Foulques de Castello qui reparaît pour livrer un furieux
combat aux de Turca ou Curia (une même famille est désignée sous ce
double nom). C'est évidemment ici la lutte de l'ambition. Lanfranc della
Turca, suivi d'une bande de sicaires, assassine Angelo de Mari, consul en
fonction. Cet attentat excite l'indignation et l'horreur: les populaires
comme les nobles prêtent la main aux consuls pour venger leur collègue:
on poursuit les meurtriers: ils fuient et l'on prononce leur
bannissement; on dévaste leurs maisons, on démolit leurs tours: enfin
tandis qu'un légat du pape vient prêcher la concorde et opère quelques
raccommodements, les Vento rompent avec les Volta naguère leurs alliés;
ils se livrent une bataille sanglante sur les places publiques. La cause
de ce trouble ne nous est pas cachée cette fois, c'est la jalousie des
prétentions au consulat; c'est pour ce prix que se divisent ceux qui
s'étaient unis contre les autres concurrents.
(1190) Ces désordres étaient devenus intolérables. C'est alors qu'on
insinua aux citoyens paisibles, aux hommes impartiaux, la pensée
d'enlever à tous les prétendants, sans distinction, ce consulat trop
envié. Ceux dont l'ambition n'était pas assez accréditée pour le disputer
connivèrent au projet de suspendre cette magistrature. Quant à la faction
opposée aux Volta, contente de faire tomber de leurs mains le pouvoir
qu'elle n'avait pu s'assurer pour elle, elle se donnait l'apparence de
sacrifier ses propres prétentions et de se soumettre à un remède qui
était au fond son ouvrage. On proposa donc de conférer à l'avenir
l'autorité et la majesté du gouvernement à un magistrat unique qu'on
élirait chaque année sous le nom de podestat1 et qui serait
nécessairement étranger. Cette singulière invention d'aller chercher
ailleurs un gouverneur et des juges afin d'éviter les jalousies des
candidats nationaux et la partialité des compatriotes, s'était déjà
répandue en Italie depuis les institutions analogues imposées par
Barberousse. Mais elle devait répugner à la défiance de Gênes, à ses
sentiments de fierté, d'indépendance, de nationalité, si l'on peut parler
ainsi. Il fallait, pour la faire admettre, toute l'importunité, tout le
dommage de ces tumultes journaliers où un petit nombre de prétentions
blessaient toutes les autres et troublaient la sécurité de la masse. Mais
il fallut aussi, pour que cette mesure pût être prise, que le prétendant
le plus ambitieux, Foulques de Castello, fût absent. Il était parti pour
voler au secours de Ptolémaïs. Une circonstance nous fait connaître que
la révolution était faite contre lui et les siens. Ses deux fils et son
neveu, ayant épié les consuls qui allaient sortir d'exercice, les
assaillent à la tête d'hommes armés, et massacrent Lanfranc Pevere, l'un
d'eux. La ville est remplie de troubles. Le podestat élu, appelé et
installé à la hâte, rassemble le peuple et lui demande s'il veut qu'un
tel forfait reste impuni. Il appelle l'assistance des gens de bien; on
s'arme; il marche à la tête de cette foule. On fait le siège de la maison
de Foulques. Ce redoutable château est pris et ruiné de fond en comble:
les meurtriers du consul se sauvent par la fuite: tels furent les
auspices sous lesquels s'installa le régime des podestats. On doit juger
par là si c'est avec fondement que le rédacteur des chroniques a pu
assurer que cette institution fut unanimement résolue. Au reste, en
recourant à cette innovation (1190), le parlement avait déclaré que le
consulat n'était pas abrogé, mais seulement suspendu. On semblait n'avoir
voulu donner à la république en désordre qu'une sorte de dictature
temporaire. Cependant quand cette innovation eut acquis quelque
consistance, on la constitua avec des règlements qui en supposaient la
continuité2. Le podestat était déclaré gouverneur politique et militaire.
La présidence des conseils lui était dévolue; il exerçait le pouvoir
exécutif et la police coercitive. L'autorité de la justice criminelle
était en ses mains. Les consuls des plaids étaient conservés et maintenus
dans leur juridiction pour les affaires civiles seulement, encore paraît-
il qu'en certains cas leurs sentences pouvaient être révisées par le
podestat3.
Son élection était confiée à trente notables; leurs choix ne pouvaient
porter que sur un absent. Ce devait être un chevalier distingué dans les
armes, ou un docteur, jurisconsulte de haute réputation. On devait le
prendre dans une ville amie. Aussitôt le choix des électeurs déclaré,
deux délégués partaient pour aller le notifier à l'élu. S'il acceptait la
dignité offerte, les ambassadeurs recevaient son serment solennel en
présence du conseil de sa propre ville. Il était tenu de donner une
caution pour garantie spéciale de la promesse de remettre le pouvoir le
jour même où expirerait l'année de sa charge, de se soumettre à un
syndicat où son administration serait jugée, et de s'éloigner aussitôt
l'absolution obtenue. En venant à Gênes il ne pouvait y introduire ni
femme, ni enfants, ni frères. Son cortège et sa maison étaient de vingt
personnes, y compris trois chevaliers et deux jurisconsultes, tous cinq
étrangers comme lui, pour lui servir les uns de lieutenants, les autres
d'assesseurs ou de vicaires. Toute sa suite devait repartir après ses
fonctions finies: ceux mêmes de ses compatriotes qui se trouvaient à
Gênes devaient en ressortir avec lui.
Mais, tandis qu'on donnait ainsi des règlements à cette sorte de
gouvernement comme à un ordre stable, d'année en année on eut
alternativement des podestats ou des consuls. Nous pouvons bien croire
que ce n'est qu'au gré des factions qu'on variait ainsi. Quand Foulques
de Castello et les siens dominaient, sûrs du consulat ils le faisaient
rétablir et ils ne souffraient pas qu'un étranger fut appelé pour leur
mettre un frein. Quand les autres nobles étaient en état de résister au
crédit de ces puissants adversaires, ils exigeaient la nomination d'un
podestat. Ce régime fut maintenu le plus souvent et le plus longtemps
quand la couleur dominante du gouvernement était guelfe: sous
l'influence de la cour de Rome on prenait les podestats dans les villes
de la ligue lombarde; mais Castello, engagé dans la faction opposée, en
insistait d'autant plus pour le consulat, qui d'ailleurs lui convenait si
bien.
(1202) Cependant, une année, par un exemple unique, on voit un podestat
génois contre la condition principale de l'institution, et ce Génois
n'est autre que Foulques lui-même. L'annaliste enregistre ce nom comme il
a écrit tout autre aux années précédentes. Il n'accompagne d'aucune
réflexion ce fait singulier, ce pas évidemment tenté vers l'usurpation.
Une émeute avait précédé cette nomination inconstitutionnelle: mais
l'année suivante, on nomme un podestat étranger. Nous ignorons sa patrie
et par conséquent le parti qui l'a choisi; mais après lui on retrouve
plusieurs consulats de suite, les Volta et les Castello y ayant toujours
la part principale, et l'on ne retourne aux podestats que lorsque de
nouvelles combinaisons extérieures altérèrent l'équilibre des factions.
À l'institution des podestats (1190), ceux des six premières années
gouvernaient seuls et sans contrepoids; ce fut seulement à la septième
nomination (1196) que l'on se ravisa, et que les correcteurs de lois
firent imposer aux podestats des adjoints ou conseillers qu'on appela
d'abord recteurs. C'était un conseil qui devait concourir à la direction
des affaires. Il ne paraît pas qu'avant cela les consuls eussent de
pareils assistants; réunis, ils étaient eux-mêmes le conseil de la
république, et l'on ne voit pas d'intermédiaire entre eux et le parlement
ou l'assemblée générale des citoyens. C'est quand le pouvoir exécutif fut
représenté par un magistrat unique qu'on sentit la nécessité de lui
donner des conseillers pour contrôler et tempérer son autorité; c'est
ainsi que le conseil, nommé plus tard sénat, devint permanent et arbitre
des affaires publiques.
CHAPITRE II.
Henri VI.
L'empereur Henri VI, venant en Italie, était très-intéressé à la
pacification de Gênes. La discorde intestine pouvait le priver de
l'assistance des Génois dans la conquête des Deux-Siciles qu'il avait
tentée pour la seconde fois. Fils et successeur de Barberousse, époux de
Constance, héritière du royaume, il avait appris la mort du roi Guillaume
son beau-père, et le choix que le peuple avait fait, pour lui succéder,
de Tancrède, rejeton bâtard des princes normands. Henri avait d'abord
sollicité le secours de Gênes et de Pise, seuls auxiliaires dont les
flottes pouvaient lui ouvrir le chemin vers l'héritage de sa femme. Gênes
lui avait envoyé des plénipotentiaires, et un traité s'était conclu.
L'empereur y ratifiait les agrandissements que la république s'était
procurés en Ligurie, en achetant des territoires de seigneurs féodaux
dépendants de l'empire, que les vendeurs n'étaient pas en droit d'aliéner
sans l'aveu de leur suzerain. Henri consentait que la domination des
Génois ne s'arrêtât pas à Vintimille. Il leur permettait de bâtir une
forteresse sur le promontoire de Monaco. Il leur promettait de grands
privilèges en Sicile, et, s'ils l'aidaient à subjuguer cette riche
province, il leur faisait don par avance de la ville de Syracuse et des
deux cent cinquante fiefs de chevaliers jadis promis par son père.
Attirés par ces faveurs, les Génois avaient armé et s'étaient approchés
des côtes napolitaines, tandis que l'empereur avançait par terre.
Cependant une prétendue nouvelle de sa mort se répandit, et, sur ce faux
bruit, les Génois rétrogradèrent. Henri était vivant, mais les maladies
avaient détruit son armée. Il congédia les auxiliaires; en se retirant
lui-même, il passa par Gênes pour recommander qu'on se tînt prêt à
repartir à la nouvelle saison, afin de recommencer l'entreprise. C'est au
moment qu'il venait exiger l'effet de cette promesse que la guerre civile
aurait contrarié ses projets. Il n'oublia rien pour échauffer les
esprits. Son sénéchal Marcuard et le podestat, sa créature, mirent tout
en usage pour qu'une seule pensée prévalût, celle de l'expédition. Henri
vint achever l'oeuvre de la séduction: «L'honneur et le profit aux
Génois, disait-il, si, après Dieu, je leur dois la Sicile. Nous ne devons
l'habiter, ni mes Teutons ni moi. Ce sont les Génois et leurs enfants qui
en jouiront; ce sera leur royaume plus que le mien.» Avec ces discours
il semait les promesses, les patentes, les bulles d'or, faveurs pleines
de vent, dit le contemporain, et qu'il distribuait de toutes mains.
Dans ce moment l'empereur et la cour de Rome n'étaient pas en hostilité
ouverte. Ni alliance présente, ni affection contraire ne détachaient les
Génois de cette sorte de soumission à la couronne impériale qui prenait
si peu sur leur indépendance. D'ailleurs on voyait le profit à faire en
Sicile: le service de Henri fut embrassé avec zèle.
Il faisait concourir ensemble Gênes et Pise, et pour cela il avait fallu
arrêter le cours des querelles récentes. Un peu auparavant, Pise avait
enfreint les traités; les établissements des Génois en Sardaigne avaient
été pillés et les marchands chassés. Gênes s'était préparée à venger ces
affronts. Foulques de Castello avait donné la chasse aux Pisans sur la
mer: il avait ruiné Bonifacio qu'ils avaient bâti sur le rivage de la
Corse. Cependant Clément III avait obtenu que les deux parties
remettraient leurs différends à son arbitrage. Maintenant Henri avait
réuni leurs flottes. Le podestat s'embarqua et commanda les galères de
Gênes. Le marquis de Montferrat était de l'expédition; elle avait le
sénéchal Marcuard pour chef suprême. C'est au nom de ces trois
personnages qu'on prit possession de Gaëte en passant; Naples se rendit à
l'apparition de la flotte. Messine reconnaissait Henri. Mais là s'éleva
une rixe violente entre les Pisans et les Génois. Les premiers eurent
l'avantage sur terre; ils forcèrent les magasins que leurs rivaux
avaient établis; ils firent prisonniers les hommes qui s'y étaient
réfugiés. A son tour la flotte génoise attaqua la pisane; l'on s'empara
de treize galères, et beaucoup de matelots furent précipites dans la mer.
Le sénéchal, troublé par une querelle qui allait compromettre les
opérations de son maître, ménagea un accord qui ne fut pas une
réconciliation.
L'usage de charger ses ennemis de crimes odieux, même des plus
invraisemblables, n'est pas né d'hier. Les Génois accusèrent (1194) les
Pisans d'avoir traité secrètement avec la veuve du compétiteur de Henri.
Enfin on se sépare de plus en plus aigris; les Génois reprennent la mer.
Ils font lever le siège de Catane attaquée par la veuve de Tancrède. Ils
s'emparent de Syracuse: tout se rend, excepté Palerme. Ils reviennent à
Messine où se trouvait Henri. Othon de Caretto, qu'ils avaient alors pour
capitaine, leur podestat étant mort dans le courant de l'expédition,
réclame de l'empereur l'exécution de ses promesses. Henri loue ses bons
et utiles auxiliaires et leur oeuvre; il répète les termes de ses
engagements; mais il faut prendre encore Palerme, ils doivent lui ouvrir
les portes de cette ville. Ou se présente devant cette capitale. Enfin
elle tombe au pouvoir de l'empereur. Il n'y a plus qu'à tenir sa parole,
le temps en est venu. Mais alors, nouveau scrupule: Henri, depuis la
mort du podestat, ne reconnaît plus auprès de lui de légitime
représentant de la commune de Gênes. Il attendra des plénipotentiaires
régulièrement accrédités. Cette réponse évasive, ou plutôt dérisoire,
irrite les Génois. Les réclamations attirent les menaces; les
ressentiments s'exaspérèrent si promptement que nous ne savons pas bien
en quel ordre les procédés de la rupture se succédèrent et se
répondirent. D'un côté, Henri ôte aux Génois la jouissance même des
privilèges dont ils étaient en possession sous les rois normands. Il ne
veut point de consul de leur nation en Sicile; il défend d'en prendre le
titre sous peine de mort. Il menace de fermer la mer aux Génois, de
ruiner leur ville. A leur tour, à Gênes, les consuls et les conseillers
d'un peuple blessé dans ses intérêts et dans ses sentiments nationaux
quittent le parti impérial, et, par délibération solennelle, renvoient à
Pavie le lieutenant qui les avait régis depuis l'embarquement, en réglant
qu'à l'avenir le podestat sera pris à Milan ou dans le parti ligué pour
l'indépendance italienne contre le despotisme germanique. Ce parti, les
violences de Henri et sa mauvaise foi l'avaient ranimé. Ainsi Gênes, de
gibeline devint guelfe, si l'on peut se servir de ces noms en anticipant
de quelques années sur leur usage.
C'est ici, avec une première révolution de parti, le premier symptôme de
la division des citoyens de la même ville entre les deux grandes factions
italiennes. Nous n'avions pas vu qu'elles eussent été ouvertement le
mobile des dissensions intestines. Les mesures générales nous avaient
semblé assez unanimes. Maintenant l'opposition paraît. La chronique,
officielle comme on sait, accuse certains mauvais Génois qui se
trouvaient à Palerme d'avoir poussé l'empereur à ces injustices envers la
république, de l'avoir excité à la traiter avec cette sévérité. Ces
méchants conseillers, qui ne sont pas nommés ici, ce sont des gibelins.
Dès ce moment c'est l'esprit de parti qui dicte les annales publiques.
Malgré la sanglante querelle de Messine, on affectait de se croire encore
en paix avec Pise. Mais une nouvelle occasion de jalousie était survenue.
Bonifacio avait été rebâti par des Pisans, c'était la retraite et comme
l'embuscade de leurs corsaires. De là ils couraient sur les bâtiments
génois. Les deux républiques avaient alors des députés à Lerici pour
débattre leurs différends. Les Génois alléguaient pour premier grief les
déprédations et les insultes des gens de Bonifacio. Les députés de Pise
répondaient en désavouant ces insulaires que Pise ne reconnaissait pas
pour siens. Ces pirates, disait-on, prenaient les vaisseaux pisans comme
les autres, et si l'on voulait, au printemps, faire une expédition
commune pour les châtier, Pise y concourrait volontiers. Mais Gênes
n'attendit pas ce concours. Trois galères allèrent devant Bonifacio. On
débarqua, et, après quelque résistance, la place fut emportée. Les Génois
résolurent de la garder pour eux au lieu de la détruire, ils eurent soin
d'en augmenter les fortifications.
Cependant l'empereur Henri vînt à Pavie et y fit appeler les Génois,
faisant entendre qu'il était disposé à les satisfaire. On ne voulut pas
que cette fois la légitimité de la représentation pût être contestée.
L'archevêque, le podestat1 et quatre nobles députés se présentèrent
aussitôt. Ils apportaient l'instrument du traité fait entre Henri et la
commune, et ils commencèrent à en lire les clauses devant lui. Il
interrompit la lecture; elle était fort inutile, dit-il, il savait par
coeur le contenu de l'acte, et d'ailleurs il en possédait la copie.
Entendait-on venir plaider contre lui avec ces papiers? Il ne pouvait
rien donner aux Génois en Sicile. Il n'irait pas partager son royaume
avec eux; mais s'ils voulaient conquérir celui d'Aragon, il consentirait
à les aider, et il leur laisserait la conquête entière. Les députés
prirent cette offre pour une nouvelle insulte. Ils se retirèrent plus
aliénés que jamais. Henri passa en Allemagne. Gênes persista dans
l'alliance lombarde et prit chez elle ses podestats (1196). C'est à cette
époque que les correcteurs des lois réglèrent qu'à ce gouverneur seraient
adjoints, sous le nom de recteurs, huit nobles, quatre de chacune des
grandes divisions de la ville, la cité et le bourg.
La ville s'était remplie de voleurs, de sicaires. En une même nuit ils
furent enlevés; on trancha la tête à quelques-uns; on creva les yeux à
tout le reste. Le podestat entreprit aussi de faire la guerre à ces
forteresses domestiques dont les citoyens puissants avaient hérissé la
ville, à ces tours de hauteur démesurée qui donnaient à leurs
propriétaires l'avantage d'écraser au loin leurs ennemis. Une ancienne
loi, dont les magistrats promettaient l'observation chaque année, ne
permettait aux tours que quatre-vingts pieds d'élévation; et cette
mesure donne à la fois pour l'époque celle des ressources de l'art de
bâtir solidement et l'idée de l'état hostile dans lequel vivaient les
habitants2. Ce serment n'avait jamais été tenu. Le podestat le prit à la
lettre. Il alla lui-même, avec les forces dont il disposait, faire
abaisser ce qui dépassait la mesure légale. Nous ne savons pas si cette
sévérité fut impartiale; mais celle qu'il déploya bientôt par des moyens
semblables pour soutenir une loi de parti, enfanta de nouvelles haines et
de nouveaux troubles. Depuis que la république s'était soustraite à
l'alliance de l'empereur Henri, elle avait défendu à ses citoyens de
fréquenter le royaume de Sicile. Cette défense était très-défavorable à
leur commerce, elle blessait surtout ceux des nobles qui s'étaient
adonnés au parti impérial, les mêmes sans doute que nous avons vus
accusés de conseiller Henri au préjudice de leur patrie. Cette loi fut
donc méprisée par eux. Ils dirigèrent leurs vaisseaux sur la Sicile, et
le podestat entreprit de les en punir. Ido Mallon, noble navigateur,
arrivait dans le port avec un navire richement chargé. Le débarquement
lui en fut interdit. Il n'en tint compte; il mit ses marchandises à
terre, d'abord secrètement, bientôt ouvertement et à main armée. Le
podestat assemble le peuple à cri public, marche contre le réfractaire,
fait démolir sa maison, et, de peur d'être accusé de s'en approprier le
pillage, fait porter tout ce qui s'y trouve de précieux sur la place
publique en plein parlement, et de là au fisc. Quant aux autres nobles
passés en Sicile malgré les inhibitions, le podestat suivit à leur égard
cette manière de procéder qui paraît lui avoir été propre; il rasa leurs
maisons et leurs tours (1197). L'un d'eux, Nicolas Doria, revint et tenta
de se venger sur la personne du podestat; mais les autres membres de
cette puissante famille intervinrent. Nicolas Doria, peu après,
commandait une flotte de la république au Levant (1201); il avait fait le
traité avec Léon, roi d'Arménie, et rapportait à la commune de Gênes plus
de mille cinq cents livres en argent et en pierres précieuses. Il est
probable que cette mission avait été une sorte d'honorable exil après sa
violente tentative.
Les populations du territoire que Gênes considérait comme son État ne
donnaient pas moins d'inquiétude que les troubles internes. Nous ne
savons si c'est aussi la querelle générale des deux grands partis de
l'Italie qui les agitait; mais à cette époque oh vit de moment en moment
et tour à tour les bourgs de la Ligurie soulevés (1198), en état de
résistance et de guerre (1199). Chaque podestat pendant son exercice se
trouve obligé de marcher contre ces réfractaires (1204). La manière de
procéder, en ce cas, est de dévaster le pays, de couper les arbres, de
ruiner les habitations autour des lieux qu'on ne peut entièrement
soumettre. Là où l'on pénètre on lève des contributions, on prend des
otages, et l'on impose des amendes. En un mot, Gênes est la plus forte,
mais elle s'entoure de voisins de plus en plus ennemis, et si elle les
compte pour des sujets, elle ne peut ignorer combien leur foi est
douteuse. Ceux que les poursuites ou les menaces font sortir de leurs
foyers se font pirates sur la côte et troublent le commerce. Il faut
prendre soin de les détruire, et la république n'y réussit pas toujours.
Bientôt les émigrés de la ville même firent en grand cette guerre de
corsaires.
Dans les expéditions du podestat, outre les gardes, serviteurs ou clients
qu'il s'était attachés, il faisait marcher comme fantassins les hommes en
état de porter les armes tant de la ville que de la banlieue. Mais
surtout les chevaliers de Gênes se rangeaient à sa suite. C'est ici qu'on
en parle pour la première fois. Jadis on requérait ou l'on invitait à
grands frais les seigneurs châtelains, vassaux ou amis de la république.
Mais l'économie et la méfiance tout à la fois avaient conseillé d'avoir
dans Gênes même le moyen de suppléer ce secours étranger. On avait formé
un corps de plus de cent chevaliers parmi les jeunes gens le plus en état
de s'adonner à l'exercice militaire et les moins engagés dans d'autres
carrières, afin qu'ils fussent prêts à marcher à toute heure. A cette
époque où combattre à cheval était, chez les autres nations, le privilège
et la marque de la noblesse, nous pensons que l'institution des
chevaliers de Gênes fut ce qu'elle était ailleurs. L'annaliste, pour en
relever l'éclat, la représente comme un retour aux nobles usages de leurs
aïeux, et si ce n'est là qu'une supposition, c'est la preuve de
l'importance attachée alors à cette chevalerie. Elle fut certainement
composée des nobles en état d'y prendre part, et il se peut qu'elle ait
servi à faire quelques nobles nouveaux. Précisément à cette époque nous
savons que la ville de Narbonne, alliée de Gênes, se maintenait dans la
possession de donner à ses bourgeois la ceinture militaire, c'est-à-dire
l'ordre de chevalerie, en un mot, la noblesse. Il n'y aura pas eu plus de
scrupule à Gênes, qui déjà avait fait des nobles de ses magistrats.
Quelques années plus tard la commune de Gênes arma chevalier le fils du
noble Hubert de Montobbio, probablement un Fiesque. Quoi qu'il en soit,
les chevaliers de Gênes et la part qu'ils prennent aux excursions de la
force publique sont souvent mentionnés pendant quelques années, après
quoi l'on cesse d'en parler. La guerre maritime répandit toujours plus
d'éclat dans ce pays que la guerre de terre. Cependant il ne tarda pas à
fournir des stipendiaires aux étrangers; et probablement les capitaines
génois de ces compagnies d'archers qui servirent en Angleterre et en
France ne négligèrent pas de se décorer du grade de chevalerie.
(1202) La plus importante des soumissions extérieures obtenues à cette
époque de notre histoire est celle des marquis de Gavi. Les seigneurs de
ce nom, deux frères et leurs neveux fils d'un troisième, abandonnèrent à
la république leur château, leurs domaines et tout ce qu'ils possédaient
à Gavi, y compris les droits attachés à leur seigneurie, sous la réserve
seulement de la moitié du péage qui se levait au défilé de la Bochetta
que Gavi domine. Ils reçurent de la commune de Gênes pour cette cession
3,200 livres en argent; et, pour en porter le prix à 4,000 livres, il
fut établi, avec le consentement des villes de Lombardie intéressées à
l'usage de ce chemin, un droit extraordinaire et temporaire sur les
passants qui durerait jusqu'à ce qu'il eût rendu les 800 liv. dues encore
aux marquis. De leur personne, non-seulement ils jurèrent à Gênes la
compagnie et le domicile, mais ils se soumirent à ne pas se remontrer
plus de trois fois par an dans les environs de leur ancienne seigneurie.
On ne voit pas que ces nouveaux hôtes aient pris de l'ascendant à Gênes.
Leur nom ne paraît pas, soit dans la liste des consuls, soit parmi les
conseillers. Seulement on trouve, cinquante ans plus tard, un des marquis
de Gavi au nombre des nobles commissaires chargés de la rédaction des
annales; et c'est tout ce qu'on en sait.
CHAPITRE III.
Guerre en Sicile. - Le comte de Malte. - Finances.
L'empereur Henri était mort. En Allemagne deux compétiteurs se
disputaient la couronne impériale. Celle de Sicile fut dévolue à
Frédéric, enfant que Henri laissait au berceau. Constance, veuve de
l'empereur, ne survécut pas longtemps à son époux, et en mourant elle
légua la tutelle de son fils au pape Innocent III; mais le sénéchal
Marcuard occupait le royaume et le gouvernait à son gré.
La querelle des Génois avec le gouvernement sicilien n'était pas finie.
Il y eut cependant quelques rapprochements d'après lesquels les rapports
commerciaux reprirent leur cours, et la république cessa de prohiber à
ses citoyens la fréquentation de la Sicile. Mais les Génois n'avaient pas
oublié que Henri leur avait promis Syracuse et ils cherchaient l'occasion
de se faire justice sur cette promesse; la guerre pisane en fournit le
moyen.
Cette guerre se poursuivait sur la mer; à chaque saison on entreprenait
de nouvelles croisières. Une flotte partie de Gênes se donna rendez-vous
avec les galères que l'automne ramenait de Syrie et d'Égypte. La réunion
se fit sur l'île de Candie. Un aventurier, Henri le pêcheur, comte de
Malte, se réunit aux Génois. Tous ensemble allèrent assiéger Syracuse
sous prétexte d'en chasser une garnison pisane qui y dominait, et d'y
rétablir l'évêque qu'elle en avait expulsé. L'on occupa la ville. La
possession en fut prise au nom de la commune de Gênes, et, sous son
autorité, les chefs de l'expédition en nommèrent comte Allaman della
Costa que l'annaliste qualifie de brave et excellent ami des Génois1,
mais qui, par le reste du récit, semblerait Génois lui-même. Une étroite
alliance s'établit entre ce nouveau seigneur et le comte de Malte. Leurs
courses maritimes se firent en commun. Syracuse fut le point d'appui de
celles des Génois. En partant de ce port on allait au-devant des galères
qui retournaient du Levant. On rassemblait ainsi des flottes formidables.
Le comte Henri en fut nommé commandant, et, après plusieurs exploits, il
se servit de ces forces pour s'emparer de Candie2 et pour s'en faire
souverain. Mais cette propriété fut disputée par les Vénitiens3, et les
suites de cette entreprise donneront bientôt un aliment tout nouveau à
notre histoire. Les Génois ne furent d'abord mêlés à la querelle que
comme simples auxiliaires. Le comte leur demanda des secours; ils lui
accordèrent des galères, des hommes, beaucoup de vivres et de l'argent.
Cependant, après quelques pertes réciproques, Gênes désira 1a suspension
d'hostilités qui retombaient sur le commerce. Leur trêve avec les
Vénitiens fut jurée pour trois ans. La république obligea le comte de
Malte à y souscrire: on ne l'obtint pas sans difficulté.
Ainsi s'était compliquée la querelle avec les Pisans. Il fallait la
soutenir non-seulement sur les côtes de la Ligurie et de la Toscane, mais
en Sicile, vers le Levant, dans les eaux de la Sardaigne, de la Corse, de
la Provence, de l'Espagne. Soit que ces croisières fussent l'occasion
d'actes peu agréables aux neutres, soit que d'autres causes les
aliénassent, les Génois paraissent avoir été partout traités, à cette
époque, avec peu de faveur.
(1212) Le roi d'Aragon se comportait généralement en ennemi; et comme son
pouvoir et celui de son frère, comte de Provence, s'étendaient alors
jusqu'à Nice, c'était pour Gênes un mauvais voisinage. Cependant les
Marseillais avaient déjà fini ou ajourné leurs anciennes querelles avec
les Génois par un procédé singulier. Hugues de Baux, suivi de dix
gentilshommes de son pays, se présente dans le port de Gênes et vient
proposer de faire la paix. Cette démarche noble, la considération due à
de tels ambassadeurs font accepter leur offre sans autre délibération, et
la paix est conclue pour vingt et un ans.
(1215) Nice secoue en ce moment le joug des Aragonais et recherche une
étroite alliance avec Gênes. Ses députés viennent jurer la compagnie de
la commune génoise, et s'y associent pour la guerre et pour la paix, se
soumettant à leur part de contribution dans les levées d'hommes et
d'impositions maritimes. Le château enlevé aux Aragonais fut livré à
Hubert Spinola, consul de Gênes; mais cette occupation ne fut pas de
longue durée.
Avec les Pisans les hostilités étaient mêlées de trêves. Tour à tour les
empereurs d'autorité, les papes dans l'intérêt de leur influence,
réclamaient le droit de juger ou de concilier les deux républiques4. Les
abbés de quelques monastères situés à la frontière des deux territoires,
gens révérés des deux côtés, provoquaient des rapprochements. Ils
obtenaient que l'on compromît entre leurs mains; ils portaient des
sentences arbitrales, ils faisaient donner des baisers de paix, et au
même moment les parties réconciliées s'accusaient de mauvaise foi; enfin
on se retrouvait toujours en état de guerre.
(1211) On n'était pas ainsi avec Pise sans avoir à craindre les
fluctuations et les perfidies de la politique des seigneurs feudataires
voisins des deux États. Les puissants marquis de Malaspina étaient
surtout redoutés. Le propriétaire du château de la Corvara l'avait vendu
à Gênes. Cette transaction déplut aux Malaspina. Après quelques mois
d'hostilité ils acceptèrent une somme pour se désister de leur opposition
et souscrivirent la cession la plus authentique et la plus ample de tous
leurs droits sur la Corvara. Mais, à leur instigation, le fils du premier
vendeur y rentre par surprise (1216), et leur livre immédiatement le
château. Les Malaspina n'hésitent pas à se mettre en possession de ce
qu'ils avaient solennellement abandonné. Nouvel armement pour les chasser
de cette place usurpée. Ils en sont quittes pour faire une fois de plus
ce qu'ils ont fait si souvent, ils jurent obéissance à la république et
soumission à ses jugements (1218).
De l'autre côté du territoire, la république reçut (1214) d'Othon,
marquis de Caretto, l'abandon de certaines terres et les lui rendit en
fief sous serment de fidélité. Foulques de Castello prit ensuite (1215)
un parti vigoureux pour mettre une barrière entre Nice et Vintimille.
Pendant un de ses consulats, il conduisit trois galères où montèrent un
grand nombre de nobles avec lui. Elles étaient accompagnées de bâtiments
de transport, chargés d'ouvriers et de matériaux de toute espèce. Le
convoi débarqua sur le rivage de Monaco, pays que la république
prétendait compris dans les concessions de l'empereur Henri IV. Sur ce
promontoire élevé au-dessus de la mer, on traça une forteresse défendue
par quatre tours entourées d'un rempart. On se mit incessamment à
l'ouvrage. Foulques ne rembarqua qu'après avoir vu les murailles à
trente-cinq pieds au-dessus du sol.
(1219) Malgré ces mesures, Vintimille donnait sans cesse de l'inquiétude.
Un soulèvement nouveau suivait promptement une vaine soumission. Une
révolte déclarée avait éclaté. Pour la réprimer, on ravagea le
territoire, mais c'est tout ce qu'on put faire dans une première
campagne. La seconde année (1220) on eut à la solde de Gênes Manuel, l'un
des comtes de Vintimille. Il avait, ainsi que son frère, cédé ses droits
sur la ville, mais on ne devait pas s'attendre à les voir les oppresseurs
de leurs anciens vassaux. Manuel, qui stipulait aussi pour son frère
Guillaume, s'engagea à leur faire une guerre sincère et sanglante de sa
personne et avec quinze chevaliers et dix arbalétriers. Il promit de
plus, sous bonne caution, de céder aux Génois les prisonniers qu'il
ferait, pour le même prix qu'il aurait pu tirer d'eux par rançon, et
cette odieuse partie du traité fut accomplie (1221). La guerre continua.
Il fallut cinq ans pour lasser les Provençaux et les seigneurs qui
étaient venus défendre la ville. Ce comte qui avait déserté ses vassaux
pour les assiéger avec les Génois, était retourné au milieu d'eux:
enfin, quand la constance des habitants fut épuisée et qu'ils furent
réduits à se rendre, l'on s'estima heureux de recevoir leur soumission.
Les guerres, les troubles intérieurs, les mesures répressives sans cesse
rendues urgentes devaient rendre très-difficile le maniement des finances
d'un État sans territoire. Il nous en reste des détails assez curieux
pour les indiquer.
(1208) L'armement de la flotte pour la guerre pisane coûte 10,000 liv. On
dépense 20,000 liv. par le second secours accordé au comte de Malte quand
il devait lutter contre les Vénitiens. Afin de le fournir, on eut recours
à une contribution extraordinaire et temporaire pendant six ans, de deux
deniers par livre sur les marchandises exportées et importées. La recette
de cette imposition fut vendue à l'encan et produisit une somme de 12,452
liv. A la nouvelle qui se trouva fausse d'un armement des Pisans d'une
force supérieure (1210), on en décréta un dont les préparatifs ne furent
pas achevés, mais qui donna lieu à une autre contribution. Tous les
citoyens furent obligés (1216) de déclarer le montant de leur fortune
pour en payer trois deniers par livre, et, en outre, sur chaque 1,000
liv. ils devaient fournir les vivres de guerre pour deux hommes. La
seconde campagne de la guerre de Vintimille se fit au moyen d'une
réquisition d'hommes sur tous les habitants au-dessus de quatorze ans, de
Cogoleto à Porto-Venere. Cinq hommes devaient en faire marcher un ou
payer trente sous en s'unissant riches et pauvres, de sorte que la taxe
pour ceux-ci fût de cinq sous, et de neuf pour ceux-là. L'année suivante,
on fit un emprunt forcé de 20 sous par 100 livres.
Enfin une opération de l'un des consulats de l'époque qui nous occupe
nous fait connaître les ressources de l'État et la difficulté de les
conserver disponibles et égales au besoin.
(1214) On aliéna pour six ans la recette de l'imposition ordinaire de
quatre deniers pour livre sur le commerce maritime d'entrée et de sortie.
Cette ferme fut adjugée pour la somme de 38,050 liv.; elle fut consacrée
à racheter des droits ou gabelles qui se trouvaient engagés5, non compris
toutefois la gabelle du sel; car ce monopole existait déjà: la moitié
de cette ressource était aliénée alors pour vingt-quatre ans. Une
imposition extraordinaire fut mise sur les immeubles, à raison de 6
deniers par livre. La moitié du produit fut réservée pour le rachat de la
portion engagée de la gabelle; l'autre moitié, consacrée aux travaux du
port, qui, de la droite du vieux môle, s'étendait maintenant jusqu'à la
nouvelle darse. L'année suivante, l'imposition fut répétée, à moins que
les annales qui en parlent deux fois, ne se rapportent à une seule
mesure, d'abord pour la promulgation, ensuite pour l'exécution6.
En rentrant dans la jouissance du revenu des droits sur le sel, une loi
expresse fut portée, pour défendre à l'avenir d'aliéner les impositions
et gabelles, excepté celle du sel, les droits du palais que la république
possédait à Messine, les revenus de Tyr (1214), et les chancelleries de
Ceuta et de Buzea (Bougie). Nous avons vu (1222) qu'en vertu d'un
arrangement singulier dans une de ces villes d'Afrique, et probablement
dans toutes deux, sur les impôts que le gouvernement des Mores exigeait
du commerce génois qui fréquentait leurs ports, une partie du droit
revenait au fisc de la république par les mains des officiers qu'elle y
entretenait. Ces revenus, par exception, pouvaient être légitimement
affermés, mais pour deux ans seulement. Au delà ou pour tout autre,
l'aliénation était déclarée nulle de plein droit, et les prêteurs étaient
avertis que la république reprendrait ce qu'on leur aurait
irrégulièrement engagé en son nom. Tous les citoyens de quinze ans
jusqu'à soixante et dix furent tenus de prêter un vain serment pour le
maintien de ce nouvel article ajouté aux statuts. En même temps des
nobles furent institués commissaires pour la gestion des finances.
CHAPITRE IV.
Frédéric II. - Guelfes et gibelins. - Guerres avec les voisins.
La domination germanique était, en Italie, comme en suspens depuis la
mort de Henri VI. Son frère Philippe de Souabe et Othon d'Aquitaine,
descendant du duc Guelfe de Bavière, se disputaient la couronne
impériale. De leur opposition naquirent en Allemagne ces fameux noms de
partis de gibelins et de guelfes, qui, passés en Italie, s'y
appliquèrent, non pas au choix entre deux empereurs, mais d'abord à la
lutte des amis de l'indépendance et des fauteurs de l'autorité impériale,
et bientôt à des intérêts purement italiens; ainsi ils survécurent
longtemps aux causes qui leur avaient donné naissance.
Le pape devait être opposé au parti de la maison de Souabe, bien qu'il se
portât pour protecteur du jeune rejeton qu'elle avait laissé (1198) dans
le royaume de Naples. Cependant Philippe l'ayant emporté sur son
compétiteur, Innocent III ne dédaigna pas de négocier pour se rapprocher
de l'empereur gibelin. Il avait déjà levé (1208) l'interdit dont il
l'avait frappé, quand ce prince mourut assassiné. Othon IV lui succéda
paisiblement: il épousa (1209) la fille du mort, et se présenta comme
devant recueillir les affections des deux partis. Il vint (1214) en
Italie, et, chef des guelfes, il y caressa les gibelins (1222).
Othon se rendant à Rome, manda les Génois pour lui prêter serment et pour
soumettre à son jugement leurs querelles avec Pise. Il ordonna une trêve;
pour en assurer le maintien, il exigea que de part et d'autre des
otages lui fussent remis.
L'empereur fut couronné dans Rome. Mais Innocent III, auquel il faut
rapporter l'établissement solide de la monarchie temporelle des papes,
avait mis le temps à profit pendant l'éloignement et les discordes des
compétiteurs à l'empire. Il avait soulevé la Toscane, entraînant toutes
ses villes dans une ligue dont il s'était fait le chef. Les Pisans seuls
avaient refusé d'y adhérer et persistaient dans leur attachement aux
empereurs. En même temps, le pape réclamait la tutelle du jeune Frédéric,
fils de Henri, dans l'espérance d'étendre sa propre autorité sur Naples
et sur la Sicile. C'est dans ces conjonctures qu'Othon se présentait.
S'il était le chef des guelfes d'Allemagne, ce n'est pas pour lui
qu'Innocent avait suscité ceux d'Italie. Ces deux hommes ne se virent
qu'en rivaux. Othon, résolu à l'invasion du royaume de Naples, est
excommunié pour cette entreprise. Il y appelait à la fois les Génois et
les Pisans. Les derniers s'y prêtent avec zèle; les Génois se disent
retenus par l'excommunication qu'ils ne sauraient braver. Frédéric, grâce
aux intrigues du pape, devenu gendre du roi d'Aragon, favorisé par le roi
de France, ennemi d'Othon, va tenter la fortune en Allemagne. C'est à
Gênes que le pontife lui ménage les premiers secours. Accueilli à son
passage (1212), aidé d'un don de 1,500 liv., il part de là et exécute
heureusement son voyage périlleux. En ce moment, tout à Gênes était réuni
pour lui. Le gouvernement était encore guelfe et le pape en disposait en
faveur de Frédéric; le parti gibelin, qui se renforçait de jour en jour,
était favorable à sa personne.
(1214) La bataille célèbre de Bouvines, perdue par Othon contre Philippe
Auguste, ébranla le trône de cet empereur; Frédéric s'en prévalut. Il
fut reconnu roi des Romains à Aix-la-Chapelle. Deux ans après il eut le
champ libre dans l'empire par la mort d'Othon.
Mais à mesure que le pupille se fortifiait, le tuteur lui retirait son
appui. L'ambitieux Innocent n'avait voulu faire de Frédéric que sa
créature, et le jeune roi était né pour un autre rôle. Ce prince, que le
pape avait opposé à Othon comme le vrai César, ne put jamais obtenir de
ce même pontife la reconnaissance formelle de son titre impérial. Toutes
ses démarches furent croisées, son royaume de Naples fut une source de
prétentions et de chicanes. Innocent mourut; Honorius III et Grégoire IX
qui lui succédèrent (1217) agirent dans le même esprit. Honorius avait
été longtemps ministre de Frédéric dans Palerme. A peine élevé au
pontificat, il fit sentir à son maître que leur position avait changé.
Avant de renoncer aux apparences de l'amitié il en employa les séductions
pour éloigner Frédéric sous un prétexte honorable. Ceci nous ramène un
moment aux affaires de la Syrie1.
Tandis que Guy de Lusignan était allé régner en Chypre, son frère Amaury
était devenu roi de Jérusalem, du chef de sa femme Isabelle, soeur et
héritière de la reine Sibylle. A proprement parler, son autorité n'était
reconnue que dans les murs de Ptolémaïs. Il s'y maintint avec des succès
divers, attendant le secours d'une nouvelle croisade. Mais, promise à la
terre sainte, elle alla éclater (1203) d'abord sur la ville chrétienne de
Zara, ensuite sur l'empire chrétien de Constantinople. Les Génois
n'avaient point eu de part à cette expédition. Loin de là, elle blessait
leurs intérêts en les privant des fruits de leurs alliances avec les
empereurs grecs dépouillés. Elle excitait leur plus vive jalousie par
l'accroissement de pouvoir et de commerce échu aux Vénitiens. L'annaliste
de Gênes parle avec mépris de ces seigneurs qui feignirent de se croiser
et qui allèrent à Venise conspirer des usurpations.
Une nièce de Sibylle, fille d'Isabelle et du marquis de Montferrat, l'un
de ses maris, succéda au titre royal d'Amaury (1210). L'on appelle du
fond de la France Jean de Brienne pour épouser cette princesse et pour
partager une couronne si difficile à soutenir. Le nouveau roi reçut
quelques secours; mais plusieurs fois les chevaliers venus à la défense
du pays se découragèrent et se rembarquèrent sans persévérer. Cependant
ce roi conduisit (1219) une armée en Égypte et conquit Damiette. Les
Génois l'avaient assisté dans cette entreprise. L'un d'eux, Pierre de
Castello, fut dépêché pour en donner la nouvelle, qui retentit dans toute
la chrétienté. Ce succès pouvait porter des fruits immenses. Le soudan
d'Égypte offrait de rendre en échange de Damiette, Jérusalem et tout ce
qu'il avait possédé dans la terre sainte. Le roi croyait assurer la paix
et sa couronne par cette glorieuse négociation. Le cardinal Pélage, le
plus hautain des légats, s'y oppose d'autorité. Les mesures furent mal
prises; Damiette échappa aux chrétiens: dix galères promptement envoyées
de Gênes, sous le commandement d'un Doria et d'un Volta, arrivèrent trop
tard pour sauver la ville. Ce secours remonta du moins les courages
abattus et contint les attaques des Sarrasins. L'armée put rentrer en
sûreté dans les murs d'Acre. Jean de Brienne passa bientôt la mer pour
aller solliciter à Rome une assistance sans laquelle il ne pouvait plus
se maintenir. Sur cette circonstance le pape fonda son projet pour se
débarrasser de Frédéric. Ce prince était veuf de Constance d'Aragon.
Honorius mit en usage jusqu'à son autorité pontificale pour l'obliger à
épouser (1225) la fille de Jean de Brienne qui lai apportait pour dot la
succession au titre de roi de Jérusalem; le pape l'excite à réaliser le
nom que ce mariage lui assure, à relever le trône de la sainte cité; il
lui déclare enfin qu'il ne le couronnera point empereur avant d'avoir
reçu son serment de passer promptement la mer pour la défense du saint
sépulcre. Frédéric opposa la ruse aux exigences du pontife. Il feignit de
partir, envoya une flotte avec quelques secours en Palestine et resta en
Italie. Excommunié par Grégoire IX (1227), successeur d'Honorius, comme
désobéissant et parjure, il partit enfin; il arriva en Syrie, il
combattit, il négocia, il obtint que Jérusalem et le saint sépulcre
fussent restitués aux chrétiens. Mais pour les services signalés qu'il
rendait à la cause sacrée, il ne trouva qu'ingratitude et persécution.
Les malédictions pontificales le suivirent partout. En Syrie, les
chevaliers de l'Hôpital et du Temple ne voulurent prendre part ni à ses
conquêtes ni à ses traités inespérés. Le clergé rejeta (1229) toute
communication avec lui. Les concessions qu'il avait obtenues lui furent
reprochées comme autant de sacrilèges et de pactes avec l'enfer. En
Europe les anathèmes redoublèrent. On fit déclarer contre lui jusqu'à
Jean de Brienne, son beau-père. A ces nouvelles, et son voeu accompli au
saint sépulcre, il se hâta de repasser en Italie pour y défendre ses
droits attaqués, et, quoiqu'il obtînt du pape intimidé la suppression des
censures qui l'avaient frappé, c'est en ennemi qu'il revint et qu'il fut
reçu.
Dans la première période de la querelle avant le pèlerinage de Frédéric,
le gouvernement génois, toujours guelfe, avait suivi sa politique
ordinaire. Ce prince si bien accueilli au temps où, hôte de la
république, elle le voyait protégé par le pape et adversaire d'un
empereur régnant, ne trouva plus qu'éloignement et défiance quand il fut
devenu le chef effectif de l'empire. De son côté, il ne montra pas plus
de bienveillance. Lorsqu'il se rendit d'Allemagne en Italie pour venir
prendre la couronne, il manda les Génois, les appela au serment qu'ils
lui devaient, et les somma de soumettre à son jugement leur différend
avec Pise. On obéit: une députation et le podestat en personne allèrent
au-devant de lui à Modène. Le serment lui fut prêté; il confirma en
faveur de Gênes les concessions qu'elle tenait de l'empire (1220). Mais,
quand on lui demanda la confirmation de celles du royaume de Sicile, il
remit à la faire jusqu'à ce qu'il fût rendu dans cet État. Frédéric
requit les députés de le suivre à Rome pour assister à son couronnement.
Ils s'en excusèrent sur ce que la mission qu'ils tenaient du conseil de
la république ne s'étendait pas jusque-là. L'empereur s'offensa de cette
réponse évasive. Cependant son chancelier, l'évêque de Metz, ne cessa pas
de caresser les ambassadeurs. L'annaliste se complaît à nous apprendre
qu'il les admit trois fois à sa table; il est vrai, ajoute-t-il
naïvement, qu'ils lui apportèrent de riches présents.
Quand Frédéric eut passé de Rome à Naples et en Sicile, une nouvelle
députation vint le sommer de s'expliquer sur les privilèges des Génois
dans son royaume (1221); mais, loin de les confirmer, il les révoqua
durement. Le palais qui leur avait été donné dans Messine leur fut
repris. Allaman fut expulsé de son comté de Syracuse. Les procédés
sévères étaient pour Gênes et la faveur pour Pise. Telles étaient les
dispositions de l'empereur avant sa croisade. Au retour, en guerre
ouverte avec le pape, disposant des forces pisanes, c'était pour Gênes
décidément un ennemi. Deux nouvelles ambassades n'obtinrent point de
dispositions plus amicales, quoique Foulques de Castello, ce grand
personnage évidemment attaché au parti impérial, eût été chargé de la
dernière.
Gênes, en disgrâce auprès de l'empereur, n'en éprouvait pas plus de
bienveillance de ses voisins de Lombardie. Alors cette loi d'un peuple
antique, qui punissait quiconque prétendait rester neutre dans les
guerres civiles, avait de ville à ville une application immanquable et
rigoureuse. Gênes, où les opinions étaient déjà mi-parties, se donnait
encore comme attachée à la confédération lombarde; elle y prenait ses
podestats; mais elle ne s'en déclarait pas membre actif: elle
tergiversait avec tout le monde, elle faisait trop ou trop peu pour
chacun.
On avait annoncé que Frédéric venait tenir une diète à Crémone. C'était
encore pendant ses préparatifs apparents pour le voyage d'outre-mer
(1226). Les voisins ennemis ou envieux de la république spéculèrent sur
la partialité de l'empereur contre elle. Savone avait un podestat de
Crémone, par conséquent gibelin. Appelé à Gênes pour prêter le serment
accoutumé, il comparut, mais il refusa de jurer. Les députés qui
l'accompagnaient feignirent de désavouer son refus et de vouloir le
contraindre: il persista. La république assigna un bref délai pour la
réception du serment sous la commination d'une forte amende. Alors Savone
affecta de destituer le podestat réfractaire et d'en nommer un autre à sa
place. Celui-ci vint à Gênes et jura sans difficulté avant le terme fatal;
mais le prédécesseur reprit ses fonctions, et les habitants de Savone
se vantèrent d'avoir échappé à l'amende et éludé le serment en le
laissant prêter par un intrus sans qualité. Bientôt après, ils
comparurent à Crémone et y portèrent plainte contre l'oppression que les
Génois faisaient peser sur eux. Ils n'obtinrent rien de l'empereur
directement; mais Thomas de Savoie, celui que les Génois soudoyaient
naguère, était devenu vicaire impérial. Par l'entremise de Henri de
Caretto, ils acquirent toute sa protection. Ils lui faisaient espérer de
le rendre seigneur de toute la rivière. Leur premier soin avait été de
s'affranchir de la gabelle du sel dont Gênes imposait le monopole à tout
le pays. Ils en établirent un dont ils promettaient le profit au comte
Thomas. Il vint résider au milieu d'eux: Albenga le reconnut. Noli seule
refusa de se détacher de Gênes. La république fut obligée d'armer pour
soumettre les populations soulevées. Le peuple en armes fut appelé sur la
place publique et de là entraîné à la guerre sous la conduite du
podestat. En marchant contre Savone l'armée fut renforcée par les comtes
de Massa, par ceux de Lavagna, par Othon de Caretto et son fils, opposés
à Henri leur parent. Les chevaliers de Parme accoururent; il en vint de
plusieurs villes de Lombardie (1227). Gênes défrayait cinq cents hommes
d'armes étrangers, sans compter plus de trois cents placés en observation
sur la frontière lombarde. On prit Savone, et, sur un décret rigoureux du
conseil de Gênes, le podestat fit combler les fossés, raser les
murailles, subvertir le port par la destruction du môle. Une forteresse
fut bâtie sur une hauteur pour dominer la ville. Cent cinquante otages
furent pris parmi les principaux citoyens et conduits à Gênes. Deux
podestats, nobles génois, furent mis en possession du gouvernement de la
ville. Ils arrivèrent suivis de leurs juges et de tout le cortège de
leurs officiers de justice. Henri de Caretto vint à son tour faire sa
soumission. On la reçut sans y croire. Les victoires obtenues furent
pompeusement célébrées. Le podestat, homme magnifique, qui devant Savone
n'avait pas manqué de créer des chevaliers sur le champ de bataille, de
retour à la ville, fêta son triomphe avec un faste royal. Il tint cour
plénière au palais archiépiscopal. Les princes, les seigneurs de la
Lombardie et de la Toscane furent invités. Les troubadours italiens et
provençaux accoururent aux festins. Des dons, de riches vêtements leur
furent prodigués par le podestat et par les principaux nobles génois.
CHAPITRE V.
Entreprise de Guillaume Mari.
(1227) On touchait en ce moment même à une crise extraordinaire qui
menaçait de changer la face du gouvernement. Le consulat, quand on
préférait des consuls à un podestat, les places des conseillers ou
sénateurs, véritables arbitres des affaires, les autres offices de la
république étaient des objets naturels d'ambition. Si les familles
considérables non encore réputées nobles étaient absolument privées de
toute part aux magistratures, ce que nous ne savons pas, du moins elles
concouraient à l'élection médiate ou immédiate, et elles n'étaient pas
disposées à renoncer à toute influence sur les choix de leurs
gouverneurs. Enfin les grandes factions toujours en présence, intéressées
à faire prévaloir leurs candidats, mêlaient les intrigues de parti aux
brigues personnelles.
Il paraît que chacun des huit quartiers fournissait son contingent dans
chaque magistrature, ou du moins nommait séparément des électeurs qui,
réunis, choisissaient les magistrats. Il semble aussi qu'il y avait
plusieurs degrés, et peut-être le sort y avait part. Enfin parmi les
candidats désignés un petit nombre d'électeurs devaient terminer la
nomination. Quelques exemples feraient croire que ces derniers suffrages
devaient être unanimes. Quoi qu'il en soit, l'ordre patent était modifié,
comme il arrive toujours, par des associations de parti. Il s'était formé
des compagnies particulières, insidieusement organisées pour s'assurer la
majorité dans les élections. L'uniformité des votes de leurs membres
était garantie par la foi du serment, profané et respecté tout ensemble.
Par là on imposait à la république des magistrats désignés par des
coteries, secrètement, si même ceux qui étaient les plus forts prenaient
la peine de s'en cacher. Des podestats exclusivement pris dans les villes
guelfes indiquent assez quel était le parti auquel ces compagnies étaient
vouées; mais rien ne dit que leur majorité représentât fidèlement celle
des citoyens. Au moment dont nous parlons, depuis dix ans le consulat
était en oubli. Il avait été abandonné depuis qu'un légat du pape avait
séjourné à Gênes; et c'est peut-être aux compagnies particulières
qu'était due cette période assez longue de podestats se succédant sans
interruption.
Quelques nobles se plaignaient de se voir éloignés des emplois par cela
seul qu'ils n'étaient pas membres de ces compagnies privées. Un d'entre
eux, déjà fort distingué dans la république, Guillaume Mari, se rendit
l'organe de tous. Il forma une compagnie de son côté pour réunir ceux que
les autres sociétaires avaient laissés à l'écart. Non-seulement les
nobles mécontents y accédèrent, mais beaucoup de familles populaires y
prirent part, et hors de la ville presque toutes les communes y
adhérèrent. Il fallait pour ce concours, ou que le gouvernement fut
devenu bien intolérable pour les particuliers, ou que la faction gibeline
se fut bien renforcée contre la direction guelfe, ou enfin qu'une
nouvelle aristocratie populaire se sentît en force pour se mesurer avec
l'oligarchie régnante. Probablement tous ces motifs agissaient. Cette
grande et puissante ligue donna bientôt l'alarme au parti opposé.
Des rixes commencèrent à éclater entre les adhérents et les opposants. Le
podestat Lazare Glandoni passait pour avoir donné une sorte
d'autorisation aux nouveaux associés. Cette condescendance rendait sa
position difficile, il prétexta des affaires de famille et il obtint du
conseil un congé pour passer à Lucques sa patrie. En son absence la
nouvelle compagnie gagna rapidement du terrain. On lit courir le bruit
que le podestat ne devait plus revenir à ses fonctions. Aussitôt, le
peuple se leva et demanda Guillaume Mari pour chef de la république. On
l'enleva de chez lui, malgré ses refus affectés, et il fut installé dans
le palais fortifié des Volta près de l'église de Saint-Laurent, loué à
cette occasion pour servir de siège à ce nouveau gouvernement. Mari
notifia partout sa prise de possession. Il nomma des juges, des
greffiers, des officiers pour administrer chaque commune et pour y
recevoir le serment.
Au bruit de cette nouveauté, le podestat revint démentir la fausse
nouvelle de son abdication. Les nobles l'entourèrent, mais ce fut pour
lui reprocher d'avoir avoué Mari, et pour le rendre responsable des
suites de sa connivence. Il niait en vain, Mari menaçait de produire des
écrits. Glandoni prit alors le parti de se justifier aux dépens d'autrui
en opprimant ceux qu'il avait aidés. Il avertit les hommes sur qui il
pouvait le mieux compter, de se tenir armés et prêts à agir au premier
son du tocsin. Mari, de son côté, était entouré de ses partisans qui
chaque nuit venaient en troupe grossir sa garde. Cependant il parut
hésiter. Mandé au conseil par le podestat, il s'y fit attendre, mais il
s'y rendit avec quelques-uns de ses principaux adhérents; un Volta était
du nombre. On leur intima d'évacuer le palais qu'ils tenaient; au lieu
d'obéir ils y rentrèrent pour s'y fortifier; et la terreur fut au comble
quand on les vit appeler à la garde de leurs postes les ouvriers en laine
et, en un mot, la populace. Les nobles s'assemblèrent dans l'église des
Vignes. Pierre Grimaldi harangua avec violence. On requit le podestat de
réduire les insurgés. On lui offrit toute assistance. Dix commissaires
furent nommés cependant pour essayer, avant l'attaque, de retirer Mari et
les autres nobles d'une coalition populaire pour laquelle ils ne devaient
pas être faits. D'autres envoyés se répandirent dans la ville pour aller
de porte en porte exiger des serments d'obéissance et le désaveu de
l'association factieuse. Dès ce moment la compagnie commença à décroître
et tendit à se dissoudre. Mari avait été évidemment gagné. Il remit le
palais et ses tours aux mains de treize nobles choisis avec assez
d'impartialité entre les divers partis, si nous en jugeons sur la liste
de leurs noms; on contremanda les changements qui avaient été faits dans
l'administration. Quand la sécurité fut rétablie, le podestat dans un
parlement solennel prononça une pleine amnistie: il cassa et interdit à
jamais la compagnie de Mari et en même temps toutes les autres qui
existaient ou qu'on avait prétendu exister. Ces décrets furent
sanctionnés par le serment de tous les citoyens présents. Mari prêta le
sien à son tour, et, sur la réquisition du podestat, il y ajouta avec une
contenance très-dégagée, la déclaration qu'il remettait à tous ses
adhérents les obligations qu'ils avaient contractées entre ses mains.
Ainsi s'évanouit ce premier symptôme constaté des dispositions peu
favorables des plébéiens, tentative où c'est la voix d'un noble qui avait
appelé les populaires, probablement dans les intérêts de son ambition
particulière, ou dans ceux d'une faction, beaucoup plus qu'au profit de
la liberté. On retrouve immédiatement Mari dans les plus hauts emplois de
la république; il est vrai que bientôt après on voit sa famille émigrer
et servir l'empereur Frédéric contre la patrie.
Les Génois, à cette époque, recherchaient des alliances qui leur
garantissent la sécurité des relations commerciales avec les villes de la
Provence. Ils faisaient des traités avec les communes de Toulon, de
Marseille, d'Arles, qui stipulaient comme autant de républiques. Il est
bon de recueillir de siècle en siècle les détails que ces documents
fournissent sur la matière et les usages du commerce de ce temps. Le
traité d'Arles, outre les sauvegardes les plus complètes pour les
personnes et pour les biens (le cas de naufrage expressément prévu),
contient, en faveur des habitants d'Arles, l'autorisation d'établir à
Gênes un consulat, pour décider de leurs contestations civiles. On leur
accorde la franchise des droits de douane sur les produits du sol
provençal importés à Gênes, mais ils ne pourront les envoyer au delà: le
transit gratuit n'en est pas compris dans la concession. Pour les
marchandises qui ne sont pas de leur cru, ils sont soumis aux droits, non
comme les autres étrangers, mais comme les Génois les payent eux-mêmes.
Ils pourront exporter de Gênes des bois de charpente pour la construction
de leurs maisons, des douves et des cercles pour leurs tonneaux, mais à
condition d'en faire usage pour eux-mêmes, sans pouvoir les vendre ni à
Marseille ni ailleurs. Il leur est défendu de prendre à Gênes les toiles
d'Allemagne, de Reims ou de Champagne, les draps de France (la Provence
n'était pas française encore). Ils ne peuvent exporter des blés, mais
seulement des châtaignes, quand le prix marchand n'en excède pas une
certaine limite, et, chose bizarre, quoiqu'à l'exemple des Athéniens
d'autrefois, le commerce des figues de Gênes leur est interdit.
En accordant aux navigateurs d'Arles, sur l'apport de leurs denrées, la
franchise des droits qui appartiennent à la république, on réserve le
payement de la gabelle du sel et des droits que d'autres sont en
possession de lever sur le territoire génois; ceux de l'empereur sont
particulièrement énumérés, et nous apprenons par là qu'à cette époque ou
percevait pour l'empereur, dans le port de Gênes, certaines redevances
sur les blés, les huiles et quelques autres denrées.
Ce traité nous est connu par les archives des deux villes intéressées1,
et, dans cette double authenticité, il confirme que, dans les usages de
l'époque, pour une telle alliance on ne faisait pas un seul instrument en
deux originaux semblables. On rédigeait séparément les promesses de
chaque partie, par des actes relatifs et correspondants, mais distincts.
Celui qui était souscrit le premier portait la réserve de la réciprocité
des conditions. Des ambassadeurs de chaque part allaient recevoir et
accepter les engagements de l'autre cité. A Gênes, le contrat se passait
tant au nom du podestat, de la volonté et du consentement du conseil,
qu'au nom des conseillers stipulant pour la commune. Le traité d'Arles
dont nous venons de parler est qualifié de paix pour dix ans. Cinquante-
quatre nobles génois y sont dénommés comme ayant prêté le serment en
présence de l'ambassadeur d'Arles. On remarque, en passant, que parmi
tous ces nobles pas un Spinola n'est nommé. D'autre part, le podestat
d'Arles était alors un Génois, Guillaume Embriaco.
La conservation des traités de Gênes est due à un des podestats de cette
ville, Jacques Baldini, Bolognais. Il institua, sous le titre de Liber
jurium, un registre où il fit transcrire tout ce qu'on possédait avant
lui de diplômes, de privilèges obtenus, de conventions faites avec les
rois, les princes, les communes. On continua à enregistrer à la suite les
actes semblables qui survinrent, et ce recueil, incomplet sans doute,
n'en est pas moins précieux. On trouve en tête du livre le décret du
podestat, qui le consacre non-seulement à l'utilité, mais à l'émulation
des Génois, afin, dit-il, qu'ils voient comment les progrès et la
grandeur de la république ont été le prix des vertus ou des travaux de
leurs pères.
(1229) Baldini était actif et ambitieux; il s'adonna aux affaires
publiques avec un zèle sans exemple. Il y consumait tout le jour, souvent
une partie de la nuit, différant ses repas tant qu'il lui restait quelque
chose à faire, et, dit naïvement le chancelier annaliste, tenant souvent
ses subordonnés à jeun jusqu'à une heure très-avancée. Il conclut des
conventions favorables avec plusieurs2 voisins et avec le roi de
Castille. Il poursuivit les pirates, il fit partir avec une grande
vigilance des flottes pour toutes les stations où le commerce avait
besoin d'être protégé. Mais son ambition alla bien plus loin, et là elle
se mit trop à découvert: il voulut se faire législateur et se perpétuer
dans sa place. Les statuts de la république avaient prévu que les lois
pourraient avoir besoin de corrections, et ils attribuaient au conseil le
droit de nommer les correcteurs. Baldini se fit élire correcteur unique.
S'adonnant à la refonte des statuts, il les divisa et les classa en
livres par ordre de matières. Le travail était utile, mais cette
attribution insolite, cette entreprise d'être seul arbitre de la
constitution, excita déjà une vive clameur. La rumeur fut bien plus
grande, quand, au temps ordinaire de l'élection du podestat futur, on
apprit que Baldini manoeuvrait pour rester en charge. Il avait fait venir
de Rome Godefroy, chapelain du pape, chargé par le pontife d'absoudre de
tout serment tant le podestat qui, à son installation, avait juré de ne
pas garder le pouvoir au delà de son année, que les électeurs, le
conseil, la commune entière qui juraient tous les ans de ne souffrir ni
la prorogation ni la réélection de ce souverain magistrat. Déjà les
électeurs étaient renfermés, le scrutin leur avait été remis et leur
séance se prolongeait aux yeux du public soupçonneux. Ils avaient expédié
un message à l'archevêque, au chapelain et aux frères mineurs dont le
crédit était fort grand, pour qu'on leur dît si en effet ils pouvaient
sans péché renommer le podestat actuel contre la teneur de leur serment.
L'impatience publique trancha la question. Il y eut un soulèvement
universel; on protesta que ce parjure et cet opprobre ne seraient pas
soufferts, et comme il plut à Dieu, l'archevêque et les frères mineurs
répondirent aux électeurs de ne pas songer à la réélection: Spino de
Sorexino, Milanais, fut nommé.
(1230) La magistrature de Sorexino fut troublée et terminée par un
incident qui fait connaître le peuple et le siècle. On avait fait capture
de quelques pirates de Porto-Venere. On condamna les complices à la
mutilation de la main droite, et les chefs au dernier supplice. Mais dans
ce pays où le sang se répandait avec si peu de scrupule et souvent pour
des intérêts si indignes, il régnait une horreur invincible pour les
exécutions de la justice. Ce sentiment favorable à l'impunité, perpétué
jusqu'à nos jours, y était entretenu par les soins des prêtres, et
surtout des religieux qui avaient ordinairement les honneurs de toute
grâce obtenue pour les malfaiteurs convertis. Dans cette occasion les
dominicains et les frères minimes sollicitèrent pour les condamnés. Le
podestat, peu disposé à céder, pour couper court à tout délai, ordonna
d'exécuter la sentence sans remise au lendemain; c'était un dimanche et
le jour de la fête de Nazaire et Celse, saints martyrs de Gênes. Cette
circonstance souleva d'indignation les femmes de tous les rangs et avec
elles l'archevêque et le reste du clergé. Le podestat voulait être obéi;
il convoqua un parlement à Saint-Laurent. Les femmes se précipitèrent
dans l'église et rendirent la convocation inutile. Dans le tumulte un
cheval effrayé emporta le malheureux Sorexino et le précipita sur le
perron de Saint-Laurent. Il eut une jambe cassée. A peine transporté chez
lui et le premier appareil mis, les officiers qu'il avait chargés de
veiller à l'exécution des condamnés vinrent lui annoncer un miracle
inouï. Sur quatre coupables, deux qui en marchant à la mort s'étaient
recommandés à Dieu et à saint Jean-Baptiste, pendus avec leurs compagnons
n'étaient pas morts comme eux. Ils respiraient encore. On venait demander
de nouveaux ordres sur un incident si peu croyable. Le podestat, dont
l'accident passait déjà pour un jugement de Dieu, se hâta d'ordonner que
les deux malheureux fussent ramenés. Le conseil, appelé, consentit que
leur grâce et leur liberté fussent prononcées. Enfin, comme pour imprimer
plus avant les terreurs superstitieuses, le podestat ne se rétablit des
suites de sa chute que pour être frappé de mort subite au milieu des
réjouissances de sa guérison.
CHAPITRE VI.
Frédéric II. - Expédition de Ceuta.
(1231) L'état de l'Italie était toujours précaire. L'empereur Frédéric
indiqua une diète à Ravenne, où il voulait, d'accord, disait-il, avec le
saint-père, pourvoir aux discordes et aux guerres intestines dont les
villes étaient agitées. C'est en ces termes qu'il manda les représentants
de la commune de Gênes. Dans cette assemblée il promulgua un décret
général pour défendre à toute cité de prendre ses podestats ou ses
gouverneurs parmi les citoyens des villes lombardes en rébellion contre
la souveraine puissance impériale. Les députés de Gênes eurent peine à
obtenir la parole pour lui représenter humblement que le podestat de
l'année prochaine était déjà nommé, que l'élection, toujours faite à
l'avance et au temps déterminé par les lois du pays, était tombée sur un
Milanais1; qu'à cette époque l'intention de l'empereur n'était ni
annoncée ni prévue; Gênes à l'avenir se garderait bien de tout choix qui
pourrait déplaire, mais on réclamait son indulgence pour ce qui était
déjà fait. On ne pouvait faire affront au podestat désigné; on ne
pouvait, sans manquer à toutes les lois de la commune et aux serments les
plus sacrés, rétracter une nomination régulière et solennelle qui n'avait
pas même été faite par acclamation, mais qui était sortie de l'urne d'un
scrutin2. Frédéric ne donna point de réponse. Les députés de retour ayant
rendu compte de leur mission, les partisans impériaux élevèrent la voix
et demandèrent que le podestat élu fût contremandé. Ils prirent les armes
pour appuyer leur voeu. Cependant le parti opposé l'emporta dans le
conseil, et l'installation du nouveau magistrat fut délibérée. Frédéric,
irrité, fit emprisonner les Génois qui se trouvaient dans son royaume de
Sicile, et saisit leurs biens (1232). Gênes tint un grand parlement sur
cette fâcheuse nouvelle. Les opinions divergentes s'y donnèrent pleine
carrière. On proposa d'entrer franchement dans la ligue lombarde. La
majorité du conseil fit du moins résoudre une ambassade à cette ligue. La
minorité, qui voulait députer à l'empereur, parut assez imposante pour ne
pas refuser d'expédier à Frédéric un chanoine de Saint-Laurent, comme
négociateur secret; mais il fut promptement éconduit. Les amiraux de
l'empereur donnèrent la chasse aux bâtiments génois. Frédéric, occupé
d'autres combinaisons, affecta la miséricorde (1233). Il écrivit à Gênes
des lettres pacifiques. Les messagers se succédèrent; enfin la
négociation tourna heureusement. Les Génois détenus à Naples et en Sicile
furent remis en liberté, ils reprirent leurs propriétés séquestrées.
L'effet de ce raccommodement dura quelques années, pendant lesquelles les
Génois continuèrent à recevoir leur podestat de Florence, de Bologne, de
Milan. La république, dans cet intervalle, adhéra de plus en plus au
pape, envoya des ambassadeurs traiter avec Venise, et mit le plus grand
soin à rétablir la concorde troublée dans les villes guelfes de son
voisinage.
Le commerce maritime était toujours l'intérêt principal. On expédiait
fréquemment des galères pour protéger la navigation, particulièrement
pour tenir en respect les Mores d'Espagne et de Barbarie, tantôt amis,
tantôt ennemis, et toujours prêts à prendre leurs avantages quand ils
voyaient de riches proies et peu de forces pour leur imposer. Dix galères
et quelques bâtiments légers devant Ceuta avaient ramené (1231) à
l'alliance de Gênes l'émir qui y commandait et le soudan de Maroc,
suzerain de ce pays. Malocello et un Spinola en avaient rapporté au
trésor de Gênes huit mille besants et avaient montré au peuple, comme un
don de l'émir à la république, un cheval couvert de drap d'or et ferré
d'argent. Ceuta était alors un des points les plus importants du commerce
des Génois; ils y avaient beaucoup de marchands et de capitaux, quand
tout à coup on apprit qu'une croisade avait été prêchée en Espagne contre
cette ville, et qu'elle était menacée d'un siège par les chrétiens. Les
croisés avaient déjà pris les bâtiments génois qu'ils avaient rencontrés
dans ces parages. Il y avait tout à craindre pour les propriétés et pour
les personnes, si l'on ne s'opposait à cette entreprise. Le risque et le
scrupule de combattre contre des chrétiens pour les païens affligeaient
vivement, mais un intérêt humain si puissant devait passer avant tout. On
se hâta d'expédier une flotte. On espéra qu'en déployant ces forces
devant les Espagnols et en employant les voies de la conciliation, les
hostilités pourraient être évitées. On obtint en effet quelques
promesses, mais si vaines que les croisés tentèrent ouvertement
d'incendier la flotte génoise. En même temps le soudan invoquait le
secours des Génois et s'engageait à payer la moitié des frais des
armements qu'ils enverraient pour la défense des intérêts communs. Cet
appel détermina un effort; on fit partir vingt-huit galères et quatre
grands vaisseaux (1234). Il paraît que ce puissant secours détourna
l'orage et rendit la sécurité à Ceuta. Mais quand on en vint à réclamer
du soudan le remboursement des dépenses suivant sa promesse, il fut peu
disposé à la tenir. Les Génois qui étaient en force la revendiquèrent
avec une hauteur menaçante; le soudan traînant la négociation en
longueur, fit venir de l'intérieur des troupes nombreuses de ses
barbares. Une rixe entre cette soldatesque et les équipages des galères
ne tarda pas à s'élever; ce fut le signal d'un massacre et surtout du
pillage et de l'incendie des magasins et des maisons des Génois. Rien ne
put induire le soudan à la réparation de ce dommage et à l'exécution de
ses engagements. On n'eut pas d'autre ressource que de déclarer
formellement la guerre à ce prince barbare, tandis que les galères
croisaient devant ses ports. La république, informée de cette fâcheuse
conjoncture, envoya de nouveaux renforts de provisions et d'armes; mais
ses amiraux lui demandaient des hommes, et personne à Gênes ne
s'embarqua. Cependant les ennemis se lassèrent d'être renfermés sans
communication avec la mer; une paix fut faite: sans nous en faire
connaître les conditions, on nous dit qu'elle fut honorable pour Gênes et
que la flotte revint triomphante.
La dépense subite du secours envoyé à Ceuta, si mal remboursée par le
More, avait exigé des ressources extraordinaires. Douze deniers du
produit de la gabelle du sel, probablement le vingtième du total, furent
aliénés pour dix ans et produisirent vingt-huit mille livres. On avait eu
recours également à des emprunts et sur de singuliers gages. A la fin de
l'année (1235) où se fit la paix de Ceuta et où l'ordre put être remis
dans les finances, Ingon Grimaldi rendit la vraie croix que le podestat
lui avait remise, du consentement de l'archevêque et du chapitre de
Gênes. Il fut dressé acte authentique de cette restitution. Je ne pense
pas que ce fait puisse être entendu autrement que d'un prêt sur
nantissement et de sa libération. Nous savons que les croix produisaient
un revenu, soit qu'elles eussent un casuel attaché à leur emploi dans les
cérémonies du culte, soit plutôt que, traitées en reliques, elles
attirassent des aumônes: ce revenu avait été sans doute, comme ceux de
la gabelle, ou aliéné temporairement aux prêteurs, ou assigné pour le
nantissement de leur créance.
La vraie croix, et en général les croix de la ville, jouaient à Gênes un
grand rôle. Les annales ne manquent jamais de signaler leur apparition
efficace toutes les fois que l'archevêque et ses prêtres viennent
entremettre leur ministère de paix au milieu des partis et imposer des
réconciliations au nom du Dieu de miséricorde. Les croix contribuent avec
les cendres de saint Jean-Baptiste à calmer les tempêtes de la mer comme
celles de la place publique. Aussi quelques années avant l'époque dont
nous nous occupons, un malheureux reçu dans l'église de Saint-Laurent
sous prétexte d'y chercher un asile, ayant une nuit forcé le coffre qui
renfermait les croix et les ayant enlevées, le trouble dans la ville fut
tel que peu d'événements sinistres en eussent produit un semblable. On
courut de toutes parts après le larron; il fut saisi à Alexandrie, mais
son butin n'était plus entre ses mains, il en avait été dépouillé lui-
même. On découvrit enfin le détenteur. La ville racheta son palladium
sacré, il lui en coûta plus de quatre cents livres. On replaça ces
précieuses croix, mais elles furent mieux gardées; le coffre fut couvert
de lames de fer. L'archevêque institua un anniversaire solennel pour
célébrer leur réintégration dans l'église, et il fut ordonné que leur
revenu dans cette journée serait employé à la rédemption des captifs. Ce
prélèvement spécial excepté, le revenu des croix fut assignée la commune,
en indemnité de ce qu'elle avait payé pour leur rachat; elle en affecta
le produit aux constructions du môle et du port.
Chez ce peuple dévot, la superstition qui attachait légalement le
jugement de Dieu à l'événement d'un duel n'avait pas encore perdu son
autorité. Mais des exemples que nous en rencontrons précisément à cette
époque, prêtent à une autre observation de moeurs. Les parties ne
combattaient point en personne; elles abandonnaient le sort de leur tête
à des champions mercenaires. Parmi ces hommes si hardis à la mer, qui sur
terre s'étaient faits chevaliers pour marcher à la guerre, qui n'avaient
nulle horreur du sang et qui ne craignaient pas de payer de leur personne
dans les affaires de partis, il paraît que l'usage de descendre en champ
clos répugnait à toutes les idées admises. Dans les temps modernes l'on
observait à Gênes plus de rencontres fortuites ou plus de vengeances par
le poignard et par le guet-apens que de duels tels qu'on les connaît
ailleurs. Cette disposition parait avoir été très-ancienne. Nous avons vu
quel effroi causa la menace de dix combats singuliers ordonnés par
l'autorité: maintenant on en cite d'ordonnés, soutenus par procureur.
Jacques Grillo, accusé d'un crime, ne peut être ni convaincu ni justifié.
Le podestat ordonne le combat, et il a lieu. Le champion de l'accusé
était de Cumes; celui de l'adversaire, de Florence; le Florentin tua son
antagoniste, Grillo eut la tête tranchée.
La guerre de l'empereur avec les Lombards avait recommencé. Le prince les
rencontra près de Brescia, et remporta sur eux une victoire signalée. Ces
succès donnaient de l'audace aux gibelins répandus dans les villes
guelfes: ils réveillèrent ceux de Gênes, et soulevèrent de nouveau les
populations gibelines, de Vintimille à Savone. On conçut à Gênes qu'il
fallait plier devant le vainqueur, ou du moins essayer de fléchir sa
colère. On lui expédia, comme des messagers qui ne pouvaient lui être
désagréables, des Volta et des Castello. Mais, dans l'intervalle de ces
négociations, on s'était un peu rassuré; l'insurrection des voisins
était moins pressante, et les principaux guelfes craignaient moins de se
faire entendre. Dans ces circonstances des délégués de l'empereur se
présentèrent au conseil pour exiger le serment qui lui était dû. Foulques
Guercio, l'un des conseillers, se leva et déclara qu'une telle matière
méritait une délibération plus solennelle et devait être mise à la
connaissance de toute la commune. Le lendemain un grand parlement
s'assembla dans l'église Saint-Laurent. On y donna lecture des lettres de
Frédéric. Il paraissait imposer à Gênes le serment de fidélité et
d'obéissance à sa domination. Le podestat fit ressortir cette exigence:
il rappela au peuple comment celui qui voulait être leur maître les avait
traités en Sicile. A cette harangue, à ce mot de domination des clameurs
s'élevèrent; le serment fut refusé, le parlement se rompit; le podestat
prit des mesures pour que le gouvernement restât le plus fort dans
l'intérieur. Les écrivains allemands assurent que le podestat fit ici une
erreur, c'est-à-dire un mensonge: la lettre impériale ne requérait que
le serment de fidélité et de vasselage (fidelitatis et hominii): on
affecta de lire: fidélité et souveraineté (fidelitatis et dominii)3.
Quoi qu'il en soit de cette équivoque, elle fit son effet sur l'esprit
public. On expédia des ambassades à Rome, afin d'y contracter, sous les
auspices du pape, une étroite alliance avec les Vénitiens alors en guerre
avec Frédéric. Le pontife, à cette occasion, déclara publiquement que la
république de Gênes était placée sous la protection immédiate des
bienheureux apôtres Pierre et Paul.