_Études sur les Tragiques grecs_; par M. PATIN, de l'Académie française.
3 vol.--Chez _Hachette_, rue Pierre-Sarrazin, 12.
Nous n'avions rien encore, dans notre littérature, que nous puissions
justement opposer aux excellents travaux des Allemands sur la tragédie
grecque. La Harpe, qui avait fait preuve d'une critique supérieure dans
l'étude de notre théâtre, s'était laissé dominer par le goût français et
les préjugés littéraires de son époque, lorsqu'il examina les anciens
tragiques. Son jugement nous parait aujourd'hui faire le pendant de
celle fameuse traduction inexacte et _francisée_ du père Brumoy, qui
nous montre Oreste arrivant de voyage avec ses malles, comme un commis
voyageur, et assis sur un canapé attendant sa soeur la terrible Électre.
Les travaux postérieurs de M. Nepomucène Lemercier étaient encore
entachés du même défaut que nous reprochons à La Harpe; et d'ailleurs
l'auteur d'_Agamemnon_ qui avait en partie retrouvé sur la scène la
puissante inspiration d'Eschyle, n'examina, dans sa critique, l'ancienne
tragédie que sous un point de vue restreint, systématique et presque
personnel.
M. Patin vient combler aujourd'hui cette lacune de notre critique
littéraire; ses études sur les tragiques grecs sont certainement le
livre le plus remarquable que l'on ait fait, depuis W. Schlegel, sur le
théâtre ancien. Nous louerons d'abord et surtout M. Patin d'avoir, après
les ambitieuses théories des Allemands, traité au contraire son sujet
avec nue discrétion et une sobriété éminemment françaises. Au lieu de
s'égarer, loin de ses auteurs, dans de nébuleuses conjectures, dans les
associations plus ingénieuses que vraies du bas-relief et de l'épopée,
du groupe et de la tragédie, il s'est appliqué uniquement à comprendre
le génie particulier des trois grands tragiques, et à distinguer les
caractères propres, à en faire ressortir la beauté singulière et
originale. Dans un semblable travail, M. Patin n'a pas recule devant les
pénibles et laborieuses recherches de l'érudition; il a voulu, au
contraire, que la science fût toujours la base de sa critique; et cet
examen approfondi, minutieux même du texte, qui serait peut-être
excessif s'il était fait de même sur Racine ou Corneille, parait être
indispensable pour les tragédies grecques, si difficiles à entendre, si
chargées de variantes et d'interpolations de toutes sortes. La critique
_verbale_ sera toujours, et quoi qu'on en dise, la meilleure et la plus
utile pour l'intelligence et l'appréciation des auteurs de l'antiquité.
D'excellentes traductions viennent à l'appui de toutes les assertions
critiques de m. Patin, et les nombreux passages d'Eschyle, de Sophocle
et d'Euripide que nous trouvons traduits dans son livre avec cette
connaissance parfaite de la langue grecque et ce goût véritablement
attique qu'on devait attendre du savant professeur, ajoutent une
singulière valeur à ses jugements et à ses analyses. On a rarement
traduit les anciens avec une pareille élégance jointe à une telle
fidélité; et, pour peu que l'on se rappelle les inexactitudes, les
contre-sens et surtout la lourde platitude des traductions qui ont suivi
celle du père Brumoy, on sentira tout le mérite du nouveau traducteur.
Espérons que M. Patin voudra un jour compléter son beau travail en
dotant notre langue d'une traduction entière de ces tragédies, dont il
ne nous a encore donné que des extraits.
Nous voudrions pouvoir détacher du livre de M. Patin quelques morceaux
choisis, qui viendraient à l'appui de nos éloges; mais Eschyle,
Sophocle, Euripide ne sauraient être jugés en quelques lignes, et ce
n'est pas trop d'un volume entier pour apprécier sous toutes ses faces
le génie magnifique de chacun de ces grands tragiques. Nous nous
bornerons donc à recommander surtout à nos lecteurs les excellentes
pages que M. Patin a écrites sur Euripide; ils y trouveront une critique
judicieuse des beautés et des défaut du poète, exprimée en termes plus
justes et plus clairs que ceux dont M. Schlegel s'était servi dans ses
appréciations théoriques, où il compare «le point de perfection dans les
arts au foyer d'un verre ardent, etc.»
Après tous ces éloges, nous ne craindrons pas de reprocher à M. Patin
quelques explications minutieuses, quelques commentaires superflus, qui
sont plutôt au profit de l'érudition pure qu'à celui de la critique
littéraire. Nous eussions voulu aussi trouver dans son examen d'Eschyle
une vue plus haute, plus hardie sur le génie du _terrible poète_; non
pas qu'il fallût tomber dans ces exagérations gigantesques que nous a
fait voir une célèbre préface, mais on pouvait peindre avec un sentiment
plus vif et en termes plus forts cette sublime inspiration patriotique,
cette audacieuse et sombre poésie qui mettent Eschyle au-dessus de tous
les autres tragiques, et donnent à son théâtre une élévation morale
qu'on chercherait vainement ailleurs.
Mais par ces quelques critiques nous ne voulons point infirmer le mérite
d'un livre qui demeure, comme nous l'avons dit, le plus savant et le
plus judicieux qu'on ait encore fait sur la matière.
Travestissements.
[Illustration: Costume grec. Albanais.--Marquise.]
Danse de la Polka.--Caricature par Cham.
[Illustration.]
Amusements des Sciences.