débris des institutions de Charlemagne et de ses successeurs, il restait
dans ces pays des marquis et des comtes. De nombreux seigneurs, se
glorifiant d'être vassaux de l'empire, avaient planté leurs châtellenies
féodales parmi les croupes et les pics de l'Apennin. De là ils enviaient
le rivage de la mer, et les richesses qui commençaient à s'y répandre.
Quelques-uns y avaient mis le pied, comme le comte de Vintimille: la
famille des Caretto tenait le marquisat de Final. Dans les montagnes, il
y avait des marquis de Ceva, de Clavesana, etc. Au nord était le marquis
de Gavi. Au delà régnaient des seigneurs plus puissants: le comte de
Piémont, le marquis de Montferrat. Des services réciproques à la terre
sainte tenaient ordinairement ce dernier en bonne intelligence avec Gênes;
mais plus d'une fois son ambition se heurta contre celle de la
république. C'est ainsi que, pendant le cours des croisades, nous
trouvons Gênes au milieu de petites communes mal soumises, et de nobles
voisins plus guerriers que ses bourgeois: elle étend lentement son
pouvoir contesté et envié dans la rivière du ponent. On sait que l'usage
a conservé le nom de rivière (Riparia de la basse latinité) aux deux
portions du rivage dont Gênes occupe le milieu.
La rivière du levant n'avait point alors de ville municipale; l'antique
cité de Luni avait péri, mais les hauteurs étaient occupées par la
puissante famille féodale de Malaspina, la même que nous avons vue
associée avec les Génois dans une expédition de Sardaigne. Il y avait des
comtes de Lavagna, dont les possessions tenaient de la montagne à la mer.
Enfin, la frontière orientale confinait avec celle des Pisans, dont
l'inimitié et les forces ne laissaient aucune sécurité.
Aussi les premiers efforts que nous voyons faire aux Génois, aussitôt que
les biens recueillis à la croisade les ont fortifiés, sont dirigés de ce
côté. Ce ne fut pas sans peine qu'ils établirent sur les populations
maritimes une domination qui resta longtemps douteuse. Ils pensèrent
bientôt à se donner un point d'appui plus solide. A l'extrémité de leur
territoire est le beau golfe de la Spezia, enfoncé dans les terres avec
une ouverture défendue par des îles. Les Pisans en tenaient le fond et la
côte orientale. Les Génois bâtirent et fortifièrent Porto-Venere à
l'occident et à l'entrée du golfe (1113). Cette position, en dominant les
îles qui resserrent l'entrée de ce vaste bassin, y donne un passage
assuré.
Une autre acquisition n'était pas moins importante pour s'assurer contre
l'invasion. La vallée de l'un des deux torrents, de la Polcévera et du
Bisagno, entre lesquels la ville de Gênes, au pied d'une haute montagne,
est assise sur la mer, offre à ceux qui la remontent une voie pénible,
mais alors la seule praticable pour communiquer aux plaines lombardes.
Celui qui pouvait l'ouvrir à des ennemis était le maître d'exposer Gênes
à des coups de main imprévus. Le marquis de Gavi possédait cet avantage;
au moyen de son château et de celui de Voltaggio, il fermait les gorges
de l'Apennin, et il n'avait pas manqué d'y établir un péage à son profit.
C'était la moindre oppression qu'il fallait attendre de ce voisinage. Les
Génois voulurent s'y soustraire à tout prix. Ils s'emparèrent d'abord de
vive force de quelques positions qui dominaient ces défilés: mais ils
s'estimèrent heureux que leurs succès servissent à faciliter une
négociation, et ils ne craignirent pas d'acheter au prix de quatre cents
livres d'or Voltaggio et les revenus qui en dépendaient (1121).
Avertissons cependant que lorsqu'ils eurent donné l'exemple de livrer
leurs trésors à leurs nobles voisins, ils furent bientôt réduits à payer
plusieurs fois et à racheter sans cesse les territoires qu'on leur avait
vendus le plus solennellement.
CHAPITRE VI.
Expéditions maritimes.
Tandis qu'on employait ainsi les richesses publiques rapportées de Syrie,
on continuait à naviguer vers la terre sainte, mais le négoce, et non
plus le zèle ou l'ardeur belliqueuse, y conduisait les vaisseaux génois.
On se contentait de renforcer les colonies maritimes (1131). Cependant
elles étaient déjà menacées (1144). Sous Foulque d'Anjou, gendre et
successeur de Baudouin II, sous Baudouin III, fils de Foulque, tout
commençait à présager la dissolution du royaume. L'empereur des Grecs, en
attaquant la principauté d'Antioche, avait affaibli l'une des barrières
de la terre sainte: un autre boulevard était tombé. Zenghi, émir de
Mossoul, s'empara d'Édesse (1148). Noureddin, fils et successeur de
Zenghi, pénétra jusqu'au port Saint-Siméon et affecta de se baigner dans
cette mer dont il voulait enlever le rivage aux chrétiens. Damas tomba en
son pouvoir, et devint le siège d'une grande puissance qui devait
détruire celle des Latins (1152). Au milieu de ces désastres, Baudouin
III eut le bonheur d'acquérir Ascalon, la dernière et la plus méridionale
des villes de Syrie. Elle avait été tenue jusque-là par les Egyptiens,
dont elle avoisinait la frontière. Cette ville servit, de ce côté, de
rempart aux établissements chrétiens et retarda leur ruine. Ces
événements occupèrent la scène jusqu'au milieu du douzième siècle.
Quand les intérêts des colonies génoises furent menacés de si près, on
vit la république faire des efforts pour les secourir efficacement.
Jusque-là elle ne paraît pas avoir montré un grand empressement pour la
défense du royaume de Jérusalem. Il en eût été autrement s'il eût été
permis aux Génois d'avoir pour leur évêque notre fameux abbé de
Clairvaux. Les voyages de saint Bernard à Rome l'avaient fait connaître
et révérer partout sur son passage, et l'épiscopat de Gênes lui fut
offert. Cette nomination fut rendue inutile par la désapprobation du pape
Gélase II. Il manda de laisser Bernard aux plus grandes choses auxquelles
le ciel l'appelait. Le saint abbé, afin de marquer son affection envers
le troupeau qui l'avait désiré pour pasteur, adressa à Gênes une lettre
pleine d'exhortations pieuses. Il y recommanda de secourir la terre
sainte, et de se défendre, au dedans, de l'hérésie. Il n'y a pas soixante
ans que l'autorité de son épître fut citée au sénat contre un étranger
devenu citoyen.
Sous ce grand promoteur de la croisade et de la paix de la chrétienté,
Gênes, plus zélée pour l'oeuvre commune, n'eût point employé ses forces
dans une guerre contre les Pisans excitée par la duplicité du pape
Gélase. Elle fut ensanglantée par les souvenirs de l'ancienne rivalité
comme par la jalousie nouvelle du commerce et de l'influence en Syrie.
Gélase avait été chassé de Rome. Il se sauva en Toscane. Il vint, en
suppliant, à Pise, de là à Gênes, mendiant partout des secours. Les
Génois lui prodiguèrent les soins et les respects; il consacra leur
nouvelle cathédrale; ils le conduisirent en sûreté jusqu'en Provence.
Or, en ce temps, la domination de la Corse était prétendue entre les deux
républiques rivales. Chacune y avait quelques établissements, toutes deux
s'appuyaient des concessions accordées par les papes; et Gênes, en
preuve de la sienne, payait au saint-siège un tribut annuel d'une livre
d'or. Le droit de consacrer les évêques de Corse dans l'église de Gênes
ou dans celle de Pise était controversé depuis longtemps, et Rome ne se
pressait pas de décider. L'archevêque de Pise, en vertu de son grade,
réclamait les privilèges de métropolitain sur l'île entière. Les Génois
n'avaient point d'archevêque chez eux, mais ils ne voulaient pas laisser
dépendre d'un étranger les diocèses soumis à leur domination. Les deux
partis sollicitèrent Gélase à son passage. Il avait entendu les Pisans
les premiers, et ils assurent qu'il leur avait donné gain de cause. Mais,
recueilli, aidé à Gênes, il lui resta sans doute assez de bonnes paroles
à y prodiguer. C'est de ce moment que la guerre éclata avec une grande
animosité; d'abord les Génois débarquèrent à l'improviste sur les côtes
d'une des provinces de la Sardaigne; les établissements des Pisans
furent ravagés: le butin fut considérable. L'année suivante on arma
quatre-vingts galères pour attaquer les ennemis dans leur métropole.
Vingt-deux mille combattants sortirent de Gênes: parmi eux cinq mille
étaient couverts d'armes brillantes, disent les chroniques, et cette
distinction des guerriers et de la foule qui les suivait peut faire
considérer l'expédition entière comme une levée en masse. Elle donne
aussi une idée des forces de la république en ce temps. L'annaliste
Caffaro, alors un des consuls et l'un des chefs de l'entreprise, assure
qu'on poussa jusque dans la ville ennemie, et que la terreur fit conclure
une paix immédiate; aussi fut-elle passagère. Les Pisans reprirent les
armes, mais la fortune continua à être favorable à Gênes. Le pape
Calixte, successeur de Gélase, intervint; il évoqua à son siège la
querelle des évêchés de Corse, et cita les parties au concile de Latran.
On y fit tourner l'affaire en négociations inutiles; après un long
délai, on la remit au jugement d'une junte d'archevêques et d'évêques;
les anciens titres furent compulsés; et quelle fut enfin la décision
tant attendue? On rejeta les prétentions des deux parties, et le droit de
sacrer les Corses fut réservé au pape. Il suffit à l'animosité des Génois
que Pise ne l'emportât pas sur eux. La sentence du pape fut rapportée à
Gênes en triomphe; mais à Pise, on y résista, les hostilités reprirent
leur cours, et Calixte ne s'en inquiéta guère.
Les flottes ennemies épiaient les convois marchands. On se mettait comme
en embuscade entre la Corse et la Sardaigne, entre ces îles et le
continent. On aimait mieux s'attacher à la poursuite lucrative des riches
cargaisons ou des galères chargées de voyageurs que l'on pût rançonner,
que de se chercher en force et de se combattre. Ainsi se prolongea la
guerre de saison en saison. Cependant les Génois établissaient leur
croisière à la bouche de l'Arno, défiaient leurs émules et se vantaient
que ceux-ci ne venaient pas les braver si près de Gênes. En poursuivant
une flotte pisane ils débarquèrent (1126) à Piombino, ravagèrent le pays
et amenèrent les habitants en esclavage. Dans une autre rencontre, ils
allèrent chercher l'ennemi jusqu'en Sicile et dans le port de Messine
(1129). Les Messinois voulant s'opposer à la violation de leur
territoire, les Génois débarquèrent et s'attaquèrent à tout ce qui se
présenta devant eux. Dès ces temps, les droits de la neutralité n'étaient
pas interprétés par les plus forts autrement que de nos jours. Le roi de
Sicile fut obligé d'accourir pour s'opposer à ces audacieux étrangers,
et, à en croire leur annaliste, ils ne s'arrêtèrent que devant le palais
du prince, et n'abandonnèrent qu'à sa prière le butin qu'ils n'avaient
pas manqué de faire sur le chemin qu'ils avaient parcouru.
Enfin le pape Innocent II entreprit d'éteindre une guerre qui troublait
l'Italie, qui détournait des soins dus à la conservation de la terre
sainte, mais surtout qui l'empêchait d'être secouru lui-même dans ses
querelles. Le pontife éleva le siège de Gênes à la dignité d'archevêché,
et, en vertu de l'égalité de titre et de juridiction, les deux métropoles
se partagèrent pour suffragants les évêques de Corse. C'était faire
gagner le procès aux Génois; mais ils avaient envoyé au pape huit de
leurs galères pour l'aider à remettre sous son joug les Romains révoltés.
La faveur des souverains pontifes s'arrêtait avec complaisance sur des
enfants du saint-siège, si dociles et si respectueux. Lucius II, dans son
court pontificat, se hâta de leur donner par une bulle la confirmation de
leurs propriétés et de leurs privilèges à la terre sainte, et, par une
autre largesse médiocrement coûteuse, il leur fit remise de la livre d'or
qu'ils payaient en tribut pour leurs possessions de Corse. Leurs
écrivains postérieurs ont beaucoup exalté ce don. Ils avaient besoin d'en
tirer la preuve que la seigneurie que Gênes s'arrogeait sur l'île n'était
pas imaginaire, qu'elle pouvait être réclamée en conscience et sans
péché.
(1132) La guerre de Pise avait duré quatorze ans. Elle ne paraît pas
avoir affaibli Gênes, ni retardé ses progrès. En obligeant à des
armements continuels, en tenant la population maritime en haleine, elle
tendait le principal ressort de la grandeur de la république; elle
développait l'énergie. Au sortir de cette lutte, on voit les Génois
étendre leur prépondérance et porter fort loin leurs entreprises
maritimes, commerciales et guerrières.
Quoique le comte de Toulouse eût enseigné à ses sujets le chemin de
l'Orient, il ne paraît pas qu'ils eussent été aussi diligents que les
Italiens à en rapporter le commerce. Les Génois étaient en possession
d'approvisionner de denrées et de marchandises étrangères la Provence, le
Languedoc, la Catalogne, et toute la côte espagnole. Les seigneurs les
rançonnaient quelquefois; mais parfois aussi, quand ces nobles
châtelains avaient besoin d'assistance, ils briguaient celle de ces
puissants navigateurs. Ceux-ci sentant leur force, habiles à ne pas
l'employer sans s'en assurer le prix, ne répugnaient pas aux occasions
d'accroître leur influence. Au nom du pape, leur secours fut sollicité
par Guillaume VI, comte de Montpellier. Il avait été chassé de sa ville,
favorisée dans sa révolte par le comte de Toulouse, Innocent II avait mis
d'abord la cité rebelle en interdit. Il excommunia ceux qui, dit sa
bulle, s'en faisaient appeler consuls; et avec eux le comte de Toulouse;
mais il fallait d'autres armes. Guillaume obtint (1143) des troupes du
comte de Barcelone et quatre galères des Génois. Ceux-ci, avaient eu à se
plaindre des exactions que le comte leur avait fait souffrir. Il fut
obligé, pour premier prix de l'assistance qu'il obtenait, de payer mille
marcs d'argent en restitution de ce qu'il avait exigé; et lorsque, avec
l'aide de ses auxiliaires et après un long siège, il fut enfin rentré
dans sa ville, les Génois, fidèles à leur système d'établissement, se
firent accorder des privilèges étendus pour leur commerce, l'exemption
des droits, et une enceinte franche pour leurs magasins1.
(1144) La nièce du comte de Montpellier était dame de la petite ville de
Melgueil (Magdelonne); elle avait épousé le comte de Provence frère du
comte de Barcelone. Les Provençaux étaient alors en hostilité avec les
Génois qui leur reprochaient de favoriser les fréquents soulèvements de
Vintimille. Le comte de Provence eut peu d'égards pour les alliés de son
oncle; il arma contre eux, et essaya de prendre leurs navires à leur
approche du port de Melgueil; la tentative fut malheureuse, il fut tu
par les Génois.
Cet événement ne rompit pas les alliances de sa famille avec la
république. Peu après, les comtes de Barcelone et de Montpellier
concouraient avec elle dans une très entreprise sur les côtes d'Espagne2.
Par delà la Catalogne, elles étaient habitées par les Mores. Les
Génoisque le commerce et la course de leurs galères portaient par toute
la Méditerranée, négociaient sans scrupule avec les mahométans d'Afrique
et d'Espagne; mais quand la rencontre de quelque riche cargaison faisait
juger que le profit du corsaire passerait ceux du marchand, on traitait
les Sarrasins d'ennemis naturels des chrétiens, et on prenait leurs
vaisseaux. Les Sarrasins croisaient à leur tour; et, pour mieux dominer
sur les mers, ils avaient fait de Minorque le siège de leurs armements.
Les Génois essayèrent, seuls d'abord, de les chasser de cette île (1146).
Ils expédièrent vingt-deux galères et six grands vaisseaux, qui portaient
des tours mobiles et des machines. On y embarqua des combattants et même
cent cavaliers. Notre historien Caffaro, consul de cette année, fut le
chef de l'expédition, avec Hubert della Torre, qu'il demanda pour
adjoint. L'arrivée de cette flotte répandit la terreur dans l'île. Les
Mores ne firent pas longue résistance: on pilla, on enleva tout ce qui
fut rencontré. De là, profitant de ce qui restait de temps avant la
mauvaise saison, on passa sur la côte d'Espagne. On se présenta devant
Almérie. On s'empara d'abord de tous les vaisseaux qui étaient dans le
port; ensuite les machines furent dressées pour attaquer la ville. Elle
n'était pas préparée à la défense. Le roi de cette contrée demanda la
paix et offrit de l'acheter. On ne voulut lui vendre qu'une trêve. Elle
fut négociée au prix de cent trente mille marabotins3. Il en payait
vingt-cinq mille comptant. Des otages devaient répondre que le reste
serait acquitté dans huit jours. On apporta aux Génois les deniers du
premier payement. Mais, tandis qu'on les comptait, et que les vainqueurs
étaient attentifs à les partager à mesure, le roi more, profitant de la
préoccupation commune, s'était enfui, enlevant sur deux galères tous les
trésors qu'il avait pu réunir. Les assiégeants et les assiégés furent
également troublés de cette disparition. Les Sarrasins se choisirent un
autre chef, et protestèrent de leur bonne intention pour accomplir le
traité. Mais il ne fut pas en leur pouvoir de le faire, et au terme
convenu, leur impuissance ne laissa aux Génois que la triste ressource de
multiplier les ravages autour d'Almérie. Ils les exercèrent vingt jours,
sans que les portes de la ville s'ouvrissent. L'hiver approchait, il
était temps de remonter sur les galères. Le siège fut levé et l'on revint
à Gênes.
L'annaliste consul, qui se complaît dans les détails de l'entreprise
qu'il avait commandée, passe si rapidement sur les conséquences qu'elle
eut dans les deux années qui suivent, que nous pouvons soupçonner qu'à
son retour on fut mécontent de lui, et qu'il le fut de la république.
C'était le temps où la démocratie et une sorte d'aristocratie
commençaient à lutter sourdement, et Caffaro paraît avoir été un des
ardents fauteurs de la dernière. Le peu de succès de son consulat était
une occasion favorable de le décrier. Être trompé par le More, avoir
laissé fuir une riche proie, aura pu être un double sujet de reproche.
L'expédition aura paru trop peu lucrative en proportion de la dépense. Il
est certain du moins qu'on balançait à retourner à Almérie. Il fallut
qu'Eugène III fît des efforts pour ranimer les courages contre les
infidèles (1147); tout le crédit de l'archevêque de Gênes y fut employé.
Il fallut aussi les sollicitations et les offres d'Alphonse VIII, roi de
Castille et de Léon, vivement intéressé à enlever aux Mores les places
maritimes de son voisinage. Des traités intervinrent, la guerre devait se
faire par des efforts communs. Les Génois avaient soin de stipuler,
suivant leur usage, que le tiers des conquêtes leur serait remis;
Alphonse promettait des troupes, et, comme il disposait de peu de forces
et qu'il comptait sur celles du comte de Barcelone, il se réservait de
confier à celui-ci le commandement de son armée; mais si les Génois
étaient mécontents de la coopération du comte, la faculté de se séparer
leur était réservée.
Une fois l'impulsion donnée à Gênes, toutes les ressources furent
prodiguées au nouvel armement. Il se composa de soixante-trois galères et
de plus de cent soixante bâtiments de transport. On y monta en foule. On
augmenta le nombre ordinaire des consuls de la république pour porter à
la tête de l'expédition quatre d'entre eux, assistés de deux consuls des
plaids. Entre les premiers était Hubert della Torre, le compagnon de
Caffaro dans la campagne précédente. Guillaume, comte de Montpellier,
prit part à l'expédition avec Raymond Bérenger, comte de Barcelone. Il
paraîtrait que quelques Pisans s'y joignirent4. Quand la Catalogne et
l'Aragon furent en mouvement, les historiens espagnols disent que cette
guerre n'occupa pas moins de mille bâtiments, grands ou petits (1148). On
attaqua Almérie par terre et par mer; mais la résistance fut longue.
Alphonse était sans forces, l'argent manquait au comte de Barcelone, et
les troupes commençaient à déserter. Les Mores tâchaient de détacher à
prix d'argent les Castillans et les Catalans. Les alliés n'acceptèrent
pas ces offres corruptrices; mais les consuls génois se méfièrent de
l'effet de ces manoeuvres, et, pour le prévenir, ils brusquèrent l'assaut.
La ville fut prise de vive force. La bannière de Gênes y fut arborée avec
celles des deux comtes. Les Sarrasins, réfugiés dans un fort, se
rachetèrent au prix de trente mille marabotins. Dix mille femmes ou
enfants furent envoyés captifs à Gênes. Sur tout le butin on préleva cent
cinquante mille marabotins, consacrés à l'extinction de la dette
publique, estimée à dix-sept mille livres d'or. Le surplus fut réparti
entre les galères et les vaisseaux.
Après la conquête, et dans Almérie même, les traités furent refaits; sans
doute que les Génois avaient, su se prévaloir de l'infériorité des
secours de leurs alliés pour faire mieux payer leur assistance. La
possession d'Almérie et de ses dépendances fut remise à Othon Bonvillani
au nom de la commune de Gênes, pour en jouir pendant trente ans.
La flotte se rendit ensuite à Barcelone. On y tint parlement. Le terme de
l'autorité des consuls arrivait; on y fit un nouveau consulat pour
l'année. Deux des magistrats sortant de charge, della Torre et Doria,
retournèrent à Gênes sur deux galères chargées de l'argent réservé au
trésor de la république. Le reste hiverna en Catalogne pour entreprendre
le siège de Tortose à la nouvelle saison. Les machines des Génois, leurs
approches à travers tous les obstacles, déterminèrent la capitulation;
après une vaine attente de secours la place fut rendue. Le comte de
Barcelone, qui en prit possession, en remit un tiers au comte de
Montpellier et un tiers aux Génois. On trouve aussi qu'il fit don à
l'église de Gênes d'une île sur l'Ebre, voisine de Tortose. Plus tard les
Génois lui rétrocédèrent leurs droits sur la copropriété de la ville.
Ces brillantes expéditions rendirent le nom de Gênes imposant pour tous
les peuples qui habitent les deux bords de la mer Méditerranée (1149).
Les princes mores voisins étaient obligés de rechercher, d'acheter même
l'amitié de ces nouvelles colonies. Sur la côte de Valence qu'infestaient
les corsaires, il suffit à Hubert Spinola de montrer cinq galères, et les
Mores, tirant à terre leurs bâtiments, demandèrent à traiter de la paix.
Boabdil Mahomet, roi de Valence5, reconnaît pour ambassadeur Guillaume
Lusio6, qu'il appelle un des principaux citoyens de Gênes. Il fait une
paix de dix ans avec les consuls, les magistrats et tous les sages
marchands de la république. Par amour pour elle, il donne aux Génois,
dans Valence et à Denia, des quartiers pour leurs magasins, où nul autre
qu'eux ne pourra habiter. Ils auront libre commerce et totale exemption
d'impôt; mais les étrangers qui viendraient négocier avec eux payeront
au roi ses droits ordinaires. Par une singulière concession, dans toutes
les terres du royaume de Valence, les Génois jouirent gratuitement d'un
bain par semaine. Enfin, pour prix de ces faveurs, ceux d'Almérie et de
Tortose promettent de ne pas offenser les sujets du roi; celui-ci donne
à la république dix mille marabotins; il prend un an de terme pour en
payer la moitié. Du surplus, Lusio a reçu et emporte avec lui deux mille
marabotins, tant en or qu'en étoffes de soie; les trois mille restants
seront soldés dans deux mois.
La terreur était grande devant ces navigateurs victorieux. Un de leurs
navires marchands, qui revenait d'Alexandrie, rencontrant les galères
d'un prince sarrasin, avait refusé de se faire reconnaître. De
provocation en provocation, il s'ensuivit un combat que le marchand ne
pouvait soutenir. Il fut conduit en Sardaigne. Mais à peine les Mores
eurent reconnu que leur prise était génoise qu'ils s'alarmèrent des
suites de leur victoire, et restituèrent le navire et la cargaison sans y
toucher. Le juge ou seigneur de Cagliari, allié des Génois, médiateur
dans cette circonstance, renvoya le bâtiment à ses propres frais. Si,
malgré ces soins, la restitution ne compensa pas le dommage, c'est, dit
le pieux annaliste, qu'ainsi peut-être Dieu châtie ses enfants pour les
détourner de se livrer au commerce avec les infidèles.
CHAPITRE VII.
Progrès, tendance au gouvernement aristocratique. Noblesse.
La navigation des Génois au couchant n'arrêtait pas le cours de celle du
levant. Ils faisaient un trafic considérable dans les ports de l'empire
grec. Déjà leur assistance était briguée dans les fréquentes révolutions
de ce pays. L'empereur Manuel Comnène ne dédaigna pas de leur envoyer son
patriarche Démétrius, pour traiter d'une alliance avec la république.
Manuel se méfiait de l'empereur d'Occident Frédéric Barberousse, et
encore plus des entreprises des princes normands des Deux-Siciles. Les
croisades mettaient son empire en contact avec ces conquérants, et leurs
fréquents passages le menaçaient jusque dans Constantinople. Ses
successeurs en éprouvèrent bientôt le danger. Pour lui, il cherchait des
amis et des créatures en Italie1. A Gênes, il envoyait des présents; il
prodiguait les faveurs, et surtout les promesses. La république se fit
accorder par lui les privilèges dont les Vénitiens et les Pisans
jouissaient dans l'empire. Elle obtint la liberté du commerce, et, avec
une église, une enceinte de magasin, une cale de débarquement, le rabais
au vingt-cinquième des droits de douane, qui étaient perçus au dixième.
Prodigue d'engagements, l'empereur promit d'envoyer pendant dix ans cinq
cents perperi à la république, et soixante à son église2, avec des
ornements pour la commune et pour l'archevêque3.
On voit qu'en toute négociation importante le consulat faisait la part de
l'église et de son pasteur. Choisis par leur troupeau et parmi leurs
concitoyens, les archevêques obtenaient toujours considération et crédit;
mais, confirmés et institués par les papes, il est naturel qu'ils aient
usé de leur pouvoir pour retenir leurs fidèles dans une soumission
habituelle envers la cour de Rome. Là aussi où leur dévouement était
connu et leurs secours appréciés, les Génois trouvaient une protection
paternelle. Quand ils croyaient avoir à se plaindre en Syrie, le pape
écrivait des lettres menaçantes au roi de Jérusalem et à ses barons pour
les obliger à respecter les droits de la république. Il écrivait aux
évêques de Nîmes, de Béziers et d'Agde, pour leur ordonner d'excommunier
leurs seigneurs s'ils ne rendaient à Gênes les sommes extorquées à ses
navigateurs. L'archevêque fut décoré du titre honorifique de légat
perpétuel dans la terre sainte, où il ne mit jamais le pied. A l'époque
où notre histoire arrive, ces démonstrations redoublèrent, et en même
temps le roi de Sicile, dont les navigateurs génois avaient fréquemment
éprouvé de vexations, se rapprochait d'eux sensiblement. La venue du
redoutable empereur Frédéric Barberousse, dont l'incursion soulevait
l'Italie, était la cause de ces nouvelles dispositions. L'occasion fut
saisie. Guillaume Vento et Ansaldo Doria furent expédiés en Sicile. Un
traité favorable fut conclu. Le roi en jura l'accomplissement devant eux;
ils s'engagèrent à le faire jurer dans Gênes à leur retour par trois
cents notables. Les avantages étaient pour les Génois. Leur serment ne
les obligeait qu'à ne conspirer ni la mort ni la détention du roi, et à
indemniser la Sicile des déprédations que quelques-uns de leurs
navigateurs pourraient commettre. Mais, dit l'historien, ce n'est là que
ce que sans traité ni serment, la justice de la république accorde à tout
le monde; et la négociation faisait acquérir sans rien céder (1157).
Ce traité fait avec Guillaume, roi de Sicile4, est tout commercial et
nous donne une idée précise du négoce de ce temps. Un droit était perçu
dans le port de Messine, probablement à l'entrée des bâtiments; les
Génois en sont exemptés; à l'exportation ils doivent un tarin pour deux
ballots de marchandises ou pour quatre sacs de blé, mais ils ne peuvent
prendre du grain que pour le porter à Gênes et nullement pour en
trafiquer. Arrivant en Sicile d'Alexandrie ou de Syrie, et soit des
terres des chrétiens, soit de celles des mahométans, ils doivent trois
pour cent de la valeur des cargaisons qu'ils vendent; ce qu'ils
remportent invendu ne doit rien. A Palerme, ils doivent, à l'entrée, un
tarin et demi par cent livres de cuir ou par cent livres de coton. La
sortie est gratuite. Ils doivent un vingtième de la valeur des draps
qu'ils apportent de chez eux; les autres articles, s'ils ressortent
invendus, sont francs d'impôt.
Par la notice de ces traités et des expéditions lointaines que nous avons
indiquées, il semble qu'on peut prendre l'idée d'une nation formée et
consistante. L'importance génoise paraît l'emporter, du moins dans les
parties occidentales de la Méditerranée, sur celle de Pise. Mais cet
empire qui s'étend au loin est encore troublé et disputé dans la Ligurie.
Cependant on commence à sentir une force capable de faire plier des
voisins indociles.
Les comtes de Lavagna, vers la fin de la guerre pisane, avaient donné de
l'inquiétude sur une frontière qui touchait à celle de l'ennemi. Des
capitulations les liaient aux Génois, mais leur foi était devenue
douteuse; ils étaient armés, on les soupçonna d'intelligence avec Pise
qui pourrait leur donner la main. On marcha sur leur territoire, on le
dévasta; le château de Rivarola fut bâti pour dominer leurs possessions.
Eux-mêmes jurèrent obéissance perpétuelle au consulat. Cinquante ans
après, nous trouvons, sous le nom de Fiesque, leur famille, divisée en
plusieurs branches, établie à Lavagna, et dans Gênes au rang des
citoyens; il est probable qu'à la paix et à la soumission dont nous
venons de parler quelques-uns d'entre eux vinrent à la ville comme otages
et furent forcés d'y accepter le domicile et la bourgeoisie.
Dans la province occidentale on avait également profité de ce que les
forces et l'attention de la république étaient occupées au dehors.
Vintimille, se débattant sous le joug, le secouait à chaque occasion
favorable. Cette ville avait des seigneurs, et ils avaient été réduits à
faire hommage de leur seigneurie à saint Cyr et à prêter serment à la
commune de Gênes. Mais quand on fut libre de soins extérieurs, on revint
sur ce traité qui avait cessé d'être exécuté fidèlement. Les comtes
furent accusés d'y avoir forfait. Leur ville fut assiégée par terre et
par mer; elle fut prise, dit l'annaliste, à la gloire de Dieu et de la
commune de Gênes. Les habitants subirent le serment d'obéissance.
Quelques années après, Guido Guerra, l'un des comtes, accepta le domicile
à Gênes et donna ses terres à la république pour les reprendre d'elle en
fief. Il en reçut l'investiture dans un parlement solennel où, après
avoir exigé son serment, les consuls le revêtirent de pourpre. Ce
singulier jeu de fief était usité. D'autres seigneurs féodaux en avaient
donné l'exemple dans la même contrée. Ils avaient consenti à vendre leurs
domaines à la république, à condition d'en devenir les détenteurs à titre
de vassaux. Frédéric Barberousse, qui se regardait comme le seigneur
dominant de l'Italie entière, et que ces translations privaient de
l'hommage immédiat, fut obligé bientôt après de défendre à ses vassaux de
tels marchés sous peine de la perte de la main droite.
Nous avons vu en quoi consistait le droit, ou plutôt l'obligation du
domicile. Celui que jurait la compagnie était supposé devenir habitant de
la ville de Gênes. Il n'en était censé absent que par permission; et les
consuls pouvaient l'obliger à y paraître à la première sommation.
C'est ainsi que peu à peu sous la prépondérance d'une commune de
marchands s'abaissait l'orgueil des nobles châtelains cantonnés autour
d'elle. Ils s'en indignaient; alternativement ils prêtaient et
faussaient le serment de fidélité. Mais ils retombaient dans la
dépendance; et la soumission leur était d'autant plus onéreuse qu'elle
était moins sincère.
Othon de Fresingue, témoin et narrateur des expéditions de son neveu
l'empereur Frédéric, remarque, en le déplorant, que les cités d'Italie
avaient étendu leur domination sur les territoires dont elles étaient
entourées. Il restait à peine un seigneur assez puissant pour avoir sauvé
son indépendance. Dans la haute Italie, dit-il, il n'y avait presque que
le marquis de Montferrat qui eût évité le joug des villes. Elles
obligeaient les autres nobles à prendre place dans leurs communautés
organisées avec un reste des institutions romaines. Elles se régissaient
par leurs consuls, magistrats que pour la plupart on ne laissait en place
qu'un an, tant on était jaloux du pouvoir qu'on leur confiait. Par le
même sentiment on ne réservait pas ces magistratures aux ordres
supérieurs. On prenait les consuls indifféremment parmi les capitaines
(les grands seigneurs), les vavasseurs et le peuple. Pour assujettir
leurs voisins, ces municipalités ne craignaient pas d'admettre à la
chevalerie et aux dignités la jeunesse des rangs inférieurs, jusqu'aux
fils des artisans ignobles, gens que les autres nations repoussent comme
une peste de toutes les occupations honorables ou libérales. C'est ainsi
que s'exprime la hauteur tudesque du noble évêque. Dans l'orgueil
méprisant de son antique noblesse, il voit chez ces républicains une
véritable rouille de barbarie, et cependant, dit-il encore, c'est par ces
moyens que ces villes surpassent celles du monde entier en richesses et
en puissance.
Ce tableau répond très-bien à l'état où Gênes nous apparaît à la même
époque et à ses rapports avec les seigneurs de son voisinage. Nous
remarquons seulement que si les autres communes avaient obligé leurs
nobles voisins à prendre une résidence réelle dans leurs villes, les
Génois avaient fait peu d'usage de ce droit, et vraisemblablement ils
auraient pris plus d'ombrage que de confiance du séjour habituel parmi
eux de personnages trop élevés. Si ailleurs ces nobles participaient au
consulat, on n'en voit aucun exemple à Gênes. Dans les fastes consulaires
on ne trouve aucun de ces marquis ou de ces comtes dont nous avons eu
occasion de parler, ni rien qui ressemble à des noms de seigneurs. Les
Fiesque eux-mêmes ne paraissent mêlés à la conduite des affaires qu'à une
époque postérieure, après qu'un des membres de la famille a été élevé à
la papauté. À la venue de Barberousse tout était encore, dans Gênes,
municipal et bourgeois.
Les occupations maritimes, qui avaient fait la force de toutes les
principales familles, ne s'accordaient pas avec les établissements de
châteaux et avec les devoirs ou les habitudes des possesseurs de fiefs.
Sans doute les maisons les plus riches acquirent des terres autour de
Gênes, et, à mesure que les chefs devinrent plus éminents, leurs fermiers
et leurs paysans formèrent autour d'eux une clientèle dépendante; nous
en verrons des effets. Mais il n'y a aucune trace de l'érection de leurs
domaines en seigneuries proprement dites; tandis que Gênes est entourée
de fiefs impériaux dans ses montagnes, il n'y a pas sur son territoire
propre un seul lieu qui ait un titre et dont ses possesseurs aient
affecté le nom.
Il ne paraît pas que l'ordre de chevalerie y fut conféré, comme l'évêque
de Fresingue le reproche des autres villes. Le service de la mer laissait
peu de place et moins de prix à la milice qui ailleurs ennoblissait le
cavalier. Mais, dans la carrière civile, ceux qui donnaient à leurs
nobles voisins des investitures, et des mains de qui des comtes
recevaient la pourpre; ceux qui faisaient de leur ville une suzeraine
respectée, une domination comptée entre les puissances, pouvaient bien
s'attribuer les honneurs que les autres nations accordaient à l'épée et à
la féodalité. Seulement on ne nous en dit rien à cette époque.
Quoi qu'il en soit, ces marchands, ces bourgeois avaient été, en Syrie,
les compagnons des chevaliers et des nobles. Cette fréquentation, et
l'effet naturel des richesses qui avaient rompu l'équilibre entre les
citoyens, ne pouvaient manquer de donner carrière à l'ambition. Nous
touchons au moment où, par une transition insensible, de l'égalité d'une
commune sortit une noblesse, et d'une pure démocratie une aristocratie
régulière. Ce passage est difficile à saisir, car on ne nous en a laissé
aucun monument. L'événement se présente à nous, la date en paraît fixée à
l'année 1157. Mais les moyens et les progrès de cette entreprise ont
besoin d'être recherchés là où les annalistes n'ont pas même cru les
avoir révélés.
L'origine de la noblesse à Gênes est incontestable. Les premières
familles à qui l'opinion déféra ou laissa usurper cette distinction sont
les mêmes dont le nom se recommande par le plus fréquent retour dans la
liste des consuls depuis 1101. Ainsi, de la seule inspection de ces
fastes, on peut conclure la justesse de la réflexion de Stella, historien
de la fin du quatorzième siècle, mais instruit, et le moins servile des
écrivains du pays, qui avait fait de grandes recherches sur les époques
antérieures, et qui s'était aidé des traditions et des mémoires
domestiques. «Alors, dit-il en parlant des temps anciens, on ne
distinguait pas le peuple et la noblesse. Une seule dénomination
confondait tous les citoyens. Mais avec le temps, les descendants des
familles qui avaient exercé la magistrature se sont appelés nobles5.»
Dans ces anciens noms, il en est qui sont encore portés, de nos jours,
avec un juste orgueil, après huit siècles complets d'illustration. Guido
Spinola était un des consuls de la compagnie qui, en 1102, présidait à
l'armement pour la terre sainte. Immédiatement après, on voit paraître
des Defornari, des Mari, des Negri, Vento, Grillo, et bientôt Anselme
Doria. Après les pères, on voit les fils arriver aux emplois ou au
commandement des flottes. Avec les familles encore existantes, on trouve
l'origine de celles qui se sont éteintes, mais dont on suit la trace
honorable, comme des Embriaco, Usodimare, Malocelli. Enfin la scène va
être occupée par les Avocati et les Volta dont les noms semblent perdus,
parce que c'est sous d'autres titres que nous sont connus les descendants
de ces familles. Stella nous avertit que les Avocati sont les mêmes que
les Pevere (Piper) et que, mêlés avec les de Turca, autrement de Curia,
ils sont devenus les Gentile. Les Volta et les Malone réunis sont devenus
les Cattaneo. Si l'on ne voit, dans les temps anciens, ni Imperiali ni
Centurioni, c'est que sous ces dénominations se sont confondues, dans des
temps un peu moins reculés, des familles non moins antiques que celles
qu'on vient de nommer.
L'annaliste Caffaro fut aussi l'un de ceux qui ouvrirent la porte des
honneurs à leurs descendants: il laissa sa famille au rang des nobles.
Peu de personnages, en son temps, prirent aux affaires une part aussi
active. Il vécut quatre-vingt-six ans. A trente ans nous l'avons vu à
Jérusalem et à Césarée; à cinquante il fut porté au consulat dès la
première année où cette magistrature prit une assiette régulière. On
trouve son nom six fois sur la liste des consuls de la république, et
deux fois parmi les consuls des plaids. Il devait avoir soixante et
treize ans quand, dans son dernier consulat, il alla régir l'expédition
lointaine de Minorque et d'Almérie. Il fut chargé depuis des missions les
plus importantes et les plus délicates. La mort le surprit dans toute
l'activité du patriotisme ou de l'ambition, et sans que ses facultés
eussent paru baisser. Ce témoin si essentiel des faits, cet acteur des
scènes les plus intéressantes pendant près de soixante ans, a écrit ce
qu'il a vu, et Gênes ne nous fournit pas d'autres mémoires contemporains.
Ceux-ci ont encore un caractère remarquable, l'authenticité officielle.
Ce sont ces annales qui renferment d'abord la liste complète des consuls
année par année; mais si elles sont précieuses, elles laissent beaucoup à
désirer à notre curiosité, et elles ont des réticences évidentes.
Depuis le commencement de l'ouvrage, jusqu'au siège d'Almérie, le récit
propre à chaque année est plus ou moins étendu. A partir de cette époque,
l'auteur semble s'être imposé silence. La chronique des sept années
suivantes ne contient plus que le nom des consuls. A la première, il
ajoute seulement que les Génois ont pris Almérie, qu'il ne saurait tout
raconter et qu'il s'en remet aux histoires qu'en écriront les sages
témoins de l'événement. L'année suivante, Tortose a été prise (1145); il
n'en dit pas davantage, et il passe outre6. Pour les quatre ans qui
suivent (1153), il n'y a pas un mot de plus que la liste des magistrats,
quand tout à coup l'écrivain se réveille, et certes le tableau qu'il nous
trace de la république au commencement de l'année 1154 nous fait bien
voir que la matière n'aurait pas manqué à l'annaliste pour les années
précédentes, si son silence n'eût été affecté. La république ne possédait
plus de galères; l'administration était sans ressources. Tous les revenus
étaient aliénés, les terres, les péages, les douanes, les droits du port,
les revenus du pesage, du mesurage, de la monnaie. Les citoyens étaient
riches sans doute, puisqu'ils avaient prêté sur ces gages, mais eux-mêmes
paraissaient tombés en léthargie, tandis que l'État ressemblait à un
navire sans pilote abandonné parmi les flots. Telle était la situation où
les derniers temps (ces temps sur lesquels Caffaro avait gardé le
silence) avaient réduit la chose publique, que les consuls qu'on venait
de nommer refusaient de prêter serment et s'excusaient d'accepter leur
office. Un Doria, un Spinola étaient parmi eux; leur découragement était-
il sincère? L'approche du redoutable Barberousse l'avait-il accru? Ou
seulement ces magistrats ambitieux voulaient-ils être sollicités et
marchander un plus grand pouvoir? Voulaient-ils mettre le gouvernement
hors des mains du peuple, ou affranchir leur dignité de sa tutelle? Leur
refus devint un grand événement. Le public s'en émut. L'archevêque vint
sur la place réprimander leur égoïsme et leur imposer le consulat en
punition de leurs péchés: le peuple les força de prêter serment. Ils le
firent par honneur pour la ville. Mais à peine ils furent entrés en
charge, c'est eux qui se firent obéir, qui contraignirent les citoyens à
vivre en paix: obligation qui, en ce temps, semble leur avoir été
nouvelle. Des galères furent construites. Dès le commencement de leur
consulat quinze mille livres de dettes furent payées. Avant la fin de
l'année, les revenus engagés furent tous retirés des mains des
créanciers. Tout prend une vie nouvelle, et alors l'annaliste, après sept
ans de réticence, donne carrière à sa plume. Il annonce, comme s'il
commençait un ouvrage nouveau, qu'il va écrire les choses dont il est
témoin, et il les croit dignes d'être connues du présent et de l'avenir.
Or quelles étaient ces grandes choses? On les aperçoit en y regardant de
près. La démocratie perd du terrain; les affaires ne sont plus du
peuple, mais du gouvernement. Les ambassadeurs envoyés à l'empereur, au
pape, rendent aux seuls consuls le compte mystérieux de leur mission. Les
consuls en transmettent les secrets à leurs successeurs. Ces magistrats
qui avaient reculé devant leurs fonctions pour les saisir avec une
autorité nouvelle, auteurs de vastes plans que le cours d'une année ne
leur avait pas suffi à réaliser, y associent ceux qui les remplacent, et
leur confient des instructions secrètes pour continuer leur système. La
gradation des termes doit même être re-marquée surtout dans un écrivain
fauteur évident de la révolution aristocratique. Dans les chroniques de
plus de cinquante ans, depuis le commencement du douzième siècle, Caffaro
n'a jamais trouvé un mot pour désigner deux classes de citoyens; quand
on marchait contre les Pisans, il n'y avait encore de distingués que ceux
qui portaient des cuirasses blanches comme la neige. Si une seule fois il
est écrit que les consuls s'embarquèrent avec une très-noble escorte, ce
n'est là qu'une épithète et non une qualification. Mais maintenant nous
entendons à chaque pas parler des meilleurs de la ville, et bientôt ce
n'est plus une dénomination vague, c'est le nom d'une classe. On a pris
parmi ces meilleurs des ambassadeurs; et Caffaro, qui est du nombre, se
donne cette qualité à lui-même, comme un titre convenu qui vient à son
rang dans l'État et que la modestie ne peut empêcher de prendre. D'année
en année, on voit les magistrats, travaillant tous dans le même sens,
s'attacher à circonscrire le choix de leurs successeurs dans cette classe
de notables qui tend à devenir une caste privilégiée. Enfin, ceux de 1157
ayant réussi, comme Caffaro s'en vante expressément, à diriger l'élection
du consulat, et à le faire tomber aux mains des meilleurs, un seul mot
des annales nous fait voir qu'alors un changement fut opéré. Les consuls
firent jurer une compagnie nouvelle. On se souvient que la constitution
de la commune de Gênes avait été une sorte de société dont les armements
pour les croisades furent le principal intérêt. Nous ne savons si ce
pacte social était écrit, ou simplement consacré par la tradition. Mais
le voici renouvelé, la charte municipale est refaite sous l'influence des
meilleurs, qui ont tiré à eux le consulat; cette charte est jurée. C'est
là une circonstance remarquable, et, puisqu'elle coïncide avec le temps
où le gouvernement a repris une nouvelle vigueur, où il s'est resserré,
où les maisons en crédit s'attribuent des distinctions ostensibles, nous
pouvons conclure que ce nouveau pacte, s'il ne consacra pas l'usurpation,
renferma plus ou moins implicitement le germe du pouvoir et du privilège
aristocratique. Telle fut la solennité de la compagnie nouvelle, que
Caffaro se glorifie d'avoir prononcé en un même jour trois harangues,
pour les consuls sortant de charge, pour ceux qui entraient en fonction,
et pour le peuple génois, en invoquant sur la cité les premiers dons du
ciel, la paix et la concorde.
Dès ce moment, la dénomination de noble commence à paraître et à
remplacer celle sous laquelle elle avait été cachée. Dix ans après, un
annaliste, successeur de Caffaro, consacre expressément son oeuvre à un
double but, l'utilité de la république et l'émulation parmi les nobles7.
LIVRE DEUXIÈME.
FRÉDÉRIC BARBEROUSSE. - GUERREPISANE. - BARISONE. - AFFAIRES DE SYRIE. -
COMMERCE ET TRAITÉS. - FINANCES.
1157 - 1190.
CHAPITRE PREMIER.
Frédéric Barberousse.
L'an 1154, l'empereur Frédéric Barberousse était descendu en Lombardie:
à son approche l'Italie entière fut en confusion. C'est l'année même où
Gênes ne trouvait plus de consuls qui osassent la gouverner. Mais on a vu
qu'il se rencontra des magistrats fermes en même temps qu'ambitieux, qui
se firent de leur résistance affectée un titre à de plus amples pouvoirs.
Cette autorité qui fonda l'aristocratie était tombée dans des mains
habiles, si nous en jugeons par la conduite tenue dans les rapports avec
Frédéric, et par l'impulsion donnée aux citoyens.
Depuis longtemps les empereurs et les papes s'étaient fait la guerre, et
leur discorde avait bouleversé l'Italie. Les premiers se croyaient
toujours successeurs des Césars et surtout rois de Rome. L'évêque de
cette métropole de l'Occident n'était pour eux qu'un sujet qui ne pouvait
être ni élu ni installé sans leur congé. A son tour, le successeur de
saint Pierre se croyait supérieur au souverain temporel; et le titre
d'empereur ne se prenant qu'après le couronnement dans Rome, les papes en
possession d'en accomplir la cérémonie regardaient le monarque qui venait
se prosterner à leurs pieds comme un candidat qui n'allait tenir la
couronne que de leur acquiescement à son élévation. La querelle longue et
sanglante des investitures avait été enfin étouffée après des malheurs
et des affronts réciproques. A son issue, les papes se trouvaient en
jouissance d'une souveraineté territoriale considérable; mais ils
n'étaient pas les maîtres de Rome où était leur siège épiscopal, et ils
s'en indignaient. Là, les empereurs, quoique absents, faisaient sentir le
poids de leurs prétentions souveraines toujours vivantes. Sous leur
influence les grandes familles romaines réprimaient l'ambition des
pontifes, et le peuple lui-même y opposait des souvenirs de république de
temps en temps réveillés. Ces agitations et l'impuissance où les
empereurs allemands avaient été de rendre effective, par une
administration suivie, leur souveraineté sur les Italiens, avaient
habitué chaque ville à un régime municipal tout à fait libre. On ne
proclamait pas une indépendance absolue de tout devoir envers le chef de
l'empire, mais l'obéissance, rarement réclamée, avait cessé d'être
connue.
Cependant la venue d'un nouvel empereur, se rendant à Rome pour son
couronnement, était une époque de crise. Suivant l'usage, ses envoyés, le
précédant, se répandaient dans toutes les cités pour rappeler aux peuples
leurs devoirs, surtout pour exiger des tributs que d'Allemagne en eût
vainement réclamés, et dont l'approche du prince et de ses forces rendait
seule la levée possible. L'empereur convoquait tous ses vassaux pour
grossir son cortège, et pour venir renouveler les serments d'obéissance
et de fidélité. Il les appelait aussi pour leur rendre la justice dans sa
cour.
Frédéric Barberousse était jeune, vaillant, avide de gloire et de biens;
il venait en force, et il amenait avec lui des docteurs disposés à
l'assurer qu'il était le maître absolu de toutes choses dans l'empire.
Son langage était conforme à ces maximes: souvent ses actions y
répondaient. Les Italiens le regardaient d'avance comme le chef
impitoyable d'une horde de nouveaux barbares.
Il trouvait pourtant des partisans. Ces villes si multipliées dans la
haute Italie, en se gouvernant en républiques indépendantes, étaient
ennemies l'une de l'autre. Elles se faisaient la guerre; les plus fortes
opprimaient les faibles, et les opprimés ne manquèrent pas de recourir à
l'empereur, dont la politique s'en fit autant d'appuis.
Gênes, protégée par son éloignement, n'avait pris aucune part aux
rivalités lombardes, ni aux querelles de l'investiture. Ses pieux
habitants penchaient évidemment pour les papes, mais ils avaient évité
d'offenser les empereurs.
Leurs premiers rapports avec Frédéric n'eurent rien que de bienveillant.
Comme les autres, ils députèrent vers lui. Caffaro et un archidiacre lui
furent envoyés avec des présents. Les dépouilles des Sarrasins d'Espagne,
les riches tissus de soie d'Almérie, les lions, les autruches et les
perroquets d'Afrique firent l'admiration de la cour impériale. L'empereur
reçut les députés avec bonté. Loin de leur faire aucune injonction, il
évita d'entrer en discussion sur ses droits, il leur témoigna son estime
pour leur ville; enfin, dit l'ambassadeur historien, il leur confia ses
projets les plus secrets.
La suite nous fait connaître et la nature de ces projets et les motifs de
tant de ménagements. Frédéric convoitait les Deux-Siciles. Il n'avait
point de flotte; il fallait s'aider des Génois ou des Pisans, et de tous
deux s'il était possible. Les ouvertures qu'il fit aux envoyés de Gênes
sont ces secrets mystérieusement rapportés aux consuls, et que ces
magistrats transmirent à leurs successeurs en les dérobant au peuple. Le
véritable usage qui en fut fait à Gênes paraît avoir été de les dévoiler
au roi normand de Sicile, pour tirer parti de ses craintes afin d'obtenir
de lui le traité avantageux dont nous avons déjà parlé. La négociation en
fut probablement ouverte dès lors; elle fut terminée quand, peu après,
Gênes, se voyant plus menacée par Frédéric, s'engagea plus avant dans la
cause des papes.
(1155) Milan fut la première ville qui brava la colère de Frédéric.
Ensuite Tortone, qui avait embrassé la cause des Milanais, fut la victime
de cette alliance. L'empereur l'assiégea, et, après de longs combats, il
s'en rendit maître, la ruina de fond en comble et en chassa les
habitants. Dans cette expédition il avait appelé tous ceux qui lui
devaient obéissance. Les Génois ne se pressèrent pas de marcher, malgré
les menaces portées contre les réfractaires. Des voisins, qui avaient
fait leur soumission, et qui devenaient jaloux de les voir s'en
dispenser, les pressaient avec une amitié affectée de ne pas exciter la
colère de l'empereur qui avait déjà manifesté son déplaisir. Mais les
moyens dilatoires n'étaient pas encore épuisés, et ceux-là ont été de
tout temps agréables, souvent utiles, à un peuple accoutumé à marchander
en toute chose. Ses consuls furent mandés: l'un d'eux, accompagné
d'autres envoyés, se rendit aux ordres de Frédéric; mais cette entrevue
fut encore pacifique. La discussion des droits et des devoirs s'ajourna
d'elle-même: en renvoyant les députés, il les assura de l'intention où
il était d'honorer Gênes au-dessus de toutes les villes d'Italie. Tout le
pays se divisait en deux alliances, pour ou contre lui; ou voit qu'il
voulait attirer les Génois dans la sienne. D'ailleurs le temps lui eût
manqué pour les réduire par la voie de la rigueur. Il n'ignorait pas que
les consuls avaient fait des préparatifs de défense. On commençait à
élever des murailles. Tous les hommes de la ville et de son district, en
état de servir, étaient requis, en vertu de leur serment de citoyens, de
se tenir prêts à s'armer. On avait déjà envoyé quelques forces dans les
châteaux placés entre Gênes et Tortone.
Frédéric, reçu par le pape, fut couronné à Rome avec cette circonstance
singulière, que les Romains ne voulurent pas lui ouvrir leurs portes. Il
fallut en occuper une par surprise dans un quartier éloigné, barricader
les issues qui communiquaient avec le reste de la ville, brusquer la
cérémonie d'un couronnement furtif, et se hâter de regagner la campagne,
tandis que le peuple furieux forçait les barrières: étrange solennité
par laquelle était conféré le titre fastueux d'empereur des Romains.
Poursuivi en se retirant, Frédéric s'éloigna; les combats, les maladies,
la lassitude et la désertion des vassaux qui l'avaient accompagné,
l'obligèrent à prendre le chemin du retour; il le marqua par des
ravages. Mais, parvenu devant Ancône, il cessa d'avoir une armée. Ce ne
fut pas sans danger qu'avec une simple escorte il put sortir de l'Italie
et regagner l'Allemagne.
(1156) Ce départ, après un an de séjour et de domination violente, était
un événement considérable pour tout le monde. Les faibles respirèrent,
les opprimés levèrent la tête; les Milanais rebâtirent Tortone et
attaquèrent ceux de leurs voisins qui s'étaient donnés à Frédéric. Ce fut
le premier signal du nouveau caractère que prirent les rivalités
italiennes, et l'époque de la séparation de ce pays en deux partis
permanents et irréconciliables, les fauteurs et les adversaires de
l'autorité impériale, animosité qui, après avoir opposé ville à ville,
porta bientôt la division de famille à famille dans une même cité.
Les Génois n'étaient entrés dans aucune alliance, ni contre l'empereur ni
pour lui. Ils se tenaient encore séparés de la politique lombarde: leur
indépendance était leur unique pensée; et s'ils s'étaient vus assurés de
la sauver, ils auraient accordé peu d'intérêt à la cause de la liberté du
reste de l'Italie. Echappant d'abord à la nécessité d'aider Frédéric dans
ses projets contre la Sicile et la Pouille, ils gagnaient à l'événement
de ne pas se commettre avec Guillaume, roi de ces pays. Le commerce
considérable qu'ils y exerçaient avait été récemment assuré par le traité
qu'ils venaient d'obtenir de lui. Mais aussi Frédéric, n'ayant plus
besoin d'eux, allait avoir ce motif de moins pour les ménager, et cet
empereur redoutable menaçait de repasser les Alpes. La république ne
regarda la paix où elle se voyait que comme une trêve dont elle devait
profiter pour se mettre en état de défense. (1158) En effet, l'empereur
revint dans cette Italie qu'il avait appris à regarder comme un digne
objet de son ambition. Sa querelle avec Milan recommença aussitôt. Après
des succès divers et de grands efforts des deux côtés, les Milanais
affaiblis furent obligés de se rendre. Enflé de ses succès qui
intimidaient toutes les cités, Frédéric alla tenir son parlement solennel
à Roncaglia. Tous ses vassaux et dépendants y comparurent: il y dicta
ses lois: les jurisconsultes impériaux les rédigèrent dans le plus
impudent système de despotisme absolu, et l'assemblée y donna un
consentement servile. Là, il fut décidé qu'en présence de l'empereur
cesse toute dignité, toute magistrature; que tout pouvoir indépendant,
toute liberté publique sont nécessairement des usurpations sur l'autorité
du souverain; qu'à lui seul appartenaient les duchés, les comtés, les
magistratures; à lui seul le droit d'imposer des tributs, tous les droits
des monnaies, des ports, des douanes, des péages, des moutures; tout
profit dérivant des rivières; enfin, non-seulement le cens sur le revenu
des terres des particuliers, mais encore sur leurs têtes. Dans les
campagnes, excepté les boeufs du labourage et la semence des terres, il
n'est rien que les armées de l'empereur ne puissent prendre à leur
bienséance, à concurrence de leurs besoins. C'est la ce que les évêques,
les grands, les députés des villes s'empressèrent de reconnaître d'une
seule voix, en résignant leurs titres et leurs privilèges. Mais le droit
une fois constaté, et tous ces biens recensés sur les registres du fisc,
l'empereur fut si généreux qu'à tous ceux qui eurent des titres bien
réguliers, il daigna rendre leurs propriétés; celles qui ne furent pas
remises gratuitement assurèrent à l'épargne impériale un gros revenu
annuel, dont le latin classique des chroniques fait une somme de plus de
trente mille talents.
L'empereur se réserva de nommer, à l'avenir, les consuls et les podestats
des villes, toutefois avec l'assentiment des citoyens. Il défendit les
guerres privées entre les cités, et dans leur intérieur entre les
habitants. Citant tout le monde à sa cour, il rendit ou fit rendre la
justice aux particuliers. C'est à cette occasion qu'il donna un exemple
qui servit bientôt, et pour longtemps, de règle générale; le juge assigné
à une ville fut nécessairement pris dans une ville différente. Surtout
Frédéric se fit justice à lui-même; il infligea arbitrairement des
peines et des amendes aux réfractaires, à la contumace et à la
négligence.
Les Génois se virent appelés à ce tribunal menaçant, et le temps se
trouva venu de défendre ou de perdre cette liberté si chère au peuple. On
leur reprochait de n'avoir fourni aucun contingent aux forces impériales
pendant le siège de Milan. On les accusait, ainsi que les Pisans, d'avoir
contrarié par leurs intrigues le succès des envoyés de l'empereur dans la
Sardaigne et dans la Corse, que Frédéric regardait comme des dépendances
de l'empire. Gênes et Pise, qui s'en disputaient la domination, n'avaient
eu garde de contribuer à y faire régner un autre maître. Les Génois
continuèrent à plaider leur cause de loin, sans comparaître à Roncaglia.
On les pressait d'envoyer des otages et des tributs, ils n'envoyèrent que
des représentations. Ils rappelaient les services rendus à l'empire
pendant plusieurs siècles; la garde des côtes depuis Rome jusqu'à
Barcelone leur avait été confiée; ils en avaient repoussé les barbares,
et ils en écartaient encore les Sarrasins. A eux était due la sûreté de
l'Italie, et cette garde leur coûtait plus de dix mille marcs: n'était-ce
pas un tribut suffisant? Et quelle autre contribution pourraient-ils
devoir? Ils n'ont de l'empire qu'un territoire sans produit, incapable de
les nourrir. Leurs subsistances, leurs ressources ne sont que dans ce
commerce qu'ils font au loin et que les étrangers soumettent à d'énormes
impôts; et n'est-ce pas une loi des empereurs romains que, si eux seuls
lèvent des tributs dans leur empire, ils n'ont rien à prétendre sur ce
qui contribue ailleurs? Gênes doit hommage et fidélité à l'empire, et
rien de plus.
On voit que dès ces temps-là les Génois ne manquaient ni d'adresse, ni
même d'arguties. Ces raisons, que les consuls tâchaient de faire valoir,
le peuple les répétait avec un patriotique enthousiasme. Frédéric
entreprit de vaincre la résistance d'une cité indocile. Elle lui semblait
incapable de tenir contre la moindre attaque. De riches quartiers qui
s'étaient établis en dehors de ses anciens murs, et que rien ne couvrait,
en faisaient une place sans défense. Il crut n'avoir qu'à s'en approcher
avec ses forces. Ce mouvement eut l'effet le plus contraire à son
attente. Un soulèvement universel éclata contre ses menaces; tout se mit
sérieusement en défense. Une enceinte projetée autour des nouveaux
quartiers avait été déjà tracée; tout à coup le mur s'élève et la
population entière accourt à l'ouvrage. Le jour, la nuit, hommes et
femmes traînent les pierres et le sable. On fit, en une semaine, dit
l'annaliste, ce qu'une autre ville n'eût pas fait en un an. Là où le
temps manque pour exhausser le rempart, on construit des palissades et
des redoutes avec les bois et les mâtures des navires. En quelques jours
la ville a des défenses à l'abri d'un coup de main. Les consuls, qui
savent par où pourrait faiblir la résistance du peuple s'il se voyait aux
prises avec des troupes exercées, soldent des archers et des
arbalétriers, les placent au dedans, au dehors, et sur tous les points de
la montagne.
A cette démonstration courageuse, l'empereur s'arrête et se modère enfin.
Parvenu au château du Bosco, il ne passe pas au delà, il demande une
ambassade des Génois, promettant de leur prêter une oreille indulgente.
L'un des consuls et quelques sages, au nombre desquels est encore le
vieux Caffaro, se présentent sur cet appel et sont favorablement reçus.
La crise se termine par un accord, ou, si l'on veut, par une trêve, car
un terme jusqu'à la fête de saint Jean y est exprimé. La construction
tumultuaire des murs de Gênes doit cesser. Un serment de fidélité sera
prêté par quarante notables entre les mains des délégués impériaux, qui
viendront le recevoir dans le palais de la république: mais les devoirs
de cette fidélité ne comprendront ni l'obligation d'aucun service
militaire, ni le payement d'aucune contribution. Les Génois s'engagent
seulement à payer les anciens droits régaliens, sur la fixation desquels
ils s'en remettent à la propre conscience de l'empereur. Les droits
nouveaux que la diète avait reconnus, il en laisse la jouissance à la
république. L'empereur leur promet de ne point admettre de réclamation au
sujet de leurs possessions justement ou injustement tenues. Il ne se
réserve contre eux que de faire justice s'ils dépouillaient les
voyageurs. En terminant cet accord, les Génois payèrent au fisc impérial
mille marcs à titre de don gratuit, disent-ils, à titre d'amende selon
leurs ennemis. Un présent si médiocre fait conjecturer qu'au milieu de
ses magnificences l'empereur n'était pas riche en argent comptant. Pour
Gênes ce sacrifice était peu considérable, s'il est vrai que dans le même
temps la seule nourriture des hommes armés qu'on employait à la défense
coûtait à la république cent marcs d'argent tous les jours.
L'historien de Frédéric attribue à une inspiration céleste cette terreur
salutaire qui disposa le coeur des Génois à la soumission et qui permit
une paix également désirable pour les deux parties, qui surtout arrêta le
mauvais exemple donné à l'insubordination des autres villes. Car la
difficulté des abords à travers ces montagnes, la force de la position,
et la grandeur des préparatifs de défense rendaient, dit-il, l'entreprise
de forcer Gênes aussi périlleuse que pénible, quoique la magnanimité de
César ne calculât pas ces obstacles et s'assurât de les vaincre. On peut
estimer sur ces réflexions l'importance de la république dans l'opinion,
la crainte même qu'elle inspirait au plus puissant souverain du temps.
Quelques tribulations nouvelles n'en suivirent pas moins cette paix. Les
délégués impériaux allèrent exiger le serment à Savone, et dans tout le
Comté: c'est ainsi qu'on nommait le pays jusqu'au Var. Les Génois le
réputaient compris dans ces possessions justes ou injustes que Frédéric
avait naguère confirmées. Ils regardaient comme leurs vassaux les
châtelains établis sur ce territoire. Nous avons vu le seigneur de
Vintimille prendre l'investiture à Gênes: sa ville même était liée aux
Génois par un engagement plus ancien. Quand ils l'avaient conquise, ils y
avaient élevé un château, et dans le serment de fidélité prêté par tous
les habitants de la ville au-dessus de quatorze ans, avait été stipulée
la promesse de maintenir cette citadelle sans l'attaquer et sans en
souffrir aucune attaque, ou du moins en présence et avec la connivence
des délégués de Frédéric. Les Génois, touchés de cet affront, en
portèrent plainte. Ce château, disaient-ils, ils l'avaient élevé sur
l'invitation de l'empereur Conrad, quand, recevant de toute part des
réclamations contre Vintimille, il avait ordonné aux Génois de purger ce
repaire de pirates et de brigands.
Aucune satisfaction ne fut donnée. La république n'ignorait pas que si
Frédéric s'était contenté de quelques soumissions sous l'apparence
desquelles il avait laissé indécis la question de l'indépendance, il
était loin d'être favorablement disposé. Il poursuivait le cours de ses
prétentions despotiques et de ses vengeances sur les cités qui ne
portaient pas son joug. Il brûlait Crème: sur l'autorité de ses décrets
de Roncaglia (1159), il regardait comme annulée les concessions qu'il
avait faites aux Milanais, et rallumait la guerre contre Milan; il
rompait avec le pape Adrien; à la mort de ce pontife, il suscitait le
schisme en opposant un compétiteur à Alexandre III. Ce pape, dès les
premiers jours de la querelle, avait intéressé à sa cause, par les
lettres les plus suppliantes, les Génois enfants si dévots de l'Eglise.
Tout enfin les avertissait de ne pas compter sur l'amitié de Frédéric.
C'est alors qu'ils reprirent le travail de leurs fortifications1 et
qu'ils le poursuivirent sans relâche avec une unanimité et une constance
toute patriotique. Nous ne craindrons pas de nous arrêter sur ce détail;
il est honorable pour un peuple amant de sa liberté, et il porte avec lui
la mesure des progrès et des ressources d'une ville intéressante.
En soixante ans de prospérité les habitations, franchissant l'ancienne
enceinte, s'étaient étendues au nord et au couchant sur les collines et
le long du rivage de la mer2.
La nouvelle muraille embrassa ces augmentations. On y mit un tel zèle,
que, suivant les annales, en cinquante-trois jours on en construisit près
des quatre cinquièmes. Toute la population se fit honneur d'y travailler
avec le même zèle qu'au temps des menaces instantes de Frédéric. Les
villages voisins y concoururent. Les maçons de profession et les
indigents étaient seuls payés. Les habitants des divers quartiers de la
ville se relevaient chaque jour, et les sections d'un même quartier se
partageaient le travail. Le consulat qui éleva les tours y dépensa trois
cents livres d'argent et paya neuf cents livres pour les dettes que ses
prédécesseurs avaient contractées, outre cent livres pour retirer le
château de Voltaggio des mains des capitalistes de qui l'on avait
emprunté sur ce gage. J'aime à noter ces résultats du budget d'une
république du douzième siècle. L'année suivante on construisit les
murailles de Porto-Venere, de Voltaggio et de plusieurs autres positions
au nord et à l'est. Ainsi se suivait le système de mettre les approches
de Gênes et le territoire en état respectable de défense.
(1162) La guerre rallumée par l'empereur contre les Milanais, et le siège
de leur ville, durèrent trois ans. Enfin ils se rendirent. Frédéric
battit leurs murailles et jusqu'à leurs habitations. Il voulut que la
cité rebelle perdit son existence et son nom (1162): vengeances
farouches d'un despote, que nous avons vues imitées par un gouvernement
de terreur, soi-disant républicain. Les populations ennemies du voisinage
furent chargées de l'exécution de cet odieux décret.
Les Génois avaient suivi leur système; ils s'étaient tenus à l'écart, se
gardant d'attirer le courroux de l'empereur, mais se dispensant de lui
envoyer des soldats. Quoiqu'un long siège, si voisin de leurs frontières,
ne pût manquer de les préoccuper, leurs annales gardent un silence
prudent sur cette grande lutte et ne le rompent qu'au dénoûment.
L'illustre historien des républiques italiennes fait justement remarquer
comme une preuve de la terreur que l'événement inspirait, qu'alors le
style et les expressions changent. Barberousse est le magnanime,
l'invincible César, qui fait courber toutes les têtes sous le joug de son
glorieux triomphe. On peut ajouter que l'adulation ne manque ni pour les
courtisans ni pour les ministres de ce maître redoutable. Ceux avec qui
les Génois sont forcés de traiter sont doués des qualités les plus
hautes. L'archevêque de Cologne, archichancelier du royaume d'Italie,
laisse partout après lui la trace de la renommée d'un autre Cicéron. Il
n'est pas jusqu'au chapelain de cet archevêque, délégué subalterne, qui,
dans le langage barbare de l'écrivain, ne soit orné de toute virtuosité.
Mais au milieu de ces éloges paraissent contre ces vertueux personnages
les reproches de corruption et de partialité vénale. Malgré les
protestations les plus soumises, Gênes haïssait et craignait l'empereur:
on y reconnaissait le pape qu'il rejetait (1161), Alexandre, persécuté à
Rome, trouvait chez les Génois la réception la plus solennelle et
l'hospitalité la plus filiale. On prodigua avec joie et avec amour, pour
lui des subsides magnifiques, pour ses cardinaux et ses prélats des
secours considérables. Pour faire éclater sa gratitude, le pape prodigua
les bienfaits spirituels à l'église de Gênes; on peut être certain que
ce n'était pas à des sujets sincèrement dévoués à Barberousse que le pape
accordait ses largesses apostoliques.
(1162) Le conquérant jouit à Pavie de son triomphe sur les Milanais, et
parmi ceux qui vinrent humblement le féliciter d'un événement qui leur
était fâcheux, étaient les envoyés de Gênes. Il les mandait, et, cette
fois, ils se gardèrent de se faire attendre. Cette ambassade fut confiée
aux hommes les plus accrédités de la république. Deux des consuls la
présidaient; et, sur neuf personnages, on y voit un Spinola, un
Grimaldi, un Doria, un Vento, un Volta. Cette députation fut reçue avec
assez de faveur. Frédéric se voyant maître absolu en Lombardie, reprenait
le dessein de conquérir le royaume de Sicile. Il demanda aux Génois de le
servir: ceux-ci protestèrent qu'ils étaient toujours prêts à
l'obéissance; mais ils représentaient avec humilité, que, contribuant
plus qu'aucune autre ville d'Italie, par leur soin, à la défense des
côtes de l'empire, il serait juste de leur assigner une indemnité pour un
service extraordinaire. Cette insinuation ne déplut pas. Frédéric renvoya
les députés en les chargeant de lettres adressées en son nom aux consuls
et à tout le peuple. Il y exprimait ses dispositions favorables pour
Gênes. Il voulait qu'une réponse positive sur ses demandes lui fût
apportée dans huit jours, pour tout délai, par de nouveaux envoyés. Cette
seconde députation fut renforcée du chancelier de la commune,
jurisconsulte expert que l'on supposait propre à discuter le droit avec
les commissaires impériaux. Après une négociation assez longue, le traité
fut conclu. Les Génois s'obligèrent à mettre aux ordres de l'empereur,
dans le délai d'un an, une flotte qui agirait contre la Sicile. Au moyen
de cet engagement il les dispensait de le suivre à la guerre contre tout
autre ennemi que les Siciliens ou les Provençaux. Pour indemnité de leur
armement, il leur donnait d'avance sur les conquêtes qu'ils aideraient à
faire, la ville de Syracuse et deux cent cinquante fiefs de chevaliers
dans le Val di nota: il leur concédait des privilèges de commerce, même
exclusifs au préjudice des Vénitiens alors réfractaires. Il ne devait
faire avec le roi de Sicile aucun traité sans leur concours. Toutes les
possessions de Gênes étaient confirmées. A la guerre, c'est sous la
bannière de leur commune que devaient marcher toutes les milices de
Porto-Venere à Vintimille, sans préjudice toutefois de la juridiction des
comtes et des marquis, et de la fidélité des feudataires impériaux. Enfin
Barberousse laissait à Gênes le libre choix de ses consuls. Une bulle
d'or, remise aux ambassadeurs, convertit ce traité en concession
solennelle.
CHAPITRE II.
Guerre pisane. - Barisone.
(1162) Au moment où la république se voyait délivrée de ce que sa
situation avait de menaçant, un incident malheureux la fit rentrer en
guerre avec Pise. L'état de paix entre les deux républiques était fondé
sur une convention qui excluait toute hostilité non-seulement sur leur
territoire, mais sur la mer et en tout lieu, excepté en Sardaigne. Là
même, le négoce, les relations et les propriétés respectives étaient
exploités sans user du droit d'y vivre en ennemis. Mais quand les
bienfaits du commerce, au lieu d'être accessibles à tous, sont une sorte
de secret et de monopole, il est impossible que la jalousie ne règne pas
entre les commerçants qui y prennent part. Les nations qui vivaient en
paix sont ainsi entraînées à des guerres funestes par leurs colonies, ou
par leurs facteurs dans les pays étrangers.
Gênes et Pise avaient des établissements rivaux à Constantinople. Une
rixe y devint une guerre nationale. Les Pisans s'y trouvant fortuitement
en plus grand nombre, assaillirent leurs ennemis. Trois cents Génois,
dît-on, se défendirent un jour entier contre mille adversaires. A la nuit
ceux-ci proposèrent de cesser le combat; mais les Génois, endormis par
cet accord, furent surpris au point du jour suivant. Ils ne purent
résister davantage; ils se sauvèrent sur leurs bâtiments, abandonnant
leurs magasins et leurs effets dont les Pisans firent leur proie.
Quelques victimes périrent dans le combat, et parmi elles, le fils
d'Othon Rossi, personnage considérable à Gênes. La ville apprit ces
tristes nouvelles par l'arrivée des vaisseaux qui rapportaient les
fugitifs. Aussitôt on se soulève. Douze galères de particuliers sont à
l'instant armées et vont mettre à la voile pour courir à la vengeance sur
les Pisans, sans vouloir même attendre que le consulat en donne l'ordre;
mais les magistrats arrêtèrent ce transport. Les usages de la guerre et
du droit des gens devaient être accomplis. Un messager, solennellement
expédié à Pise, y porta des lettres de défiance. La teneur de cet acte
diplomatique nous a été conservée: je la rapporterai.
«Vous nous provoquez dès longtemps; vous avez troublé notre paix sur
tous les rivages du monde. Nous n'avons eu de sécurité nulle part où vous
vous êtes sentis en force, et c'est trop peu pour vous si vous n'y
ajoutez d'horribles massacres, l'assassinat non d'obscures victimes, mais
de nos nobles, un pillage odieux, et encore ces imprécations furibondes
par lesquelles vous nous insultez en ennemis perfides. Nous ne
supporterons pas plus longtemps l'usurpation de cette Sardaigne que Gênes
seule a délivrée du joug des Sarrasins, ni l'enlèvement de nos titres que
vous retenez par une violence inouïe. Nous abrogeons les traités d'une
paix si mal observée. Libres des liens d'une trêve rompue, nous vous
portons, dans notre bon droit, un défi solennel.»
On voit ici dans un acte politique la qualification de noble attribuée
aux victimes comme une circonstance qui aggrave le meurtre. On y voit
aussi réveillée la querelle sur la Sardaigne. On ignore si le reproche
des titres enlevés et injustement retenus se rapporte à autre chose qu'à
la spoliation des magasins de Constantinople.
Le messager revenu sans réponse, les galères sortirent, et les hostilités
prirent cours. On entra d'abord dans l'Arno, pour insulter le port de
Pise. D'autres galères allèrent chercher les ennemis dans les eaux de la
Sardaigne et de la Corse. Othon Rossi, le père du jeune homme tué à
Constantinople, était de cette expédition; il vengea cruellement son
fils sur les prisonniers qui tombèrent entre ses mains.
Dans une rencontre, douze galères génoises se trouvèrent en présence de
trente-six galères de Pise. La difficulté n'était pas d'échapper au
péril, mais il en coûtait de reculer devant des rivaux. Les Génois
s'avisèrent de proposer à leurs adversaires de combattre douze contre
douze, et s'irritèrent d'être moqués par un ennemi peu disposé à se
départir de son avantage. Il fallut donc se retirer avant de se voir
enveloppés. Sur ce récit, les consuls assemblent les citoyens en
parlement public; ils proposent l'armement général, et le peuple entier
répond: Fiat. Cependant, sur le bruit de ce renouvellement des voies de
fait, l'archichancelier accourt pour les interdire. Il ordonne que huit
députés de chaque ville comparaissent promptement à Turin devant
l'empereur. On s'y rendit: les parties se préparaient à traiter leur
cause; mais Frédéric, toujours prêt à mander, ne l'était pas à entendre:
il imposa silence en déclarant qu'il était pressé de retourner en
Allemagne; il ordonna que les parties jurassent d'observer la trêve
jusqu'à son retour.
(1164) L'empereur revint en Italie quelque temps après, et le procès
qu'il devait juger se compliqua d'un incident assez curieux. On vint lui
demander, au nom de Barisone, juge d'Arborea, le titre de roi et
l'investiture de la Sardaigne entière, moyennant un prix raisonnable,
argent comptant. Les quatre provinces de cette île étaient tenues par
autant de gouverneurs qui, en conservant leur titre antique de juges, en
étaient devenus princes héréditaires. Les Pisans, qui les avaient
constitués dès le temps où avec les Génois ils avaient chassé les Mores,
affectaient chez eux de regarder ces juges comme leurs vassaux: en
Sardaigne, ils se contentaient de cultiver leur alliance. Les Génois la
briguaient afin de regagner par leur appui la prépondérance dans l'île où
il leur restait quelques possessions.
Barisone était loin d'être le plus puissant des quatre juges, et
l'événement prouva que ses forces ne répondaient pas à son ambition et à
son orgueil. Mais Frédéric, flatté d'être reconnu pour suzerain, et
charmé de tirer quelque argent d'une domination qu'il n'aurait pas été
capable de rendre plus lucrative, ne fit aucune difficulté d'accorder la
demande: le traité s'accomplit. Barisone s'engagea à payer à Frédéric
quatre mille marcs d'argent1. Des délégués impériaux le conduisirent
d'abord d'Arborea à Gênes où son entreprise était favorisée. L'empereur
l'appela à Pavie: il manda à sa suite les consuls génois, qui obéirent,
non sans quelque anxiété; mais la réception fut favorable. Le juge fut
roi. Frédéric lui mit sur la tête une couronne que les consuls avaient
apportée avec eux.
La cérémonie à peine achevée, le consul de Pise comparut et protesta
contre tout ce qui s'était fait. L'empereur avait donné ce qui ne lui
appartenait pas, ce qui appartenait aux Pisans: il avait fait roi un
ignoble paysan, vassal de Pise. Le consul de Gênes, élevant la voix,
repoussa ces assertions. Ce serait à Gênes et non à Pise de revendiquer
la Sardaigne par droit de conquête. César en donne la couronne, non à un
homme vulgaire, mais à un seigneur très-noble, riche de possessions
immenses, et qui a pour vassaux les nombreux Pisans établis dans l'île,
loin qu'il soit le vassal de leur république. Frédéric prononça que ce
qu'il avait fait était bien fait, qu'il avait usé de sa pleine puissance
et donné ce qui lui appartenait. Les Pisans se retirèrent irrités.
L'empereur demanda ensuite s'il lui restait à accomplir quelque promesse
qu'eussent faite ses ambassadeurs. Barisone témoigna sa satisfaction et
sa reconnaissance. Maintenant c'était donc à lui de remplir son
engagement. Les quatre mille marcs convenus lui furent demandés. Il avoua
avec embarras que ce n'était pas à Pavie qu'il avait compté les payer;
mais, à peine rendu dans son royaume, il les ferait tenir ponctuellement
à son auguste bienfaiteur. Le bouillant Barberousse s'enflammant à cette
réponse, s'écria: «Je pars, j'ai le pied à l'étrier, et ne puis
attendre. A me remettre ainsi, autant vaut me déclarer que tu ne me
payeras jamais. Quand et comment, de l'on île, tes deniers pourraient-ils
me parvenir au fond de l'Allemagne? Apprends que ce n'est pas ainsi qu'un
roi tient sa parole. Que sont d'ailleurs quatre mille marcs au prix d'une
couronne acquise et de ses profits? Tu dois avoir reçu au delà de cette
somme de ceux à qui tu as destiné les nouvelles dignités de ta cour. Ni
paroles ni délais, il faut payer sa dette.»
Barisone désolé n'obtint que le temps de recourir à ses amis. Il n'avait
de ressource que dans l'assistance de Gênes, il l'employa; la somme
était forte, le recouvrement peu certain, à en juger par l'impuissance
dans laquelle le roi se trouvait dès les premiers pas, et déjà ses
préparatifs et les équipages assortis à son nouveau rang avaient
constitué la république en avances qu'elle répugnait à grossir. Mais si
la royauté de Barisone était caduque, Gênes perdait avec ses premiers
frais tout le fruit de sa politique. On avait connivé à la vanité de ce
petit prince dans la vue de se faire de lui une puissante créature en
Sardaigne; la dérision et le mépris allaient tomber du protégé sur les
protecteurs. L'intérêt et l'amour-propre étaient blessés; l'amour-propre
national dicta la réponse.
On retourna donc à Barberousse, et, marchandant d'abord, on essaya de
faire accorder de longs délais sous la caution des Génois. L'impatient
empereur jura que s'il n'était payé à l'instant, il enlèverait Barisone
et le conduirait en Allemagne. Les consuls génois furent forcés de
prendre des arrangements plus effectifs. L'empereur fut payé; Barisone,
libéré envers un créancier, resta entre les mains d'un autre, moins
violent que le premier, mais non moins attentif à ses sûretés. Le roi dut
promettre de fournir des garanties en arrivant à Gênes.
Mais là, il n'avait pas plus qu'à Pavie les moyens de s'acquitter. Toutes
ses ressources étaient en Sardaigne. Les consuls s'en convainquirent avec
d'autant plus de regret que pour le secourir il avait fallu mettre les
propriétés de la république en gage entre les mains des citoyens les plus
riches. On sentit douloureusement surtout la nécessité d'ajouter de
nouveaux deniers à ceux qu'on avait fournis. Barisone, en présence des
Pisans, ne pouvait passer dans son royaume sans forces et sans appareil.
Il demandait un nouveau prêt pour armer sept galères et trois grands
vaisseaux, pour solder des troupes, des archers. Pendant ces préparatifs
il vivait à Gênes avec un faste royal. Il montrait gratitude et
magnificence. Il souscrivait un acte authentique qui accordait aux Génois
les privilèges les plus étendus, les plus exclusifs, dans toute la
Sardaigne. Il prodiguait les investitures de ses terres aux citoyens les
plus distingués, et probablement à ceux qui lui prêtaient de l'argent,
car, en tout, il se trouva devoir jusqu'à vingt-quatre mille livres, tant
à la commune qu'aux particuliers. Ainsi un petit prince riche se vit tout
à coup devenu un roi pauvre et nécessiteux, destiné à vivre prisonnier
pour dettes, soit sur le territoire des étrangers, soit sur leurs
vaisseaux.
Picamilia, l'un des consuls, assisté de prudents et vigilants
personnages, monta sur la flotte préparée afin d'amener le nouveau roi
dans sa capitale d'Arborea avec l'honneur dû à sa couronne; mais les
instructions portèrent de ne pas souffrir son débarquement que le
payement de sa dette ne fût effectué et l'argent mis en sûreté à bord des
galères.
On arriva devant Arborea. Le roi assura que le payement allait être fait,
et il fit passer à terre ses ordres portés par des envoyés génois. Ils
revinrent annoncer qu'il ne leur avait pas même été permis de débarquer.
Les officiers du roi, sa femme même, avaient signifié qu'on ne payerait
rien avant que Barisone leur eût été librement rendu. Il offrit de faire
cesser ce malentendu sur-le-champ; il lui suffisait d'aller à terre.
Mais les Génois n'étaient pas disposés à le laisser sur sa bonne foi;
pendant cette négociation ils demandaient au roi de faire du moins
apporter des vivres sur les vaisseaux, puisque le retard qu'on mettait à
remplir ses engagements prolongeait le séjour à la mer. Le roi promettait
chaque jour; mais les approvisionnements n'arrivaient pas. La saison
devenait mauvaise. Picamilia craignit qu'on ne lui dérobât la personne
qui lui était confiée en gage, et, se défiant de Barisone, des Sardes,
des Pisans et d'une surprise, il remit à la voile pour Gênes, et y ramena
le royal débiteur. Là il fut consigné à quelques nobles qui en
répondirent. La république leur assigna une pension pour son entretien et
pour les frais de garde.
(1165) Les Génois et les Pisans étaient intéressés de trop près et trop
en contact dans cette affaire pour qu'entre eux la trêve pût subsister,
La cargaison d'un vaisseau naufragé retenue par les Pisans avait ému une
querelle, et donné occasion de tenir pour la débattre un congrès à Porto-
Venere. Les Pisans ne pouvaient se refuser à la restitution: mais ils
opposaient qu'il fallait d'abord régler d'autres comptes. Les Génois en
bons marchands, qui déjà ne manquaient pas de légistes exercés pour
consulteurs, soutenaient qu'il fallait avant tout solder le compte
liquide et la dette reconnue. Enfin le consul de Pise éleva la vraie
prétention. Gênes, disait-il, a commis la première violence et rompu la
trêve en retenant prisonnier Barisone vassal des Pisans. Le consul
génois, sans s'arrêter à discuter les qualités, répondit que s'il en
était ainsi, et s'ils voulaient que leur vassal fût libre, ils payassent
sa dette. Le Pisan sembla prêt à consentir à ce marché. Mais quand, dans
le cours des explications, il entendit porter la somme à vingt-huit mille
livres, il reprocha à l'avare créancier d'avoir fait recevoir pour
argent, des poivres et du coton à des prix doubles et triples de leur
valeur véritable, et déclara que sa ville n'était pas assez riche pour se
charger d'un tel fardeau. Il offrait seulement d'obliger les sujets de
Barisone à reconnaître la dette et à jurer de l'acquitter. Puis il
offrait six mille marcs; les Sardes auraient fait le reste. Un incident
vint troubler cette singulière négociation marchande.
Un Pisan, exilé de son pays et réfugié à Gênes, s'y était fait corsaire.
Sa galère parut tout à coup à Porto-Venere. Le consul génois craignit
qu'on ne lui imputât les violences que l'armateur irait commettre au
milieu des conférences d'une paix. Il l'astreignit à jurer de s'abstenir
de toute voie de fait jusqu'à nouvel ordre, et lui-même il cautionna
cette promesse au consul de Pise. Mais celui-ci ne se crut tenu d'aucun
ménagement pour châtier un transfuge rebelle. Il fit venir secrètement
une galère de sa république, et le corsaire se vit attaqué. Le consul
génois accourut dans un canot et fut témoin d'un furieux combat (1166):
la galère pisane était abordée par le corsaire. Le consul de Pise qui s'y
était rendu se jeta à la mer pour sauver sa vie à la nage. Recueilli par
le consul de Gênes, il supplia celui-ci de monter sur le bord, pour
arrêter le carnage. Le Génois le crut, et une blessure presque mortelle
fut le prix de son dévouement. Cependant, après avoir reproché au
magistrat pisan son imprudence et sa perfidie, il le renvoya libre et les
autres prisonniers avec lui. Il se contenta d'emmener à Gênes la galère
prise.
Peu après les Pisans tentèrent une autre voie. Ils dépêchèrent
secrètement des négociateurs en Allemagne, et traitèrent avec
l'archevêque de Mayence. Quand Frédéric revint en Italie, ils parurent
devant sa cour. Là ils représentaient qu'ils avaient payé au fisc
impérial, entre les mains de l'archevêque, treize mille livres, et qu'à
ce prix celui-ci leur ayant donné de sa part l'investiture de la
Sardaigne, leur avait fait serment qu'il serait ordonné aux Génois de
s'abstenir de tout rapport avec cette île. Le Mayençais attesta que telle
était la vérité et qu'il avait ainsi juré par ordre de l'empereur.
Frédéric reconnut le fait, et, s'adressant aux consuls génois, il leur
intima d'abandonner la Sardaigne aux Pisans. Les consuls de Gênes
présents étaient Hubert Spinola et Simon Doria, hommes de coeur et
habiles. Sans s'intimider, ils répondirent à l'archevêque qu'il avait mal
et injustement conseillé l'empereur; à l'empereur qu'il était trop juste
pour avoir voulu donner ce qui ne lui appartenait pas; qu'il oubliait
sans doute que l'investiture royale avait été solennellement conférée à
Barisone; que Gênes avait d'ailleurs des droits supérieurs et
incontestables, qu'elle ne saurait en être dépouillée sans jugement, et
que si avant qu'il en eût été régulièrement décidé, les parties
entendues, les Pisans se prévalaient d'une concession de pure faveur,
aucun respect n'empêcherait de les chasser comme usurpateurs du bien
d'autrui.
L'empereur, indifférent au fond de la querelle, pourvu qu'il n'eût à
rendre ni les treize mille livres ni les quatre mille marcs, convint
qu'il avait couronné Barisone, qu'il l'avait fait sans préjudice du droit
des Génois, le nouveau roi ayant consenti à cette réserve. En voulant
gratifier Pise, il n'avait pas entendu dépouiller les Génois de ce qui
serait à eux, et la chose devait être examinée. Alors les parties
essayèrent de produire ce qu'elles regardaient comme leurs titres; mais,
à ce qu'avançait une partie, l'autre opposait d'abord des dénégations,
enfin des démentis: un défi en fut la suite. Frédéric fit apporter
l'Evangile et ordonna que deux Pisans et deux Génois jurassent de vider
la querelle en un combat singulier, tel qu'il se réservait de l'ordonner.
Comme il s'agissait d'en marquer le terme. «Les Pisans et nous, dit
Spinola, nous devons marcher ensemble à l'expédition que l'empereur
projette; son service ne doit pas souffrir de nos débats. Nous sommes
prêts à jurer de ne faire dommage à nos adversaires ni dans leurs
personnes ni dans leurs biens pendant la durée de la campagne et un mois
après le retour. Qu'ils s'engagent ici envers vous par le même serment;
nous leur ferons volontiers présent de mille marcs d'argent, s'ils
veulent nous donner cette garantie. Puis, à l'expiration de cette trêve,
nous promettons de n'aller importuner personne pour nous plaindre du mal
que nous nous laisserions faire par eux.»
Frédéric expédia bientôt à Pise l'archevêque de Mayence, à Gênes celui de
Cologne, pour faire cesser les hostilités. Mais les Génois prétendent que
l'arbitre qu'on leur envoyait était déjà corrompu par les dons des
Pisans, et ils accusent la partialité de l'un et l'autre délégué. Aussi
la guerre fut-elle continuée sans égard pour les défenses de l'empereur
occupé d'autres soins.
Avant d'en raconter les principaux événements, nous épuiserons ce qui
concerne la Sardaigne. Le malheureux Barisone languissait à Gênes, tandis
que les juges ses voisins, plus blessés de ce que leur égal avait voulu
s'appeler roi, que touchés de sa disgrâce, profitant de son absence,
ravageaient ses terres et menaçaient de le dépouiller tout à fait. Après
quatre ans (1168) d'une pénible attente dans Gênes, il se présenta aux
consuls et au conseil; il les entretint de la nécessité de le laisser
reparaître en Sardaigne, si on ne voulait lui faire tout perdre. C'était
la seule manière de le mettre en état de payer sa dette, et les Génois
devaient sentir que si sa mort leur enlevait leur gage, tout espoir de
rien récupérer leur échapperait. Il avait préparé les voies pour parvenir
à une extinction certaine de leur créance. A son arrivée en Sardaigne
quatre mille livres leur seraient comptées. Une imposition serait mise
pour solder la dette, ils la lèveraient par leurs mains. Pour garantie,
il leur livrerait ses places, il donnerait en otage, outre un nombre de
ses vassaux, sa femme, ses enfants, et lui-même encore, après une courte
apparition dans son pays.
Ces raisons étaient palpables. On se décida à tenter cette voie de
recouvrement. La commune ne voulut dépenser que l'armement d'une seule
galère. Les citoyens qui avaient reçu des investitures de terres en
Sardaigne en équipèrent trois autres à leurs frais. Les choses convenues
s'exécutèrent de bonne foi; les Génois furent mis en possession de la
principale forteresse. La contribution fut établie, ils la perçurent. Le
roi, sa famille, les otages qu'il avait promis se rembarquèrent sur la
flotte et revinrent habiter Gênes. Après trois années (1171), la dette
éteinte, Barisone, escorté par un des consuls, rentra dans sa province,
heureux de la retrouver et conservant le vain titre de roi, chèrement
payé, sans plus rien prétendre sur le reste de la Sardaigne.
CHAPITRE III.
Suite de la guerre pisane.
La guerre avec les Pisans, que la jalousie irréconciliable des deux
républiques commerçantes était propre à perpétuer, convenait peut-être
aux intérêts des principaux citoyens (1165). Elle les faisait écouter
dans les conseils, les rendait nécessaires aux négociations, leur donnait
de l'autorité sur les flottes ou à l'armée. Si elle épuisait le trésor,
c'est encore à eux qu'on recourait, et leurs secours intéressés se
changeaient en spéculations lucratives, en fructueux emplois de leurs
richesses privées. Ils prenaient en nantissement les revenus et jusqu'aux
propriétés de l'État; un vif enthousiasme de vanité nationale soutenait
les dispositions du peuple, qui d'ailleurs tout dévoué à la navigation,
trouvait sa subsistance dans les expéditions où il était appelé. Le
commerce n'éprouvait pas un dérangement extrême, parce que quelques
flottes ennemies ne suffisaient pas pour interrompre son cours parmi tant
d'échelles et de ports de refuge qu'offraient toutes les côtes de la
Méditerranée. Chaque bâtiment naviguait armé; on spéculait autant sur la
chance de prendre que sur celle d'être pris; on craignait beaucoup moins
qu'aujourd'hui la rencontre d'une force supérieure. Il était bien plus
facile d'y échapper. Les coups n'atteignaient pas de loin avant l'usage
de l'artillerie, et il suffisait d'éviter l'abordage. Enfin les Génois
avaient un avantage; s'ils croisaient à l'embouchure de l'Arno, il
fallait les combattre pour sortir de Pise ou pour y entrer. L'ennemi ne
pouvait de même leur fermer l'entrée de leur port, ni occuper les avenues
de leur golfe immense.
Tous les printemps, les Génois envoyaient quelques galères en station à
Porto-Venere. De là s'ils n'empêchaient pas la sortie des grandes
flottes, ils donnaient la chasse aux bâtiments isolés qui fréquentaient
le port de Pise. Une autre partie des galères allait croiser autour de la
Corse et de la Sardaigne. On courait jusque sur les côtes d'Afrique pour
enlever les vaisseaux qui allaient y trafiquer. Mais la région les plus
fréquentées par le commerce des deux peuples, c'étaient les rivages de la
Provence et du Languedoc. Sur ce point se dirigeaient souvent les forces
des parties belligérantes pour y protéger leur négoce ou pour y détruire
leur ennemi. Les galères convoyaient les marchands aux foires de Fréjus
et de Saint-Raphaël, et tâchaient d'en intercepter à leurs concurrents
les abords ou le retour. De tous côtés on se faisait des créatures dans
ces pays pour obtenir des informations sur la marche des adversaires ou
pour faire parvenir à propos de faux avis qui donnaient le change aux
croiseurs quand il y avait de riches proies à leur dérober.
Les armements qui se rendaient tous les ans aux bouches du Rhône ne
cherchaient pas seulement des marchands à dépouiller. C'était une vraie
guerre navale, il s'agissait pour les flottes de se détruire; et, comme
elles se poursuivaient en remontant le fleuve, les riverains ne pouvaient
rester spectateurs désintéressés de la lutte. Ceux de Saint-Gilles
étaient alors favorables aux Pisans: ceux-ci avaient huit galères dans
ces parages; Gênes en expédia quatorze sous la conduite d'Améric Grillo,
un de ses consuls. Informé que les ennemis étaient à Saint-Gilles, il
conduisit sa flotte dans le Rhône pour essayer de les joindre. Les
magistrats d'Arles, incertains de ses intentions, vinrent lui demander
s'il était ami ou ennemi: il les rassura et passa outre. Mais, vers
Saint-Gilles, les habitants lui affirmèrent que les galères pisanes
n'étaient pas de leur côté, et, grâce à ce mensonge, tandis qu'il
rétrogradait, on ménageait leur sortie furtive par une autre issue du
fleuve. Désespérant de trouver l'ennemi, Grillo revint à Gênes. Comme il
y arrivait, on apprit qu'une nouvelle flotte pisane s'était présentée sur
la côte de Ligurie, avait pris, saccagé et incendié la ville d'Albenga.
De là elle avait continué sa route vers la Provence. Gênes ressentit cet
événement comme un sanglant outrage. En quatre jours trente-cinq galères
furent à la voile. Grillo y remonta et courut au Rhône. Les Pisans
étaient à Saint-Gilles. Les Génois entrèrent dans le fleuve, appelant
leurs ennemis à grands cris, et suivant leur route sans consulter ni
écouter personne. Telle était leur furie qu'arrivée de nuit entre
Fourques et Saint-Gilles, la flotte s'embarrassa dans le petit bras du
Rhône, où l'eau manqua sous les galères; elles se poussaient et
s'échouaient l'une sur l'autre; elles brisèrent leurs rames, leurs
apparaux, et ne purent se remettre à flot sans perte de temps et sans
dommage.
Au jour, les consuls et les notables de Saint-Gilles se présentèrent:
ils demandèrent à Grillo de s'abstenir de toute hostilité. Ils se
chargeaient d'obliger les Pisans à n'en commettre aucune. Ils répondaient
de la sûreté des Génois comme il avait répondu de celle des adversaires.
Grillo leur reprocha le traitement peu amical qu'il avait reçu d'eux au
précédent voyage; mais puisqu'ils étaient neutres, ils ne devaient pas
refuser de lui vendre les vivres dont ils avaient besoin. Ils s'en
excusèrent; les Pisans étaient arrivés chez eux les premiers; ils leurs
devaient pleine hospitalité et ne pouvaient justement donner aucune aide
à ceux qui venaient contre eux. Ils écoutèrent encore moins la demande de
Grillo qui les sollicitait de congédier les Pisans. Ils lui déclarèrent
qu'ils les assisteraient envers et contre tous; et en ce moment une
grande foire réunissant à Saint-Gilles beaucoup d'habitants des contrées
voisines qui, tous, paraissaient disposés à prêter la main contre les
Génois, ceux-ci n'eurent qu'un parti à tenter; ils députèrent quelques-
uns d'entre eux à Beaucaire, auprès de Raymond, comte de Toulouse et de
Saint-Gilles, pour lui porter plainte contre la partialité de ses gens.
Ils rappelèrent au comte l'amitié que son père, à la terre sainte, et
lui-même, avaient toujours témoignée à Gênes; des propositions d'alliance
et des offres d'argent appuyèrent ces souvenirs. Un traité fut
promptement conclu; moyennant une promesse de mille trois cents marcs
d'argent, le comte devait, à son choix, ou joindre ses armes à celles des
Génois, ou les laisser attaquer les Pisans en toute liberté, ou enfin
accorder le champ libre pour que la querelle fût régulièrement vidée
entre les deux parties. Il avait à peine donné sa parole que l'abbé de
Saint-Gilles vint interrompre la conférence et tenir avec le comte un
colloque secret. Cependant, à l'heure convenue pour recevoir le serment
des Génois choisis pour lui être garants de la somme promise» il fît
procéder à leur appel. Soixante et dix avaient déjà répondu et juré,
quand de nouveaux messagers arrivèrent. Après les avoir entendus, Raymond
déclara que le traité ne serait pas maintenu. On apprit que l'abbé et ses
religieux avaient consenti à prendre sur leur conscience, à la décharge
de celle du comte, le péché du parjure. Raymond s'était mis à la solde
des Pisans pour un salaire supérieur à celui qu'il avait accepté de
Grillo. Il fallut donc que les Génois renonçassent à l'espérance de
brûler la flotte pisane ou de la combattre. Ils se contentèrent de
séjourner deux jours pour braver tous les ennemis. Personne ne vint les
assaillir. Ils payèrent largement les secours que les habitants d'un lieu
voisin (les Baux) leur avaient prêtés. Ensuite ils redescendirent le
Rhône. A leur grande surprise, il était barricadé devant Arles. Ils se
préparaient à s'ouvrir la voie par force, mais le comte de Provence
accourut pour leur donner les explications les plus amicales; l'obstacle
avait été élevé en son absence et sans son aveu; il en ordonnait la
destruction, et la ville d'Arles prêterait toute assistance au consul.
Les galères séjournèrent quelques semaines autour de cette ville. Grillo
tenta d'y conclure une alliance offensive contre les Pisans; mais le
comte de Provence était engagé en trop de rapports avec le comte de
Toulouse pour porter la guerre sur le territoire de ce voisin. Il promit
seulement de n'admettre aucun vaisseau pisan dans ses ports pendant un
espace de temps déterminé. Il reçut quatre mille livres de sa monnaie de
Melgueil pour cette promesse et pour les services qu'il avait rendus.
Dans ces expéditions annuelles, toujours présidées par un des consuls de
Gênes en personne, on ne négligeait rien pour se faire des alliances
profitables, et pour éliminer, s'il était possible, les concurrents du
commerce. Ainsi un traité d'alliance fut conclu avec Narbonne (1166).
Deux frères, chargés des pouvoirs de l'archevêque et de la vicomtesse
Ermengarde, vinrent à Gênes en jurer l'observation, circonstance qui rend
doublement singulier le silence que les annalistes de Gênes gardent sur
cette transaction. On a conservé à Narbonne tant l'instrument qui
contenait les promesses des Génois que la copie qu'y rapportèrent les
députés, des engagements que Narbonne avait contractés envers Gênes1. Cet
acte vaut la peine d'être mentionné pour faire voir que les abus de la
force érigés en droit maritime sont fort anciens.
L'alliance ou la paix est pour cinq ans: la paix, car c'est ainsi que
parlent tous ces traités, comme si l'état naturel était la guerre tant
que des conventions n'étaient pas intervenues, et c'est encore le
principe fondamental du droit des gens chez les puissances barbaresques.
Les personnes et les propriétés sont garanties: et l'on a soin de
marquer que c'est jusqu'au terme du même délai, qu'en cas de naufrage il
y aura assistance et que les effets sauvés seront restitués au
propriétaire.
Les droits de navigation et de commerce seront réciproquement reportés
aux tarifs en usage vingt-six ans en arrière: toute augmentation
postérieure est annulée et l'on ne mettra pas d'imposition nouvelle.
Malgré la réciprocité apparente, la stipulation était toute au profit des
Génois, qui commerçaient plus sur la côte de Languedoc que les Narbonnais
en Ligurie.
Les gens de Narbonne pourront naviguer comme les Génois et s'associer
avec eux, mais ils ne pourront entreprendre le transport des pèlerins de
la terre sainte. Une fois l'an seulement un navire unique pourra partir
pour cette destination, à condition que les pèlerins reçus à son bord ne
seront ni templiers, ni hospitaliers, ni de Montpellier, ni de Saint-
Gilles, ni de la Provence entre le Rhône et Nice.
Dans les autres voyages, les Narbonnais ne peuvent transporter ni les
personnes ni les effets, si ce n'est de leurs compatriotes. Ils pourront
cependant prendre au dehors les hommes salariés dont ils auront besoin
pour la navigation, pourvu qu'aucun de ceux-ci n'embarque sur le vaisseau
pour plus de dix livres de valeur. On pourra aussi donner passage à ceux
qui iraient racheter des prisonniers, et à l'argent des rançons. Mais
cette destination doit être justifiée par serment. Quant aux Pisans, tant
qu'ils seront en guerre avec Gênes, ils ne seront reçus eux ni leurs
biens; si les Génois en découvrent sur des bâtiments de Narbonne, les
enlever, sans porter d'ailleurs de préjudice aux Narbonnais, ne sera pas
enfreindre la paix.
(1167) Par de telles alliances les Génois étaient impliqués dans les
intrigues et mêlés aux querelles des pays qu'ils fréquentaient. Rodoan de
Mauro, consul, fit un traité avec Alphonse II, roi d'Aragon, comte de
Barcelone. Ce roi avait enlevé à Raymond, comte de Toulouse, l'héritage
du comte de Provence qui venait de mourir. Raymond le revendiquait
encore, et il avait occupé un château2 en Camargue, sur tes confins de
ses propres États. L'Aragonais acheta pour en faire le siège,
l'assistance des Génois, de leurs galères et de leurs machines. Pour prix
de ce service il s'engagea à fermer son royaume et ses terres aux Pisans,
à s'emparer de la personne et des biens de ceux qu'on y trouverait, à
partager ces dépouilles avec les Génois. Ce contrat reçut son exécution.
Deux navires pisans entrèrent à Barcelone, on les saisit, et la moitié de
la confiscation fut remise au consul génois.
(1174) Quelques années plus tard, il se fit une paix entre la république
et le comte de Saint-Gilles3. Des exemptions de droits et des privilèges
furent concédés dans tous les ports du comte, de Narbonne à Monaco; car
Raymond agissait comme maître de la Provence, et il faisait bon marché
d'un héritage qui lui échappait. Le traité portait une sorte de
renonciation à la liberté du commerce maritime pour les Provençaux, comme
Gênes l'avait exigée des Narbonnais.
Les navigateurs génois et leurs nobles armateurs étaient, dans ces temps,
en perpétuel contact avec les seigneurs du littoral. On trouve un
Grimaldi, amiral génois, déclaré par Raymond son lieutenant général, dans
une expédition contre les Nissards révoltés4. Les Vento, les Grillo
fréquentent la Provence, y forment des établissements; ils y sont au
premier rang des nobles du pays5, et leurs descendants s'y sont maintenus
jusqu'à nos jours.
Une des années de la guerre pisane fut marquée pour les Génois par
plusieurs disgrâces. Leur flotte prit la fuite devant l'ennemi. Dans
d'autres rencontres plusieurs de leurs galères furent prises, et
l'annaliste n'indique que trop la cause de ces pertes. La ville était
alors en proie aux factions, et la division était passée sur les flottes.
Dans une occasion où se trouvaient ensemble des galères armées par des
propriétaires de partis opposés, une portion aima mieux se rendre à
l'ennemi que d'appeler ou de recevoir les secours de leurs compétiteurs.
Pendant ces expéditions maritimes, Frédéric était aux prises avec la
ligue lombarde soulevée contre lui. Il avait été obligé d'aller chercher
une armée en Allemagne pour réduire ces confédérés. A son retour, il
trouvait le pape Alexandre devenu le chef de leur alliance et rentré dans
Rome réconcilié avec ses Romains. On commençait à relever les murs de
Milan. Quinze villes de plus entraient dans l'alliance. Frédéric ouvrit
les hostilités en assiégeant Ancône. Ses deux archichanceliers étaient
vers Rome, et ils pressaient l'empereur d'y marcher rapidement sans
perdre du temps à un siège.
Gênes et Pise étaient toujours réputées dans l'obéissance de l'empereur.
C'était, à Gênes du moins, avec une médiocre affection. Ou n'y voulait
rendre de soumission que ce qu'il en fallait pour n'être pas rebelle. La
république était engagée, comme on l'a vu, à fournir une flotte pour
attaquer la Sicile. La première fois que Barberousse avait reparu en
Italie après ce traité, des ambassadeurs étaient venus lui demander ses
ordres pour cette expédition qu'au fond on était loin de désirer.
L'empereur n'était pas en mesure et on le savait d'avance. Il avait remis
de s'expliquer à un autre temps, et, après avoir fait assigner des
entrevues à Fano, à Parme, à Pavie, il n'en avait plus été question.
Maintenant, en marchant sur Rome, il mandait à Pise et à Gênes de lui
envoyer promptement des soldats. Les Pisans répondirent qu'en guerre avec
les Génois, ils ne sauraient marcher sous les mêmes drapeaux; mais ils
offraient de doubler leur contingent, si l'on excluait leurs ennemis de
l'armée impériale, et Frédéric reçut favorablement leur offre. Les Génois
offrirent de marcher quoiqu'ils n'eussent aucune obligation de servir
ailleurs que sur la mer; mais ils demandaient que l'empereur leur fît
rendre leurs prisonniers retenus à Pise, et qu'il portât enfin la
sentence trop longtemps suspendue qu'il s'était réservé de rendre entre
les deux villes rivales. Frédéric différa de leur répondre. Il attendait
ces doubles secours que les Pisans devaient lui envoyer; mais bientôt
les épidémies, communes autour de Rome, mirent son armée en péril, il ne
pensa plus qu'à la retraite, et, regagnant la Toscane, il se déroba
secrètement aux ennemis qui menaçaient de lui fermer ce passage (1168).
Cette fuite valut de nouveaux confédérés à la ligue. Elle bâtit enfin
dans les plaines du Piémont la nouvelle Alexandrie élevée au nom du pape,
que la ligue regardait comme son chef, et, ce qui peint assez bien la
politique des Génois invités par les consuls de la ville nouvelle à aider
à leur établissement naissant, cette commune de Gênes que Frédéric
comptait dans son obéissance et qui s'y tenait, fournit aux Alexandrins
un secours de mille sous d'or et en promit autant pour l'année suivante.
La république semblait cependant n'être attentive qu'à la guerre pisane.
Elle s'était étroitement liée avec la ville de Lucques que les jalousies
ordinaires entre voisins rendaient ennemie de Pise. Les Lucquois, dans
une expédition heureuse contre les Pisans, firent un assez grand nombre
de prisonniers d'importance. Sur l'avis de cette victoire, les Génois
expédièrent des ambassadeurs qui, en portant à Lucques leurs
félicitations, allèrent demander à leurs alliés la moitié des prisonniers
faits dans cette rencontre, comme le seul moyen de se procurer en échange
la délivrance des captifs qu'à aucun prix Gênes n'avait pu tirer des
mains des Pisans. On n'obtint qu'à grand'peine ce partage; il eut lieu
cependant, et ces Pisans emprisonnés à Gênes ne tardèrent pas à faire
demander à leur patrie d'accepter les moyens de leur rendre la liberté.
(1169) En même temps l'archevêque de Pise et quelques religieux
essayèrent de rétablir la concorde. On tint des conférences: des pleins
pouvoirs d'arbitres furent donnés à un citoyen de chacune des trois
républiques belligérantes; l'instrument en fut dressé en trois originaux.
Au moment de conclure, le consul pisan déclara qu'il devait encore en
référer à sa commune. Tout fut ajourné ou plutôt abandonné, et il ne
resta, d'un accord si avancé, que ces copies du traité projeté que
conserva chacune des parties. Dans la suite on invoqua ce document à
plusieurs reprises, chaque fois que la négociation pensa se renouer.
(1170) Les apparences de paix évanouies, un ambassadeur de Lucques se
présenta aux consuls de Gênes et au conseil, et requit un parlement
public pour y exposer sa mission devant le peuple entier. Il venait
proposer à la république de se réunir plus intimement contre l'ennemi
commun, de n'avoir dans la conduite de la guerre qu'un seul consulat pour
ainsi dire, enfin de convenir d'une expédition par terre et par mer.
Gênes promit de préparer ses forces pour le printemps. Mais avant ce
temps, à Lucques, on s'endormit dans le péril. Une armée préparée en
silence par les Pisans parut tout à coup. Les Lucquois ne purent arrêter
sa marche en demandant instamment la paix. Ils furent attaqués, battus,
dispersés. Des envoyés de Lucques vinrent à Gênes raconter tristement
leur défaite, et réclamer pour s'enrelever de nouveaux secours qu'ils
promettaient de mieux employer.
(1171) Il paraît qu'il subsistait en ce temps quelques restes d'un usage
singulier qui tirait son origine d'une générosité affectée. En temps de
guerre chaque partie expédiait une sorte de héraut (cursor) qui allait
explorer ouvertement les forces de l'ennemi; on en faisait montre aux
yeux de cet envoyé, comme si l'on dédaignait de surprendre les
adversaires et qu'il parût plus digne de les avertir du danger qu'on leur
préparait. Mais cette visite, permise à l'explorateur, avait dégénéré en
vaine formalité, ou même en stratagème. On voit dans l'occasion présente
reprocher aux Lucquois de n'être pas mieux informés par le rapport du
héraut, et de n'y avoir pas suppléé par d'autres voies. On convint de
réunir toutes les forces au printemps, de les employer par terre et par
mer. Sur toutes les côtes où croisaient des galères génoises on expédia
des ordres pour les faire rentrer, afin que tout concourût à l'entreprise
concertée. En attendant on entreprit de donner au territoire de Lucques
un boulevard nouveau. On construisit à Viareggio, sous la direction d'un
ingénieur génois, une forteresse qui domine la bouche de l'Arno. Elle
ferme le seul passage qui reste en cet endroit entre la mer et l'Apennin,
au milieu de marais impraticables. Les Pisans virent avec grande jalousie
cette forteresse élevée contre eux.
Avant le temps fixé pour la grande expédition projetée, survint
Christian, archevêque de Mayence; Frédéric, qui faisait la guerre en
Bohême, n'abandonnait pas ses vues sur l'Italie et ne comptait pas
laisser longtemps la confédération lombarde y dominer eu paix. Son
représentant avait franchi les passages, il parut à Gênes, et, par le
secours qu'il y trouva, il parvint en Toscane en sûreté. Il allait y
chercher des amis pour son maître. Les villes de cette contrée n'avaient
point d'engagement avec les Lombards, et, en se faisant la guerre entre
elles, ne s'étaient pas encore détachées de l'obéissance à l'empereur. A
Gênes, c'était toujours la même politique: se tenir à l'écart, se donner
pour neutres aux Lombards, leur témoigner peut-être une inclination
secrète en s'excusant de la manifester; protester de son obéissance au
chef de l'empire et se dispenser de le servir. Les Pisans venaient de
faire à Constantinople une alliance solennelle. Manuel, qui avait été peu
exact à tenir les promesses faites aux Génois, avait accordé à Pise de
plus grands avantages encore. Frédéric était jaloux à son tour de
l'influence que l'empereur grec cherchait à reprendre en Italie. Les
Génois se vantèrent à l'archevêque de Mayence d'être en différend avec
Manuel, tandis qu'ils s'étaient au contraire montrés soumis et favorables
à Frédéric: pour lui obéir ils s'étaient aliéné le roi de Sicile, au
grand dommage de leur commerce; et, sollicités souvent par les Lombards,
ils avaient refusé toute alliance avec leur parti. C'est à ces titres
qu'ils demandaient à Christian de les favoriser dans leurs querelles; et
enfin, usant d'autres voies pour s'assurer sa bienveillance, ils lui
promirent, même de leur argent, et à l'insu de Lucques, deux mille trois
cents livres, s'il faisait rendre la liberté aux prisonniers lucquois
retenus à Pise.
(1172) Il est curieux de voir procéder l'archevêque de Mayence,
archichancelier de l'empire. Il promet sa bonne volonté aux Génois; il
ne cache pas que les Pisans n'ont pas bien répondu aux bontés de César;
mais, chargé d'une mission d'union et de paix, il est deux choses qu'il
ne peut promettre. Il ne saurait ni attaquer Pise, ni mettre cette ville
au ban de l'empire. Après cette déclaration il tient une cour plénière.
Il y fait comparaître les députés de toutes les villes toscanes, et leur
recommande une paix qu'il veut honorable pour toutes les parties et pour
laquelle il proteste qu'il n'a reçu et ne recevra aucun présent, Pise
demande que la forteresse de Viareggio soit abattue, Gênes et Lucques que
les prisonniers soient rendus. Les Pisans, à qui la partialité de
Christian est suspecte par cela seul qu'il a fréquenté les Génois les
premiers, lui résistent. Christian les met au ban de l'empire par un
décret solennel, casse leurs privilèges, annule leurs titres de
propriété, décrie leurs monnaies, convoque les forces de Gênes et de
Lucques pour leur faire la guerre, et reçoit des Génois 1,000 livres pour
cette sentence.
Bientôt après il rend ces rigueurs communes à Florence, après que, dans
une conférence où il avait fait entrevoir pardon et concorde, il a fait
arrêter les consuls de Pise et de Florence et leur suite. Il livre ces
prisonniers à Gênes et à Lucques, et, pour prix de ces nouveaux exploits,
il se fait encore payer 1,000 livres par la première de ces villes et
1,500 par la seconde.
L'archevêque, en contentant sa propre avidité, avait reconnu qu'il était
impossible, au milieu d'animosités si violentes, de faire à l'empereur
des amis en Toscane, s'il n'abandonnait pas un des partis pour disposer
de l'autre. Il se mit à la tête des troupes fournies par ses nouveaux
alliés, il ravagea le territoire de Florence et il alla entreprendre un
long et mémorable siège d'Ancône, où nous n'avons pas à le suivre: il ne
paraît pas que les Génois y aient pris part.
Il ne leur fut plus permis cependant de se vanter auprès des Lombards de
la neutralité de la république. L'accueil fait à Christian, son appui
invoqué, son assistance si officiellement employée, firent aussitôt
traiter Gênes en ennemie par les confédérés. On ne lui fit pas la guerre,
mais on intercepta le commerce par terre. On défendit de laisser passer
des grains pour la subsistance des Génois. Ils sentirent péniblement
cette interruption des ressources ordinaires. La ville manqua de viande,
et, dit la chronique, ce fléau dura dix-huit mois. Dans le même temps les
comtes de Lavagna donnaient des inquiétudes (1174). Sous prétexte de
querelles privées, ils attaquaient les villages limitrophes de leurs
terres. Quand les voisins prenaient leur revanche, ils réclamaient les
droits de la paix, et obligeaient les consuls à leur faire restituer ce
qu'on leur avait pris; puis on les trouvait à la tête de ces populations
qu'ils avaient vexées et qu'ils soulevaient contre le gouvernement. Ils
assiégeaient Chiavari, une garnison peu courageuse traitait avec eux et
leur donnait trois cents livres d'argent pour se libérer de leurs
attaques. Un des consuls, Nicolas Rosa, présent à ce traité, se livrait
en otage, au grand scandale de ses collègues et de la république. Le
marquis de Malaspina et son fils, qui tour à tour avaient marché pour
l'empereur et contre lui, suscitèrent plus d'une fois des querelles.
Cependant un arrangement fut conclu avec eux; ils vendirent à la
république le château de Lerici dans le golfe de la Spezia, sur les
confins des possessions de Pise; on le rasa immédiatement.