ESQUISSE DE MOEURS ARABES.

Pendant l'été de 1839, j'avais pris l'habitude d'aller chaque jour me

promener aux Tuileries. Je venais de terminer mon droit et de me faire

inscrire au stage des avocats à la cour royale de Paris, beau titre qui

m'obligeait à descendre du cinquième, où j'habitais depuis quatre ans,

au troisième étage, qui est l'extrême échelon, suivant l'ordonnance, et

qu'on permet à ceux qui ne peuvent pas descendre au premier.

J'allais tous les matins, de dix heures à deux heures, promener ma robe

noire au palais, attendant des clients qui ne venaient jamais, si ce

n'est, quand, me trouvant à la police correctionnelle, M. le président,

voyant un de ces pauvres délaissés qui n'ont pas même un ami pour leur

procurer la parole économique d'un avocat stagiaire, faisait appel à mon

dévouement par ces paroles: «Maître Rigaud, présentez la défense du

prévenu.» J'étais fier de me voir connu du président, et d'entendre

proclamer mon nom en présence d'une centaine de malheureux qui viennent

là sous prétexte de réaliser le voeu de la loi sur la publicité des

débats judiciaires, l'hiver pour se chauffer, l'été pour ne rien faire,

en tout temps pour méditer sur le sens de ces vers d'Horace qu'ils n'ont

jamais lus:

Raro antecedentem scelestum

Deseruit pede poena claudo.

Ce qui n'a jamais empêché de voler des mouchoirs jusque dans l'enceinte

du tribunal, et des tabatières dans la poche de _Messieurs_.

Donc, j'étais un homme de loisir. Quand j'avais suffisamment suivi mon

cours d'éloquence à la sixième chambre, ayant encore deux heures à tuer

jusqu'au dîner, je me rendais aux Tuileries après avoir fait un peu de

toilette, c'est-à-dire chaussé mes bottes vernies et mis un faux col.

A force de tourner sur moi-même dans les longues allées, regardant

toutes les femmes, voulant être regardé par toutes et remarqué au moins

par une seule, je jetai mon dévolu sur une jeune personne qui venait

comme moi à cette promenade, en compagnie d'une autre jeune dame, sa

soeur, à ce que j'imaginai, et de deux enfants qui jouaient à l'entour,

tandis que les deux dames, tout en causant, s'occupaient de petits

travaux de broderie ou de tapisserie.

Toutes les deux étaient jolies; la plus jeune surtout était une petite

brune dont la mine éveillée faisait retourner plus d'un passant. Pour

moi, je commençai à la regarder avec une expression d'admiration

sentimentale qui parut ne lui être pas désagréable. Au lieu de faire le

tour de la grande allée, je n'allai d'abord qu'à la moitié, puis je

raccourcis chaque fois la ligne, puis enfin je tournai dans un espace de

vingt mètres dont ma beauté occupait le point central.

Il y a une vieille comparaison de l'oiseau de proie tournoyant en

spirale sur l'innocente colombe qu'il fascine de son regard en attendant

qu'il la saisisse dans sa serre assassine: je n'en use pas.--Mes

intentions d'ailleurs n'étaient pas si féroces; et quant à ma proie,

c'était en effet une douce colombe, mais je ne devais pas la saisir ce

jour-lâ.

Ce manège dura trois mois sans autre incident que ces petits événements

assez ridicules que je rappelle ici à ceux qui ont joué le même jeu dans

les mêmes circonstances: tantôt un des enfants me poussait son cerceau

dans les jambes, tantôt c'était la petite fille qui me lançait son

volant à travers la figure; quelquefois le plus jeune des deux se

laissait choir en courant, et moi de le ramasser et de le reconduire à

sa mère, qui me remerciait, tandis que la jeune fille me regardait en

rougissant, ce que je prenais pour une marque certaine de l'effet

produit sur son coeur par la persévérance de mes évolutions amoureuses.

Je pensais aussi que les grâces de ma personne n'avaient pas nui à la

chose, car je devenais de jour en jour plus soigneux de ma toilette. Je

conserve les mémoires de ma blanchisseuse de ce temps-là, comme souvenir

d'un luxe qui étonnerait les lions du concert Vivienne.

L'été se passa ainsi sans que j'eusse pu apprendre de mon objet autre

chose, si ce n'est qu'elle était la soeur de la jeune dame qui

l'accompagnait, et par conséquent la tante des deux marmots. C'est par

le babil de l'un de ces enfants, attiré un jour à l'appât d'un son de

plaisirs, que je fus confirmé dans mon premier soupçon à cet égard; ce

fut pareillement de la bouche de cet innocent que j'appris son nom; elle

se nommait Charlotte. En rentrant chez moi je relus la traduction de

Werther; je me trouvai aussi amoureux que ce sensible Allemand; je me

promis d'être aussi entreprenant et moins généreux. Le lendemain je ne

la revis pas ni les jours suivants, et j'en rêvai jusqu'à ce qu'enfin,

ayant désespéré de la retrouver jamais, je cherchai d'autres

distractions.

Voici le moment de dire que j'avais un confident: c'était un jeune homme

de mon âge, qu'on voit encore aujourd'hui dans tous les lieux publics où

l'on entre sans payer, un garçon d'une taille assez élégante, vêtu avec

une recherche que je prenais alors pour un air d'opulence.--Toutefois je

remarquai en lui, dès ce temps-là, certaines habitudes d'ordre qui me

donnèrent à penser; mais je ne m'arrêtais à mes réflexions que pour les

tourner à la louange de mon ami: esprit rangé, disais-je, qui ne donne à

son luxe et à ses plaisirs que ce qui leur suffit, sans rien ménager de

ce qui peut éblouir les autres.--Il s'appelait Achille de Bontemps, et

se vantait de courir les bonnes fortunes dans le plus beau monde du

faubourg Saint-Germain, ce qui ne l'empêchait pas de dîner avec moi chez

un restaurateur à trente-deux sous, et de porter des gants à vingt-neuf,

encore les porta-t-il dans sa poche, soigneusement enveloppés de papier,

plus souvent qu'à ses mains, habituellement cachées dans les goussets de

son pantalon; ses gants reparaissaient toujours à propos, et alors il

les étalait avec grâce sur sa poitrine, en engageant son pouce dans

l'entournure de son gilet, mettant à découvert, tout ce qu'on peut voir

de la chemise: une pièce de fine toile de Hollande bâtie sur un corps de

calicot à 1 franc le mètre.

Tel était, au physique, mon ami Achille de Bontemps. Je lui avais parlé

de ma passion, et je crois même que, poussé par ses hâbleries, je lui

avais dit, non pas toute la vérité, mais plus que la vérité.--Cette

confiance réciproque nous avait liés d'une étroite amitié, tellement

qu'il ne se passait guère de jours sans que mon ami Achille ne vînt

chercher son ami Rigaud, ou réciproquement.

Suivant la coutume de ses pareils, mon ami m'entretenait volontiers de

sa fortune présente, et surtout de ses magnifiques espérances dans

l'héritage paternel. Sur ce point aussi je ne voulais point paraître

inférieur à mon compagnon, et je me donnais comme lui des airs de

capitaliste. Il savait que pour l'instant je vivais sur un petit capital

placé chez un de mes parents, commerçant aisé de la rue Chapon, fort

connu dans les départements par les applications industrielles que son

génie inventif a trouvées dans l'emploi du caoutchouc.

--Il vint, je parle d'Achille, me trouver un matin, et me saluant d'une

poignée de main plus vive qu'à l'ordinaire.

«Mon cher Rigaud; me dit-il, je vais te demander un service: j'ai ici

une lettre de change de 1,300 fr., bonne valeur dont j'aurais besoin de

toucher le montant. Le souscripteur est excellent et je l'endosse: deux

bonnes signatures. Ton parent sait que la tienne est meilleure que celle

de Rothschild.»

--J'étais flatté du compliment. «--D'ailleurs, poursuivit Achille, il

est nanti d'avance, ton parent, puisqu'il est dépositaire de ta

fortune.--» Ta fortune! je me pavanais comme un millionnaire.--«Cela

doit aller tout seul, ajouta-t-il; j'attendrai ce soir mes fonds au

passage des Panoramas.

--J'y serai,» lui répondis-je.

J'étais si sûr de la ponctualité d'Achille, le considérant comme un

capitaliste, que j'oubliai en cet instant une recommandation de mon

respectable père, mort, il y a quelques années, en exercice d'une charge

d'huissier à Châteauroux.

«Mon cher Polycarpe, c'est mon petit nom, mon cher Polycarpe, me disait

mon père, ne signe jamais de lettres de change, n'endosse jamais de

lettres de change. Tous les malheurs de la jeunesse viennent de la

lettre de change.»

J'endossai celle de mon ami.

J'arrive tout de suite à l'échéance, passant, sous silence trois mois de

ma vie paresseuse et dissipée.--C'est, dommage: car ces trois mois

furent du bon temps dont on se souvient peut-être encore entre la rue

d'Antin et la rue Grange-Batelière, et depuis le passage de l'Opéra

jusqu'au Palais-Royal.

La valeur, comme disait Achille, la valeur ne fut point payée. Le

souscripteur était, je crois, un être imaginaire; je n'ai jamais, en

tout cas, trouvé sa trace. Achille devait rembourser, il n'en fit rien.

Le billet me fut présenté; je n'étais pas en fonds; mon parent le

remboursa, et vint me trouver pour m'apprendre que j'étais débité,

pardon de ce style de partie double, débité du montant du remboursement,

il ajouta à cette déclaration financière quelques reproches et des

conseils dont l'intention était trop bonne pour que je lui fisse

remarquer que j'avais pensé tout ce qu'il pouvait me dire avant qu'il

eût ouvert la bouche.

«Eh bien! lui dis-je par une inspiration qui ne vient qu'aux

prédestinés, faites protester l'effet, obtenez un jugement contre le

souscripteur et les endosseurs. Envoyez-moi à Clichy, pourvu que mon ami

y soit envoyé avec moi; j'ai mon idée.»

Je crois que je fus compris par le fabricant en caoutchouc, car le soir

même le billet était protesté, et huit jours après, le jugement

signifié; huit jours plus tard, un fiacre s'arrêtait à ma porte, et

comme je sortais pour me rendre au palais, deux hommes m'arrêtèrent,

m'engageant à monter dans le fiacre. J'y trouvai mon ami Achille sous la

garde d'un troisième personnage dont la figure était encore moins

avenante que la face des deux premiers.

«Comment, me dit mon ami, ton parent a l'infamie de nous faire arrêter?

Cet homme-là n'a donc pas de coeur?

--Que veux-tu, lui dis-je, il ne me doit plus rien, mes fonds étaient

épuisés avant l'échéance, et je suis traité comme un parent insolvable.

--Dis-tu vrai? Est-ce que nous allons coucher à Clichy? Ce serait une

trahison de ta part.»

Il disait cela si naturellement que je ne doutai pas de sa parfaite

bonne foi. Selon lui, j'étais le traître, et il ne lui venait pas à

l'esprit qu'il y avait au moins un traître avant moi, en ne comptant pas

le souscripteur du billet.

Au lieu de répondre à mon ami, je dis au garde du commerce et à ses

acolytes de nous conduire droit à la prison. Mon sang-froid imposa à mon

compagnon.

«Ne pourrions-nous pas nous faire conduire ailleurs, sous la garde de

ces messieurs, afin d'aviser ensemble au moyen de payer?»

C'est Achille qui parlait ainsi.

«Pardon, monsieur, répondit le ministre de la loi commerciale, vous

pouvez venir chez moi, et si vous trouvez les fonds avant deux heures

(il était dix heures), vous serez libres.

--Eh bien! conduisez-nous chez vous.»

J'étais impassible et ne prenais aucune part à cette négociation.

Nous fûmes en effet conduits chez le garde du commerce, et le fiacre

s'arrêta bientôt devant une maison de mauvaise apparence; au fond d'une

allée obscure, un escalier à peine éclairé nous mena au deuxième étage.

Nous traversâmes un appartement encombré de meubles de tous les styles

et de toutes les paroisses. On nous fit entrer dans le cabinet du

maître.

«Arrangez-vous ensemble, messieurs, nous dit-il, entendez-vous; trouvez

le moyen de payer, ou dans quatre heures nous partons.»

Nous voici seuls. «Eh bien! dit Achille, rompant le premier le silence,

qu'allons-nous faire?

--Rien. Il me semble que nous faisons ici une station inutile.

--Comment! tu veux aller à Clichy? finis donc.

--Je t'assure que j'y suis décidé.

--Voyons, tâche de trouver la moitié de la somme, je trouverai peut-être

l'autre.»

C'est là que j'attendais mon homme.

«Cherchons donc, je le veux bien; mais je n'ai pas d'espoir.»

Nous fîmes venir les deux acolytes du garde du commerce et les envoyâmes

chacun de son côté appeler, l'un une dame de la connaissance d'Achille,

l'autre mon cousin le négociant.

Quand ils furent partis, «As-tu déjeuné, me dit mon compagnon. Ces

drôles-là m'ont saisi à jeun; il n'en faut pas davantage pour vous

donner la jaunisse.»

J'avais déjeuné, mais légèrement, de pain et de beurre avec une tasse de

thé que je préparais moi-même tous les matins avant de sortir.

«Monsieur, dit Achille en ouvrant la porte du cabinet pour appeler le

maître, serait-il possible d'avoir à déjeuner?

--Voulez-vous, répondit-il, partager le déjeuner de ma famille? Nous

allons nous mettre à table.

--Ma famille! qu'en dis-tu Polycarpe? dit Achille en se tournant vers

moi, ces brigands-là ont une famille; veux-tu voir la famille?» Et sans

attendre ma réponse, «Volontiers, monsieur, vous êtes bien aimable.»

Il sort du cabinet et je le suis en faisant rapidement cette réflexion

que le déjeuner serait porté sur la note des frais d'arrestation et

qu'il faut prendre ce que Dieu nous envoie.

On nous introduit dans la salle à manger. Quelle fut ma surprise! deux

dames et deux enfants étaient déjà autour de la table. C'étaient les

dames et les enfants des Tuileries, c'était ma Charlotte.--Je rougis

jusqu'au blanc des yeux de me retrouver en présence de ma conquête dans

une circonstance si pitoyable. Elle sembla elle-même interdite ainsi que

sa soeur, du moins je crus remarquer sa confusion. Les enfants me

reconnurent, et tous les deux ensemble:

«Tiens, c'est le monsieur qui nous a donné des plaisirs!» Le garde du

commerce, qui nous gardait à vue en l'absence de ses deux estafiers,

s'était pourtant absenté une minute, et par conséquent il n'assistait

pas à cette reconnaissance.

Dès qu'il fut rentré, on se mit à table, et l'on commença à officier

dans un silence interrompu seulement par le bruit des fourchettes et des

mâchoires. Tout à coup mon ami Achille rompit le silence en disant:

«Il parait que mon ami Rigaud est ici en pays de connaissance?

--Comment cela?» dit le maître de la maison.

Les dames rougissaient.

«Effectivement, dis-je, j'ai eu le plaisir de rencontrer ces dames

quelque part.

--Aux Tuileries, n'est ce pas, monsieur, interrompit la soeur de

Charlotte, comme si elle eût redouté le soupçon de son époux.

--Oui, madame, aux Tuileries, l'été dernier.»

Achille comprit tout de suite que c'était l'aventure que je lui avais

contée; et comme je l'avais extraordinairement amplifiée, je craignais

qu'il n'abusât de ma confidence pour prendre avantage sur moi dans la

partie dont l'enjeu était le paiement de la lettre de change.

Effectivement, il se mit à faire des allusions à ces sortes de

rencontres fortuites, regardant alternativement les deux femmes et moi

de manière à me rendre toute contenance pénible. Heureusement ses

habitudes de hâbleur l'amenèrent à parler de lui-même, et il nous conta

qu'il avait failli épouser une Anglaise millionnaire pour lui avoir

donné la main comme elle montait dans un omnibus.

On l'appela en ce moment, et le garde du commerce le conduisit dans son

cabinet, où l'attendait la dame qu'il avait fait prévenir. En même temps

la soeur de Charlotte allait dire deux mots à sa servante, et je me

trouvai seul avec ma belle.

«Mademoiselle, lui dis-je, vous êtes peut-être étonnée de me voir ici!

--Monsieur, dit la jeune fille, je soupçonne que c'est une plaisanterie,

et que votre arrestation n'est qu'un prétexte...»

Je saisis rapidement le sens de cette méprise,

«C'est vrai, lui dis-je, je me suis fait arrêter pour avoir le droit

d'arriver jusqu'ici; je vous aime, Charlotte, et j'ose vous le dire.

--Je le savais,» dit-elle avec une simplicité qui me parut sublime.

Sa soeur parut en ce moment, et l'aîné des enfants, frappé de la

vivacité de notre court dialogue, se prit à dire:

«Ma tante est drôle avec ce monsieur-là; ils se disent des choses..,

--Tais-toi, Frédéric,» dit la maman, qui entendait son mari rentrer,

l'un de ses sbires étant de retour et ayant repris son poste de geôlier.

Achille rentra lui-même quelques minutes après, et se remit à

table.--Puis on sonna, et ce fut à mon tour de passer dans le cabinet,

devenu une sorte de confessionnal; mon parent venait répondre à mon

invitation.

«Tenez-vous prêt, lui dis-je, à payer ce soir; mais faites entendre, en

vous retirant, un refus formel; accompagnez-le, si vous voulez, des

reproches les plus durs; traitez-moi comme le ferait le plus féroce des

créanciers envers le débiteur le plus abandonné. Souffrez aussi que je

vous accuse de cruauté, et que je vous baptise des noms les plus usités

entre un débiteur malheureux, et un créancier impitoyable. Je n'irai pas

trop loin; mais je vous enverrai au diable. Cela vous va-t-il, mon cher

cousin?

--Entre parents, répondit-il, on se doit bien cela; tu peux même me

jeter à la porte, pourvu que tu ne me pousses pas trop fort; car je

souffre aujourd'hui de mon rhumatisme, et j'ai pris, pour venir, un

cabriolet à tes frais.»

Ce bon parent me toucha jusqu'au fond du coeur, et cette petite scène

fut jouée avec une habileté digne de servir de modèle à tous les

Frontins de la comédie.

Après avoir expédié mon cousin avec grand bruit et force injustes,

suivant le programme, je revins dans la salle à manger, en disant au

garde du commerce;

«N'alternons pas plus longtemps, monsieur, parlons; je ne puis compter

sur l'homme que je viens de mettre à la porte; c'est un coeur de bronze,

et je renie sa parenté.

--Un instant s'écria mon ami Achille; voyons, rentrons dans le cabinet

et causons.»

Charlotte me regardait, pendant cette nouvelle scène, avec un air

d'étonnement; je saisis adroitement l'occasion de lui faire de l'oeil un

signe qui disait: soyez tranquille.

A peine rentré, j'ai, dit Achille, la moitié de la somme.

--Moi je n'ai rien.

--Eh bien! fais-moi ton billet de la moitié; je le ferai prendre à ma

protectrice pour qu'elle fournisse la somme entière. C'est une vieille

dame qui me veut du bien; elle fera cela pour moi.

--Je ne veux rien faire, si ce n'est me laisser conduire en prison. Je

suis furieux de m'être adressé à un mauvais parent; c'est à toi que je

dois cet affront. Encore un coup, partons.»

En disant ces mots je sonnai et renouvelai la demande d'être conduit à

Clichy.

Achille alors prit à part le garde du commerce, et s'entretint une

minute avec lui dans l'embrasure de la croisée. Celui-ci aussitôt; «Je

m'en rapporte à la parole de monsieur, et le prends sur moi de vous

mettre en liberté. Voilà les pièces: quinze cents francs de capital,

trois cents francs de protêt et de jugement, deux cents francs de frais

d'arrestation; vous ajouterez vingt francs pour le déjeuner, ce sera le

pourboire de mes employés.»

Il n'y avait qu'une manière d'expliquer cette confiance: je compris

qu'Achille avait payé. Il prit les papiers avec une humeur dont je vis

bien que j'étais l'objet, et il sortit sans m'inviter à la suivre et

sans m'attendre.

Dès qu'il fut parti, je racontai au garde du commerce que j'étais en

mesure de payer, mais que j'avais joué une comédie en faisant mine de

vouloir aller en prison, afin d'obliger mon ami à s'exécuter, sachant

que si j'eusse acquitté tout ou partie de cette dette, je n'aurais

jamais revu mon débiteur ni le montant de ma créance.

«Jeune homme, me dit mon hôte, quelle est votre profession?

--Avocat.

--Avocat! fi donc! il faut vous faire huissier!

--Monsieur, lui dis-je, mon père le fut en province pendant trente ans.

--Vous ne le serez que dix ans à Paris, et votre fortune est faite.

Avez-vous de l'argent?

--J'ai quarante mille francs, le reste de l'héritage paternel.

--Je vous en prêterai autant, et vous achèterez un office; nous ferons

des affaires ensemble, puis vous vous marierez.

--Monsieur, lui dis-je, je me marierai auparavant, si vous voulez bien

accueillir ma demande, c'est une affaire qui pourrait se conclure sans

sortir d'ici. J'aime mademoiselle Charlotte.»

Au bout d'un quart d'heure d'explication, tout était fini. Huit jours

après, j'étais l'époux de Charlotte, et acquéreur d'un office d'huissier

près les cours et tribunaux de Paris.

En 1844 au moment où je recueille ce souvenir encore récent, je suis à

la veille de me retirer des affaires, comme on dit, et d'aller vivre à

Batignolles avec ma femme, qui m'a donné deux fils et qui m'en promet un

troisième. Le ciel m'a béni; je lui demande la même faveur pour ma

postérité.

Quant à mon ami Achille, il cherche, à l'heure qu'il est, à se faire

enlever par une riche veuve, et, de temps en temps, il monte en omnibus

pour y rencontrer des héritières.--Il mourra gamin.

P. de K.

Améliorations des Voies Publiques.

Dans notre précédent article sur les nouveaux percements de rues

projetées ou en cours d'exécution dans Paris, nous avons établi une

distinction nécessaire entre les projets qui n'ont pour but que la mise

en valeur de terrains jusqu'alors improductifs, et ceux qui satisfont à

un besoin réel de circulation. Les premiers sont habituellement le fruit

de spéculations particulières; les autres répondent surtout à l'intérêt

général.

Malheureusement nous n'avons guère à signaler sur la rive gauche de lu

Seine que des projets peu importants au point de vue de la circulation.

Cette situation fâcheuse de la rive gauche tient à plusieurs causes. La

principale vient de sa constitution même; c'est pour ainsi dire un vice

organique, une maladie de naissance. La plupart des quartiers situés de

ce côté de la ville, et principalement ceux du 10e arrondissement, se

sont établis par un mouvement qui leur était propre et en dehors du

système général de la cité. Sur la rive droite, la ville avait déjà

triplé son étendue et brisé trois enceintes, qu'elle se renfermait

encore, sur la rive gauche, dans les remparts élevés par

Philippe-Auguste, et qui avaient soutenu les assauts de Henri IV. A ce

moment la cour se transportait à Versailles; la noblesse, qui

abandonnait ses demeures féodales, vint se fixer à Paris, et, par une

attraction inévitable, construisit ses hôtels le long des routes qui

conduisaient à la résidence royale. Alors s'ouvrirent et se bâtirent

comme d'un seul jet toutes ces rues parallèles à la Seine également

distantes les unes des autres, et dans une direction unique vers la

route de Sèvres et de Versailles.

De ce seul fait dérivent toutes les conséquences actuelles. Versailles

abandonné et désert a causé la solitude du noble faubourg.

En effet, si l'on examine le plan de la rive gauche, on verra qu'elle ne

compte des rires perpendiculaires à la Seine, communiquant avec l'autre

rive et rayonnant au centre, que dans les vieux quartiers antérieurs à

cette subite extension; les rues Saint-Jacques et de La Harpe, artères

du quartier de l'Université; la rue Dauphine, artère du quartier Bussy,

dont la rue de Seine forme la limite; au delà, la rue du Lac, ancienne

route qui a conservé son activité première, et la rue de Bourgogne,

offrent seules un débouché.

L'examen le plus rapide amène donc cette conclusion, que pour ranimer la

rive gauche, pour la faire participer au mouvement général de la cité

parisienne, il faudrait modifier profondément sa constitution primitive,

et rattacher au reste de la cité par les liens d'une circulation

commune.

Il est évident que tous les projets de voirie étudiés pour remédier à

l'appauvrissement relatif de la rive gauche devraient avoir pour objet

de guérir cette infirmité native, et de la relier à la rive droite.

C'est évidemment dans ce but, et pour soulager la rue Dauphine, qu'on a

successivement étudié les moyens d'élargir et de déboucher la rue de

Nevers, et de régulariser les rues de Seine et Mazarine, même au prix

des pavillons de l'Institut, qu'il eut fallu abattre.

Les projets n'eussent été que d'une médiocre utilité, tant que la rue de

Seine aboutira à la passerelle appelée pont des Arts. La circulation

active et réellement profitable aujourd'hui est celle des voitures, et

un pont de piétons n'est qu'une insuffisante ressource.

Le projet le mieux conçu qui ait encore été présenté pour ce quartier, à

notre connaissance, est celui de M. le comte Léon de Laborde. M. de

Laborde propose une grande voie publique qui, partant de Saint-Sulpice,

ou du carrefour Sainte-Marguerite, viendrait aboutir sur le quai entre

la Monnaie et l'Institut, traverserait la Seine sur un pont à voiture et

communiquerait avec la rue Saint-Honoré et les Halles par la place du

Louvre et la rue de Poulies, convenablement élargie.

L'exécution de ce projet ne présenterait pas toutes les difficultés que

son étendue paraît d'abord indiquer. Une partie du parcours de la

nouvelle rue trouve formée par la rue ou plutôt ruelle de l'Echaudé,

qu'il suffirait d'élargir. Du côté du quai, l'impasse Conti forme une

seconde partie du tracé; il ne resterait donc que le pâté intermédiaire

à percer. Au delà de la Seine, la place du Louvre, la rue des Poulies,

etc., n'ont besoin que d'être régularisées.

Il semble d'ailleurs que le projet de M. le comte de Laborde se lie

heureusement avec ceux qui sont à l'étude pour l'agrandissement de la

Monnaie et les améliorations que réclament les bâtiments de l'Institut.

Ils doivent se servir mutuellement et se combiner pour arriver à un

ensemble qui satisfasse également les besoins de la circulation et

l'embellissement des monuments publics.

[Illustration.]

A notre avis, ce projet mérite l'attention la plus favorable de

l'administration. Sans doute le percement du pâté de propriétés

particulières compris entre la rue de Seine et la rue Mazarine d'abord,

ensuite entre cette dernière rue et l'impasse Conti, puis la

construction d'un pont si près du pont Neuf, dans la plus grande largeur

de la Seine, donneront lieu à des dépenses considérables; mais l'utilité

en est évidente, les résultats en seront immédiats, et nous pensons que

les propriétaires de la rive gauche, sentant le besoin qui les presse,

viendraient en aide à cette entreprise, dont il paraîtrait que le

conseil des bâtiments civil a déjà approuvé les dispositions.

Nouvelles Recherches sur un petit Animal très-curieux (1).

(PREMIER ARTICLE.)

[Note 1: Cet ouvrage est sous presse en ce moment, et sera publié par

madame Arthus Bertrand, éditeur, rue Hautefeuille, qui a bien voulu

mettre à notre disposition les documents que nous nous sommes empressés

de communiquer à nos abonnés.]

L'Académie des Sciences, dans sa séance publique du 26 février de cette

année, a décerné à M. Laurent le prix de physiologie expérimentale pour

un travail fort ingénieux, et que nous croyons fait pour exciter la

curiosité de nos lecteurs; ce travail a pour titre: _Recherches sur

l'hydre et la spongille_, vulgairement connues sous le nom de polype ou

éponge d'eau douce. Le sujet est propre à étonner les gens du monde; les

savants, dont l'attention est depuis un siècle tenue en éveil sur les

phénomènes que nous allons décrire, trouveront ici, grâce aux patientes

observations de M. Laurent, des solutions pleines d'intérêt. Citons

d'abord quelques passages du rapport présenté à l'Académie:

«Il y a justement aujourd'hui cent ans que le monde savant, et plus

particulièrement l'Académie des sciences de Paris, émerveillés de la

découverte inattendue d'un petit animal presque imperceptible, et en

effet jusque-là presque inaperçu, que venait de faite un jeune

précepteur des fils du Comte de Bentink, en Hollande, s'occupaient à

l'envi, dans toutes les parties de l'Europe, de l'étude des polypes,

sujet qui a tant contribué à éclairer plusieurs points importants de la

physiologie.--A cette époque, en effet, de 1740, année de la découverte

par Trembley, à celle de 1744, où il publia son célèbre traité sous le

titre modeste _d'Essai pour servir à l'histoire naturelle des polypes

d'eau douce_. Réaumur, aidé de ses amis et confrères Bernard de Jussien

et Guettard, s'occupait activement du curieux animal, qu'ils proposèrent

de nommer polype en même temps qu'ils en liaient habilement l'histoire à

celle de cette classe immense d'êtres qu'un autre Français, Peyssonnel,

venait d'enlever au règne végétal, malgré la découverte récente de leurs

prétendues fleurs, due au célébré historien de la mer, le comte de

Marsigli.--En Angleterre, Folkes, le duc de Richemond, H. Miles, Backer,

président ou membres de la Société royale; en Suisse, Bonnet; en

Hollande même, Allamand, Lionnet, le comte de Bentink, répétaient

souvent en public, devant la cour et la ville, comme Réaumur, par

exemple, sur des sujets d'abord envoyés par Trembley lui-même, et

trouvés ensuite partout, grâce aux renseignements fournis par lui, les

expériences véritablement encore extraordinaires aujourd'hui, par

lesquelles était constate qu'un être organisé, dépourvu d'yeux, pouvait

se diriger vers la lumière, chercher à atteindre une proie qu'il ne

voyait pas, et semblait n'être qu'un estomac avec un seul orifice pourvu

de filaments ou de bras préhenseurs, pouvant être retourné comme un

doigt de gant, sans cesser d'exercer ses fonctions digestives comme

auparavant; susceptible de se reproduire par des bourgeons poussés

spontanément, ou par des oeufs libres sortis d'un point quelconque du

corps; et enfin, ce qui paraît encore plus extraordinaire, pouvant être

coupé, haché, pour ainsi dire, en morceaux, et chaque morceau pouvant

donner naissance à un être entièrement semblable à celui dont il

provenait, reproduisant ainsi, dans le monde de la réalité, l'histoire

fabuleuse de l'hydre de Lerne, d'où l'immense Linné, avec son

imagination à la fois si religieuse et si poétique, a tiré le nom

d'hydre qu'il a donné à ce genre d'animaux.» Nous passons sous silence

tous les détails historiques relatifs à la découverte du polype d'eau

douce, qui devait alors exciter si vivement la curiosité du public,

puisque le célèbre Fontenelle commence son histoire de l'Académie des

Sciences pour 1741, par cette phrase pompeuse: «_L'histoire du phénix

qui renaît de ses cendres, toute fabuleuse qu'elle est, n'offre rien de

plus merveilleux que la découverte dont nous allons parler._»

Pour faire connaître en peu de mots les causes de l'étonnement que les

naturalistes de cette époque durent éprouver en observant pour la

première fois l'hydre, laissons encore parler le savant rapporteur:

«Il ne faut cependant pas croire, et tout penseur qui connaît un peu la

nature de l'homme n'en sera pas étonné, qu'une découverte aussi

remarquable, aussi inattendue, aussi contradictoire avec l'état de la

science d'alors, fut acceptée sans contradiction, sans contrôle. Loin de

là; et son auteur même crut quelque temps que ce pouvait être une

plante, une sensitive encore plus sensible que la mimosa, si

ingénieusement nommée _pudica_ par Linné.

«Mais l'année 1744 n'était pas écoulée, que l'histoire des polypes

d'eau douce était exposée, développée de la manière à la fois la plus

simple et la plus convaincante, dans un de ces ouvrages restés comme un

véritable modèle de finesse dans les procédés d'investigation, de bonne

foi dans l'exposition des faits, et je puis ajouter, de vérité et

d'habileté dans la manière avec laquelle des objets aussi délicats ont

été dessinés et gravés par le célèbre Lionnet.»

La publication de cet ouvrage du célèbre Trembley dut produire un

très-grand effet, en raison de ce que cette grande découverte d'un petit

animal devenait une mine féconde et inépuisable d'observations et

d'expériences curieuses au moyen desquelles l'esprit humain peut

soulever quelques coins du voile épais sous lequel s'effectuent les

phénomènes les plus simples et les plus mystérieux de la vie. Nous

aurons soin de signaler à nos lecteurs cet ordre de phénomènes vers la

découverte desquels l'Académie des Sciences de Paris dirige habilement

l'industrieuse activité de tous les investigateurs du monde savant, et

nous devrons le faire, parce que les découvertes de la science dans le

champ des questions les plus ardues ont toujours eu le privilège de

piquer vivement la curiosité des gens du monde. Toutefois, ces grandes

et belles questions dont l'Académie des Sciences de Paris, par l'organe

de l'un de ses membres, signale l'importance et la difficulté, ne

pouvaient pas encore être posées ni attaquées avec fruit à l'époque de

la découverte de l'animalité de l'hydre et de celle du corail, parce que

la science n'avait point encore mis en lumière les points les plus

importants de l'étude du développement des êtres doués de la vie. Voici

comment le rapporteur de l'Académie s'exprime encore à ce sujet:

«Depuis la publication de l'ouvrage de Trembley et depuis la

confirmation de tous les faits curieux qu'il contient, quelquefois même

éclaircis et étendus par Pallas, Roesel, Schoeffer, Spallanzani, etc.,

l'histoire des polypes d'eau douce était presque généralement considérée

comme complète et comme ne laissant rien à désirer. En effet, par

comparaison surtout avec ce que l'on connaissait du reste de la série

animale, on pouvait le croire, du moins sous le rapport de l'histoire

naturelle. Cependant il restait un certain nombre de points que Trembley

et les naturalistes du dernier siècle ne devaient pas toucher à l'époque

où ils observaient, parce que les besoins de la science de la vie ne

l'exigeaient point encore, et qui ont dû successivement se présenter au

fur et à mesure des progrès de l'histoire des corps organisés; par

exemple, les questions sur la structure, la composition anatomique et

histologique de l'hydre, c'est-à-dire sur le nombre et la nature des

tissus qui constituent ce curieux petit animal, sur les organes qui le

forment, sur le nombre et le mode des moyens si variés de reproduction

dont il est si richement doté, sur la structure des corps reproducteurs

nommés _gemmes_ ou bourgeons et oeufs, et sur les phases du

développement; enfin, sur les monstruosités naturelles et artificielles

que ces singuliers animaux sont susceptibles de présenter à

l'observateur patient et convenablement préparé pour en apprécier

l'étiologie.

«Ce sont en effet ces grandes et belles questions, dont je n'ai pas

besoin de faire sentir l'importance et la difficulté à l'Académie, que

l'auteur des nouvelles recherche sur l'hydre a entrepris de traiter, et

sur lesquelles il a lu devant elle une série de Mémoires.» Nous ne

suivrons point le rapporteur dans l'examen des détails circonstanciés et

nécessaires pour fonder le jugement de l'Académie, et nous nous

bornerons à exposer ici les résultats des nouvelles observations faites

sur les bourgeons et les boutures qui constituent les deux premiers

modes de reproduction de l'hydre ou polype d'eau douce qu'on trouve dans

les environs de Paris. Cet animal, quoique dépourvu de sexe se reproduit

encore d'une troisième manière, c'est-à-dire par des oeufs très-curieux,

dont l'étude succincte sera le sujet d'un nouvel article que nous

donnerons prochainement.

_Des bourgeons_.--Trembley et ses successeurs avaient très-bien décrit

ce premier mode de reproduction du polype d'eau douce; ils avaient assez

bien déterminé les divers points du corps de l'animal sur lesquels

poussent les bourgeons; mais ils n'en avaient point rapproché l'étude de

celle des boutures, ni de celle des oeufs. Ce rapprochement devait être

fait en étudiant sous le microscope, et à divers grossissements, le

bourgeon observé dès le premier moment de son apparition. Cette étude,

dans laquelle l'investigateur est assujetti à saisir l'instant de

l'origine première d'un être vivant produit par bourgeonnement, a pour

but de constater si le bourgeon de l'hydre, et de tout autre animal

zoophyte, commence, comme le bourgeon d'un végétal, par une petite

cellule qui pousse et bourgeonne à la surface ou près de la surface du

corps de l'animal. Nous verrons bientôt quels ont été les résultats des

recherches dirigées vers ce but. Il nous faut d'abord faire connaître

les diverses sortes de bourgeons qui poussent sur le corps de l'hydre,

parce qu'il y avait dissidence d'opinions à cet égard, et parce que

cette question semble définitivement résolue dans le travail récemment

couronné par l'Académie.

Le bourgeonnement se fait toujours au-dessus du niveau de la peau. Quand

l'animal, tout petit qu'il est, a été retourné connue un doigt de gant,

la peau interne, devenue externe, bourgeonne tout de même. Il n'y a

point lieu de distinguer les bourgeons en ceux de la peau du dehors et

en ceux de la peau de l'estomac, puisque ces deux peaux et leurs

bourgeons, qui sont toujours externes, se ressemblent complètement et

sont identiques. Les bourgeons ne se forment jamais sur le pied, ni sur

les bras, ni sur les lèvres.

C'est donc seulement le corps de l'hydre qui produit les gemmes ou

bourgeons. C'est d'après les divers points de ce corps, et en ayant

égard aux causes qui déterminent le bourgeonnement, qu'il convient

d'établir trois principales sortes de bourgeons destinés à devenir de

nouveaux individus.

[Illustration.]

Voici comme se fait le développement des bourgeons normaux, c'est-à-dire

de ceux qui se forment, à la base du pied, au point, de son union avec

le corps. On voit paraître un petit tubercule arrondi qui n'est autre

chose qu'un petit cul-de-sac de l'estomac de l'hydre mère; et ce qui

prouve que le bourgeon n'est réellement à son origine qu'un renflement

de l'estomac de l'animal qui se reproduit, c'est que le bourgeon, qui

est, dès son origine, composé, comme la mère, de deux peaux, offre

toujours à sa base et dans son intérieur la même couleur que la peau

interne de la mère.

L'individu figuré ci-contre avait été coloré, en bleu, et le bourgeon

naissant qu'il porte avait la même couleur.

[Illustration.]

L'auteur des nouvelles recherches sur l'hydre pense que les causes qui

déterminent le bourgeonnement normal qui a lieu à la base du pied, sont

l'accumulation des molécules nutritives amoncelées sur ce point, et

l'irritation de cette partie du corps produite par l'amas de nourriture

à l'état moléculaire. Pendant la belle saison, et lorsque l'hydre mange

beaucoup, le bourgeonnement est très-rapide; on voit alors le petit

tubercule devenir moins large et plus saillant, mais son extrémité libre

est encore mousse et arrondie, comme on le voit dans la deuxième figure,

qui exprime le deuxième degré du bourgeonnement, ou mieux le deuxième

âge du nouvel individu encore sans bras.

[Illustration.]

Lorsque le bourgeon est un peu plus avancé en âge, on voit poindre à son

extrémité des saillies arrondies qui se forment les unes après les

autres ou en même temps.

Ces petites éminences s'allongent graduellement et prennent la forme de

longs filaments qui sont les bras disposés circulairement autour d'une

ouverture qui sera la bouche; pendant que le corps du bourgeon (V. la

figure) ainsi que les bras poussent et s'allongent, on peut se

convaincre que le corps du jeune animal est un tube qui communique

toujours avec l'estomac de sa mère, et que ses bras ont aussi une cavité

tubuleuse qui sera plus tard l'estomac de l'individu provenant de ce

bourgeon.

[Illustration.]

Enfin le bourgeonnement est parvenu à son plus haut degré, lorsque le

petit, dont les bras sont devenus très-longs et dont la bouche est

formée, n'offre plus une couleur aussi foncée dans la partie de son

corps qui tient encore à la mère. Cette portion du bourgeon, qui devient

plus claire, sera le pied du nouvel individu; plus tard, il se forme peu

à peu un rétrécissement sur le point par lequel le bourgeon tient à sa

mère, et ce rétrécissement graduel produit enfin la séparation des deux

individus. Telle est la marche du développement des bourgeons qui se

forment à la base du pied. Une hydre en produit en été un nombre

proportionnel à l'abondance de la nourriture et à la vigueur des

individus. On ne peut faire, à l'égard de ce nombre, qu'une estimation

approximative. Trembley porte ce nombre à une nouvelle génération tous

les quatre ou cinq jours, et 20 petits par mois produits par une seule

mère; on peut aussi obtenir expérimentalement à la fin de l'automne un

nombre assez considérable d'individus produits par bourgeonnement,

puisque 30 mères et leur progéniture ont fourni 2,000 individus en

novembre.

[Illustration.]

En outre de ces hydres, qui ne poussent des bourgeons qu'à la base du

pied, on en trouve quelques-unes qui portent en même temps des bourgeons

au bas du corps, et d'autres au milieu et plus ou moins près de la

bouche; l'individu figuré à côté porte deux bourgeons, l'un normal et

l'autre développé au delà du lieu ordinaire.

[Illustration.]

C'est l'abondance de la nourriture qui produit le plus souvent cette

exubérance de bourgeonnement; mais il s'y joint aussi une deuxième

cause, qui est la forme anguleuse de certaines proies. Nous mettons ici

sous les yeux des figures d'hydres qui, ayant mangé des larves de

cousin, ont produit de ces bourgeons formes plus ou moins près de la

bouche. La première figure est celle d'une hydre très-vigoureuse qui

vient d'avaler une larve de cet insecte, dont on voit le corps à travers

la peau transparente du polype. Le ventre de ce polype est

très-distendu, et c'est sur le point le plus irrité par cette distension

qu'apparaîtra un bourgeon exceptionnel.

[Illustration.]

Dans le deuxième individu, qui avait avalé des larves de cousin dont il

avait vomi la peau, et qui portait un bourgeon près de la bouche, une

nouvelle larve, qu'il vient de manger, distend l'estomac, et une portion

de la queue de cette larve a pénétré dans l'estomac du bourgeon qui

communique avec celui de la mère. Ce phénomène démontre bien nettement

que ce bourgeon n'est réellement, dès son origine, qu'un cul-de-sac de

l'estomac de l'individu mère. Ce bourgeon exceptionnel n'a point encore

poussé de bras.

[Illustration.]

Le phénomène de l'introduction de la proie avalée par l'hydre mère, dans

la cavité on l'estomac du bourgeon, est quelquefois encore plus

manifeste, lorsque ce bourgeon est plus développé et porte déjà deux on

trois bras, comme on le voit chez le troisième individu qui avait avalé

une larve de cousin, dont la moitié du corps remplit l'estomac du

bourgeon.

On peut ainsi constater qu'un nouvel individu provenant de bourgeons

mange et digère en même temps que sa mère, et qu'il prend ainsi de la

nourriture par une ouverture opposée à la bouche, qui est alors encore

imperforée.

[Illustration.]

On vient de voir que l'hydre pousse ordinairement des bourgeons à la

hase du pied, et exceptionnellement d'autres bourgeons qui se

développent, pendant la belle saison, plus ou moins près de la bouche,

sous l'influence d'une nourriture abondante et de la distension du sac

stomacal de la mère par des proies de forme anguleuse. Une autre sorte

de bourgeon exceptionnel se forme aussi au delà de la base du pied chez

les hydres qui ont été atteintes, en automne ou au printemps, de la

maladie pustuleuse. L'individu figuré ici à côté porte sept tumeurs

pustuleuses, dont l'une laisse s'échapper de son sommet des corpuscules

aminés d'un mouvement de titubation. Nous dirons, en parlant des oeufs

de l'hydre, ce que les corpuscules ont paru être.

[Illustration.]

Lorsque les individus qui ont été atteints de pustules sont sur le point

d'en être guéris complètement, et lorsque cette guérison coïncide avec

la fin de l'hiver et le retour du printemps, chacune des petites tumeurs

qui subsistent après la guérison ne s'efface pas complètement et se

transforme en autant de bourgeons exceptionnels qu'il y avait auparavant

des pustules. Ces hydres ont leur corps garni d'un nombre considérable

de bourgeons qui poussent tous en même temps, ce qui n'a point lieu dans

l'état ordinaire, ni dans le premier cas du bourgeonnement exceptionnel

mentionné ci-dessus. L'individu ici figuré porte sept bourgeons

succédant à des pustules; il y en a qui en portent davantage et

quelquefois une vingtaine.

Passons maintenant à la reproduction des hydres par divisions et par

boutures. Les observateurs avaient bien eu l'occasion de constater que

le polype d'eau douce se partage quelquefois naturellement, de lui-même,

en deux moitiés, au moyen d'une division transversale. Mais ce genre de

reproduction n'a lieu que rarement, et les besoins de la science

exigeaient que cette opération naturelle ne fût plus aussi rare afin

qu'il fût possible d'examiner sous le microscope le travail organique de

la séparation en deux moitiés.

[Illustration.]

Voici comment s'opère graduellement cette division d'une hydre très-bien

nourrie en deux moitiés transversales, l'une sans queue, et l'autre sans

tête. L'animal éprouve d'abord une constriction circulaire (voyez les

figures à côté) sur le point du corps qui sera le siège de la division.

Cette constriction augmente graduellement, comme si un lien étranglait

cette partie du corps de l'animal, en sorte que les deux moitiés ne sont

plus continues entre elles que par un point, et finissent par se séparer

entièrement. L'individu se montre sous les deux aspects exprimés par les

deux figures que nous avons rapprochées ici à dessein pour marquer les

deux derniers temps du même phénomène qui avait commencé dans le même

individu.

Après que cette séparation s'est effectuée, on a pendant quelques heures

sous les yeux deux hydres, l'une sans queue et l'autre sans tête.

Celle-ci peut prendre de la nourriture avec ses bras, ce qui n'est pas

permis à l'autre, qui se trouve ainsi forcée de jeûner. Nous devons

faire remarquer que cette division naturelle des hydres en deux et

quelquefois en trois parties, a toujours lieu sur des individus

très-bien nourris antérieurement. Chaque fragment est bien vivant et se

trouve ainsi doué d'une grande force de reproduction des parties qui lui

manquent. En effet, en peu d'heures, on voit pousser la queue sur la

moitié qui en est dépourvue, et les bras sur le gros bout de la moitié

sans tête, en sorte qu'en deux ou trois jours, pendant la belle saison,

chaque moitié de l'hydre est devenue un nouvel animal entier et

parfaitement semblable au premier individu.

Mais cette division en deux parties redevenues deux nouveaux individus

est malheureusement trop rare, et ce genre de reproduction est en

quelque sorte exceptionnel, par rapport à la multiplication au moyen de

bourgeons. Ce n'est point encore là le phénomène de la reproduction par

de véritables boutures qui excite le plus vivement la curiosité des

observateurs; aussi la réparation des parties perdues par chaque moitié

ou par chaque tiers d'un polype a-t-elle reçu le nom de rédintégration,

c'est-à-dire de restitution vitale d'un animal à son état d'intégralité.

Voyons maintenant comment l'auteur des nouvelles recherches sur le

polype d'eau douce est parvenu à élucider ce point encore obscur de

l'histoire naturelle du curieux animal. Il a soupçonné d'abord qu'une

irritation naturelle provoquait la constriction et la division des

hydres en deux ou trois fragments, et il a imité la nature en passant

autour du corps de plusieurs hydres, prises dans des moments choisis de

leur existence, un cheveu très-fin qui ne devait être retenu que par mi

noeud simple. Il fallait que ce cheveu fut simplement appliqué et non

serré autour du corps si mou et si délicat de l'hydre. Cette expérience

fort simple, mais très-difficile à cause de la petitesse des objets et

de la mollesse du corps des hydres, a fourni les résultats que

l'expérimentateur en attendait.

[Illustration.]

Une première hydre ne portant aucun bourgeon et n'ayant aucune tendance

à se couper en deux a été entourée d'un cheveu très-fin fixé au moyen

d'un noeud simple avec toutes les précautions indiquées, et en

vingt-quatre heures elle s'est divisée en deux moitiés qui sont devenues

elles-mêmes, deux jours après, des individus entiers, et réparant les

parties qui leur manquaient, comme on le voit dans la figure à côté de

celle de l'hydre sans bourgeon entourée d'un cheveu.

[Illustration.]

La même opération a été faite sur une deuxième hydre qui portait deux

bourgeons, l'un normal, et l'autre exceptionnel, c'est-à-dire développé

près de la bouche de la mère. Le corps de la mère et celui du petit

bourgeon exceptionnel ont été ceints chacun d'un cheveu, ce qu'exprime

la figure mise sous les jeux du lecteur.

[Illustration.]

Cette deuxième expérience a donné les mêmes résultats qui sont exprimés

dans la figure qui suit immédiatement.

Une troisième hydre portant un premier oeuf a été soumise à la même

opération, qui a été suivie du même succès avec une légère différence.

Dans ce cas la constriction du corps de cette hydre provoquée par

division du cheveu a été plus lente et ne s'est effectuée que quelques

heures plus tard, et la réparation des parties perdues a été également

plus tardive; ce qui tient à ce que les hydres qui pondent des oeufs

[Illustration.]

sont plus près du terme de leur existence, de même que les plantes

annuelles ou bisannuelles au moment de leur floraison et de leur

reproduction par graines; et voilà pourquoi il faut choisir des hydres

portant des oeufs au moment où elles n'ont encore qu'un oeuf, sans quoi

l'expérience de la division en deux moitiés, pour obtenir deux nouveaux

individus, ne réussirait point.

[Illustration.]

Une quatrième expérience semblable aux précédentes a été faite sur une

hydre qui portait un oeuf bien développé, quelques oeufs naissants, et

dont le corps était en même temps recouvert de pustules. Cet individu,

figuré ici, était très-vigoureux, et l'expérience a donné le même

résultat, qui se trouve encore exprimé par la figure suivante.

[Illustration.]

Il s'agissait enfin de Constater si les hydres atteintes de la maladie

pustuleuse conservaient assez de vigueur et de force de reproduction

pour réparer leurs parties perdues, en admettant que l'application de

cheveu autour de leur corps provoquerait également la séparation en

[Illustration.]

deux moitiés. Les expériences plus nombreuses faites à ce sujet ont

donné les résultats qu'on pouvait prévoir: les individus recouverts de

pustules, qui étaient faibles et mal nourris précédemment, se sont bien

coupés en deux moitiés, mais la réparation des parties perdues qui

devait les redintégrer a été incomplète, ou a avorté complètement dans

quelques-uns; mais lorsque les individus atteints de pustules étaient

très-vigoureux, l'opération a marché comme dans les expériences

précédentes, c'est-à-dire que la séparation en deux moitiés s'est faite

comme dans les hydres qui portaient des bourgeons, et chaque moitié est

devenue, quoique un peu plus lentement, un nouvel individu complet. On

peut même voir, par les deux figures mises à l'appui de l'énoncé de ce

fait, que les bourgeons commençaient à pousser sur chaque point du corps

de l'hydre qui était auparavant le siège d'une pustule.

Au moyen de ces expériences nouvelles, qui sont fort simples, et que

tout observateur patient et adroit peut répéter, on est en mesure de

pouvoir constater le mécanisme physiologique de la reproduction des

hydres par division spontanée, en les portant sous le microscope, parce

qu'on peut se procurer expérimentalement autant d'individus placés dans

cette condition qu'il en faut pour éclaircir ce point de la reproduction

des animaux par scissiparité, non encore étudié microscopiquement.

Cette étude microscopique des fragments d'un animal zoophyte, qui

devient un nouvel individu entier, doit marcher de pair avec celle des

bourgeons et avec celle des boutures, ce qui abrège et simplifie

beaucoup l'exposé de la reproduction des animaux par des corps

reproducteurs qui ne sont réellement pas des oeufs.

[Illustration.]

Un bourgeon naissant d'hydre, porté sous le microscope et étudié sous

plusieurs grossissements, depuis les plus faibles jusqu'aux plus forts,

se montre toujours, comme l'exprime la figure, sous la forme d'une

véritable extension du tissu vivant de la mère. Quelque soin qu'ait mit

l'auteur des nouvelles recherches, il n'a jamais pu découvrir une

prétendue cellule ou utricule primordiale que l'analogie avait supposé

devoir être le premier germe du bourgeon naissant de l'hydre. Cette

question peut donc maintenant être considérée comme résolue au moyen de

l'observation directe.

Mais pendant que l'hydre se coupe en deux moitiés et au premier moment

du bourgeonnement de chaque moitié, qui devient un nouvel individu

complet, peut-on encore découvrir, sous le microscope, cette prétendue

cellule primordiale qui serait le germe des nouvelles parties qui

poussent pour rendre l'animal entier? Nullement, et les deux figures

placées sous les yeux ne montrent que l'aspect du tissu vivant qui

bourgeonnera simplement par une extension vitale de sa substance charnue

et presque homogène.

[Illustration.]

Nous voici maintenant arrivés à la question si curieuse des boutures de

l'hydre. Nous donnons à dessein, comme l'auteur des nouvelles

recherches, le nom de boutures pour signifier que, dans ce cas, l'animal

a été pour ainsi dire haché en très-petits morceaux. Il faut faire

attention ici que l'animal haché étant très-petit, on n'avait point

encore précisé le degré et la limite de petitesse des hachures qui

peuvent, a-t-on dit, devenir un nouvel animal; c'était donc un point

très-important non encore abordé par les premiers observateurs. Disons

d'abord que les fragments de bras d'une hydre ne reproduisent un nouvel

individu que lorsque le morceau renferme une portion de la bouche de

l'animal. Le lecteur a sous les yeux des

[Illustration.]

fragments simples de bras et des fragments avec portion de la bouche, et

d'autres coin prenant la tête et les bras de l'animal; ces derniers

deviennent de nouveaux individus complets. Il en est de même à l'égard

des tronçons de corps de l'hydre, qu'on obtient en coupant, d'un coup de

ciseau, l'animal en tronçons transverses et longitudinaux. Les tronçons

longitudinaux rapprochent bientôt leurs bords, qui se soudent, et le

morceau est alors devenu un sac stomacal. La limite extrême de petitesse

des boutures prises sur le corps de l'hydre, et susceptibles de devenir

encore un nouvel animal, a été estimée à une hachure ou lambeau de sac

stomacal, qui aurait un diamètre d'environ un quart de millimètre.

[Illustration.]

L'auteur établit, dans cette partie si délicate de ses expériences, que

cette bouture doit contenir cependant une portion de peau externe et de

peau interne, et qu'elle doit être si petite qu'il ne puisse résulter un

sac stomacal de l'affrontement des bords de ce lambeau extrêmement petit

du sac stomacal de l'hydre haché en morceaux très-petits; au delà de

cette limite, les parcelles du tissu vivant de l'hydre ne peuvent plus

se reproduire.

Enfin, ces morceaux très-petits du corps de l'hydre, dont la forme est

irrégulière, s'arrondissent et deviennent une sorte d'oeuf bouturain et

sans coque, à limbe transparent et à noyau opaque. Observé dans ce

moment sous le microscope à un grossissement de trois à quatre cents

diamètres, il présente les premiers indices du travail embryogénique que

nous décrirons en exposant les résultats des nouvelles recherches sur

l'oeuf de ce curieux animal.

(_La suite à un prochain numéro._)

Bulletin bibliographique.

_La Havane_, par madame la comtesse MERLIN.--Paris, 1844. _Amyot_. 3

vol. in-8. 22 fr. 50 c.

Le 25 avril 1840, madame la comtesse Merlin s'embarquait à Bristol, à

bord du bateau à vapeur le _Great-Western_, et le 3 mai suivant elle

débarquait sur le quai de New-York. Elle ne fit qu'un court séjour dans

la capitale des États-Unis. Après une excursion à Philadelphie, elle

visita Washington et Baltimore, et elle s'embarqua sur le navire à

voile, le _Christophe Colomb_, qui la conduisit à Cuba, sa

patrie.--Madame la comtesse Merlin n'habita la Havane qu'un mois et

demi. Ce 23 juillet suivant, le _Havre-Guadeloupe_ la ramenait en

France.--Tel est le voyage qui nous a valu trente-six lettres publiées

d'abord dans les feuilletons d'un journal politique et formant

aujourd'hui 3 vol. in-8º.

Que madame la comtesse Merlin nous permette de lui soumettre une

observation. N'a-t-elle pas abuse quelquefois de ses talents

épistolaires? Pourquoi écrire tant de pages sur des sujets si variés?

Pourquoi, non contente d'analyser avec un style remarquable les

impressions diverses qu'elle avait éprouvées, a-t-elle essayé de

résoudre un si grand nombre de questions philosophiques, politiques,

économiques, morales, etc.? Toutes ces brillantes et solides qualités du

coeur et de l'esprit dont elle est heureusement douée sont-elles donc si

communes qu'elle ait cru souvent devoir les sacrifier au vain désir de

paraître posséder des connaissances universelles?--Effacez de ces

trente-six lettres quelques répétitions inutiles, supprimez-en tout ce

que d'officieux compilateurs y ont ajouté, n'y laissez, en un mot, que

ce que madame la comtesse Merlin a réellement écrit, c'est-à-dire senti

ou pensé, et son ouvrage, un peu trop aristocratique peut-être, restera

parmi les relations de voyage comme un charmant modèle de sentiment et

d'esprit, d'observations et de descriptions.

Madame la comtesse Merlin n'aime pas les Américains, et elle ne laisse

échapper aucune occasion de les critiquer.--La plupart de ces reproches

ne manquent ni de malice ni de fondement; ils se résument presque tous

dans les observations suivantes: «C'est un joug bien pesant que

l'égalité: pour satisfaire aux exigences de tous, on est soumis à des

gênes intolérables. Chacun paie de ses affections, de ses goûts, de ses

penchants, de son indépendance, le bénéfice fractionnel que

l'association lui a accordé.--On achète bien cher la liberté collective

quand on la paie par l'esclavage individuel. Ici le riche est toujours

opprimé par le pauvre et refoulé par la jalousie des masses. Ainsi la

liberté est sacrifiée à l'égalité, l'égalité immolée à la liberté; ce

qui s'appelle être égaux et libres. Dans ce pays, il faut marcher au pas

de tout le monde, vivre de la vie de tout le monde Au théâtre, en

voyage, à l'auberge, chez soi, l'esclavage est général, inévitable: tous

les actes de la vie sont collectifs.»

Aussi avec quelle joie madame la comtesse Merlin quitta ce pays où elle

n'attendait rien, où elle n'etait attendue de personne, pour se rendre

dans sa chère patrie, qu'elle n'avait pas revue depuis bien des années,

et où tant de coeurs battaient à son approche d'espérance et de bonheur!

Au lieu des odeurs infectes de la graisse fondue, du gaz et du bitume,

qu'il lui tardait de respirer d'air tiède et amoureux des tropiques,

cet air de vie et d'enthousiasme, rempli de molles et douces voluptés!»

Avec, quels regards avides elle contemplait cette végétation unique dont

elle nous a fait une si belle description! «Des rosées abondantes, des

pluies réglées, à de certaines époques de l'année, la chaleur douce et

constante de l'atmosphère, une couche végétale pure, et dont l'épaisseur

considérable s'alimente encore des dépouillés que laissent les forêts

primitives, donnent à la végétation de cette île une vigueur et une

puissance merveilleuses; le sol même suffit pas à la contenir. Une

quantité immense de plantes envahissent l'air et y cherchent la vie et

l'expansion que leur refuse la terre, trop chargée de ses produits. A

peine échappées de leur berceau, flexibles, ondoyantes, elles s'élancent

d'arbre en arbre, du rocher en rocher; elles montent et descendent sur

les murs, sur les toits des maisons; les corolles ouvertes, elles

cherchent l'action bienfaisante du soleil, et leurs feuilles exubérantes

s'épanouissent au souffle de la brise. Une multitude de plantes

parasites, douces d'une force vitale prodigieuse, s'élèvent jusqu'à la

coupole des arbres; et là, se jouant au milieu de leurs riches panaches,

suspendues avec grâce sur ces colosses de nos forêts, elles balancent

leurs fleurs délicates et flexibles au milieu des branches mobiles et

gigantesques. En Europe les fleurs rampent, ici elles s'élèvent et

volent comme des oiseaux, comme des mouches dorées dans des jardins

aériens! Eh bien! cette île si belle dans toutes ses parties, où les

volcans, les tremblements de terre, les animaux venimeux sont inconnus,

où le plus beau ciel et une végétation splendide offre ni leurs trésors

au premier venu, cette île est aux trois quarts inhabitée.»

Autant les Américains lui avaient paru tristes, ennuyeux et affairés,

autant madame la comtesse Merlin trouva ses compatriotes gais, aimables

et pour la plupart paresseux.--Elle en trace en diverses lettres des

portraits qui doivent les faire aimer. Un volume entier est consacre à

la peinture de leur vie, de leurs moeurs et de leurs coutumes, à la

ville, dans les campagnes environnantes, dans les montagnes de

l'intérieur de l'île. Parmi les lettres qui nous semblent mériter des

éloges sans restriction, nous citerons celles qui peuvent s'intituler:

_les Guajiros, la Mort à la Havane, les Deux Veillées, les Femmes

havanaises, et la Vuelta abajo_. Les Guajiros, ou paysans montagnards,

ont inspiré à madame la comtesse Merlin le chapitre le plus remarquable

de son ouvrage.

La partie sérieuse de la Havane est beaucoup trop longue. Madame la

comtesse Merlin y a sans doute réuni une foule de documents curieux ou

d'idées utiles dont elle à obtenu la communication; mais, si

intéressantes qu'elles soient, des dissertations historiques,

législatives, judiciaires, politiques, économiques, statistiques, seront

toujours déplacées dans un ouvrage où la sensation et le sentiment

l'emportent naturellement sur la connaissance. Ici, à l'histoire de

Cuba, madame la comtesse Merlin ajoute la biographie de Las Casas; la,

un traité théorique et pratique sur l'esclavage précède un essai

pratique sur l'état actuel des lois et l'administration de la justice.

Enfin le gouvernement, l'agriculture, l'éducation, le commerce, les

rapports de la métropole avec la colonie, la question des races, etc.,

tels sont les sujets de cinq lettres adressées à MM. de Golbéry, Gentien

de Dissay, Decazes, Rothschild et Martinez de la Rosa.

Malgré ces défauts, _la Havane_ offre une lecture aussi agréable

qu'instructive. Nous regrettons que le défaut d'espace et la nature même

de ce bulletin ne nous permettent pas d'en citer quelques fragments.

Nous terminerons seulement cette sèche et rapide analyse par la phrase

suivante, empruntée à la lettre sur le tabac: «Lorsque vous cheminez, à

pas lents, aspirant avec délice un de ces certains cigares de la _Reina_

que vous connaissez si bien, savourant en vrai gourmet son parfum et

admirant son aptitude à prendre feu et à le conserver, sachez-le, et ne

vous étonnez plus de, rien, ce cigare, ardent et moelleux à la fois, a

été... vous le dirai-je? mais oui, un historien doit tout dire, il a été,

comme tous ceux que vous fumez, roulé, oui, roulé sur la cuisse non

voilée d'une de nos filles de campagne appelées Guajiras.»

Ad. J.

_L'Art de Fumer, ou la Pipe et le Cigare_, poème en trois chants, suivi

de notes; par BARTHÉLÉMY. In-8.--Paris, _Lallemand-Lépine_, rue

Richelieu, 52; _Martinon_, rue du Coq, 4; _Paul Masgana_, galerie de

l'Odéon, 12.

M. Barthélémy est toujours le poète qui manie la langue en maître, et

sait la rendre souple à l'exigence de sa pensée; mais sa pensée

elle-même est tombée, des hauteurs où elle rencontra autrefois l'épopée

napoléonienne, dans les bas-fonds où le poète Regnier trouvait ces vers

qui firent dire à Boileau:

Heureux si ses écrits, craints du chaste lecteur,

Ne se semaient des lieux où fréquentait l'auteur.

M. Barthélémy a répudié la succession du satirique Gilbert pour celle du

poète Autreau, auteur d'une pièce de vers sur une maladie dont le nom ne

se prononce pas en bonne compagnie.

Il faut plaindre M. Barthélémy, car sa chute est celle d'un esprit plein

de verre et d'originalité. On retrouve encore dans le poème que nous

annonçons la plupart des qualités qui firent de lui un poète populaire.

_L'Art de Fumer_ aura plus d'une édition; on l'apprendra par coeur dans

les estaminets. C'est la désormais que M. Barthélémy veut trouver des

applaudissements dignes de lui.

J'installe devant moi, bravant le décorum,

Ou la cruche flamande, ou quelque grog au rhum;

Il faut que Cuba le divin narcotique

Charge de bleus flocons mon divan poétique.

Ainsi débute le poème, ainsi le poète finira.

_Catalogue d'une belle Collection de Lettres autographes_, tirée du

cabinet de M. L..., dont la vente aura lieu le 8 avril et jours

suivants, salle Silvestre.--Paris, 1844. _Charron_, 1 vol. in-8.

Nous avons déjà fait connaître un catalogue de ce genre. Nous avons dit

aussi le prix fabuleux que le feu des enchères avait fait mettre

récemment à des autographes que se disputaient des collecteurs. Si la

manie n'avait pas la plus grande part dans cette passion, si l'intérêt

historique la faisait seule naître, nous prédirions hardiment à la

collection dont nous avons aujourd'hui la notice sous les jeux une vogue

d'enthousiasme, un succès d'argent. Nous n'avons point à nous occuper de

pièces insignifiantes à nos yeux, mais auxquelles un très-grand prix

sera attaché peut-être, parce qu'elles ont le mérite d'émaner d'hommes

dont l'écriture, dont la signature même, sont rares; nous passerons

seulement en revue quelques-unes de celles qui offriront à coup sûr à

nos lecteurs un intérêt incontestable au point de vue historique,

biographique ou littéraire.

Nous trouvons d'abord une lettre du célèbre et malheureux amiral de

Coligny; elle est du 30 juin 1572, et adressée à Charles IX. La date et

le destinataire la rendent doublement curieuse:

«Sire, estant allé ce soir trouver votre mère aux Tuileries, Elle ma

baillé une lettre quil a pleu à Votre Majesté mescripre par la quele

elle me faict entendre ce qu'elle a entendu de plusieurs et divers

endroicts de lassemblée qui se faict par toutes les provinces de ce

royaulme et des rendes vous qui sest donné en ceste ville au XVe du mois

prochain. Me taisant ladessus anttandre, Vostre Majesté, combien elle

trouve mauvois que telle chose se face. Et comme elle commande d'y

remédier aussy me faict elle bien enttandre quelle a oppinion que telle

chose ne se soit faicte sans mon sceu, ce quelle trouveroit d'auttant

plus maulvois que scauroit estez, sans son sceu et congé. Si aussy

estoit, Sire, je confesse que jay tres-mal faict et que je mérité une

bonne punition, mais pour ce que cest chose controuvée je ne feré point

dexcuse et non entreré point en justification .»

Sept semaines après, dans la nuit du 23 au 24 août, jour de la

Saint-Barthélémy, celui qui avait écrit cette lettre était assassiné par

ordre de celui à qui elle était adressée, et de sa mère.

Une autre époque, encore plus dramatique, a fourni à ce catalogue un

riche contingent. Nous ne croyons pas que la révolution française puisse

offrir beaucoup de documents plus saisissants qu'une lettre de

Pelletier, (du Cher), membre de la convention nationale, écrite de

Paris, à un de ses amis de province le 21 janvier 1795, le jour même de

l'exécution de Louis XVI, dont Pelletier avait voté la mort. Après

s'être excusé de son silence sur ses nombreuses occupations, il lui dit:

«Nous sommes arrivés au moment qui doit décider du sort de la

république, la convention vient de donner une preuve bien éclatante de

son courage et du sa justice, le tyran n'est plus, il a trop vécu pour

le malheur du peuple français. Il était temps que l'on mit un terme à

ses forfaits, autrement il serait venu à bout de nous faire tous

entrégorger... L'exécrable homme! combien il a été fourbe, parjure et

traître, combien il a fait couler impunément le sang! ha, mon bon amy,

faisons en sorte de ne jamais vivre sous le régime de la royauté.» Il

parle ensuite du jugement, des dernières demandes du roi et de son

supplice:

«Il a été exécuté ce matin, à 10 heures 34 minutes, il a voulu haranguer

le peuple, il a dit qu'il mourait innocent (le traître, innocent, quelle

imposture), qu'il pardonnait à ses ennemis, qu'il désirait que son

peuple fût heureux (un bourreau, un assassin peut-il parler ainsy). Il

voulut continuer, mais le commandant général a donné le signal, et sur

le champ sa tête a tombé sur l'échafault; que les Parisiens se sont

montrés majestueux et grands dans cette occasion, ils n'ont manifestés

ny joie ny douleur, le calme le plus profond a régné, les boutiques et

les spectacles ont toujours été ouverts, aucuns des exercices ordinaires

n'ont été interrompus, il n'y a pas eu une larme, pas un cri de fait, sy

ce n'est celui de _vive la République!..._»

On frémit quand on considère, dans un temps calme, à quels sentiments

sauvages, à quel langage barbare le fanatisme politique peut conduire un

homme consciencieux, humain peut-être, mais auquel la passion dont il ne

savait pas se détendre faisait voir, dans ce temps de fièvre ardente, la

guillotine comme un autel et la victime comme un monstre. A coup sûre

l'homme, qui avait envoyé le roi à l'échafaud, dormait bien en paix

avec sa conscience. Nous allons voir, au contraire, Joseph Lebon livré à

l'insomnie pour une tout autre cause et exprimer ses scrupules et ses

remords pour un motif et dans un langage aujourd'hui bien inexplicables.

C'est à sa cousine que le trop fameux représentant du peuple écrit, en

date du 8 juin 1794:

«Voici près de huit jours que je n'ai été à Arras; je crains bien qu'à

ma première apparition je n'aie quelques difficultés avec ma mère. Tu

sais qu'elle devait m'acheter un habit. Mais sans dire gare, ne

s'est-elle pas avisée de m'acheter un habit de très-fin drap, une veste

de soye et une culotte de même étoffe!

Dans le premier moment, quoique tout interdit; je n'ai pas cru devoir la

brusquer sur une emplette faite. J'ai consenti à ce qu'on me prit

mesure. Mais, tu me croiras si le veux, voila dix nuits que je ne dors

presque point à cause de ce malheureux habillement. Moi, philosophe, ami

de l'humanité, me couvrir si richement, tandis que des milliers de mes

semblables meurent de faim sous de tristes haillons! Comment, avec tout

cet éclat, me transportera l'avenir dans leur chaumière pour les

consoler de leurs infortunes? Comment plaider encore la cause du pauvre?

Comment m'élever contre les vols des riches, en imitant leur luxe et

leur somptuosité? Toutes ces idées me poursuivent sans cesse, et, je

pense, avec raison, que mon âme serait un jour dévorée de mille remords,

si je passais outre, et si j'avais la faiblesse de condescendre à la

bonté peu éclairée d'une mère.»

Veut-on voir un véritable service rendu par un conventionnel également

célébré, Jean-Bon-Saint-André, à ses collègues les représentants du

peuple qui se trouvaient, au moment du procès de Louis XVI, en mission

dans les départements du Mont-Blanc? Plus d'un d'entre eux se félicitait

peut-être d'être, dans ce moment où il fallait se prononcer, absent de

la convention. Ils s'étaient bornés à écrire à l'assemblée que la

conduite de Louis XVI méritait une condamnation, quelques-uns d'entre

eux croyaient peut-être s'en tirer ainsi. Voici ce que

Jean-Bon-Saint-André leur écrit:

«Votre lettre à la convention au sujet de la mort du tyran, portant le

mot de condamnation, quelques personnes se plaisoient à dire qu'il y

avoit de l'équivoque dans l'expression de votre voeu. Il me sembla alors

que votre confiance m'imposoit le devoir de faire pour vous ce que

j'eusse désiré qu'en pareil cas vous fissiez pour moi, de mettre au

grand jour vos vrais sentiments qui étoient pour la mort, _sans appel au

peuple_. Cette note fut inscrite dans le _Créole-Patriote_, et j'ose

croire que vous ne désapprouverez pas le parti que j'ai pris à cet

égard.»

Comme on est heureux n'avoir affaire à un collègue obligeant et a un

commentateur mesuré!

Après ces lettres de conventionnels, en voici une du duc de Berri

adressée, de Blankemburgh, à M. le comte Henri de Damas, le 15 avril

1797, où le prince se montrait assez découragé et assez revenu des

illusions auxquelles un exile a besoin pourtant de se rattacher,

lorsqu'il n'a pas craint surtout de prendre les armes pour s'ouvrir les

portes de son pays:

«Mon maudit frère n'arrive pas, et nous sommes déjà à la mi-avril, ce

qui fera que nous ne pourrons vous aider qu'à la mi-may, à moins que le

bruit du canon ne me rappelle; je suis d'une inquiétude affreuse de

perdre un mois de campagne, quoiqu'elle ne sera sûrement qu'une

reculade... Je vois cette année la fin de la guerre et la paix; est-ce à

craindre ou à désirer? la paix nous fera-t-elle puis de mal que la

guerre, excepté l'occasion de se faire tuer que je regretterai, car de

traîner l'existence d'un fugitif chassé de partout me paraît impossible

a soutenir; d'ailleurs tout le monde nous dit du bien de l'intérieur, ne

serait-ce pas comme tout le bien qu'on nous disait de l'armée avant que

nous la connaissions?»

Vient ensuite une protestation de Cléry, le valet de chambre de Louis

XVI, qui prouve combien le plus touchant dévouement peut parfois être

méconnu par ceux-là même qui devraient le mieux lui rendre justice. Elle

est datée de Schierensce, le 29 janvier 1801, et adressée à madame la

duchesse d'Angoulême:

«M. le duc m'accuse d'avoir sçu et de ne pas l'avoir prévenu, que

mercredi, jour de bal de madame la comtesse Baudisen, tombait le 21

janvier, et de plus d'être complice d'une intrigue de société, pour

l'engager, ainsi que vous, madame la duchesse, à paraître dans un bal ce

jour de deuil pour tous les bons Français. J'en atteste le ciel, j'en

atteste les mânes augustes de mon maître! que jamais pareille pensée

n'est entrée dans mon âme... M. le duc m'accuse encore d'ambition; de

l'ambition, moi! ah! si j'avois été enivré de cette passion, n'ai-je

pas trouvé mille occasions de la satisfaire, pendant mon séjour à

Vienne, à Londres et à Berlin, où le bon roi vouloit me donner une

maison et une place honorable? N'ai-je pas tout refusé pour suivre la

malheureuse destinée de mes augustes maîtres? Cet effort n'a jamais été

pénible; le sentiment de reconnaissance, d'attachement et de devoir,

est, et sera éternellement gravé dans mon coeur. Clery, simple, valet de

chambre et dernier serviteur de Louis XVI, au temple, est le plus beau

titre que je puisse jamais posséder, et avec lequel les personnes

sensibles m'accorderont toujours quelqu'intérêt, au lieu que Clery, qui

voudrait s'élever au niveaux des personnes qui doivent le commander,

seroit regardé, avec justice, comme un être inconséquent et

déresonnable.»

Il est pénible de voir un serviteur dont la fidélité est, à juste titre,

historique, être mis dans la situation de faire entendre un tel langage.

Le coeur est également attristé en entendant l'expression de

l'étonnement et de la douleur qu'éprouve l'impératrice Joséphine, cette

femme si dévouée, à la vue des trahisons de 1814. Sa lettre est datée du

château de Navarre, 7 avril 1814:

«Je suis arrivée ici le 30, et la reine Hortense, deux jours après avec

ses enfants. Elle est aussi souffrante et aussi douloureusement affectée

que moi. Nous avons le coeur brisé de tout ce qui se passe, et surtout

de l'ingratitude des Français. Les journaux sont remplis des plus

horribles injures; si vous ne les avez, pas lus, n'en prenez pas la

peine, ils vous feraient mal. Il parait que l'Empereur a envoyé a Paris

les maréchaux Ney et Macdonald, avec le duc de Vivence, pour proposer

d'abdiquer en faveur du roi de Rome, et que la proposition n'a pas été

acceptée. Jusqu'à présent, Évreux et Navarre sont tranquilles, mais on

nous menace aujourd'hui ou demain de la visite de l'ennemi. Croirés vous

que le général charge de s'emparer du département au nom du gouvernement

provisoire, est le duc de Raguse, qui a passé de leur côté avec le corps

d'armée qu'il commandait?»

Ce qui est moins déchirant, ce sont les reproches adroitement déguisés

d'ingratitude que le prince de Talleyrand adresse à Louis XVIII, avec

lequel il avait correspondu sur la fin de l'empire, et qui, en 1816,

cédant aux instances de ses compagnons d'émigration, après avoir

complètement disgracié Fouché, avait fait dire à son grand chambellan de

ne pas paraître aux Tuileries jusqu'à nouvel ordre. La lettre du prince

est du 22 novembre 1816. Il obéira à l'ordre de Sa Majesté, qui vient de

lui être transmis par M. le duc de La Châtre. Il obéira avec douleur,

mais sans comprendre que les rapports que Sa Majesté reçoit fassent

quelque impression sur elle lorsqu'il est question du lui. Il termine

ainsi:

«Je lui demanderois pardon de ma mauvaise écriture, si je ne savois

qu'elle la connoît depuis longtemps et quelle la lit aisément.»

Une réclamation, empreinte d'une véritable noblesse, dictée par un

sentiment parfait des convenances les plus délicates et les plus

difficiles, et dans laquelle est portée au plus haut point la dignité

des sentiments de famille, c'est celle de mademoiselle de Robespierre,

soeur des deux conventionnels de ce nom, adressée le 21 mai 1830 au

journal _l'Universel_. Le rédacteur de cette feuille, qui, a un premier

tort, ajouta celui de ne pas le réparer et de refuser l'impression de

cette lettre, le rédacteur de _l'Universel_ avait dit, en rendant compte

de prétendus _Mémoires de Robespierre_, dont il contestait du reste

l'authenticité, que l'éditeur avait pu autrefois se procurer des

documents fidèles auprès d'une soeur de Robespierre, végétant à Paris,

dans le coin le plus obscur d'un faubourg, accablée d'années, de misère,

du poids de son funeste nom, et acheter d'elle quelques souvenirs non

effacés. «Voici la fin de la réponse éloquente, nous pourrions dire

sublime, que fit vainement à ce journal mademoiselle de Robespierre, et

que la _Revue rétrospective_ a imprimée en entier, t. I, p. 104 de sa

1ère série:

«... Ce qu'on vous a dit, monsieur, est non-seulement inexact, mais

cela est faux. Il est vrai que la soeur de Maximilien Robespierre végète

accablée de misère, d'années, et vous auriez pu ajouter de graves et

douloureuses infirmités, dans un coin obscur de la patrie qui la vit

naître; mais elle a constamment repoussé les offres des intrigants qui,

dans le laps de trente-six ans, ont tenté à diverses reprises de

trafiquer de son nom; mais elle n'a rien vendu à personne; mais elle n'a

aucun rapport direct ni indirect avec l'éditeur des prétendus _Mémoires_

de son frère.

«Je regarde, monsieur, comme injurieuse à mon honneur et ma probité

l'idée qu'on ait pu acheter de moi mes _souvenirs non effacés_.

J'appartiens à une famille à laquelle on n'a pas reproché le vénalité.

Je vais rendre au tombeau le nom que je reçus du mes vénérable des

pères, avec la consolation que personne au monde ne peut me reprocher un

seul acte, dans le cours de ma longue carrière, qui ne soit conforme à

ce que prescrit l'honneur. Quant à mes frères, c'est à l'histoire à

prononcer définitivement sur eux; c'est à l'histoire à reconnaître un

jour si réellement Maximilien est coupable de tous les excès

révolutionnaires dont ses collègues l'ont accusé après sa mort. J'ai lu

dans les Annales de Rome que deux frères aussi furent mis hors la loi,

massacrés sur la place publique, que leurs cadavres furent traînés dans

le Tibre, leurs têtes payées au poids de l'or, mais l'histoire ne dit

pas que leur mère, qui leur survécut, ait jamais été blâmée d'avoir cru

à leur vertu.»

Toutes les pièces émanant de femmes, qui se trouvent dans cette

collection, ne sont pas, on se le figure aisément, écrites de ce style.

C'est sur un tout autre ton que madame de Parabere, maîtresse en titre

du régent, écrivait au maréchal de Richelieu une lettre que nous ne

rapporterons pas, et qui prouve qu'elle était en même temps une des

maîtresses de fait de ce fameux séducteur.--Madame Denis, la nièce de

Voltaire, dans une lettre du 20 juin 1755 exprime d'une manière piquante

les craintes que causent à son oncle et à elle des exemplaires qui

circulent du poème de _la Pucelle_, imprimé clandestinement. On y lit:

«Tout irait bien sans cette _Pucelle_. Nous recevons tous les jours des

avis qui nous désespèrent, nous ne pouvons plus douter quelle ne soit en

de bien mauvaises mains tant à Paris que dans les pais étrangers, et à

moins que saint Denis ne dessande encore une fois sur son rayon pour la

préserver des mal voulants je la croîs dans un grand danger.»

Sophie Arnould, avec sa philosophie, sa désinvolture spirituelle et son

mépris de l'orthographe et de la ponctuation, qu'elle pousse, on le

comprend, plus loin encore que la mère de Voltaire, écrivait, le 31

décembre 1788, à un de ses nombreux mais anciens adorateurs:

«... Vous connessés, mon amy, mon coeur et la délicatesse de mes

procédés envers les illustres ingrats que j'ai associés à mon coeur, à

mon bonheur et aux plaisirs de mon jeune âge: tout cela est fini, comme

cela finit assés ordinairement; c'est un malheur, je pardonne à ses

ingrats! l'oubly de mes attraits, de mes soins, mais non celuy de ma

tendresse... Cependant il faut s'accoutumer à tout; mais me voici

aujourd'hui, eh! par le temps qui coure, après vingt années de gloire,

de flatteries, d'aisances, obligée de compter avec moy même, pour

n'avoir pas à décompter avec les autres, mes affaires pécunières sont

engagées. La charge d'une famille nombreuse dont j'étais la plus riche,

trois enfants grands seigneurs le matin eh! très petits bourgeois, le

soir, ou lorsqu'il s'agit de les placer à droite ou à gauche, bref, tout

cela m'a sinon ruinées ou au moins bien dérangée. Vuyes mon amy quelle

répons vous voudrés faire à votre Sophie.»

Une autre femme, longtemps célèbre par sa beauté, figure dans cette

galerie historique sous le nom qu'elle devait bientôt après échanger

contre celui de Tallien, dans une pièce écrite de la main de Robespierre

et signée par lui et ses collègues Billaud-Varennes, Barère et

Collot-d'Herbois. C'est un arrêt du comité de salut public du 3

prairial, l'an II de la république, qui ordonne que «la nommée Cabarus,

fille d'un banquier-espagnol et femme du nommé Fontenai, sera mise

sur-le-champ en état d'arrestation et mise au secret; que _le jeune

homme qui demeure avec elle et ceux qui seraient trouvés chez elle_

seront pareillement arrêtés, etc.»

Une même pièce réunit trois noms qui ont une grande célébrité dans la

politique, la littérature et les arts. Elle est écrite par le prince de

Metternich, adressée à madame la duchesse d'Abrantès, et sert à

recommander le pianiste Thalberg. Elle est du 18 octobre 1833:

«Le porteur se nomme Thalberg; il est jeune, bon garçon, de très-bonne

compagnie; à mon avis, le premier pianiste qui jamais ait joué de cet

admirable instrument... Faites-le jouer; il a entre autres le talent de

tout savoir par coeur. Demandez-lui tel souvenir que vous voudrez, il ne

restera pas en défaut, et il vous charmera, ou je ne m'y entends pas.»

L'artiste est parfaitement arrivé à prouver que le prince s'y entend.

Nous avons rapporté le titre de ce Catalogue. S'il fallait l'en croire,

cette collection curieuse serait _tirée du cabinet de M. L._ Un

très-grand nombre de pièces nous prouvent que cette initiale dissimule

le véritable nom du collecteur. Ces pièces sont adressées au marquis de

Dolomieu, un des amateurs qui ont le plus fourni à la belle publication

de l'_Isographie_. Nous ne nous expliquons pas que cette collection soit

aujourd'hui livrée aux enchères. On y trouve une foule de lettres des

princes et princesses de la famille régnante, qui les avaient écrites à

la sollicitation du collecteur et pour la compléter, mais non à coup sûr

pour voir la criée d'un commissaire-priseur s'exercer sur leurs page»

d'écriture. Telle est cette lettre du prince de Joinville, adressée au

marquis de Dolomieu, il la date du 2 juillet 1827;

«Voici le petit bout de lettre que vous m'avez demandé; si vous aviez

voulu attendre deux ou trois ans plus tard, l'écriture eût été, je

crois, un peu meilleure; mais puisque vous désirez être satisfait

aujourd'hui, c'est là tout ce que je puis vous offrir.»

Du reste, ceci n'est qu'une question de convenance plus ou moins mal

observées. Mais ce qui nous parait plus sérieux, c'est que nous trouvons

dans ce catalogue, aux numéros 40 et 396, deux pièces signées, l'une de

Molière, l'autre de sa femme, que la section des manuscrits de la

bibliothèque du Roi possédait en 1825, et que l'auteur de ce compte

rendu copia et fit imprimer à cette époque. Comment notre dépôt national

s'est-il trouvé dépossédé au profit d'une collection particulière, de

deux pièces très-rares? Comment et par qui ont-elles pu être livrées à

un acquéreur, à coup sûr de bonne foi? Ceci sort du domaine de la

critique. En 1832, une commission fut instituée pour examiner certains

faits signalés à l'autorité supérieure, qui s'étaient passés à la

bibliothèque du Roi. Cette commission, dont M. Prunelle était

rapporteur, fut d'avis, après examen, que cette tâche revenait de droit

à l'autorité judiciaire. Force nous est aujourd'hui, comme à la

commission d'alors, de déclarer notre incompétence.

L'Illustration, No. 0055, 16 Mars 1844 · 第 3 / 10 题