AVANT-PROPOS

Les Génois ont une part considérable dans l'histoire de la navigation et

du commerce au moyen âge. Ils sont marchands et guerriers aux croisades,

habiles en même temps à se ménager le trafic avec les infidèles de

l'Égypte et de la Mauritanie. Ils disputent l'empire de la Méditerranée

aux Pisans et aux Vénitiens. Leurs colonies brillent d'un grand éclat:

celle de Péra tour à tour protège et fait trembler les empereurs grecs de

Constantinople; Caffa domine à l'extrémité de la mer Noire.

Il est curieux d'observer un peuple déjà célèbre et redouté en Orient

quand, chez lui, il ne possède rien au-delà de l'étroite enceinte de ses

murailles; qui a fait de grandes choses au loin, n'ayant jamais eu pour

territoire que quelques lieues d'une rive étroite et stérile où

l'obéissance lui était contestée. C'est d'une association de mariniers,

premier rudiment de son organisation républicaine, qu'on voit naître une

noblesse purement domestique et municipale, mais bientôt illustre.

Parmi les cités italiques, le rang des Génois est moins éminent. On sent

chez eux l'influence d'une politique fortement empreinte d'égoïsme

national et mercantile, qui les isole, cherchant à se tenir à l'écart des

luttes de la liberté lombarde, tout en échappant aux exigences des avides

empereurs teutons. Mais les factions guelfe et gibeline pénètrent dans

Gênes et s'y balancent si bien qu'elles s'excluent et s'exilent

alternativement de la république toujours agitée. Les nobles entre eux se

font la guerre. Les populaires lassés leur arrachent le gouvernement, et

de là surgit aussitôt une aristocratie plébéienne dont les membres se

ravissent le pouvoir les uns aux autres. Alors les classes inférieures

prétendent reprendre à la bourgeoisie ce que celle-ci a ôté à la

noblesse. L'anarchie oblige à chercher le repos et la sécurité sous la

seigneurie d'un prince étranger. Une fois cette voie ouverte, on voit se

multiplier les expériences pour résoudre le problème insoluble d'un

maître qui s'engagerait à garder la liberté d'une république et qui

tiendrait parole. Tout à coup le dégoût des révolutions en amène une

nouvelle. On s'est désabusé des factions, et une fusion générale des

partis produit à l'improviste un gouvernement régulier.

Ce bien n'est arrivé, cependant, qu'au temps de la décadence des petits

États, et de la déchéance, si l'on peut parler ainsi, des navigateurs de

la Méditerranée. Les vicissitudes des deux derniers siècles de la

république, tombée au rang inférieur des puissances, ne sont pourtant pas

dénuées d'intérêt et d'instruction; mais enfin, entraînée dans notre

tourbillon, elle tombe, elle est dissoute: le drame a le triste avantage

d'un dénoûment final.

A côté de l'histoire de Venise, ou plutôt à quelques degrés au-dessous,

devrait se placer l'histoire de Gênes; mais celle-ci nous manque: car

dans le cours actuel des idées nous n'accepterions pas pour telle le seul

livre1 que nous possédions sous ce titre, ouvrage borné sèchement au

récit des révolutions du gouvernement des Génois; où il suffit de dire

que l'histoire de leur commerce ne tient pas la moindre place: le nom de

la fameuse banque de Saint-George y est à peine prononcé.

La tardive ambition d'écrire cette histoire m'a été inspirée par les

souvenirs d'un séjour à Gênes de près de vingt-cinq ans. Je crois bien

connaître le pays, ses traditions et ce que les moeurs y tiennent des

temps passés. Pendant cette longue demeure je n'avais pourtant pas conçu

un si grand projet: d'autres devoirs ne m'auraient pas laissé la liberté

de l'entreprendre. J'avais seulement eu l'occasion de m'essayer dans

quelques notices détachées que l'académie du Gard a bien voulu

recueillir. Mais en regrettant les plus amples recherches que j'aurais pu

faire dans Gênes si j'avais prévu dès lors la tâche que je me suis

imposée au retour, je ne suis pas revenu sans documents et sans mémoires,

et j'ai employé depuis à compléter ces matériaux, tous les loisirs que

j'ai pu me faire dans ces vingt dernières années.

L'histoire de Gênes a, pour plusieurs siècles, des fondements certains:

ce sont des chroniques originales qui commencent à l'an 1101. Elles

furent d'abord écrites par Caffaro qui, dans cette année, faisait partie

d'une expédition à la terre sainte, et qui raconte naïvement ce qu'il a

vu avec ses Génois. Entré, à son retour, dans les plus grandes affaires

de la république, il tint note des événements de chaque année, et, dans

une assemblée publique, il donna une lecture de ses commentaires. Il

recueillit les applaudissements de ses concitoyens et leur témoignage de

sa véracité, avec l'ordre formel de continuer son ouvrage. Caffaro, qui

mourut en 1197, tint la plume jusqu'en 1194. Après lui, les chanceliers

successifs de la république continuèrent la narration jusqu'en 1264.

Alors on chargea des commissaires spéciaux du soin de rédiger la suite de

ces annales. Ces commissions, renouvelées cinq fois en trente ans, et

dont les travaux étaient à mesure soumis à l'approbation du gouvernement,

atteignirent l'année 1294. Là, il paraît que les temps devinrent trop

difficiles. Au gré des révolutions du pays, ce qu'on avait loué la veille

il fallait le diffamer le lendemain. Les chroniques officielles

s'arrêtèrent; du moins il ne nous en est plus parvenu.

C'est au savant et infatigable Muratori que nous devons la publication de

ces précieux originaux. Ce sont des notes sèches mais naïves, fort

incomplètes pour notre curiosité, mais en tout d'excellents guides.

Muratori, d'ailleurs, dans sa vaste collection recueillie en fouillant

tant d'archives italiennes, fournit souvent les moyens de contrôler les

témoignages les uns par les autres, et d'éclaircir le récit tronqué des

historiographes génois. Ainsi il a donné les commentaires de Jacques de

Varagine, archevêque de Gênes, mêlés de fables sur les temps antérieurs,

mais révélant des faits importants.

Après les chroniques viennent les historiens du pays; ceux-ci sont

encore des originaux, car si pour les temps antérieurs ils ont puisé dans

les annales publiques, ils ont poussé leurs écrits jusqu'à leur propre

temps. C'est encore Muratori qui a recueilli les oeuvres de ceux qui ont

précédé l'invention de l'imprimerie. Les principaux sont les deux Stella

et Senarega.

Stella l'ancien écrivait dans les premières années du XVe siècle. Sa

narration va jusqu'en 1410; il avertit que depuis 1396 il ne raconte que

ce qu'il a vu. En remontant en arrière, il dit avoir eu entre les mains

les mémoires familiers d'hommes de partis opposés. Il s'appuie aussi du

témoignage des vieillards. Il prend soin de déclarer qu'il parle de son

chef, librement, et sans mission de personne. C'est en général un

écrivain judicieux, qui montre médiocrement de préjugés sans aucune

partialité.

Le récit de Stella est continué par son fils jusqu'en 1435. Ce dernier a

vécu jusqu'en 1461. Il était devenu secrétaire de la république. C'est

peut-être pour cela qu'il cessa d'être historien.

Senarega a, dans la collection de Muratori, un précis historique qui

embrasse la période de 1314 à 1488. Lui aussi déclare, comme Stella,

qu'il écrit librement, à la prière de son savant ami Colutio Salutati.

Grâce à l'imprimerie, les écrits du XVIe siècle n'ont pas, comme les

précédents, le risque de rester ensevelis dans une bibliothèque.

Augustin Giustiniani, homme fort érudit, qui avait professé en France,

compila en italien des annales génoises jusqu'en 1528, époque d'une

grande révolution et de la constitution du gouvernement moderne des

Génois. L'ouvrage a été accusé de quelque partialité. On peut aussi

reprocher à l'auteur de n'avoir pas rejeté les traditions fabuleuses.

Quant à la composition et au style, ce sont des annales et non pas une

histoire.

Au contraire, Foglietta et Bonfadio, écrivant dans une latinité élégante,

sont des historiens qui appartiennent à la littérature. Le premier dans

sa jeunesse s'était fait exiler pour un traité italien de la république

génoise, ouvrage de parti fort hostile au gouvernement. Mais plus tard il

composa dans un esprit très-différent l'histoire de Gênes en latin.

L'auteur mourut avant d'avoir pu raconter la révolution de 1528. Son

frère, qui servit d'éditeur à l'oeuvre posthume, emprunta, pour remplir

cette lacune, quelques pages qu'on a su depuis appartenir à Bonfadio.

Celui-ci, excellent écrivain, n'était pas Génois. Venu à Gênes pour y

professer les lettres, le nouveau gouvernement de 1528 le choisit pour

son historiographe, et, en renouvellement de l'antique usage, lui ordonna

d'écrire les grandes choses que la république régénérée se flattait sans

doute d'accomplir. Bonfadio s'acquitta de ce soin, et son histoire est

tenue en grande estime chez les Italiens sous les rapports littéraires;

elle commence à 1528, elle est interrompue en 1550: au milieu de cette

année l'auteur fut mis à mort pour une cause restée obscure.

Nous retombons ici dans des chroniques semi-officielles; mais du moins

celles-ci sont précises et détaillées jusqu'à la minutie. Dans le XVIIe

siècle, Philippe Casoni avait été employé dans les chancelleries

génoises. Son fils et son petit-fils suivirent la même carrière. Les

mémoires du grand-père, les correspondances passées par leurs mains, les

facilités données par le gouvernement lui-même, ont servi au petit-fils

pour rédiger des annales suivies, de 1500 à 1700. Chacun de ces deux

siècles forme un volume. Ils sont dédiés au sénat, l'un en 1707, l'autre

en 1730, et la teneur des dédicaces autorise à regarder l'ouvrage comme

accepté et authentique. Le premier tome fut imprimé en son temps: on ne

voulut pas permettre la publication du second; il circulait à Gênes en

copies manuscrites. On trouva sans doute que les transactions avec les

puissances étrangères pendant le XVIIe siècle étaient trop récentes pour

en avouer la publicité. On s'est avisé plus tard d'imprimer ce volume, et

il n'a rien enseigné à personne.

Le principal événement de l'histoire de Gênes au XVIIIe siècle

(l'occupation de la ville par les Autrichiens et sa glorieuse libération

par un effort populaire) a été traité à fond dans un ouvrage exprès,

attribué à un membre de la famille Doria2. On trouve sur le même sujet

des détails curieux dans un compendio de l'histoire de Gênes3, écrit

bizarre d'un patriote du temps nommé Accinelli.

Je dois signaler une histoire de Gênes publiée il y a peu d'années par

Jérôme Serra4 (mort depuis). C'était un noble, ami libéral de son pays,

qui toute sa vie avait cultivé les lettres. Il était recteur de

l'académie (université) de Gênes sous le régime impérial. Il est

regrettable qu'il n'ait pas voulu pousser son histoire au-delà de 1483.

Il n'en donne que des raisons fort vagues. Mais les considérations dues à

sa position personnelle l'auront détourné d'aborder le récit de la

refonte nobiliaire de 1528; ou plutôt la révolution populaire de 1797

l'aura découragé d'écrire, et le changement de régime en 1814 lui en aura

bien moins laissé la liberté.

On voit que la traduction des historiens génois ne suppléerait pas pour

nous au défaut d'une histoire complète de la république.

Il est un autre ouvrage qu'il ne faut pas oublier, en passant en revue

les écrits historiques génois, mais qui, comme le dernier que je viens de

citer, est resté incomplet: ce sont les Lettres liguriennes de l'abbé

Oderico5. Ce savant s'était proposé de traiter successivement les points

principaux de l'histoire de son pays, dans une série de lettres; mais il

avait pris son point de départ si loin, que ses premières dissertations

ne pouvaient servir de matériaux à l'histoire génoise proprement dite.

Elles roulent sur les Liguriens pris en général, et cette dénomination

est commune, comme on sait, à beaucoup de populations très-diverses dont

l'auteur recherche les traces dans une haute antiquité. Il arrivait

cependant aux temps de la domination carlovingienne, quand tout à coup il

s'interrompit, et, omettant les siècles intermédiaires, sur l'invitation

de l'impératrice de Russie, Catherine, il ne s'occupa plus que d'une

investigation plus ou moins approfondie sur les monuments des colonies

génoises de la Crimée. C'est le sujet unique de ses dernières lettres.

Il ne paraît pas qu'il ait pu s'aider des trésors scientifiques que

renferment les archives de Gênes. Elles étaient accessibles à peu de

personnes, même parmi les Génois. Mais après la destruction de l'ancien

gouvernement, la classe des sciences morales et politiques de l'Institut

de France essaya d'obtenir des renseignements sur les documents enfouis

dans ce dépôt si longtemps secret. En recourant aux voies diplomatiques,

un programme dressé à l'Institut fut envoyé à Gênes au gouvernement

provisoire de 1798, avec une sorte de réquisition d'y procurer une

réponse. Pour y satisfaire, on chargea des recherches désirées le père

Semini, religieux éclairé, laborieux, et tellement modeste, que son

travail, composé de quatre mémoires curieux, avec un cinquième qu'il ne

put achever, parvinrent à l'Institut sans qu'on eût pris la peine de

faire connaître le nom de l'auteur6. Par un autre accident, ces mémoires

manuscrits se perdirent à la mort de l'académicien qui devait en faire le

rapport. Heureusement les minutes en étaient restées à Gênes. Je me

félicite de les y avoir vues et d'y avoir fait récolte d'utiles

informations. Les notions sur les établissements de la mer Noire,

appuyées sur des actes publics, y sont plus précises que dans les lettres

d'Oderico. Quant à la colonie de Péra et Galata, objet également des

recherches de Semini, nous en avons maintenant une histoire complète et

fort intéressante7 due à M. Louis Sauli, noble génois, qui, outre les

secours antérieurs, a lui-même exploré Constantinople et les restes des

monuments génois.

Les archives de Gênes ont été soumises à une autre visite, due également

à l'Institut. L'académie des inscriptions et belles-lettres la provoqua;

et l'illustre Silvestre de Sacy ne dédaigna pas de s'en charger. Il vint

à Gênes vers le temps où le pays se réunissait à la France. Dans un

rapport8 très-curieux, qu'à son retour il présenta à l'académie, on peut

voir toute l'importance des documents originaux qu'il a vérifiés, copiés

ou traduits, et dont il a successivement publié les plus importants dans

les mémoires de l'académie, en les éclairant par sa saine critique. Ce

sont là de précieux matériaux; ils sont au premier rang des secours que

j'ai rencontrés en France, d'autant plus précieux pour moi qu'à Gênes je

n'aurais pu les atteindre.

Ces dernières recherches se rapportent presque exclusivement à l'histoire

commerciale. Je n'ai rien négligé pour me renseigner sur les autres

parties. Déjà je m'étais pourvu d'extraits de certaines notices

manuscrites trouvées à la bibliothèque de l'université de Gênes; mais à

Paris, par la complaisante assistance de M. Ernest Alby, j'ai connu un

grand nombre de relations et d'opuscules qui se trouvent parmi les

manuscrits de la bibliothèque royale. Les archives du royaume où le

savant M. Michelet a bien voulu faciliter mes recherches, m'ont montré

les nombreux originaux9 des actes qui éclaircissent les singulières

transactions des Génois avec notre roi Charles VI, ou avec les rois ses

successeurs, devenus à plusieurs reprises seigneurs de Gênes; actes en

quelque sorte laissés dans l'ombre par les écrivains génois: on dirait

qu'ils répugnent à parler de ces traités, et qu'ils en abrègent les

récits à dessein.

Enfin, par la bienveillance de M. Mignet, j'ai pu consulter aux archives

des affaires étrangères la correspondance des ministres ou chargés

d'affaires de France à Gênes, depuis 163410 jusqu'à la cession de la

Corse en 1768. Ces agents ayant été les témoins journaliers de ce qui se

passait à Gênes, et souvent les négociateurs mêlés aux événements, ce

sont les meilleurs indicateurs qu'on puisse désirer pour connaître les

faits de cette époque. Dans ce qui concerne la Corse, j'ai pris pour

contrôle de ces mêmes témoignages, le résumé des écrivains de l'île, que

nous a soigneusement donné M. Robiquet dans la partie historique de ses

recherches11.

Quant aux dernières années du gouvernement détruit en 1797, à la période

de l'éphémère république ligurienne, et au temps de la réunion à l'empire

français, je n'ai eu à consulter personne: j'étais présent et témoin

impartial, sinon toujours aussi désintéressé que j'aurais voulu l'être.

Pour cela même, j'ai cru devoir me borner à un simple précis des

vicissitudes de cette époque.

Nota. Quelques noms historiques ont, dans l'usage, des traductions

connues en français; j'en use quelquefois. J'écris indifféremment Fiesque

ou Fiesco, Fieschi (Fliscus ou de Fliscis en latin); Adorne et Fregose,

ou Adorno et Fregoso (Fulgosius en latin). Quant à Lomelin pour Lomellino

ou Lomellini, Centurion pour Centurione, etc., cela se dit même en

génois.

LIVRE PREMIER.

PREMIER GOUVERNEMENT CONNU JUSQU'A L'ÉTABLISSEMENT DE LA NOBLESSE VERS

1157.

CHAPITRE PREMIER.

Temps anciens. Première guerre avec les Pisans; Sardaigne; Corse; état

intérieur.

Le nom de Gênes est cité dans l'histoire pour la première fois, si je ne

me trompe, à l'époque de la seconde guerre punique et de l'entrée

d'Annibal en Italie (534). Quelques années plus tard, le Carthaginois

Magon aborda sur la côte voisine (547), trouva la ville sans défense, la

pilla et la détruisit. Le sénat romain ordonna qu'elle serait rebâtie

(549): un préteur fut délégué pour prendre ce soin1: c'est tout ce que

les historiens nous ont transmis de plus important sur cette cité;

ailleurs ils la nomment seulement à l'occasion de l'itinéraire de

quelques armées. Si les Liguriens occupent une place considérable dans

leurs récits, l'on sait que la dénomination de Ligurie a été souvent

étendue du rivage de la mer et des Apennins aux vastes plaines

cisalpines. Pour être averti de ne pas confondre l'histoire de tant de

populations différentes malgré une dénomination commune, il suffirait de

remarquer que, lorsque Magon pillait Gênes, il avait pour alliés les

Liguriens les plus voisins de cette ville. C'est à Savone qu'il mettait

son butin en sûreté2.

Dans le nombre singulièrement petit des monuments archéologiques qui,

dans ce pays, ont échappé aux bouleversements de tant de dévastations

réitérées, il en subsiste un très-curieux: c'est une table de bronze sur

laquelle est gravée une sentence arbitrale rendue par deux jurisconsultes

romains, pour vider les différends de deux populations voisines. La date

marquée par le nom des consuls de Rome répond à l'époque de Sylla3. Par

le texte, il paraît que les habitants d'une des vallées que Gênes sépare

formaient une communauté dont cette ville était le chef-lieu. Leur trésor

commun y était déposé. On voit aussi que les Génois étaient autorisés à

exiger des membres de l'association, l'obéissance aux décrets de la

justice. Strabon, au temps de Tibère, appelle Gênes le marché de toute la

Ligurie. Voilà ce que nous savons de cette ville sous l'empire romain.

Son nom latin Genua ne varie ni dans les auteurs ni dans les

inscriptions; c'est l'ignorance du moyen âge qui, ayant écrit Janua, en

fit la ville de Janus. De là les traditions les plus ridicules. Jacques

de Varase (de Varagine), archevêque de Gênes au XIIIe siècle, ne doute

pas que la ville n'ait été fondée par Dardanus ou par Janus, princes

troyens, si même ces étrangers n'ont pas été précédés par un autre Janus,

petit-fils de Noé. Quoi qu'il en soit, sur la foi de l'archevêque, la

cathédrale de Saint-Laurent déploie encore, en caractères gigantesques,

une inscription qui atteste à tous les yeux la fondation de Gênes par

Dardanus, roi d'Italie4.

Sans discuter les traditions et les chronologies des martyrs, on peut

croire que le christianisme s'établit de bonne heure chez les Génois.

Ils portèrent le joug des Goths pendant leur invasion, jusque sous

Théodoric. Cassiodore adresse aux juifs domiciliés à Gênes un rescrit qui

leur octroie divers privilèges5. Quand Bélisaire rendit pour un temps

l'Italie à l'empire, il établit à Gênes un gouverneur nommé Bonus. On

assure que Totila, voulant obliger le général romain à diviser ses

forces, lui fit tenir des lettres supposées de ce gouverneur, qui le

pressait d'envoyer des secours pour défendre Gênes6.

(539) Les Francs sous Théodebert, roi d'Austrasie, ayant envahi la

Ligurie, détruit Milan et ravagé tout le pays, portèrent leurs

dévastations jusqu'à Gênes. Sans doute cette ville, quoiqu'elle ne fût

pas encore de marbre, suivant la remarque de Gibbon7, avait déjà son

importance, s'il faut en croire les barbares vainqueurs, puisqu'ils se

glorifient d'avoir pillé et brûlé deux des plus florissantes cités du

monde, Pavie et Gênes8.

(606) On ne sait jusqu'à quel point les Génois avaient réparé leurs

revers quand, sous les Lombards, Rotharis vint piller la ville9 que ses

prédécesseurs avaient laissée en paix. En général on croit que Gênes dut

quelque accroissement à l'invasion des Lombards en Italie. Comme Venise,

elle servit d'asile aux émigrés que la fureur des conquérants barbares

chassait des régions envahies. La barrière de l'Apennin était presque

aussi sûre que celle des lagunes. Rien n'invitait l'avidité des

possesseurs des plaines les plus riantes et les plus riches à franchir

les rudes sommets de ces hautes montagnes, dont au revers le pied est

immédiatement battu par les vagues de la Méditerranée. Probablement Gênes

resta presque oubliée, peut-être dédaignée comme une bourgade de

pêcheurs, par des dominateurs étrangers à la mer. Mais, à couvert du côté

de la terre, elle eut à se défendre contre des ennemis maritimes. Les

Sarrasins d'Afrique ravagèrent les côtes d'Italie. Leurs apparitions

dévastatrices furent fréquentes, et ce fléau se prolongea plus d'un

siècle. Gênes semble avoir été le point d'appui et le boulevard principal

de la défense de tout le littoral des frontières de la Provence à la mer

de Toscane. Des tours antiques dont les vestiges subsistent sur les caps,

le long de la côte, passent, dans la tradition populaire, pour le reste

du système de défense que les Génois avaient organisé dès ce temps.

On ignore sur quelle autorité Foglietta, historien génois du seizième

siècle, a pu avancer que Gênes a eu des comtes pendant cent ans. On n'en

connaît point; on trouve seulement qu'une de nos chroniques du temps de

Pépin attribue la conduite d'une entreprise malheureuse sur la Corse à un

Adhémar qu'elle qualifie de comte de Gênes. Il n'est question ni de Gênes

ni d'Adhémar dans le petit nombre d'écrivains qui parlent de cette

expédition10, dont l'authenticité est fort incertaine (806).

Quoi qu'il en soit, Gênes profita des temps de désordre et d'anarchie qui

succédèrent bientôt pour s'acquérir une indépendance de fait. Elle suivit

en cela l'exemple de beaucoup d'autres villes dont le gouvernement

échappait aux faibles descendants de Charles, ou qui, reconnaissant des

suzerains, n'obéissaient pas à des maîtres. Tandis que la souveraineté se

disputait dans les plaines de la Lombardie, une petite commune dont la

puissance n'importunait encore personne, perdue entre les montagnes et la

mer, pouvait se régir à son gré sans que les empereurs ou les rois en

fussent jaloux. Les droits de la souveraineté semblaient assez bien

conservés quand de tels sujets recevaient humblement à titre d'octroi et

de privilèges les libertés dont ils s'étaient saisis. Néanmoins ces

progrès vers l'indépendance furent lents et probablement rétrogradèrent à

certaines époques (988). Nous pouvons en juger par un diplôme de Bérenger

II et d'Adalbert son fils, rois d'Italie, qui existe dans les archives

génoises et que les historiens nationaux, sans le transcrire, ont cité

comme un précieux monument de l'indépendance de leur patrie, et comme une

confirmation de ses possessions et de ses droits11. Ce diplôme accordé

par les rois à l'intercession d'Hébert leur fidèle (rien n'indique ce

qu'il était pour les Génois)12, s'appuie d'abord de cette maxime qu'il

convient aux souverains d'écouter favorablement les voeux de leurs sujets,

pour les rendre d'autant plus prompts à l'obéissance. C'est pourquoi on

confirme tous les fidèles et habitants de la ville dans leurs propriétés

mobilières et immobilières acquises ou d'héritage, soit paternel, soit

maternel, au dedans et au dehors de la cité, savoir leurs vignes, leurs

terres labourables, prairies, bois, moulins, et leurs esclaves des deux

sexes; il est défendu aux ducs, comtes ou autres d'entrer dans leurs

maisons ou possessions, de s'y loger d'autorité, de leur faire tort ou

injure. Les infracteurs encouraient la peine d'une amende de mille livres

d'or, applicable par moitié au trésor royal de Pavie et aux habitants de

Gênes. Or, un tel décret nous montre les Génois encore dans la simple

condition de sujets; pure sauvegarde de propriétés privées et de biens

ruraux, il exclut toute idée de domaine public, de droits politiques

reconnus ni concédés; il n'accorde aucun privilège. Si la commune avait

ses magistrats, on n'a pas même daigné en faire mention. En un mot, rien

ne laisse supposer ici ni la consistance ni la forme d'un État; cette

prétendue charte de franchise est un témoignage de sujétion. Il n'est pas

rare, il est vrai, que des diplômes, écrits dans le style magnifique de

la domination suprême, aient été interprétés chez ceux qui les avaient

obtenus, dans un sens beaucoup plus large que le sens littéral.

Quelquefois avec le temps, ils ont produit ce qu'ils ne donnaient pas;

des confirmations sérieuses sont intervenues sur des concessions qui

n'avaient pas encore existé.

Les expéditions maritimes auxquelles les Génois se livrèrent dans le

onzième siècle prouvent du moins qu'alors laissés à eux-mêmes, ils

agissaient comme un peuple indépendant. Isolés et sans force pour

s'agrandir autour d'eux, ils n'avaient dû attendre que de la mer leurs

ressources et toutes leurs espérances d'acquérir. De bonne heure cette

position et la nécessité les accoutumèrent à la navigation. A toutes les

époques on les retrouve sur la mer Méditerranée, bravant les orages et

l'ennemi, pourvu que le péril dût être suivi de quelque profit; sobres

comme les habitants d'un sol pauvre et stérile, habiles à la manoeuvre,

hardis à la course, prompts à l'abordage et ne craignant pas plus d'aller

à la rencontre du danger qu'à la recherche du gain.

Afin d'écarter plus sûrement les attaques des pirates sarrasins, les

Génois coururent souvent au-devant d'eux pour les attaquer dans leurs

repaires ou pour les détruire sur la mer. Dans ces occasions toute la

population valide s'embarquait. Sur cela se fonde une tradition qui, en

936, fait saccager par les Mores la ville où il ne restait que les

vieillards, les femmes et les enfants, tandis que les hommes adultes

étaient en course. Témoins en abordant à leur retour des ravages

soufferts en leur absence, on dit qu'ils tournèrent la proue, volèrent

après l'ennemi, l'atteignirent dans une île voisine de la Sardaigne, le

défirent et ramenèrent à Gênes le butin repris, et leurs familles

délivrées de l'esclavage13.

Bientôt de cet exercice de leur unique force naquit l'ambition de se

rendre considérables. Ils entrevirent des conquêtes moins difficiles au

loin que l'occupation du moindre village à leurs portes. Ils se sentirent

sur la mer une énergie qui contrastait avec leur faiblesse au dedans; et,

pour prendre rang parmi les cités prépondérantes de l'Italie, ils durent

compter sur la terreur de leurs flottes et sur le bruit de leurs exploits

au dehors.

C'est encore la guerre perpétuelle des Sarrasins qui amena les premières

occasions où les Génois furent en contact avec des émules, et entrèrent

dans le champ des intrigues et des jalousies de la politique extérieure.

Les Pisans, avec les mêmes avantages sur la mer, les avaient devancés en

forces et en crédit. Ce furent leurs premiers rivaux. Ceux-ci avaient

déjà entrepris de chasser les Mores établis en Sardaigne, dangereux

voisins pour un peuple navigateur. Un prince arabe nommé Muzet ou Muza,

que les annalistes font aussi roi de Majorque, y dominait, et de là

menaçait le Tibre et l'Arno. Les papes s'en effrayaient et s'indignaient

qu'une île chrétienne si proche de l'Italie devînt la forteresse des

ennemis de la foi. Les Pisans, suscités par Jean XVII (1004), attaquèrent

Muza plusieurs fois et avec des succès divers14; mais la domination du

More s'affermissait de plus en plus. Benoît VIII s'adressa aux Génois,

enfants respectueux et dévoués de l'Église. Il les engagea dans un traité

d'alliance avec les Pisans, à qui ils servirent d'auxiliaires.

L'expédition combinée réussit, l'île fut occupée par les assaillants;

Muza fut mis en fuite. Mais alors se manifesta entre les deux peuples une

jalousie, premier germe de plusieurs siècles de haines constantes et de

fréquentes hostilités. Suivant la relation assez vraisemblable des

Pisans, ceux-ci, en vertu d'un traité fait au départ (1015 à 1022),

devaient garder pour eux le territoire qu'on allait conquérir. Mais les

Génois qui s'étaient contentés de se réserver une part dans le butin,

après l'ample partage de ces richesses, ne voulurent plus s'en tenir au

traité, ils prétendirent se faire des établissements dans l'île, et les

alliés en vinrent aux mains. Pendant cette querelle qui dura quelques

années, Muza reparut et vint à bout d'expulser les deux parties

contendantes. Le malheur, l'intérêt commun, les instances du pape,

l'intervention même des empereurs, à ce qu'on assure, réunirent encore

une fois ces rivaux. Dans les montagnes qui communiquent de Gênes à la

Toscane, étaient des seigneurs vassaux de l'empire, tels que les

Malaspina. Ils se joignirent aux deux républiques, car des peuples qui

n'étaient que navigateurs avaient besoin de l'assistance des chefs

militaires et des gens que ceux-ci pouvaient armer. Les Sarrasins furent

détruits; Muza prisonnier alla finir ses jours dans les prisons de Pise.

Le récit des Génois est différent. Suivant eux, le premier traité n'était

pas tel qu'on le dit à Pise. D'ailleurs leurs exploits furent si

éclatants qu'on ne pouvait leur en dénier le prix le plus ample. Eux

seuls firent Muza prisonnier; ils l'envoyèrent, disent-ils, en hommage à

l'empereur. Ce fait, dont on ne trouve aucune trace sinon que les Génois

s'en vantaient 250 ans après, en plaidant devant un autre empereur, est

en pleine contradiction avec la détention et la mort du prince more dans

les murs de Pise, et ce sont là des circonstances sur lesquelles il est

difficile de taxer d'erreur des chroniques locales. Les écrivains génois

ne sont pas contemporains, et ils avouent qu'il y a peu de certitude dans

les traditions des faits antérieurs à leurs annales régulières. Il est

constant qu'après l'expulsion des Mores de la Sardaigne, les Pisans en

restèrent les principaux possesseurs, mais qu'ils y abandonnèrent à leurs

confédérés des domaines considérables. Des Génois s'établirent dans les

environs d'Algheri et s'y maintinrent.

La Corse paraît avoir eu de bonne heure des relations avec Gênes. À

l'extinction d'une branche des Colonna romains qui avaient gouverné

l'île, quelques possesseurs de châteaux se disputant cet héritage, un

gouvernement populaire se forma (1030). Alors les Corses, pour avoir des

juges impartiaux, en demandèrent à Gênes, et, dit-on, avec le temps ces

arbitres devinrent des seigneurs15. Cette tradition corse n'est pas

rapportée dans les historiens génois, le fait serait antérieur à l'époque

des annales de leur pays. Un tel emprunt de magistrats devint bientôt si

commun en Italie que sa singularité n'est pas un motif de le nier. Mais

les Génois étaient probablement alors fort peu en état de fournir des

jurisconsultes à leurs voisins: ils n'avaient encore eux-mêmes ni

chanceliers ni officiers de justice. Quoi qu'il en soit, les Sarrasins

avaient fait de fréquentes descentes en Corse. Il fallait les chasser, et

les papes y exhortaient les Génois; ceux-ci ont même prétendu que

c'était leur propriété qu'ils avaient à reprendre et que dès les

premières années du XIe siècle une bulle leur avait concédé l'île; car

les papes s'en prétendaient suzerains, ainsi que de la Sardaigne, par la

libéralité soit de Constantin, soit de Pépin ou de Charlemagne.

N'abandonnant jamais ce qu'ils semblaient octroyer, il n'est pas

impossible que les papes, en termes plus ou moins exprès, aient flatté

les Génois de la possession d'une lie où ils les envoyaient combattre, ou

qu'ils aient donné, à cette occasion, ce que nous les verrons peu après

vendre et revendre. Cependant cette première investiture de la Corse

reste sans preuve. On dit au contraire que les Génois s'étant emparés

d'une portion de l'île, Grégoire VII, qui s'en prétendait toujours

maître, les traita d'infidèles, d'usurpateurs des biens de saint Pierre,

et commanda de les chasser.

Dans les premières tentatives faites par les Mores pour reprendre la

Sardaigne, ils revinrent en Corse (1070). Les Pisans qui les y

poursuivirent leur ayant arraché cette conquête entreprirent de la

retenir à leur profit. Les Génois en conçurent une jalousie nouvelle. Ils

alléguèrent l'ancienne concession, qu'ils attribuèrent à Benoît VIII, et

la guerre recommença entre les rivaux. Ces faits marqués dans quelques

histoires participent de l'obscurité répandue sur tout ce qui précède les

chroniques certaines. On perd de même la trace d'une expédition en

Afrique, pour laquelle les papes réunirent presque tous les peuples

d'Italie (1088). Les Génois et les Pisans y concoururent ensemble; ce

fut le prélude des croisades16.

Avant de raconter quelle part les Génois prirent à ces grandes et

singulières expéditions, comment ils y acquirent l'opulence et enfin

l'importance politique, il convient de reconnaître le point de départ de

ces heureux efforts. Il faut rechercher ce qu'était Gênes à la fin du

onzième siècle. C'est précisément à cette époque que commencent ses

chroniques écrites contemporaines et publiques. Sèches et brèves,

destinées à constater en peu de mots devant les témoins oculaires

l'événement du jour, négligeant les circonstances, quelquefois les

dissimulant, car elles sont officielles; toujours supposant connus les

antécédents sans s'interrompre ni remonter pour les rappeler, nulle part

ces annales ne montrent, en résumé, le tableau que nous leur

demanderions. Mais en les lisant attentivement, nous y recueillons assez

de traits pour le recomposer ou pour nous donner une idée passablement

distincte d'une si petite république qui fit de si grandes choses.

Nous voyons d'abord qu'elle était tout entière contenue dans la ville

seule; sans autorité sur ses plus proches voisins; dépendante elle-même

de l'empire, elle savait plutôt échapper à la soumission qu'elle n'osait

la désavouer.

La ville était resserrée dans une enceinte fort étroite. Elle était bien

loin de border de ses quais et d'entourer de ses édifices la vaste

sinuosité dont on a fait depuis le port de Gênes17. Cependant cette ville

sans territoire, autour de laquelle nous serions en peine de trouver la

place de ces champs et de ces prés dont ci-devant les rois d'Italie

confirmaient la possession à ses habitants, commençait à être riche. Ces

fruits venus uniquement de la course et du trafic maritime, étaient

encore entièrement consacrés à l'aliment et à l'activité croissante des

entreprises d'outre-mer. Les expéditions des Génois en Syrie eurent pour

fond ce que, corsaires à la fois et marchands, ils s'étaient partagé de

dépouilles et de gains. Cette industrie, la seule qui fut à la portée de

ce peuple, l'avait rendu non-seulement hardi et expert, mais patient et

ingénieux dans la recherche de son profit. Il était économe et avide

comme doivent l'être ceux que l'amour du gain fait s'exposer sur la mer.

La valeur des richesses était appréciée par la peine au prix de laquelle

ils les acquéraient et par l'expérience des fruits progressifs d'une

épargne bien employée.

Dès ces temps anciens, ils y gagnèrent surtout l'esprit d'association

mercantile qui n'a jamais abandonné Gênes. On s'associa pour construire

la première galère; son équipement, son armement donnèrent naissance à

d'autres sociétés, et cet usage dure toujours. Par la plus constante des

habitudes les hommes de mer génois naviguent non pas pour un loyer, mais

pour une part dans les profits de l'entreprise. Les monuments ne nous

permettent pas de douter que cette coutume ne vienne de l'époque dont

nous traçons l'histoire. Quand, au lieu d'une galère, on eût à expédier

des flottes, la société entre les armateurs s'agrandissant dut exiger le

concours des bourses et des bras: en un mot, elle dut comprendre toutes

les ressources et tous les intérêts. Dans cette communauté, l'un mettait

un peu d'argent, l'autre apportait pour mise son habileté à manier la

voile ou même à tirer la rame. Des aventuriers s'offraient pour prêter

main-forte. Une proportion connue décidait du droit de chacun au partage

des bénéfices; et nul n'avait eu tant à fournir qu'il put être le maître

de ses associés. C'est ainsi qu'un intérêt unique les occupait tous et

réunissait les volontés. Et, chose remarquable, l'esprit d'association

était le plus fort de lents liens. La commune, dont les affaires se

décidaient ou plutôt se concertaient sur la place publique, n'était

qu'une société de commerce maritime18. A l'ouverture des chroniques

génoises nous lisons qu'une expédition en Syrie étant résolue on fit la

compagnie pour trois ans. On lui donna six consuls qui, tous, furent

aussi les consuls de la commune. C'est qu'en effet cette entreprise était

l'intérêt dominant, universel. Avoir fait les affaires sociales de

l'armement, c'était avoir fait celles de tout le monde, c'était avoir

pourvu aux affaires de la république; il n'y avait qu'à laisser les unes

et les autres aux mêmes mains.

Ce mélange des intérêts entretenait l'égalité; nous avons la certitude

qu'elle régnait à Gênes. C'était en ce temps une démocratie simple; tout

y était populaire. Sans possession à l'extérieur, ses bourgeois ne

pouvaient connaître les droits de la féodalité. Au dedans, on ne

rencontre rien qui annonce parmi eux la moindre trace d'une classe

héréditaire de notables. Dans leur consulat électif, on voit bien moins

une magistrature relevée par ses fonctions publiques que le syndicat des

intérêts pécuniaires des particuliers. Le consulat même paraît alors

d'institution assez récente. Les consuls n'étaient pas encore assistés de

conseillers ou anciens, tels que la complication des affaires les fit

appeler dans la suite. Il fallut que ces honneurs municipaux devinssent

moins modestes, et que plusieurs générations des mêmes familles s'y

fussent succédé avant qu'il en naquît la prétention et qu'il en sortît

enfin la reconnaissance d'une noblesse héréditaire. Elle n'existait pas

au temps de la première croisade. L'esprit populaire se montrait alors et

ne s'est jamais entièrement perdu; nous le verrons assez bien survivre en

tout temps pour servir de contrepoids et de frein aux inégalités

politiques peu à peu introduites. Nous pourrions dire que notre histoire

sera le développement de cette donnée, si nous ne craignions d'annoncer

dans l'exposition des faits la recherche d'un système. C'est d'eux-mêmes

que les résultats se présenteront.

Il faut maintenant parler des expéditions de la terre sainte.

CHAPITRE II.

Les Génois aux croisades. - Prise de Jérusalem.

(1064) Ingulphe, secrétaire de Guillaume le Conquérant, ayant fait le

voyage de Jérusalem, trente-cinq ans avant les croisades, raconte qu'à

Joppé il trouva une flotte marchande génoise. Il y prit passage pour

retourner en Europe1.

Ainsi le chemin des ports de la Syrie était familier à ces navigateurs,

avant que la prédication de l'ermite Pierre appelât en Orient les armes

des peuples occidentaux. Les lieux saints n'avaient jamais cessé

d'attirer de toutes les régions de l'Europe les fidèles de tous les

rangs. Le grand nombre cheminait en mendiant l'hospitalité, mais parmi

ceux de la classe aisée une portion préférait la traversée de mer au

pénible voyage de terre; et Gênes spéculait sur les moyens de les

transporter. Au printemps de chaque année, l'approche des solennités de

Pâques réunissait à Jérusalem la foule des pèlerins; leur concours

donnait à la Judée l'aspect d'une foire chrétienne, et dès ces temps

partout où il y avait un grand marché abordable par la mer, il se

trouvait des marchands génois.

Les mahométans permettaient l'entrée de Jérusalem aux pieux voyageurs

d'Europe, moyennant un péage levé à l'entrée de la ville et fixé à une

pièce d'or par tête. Peu à peu il s'y était formé une sorte de colonie

chrétienne et latine, et des relations de commerce avaient pris

naissance. En automne surtout, au temps où la saison avertissait les

matelots de se préparer à repartir, ce marché devenait un lieu d'échange

important pour les produits de l'Europe et de l'Asie. Gênes et les autres

villes de l'Italie y avaient leurs facteurs. Une église avait été bâtie.

Auprès s'étaient ouverts des asiles pour abriter les fidèles des deux

sexes à leur arrivée, et pour assurer de charitables secours aux pauvres.

Cette institution, à laquelle les hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem

durent leur origine, était entretenue par les dons recueillis en Europe

tous les ans; et les contributions volontaires des marchands de Gênes et

de Pise, expressément remarquées par les contemporains2, indiquent bien

que les facilités offertes au pèlerinage étaient considérées dans ces

villes comme un intérêt de commerce.

Du Xe siècle au XIe, c'étaient les Amalfitains qui avaient dominé sur la

mer, de la Mauritanie à la Syrie; mais au commencement du XIIe leur

éclat était passé. L'invention de l'aiguille aimantée leur a été

attribuée; il est vraisemblable qu'après l'avoir reçue des Arabes, ils

l'employèrent des premiers en Europe. Mais il n'y a point de raison de

croire que les autres peuples d'Italie eussent pu ignorer ou négliger

longtemps ce que ceux d'Amalfi auraient pratiqué. Quoi qu'il en soit,

aucun monument ne nous apprend à quelle époque la boussole devint le

guide de la navigation; on sait qu'elle était d'un usage familier au

XIIIe siècle, sans qu'il en soit parlé comme d'une découverte récente.

Nous nous bornons à remarquer qu'au temps des croisades, les voyages ne

semblent se faire qu'en suivant les côtes et on touchant d'île en île:

on ne part point de Gênes pour la Syrie sans aborder la Sicile, on

n'arrive point sans toucher en Chypre.

La sécurité des pèlerins, de leurs frères de Jérusalem, et du commerce

que leurs rapports avaient fait naître, fut enfin troublée (1009).

Cependant la persécution eut ses phases et ses alternatives; les églises

furent renversées et rebâties, le négoce des Latins interrompu et repris

(1076). La situation devint encore plus fâcheuse quand les Turcs,

vassaux, et maîtres des califes de Bagdad enlevèrent la Syrie aux

Fatimites d'Égypte. L'oppression de ces conquérants farouches devint

insupportable. Leurs divisions, leurs guerres civiles aggravèrent les

calamités. Les pèlerins, spectateurs de ces désastres dont ils avaient

souffert leur part, venaient à leur retour sur leurs foyers en répandre

les douloureux récits. Ils faisaient frémir leurs compatriotes en

racontant, en exagérant peut-être la profanation des lieux saints, les

violences faites aux adorateurs de la croix, les calamités du peuple

fidèle qui, esclave des mécréants, était à peine souffert autour du

tombeau sacré. Des témoins accrédités, des prêtres vénérables, des

orateurs passionnés, allaient conjurant l'Occident catholique d'envoyer

les secours les plus prompts à leurs frères malheureux. Mais, suivant des

esprits plus exaltés, il ne suffisait plus d'aumônes, il fallait marcher

promptement à la délivrance du sépulcre du Christ, ou se résoudre à en

voir l'approche interdite à jamais par la malice des profanateurs

infidèles, et pour l'éternelle honte du nom chrétien.

(1095) Personne n'ignore avec quelle ferveur ces invitations à la guerre

se répandirent et furent écoutées; comment le souverain pontife les

publia à Vézelay, au Puy, à Clermont; comment les peuples répondirent:

Dieu le veut! et se vouèrent à l'étendard de la croix. On connaît le sort

des premières troupes qui marchèrent sans ordre et sans prévoyance, les

événements et les désastres de leurs voyages, les obstacles que

rencontrèrent au-delà du Danube, à Constantinople, dans l'Asie Mineure,

les princes et les chevaliers qui, au milieu de ces tourbes sans

discipline, seuls composaient une véritable armée. L'ambition,

l'imprudence, les désordres de toute espèce marchaient avec ces saints

guerriers; les rivalités et les discordes des chefs avaient déjà éclaté,

lorsque enfin l'on arriva sous les murs d'Antioche et que le siège de

cette ville fut entrepris (1097)3.

On ne trouve point que des Génois se fussent enrôlés parmi cette pieuse

milice. Ce n'était pas eux qu'il était besoin d'engager pour les amener à

la terre sainte. Ils firent, pendant la marche des croisés, ce qu'ils

avaient toujours fait. Leurs navires transportèrent en Judée des

passagers, des armes et des vivres. Les croisés avaient pris les routes

de terre; mais aussitôt que dans sa marche l'armée atteignit le bord de

la mer, elle trouva des navires génois chargés de provisions, côtoyant le

rivage, et venant à la rencontre des acheteurs; il en fut toujours

ainsi, et pour n'être pas gratuits, leurs secours n'en furent pas moins

utiles.

(1098) Les chrétiens assiégeaient Antioche depuis cinq mois. On avait

passé un hiver désastreux, pendant lequel les combats journaliers avaient

été bien moins funestes que la disette et la misère. Déjà plusieurs

chevaliers renommés avaient donné le triste exemple du découragement et

de la désertion quand on apprit l'arrivée au port voisin de Saint-Siméon,

de quelques vaisseaux génois chargés de vivres. Cette annonce suffisait

pour remonter tous les courages. Mais du port au camp un trajet de dix

milles seulement était un obstacle presque insurmontable, au milieu des

ennemis qui accouraient pour faire lever le siège. Les principaux de

l'armée, le comte de Toulouse et le prince de Tarente, Bohémond,

marchèrent en personne. Le premier tomba dans une embuscade, et Godefroy

de Bouillon, accouru à son secours, ne le délivra pas sans perte.

Bohémond plus heureux ramena le précieux convoi dans le camp chrétien4.

Trois mois après, Antioche fut rendue aux croisés, mais à peine ils y

entraient que des troupes innombrables réunies contre eux vinrent les

assiéger à leur tour. Ils avaient éprouvé la disette devant la ville, ils

connurent la plus horrible famine dans ses murs. Dès les premiers moments

de ce siège, la menace de ces désastres fit de nouveaux déserteurs.

Quelques seigneurs, dont les noms jadis illustres, maintenant effacés du

livre de vie, dit un pieux contemporain, ne méritent pas d'être rappelés,

s'échappèrent honteusement de la ville, et ce fut par un égout, s'il faut

en croire des témoins indignés de leur fuite. Ils arrivèrent en hâte au

port de Saint-Siméon. Ils annoncèrent aux Génois, qu'Antioche venait

d'être reprise d'assaut, que tout y était en sang et en flamme, que

l'ennemi marchait pour brûler les galères, et qu'il n'y avait plus qu'à

couper les câbles pour se sauver à force de voiles. Les fuyards, afin de

s'assurer une occasion de partir, précipitèrent par ce mensonge honteux

le départ de la petite flotte5.

Une tradition est attachée à ce retour vers Gênes, et la supprimer ce

serait négliger un trait assez caractéristique. On relâcha sur la côte de

Lycie. A peu de distance était la ville de Myra. Des religieux passaient

pour y conserver le corps du bienheureux saint Nicolas, protecteur très-

révéré des mariniers. Ceux de Gênes, jaloux peut-être de se racheter de

leur fuite trop prompte, crurent faire une oeuvre sainte en allant envahir

le couvent afin d'en enlever la vénérable dépouille. Les malheureux

moines, voyant la résistance impossible et la prière inutile, entrent en

explication. Ils révèlent aux Génois un grand secret gardé chez eux sous

la foi du serment. Ils ne possèdent nullement les reliques du patron des

navigateurs. Sous son nom, leurs anciens, fuyant d'Égypte, avaient

déguisé un autre dépôt secrètement dérobé à la profanation des

mahométans. Les restes prétendus de saint Nicolas sont, en un mot, les

cendres de saint Jean-Baptiste. Mais plus cet aveu, appuyé des serments

les plus forts, mérita de croyance, plus l'espoir des religieux fut

trompé. Saint Nicolas n'était cher qu'aux matelots; le saint précurseur

est pour tous les Génois le médiateur le plus invoqué. Il est, après la

Madone, le premier des glorieux protecteurs de leur cité. Les cendres de

saint Jean furent enlevées sans pitié ni scrupule, et arrivèrent en

triomphe à Gênes. Elles y sont encore. C'est le plus précieux trésor de

la cathédrale de Saint-Laurent. Plusieurs fois religieusement conduites

au bord de la mer, elles passent pour avoir calmé la tempête. En souvenir

de cette merveilleuse assistance, encore aujourd'hui elles sont portées

sur le môle une fois l'an avec une sainte solennité. N'oublions pas de

dire que, pour mieux fonder la confiance en des reliques si précieuses,

le pape Alexandre III en attesta l'authenticité quatre-vingts ans après.

(1099) Les croisés, maîtres d'Antioche, avaient résisté aux horreurs de

la famine et aux efforts de leurs ennemis. Une sanglante bataille, une

victoire brillante avaient délivré la ville, ramené l'abondance aux

dépens des vaincus, et enfin ouvert les chemins. Bohémond s'était fait

adjuger la principauté d'Antioche contre les prétentions du comte de

Toulouse. Au printemps, on avait marché. On était enfin parvenu sous les

murs de Jérusalem et le siège avait commencé. Mais les opérations étaient

lentes. On manquait de secours de toute espèce, surtout de machines de

guerre. C'est avec une nouvelle joie qu'on apprit l'arrivée d'une autre

flotte génoise entrée au port de Joppé. Une escorte demandée pour

conduire au camp les provisions qu'elle apportait se fit jour jusqu'au

rivage malgré les obstacles de la route; les croisés affamés partagèrent

avec allégresse le vin, le pain, les grossières salaisons des marins. Les

cargaisons furent débarquées; ou repartait, quand une flotte égyptienne

vint de nuit surprendre le port et attaquer les Génois avec des forces

irrésistibles. On eut le temps et le bonheur de mettre à terre les

voiles, les agrès, les outils, les provisions de toute espèce; les

bâtiments abandonnés furent brûlés par l'ennemi.

Les hommes des équipages, après la perte des navires, ne balancèrent pas

à se joindre aux combattants et à marcher au siège. Leur chef était

Guillaume Embriaco6, surnommé par les croisés Tête de Marteau (caput

mallei ou malleum), soit à cause de sa bravoure, soit par illusion à son

industrie. Les historiens rendent témoignage de son habileté comme

ingénieur. Ils reconnaissent que ses compagnons, gens instruits, tenaient

de leur profession maritime l'art de travailler le bois, de construire et

de manier les machines. Les matériaux sauvés de l'incendie de leurs

bâtiments, leurs outils surtout portés avec eux furent un très-utile

secours entre leurs mains. Ils mirent en oeuvre les arbres de la célèbre

forêt de Tancrède. Au commencement du siège, le soin des engins

militaires avait été commis à Gaston de Béarn, attaché au camp de

Godefroy de Bouillon. Cette direction fut confiée à Embriaco dans l'armée

du comte de Toulouse, car l'attaque de la ville était divisée entre ces

deux corps séparés. Mais le secours des Génois fut sans contredit

emprunté dans l'une et dans l'autre; et puisqu'il est expressément marqué

qu'on fit par leur aide des ouvrages qu'on n'eût osé entreprendre avant

eux, ou dont on n'aurait pas espéré le succès, on peut hardiment compter

dans ce nombre la machine qui lançait dans la ville des roches d'un poids

énorme, et les grandes tours mobiles dont le pont s'abaissait sur la

muraille, et d'où s'élancèrent les assaillants qui les premiers

plantèrent l'étendard de la croix sur les remparts de Jérusalem7.

L'archevêque de Varagine ne se fait pas scrupule d'assurer que les

Génois, montés sur quarante galères, prirent la ville sainte et y

établirent roi Godefroy de Bouillon. Avec plus de critique, les écrivains

de Gênes venus après lui, au défaut de leurs chroniques nationales qui ne

remontent pas tout à fait si haut, ont cru leur patrie assez honorée en

adoptant la relation de Guillaume de Tyr, la même que nous venons de

suivre. Quelques-uns, cependant, ont admis qu'une inscription fut gravée

sur le saint sépulcre même pour reconnaître la protection très-puissante

des Génois; elle subsista, dit-on, jusqu'au règne d'Amaury, qui la fit

effacer. Nous trouverons bientôt des documents plus certains des services

rendus par les Génois et de la reconnaissance des croisés. Nous avons

aussi pour témoignage le langage unanime des mémoires des croisés

français, normands, provençaux, qui, d'accord sur l'assistance prêtée,

nous mettent sur la voie d'en apprécier le mobile et la récompense. Ils

peignent à chaque arrivée des vaisseaux de Gênes la joie qu'en ressentait

l'armée, condamnée aux privations et souvent à la disette de vivres. Non-

seulement ce sont des provisions qu'on apporte à ces Occidentaux, et pour

ainsi dire des fruits de leur pays, mais à peine les arrivants ont

débarqué et vendu leurs cargaisons qu'ils vont en chercher d'autres sur

les mêmes navires en Chypre, à Rhodes, sur toutes les côtes les plus

voisines où l'on peut négocier. Ils reviennent aussitôt, suivant toujours

les mouvements de l'armée, ils abordent sur tous les points où l'on peut

établir une communication avec le camp; ils entretiennent aussi des

approvisionnements journaliers tant que la saison permet cette navigation

continue et ces stations sur le rivage. L'ardeur du gain, encore plus que

le zèle, animait ce commerce, et l'on ne peut douter de l'habileté de ces

fournisseurs pour en tirer un large profit. Il suffit de réfléchir à la

pénurie de toutes choses où les croisés se virent si souvent réduits, à

leur nombre immense, à leur légèreté, à l'insouciante imprévoyance de ces

chevaliers, alliée à une extrême avidité de jouissances. Les ressources

apportées avec eux bientôt épuisées, ils pillaient et détruisaient pour

avoir de quoi satisfaire les besoins et les fantaisies, et tous les

trésors pris par leurs mains tombaient dans celles des marchands, surtout

des Génois; ces richesses venaient incessamment se mettre en sûreté sur

les vaisseaux, et les armateurs ne tardaient guère à les aller déposer

dans leur patrie. Ainsi ils ne laissaient rien perdre de ce qu'ils

avaient une fois acquis, et ils acquéraient toujours; tandis que les

princes et les chevaliers n'ont jamais rien rapporté en Europe, et qu'à

chaque occasion on les voit remarquer tristement, que partis de chez eux

riches seigneurs, ils repassent la mer et les Alpes en pauvres pèlerins

réduits à l'aumône.

Le retour de la terre sainte mettait tous ces voyageurs dans la

dépendance des armateurs. La mer était la seule voie ouverte à ceux qui,

venus par terre en grande force, s'en retournaient séparément à mesure

que l'impatience de regagner leurs foyers leur persuadait que leur voeu à

la croix était assez accompli. Par là les habitants des pays les plus

internes apprirent le chemin de la Méditerranée, et il n'y en avait pas

d'autre pour les pèlerins nombreux, mais épars, que le zèle envoya gagner

des pardons aussitôt que l'Europe eut su le saint sépulcre aux mains des

chrétiens. On nous parle de navires chargés de quatre cents et de cinq

cents passagers. Ce fut à la fois un profit immense et une vive impulsion

donnée aux entreprises maritimes. Les vaisseaux ne faisaient pas sans

péril et sans se préparer à de fréquents combats les voyages et le trafic

vers des ports qu'on trouvait fréquemment occupés par l'ennemi, ou dans

des parages infestés par les Égyptiens. En état d'attaquer pour être prêt

à se défendre, tout armateur était corsaire. Le pillage sur mer fut une

des branches du commerce. Ce fut l'emploi des navires et l'occupation des

hommes dans les intervalles de l'arrivée en Syrie et du retour en

Occident. Aussi les gens de mer quittaient rarement leur bord pour se

mêler aux combattants. Embriaco et ses compagnons ne vont au siège de

Jérusalem qu'après que leurs vaisseaux ont été brûlés; plus tard ce

n'est que par des négociations intéressées qu'on les engage à prêter leur

assistance aux opérations militaires.

Un des annalistes de la croisade8 se complaît à comparer les peuples

maritimes de l'Italie avec les Français et les Allemands, qu'il appelle

la force des nations: ceux-ci plus braves sur terre, guerriers plus

habiles, les autres plus forts et plus constants sur la mer. Les hommes

d'Italie, dit-il, sont graves, prudents, sobres; ils sont polis et ornés

dans leur langage, circonspects dans leurs conseils, actifs dans leurs

affaires, calculateurs, prévoyant l'avenir, persévérants dans leurs vues,

se défiant de celles des autres, et jaloux surtout de leur indépendance

et de leur liberté. En tout lieu, ils ne suivent que leurs propres lois

sous la direction de chefs qu'ils élisent, transportant toujours avec eux

l'esprit d'association et les institutions de leur commune. Ce portrait a

essentiellement convenu aux Génois pendant bien des siècles.

Les croisés avaient avec eux un petit nombre de navires anglais et

flamands qui avaient apporté de l'Océan quelques renforts aux princes de

ces contrées lointaines. Il parut même une flotte de Danois. Ils

coopérèrent à quelques sièges, et, pour toute récompense, ils ne

voulurent qu'une parcelle du bois de la vraie croix. Les Italiens, sans

négliger l'acquisition des reliques, étaient moins désintéressés pour les

biens terrestres. Mais aussi par leur voisinage et par leur activité, par

leurs relations sur les côtes, et leur habitude de la navigation dans la

Méditerranée, ils rendaient à l'armée des services qu'on ne pouvait

recevoir d'une poignée de navigateurs de l'Océan.

Bohémond attira quelquefois des vaisseaux de ses provinces des deux

Siciles, mais il est rarement question de leur assistance. Au contraire,

on trouve partout les Génois et les Pisans, souvent confondus par nos

croisés, qui les voyaient paraître sans cesse, tantôt ensemble, tantôt

les uns à la suite des autres; cependant les mémoires du temps ont bien

su distinguer ce qui appartient à Embriaco et à ses Génois au siège de

Jérusalem. Entre les deux peuples la jalousie était réciproque; mais

l'autorité des papes, qui ménageait parmi ces rivaux des trêves ou des

paix, les savait faire marcher ensemble quand elle y était intéressée.

Ainsi leurs flottes réunies escortèrent à la terre sainte l'intrigant

Daimbert, légat du saint-siège et archevêque de Pise.

C'était au moment où Godefroy de Bouillon, régnant sous le titre modeste

de duc, avait assuré la conquête des chrétiens par la grande victoire

d'Ascalon. Le légat arrivait trop tard pour troubler l'élection d'un chef

suprême et pour empêcher que le gouvernement de la terre sainte ne fût

tenu par un séculier. Mais il commença par vendre ses secours et ceux de

la flotte qui l'avait porté, à l'ambitieux Bohémond, prince d'Antioche.

Antioche et la cité voisine de Laodicée avaient appartenu à l'empire

grec. La première de ces villes n'avait été abandonnée à Bohémond qu'en

enfreignant une promesse faite à l'empereur de Constantinople. L'autorité

impériale était encore reconnue à Laodicée, que les mahométans n'avaient

pas enlevée aux Grecs. Mais Bohémond voulait réunir à sa principauté

cette ville qu'il trouvait à sa convenance. Il gagne Daimbert, et ce

légat n'a pas honte de conduire ses Génois et ses Pisans à l'attaque

d'une cité chrétienne9. Les machines de ces auxiliaires y portent la mort

et le désespoir. Une seule circonstance arrêta ce scandale. Le nom commun

de chrétiens était vainement invoqué; les représentations de Bouillon

avaient été inutiles. Mais un nombre de seigneurs croisés du plus haut

rang étaient en marche de ce côté pour retourner en Europe après avoir

accompli leurs voeux. Daimbert se crut obligé d'aller au-devant d'eux. Il

vint les flatter et les caresser; il les loua au nom de l'Église de

leurs oeuvres saintes; mais ces chevaliers lui demandèrent à leur tour

comment il conciliait ces pieux sentiments avec l'assistance prêtée à

l'usurpation, à la perfidie; avec sa part dans le spectacle impie donné

aux mahométans, de croisés faisant une guerre injuste à des adorateurs de

la croix. Daimbert confus rejeta tout sur Bohémond qui l'avait trompé,

disait-il, par de faux exposés; il fut contraint de retirer ses marins

de cette odieuse entreprise. Le prince d'Antioche, privé de ce secours,

leva le siège: Laodicée ouvrit ses portes aux chevaliers qui l'avaient

préservée, et son port aux vaisseaux de Gênes et de Pise traités

désormais en alliés. L'empereur grec vraisemblablement n'y gagna rien;

car un décret royal, peu d'années après, nomme Laodicée parmi les villes

acquises au royaume de Jérusalem, grâce, y est-il dit, à l'assistance des

Génois.

Peu après, Daimbert se joignit à Bohémond et à Baudouin d'Édesse,

momentanément unis. Ils allèrent ensemble à Jérusalem. Là, par l'intrigue

de ses puissants amis, le légat se fit nommer patriarche. Dans cette

haute position il put protéger ses Pisans. Par l'influence de leur ancien

archevêque, ils partagèrent les concessions et les privilèges qu'on

accordait aux Génois. L'antique jalousie en redoubla entre ces peuples.

Des rivaux redoutables aux uns et aux autres survinrent à cette époque

(1100). Jusque-là il n'avait paru de Vénitiens que sur un petit nombre de

bâtiments, qui de Rhodes avaient poussé leur cabotage jusqu'en Syrie.

Mais on vit entrer dans le port de Joppé le doge de Venise en personne, à

la tête d'une puissante flotte et d'une troupe nombreuse.

Dans les mémoires des croisades, quand on signale cette arrivée des

Vénitiens, on a soin de marquer que Bouillon, qui se trouvait à Joppé, ne

les accueillit qu'après s'être assuré que c'étaient des chrétiens et des

frères et non des ennemis. Ces mots d'un contemporain10 et d'un témoin

indiquent que c'était pour la première fois qu'on les voyait à la

croisade. Quoique les écrivains vénitiens d'une époque postérieure aient

adopté la tradition d'un autre voyage, ils conviennent cependant que

Venise n'avait montré ses forces à la guerre sainte qu'après la conquête

du saint sépulcre.

CHAPITRE III.

Les Génois à Césarée.

(1100) Godefroy de Bouillon mourut et Baudouin son frère fut élu pour lui

succéder. Ce prince était dans son comté d'Édesse, et il ne lui était pas

facile de parvenir sûrement à Jérusalem. L'intrigant patriarche tâchait

d'en profiter pour susciter des troubles et un compétiteur au nouveau

roi. Il manda au prince d'Antioche de venir prendre le sceptre, mais

Bohémond n'était pas en état de répondre à l'invitation. Surpris dans une

expédition malheureuse, il était prisonnier chez les Sarrasins. En ce

moment une flotte génoise de vingt-huit galères et de huit vaisseaux

entra dans le port de Laodicée. Ici nous commençons à trouver pour guide

les chroniques contemporaines des Génois. Caffaro, qui les écrivit le

premier, était sur la flotte; il rapporte ce qu'il a vu, et, quelques

années après, ayant fait hommage de son récit à ses concitoyens,

l'approbation du parlement en fit un document authentique.

A Gênes, le premier événement que les annales racontent, c'est la

formation d'une compagnie réunie pour expédier une flotte à la terre

sainte. Les préparatifs durèrent dix-huit mois, et enfin la flotte était

partie au mois d'août 1100. Nous ne savons pas si on recourait à une

association aussi générale pour la première fois, ou si c'était le

renouvellement d'une précédente société arrivée à son terme; cette

dernière opinion est très probable; le nouvel armement semble la suite

de celui qui avait déjà porté Embriaco à Joppé, et qui avait fait

concourir les Génois au siège de Jérusalem. Mais Caffaro ne commence son

récit qu'aux choses où il a pris part. Quoi qu'il en soit, avec dix-huit

mois d'efforts, les Génois ne faisaient encore qu'une entreprise de

marchands, tandis que nous voyons les Vénitiens, à la même époque,

marcher en corps de nation et d'armée, avec leur prince à la tête. C'est,

d'un côté, la consistance d'un gouvernement de forme presque monarchique;

c'est, de l'autre, la modeste contenance d'une simple commune qui n'a pas

de trésor public pour y puiser et qui n'ose pas même attacher au concours

spontané de ses concitoyens le sceau de l'autorité nationale.

En arrivant, l'on apprit qu'il n'y avait ni roi à Jérusalem depuis la

mort de Godefroy, ni prince à Antioche depuis la captivité de Bohémond.

Les Génois prirent d'abord sa principauté sous leur garde; et, secondant

un légat du pape qu'ils s'étaient chargés de conduire, ils dépêchèrent à

Tancrède, parent de Bohémond, pour le presser de venir prendre le

gouvernement d'Antioche, et à Baudouin pour l'encourager à se rendre à sa

capitale afin d'y recevoir la couronne. Sur leur invitation, il vint les

trouver à Laodicée, et, s'il faut les en croire, il n'accepta le trône

qui lui était déféré que sur le serment que les Génois lui firent de

l'aider de tout leur pouvoir. Il est certain qu'il se montra favorable

pour eux pendant tout son règne. Cependant ce n'est pas sur leur flotte

qu'il se mit en chemin vers Jérusalem. Baudouin suivit le rivage par

terre jusqu'à Joppé. Il est dit seulement qu'il embarqua sa femme et ses

richesses sur les bâtiments qui côtoyaient la rive à sa vue. C'est peut-

être toute l'assistance que les Génois lui prêtèrent en ce moment.

Guillaume Embriaco était le consul de la flotte génoise, et, comme nous

voyons qu'il n'était pas au nombre des consuls de la compagnie qui

l'avait armée, probablement demeurés à Gênes où ils furent aussi les

magistrats de la république, il était sans doute leur lieutenant et leur

mandataire dans l'expédition. Le nom de consul, commun, dans les villes

municipales, aux syndics des professions comme aux magistrats supérieurs,

servait, chez les Génois, au dehors comme au dedans, à désigner leurs

chefs élus partout où ils avaient à en choisir (1101).

Dès les premiers jours du printemps, la flotte qui avait passé l'hiver à

Laodicée, mit à la voile, car la fête de Pâques approchait, et l'on

aspirait à voir en ce saint temps Jérusalem et le sépulcre de Jésus-

Christ. Le roi Baudouin vint recevoir les Génois au port de Joppé, le

seul qui fût alors tenu par les chrétiens. Il les loua et les remercia

des services qu'ils venaient rendre à Dieu. Il les conduisit à Jérusalem,

ils y furent rendus la veille du grand jour de la résurrection.

Là, ils furent témoins du prodige de la descente du feu sacré sur les

lampes du saint sépulcre. Les Génois le voyaient pour la première fois.

Caffaro raconte les impressions qu'ils reçurent à ce spectacle avec trop

de naïveté et de foi, pour que l'histoire doive craindre de le reproduire

dans sa caractéristique simplicité. Il paraît que ce feu céleste

descendait comme le sang de saint Janvier coule à Naples; l'opération

est aisée ou difficile suivant les temps; quelquefois elle menace même

de manquer absolument, d'après certaines circonstances mondaines et

politiques qui exigent que le ciel se montre en courroux, surtout quand

il doit prendre parti pour ses ministres mécontents. A Jérusalem, le

cardinal Maurice, nouveau légat, avait suspendu Daimbert de ses fonctions

épiscopales. Le temps des cérémonies pascales était arrivé, et le

patriarche humilié frémissait de l'affront de voir passer à d'autres ses

attributions les plus solennelles. Il priait, il négociait, enfin il

offrit au roi une grande somme d'argent: par ce marché simoniaque il

obtint de Baudouin une sorte de pardon, et par lui l'indulgence du légat.

On convint des formes suivant lesquelles le patriarche serait admis à se

justifier facilement; la suspension fut levée pour lui, et son premier

triomphe fut de bénir le chrême du saint jeudi1. Ce ne sont pas ces

intrigues que vit ou que voulut nous raconter Caffaro. Tout entier à la

dévotion due à ces solennités redoutables, il nous peint ses compatriotes

et les chrétiens de tant de nations, pieusement prosternés autour du

tombeau du Christ, la veille du jour de Pâques: l'obscurité règne, tous

les feux sont éteints en commémoration de la mort et de l'ensevelissement

du Sauveur. On attend, on invoque le signe de sa résurrection que doit

manifester une flamme nouvelle dans son sépulcre. Mais c'est en vain, le

jour finit, la nuit entière se passe et le feu ne paraît point. On

priait, on pleurait dans un morne silence interrompu un moment par ce cri

douloureux: Seigneur, ayez pitié de nous! L'inquiétude, les murmures

étaient au comble. Le légat essaya de les tempérer. Il adressa à la

multitude des paroles d'encouragement. «Les miracles, dit-il, sont pour

confondre les mécréants; la foi des fidèles n'en a pas besoin.»

Cependant à cause des faibles celui-ci se fera. On l'obtiendra du ciel en

redoublant les dévotes supplications et les saints exercices. Une

procession fut ordonnée; elle quitta l'église en chantant les hymnes de

la pénitence, et poussa sa longue marche jusqu'au temple de Salomon. De

retour, les voeux de la componction avaient été exaucés. Le légat et le

patriarche virent la flamme céleste éclatant dans le saint tombeau. La

joie succéda à la douleur. On rendit grâce à Dieu, et, après cet acte

solennel, les fidèles allèrent se reposer et se refaire des fatigues de

cette pénible attente. Mais pendant ce temps le miracle s'agrandit;

l'église de toute part brilla de la céleste lumière. On frappait trois

coups sur chaque lampe et elles s'allumaient d'elles-mêmes. Ce prodige se

répéta seize fois; et Caffaro s'interrompt pour déclarer à ses

compatriotes de Gênes, que c'est ce qu'il a vu; que sans le témoignage

de ses yeux, il n'eût pu le croire, et que ce grand prodige doit être

tenu pour la chose du monde la plus certaine et la plus incontestable. Ce

récit, écrit de conviction, est confirmé par nos autres annalistes des

croisades. Le seul Guillaume de Tyr le passe sous silence, soit que, né

dans le pays, le miracle répété tous les ans n'eût pour lui rien que de

commun, soit qu'ayant traité assez légèrement l'invention de la sainte

lance miraculeusement trouvée à Antioche, il n'ait cru avoir qu'à se

taire sur le feu sacré. Suivant Guibert de Nogent, l'allocution du légat

fut une vive exhortation à abjurer les désordres et à confesser les

péchés. Ce jour-là, dit-il, il en fut déclaré de si énormes, que si la

pénitence n'y eût remédié, il eût été téméraire d'attendre le feu

céleste.

Les actes religieux accomplis, une négociation sérieuse fut ouverte. Les

Génois étaient en force; ils pouvaient surtout servir utilement dans le

siège des places maritimes, ou plutôt on ne pouvait le tenter sans eux.

Mais ils n'étaient point engagés, on n'avait pas le droit d'exiger leur

assistance; et, ouvertement venus pour le profit, il leur fallait des

dédommagements pour consentir à changer leurs voies mercantiles. La

considération des intérêts publics des chrétiens était puissante, mais ne

suffisait pas à une compagnie d'armateurs. Suivant un historien2, les

Génois demandèrent eux-mêmes la permission de foire quelque conquête sur

les Sarrasins; suivant les autres3 le roi envoya des négociateurs sages

et insinuants qui parlèrent au consul et aux plus accrédités de la

flotte. On les sollicita de ne pas reprendre immédiatement le chemin de

l'Italie. On était disposé à leur faire des avantages considérables s'ils

voulaient prêter leurs forces à quelques opérations contre l'ennemi; ils

répondirent qu'en venant à la terre sainte, leur projet avait été de s'y

arrêter quelque temps, d'essayer d'y rendre leur séjour utile à la cause

commune et profitable à leur compagnie. Un traité fut bientôt conclu. Le

roi consentit à leur assurer, dans toutes les places qui, pendant leur

séjour en Syrie, seraient prises par leur secours, le tiers du butin

qu'on y trouverait et un quartier de la ville à perpétuité.

La convention s'exécuta d'abord à la conquête d'Arsur. Cette cité

maritime fut attaquée par terre et par mer. Après trois jours de

résistance elle fut rendue. Les habitants obtinrent de se retirer à

Ascalon sans rien emporter avec eux. Leur entière dépouille fut partagée

suivant le traité.

On alla mettre le siège devant Césarée. Les habitants envoyèrent d'abord

demander pourquoi on les attaquait. Le légat et le patriarche leur firent

savoir que leur cité appartenait à saint Pierre, et que ses délégués,

chargés de récupérer son héritage, avaient tout droit d'y employer la

force. L'entreprise, qui promettait de bien plus riches fruits que celle

d'Arsur, était aussi beaucoup plus difficile. Les murailles étaient

fortes. Des mâts et des vergues de leurs vaisseaux les Génois

construisirent des machines et des tours pour s'élever au-dessus des

remparts; mais ces travaux traînaient en longueur ou souffraient des

échecs. On se décourageait, on se reprochait la mollesse contractée dans

l'hiver de Laodicée. Le vingtième jour du siège, un vendredi (le vendredi

est particulièrement vénérable sur la terre même, où à pareil jour le

Sauveur monta sur la croix), on assembla toute l'armée. Le patriarche

l'exhorta, lui prophétisa la victoire, lui promit les bénédictions

célestes et d'abord le pillage. Les Génois répondirent: Fiat! fiat! Les

péchés furent confessés, le pain eucharistique distribué, et tous,

laissant là les machines, armés d'épées et chargés d'échelles, coururent

aux murs. Les assiégés ne purent résister à l'impétuosité de l'assaut. Le

courageux Embriaco monta le premier; l'échelle qui l'avait porté se

brisa sous le poids de ceux qui le suivaient; un moment il se vit seul

sur le rempart et lutta avec un Sarrasin qui s'y trouvait encore. Mais

les croisés accoururent, ils s'emparèrent bientôt des portes et

poussèrent leurs succès de rue en rue. Les plus riches habitants

s'étaient réfugiés dans la mosquée. Ils demandaient la vie au prix de

l'abandon de tout ce qu'ils possédaient. Le patriarche, à qui ils firent

porter cette humble supplication, ne voulut rien promettre sans l'aveu

des Génois, et ceux-ci, se hâtant de le donner, volèrent au pillage,

parcoururent la ville entière afin de prendre les hommes, les femmes, et

de s'emparer de toutes les richesses. On forçait les maisons, souvent on

massacrait ceux qui y étaient réfugiés, on enlevait l'argent, les vases,

tout ce qui pouvait s'emporter à l'instant, puis on mettait des gardes à

la porte pour que les autres biens ne pussent être détournés. Tout

prisonnier était soupçonné d'avoir caché sur soi ou d'avoir avalé son or,

et les plus singulières violences étaient prodiguées pour ne pas le

perdre. On égorgeait enfin les malheureux pour le retrouver dans leur

sein. La plupart des hommes périrent, les jeunes garçons et les femmes

furent réservés pour l'esclavage, et, dit un auteur, belles ou laides, on

les troquait, on se les revendait sur la place. Ainsi l'esprit

mercantile, au milieu de ces horreurs, se maintenait froidement; parmi

les combattants il y avait des marchands d'esclaves, et ils faisaient

leur métier sans perte de temps et sans distraction4.

A la peinture de cette scène atroce où c'est par la rapacité que la

cruauté est inspirée, à ces promptes ventes de captifs au milieu des

massacres, il faut bien croire que chacun pillait pour soi. En effet, un

auteur du temps qui s'écrie: Combien on trouva d'argent, de vases

précieux de toutes formes, c'est ce qui ne saurait s'exprimer, ajoute que

beaucoup de pauvres devinrent riches tout à coup. Mais si tout ce qui fut

pris en ce premier moment n'entra pas dans la masse des dépouilles

publiquement partagées, celles-ci furent encore immenses. Jérusalem, où

l'on manquait de tout, se trouva dans l'abondance tout à coup. Sur le

tiers du butin qui fut délivré aux Génois, un quinzième fut d'abord mis à

part pour les galères: du surplus il en échut à chaque homme 48 sous,

monnaie poitevine, et deux livres de poivre, outre l'honoraire du consul

ou des capitaines des galères, lequel fut très-considérable, dit Caffaro.

On ne dit nulle part, et il est infiniment peu probable, que le reste de

l'armée des croisés ait eu une distribution de poivre5. Il est évident

qu'au milieu de ces combattants, les Génois, toujours marchands, ont

demandé d'avoir dans leur lot une denrée propre à leur commerce

d'importation en Europe. Quand des objets d'une revente lucrative

tombaient par le partage ou par le pillage dans les mains des autres

guerriers, on peut être certain qu'ils ne tardaient pas à passer dans

celles des Génois. Ils avaient l'industrie d'acheter et vendre, de

l'argent économisé, des valeurs d'échange, et des vaisseaux pour enlever

ce qui devenait leur proie. Il est vraisemblable que, dans ces marchés de

captifs dont on nous parlait tout à l'heure, les fantaisies étaient pour

les chevaliers, et les bonnes affaires de cet odieux commerce étaient

pour les gens de Gênes.

C'est dans le butin de Césarée qu'ils se firent adjuger le fameux vase

connu sous le nom de Catino, qu'ils payèrent d'un prix considérable; car

ils le crurent fait d'une émeraude d'une grandeur démesurée. Ils y

attachèrent une telle valeur qu'un de leurs écrivains des siècles

postérieurs, recherchant si le roi Baudouin était en personne au siège de

Césarée, affirme, contre l'autorité de Guillaume de Tyr, que ce prince

était absent, car s'il eût été là, dit-il, Gênes n'aurait pas obtenu le

Catino. Mais ce qui est surprenant, Caffaro ne parle point de

l'acquisition de cette merveilleuse émeraude. Ce n'est pas par ce témoin

oculaire du sac de Césarée que nous savons que cette relique en provient.

C'est l'archevêque de Tyr qui nous apprend qu'elle fut prise et évaluée

dans ce partage à une forte somme d'argent. Il ajoute que les Génois la

demandèrent pour en faire don à leur église dont elle serait le plus bel

ornement. Aujourd'hui, dit-il, ils ont coutume de la montrer comme une

merveille aux hommes considérables qui passent par leur ville, et ils

s'obstinent à faire croire que ce vase est d'émeraude, parce qu'il en a

la couleur6.

CHAPITRE IV.

Établissements des Génois dans la terre sainte.

Chargée de richesses et de précieuses dépouilles, la flotte génoise

quitta la Syrie au mois de juillet 1101, et rentra en triomphe dans le

port de Gênes au mois d'octobre.

(1102) La compagnie arrivait alors à son terme. Il s'en forma une autre

pour quatre ans, et ce mode d'association se renouvela de période en

période jusqu'en 1122. On peut juger des profits obtenus dans la première

société, d'après l'accroissement des moyens et des forces développés par

la seconde: l'une avait fourni vingt-huit galères, l'autre en mit

soixante et dix à la mer.

Embriaco fut un des consuls de la société. Mais on ne sait s'il

s'embarqua, le consulat n'étant que de quatre membres, tandis que le

précédent en avait six. Il est probable qu'aucun des quatre ne s'absenta

de Gênes; ils furent, ainsi que leurs prédécesseurs, les consuls de la

république comme de la compagnie. L'usage de laisser ces doubles

fonctions unies dans les mêmes mains passa généralement en habitude.

L'apparition de la flotte en Syrie y ranima l'espérance, car, dans

l'intervalle, les affaires du royaume de Jérusalem avaient couru de

grands dangers. On avait perdu la sanglante bataille de Ramla, d'où

Baudouin, cru mort ou prisonnier, ne s'échappa que par miracle. Il avait

obtenu quelques succès en compensation de ce désastre. Mais l'Égypte

envoyait de moment en moment des foules innombrables d'assaillants, et

toutes les forces s'épuisaient à les chasser. Quand ils se présentaient

en face, la valeur chevaleresque des croisés ne savait ni les compter ni

les craindre. Mais les ennemis venaient par mer; les villes nombreuses

qui leur restaient sur la côte, tenues par des émirs, leur livraient le

passage à l'improviste sur les flancs ou sur les derrières des troupes

chrétiennes. Jérusalem même n'était pas a l'abri d'une surprise.

L'intérêt de s'emparer des ports de mer, de les ouvrir aux secours, de

les fermer aux ennemis, était très-grand pour les croisés; on avait

inutilement essayé d'assiéger quelques-unes de ces places. Le succès ne

pouvait s'espérer sans le concours des opérations maritimes, et l'on

voyait reparaître avec joie le secours des Génois, déjà éprouvé.

Le comte de Toulouse en profita le premier. Il leur persuada

d'entreprendre la conquête de Gibel, ville située entre Laodicée et

Tortose sa conquête; les Génois désiraient s'acquérir une ville, et le

comte voulait écarter de Tortose les Sarrasins qui tenaient Gibel. La

ville, vivement attaquée, fut enfin conquise1.

Le roi se hâta de proposer une entreprise bien plus considérable. Il ne

s'agissait pas moins que de s'emparer de Ptolémaïs, cette grande et forte

cité maritime dont l'ancien nom d'Accon ou d'Acron subsiste toujours dans

celui de Saint - Jean - d'Acre (1104). Ici les Génois marchandèrent; les

avantages qu'ils avaient obtenus à Césarée ne leur suffirent plus, et

leur assistance fut enfin achetée à plus haut prix. Par un traité, dont

l'instrument se conserve2, le roi leur concéda à perpétuité le tiers des

revenus publics des villes et des ports de Césarée, d'Arsur et d'Accon,

ainsi que des conquêtes qui se feraient avec leur concours. Il leur

accorde en outre d'amples privilèges; et, comme pour laisser un monument

tout à la fois de la jalousie mercantile des Génois et de la faiblesse,

en Ligurie, de cette république qui en Syrie dicte des lois, ils font

expressément stipuler l'exclusion des navigateurs de Savone, de Noli et

d'Albenga, trois bourgs que Gênes voit de ses murs et qu'elle ne pouvait

réduire.

Cette convention écrite et jurée, on attaque Ptolémaïs, les galères

bloquent le port; les machines génoises, lançant des roches qui écrasent

les maisons, secondent le siège mis par terre. Au bout de vingt jours de

souffrances, les assiégés sont réduits à capituler. Ils demandent pour

chaque famille le libre choix de rester dans la ville ou de se retirer eu

emportant leurs effets. Deux historiens rapportent que cette capitulation

déplut aux Génois: ils s'opposèrent longtemps à ce que les habitants

pussent rien retirer. Cependant le roi et le patriarche, désirant que

rien ne retardât la reddition de la place, insistèrent et arrachèrent le

consentement de leurs alliés. Alors Baudouin promit par serment aux

Sarrasins la libre sortie de leurs personnes et de leurs propriétés

mobilières. Sur cette foi, la ville fut ouverte aux chrétiens. Mais, en y

entrant, les Génois, furieux de voir emporter des biens qu'ils

regardaient comme leur juste proie, se jetèrent sur les vaincus et

donnèrent le signal du massacre et du pillage: exemple que la plupart

des assiégeants suivirent avec avidité. Le roi, désespéré d'encourir

involontairement le reproche de parjure, employa tout son pouvoir à faire

cesser les violences. Il voulait en punir les auteurs et les faire

charger par ses chevaliers. Le patriarche intervint et réussit, en le

calmant, à rétablir la concorde. Guillaume de Tyr ne parle point de cet

incident: il raconte la capitulation conclue et exécutée. Plus tard à

Tripoli une violation semblable des traités a été imputée à l'avidité des

Génois; on ne sait si les auteurs ont confondu, et s'ils ont chargé mal

à propos la foi de ce peuple de deux crimes pour un seul méfait.

Si la colère du roi fut excitée, elle ne lui ôta pas le sentiment des

services reçus. Non-seulement la convention faite au profit des Génois

fut accomplie dans Ptolémaïs, mais Baudouin y donna des maisons et des

propriétés aux individus qui s'étaient distingués, suivant les beaux

faits et les mérites de chacun3.

(1105) Le traité fait avant la prise de la ville fut renouvelé après la

conquête, et il est probable que c'est alors que les concessions obtenues

passèrent au nom de la commune de Gênes, de quelque manière que les

intérêts des actionnaires de la compagnie aient été indemnisés ou

confondus dans ceux du corps de la république. Ces conventions sont

écrites en forme de décrets royaux4. Baudouin y reconnaît que Dieu a

donné la ville d'Accon à son saint sépulcre par la main de ses fidèles

serviteurs les Génois, nation glorieuse qui, venue avec la première armée

des chrétiens, a virilement contribué à l'acquisition de Jérusalem,

d'Antioche, de Laodicée, de Tortose, qui a conquis pour elle-même Gibel5,

Césarée et Arsur, et les a ajoutés au royaume de Jérusalem. C'est

pourquoi Baudouin lui concède à perpétuité une rue dans Jérusalem, une

autre dans Jaffa, et la troisième partie de Césarée, d'Arsur et d'Accon.

Après chaque expédition, les galères laissaient en Syrie une partie des

hommes qu'elles y avaient transportés, et retournaient à Gênes. Chaque

printemps ces courses étaient renouvelées. Un de ces armements apporta en

Syrie (1109) Bertrand, fils du comte de Toulouse, et les Génois avec

lesquels il avait pris passage, s'attachant à ses intérêts, vinrent

l'aider à fonder une grande puissance. Le vieux comte était mort sans

avoir pu satisfaire sa dernière ambition. Il voulait enlever Tripoli aux

ennemis, afin d'en faire le siège d'une principauté respectable. Il avait

bâti en face de la ville un château nommé le Mont-Pèlerin; c'est de là

qu'il menaçait la place et la tenait en un état continuel de siège ou de

blocus. A sa mort, son neveu Jourdain le remplaça d'abord, et continua

ses travaux; mais Bertrand vint revendiquer la succession de son père et

jusqu'à ses prétentions sur la ville à conquérir. La flotte de Gênes

était de soixante et dix galères, comme la précédente; Ansaldo et

Hugues, petits-fils ou neveux de Guillaume Embriaco, la commandaient.

Toutes ces forces furent à la disposition de Bertrand, qui lui-même

conduisait des galères armées dans ses États. Une contestation violente

s'éleva d'abord entre les deux cousins. Baudouin s'entremit d'un accord

et d'un partage entre eux. Au milieu d'une réconciliation apparente, une

querelle entre leurs suivants excita un moment de tumulte, et Jourdain y

périt. Bertrand délivré d'un compétiteur, et en possession de toute la

succession paternelle, ne pensa plus qu'à presser le siège de sa future

capitale. Pendant les préparatifs nécessaires pour y faire concourir

Baudouin par terre, et les Génois par mer, les deux Embriaco conduisirent

la flotte contre Biblos (le grand Gibel6) et s'en emparèrent. Après cette

courte expédition, ils retournèrent devant Tripoli.

Les opérations furent conduites avec grande vigueur, l'appareil des

machines génoises n'y fut pas épargné; enfin, les habitants connurent

qu'ils ne pouvaient résister plus longtemps. On leur offrit une

capitulation favorable, mais ils se méfiaient de la foi de ceux qui

avaient saccagé Ptolémaïs, et ils ne voulaient se mettre qu'entre les

mains du roi. Ils n'évitèrent pas la violence qu'ils redoutaient. Tandis

qu'on réglait dans une conférence la capitulation, à la condition que

chaque habitant emporterait de ses biens ce qu'il pourrait en charger sur

soi, les Génois coururent sans ordre à la ville, y pénétrèrent et

commencèrent le massacre. Tripoli tomba ainsi au pouvoir de Bertrand de

Toulouse. Il s'efforça d'arrêter le pillage. Il devait ménager une ville

si importante pour lui et si riche, où, dit-on, se trouvaient quatre

mille ouvriers en lin, en soie, ou en laine. Suivant un autre récit, on

ne maltraita pas les habitants. Ceux qui furent passés au fil de l'épée

étaient des étrangers venus pour renforcer la garnison, qui s'étaient

cachés en embuscade. Au reste, les écrivains arabes absolvent les Génois

du sang versé; on ne fit, disent-ils, qu'user du droit cruel de la

guerre.

(1111) Les utiles auxiliaires du nouveau comte de Tripoli l'aidèrent à

réunir à sa principauté Béryte et Sarepta. Ils reçurent le prix de tant

de services par les établissements qu'ils formèrent dans ce nouvel État.

Ces exploits furent les derniers auxquels ils prirent part pendant le

règne de Baudouin. On ne les trouve nommés, ni à l'occasion d'un siège

mis inutilement devant Tyr, ni à la prise de Sidon où l'assistance par

mer fut prêtée par les Vénitiens et par les pèlerins de Norwége.

(1118) Sous Baudouin II, qui succéda à son cousin Baudouin Ier, ce furent

encore les Vénitiens qui procurèrent la conquête de Tyr (1118), et qui

par cet exploit compensèrent la disgrâce dont le royaume était affligé.

Le prince d'Antioche avait perdu la vie avec sept mille combattants dans

une bataille (1123). Josselin, comte d'Edesse, était tombé aux mains des

ennemis. Le roi lui-même, dans un combat malheureux, fut fait prisonnier.

Sa captivité dura dix-huit mois, et quand il en sortit, sa rançon pensa

ruiner le royaume.

La conquête de Tyr fut d'un grand prix. La continuité des possessions

chrétiennes, sur les bords de la mer, était désormais établie de Laodicée

jusqu'aux frontières d'Égypte, avantage immense pour la sûreté du royaume

et des navigateurs. Il ne resta plus aux ennemis, en Syrie, d'autre port

qu'Ascalon, la position la plus méridionale de ce rivage.

L'acquisition de Tyr eut d'autres conséquences; elle mit en contact,

avec des droits semblables, les Vénitiens, les Génois et les Pisans,

tandis que la concorde entre ces deux derniers peuples était mal

affermie. Ces rivalités furent fatales au maintien des chrétiens dans la

terre sainte; pour en faire comprendre la cause et l'occasion, nous nous

arrêterons sur le système d'établissements que les Génois avaient fondé

les premiers et que l'admission des Vénitiens venait consolider.

Les chevaliers français ou allemands, et les guerriers de la Pouille de

race normande, prenaient ou bâtissaient des châteaux, les érigeaient en

fief, chacun isolément et pour lui-même. Les Génois ni les Pisans

n'avaient rien de pareil. Ils avaient des colonies nationales et

marchandes. Il leur fallait moins d'honneurs, point de titres, mais

autant d'indépendance, des privilèges solides, en un mot rien de

chevaleresque et plus de profit. Les Vénitiens suivirent cet exemple,

quoique la présence et la dignité de leur doge et de leurs nobles les fît

toucher au rang des princes et des barons. Quoi qu'il en soit, parmi tant

de comtes et de seigneurs on n'entend jamais parler d'aucun Génois. Nul

d'entre eux ne rapporta dans son pays des titres féodaux de seigneurie;

on ne les voit point compter parmi les chevaliers. Guillaume de Tyr

appelle les Embriaco de nobles hommes; cet exemple est unique, et nous

avons lieu de croire que lui-même il entend exprimer une considération et

une importance individuelle plutôt qu'une noblesse proprement dite de

rang et de race. Il est même fort remarquable qu'aucun autre nom propre

génois ne se trouve dans les annalistes de la croisade. Pas un n'y semble

distingué de la nation en général, à la différence de tant de personnages

que les historiens nous font connaître individuellement parmi les

guerriers des autres pays.

Les décrets de Baudouin Ier, avant et après la prise de Césarée, sont les

premiers modèles des privilèges donnés aux auxiliaires navigateurs,

libres des engagements ordinaires des croisés. Ces concessions furent

élargies par le traité fait à l'occasion du siège de Ptolémaïs. Celles

qui furent accordées aux Vénitiens à la prise de Sidon et ensuite de Tyr

sont sur le même plan. Le prince d'Antioche, le comte de Tripoli s'y

conformèrent en traitant avec les Génois. Les seigneurs de moindre

importance suivirent ces exemples à leur tour.

Les privilèges qui constituaient ces sortes de colonies étaient d'abord

le don d'une église, d'une enceinte pour y bâtir des magasins, telle qu'a

été depuis, à Gênes, le local du Port-Franc. On eut ensuite la propriété

d'une rue entière à Jérusalem, à Jaffa, à Accon. Là on était indépendant;

et, comme porte le traité des Vénitiens, ces rues étaient possédées

avec le même pouvoir que le roi tenait le reste de la ville. La colonie

qui habitait ce quartier vivait sous ses propres lois, avec ses usages;

et tout autre que ses membres, qui y prenait ou y conservait son

domicile, était sujet au même régime. Le consul y était l'unique

magistrat; lui seul traitait et répondait pour tous les siens envers le

gouvernement local. Des mesures étaient prises pour qu'aucun Génois

rebelle ou réfractaire ne pût désavouer l'autorité de son consul; et, au

moyen de cette précaution jalouse, ce peuple, qui naguère dans ses

traités faisait exclure des ports de la terre sainte ses voisins de

Savone, faisait maintenant déclarer Génois, c'est-à-dire dépendant du

consulat, tout ce qui habitait la Ligurie, de Vintimille à Porto-Venere.

Un four banal, un bain public, sont accordés aux colons, et il leur est

permis d'y admettre les autres habitants en concurrence des

établissements privilégiés de même nature appartenant au roi et aux

barons dans les autres quartiers de la ville.

Il en est de même de l'usage des poids et des mesures, et des droits

levés sous prétexte de ce service public; ou plutôt, il est stipulé que

les colons ne connaîtront que leurs propres poids, soit entre eux, soit

en vendant aux autres habitants; quand les Génois achètent hors de leur

enceinte, alors seulement ils doivent recourir au poids ou à la mesure du

roi, et en payer les droits.

Les successions de leurs morts sont réglées suivant les lois de leur

métropole. Le consul recueille les biens de ceux qui meurent sans

héritiers présents. Si le consul était absent, le gouvernement local s'en

rendrait fidèle dépositaire.

Le consul exerce les fonctions judiciaires. Au criminel, le meurtre et le

brigandage sont ordinairement seuls réservés à la justice du roi. Au

civil, le consul juge entre ses concitoyens suivant leur loi. Pour mieux

les protéger dans leurs rapports avec les gens du pays, il est également

le juge des contestations où l'un de ses nationaux se défend. Ce n'est

que lorsqu'un Génois appelle en justice des sujets du royaume, qu'il est

tenu d'aller plaider devant les juges royaux.

Cette application singulière du principe, qui attache la juridiction au

juge de celui qui est attaqué, et qui, pour cet effet, reconnaît le

consul d'une population étrangère parmi les magistrats territoriaux, fut

le premier fondement de l'institution que nous nommons encore le

consulat. Ce que l'on avait exigé dans le royaume de Jérusalem fut

demandé dans les pays musulmans ou chrétiens, où l'on alla négocier par

mer. L'empereur grec l'admit; et c'est ce qui a fait les établissements

de Péra. On peut dire qu'il en subsiste encore une ombre, car les

conventions de la terre sainte ont servi de tradition et de précédent aux

capitulations des Français en Turquie; elles vivent encore en partie

dans notre régime et dans nos privilèges des échelles du Levant. Enfin,

ces principes, généralisés, modifiés par le temps et par la jalousie des

puissances qui admettent des consuls étrangers, adoptés par tous les

peuples chrétiens avec plus ou moins de leurs conséquences, ont été si

purement conservés par les Génois, leurs premiers auteurs, qu'encore en

1797 la juridiction du consulat de France à Gênes entre Français, ou

entre Français défendeur et Génois demandeur, était exactement celle que

les traités dont nous parlons donnèrent, il y a sept cents ans, aux

consuls de Gênes en Syrie. Le consul français était magistrat génois de

première instance pour les affaires civiles où l'un de ses nationaux

était intimé.

Les concessions du tiers des droits royaux et des revenus d'une ville

sont des faveurs spéciales indépendantes de ces privilèges généraux

constitutifs des établissements. Les Génois obtinrent ce don à Césarée, à

Arsur, à Ptolémaïs, les Vénitiens à Tyr: dons immenses si les donataires

prenaient une si grosse portion de la recette, sans participer aux

charges publiques qu'elle avait été destinée à couvrir. Entre autres

droits, il en était levé sur les navires qui portaient ou emportaient les

pèlerins, et nous avons vu mentionner des chargements de cinq cents

personnes. On nous parle d'arrivées et de retours par centaines de mille.

Cet impôt devait être de haute importance; dans le traité fait avec les

Vénitiens, en leur accordant à Ptolémaïs la franchise de tout péage, on

en excepte le droit sur l'arrivée et le départ des navires chargés de

passagers; ils n'en sont affranchis que pour les deux tiers. De même, à

Tripoli, les Génois, libres de tout autre impôt, restent soumis à celui

qui est perçu sur ce transport; ou plutôt le gouvernement se réserve de

l'exiger des pèlerins eux-mêmes.

Les Génois obtinrent aussi comme récompense de leurs services, dans

Antioche et dans les autres villes de cette principauté, rue et magasin,

juridiction et franchise de commerce; enfin le tiers des revenus de

Laodicée. Le comte Bertrand de Tripoli leur donne de même le tiers de sa

capitale. Il leur reconnaît en outre la propriété de Gibel et du château

du connétable Roger. Gibel est le Byblos des anciens, entre Tripoli et

Béryte. C'est la ville que les Génois tenus avec Bertrand de Toulouse

prirent pendant les préparatifs du siège de Tripoli, et cependant nous

voyons que ce même Bertrand leur en fait don. Il est probable que,

simples colons dans les villes voisines, n'ayant point par eux-mêmes de

grande principauté, ils crurent rendre leur possession plus respectable à

d'avides voisins, en la tenant du comte de Tripoli. D'ailleurs il avait

servi d'auxiliaire à la conquête en attaquant la ville du côté de terre,

et peut-être la propriété aurait-elle fait naître quelques prétentions

opposées. Quoi qu'il en soit, cette donation de ce qui semblait leur

appartenir déjà est confondue avec de simples libéralités; il est même

remarquable que ce n'est pas à la commune de Gênes que ce présent est

fait, c'est à l'église de Saint-Laurent de Gênes7.

Il existe une autre singularité. Quelques années auparavant, le vieux

Raymond, père de Bertrand, avait donné la moitié de la même ville de

Gibel à l'abbaye Saint-Victor de Marseille8; mais les historiens du

Languedoc qui nous l'apprennent, remarquent que cette libéralité, quoique

écrite de la manière la plus absolue, n'était qu'éventuelle, car à cette

époque, et à sa mort, il n'était pas plus maître de Gibel que de Tripoli.

Peut-être, cependant, que dans quelque expédition passagère dont la trace

ne s'est pas même conservée, il avait momentanément occupé la première de

ces villes, et s'en était cru maître assez paisible pour en faire don.

Aussi cette première donation fut-elle sans effet.

(1109) Celle de Bertrand, faite aux Génois, leur accorde aussi des

exemptions d'impôts dans sa terre, à eux, à tous les Liguriens de Nice à

Porto-Venere, et à tout Lombard qu'ils se seraient associé9. Les

historiens ont regardé ce titre comme le fondement des établissements

génois et lombards dans tout le Languedoc: cette opinion peut être

admise, à en juger sur les faits ultérieurs. On pourrait demander

cependant, si plutôt ce n'est pas à sa terre du royaume de Jérusalem que

se rapportait la concession de Bertrand.

Guillaume de Tyr, en racontant la prise de Byblos, dit qu'Hugues

Embriaco, l'un des neveux de Guillaume, la garda un certain temps, sous

une redevance qu'il payait au trésor de Gênes. Un autre Hugues, petit-

fils de celui-ci, en était encore gouverneur au moment où l'archevêque

écrivait. C'était probablement à l'église Saint-Laurent, et non au fisc,

que profitait la redevance, distinction qui peut facilement avoir échappé

à l'écrivain tyrien.

Plus tard, l'autre Gibel (le petit Gibel), première conquête des Génois,

fut cédé par la commune de Gênes à un autre Embriaco, pour vingt-neuf

ans, au prix de deux cent soixante besants par an, au profit du trésor,

et de dix besants pour l'ornement de l'autel de Saint-Laurent10. Ce que

la commune possédait dans les territoires d'Accon et d'Antioche est

également affermé à un autre membre de la même famille, Nicolas Embriaco,

au prix de cinquante besants pour la première propriété, et de quatre-

vingts pour la seconde. Il s'agit, sans doute, des immeubles dont la

république était propriétaire. On ne dit point que les droits à

percevoir, ni surtout les revenus du port d'Accon, fussent compris dans

ce marché. Au reste, toutes ces valeurs avaient déjà baissé de prix. La

principauté d'Antioche avait été envahie plusieurs fois, et Noureddin,

menaçant les villes maritimes, s'était montré jusque sur le rivage.

Les écrivains génois postérieurs, interprétant les mêmes textes du XIIe

siècle que nous avons sous les yeux, disent que ces concessions pour 29

ans furent données aux Embriaco en fief. Ils ont appliqué ici des

expressions qui, pour Gênes, n'ont commencé que dans un autre âge, et qui

même n'y ont jamais eu la signification qu'elles ont ailleurs. Quoique,

par ces conventions, on ait probablement voulu favoriser et récompenser

une famille qui avait si heureusement guidé les entreprises génoises en

Syrie, on ne trouve rien qui y donne une couleur féodale. On n'y voit

qu'un bail à ferme; et il semble que le terme de vingt-neuf ans suffit

pour écarter l'idée d'une constitution de fief telle que les peuples

guerriers l'entendaient alors. On trouve seulement que les barons de la

terre sainte, avant fait de la ville d'Accon une vicomté, les actes du

royaume qualifiaient du titre de vicomtes d'Accon les consuls de Gênes en

Syrie, représentants de leur commune dans cette copropriété. Une lettre

apostolique de 1155 enjoignait au roi, aux princes et aux barons de

Jérusalem de faire jouir les Génois des droits qui leur appartiennent;

parmi ces droits, on compte la vicomté d'Accon.

Il est curieux de voir autour de Jérusalem la monarchie, l'aristocratie

militaire et nobiliaire et trois républiques, créant de toute part, et

chacune à son image, des institutions si opposées. Quelque flexible que

fût le système féodal qui, en n'exigeant que l'hommage, laissait les

membres de l'État à leur indépendance, un tel mélange de démocratie, de

consulats indépendants, de châtellenies et de principautés; ces hommes

étrangers les uns aux autres, ces émules différents de langue,

d'habitudes, d'intérêts, admis au partage de droits communs, tous en

usant aux dépens du gouvernement royal, tout cela ne pouvait se trouver

ailleurs. Nulle autre part tant d'éléments discordants et tant de hasard

n'avaient fondé et constitué un royaume. On s'aperçut plus d'une fois de

ce défaut d'ensemble, quand il fallut réunir les efforts de tous les

membres pour la défense commune. Tandis que les derrières et les

extrémités étaient en proie aux attaques de l'ennemi, la partie baignée

par la mer eut d'assez longues années de sécurité, depuis que la

possession continue du rivage eut été assurée par la conquête de Tyr.

Aussi l'histoire, qui compte sept flottes envoyées par les Génois à la

première croisade, ne signale plus désormais de nouveaux efforts de leur

part. On ne parle pas davantage de nouvelles expéditions tentées par

leurs émules. Venise, Pise et Gênes ne voyaient plus d'acquisition à

faire où la nature de leurs forces leur permît de faire acheter leur

assistance. Par ce motif, ou sous ce prétexte, ils se bornaient à garder

les rivages. Dans le mouvement de leur commerce, ces navigateurs armés

arrivaient et partaient sans cesse; et leur présence en Syrie n'était

plus un événement remarqué. Quand le royaume fut menacé sur les

frontières de terre, il se peut que les consulats aient fourni leur

contingent pour le salut commun; mais personne n'en fait mention; et le

danger venant de loin, il est probable que les colonies maritimes prirent

le moins de part qu'elles purent au fardeau de la défense publique.

D'ailleurs la jalousie des trois peuples maritimes nuisait au concours

des efforts qu'ils devaient à la cause générale. Le pieux Jacques de

Vitry en exprime vivement le regret. Il reconnaît que ces colons, enfants

dont les pères avaient acquis la couronne immortelle par leur courage et

par leurs oeuvres pour le royaume du Christ, n'avaient pas dégénéré en

Syrie comme les fils amollis de tant d'illustres croisés. Ils seraient,

dit-il, encore redoutables aux Sarrasins, s'ils n'étaient bien plus

livrés à leurs trafics, à leurs jalousies mercantiles, aux discordes que

leur avidité sème entre eux, qu'occupés de la garde de la terre sainte.

Ils effrayeraient l'ennemi autant que faisaient leurs ancêtres; ils le

réjouissent par leurs dissensions et par les combats qu'ils se livrent.

Ces dissensions en Syrie, se faisant sentir aux métropoles en Italie, y

retenaient leurs forces divisées; attentives à envoyer, chaque année,

des galères au-devant des flottes marchandes de leurs colonies, elles ne

faisaient plus de grandes expéditions.

Cependant ces colonies étaient une source abondante de richesses qui

refluaient sans cesse vers l'Occident. Elles n'étaient pas seulement

importantes par les concessions obtenues; leurs avantages ne se

bornaient pas aux profits industriels sur le transport des pèlerins, sur

les consommations de tous les habitants latins de la terre sainte; les

trêves, les alliances même faites à plusieurs reprises avec les

gouverneurs de Damas ou de l'Égypte, avec d'autres princes musulmans; le

besoin, qui, plus pressant que la voix du fanatisme et de la haine,

poussait Orientaux et chrétiens, malgré la guerre, à échanger entre eux

les jouissances et les marchandises de l'Asie et de l'Europe, donnaient

une activité extrême à ces relations lucratives. Le bénéfice en restait

aux plus habiles, aux plus actifs, aux plus économes; telle fut la source

longtemps inépuisable de la fortune de Gênes.

CHAPITRE V.

Agrandissements en Ligurie.

(1115 à 1154) Tandis que les Génois formaient des établissements

considérables en Syrie, que, pressé entre tant de résistances et de

rivalités, ce peuple apprenait de la nécessité à donner à ses

institutions une constitution forte et vraiment nationale, la métropole

de ces colonies, sur laquelle refluaient les richesses du commerce

lointain, la commune de Gênes, était restée dans sa simplicité primitive.

Vingt ans (1112) après la prise de Césarée on eut pour la première fois

des chanceliers, des archivistes, des greffiers ou notaires, enfin la

forme d'un gouvernement régulier, substitué au simple lien d'une

association maritime et mercantile.

Cependant les affaires publiques s'étaient déjà compliquées. On se

sentait riche en force; on éprouvait le besoin de franchir les murs

étroits de la cité; on s'indignait de ne pouvoir soumettre de faibles

voisins à la domination d'une république qui possédait des villes en

Asie, en commun avec les rois et les princes. On avait des trésors pour

acheter ce qui était à vendre; on était résolu d'enlever le reste par la

force.

(1115) Le butin de Césarée fournit la première monnaie qui fut battue à

Gênes. Jusque-là celle de Pavie avait été seule connue. Les premiers

essais que l'on fit furent sans doute exécutés grossièrement, car peu

d'années après on fabriqua de nouvelles espèces, et ce ne fut qu'après un

nouvel intervalle de vingt-cinq ans que le système monétaire fut fixé. Il

conserva longtemps l'empreinte de l'empereur Conrad III, qui, survenu en

Italie, autorisa par un diplôme la monnaie de Gênes, car la commune ne

refusait pas d'être réputée ville impériale; mais c'était avec le soin

de se soustraire, autant qu'il était possible, à toute dépendance réelle,

et surtout à toute contribution.

Peu à peu s'établissait l'ordre public. Le consulat cessait de dépendre

des compagnies formées pour l'armement des galères de la croisade. Mais,

à mesure, on voit la jalousie de la liberté prendre ses précautions

contre la longue habitude du pouvoir. Les consuls n'eurent plus quatre

ans d'exercice. Dans la dernière élection, où il est encore question de

ce terme, il fut réellement réduit à deux ans, et on stipula que les

consuls nommés se partageraient par moitié les quatre années, en se

succédant les uns aux autres. Immédiatement après, le consulat fut

purement annuel, et ce fut alors que la commune acquit une chancellerie1.

Il existe un curieux monument de cette organisation municipale; c'est le

modèle du serment que prêtaient les consuls, en prenant possession de

leur charge, le jour de la Purification (2 février), et en jurant de la

déposer à pareil jour de l'année suivante. La formule ajoute: La

compagnie étant terminée, ce qui ferait croire que la compagnie, cette

société, ce lien de la commune, était censée annuelle comme le consulat

l'était devenu.

Les consuls stipulent des précautions assez étranges pour rendre la

compagnie obligatoire. Quiconque, invité par le consulat ou par le peuple

à y adhérer, ne se présentera pas dans le délai de onze jours, n'y sera

plus à temps pendant les trois années suivantes; on ne le nommera à

aucun emploi public; il ne sera pas admis en justice, si ce n'est quand

il sera défendeur. Il sera interdit à tout membre de la compagnie de

servir ce réfractaire sur ses navires, ou de le défendre devant les

tribunaux. Quand un étranger aura été accepté dans la compagnie, les

consuls l'obligeront, sous serment, à une habitation non interrompue,

pareille à celle des autres citoyens. Seulement, il suffira pour les

comtes ou marquis, et pour les personnes domiciliées entre Chiavari et

Porto-Venere, d'habiter dans la cité trois mois par an.

Les consuls ne feront ni guerre, ni expédition, sans le consentement du

parlement2. Le parlement réglera le salaire des ambassadeurs, et cette

fixation précédera leur nomination. Le même consentement sera nécessaire

à l'établissement des nouveaux impôts. On n'augmentera pas les droits sur

la navigation à moins de nouvelles guerres. Le poids des charges

publiques sera également réparti sur tous. Les consuls empêcheront

l'importation des marchandises étrangères en concurrence avec celles du

pays, les bois de construction et les munitions navales exceptés.

Avant même ces stipulations politiques ou économiques, le serment des

consuls, comme autrefois à Rome l'album du préteur, fixe le mode et les

conditions sous lesquelles ils exerceront les fonctions judiciaires au

civil et au criminel. Ils jurent, enfin, qu'ils opéreront pour l'utilité

de l'évêché et commune de Gênes, et à l'honneur de la sainte mère

Église3.

On voit que les consuls étaient les juges des procès de leurs concitoyens;

mais quand les affaires de l'État exigèrent plus de soin, la

distribution de la justice, détachée de la direction de la république,

fut déléguée à des magistrats électifs et temporaires qu'on appela

consuls des plaids, pour les distinguer des consuls de la commune. Comme

ceux-ci, ces juges étaient renouvelés tous les ans: leur nombre varia;

mais, en général, il y en avait un pour chacune des compagnies entre

lesquelles les citoyens étaient répartis et organisés par quartiers. Il

est probable que ces compagnies nommaient les magistrats; mais on ne

sait rien de certain sur la forme de l'élection. Quand, la population

croissant, on eut beaucoup dépassé l'antique enceinte, il y eut quatre

compagnies intérieures et quatre dans le bourg: ainsi fut appelée la

partie nouvellement habitée, qui prolongea la ville le long de la mer

vers le couchant. Dans chacune de ces deux grandes divisions, les juges

des quatre compagnies qui les composaient, paraissent avoir formé un

tribunal commun4.

Ainsi la république fondait ses institutions. Mais si déjà l'on voit

quelques signes de réserve et de défiance contre les abus du pouvoir

confié aux magistrats, on ne remarque rien qui trouble la pure

démocratie, lien de cette société. Les élections annuelles (car nous

possédons en entier les fastes du consulat) amènent toujours de nouveaux

noms. Peu d'individus y sont rappelés plusieurs fois dans cette première

époque; quelques noms seulement reparaissent parmi les consuls des

plaids. Bientôt, sans doute, les notables ou les meilleurs, comme on les

désigne, tentèrent de concentrer la magistrature entre leurs mains, d'en

faire le patrimoine de leurs races; enfin, d'établir une aristocratie de

caste entre les familles riches et puissantes. Mais il fallut du temps

pour que cette entreprise fût formée et avouée, et pour qu'elle réussît.

Il restait trop à faire au dehors, et autour des murs même de la ville,

pour s'abandonner aux dissensions internes.

(1130) On a vu que dans un court intervalle, d'abord les Génois avaient

intrigué auprès de leurs alliés de la terre sainte pour en faire exclure

les vaisseaux de leur voisinage le plus immédiat de Savone; mais que

bientôt ils avaient stipulé que tout ce qui habitait de Vintimille au

couchant, jusqu'aux frontières de la Toscane au levant, serait reconnu

pour Génois, et tenu de se ranger sous la jalouse protection de leurs

consulats. Ce changement de disposition répond à celui qui s'était fait

dans leurs relations avec leurs voisins. Ils avaient ménagé des

acquisitions et entrepris des conquêtes des deux côtés du littoral; ils

marquaient déjà le Var et la Magra pour les limites de leur domination,

bornes qu'elle n'a point dépassées dans la suite du temps. Ils

affectaient déjà d'en occuper l'espace. Mais entre ces deux frontières,

leurs possessions étaient précaires et leurs prétentions mal reconnues.

Cent cinquante milles de côtes sont le territoire de cette Ligurie

maritime dont ils ambitionnaient la souveraineté. Elles sont formées par

une longue chaîne de montagnes, dont la partie occidentale joignant

l'Apennin aux Alpes de Nice, borde immédiatement la mer, en courant au

levant jusqu'à la ville de Gênes. Là la chaîne se plie, tourne au sud-

est, et se prolonge vers la Toscane; elle est une portion de cette

grande arête qui divise l'Italie entre les deux mers. Là où le flot n'a

pas envahi le pied des monts, se trouvent d'étroites plages de tout temps

peuplées de navigateurs. Une pénible culture tire quelque parti des

vallées courtes et resserrées qui remontent le long du lit des torrents

dont les montagnes sont sillonnées: l'olivier les enrichit et les pare.

Là où les hauteurs donnent des abris favorables, s'unissent le citronnier

et l'oranger; on y voit même le palmier apporté d'Afrique. Au delà des

monts sont les fertiles plaines du Piémont et de la Lombardie. Mais cette

terre promise n'a pas été réservée aux Génois. Au temps dont nous

parlons, toute l'épaisseur de cette barrière de montagnes était loin de

leur appartenir; l'ambition, non pas de descendre dans la plaine, mais de

s'établir sur le revers qui la regarde par delà la crête des monts,

n'était entrevue que dans le lointain.

Gênes, en voulant s'étendre, rencontrait un grand nombre d'obstacles dans

toutes les directions. Des populations du littoral qu'elle a

successivement agrégées à sa seigneurie, il n'en est aucune qui n'ait

fréquemment secoué ce joug. Au couchant était Savone, Albenga,

Vintimille, les principales des petites villes ou bourgades de Gênes au

Var. Toutes trois étaient antiques; les deux dernières avaient été, sous

les Romains, des cités qui servaient de chefs-lieux à toute cette portion

de la Ligurie maritime. Savone et Albenga étaient, au douzième siècle, de

petites républiques; et entre elles, Noli réclamait les mêmes droits.

Gênes n'était pas beaucoup au-dessus de ses voisines. Nous ne connaissons

pas les titres en vertu desquels elle prétendit les soumettre. Le plus

apparent n'est que le droit de convenance, et celui du plus fort en a

seul décidé à la longue.

Histoire de la République de Gênes · 第 5 / 32 题