(Suite.--Vol. II, p. 26, 38, 103, 139, 153, 214, 234, 326 et 347.)
Eden en perspective.
Lorsqu'il eut suffisamment examiné le plan de la ville d'Eden, Martin
s'écria:
«En vérité, mais... mais c'est une colonie importante!
--Oui, fort considérable, repartit l'agent.
--Je commence à craindre... reprit Martin, parcourant de l'oeil les
édifices publics, qu'il n'y reste rien à faire pour moi.
--A faire? répliqua l'agent; oh! tout n'est pas bâti; non, pas tout
encore!»
Le soulagement fut réel.
«Le marché, demanda en hésitant Martin, le marché est-il bâti?
--Ceci? dit l'agent, enfonçant la pointu de son cure-dent au centre de
la girouette, du toit; attendez un peu... non... non; le marché n'est
pas bâti.
--Eh! eh! ce ne serait pas une trop mauvaise aubaine pour commencer,
hein! Mark? murmura Martin poussant son compagnon du coude.
--Rare aubaine!» répondit Mark, qui, avec une physionomie sagace, se
tenait debout, regardant alternativement le plan et l'agent.
Un silence mortel s'ensuivit. M. Scadder, pendant les courtes vacances
qu'il accordait à son cure-dent, siffla quelques notes de l'air du
_Yankee doodle_, et souffla la poussière amassée sur le toit du théâtre
en peinture.
«J'imagine, dit Martin, feignant d'examiner le plan de plus près, et
laissant voir, au tremblement de sa voix, toute l'importance qu'il
attachait à la réponse; je présume que vous avez là plus d'un...
plusieurs architectes?
--Pas un seul, répliqua Scadder.
--Mark! murmura Martin tirant sa _Compagnie_ par la manche,
entendez-vous?--Mais qui a donc dirigé toutes les constructions
indiquées là-dessus? ajouta-t-il tout riant.
--Qui sait! le sol étant des plus fertiles, peut-être que les édifices
publics y croissent spontanément!» dit Mark.
Lorsqu'il hasarda ces paroles, il se trouvait du côté du profil mort de
l'agent; mais tout à coup Scadder fit volte-face et braqua son bon oeil
contre lui.
«Touchez mes mains, jeune homme! dit-il.
--Pourquoi faire? demanda Mark, déclinant la proposition.
--Sont-elles sales ou sont-elles propres?» poursuivit Scadder les
étalant toutes grandes ouvertes.
Physiquement parlant, elles étaient incontestablement sales; mais comme
M. Scadder ne les offrait à l'inspection que dans un sens figuré et
comme emblème, de sa moralité immaculée, Martin s'empressa d'affirmer
qu'elles étaient plus blanches que la neige.
[Illustration.]
«Je vous prierai, Mark, ajouta-t-il ave quelque irritation, de ne pas
avancer des remarque» de ce genre, qui, quoique innocentes en
elles-mêmes et sans importance au fond, peuvent déplaire à des
étrangers. Vous me surprenez, vraiment!
--Voilà déjà la Compagnie qui fait des siennes et qui empiète, pensa
Mark; il faut qu'elle s'habitue à n'être qu'un partner dormant,--dormant
et ronflant; c'est là le rôle des Compagnies, à ce que je vois.»
M. Scadder ne dit mot, mais tournant le dos au plan, il enfonça une
vingtaine du fois son cure-dent dans le bois du pupitre, tout en
regardant Mark comme s'il l'eût poignardé en effigie.
«Vous ne nous avez pas dit quel était l'architecte de toutes ces
constructions? fit enfin observer Martin du ton le plus conciliant.
--Inutile de vous inquiéter qui et quel il est, de ce qu'il a construit
ou pas construit, reprit l'agent d'un ton bourru. Peut-être qu'ayant
fait sa main, il est parti avec ses tas de dollars; peut-être n'a-t-il
pas gagné un sou; peut-être était-ce un vagabond fieffé; peut-être un
architecte pour rire! Qu'importe?
--Voilà! ce sont de vos oeuvres, Mark, dit Martin.
--Peut-être, poursuivit l'agent en montrant quelques touffes d'herbe,
peut-être que ce ne sont pas là des plantes venues de l'Eden; non!
Peut-être que ce pupitre, que ce tabouret ne sont pas fait du bois de
I'Eden; non! Peut-être qu'il n'y a pas la queue d'un colon dans l'Eden;
peut-être qu'il n'existe pas un endroit de ce nom dans tout le vaste
territoire des États-Unis!
--J'espère que vous êtes content du succès de votre plaisanterie, Mark?»
dit Martin.
Mais ici, juste à temps et au montent opportun, le général intervint,
et, de la porte, en appela à Scadder, le priant de donner à ses amis
tous les renseignements possibles sur une maison, avec ce petit lot de
cinquante, acres, qui avait primitivement appartenu à la Compagnie, et
qui venait tout récemment de rentrer en sa possession.
«Vous avez toujours la main trop ouverte, général, fut la réplique.
C'est un des lots dont le prix doit monter plus tard. Je le maintiens,
et monter beaucoup encore!
Néanmoins, tout en grommelant, il ouvrit ses livres; et tenant toujours
ou poursuivant, quelque gêne qu'il en pût résulter pour lui-même, au
guet du côté de Mark, il déploya une feuille du registre à l'examen des
étrangers.
«Maintenant, montrez-moi où le lot est situé, dit Martin après avoir lu
avidement.
--Sur le plan? demanda Scadder.
--Oui.»
L'agent se tourna contre la muraille, réfléchit un instant, comme si,
lorsqu'on en appelait à lui, il voulait prouver que son exactitude
allait jusqu'à la minutie; enfin, après avoir décrit en l'air avec sa
main autant de cercles qu'en pourrait parcourir un pigeon messager à
l'instant où il vient de, prendre son vol, il darda la pointe de son
cure-dent tout au travers du grand quai, qu'il perça d'outre en outre.
«Là! dit-il, laissant vibrer le canif fiché dans le mur; c'est là
qu'est le lot!»
Martin lança à Mark un coup d'oeil triomphant, et la _Compagnie_ vit que
c'était affaire conclue.
Cependant le marché ne se termina pas aussi aisément qu'on aurait pu
l'imaginer. Scadder était caustique, âpre et mal monté; il mit plus d'un
bâton dans les roues, tantôt priant les acquéreurs de prendre encore une
semaine ou deux pour réfléchir, tantôt prédisant que la position ne leur
conviendrait point; une autre fois, déterminé, sans rime ni raison à se
dédire et à tout rompre; toujours murmurant des imprécations contre la
folle prodigalité du général. Enfin la totalité de la somme,
singulièrement minime pour un tel achat (et c'était pourtant plus des
quatre cinquièmes du capital apporté par la _Compagnie_ dans
l'entreprise architecturale), les cent cinquante dollars furent comptés,
et Martin se trouva grandi de deux pouces en sa nouvelle dignité de
propriétaire dans le florissant territoire d'Eden.
«Si vous n'étiez pas content, au bout du compte, dit Scadder en
délivrant à Martin les reçus et titres nécessaires, en échange de son
argent, ce n'est certes pas à moi qu'il faudrait vous en prendre!
--Non, non, répliqua gaiement le jeune homme, nous ne vous chercherons
pas querelle... Êtes-vous prêt, général?
--A vos ordres, monsieur; et je vous souhaite, dit le général en lui
tendant la main avec une grande cordialité, joie et repos dans votre
nouvelle propriété. Vous voilà devenu, monsieur, un des citoyens de la
nation la plus puissante, la plus hautement civilisée qui jamais ait
embelli la surface du monde: d'une nation, monsieur, chez laquelle
l'homme est uni à l'homme par un indissoluble lien d'amour, d'égalité et
de confiance. Puissiez-vous, monsieur, vous montrer toujours digne de
votre patrie adoptive!»
Martin remercia, et salua M. Scadder, qui, ayant repris possession de sa
chaise à l'instant où le général la quittait, recommençait à se balancer
de plus belle. Mark se retourna plus d'une fois, en se rendant à
l'hôtel, pour regarder l'agent. Malheureusement c'était le profil
immobile qui se trouvait de son côté, et l'on ne pouvait y démêler
qu'une expression réfléchie et tranquille; mais quelle différence de
l'autre côté! L'homme assurément n'était pas sujet à rire, surtout aux
éclats; pourtant, il n'y avait pas un des plis de la patte d'oie ou de
corbeau étalée sous ses tempes, pas un muscle, une ride de ce visage qui
ne se contractât en une étrange et burlesque grimace; tout riait dans
cette figure, hors la Louche.
Il nous faudrait trop de temps et d'espace pour raconter tout ce que
Martin vit à l'hôtel National. Une ovation; des réceptions solennelles,
auxquelles M. Chuzzlewit dut se prêter bon gré, malgré; les pompeux
discours d'une dame américaine à la tenue majestueuse, mistriss Homing,
qui ne quittait non plus Martin que son ombre, et qu'il se trouva
contraint de reconduire, quoiqu'il ne la connût pas, aux nouveaux
Thermopyles, sur la route d'Eden; c'était plus qu'il n'en fallait pour
mettre le pauvre garçon sur les dents. Les derniers achats des objets
nécessaires au futur établissement des deux associés, et leur séjour à
l'hôtel, que les retards du bateau à vapeur prolongeaient au delà de
toute prévision, avaient tellement réduit leurs finances que, si le
départ eût été encore différé, ils se seraient trouvés dans la même
position que les malheureux émigrants qui, depuis plus d'une semaine,
consommaient leurs provisions avant d'avoir commencé le voyage.
Misérables passagers, enrôlés sur de trompeuses espérances, ils étaient
là entassés dans l'entre-pont; fermiers qui jamais n'avaient vu de
charrue, bûcherons qui jamais n'avaient manié la cognée, charpentiers
qui n'auraient pu assembler une caisse; tous rejetés de leur pays, sans
aide, sans appui, lancés dans un monde nouveau, enfants par
l'expérience, hommes par les besoins!
Enfin, le moment tant de fois désigné, tant de fois reculé, arriva, et
Mark et Martin s'embarquèrent.
L'Anglais trouva à bord quelques passagers de la trempe de M. Bevan, son
ami de New-York, et leur agréable commerce l'eut bientôt ranimé. Ces
nouveaux venus le soulagèrent de leur mieux des sublimes brouillaminis
philosophiques de mistriss Homing, et déployèrent dans leur conversation
un bon sens élevé et des sentiments que Martin ne pouvait apprécier trop
haut.
«Si cette république avait une suffisante dose d'intelligence et de
grandeur, disait Martin, au lieu de forfanterie et de fanfaronnade,
certes les leviers ne manqueraient pas pour la tenir à flot.
--Posséder d'excellents outils et en employer de mauvais, fit observer
Mark, c'est le fait de pauvres charpentiers. Que vous en semble,
monsieur?»
Martin hocha la tête.--«On pourrait croire, dit-il, que la besogne étant
trop au-dessus de leurs visées et de leurs forces, ils trouvent commode
de la brocher n'importe comment.
--Ce qu'il y a de curieux, reprit Mark, c'est que s'il leur arrive de
faire n'importe quoi de passable, l'oeuvre que de meilleurs ouvriers,
avec bien moins de moyens, feraient chaque jour de leur vie, sans y
attacher d'importance, ils se mettent aussitôt à chanter victoire, tout
du haut de leur tête. Comptez, sur ce que je vous dis, monsieur, si
jamais leur arrière se paie, au lieu de trouver que, sous le point de
vue commercial, il peut être avantageux de se libérer, et qu'une
banqueroute n'est pas sans danger, ils sont gens à en faire un bruit, du
vacarme et autant de vanteries et de discours que s'ils étaient les
seuls à payer leurs dettes, et que jamais argent prêté, n'eût été
remboursé avant eux, depuis que le monde est monde. Oh! je les connais,
allez! et vous pouvez compter sur ce que je vous dis!
--Peste! il me semble que vous devenez profond politique! s'écria Martin
en riant.
--Ah! pensa Mark, sans doute à présent que me voilà d'une journée plus
proche de la vallée d'Eden, je jette ma flamme avant de m'éteindre. Au
débarqué je me trouverai tout à fait prophète, qui sait?»
Mark garda pour lui ses prévisions et ses doutes: mais le redoublement
de vivacité qui en fut la suite, l'air réjoui que prit cette physionomie
déjà si joviale, suffisaient à Martin. Quoiqu'il pût quelquefois faire
bon marché de l'inépuisable enjouement de son compagnon; que même, comme
dans l'affaire du Zephaniah Scadder, il trouvât dans son associé un
commentateur trop enclin à la raillerie, l'exemple de Mark n'en relevait
pas moins constamment son espoir et son courage. Peu importe qu'on se
trouvât ou non en humeur d'en profiter, la gaieté était contagieuse, et
quoi qu'on en eut, il fallait y prendre part.
An commencement du voyage, une ou deux fois le jour, ils se séparèrent
de quelques passagers, remplacés aussitôt par d'autres; peu à peu les
villes furent plus clairsemées; bientôt ils naviguèrent plusieurs heures
de suite sans rencontrer d'autres habitations que celles des coupeurs de
bois, et le vaisseau ne s'arrêta plus que pour renouveler sa provision
de combustible. Le ciel, le bois, les eaux, tout le long du jour, et
cette dévorante chaleur qui flétrit tout ce qu'elle touche.
En avant, ils pénétrèrent dans ces vastes solitudes où les rives se
dérobent sous une végétation épaisse et serrée. Là, les arbres flottent
le long du courant, étendent à la surface, du fond des eaux profondes,
leurs longs bras décharnés, glissent des marges du fleuve, et, moitié
nourris, moitié décomposés par ses ondes bourbeuses, descendent avec ses
flots. En avant, ils poursuivirent leur route à travers les jours
pesants et les tristes nuits, sous l'ardeur du soleil et parmi les
brouillards et les vapeurs du soir: en avant, en avant, jusqu'à ce que
le retour parut impossible, et que l'espérance de revoir ses foyers ne
fut que le misérable rêve d'un fou.
Il ne restait que peu de passagers à bord, et ce peu était aussi
décoloré, aussi triste, aussi stagnant que la végétation qui oppressait
la vue. Plus de sons d'espoir ou de gaieté; plus de joyeuses causeries
pour tromper le temps paresseux; plus de petit groupe enjoué qui fit
cause commune contre la triste et pesante impression des objets. Si les
voyageurs n'avaient, par intervalle, avalé quelque nourriture prise à la
gamelle commune, on aurait pu les croire portés par la barque du vieux
Caron, lorsqu'il traîne au dernier tribunal les mélancoliques ombres.
Enfin, ils approchèrent des nouveaux Thermopyles, où, le même soir,
rnistriss Homing devait débarquer. Un rayon de joie pénétra l'âme
assombrie de Martin, lorsque sa compagne de voyage lui communiqua cette
nouvelle. Quant à Mark, il portait sa lumière au-dedans de lui;
n'importe, il ne fut point fâché de la circonstance.
Il était presque nuit lorsque, se rapprochant de terre, le navire
s'arrêta. La rive paraissait escarpée; au-dessus s'élevait un hôtel en
forme de grange, un ou deux magasins en bois, et quelques appentis épars
çà et là.
«Vous passerez la nuit ici pour repartir demain matin, madame, à ce que
je présume, dit Martin.
--Repartir! et pour quel endroit, s'il vous plaît? s'écria la mère des
modernes Graeques.
--Mais pour les nouveaux Thermopyles!
--A qui en avez-vous? Ne les voyez-vous pas?» reprit mistriss Homing.
Martin promena ses regards autour de lui, sur le triste et monotone
panorama qui s'obscurcissait de plus en plus, et fut obligé de convenir
qu'il ne pouvait apercevoir de ville.
«Comment donc? mais c'est là! cria mistriss Homing, montrant du doigt
les appentis.
--Cela! s'écria Martin.
--Cela! Ah vraiment! dites-en ce qu'il vous plaira, les Thermopyles n'en
battent, pas moins Eden, et de la bonne manière!» reprit mistriss
Homing, secouant la tête de la façon la plus expressive.
La fille de mistriss Homing, venue à bord avec son mari, appuya ainsi
que lui cette opinion: et Martin ayant décliné l'offre de se rafraîchir
chez eux, pendant la demi-heure que le vaisseau devait passer en panne,
escorta sa compagne jusqu'au rivage, et revint, d'un air rêveur,
surveiller les émigrants qui transportaient leurs effets à terre.
Mark se tenait près de lui, le regardant de temps en temps à la dérobée,
pour épier l'impression que ce dialogue aurait pu produire. Le brave
garçon désirait voir Martin un peu désenchanté avant d'atteindre leur
destination, afin que le coup fût moins rude. Mais, sauf deux un trois
regards furtifs lancés vers les misérables abris au-dessus de la berge,
Martin ne laissa soupçonner ce qui se passait dans son esprit que
lorsque les roues du vaisseau furent de nouveau en mouvement.
«Mark, dit-il alors, est-ce qu'il n'y a réellement à bord que nous de
passagers pour Eden?
--Aucun autre, Monsieur. La plupart, comme vous savez, sont descendus à
terre le premier jour; le peu qu'il en reste maintenant va plus loin
qu'Eden. Qu'importe, monsieur? nous n'en aurons que plus de place un
bout du compte!
--Oh! sans doute. Mais... je songeais que... Martin s'arrêta.
--Vous disiez, monsieur?...
--Oui, je songeais qu'il était assez bizarre, à ces gens qui vont tenter
fortune, de s'arranger d'un aussi horrible trou que ces Thermopyles, par
exemple, lorsqu'il ne tiendrait qu'à eux de trouver mieux, beaucoup
mieux, dans une bien meilleure situation, et pour ainsi dire sous leur
main.»
Son ton était si éloigné de l'assurance qui lui était naturelle, et
laissait tellement percer une terreur secrète de la réponse de Mark, que
l'excellent garçon en fut ému de pitié.
«Voyez-vous, monsieur, dit-il du ton le plus doux, le plus conciliant
qu'il put prendre pour insinuer l'observation, gardons-nous de monter
trop haut nos espérances; à quoi bon, puisque nous sommes déterminés à
tirer le meilleur parti possible des choses, quelles qu'elles soient?
N'est-il pas vrai, monsieur?»
Martin le regarda sans répondre.
«Eden même, vous le savez bien, monsieur, Eden n'est pas entièrement
bâti.
--De par le ciel, homme! s'écria impétueusement Martin, ne comparez pas
Eden et ces bicoques! Êtes-vous devenu fou? Par tous les... Que Dieu me
pardonne! vous me mettriez hors de moi!»
Après cette sortie, Martin tourna le dos, et se promena sur le pont,
d'allée et de venue, plus de deux heures, sans ouvrir la bouche, si ce
n'est pour dire: «Bonne nuit!» Et le lendemain il parla d'autre chose,
sans plus revenir sur ce sujet.
A mesure que les deux nouveaux citoyens se rapprochaient du terme de
leur voyage, la monotone désolation de la scène environnante croissait,
et devenait telle qu'il ne tenait qu'à eux de se croire entrés dans les
horribles domaines du Désespoir et de la Mort. C'était un plat marécage,
semé de troncs d'arbres pourris. Il semblait que la végétation de la
fertile terre eût fait naufrage en entier sur ces bas-fonds, où,
jaillissant de sa cendre décomposée, pullulaient toutes sortes de
productions immondes et dégoûtantes. Les arbres même ressemblaient à de
gigantesques herbes, engendrées dans le limon par l'âcre soleil qui
desséchait et dévorait leurs cimes. Là, les maladies pestilentielles,
cherchant qui infecter, erraient la nuit en fantastiques brouillards, et
rampaient à la surface des eaux, spectres qui les hantaient jusqu'au
jour. Alors même que brillait le bienfaisant soleil, il ne faisait que
révéler toute l'horreur de ces affreux éléments de corruption et de
mort. Telles étaient les régions fortunées dans lesquelles nos voyageurs
s'enfonçaient de plus en plus.
A la fin on s'arrêta: c'était l'Eden.--A voir le hideux marais qui
portait ce nom, enseveli sous la fange et sous des tas de filaments
d'herbes et de racines entrelacées, on pouvait penser que les eaux du
déluge ne l'avaient abandonné que d'hier.
Le fleuve n'était point assez profond le long de ses rives pour que le
vaisseau prit terre; Mark et Martin descendirent donc dans le bateau
avec tout leur bagage.
Parmi les huttes de bois, en si petit nombre, qu'ils discernaient avec
peine par delà de noirs rameaux, la meilleure aurait pu servir de toit à
vaches ou de grossière étable. C'étaient là les quais, la place du
marché, les édifices publics, etc., etc.
«Voilà un Édenèen qui nous arrive, dit Mark; il nous aidera à
transporter nos effets. Bon courage, monsieur. Holà! hé! ici!»
A travers le brouillard qui s'épaississait, ils voyaient l'homme avancer
vers eux, mais lentement. Il s'appuyait sur un bâton; quand il fut plus
près, ils s'aperçurent qu'il était pâle, maigre, que ses yeux inquiets
étaient profondément enfoncés dans leur orbite. Un habit bleu, d'étoffe
grossière, pendait, en haillons autour de lui; il avait la tête et les
pieds nus. A mi-chemin, il s'assit sur une souche, et leur fit signe de
venir à lui, ce qu'ils firent. Alors, appuyant la main sur son côté
comme s'il souffrait, il chercha à reprendre baleine, tout en attachant
sur eux un regard étonné.
«Des étrangers! dit-il sitôt qu'il mit parler.
--Tout juste, reprit Martin. Eh bien, mon bon monsieur, comment vous en
va?
--J'ai été bien bas d'une mauvaise fièvre, répondit-il faiblement. Voilà
longtemps que je n'ai pu me tenir debout. Est-ce votre butin que je vois
là-bas? ajouta-t-il en montrant leur bagage.
--Oui, monsieur, répliqua Mark. Nous indiqueriez-vous quelqu'un qui put
nous donner un coup de main pour transporter le tout à... la ville? Cela
se peut-il, monsieur?
--Mon fils aîné l'aurait fait, reprit l'homme; mais aujourd'hui il a son
frisson, et il est resté enveloppé dans ses couvertures; son cadet, mon
plus jeune, est mort la semaine dernière.
--J'en suis peiné pour vous, gouverneur, et de toute mon âme, dit Mark
en lui serrant la main. Ne vous inquiétez plus de nous, et donnez-moi
seulement le bras pour que je vous reconduise. Nos effets sont en
sûreté, monsieur, ajouta-t-il, s'adressant à Martin; il n'y a pas presse
autour; nul danger que personne y touche. Ce qui est rassurant tout de
même.
--Non, murmura l'homme, plus personne! C'est là qu'il les faudrait
chercher, poursuivit-il, frappant le sol de son bâton; ou bien vers le
nord, sous les broussailles. Le plus grand nombre, nous l'avons enterré;
les autres sont partis; le peu qui reste ne se hasarderait pas à sortir
de nuit.
--L'air du soir n'est pas des plus salubres, à ce que je comprends? dit
Mark.
--Il est mortel,» reprit le colon.
Mark ne montra pas plus de malaise que si on le lui eût recommandé
connue de l'ambroisie, et donnant le bras au pauvre homme, il lui
expliqua, chemin faisant, la nature de leur achat, et s'enquit de la
position de leur logement futur. C'était tout contre sa hutte, dit
l'habitant d'Eden, si près, qu'il avait pris la liberté d'y emmagasiner
un peu de mais. Il pria ses nouveaux voisins de l'excuser pour cette
nuit, promettant de tâcher de débarrasser leur maison dès le lendemain.
Il leur donna ensuite à entendre, par manière de conversation, et comme
un petit commérage local, que c'était lui qui, de ses propres mains,
avait enterré le dernier propriétaire, information qui n'altéra pas
davantage la sérénité de Mark.
Bref le colon les introduisit dans une misérable loge construite de
troncs d'arbres à peine équarris, qui, la porte étant, dès longtemps
enlevée, ouvrait en plein sur ce paysage désolé et sur la noire nuit.
Sauf le tas de grain déjà mentionné, la hutte était parfaitement vide.
Cependant les nouveaux venus avaient laissé leur malle sur la plage, et
le voisin leur donna, en guise de chandelle, une espèce de torche que
Mark s'empressa de planter au milieu du foyer.
Déclarant alors que la maison avait «un air tout à fait confortable,» il
se hâta d'entraîner Martin jusqu'à la grève, le priant de l'aider à
rapporter leur malle. En allant et en revenant, il parlait, parlait sans
relâche, s'efforçant d'infuser dans l'âme de son compagnon quelque vague
idée qu'au fond ils étaient arrivés sous les plus favorables auspices.
Mais plus d'un homme qui, sous l'empire de la passion, dans l'ardeur de
la vengeance, tiendrait ferme en sa maison démantelée, a vu s'évanouir
son courage à la chute d'un château bâti en l'air; lorsque la hutte
reçut ses propriétaires pour la seconde fois, Martin se jeta le visage
contre terre et fondit en larmes.
«Pour l'amour du ciel, monsieur, s'écria Mark en proie à la plus
profonde terreur, pas de cela! oh! non, monsieur, tout plutôt tout!
Jamais homme, femme, enfant, n'ont tiré et ne tireront secours, fut-ce
pour franchir une haie, de leurs soupirs et de leurs larmes; mauvaise
besogne, qui ne peut servir à rien pour vous; et pour moi c'est bien pis
encore! Il y a de quoi me terrasser tout à plat. C'est la seule chose
que je ne puisse supporter; tout plutôt, monsieur, tout au monde!
«L'expression terrifiée du visage de Mark, qui s'était arrêté pour
parler, tandis qu'à genoux devant la malle il se préparait à l'ouvrir,
en disait encore plus que ses paroles.
«Mille et mille fois pardon, mon cher camarade, répliqua Martin, mais
c'est plus fort que moi; dussé-je en mourir, je ne puis m'en empêcher!
--Vous me demandez pardon, vous! reprit Mark avec énergie, retrouvant sa
bonne humeur ordinaire, et s'empressant de déballer leurs effets. Quoi!
c'est le chef de la maison qui demande excuse à la compagnie? tout est
donc bouleversé! Il faut qu'il y ait désordre dans la maison de
commerce. Il est donc grand temps d'inspecter les écritures et de
dresser l'inventaire! nous y voilà; tout en ordre: ici le porc salé; là
le biscuit; de ce côté l'eau-de-vie, et qui sent fièrement bon encore!
Ah! ah! et notre chaudron étamé; c'est une vraie fortune, que ce
chaudron! Voilà les couvertures, et voici notre bonne hache! qu'on dise
maintenant que nous n'arrivons pas équipés de toutes pièces! Je me sens
cossu comme un cadet de bonne maison parlant pour les Grandes-Indes, et
ayant pour père le président-directeur de la compagnie. Il n'y a plus
qu'à puiser un peu d'eau dans le courant devant la porte, à mêler le
grog,--poursuivit-il, courant dehors et joignant l'action aux
paroles,--et voilà le souper servi et pourvu, je dis, de toutes les
délicatesses de la saison! Allons, monsieur, nous sommes au complet,
prêts à recevoir, prêts à encaisser! Que Dieu nous bénisse, monsieur, ne
sommes-nous pas gais, dispos et mieux approvisionnés que larrons en
foire?» Il était impossible de ne pas reprendre courage dans la
compagnie d'un pareil homme. Martin s'assit par terre, à côté du coffre,
tira son couteau, et mangea et but en désespéré.
«A présent, voyez-vous, dit Mark dès qu'ils eurent fini ce repas
cordial, je vais, à l'aide de votre couteau et du mien, fixer solidement
cette couverture à la porte, ou plutôt à l'endroit où, dans un état de
haute civilisation, ladite porte se devrait trouver. Là, voyez si la
draperie ne représente pas fort bien? va pour la portière! Actuellement,
en poussant la malle tout contre, bouchons l'ouverture en dessous.
Est-ce que cela ne fait pas merveille? et pour finir, voilà votre
couverture, monsieur, et voici la mienne; et qui nous empêche de passer
une bonne nuit?»
En dépit du joyeux préambule, plusieurs heures se succédèrent avant que
Mark pût s'endormir. Il s'était roulé dans sa couverture, avait mis sa
hache sous sa main, s'était couché en travers du seuil, mais il était
trop sur l'éveil, trop inquiet, pour qu'il lui fût possible de fermer
les yeux. La nouveauté d'une situation terrible, la crainte d'être
surpris par quelque animal rapace, ou par quelque autre dangereux
ennemi, une funeste incertitude quant aux moyens de subsistance,
l'appréhension d'une mort prochaine, l'immense distance et les mondes
d'obstacles qui s'élevaient entre eux et l'Angleterre, n'étaient que de
trop fertiles sources d'anxiétés pendant cette silencieuse et
interminable nuit. Quoique Martin s'efforçât de persuader le contraire à
son compagnon, Mark sentait fort bien qu'en proie aux mêmes pensées, il
ne dormait pas plus que lui, et c'était là le plus fâcheux de leur
affaire, car si une fois ils se mettaient à couver, à ressasser leur
détresse, au lieu de s'efforcer énergiquement d'y parer, l'abattement de
leurs esprits devait, sans nul doute, favoriser la morbide influence
d'un climat pestilentiel. Enfin jamais, aux veux de Mark, la lumière du
jour n'avait été mieux venue que lorsque, perçant à travers la
couverture qui leur servait de porte, elle le tira d'un sommeil
convulsif.
En glissant furtivement dehors pour ne pas éveiller son compagnon enfin
assoupi, Mark alla se rafraîchir dans la rivière qui coulait devant leur
porte, puis il donna un coup d'oeil à tout l'établissement. C'étaient
une vingtaine de huttes au plus, dont moitié étaient abandonnées, et qui
toutes tombaient en ruine. La plus désolée, la plus déserte, la plus
abjecte de ces loges, portait, comme de droit, le titre pompeux de
_Banque du crédit national_. Quelques misérables piliers étaient enfouis
autour de la baraque, et perdus sans ressource dans la vase.
Çà et là on découvrait quelques tentatives de défrichement. En deux ou
trois endroits on avait dessiné une espèce de champ où, à travers les
souches et les cendres des arbres brûlés, perçaient quelques maigres
récoltes de maïs. Sur divers points une palissade tracée en zigzag avait
été entreprise; nulle part elle n'avait achevée, et les pieux
pourrissaient à demi enterrés. Trois ou quatre chiens étiques, quelques
cochons aux longues jambes, qui, affamés, erraient à travers le taillis,
cherchant quoi dévorer, un petit nombre d'enfants hâves et presque nus,
qui, bouche béante, regardaient l'étranger de l'entrée de leurs
chaumières, furent les seuls êtres vivants qui se montrèrent à Mark. Une
vapeur fétide se suspendait aux arbustes, aux branches inférieures des
arbres à mesure que, chaude comme l'haleine d'un four, elle s'élevait de
terre; et, à chaque pas de l'Anglais, l'empreinte de son pied se
remplissait de l'eau noirâtre qui partout suintait du sol.
Leur terrain, le lot acheté, n'était qu'un épais fourré où les arbres
rapprochés se poussaient, se coudoyaient l'un l'autre, gênant
mutuellement leur croissance. Les plus faibles, étiolés, se tordaient et
s'allongeaient dans les formes les plus bizarres, comme des êtres
estropiés et perclus; les plus forts, arrêtés dans leur développement
par la pression et le manque d'air, étaient tout rabougris. Autour de
ces troncs irréguliers croissaient de longues tiges de gazon, d'humides
herbes rampantes, et un fouillis épais d'arbustes entremêlés qui ne
formaient plus qu'une masse inextricable, jungle ou mackis noir et
profond, dont les racines ne plongeaient ni dans l'eau ni dans la terre,
mais dans un putride mélangé de l'un et de l'autre, et de leurs propres
débris corrompus.
Mark retourna vers la grève où la veille ils avaient débarqué leurs
effets, et y trouva enfin une demi-douzaine d'hommes à l'aspect blême et
misérable, prêts cependant à l'assister. Ils l'aidèrent à transporter
son bagage dans sa maison de bois. Ces malheureux secouaient tristement
la tête en parlant de la colonie, et ne trouvaient nul confort à donner
à leurs nouveaux concitoyens. Ceux qui avaient quelques ressources
s'étaient empressés de déserter cette plage mortelle; ceux qui restaient
y avaient perdu, qui sa femme, qui ses enfants, des amis, des frères, et
avaient eux-mêmes cruellement souffert. La plupart étaient malades; nul
ne se sentait la force qu'il s'était connue jadis. Tous offrirent
franchement leurs avis et leurs services à Mark, qu'ils ne quittèrent
que pour aller vaquer à leurs différents travaux.
Martin, pendant ce temps, s'était péniblement levé; mais le changement
produit par une seule nuit sur toute sa personne était effrayant: pâle,
faible, il se plaignait de douleurs et de défaillance dans tous les
membres; sa vue s'était obscurcie, sa voix s'éloignait. Pour Mark,
rassemblant toute son énergie, plus vigoureux, plus actif à proportion
que leur position devenait plus critique, il alla enlever la porte d'une
des cases abandonnées et revint l'adapter à leur propre logis; après
quoi il courut chercher une espère de banc grossier dont il avait fait
la découverte chemin faisant, et qu'il rapporta en triomphe. Ayant fixé
ce meuble précieux en dehors de leur hutte, il posa dessus le précieux
chaudron étamé et différents ustensiles, de façon à représenter une
espèce de buffet. Ravi de l'arrangement, il roula ensuite la tonne de
farine dans un coin de la maison, où il la dressa debout en manière de
tablette de décharge. Quant à la table à manger, rien ne pouvait mieux
en tenir lieu que leur grand coffre; Mark le consacra solennellement à
cet emploi. Les habits, couvertures, manteaux furent pendus aux parois,
à des chevilles et à des clous; enfin Mark s'empara d'une grande
pancarte disposée par Martin à l'hôtel National, lorsqu'il était dans
l'enivrement de ses espérances, et l'inscription _Chuzzlewit et Comp.,
architectes et inspecteurs généraux_, fut déployée et clouée à l'endroit
le plus apparent de la façade de la baraque, comme si la cité d'Eden eût
été une vraie ville, et que les nouveaux ingénieurs eussent eu sur les
bras plus d'affaires qu'ils n'en pouvaient entreprendre.
«Voici les outils,» s'écria Mark apportant la boîte aux instruments de
Martin et fichant le grand compas droit au milieu d'un tronc d'arbre
coupé devant la porte, «Je les mets un peu en avant, ajouta-t-il, pour
qu'on sache que nous sommes bien pourvus. Maintenant, vienne qui voudra.
Quiconque a une maison à bâtir n'a qu'à se dépêcher de s'adresser à
nous, avant que nous ayons quelque autre ouvrage en train.»
Vu l'intensité de la chaleur, la matinée avait été plus que
raisonnablement employée; mais sans s'accorder une minute de repos, bien
que la sueur coulât de tous ses pores, l'infatigable Mark s'éclipsa et
reparut, sortant de la maison, armé d'une hache, prêt à mettre à
exécution, à l'aide de son outil, toutes sortes d'impossibilités.
«Nous avons de ce côté un vieux vilain arbre, monsieur, que j'aimerais
mieux voir à bas que debout. A ce soir le four, n'est ce pas? C'est un
fameux pays que l'Eden pour la terre glaise, tout de même, et la glaise
c'est bon à tout!»
Mais Martin ne répondait mot. Il était demeuré assis tout le temps, la
tête dans ses mains, absorbé dans la contemplation de l'eau qui coulait
à ses pieds, songeant peut-être que ces ondes ne fuyaient si rapides que
pour aller gagner la haute mer, route de cette patrie qu'il n'espérait
plus revoir.
Les coups vigoureux que Mark déchargeait sur son arbre n'eurent pas plus
de succès pour tirer Martin de sa profonde méditation: voyant échouer
ses efforts, l'associé laissa de côté toute besogne et s'en vint trouver
son maître.
«Courage! De grâce ne vous laissez pas aller ainsi, monsieur, dit le
pauvre garçon.
--Oh! Mark, reprit son ami, qu'ai-je fait en toute ma vie pour mériter
un pareil sort!
--Ah! par exemple, monsieur, quant à cela, répondit Mark, tout ce que
nous avons de gens ici en pourraient dire autant, et quelques-uns,
peut-être, à plus juste titre que vous, ou moi. Allons, monsieur,
remontez-vous, mettez-vous à faire quelque chose. Voyons; si vous
écriviez à Scadder pour lui faire quelques observations personnelles,
est-ce que cela ne vous soulagerait pas un peu?
--Non, dit Martin, secouant tristement la tête, il n'y a point de
remède.
--S'il en est ainsi, monsieur, vous êtes malade, il faut vous soigner et
vous guérir.
--Ne vous inquiétez plus de moi, reprit Martin; faites pour vous ce que
vous croirez le mieux. Bientôt vous n'aurez plus qu'à songer à vous
seul; puisse alors Dieu vous renvoyer au pays et me pardonner de vous
avoir amené ici! Pour moi, je suis destiné à mourir là, sur cette terre;
je l'ai senti en y mettant le pied. Eveillé, assoupi, je n'ai rêvé qu'à
cela toute la nuit.
--Je craignais tout à l'heure que vous ne fussiez malade, dit Mark avec
tendresse; maintenant, j'en suis sûr. C'est une crise, un léger accès de
fièvre attrapé au milieu de toutes ces rivières de malheur. Mais, Dieu
vous bénisse, ce ne sera rien. C'est seulement pour s'acclimater: eh, ne
faut-il pas que chacun paie son petit tribut au climat et à la saison?
C'est général, vous le savez bien.»
Martin se contenta de soupirer en branlant la tête.
«Attendez-moi une demi-minute! s'écria vivement Mark; je ne fais qu'une
course jusque chez nos voisins pour leur demander ce qu'il faut prendre,
en emprunter un peu, et vous le rapporter; après quoi, comptez que
demain vous vous trouverez aussi gaillard, aussi fort que jamais. Je
reviens comme l'éclair. Seulement, ne vous découragez pas, ne vous
affectez pas, je vous en supplie, tandis que je serai absent!»
Jetant sa hache, il partit aussitôt. A quelque distance, il s'arrêta,
regarda derrière lui et repartit comme un trait.
«Maintenant, Mark Tapley, se dit le brave personnage en s'administrant
un bon coup de poing sur la poitrine, par manière de cordial, faites
attention à ce que je me fais l'honneur de vous dire, mon garçon; les
choses vont aussi mal que vous avez jamais pu le désirer, mon bon ami,
et vous n'aurez de votre vie meilleure occasion de mettre à l'épreuve
votre bonne et joviale humeur. En avant donc, Mark Tapley, c'est le
moment ou jamais de faire contre mauvaise fortune bon coeur!»
(_La fin à un prochain numéro._)
Courrier de Paris.
Les comédiens n'ont jamais eu la réputation d'amasser des lingots d'or
ni de devenir millionnaires; on pratique, dans cette vie de théâtre, une
philosophie qui conduit rarement au Potose; ce n'est pas qu'on y
contracte le mépris des richesses, on les estime fort au contraire et on
leur tend la main volontiers; mais on ne sait pas les retenir, et
l'argent qui entre par une porte sort bientôt par l'autre. Je sais bien
qu'il s'est opéré, depuis assez longtemps, une notable révolution dans
cette insouciance des artistes; ils se sont laissés aller à la pente du
siècle qui va droit à l'utile et au réel; depuis que l'art est devenu
une exploitation et le théâtre une affaire, depuis que dans le talent ou
le génie ce qu'on cherche avant tout, ce sont les gros revenus, nous
avons--ô métamorphose!--des jeunes premiers plus exacts que Barême, des
Célimènes qui achètent des rentes, et des danseuses qui mettent à la
caisse d'épargne. Mais ce sont là des exceptions, et chez la plupart le
naturel l'emporte; pour quelques comédiens bien rentés, que
d'autres--souvent même des plus illustres--ont, comme Clairon, une
vieillesse voisine de l'indigence! D'ailleurs cette nation comique est
infime; elle s'étend depuis la Mélopomène en crédit, qui se drape
fièrement dans sa pourpre, attirant à elle les billets de banque,
jusqu'à la Zéphirine vagabonde qui promène, de Pontoise à
Brives-la-Gaillarde, Chimène et Hermione sans sou ni maille; elle va de
la prima donna qu'on charge de couronnes, à la pauvre chanteuse qui ne
récolte que des sifflets et des pommes cuites; du ténor traîné dans une
élégante calèche par deux chevaux hennissant, au ténor en patache ou
crotté jusqu'à l'échine. Aujourd'hui les Melchiors Zapatas ne sont pas
plus rares que du temps de Gil Blas, et l'eau claire continue à couler
sur leur route, pour tout potage.
On a songé à mettre un peu de vin dans cette eau, et cette pensée toute
prévoyante a donné naissance à une caisse des artistes dramatiques; les
talents les plus célèbres et les plus humbles en sont les tuteurs et les
patrons; la caisse est alimentée par des dons individuels et--puisque le
bal intervient aujourd'hui dans tous les actes de bienfaisance--par un
bal annuel. L'Opéra-Comique prête sa salle élégante à cette danse
philanthropique; l'année dernière, la recette à dépassé 35,000 fr.;
cette année, la somme n'a pas été moins agréable et moins solide. Cet or
donné pour la plupart par la curiosité, le désoeuvrement et le plaisir,
se convertit le lendemain en bonnes rentes sur l'État; Melchior Zapata
finira donc par être rentier sur ses vieux jours, pour peu que la caisse
continue à prospérer, et ses croûtes de pain détrempées au courant des
fontaines se changeront en brioches.
Le bal a commence à minuit; la foule était considérable; ce n'étaient
pas les acteurs, bien entendu, mais les actrices, que cette foule venait
voir; mi ne saurait croire combien de gens donneraient le meilleur de
leurs chevaux pour approcher seulement pendant une seconde de ces reines
du drame, de la comédie, de l'opéra et de la danse, et entendre le
frôlement de la robe de Rachel, de Fanny Ellsler et de Grisi! Et en
effet pour le public cloué dans sa stalle d'orchestre, enfermé dans sa
loge, assis sur les banquettes du parterre, la rampe est une barrière
infranchissable; il semble qu'il ne soit permis qu'à des êtres
privilégiés et surnaturels de communiquer avec ce monde des coulisses;
et si par hasard une comédienne fameuse et un comédien célèbre viennent
à passer dans la rue, comme le premier venu, vous voyez tous les regards
se tourner sur eux avec stupéfaction; on dirait, à voir et étonnement,
qu'il n'est pas encore prouvé que les comédiens marchent sur deux pieds
et portent le nez au milieu du visage comme la plupart des mortels.
Ici, du moins, les curieux ont pu se satisfaire: le théâtres de Paris
avaient envoyé à ce bal l'élite de leurs actrices, les plus célèbres et
les plus aimées; et plus d'un joli minois, dont le talent est encore à
faire, s'indemnisait sur la réputation de sa taille, de ses yeux, de son
sourire et de sa sensibilité.--Mademoiselle Rachel se faisait remarquer
dans une loge d'avant-scène par le sérieux de son attitude et de son
costume, digne de la gravité de Mélopomène. Dans la loge opposée, le
Vaudeville souriait du sourire de madame Doche, vêtue de blanc et
couronnée de fleurs; mademoiselle Déjazet portait de la poudre, et
semblait toute prête à risquer encore une aventure de Richelieu.
Cependant l'orchestre donne le signal, et peu à peu toutes ces
demoiselles se mettent en danse; les dames patronnesses elles-mêmes
descendent de leurs places officielles, bouquet en main, couronne en
tête, et se mêlent aux quadrilles; on remarque particulièrement le mol
abandon de la jolie mademoiselle Saint-Marc du Vaudeville, et le teint
florissant de mademoiselle Denain du Théâtre-Français. Bientôt tout
danse: de la duègne à l'amoureuse, de la princesse à la soubrette, de
l'Agamemnon au Frontin, et du tyran à la victime... Alcide Tousez et
Hyacinthe, la fleur des pois, se sont distingués, par leurs grâces
exquises et leur galanterie raffinée, dans cette fête dramatique qui ne
s'est terminée qu'à cinq heures du matin.
Le carnaval vient, définitivement de rendre le dernier soupir; la
mi-carême a vu le suprême effort de sa gaieté et éclairé le dernier jour
de son règne; l'enterrement s'est fait sans rémission, au bal de l'Opéra
du jeudi 14 mars, présent mois; il n'y a plus à y revenir, et tout est
dit; le carnaval est bien mort... jusqu'à l'année prochaine. Quelques
masques ont encore couru les rues, pour n'en pas perdre tout à fait
l'habitude; et la mi-carême a frappé bruyamment aux portes de Musard,
qui s'est mis sous les armes en reconnaissant sa voix, et l'a fait
galoper à grand orchestre. La mi-carême n'est autre chose, en effet, que
le carnaval affaibli et un peu blême; il n'a rien de nouveau à nous
montrer ni à nous apprendre; j'excepte cependant la fête des
blanchisseuses, qui lui appartient en propre, et dont nous donnons ici
une esquisse. Vous voyez cette foule assemblée sur une des rives de la
Seine, au pont d'Austerlitz ou au pont Royal, peu importe; vous entendez
ces cris et ce tumulte: c'est la fête des blanchisseuses qui va
commencer; il s'agit de nommer une reine, et toutes les ambitions
s'agitent. Le système électif est en usage dans le royaume des
blanchisseuses; la charte du battoir le consacre; mais elle n'accorde le
droit d'élire qu'à un seul et unique électeur, et cet électeur se nomme
le hasard. A qui le hasard donnera-t-il aujourd'hui la couronne?
demandez à ce magicien, son agent secret; c'est lui qui tient l'urne où
se cache la fève fatale qui va décider du sort de cette royauté; maître
hasard a prononcé; la fève est échue à la blanchisseuse que vous voyez
là; peut-être même n'est-ce qu'une ravaudeuse; n'avons-nous pas vu des
royautés parties de moins encore?
[Illustration: Matinée d'enfants costumés.]
Dès que la reine est proclamée, les vivat retentissent; on agite les
bannières, on entonne les hymnes et les chansons; puis le grand maître
des cérémonies annonce que le cortège royal est prêt et que l'heure est
venue de montrer Sa Majesté par la ville. Sa Majesté ne se fait pas
prier; parée de fleurs et vêtue de sa robe des dimanches, elle monte
dans sa... charrette de blanchisseuse; et aussitôt sa cour, ses dames
d'honneur, ses grands officiers, ses sujets et ses sujettes la suivent,
promenés comme elle dans leur équipage naturel; c'est véritablement ce
qu'on peut appeler une reine et une cour populaires; aussi Sa Majesté ne
dure-t-elle qu'un jour; si son pouvoir s'étendait au delà de
vingt-quatre heures, il va sans dire qu'elle finirait par se
dépopulariser, comme tant d'autres, et par prendre des airs absolus; les
haines et les querelles éclateraient dans le royaume des blanchisseuses.
Dieu! quelle anarchie dans le pli des chemises et le savonnage des
bonnets et des collerettes! La charte des blanchisseuses a donc montré
de la sagesse en bornant la royauté à un seul jour, qui s'appelle le
jeudi de la mi-carême; mais si son autorité est éphémère, elle est du
moins joyeuse, et exempte de tous soucis et de tous combats. Tant que le
jour dure, la reine est saluée par les acclamations des passants et
entourée de l'amour de ses sujets, et le soir elle finit gaiement son
règne à la Courtille, et abdique sans remords et sans crainte, après un
bon repas... Si Sa Majesté a fait quelque tache à son manteau royal,
elle a du moins l'avantage de pouvoir le blanchir et le repasser
elle-même.
Il y a longtemps qu'on l'a dit: il n'y a plus d'enfants; j'ai vu l'autre
jour un marmot qui fumait un cigare avec l'aplomb d'un tambour-major; et
hier, chez madame de C..., une petite fille de dix ans dansait la polka
avec la coquetterie et la vivacité d'une lionne expérimentée; c'est que
nous avons aussi des bals d'enfants; pourquoi ces chers petits ne
danseraient-ils pas, en effet? La danse sied surtout à leurs fraîches
couleurs, à leur vif et limpide regard, à leur humeur rieuse et légère.
Quoi! nous voyons des barbes grises et des crânes chauves se donner des
passe-temps d'Adonis et de zéphyrs, et nous refuserions cette joie à
tous ces chers amours à peine éclos? Le bal d'enfants commence donc à
devenir à la mode; il y en a eu plusieurs cet hiver, un chez madame la
comtesse de P..., un autre chez la baronne D..., un troisième chez M. le
prince de S... Dans ces nuits enfantines, madame de C..., dont nous
parlions tout à l'heure, a obtenu le prix de l'élégance et de
l'originalité; les billets d'invitation, écrits au nom des deux petites
filles de madame de C... anges gracieux et blonds, étaient, ainsi
conçus: «Lucile et Armand de C... priant leurs amis et leurs amies A,
B, C, D, E, F, G, H, I, J, K, L, M, N, O, P, Q, R, S, T, U, V, X, Y, Z,
de leur faire le plaisir de venir passer la soirée chez eux, mardi
prochain, 11 mars 1844.
«On est libre d'apporter son papa et sa maman.
«Les bonnes seront déposées dans l'antichambre, pour moucher.
«Il y aura un violon et des confitures.»
Tout l'essaim joyeux est venu. C'étaient bien les plus jolis minois de
petites filles qu'on puisse imaginer, et les plus charmants bonshommes
qui aient jamais été créés et mis au monde. Le costume était de rigueur.
II y en avait de rares et de délicieux, grecs, italiens, du Nord et du
Midi, de l'Occident et de l'Orient. Rien de plus piquant que le jeune
D... en Cromwell; rien de plus gracieux que mademoiselle A..., âgée de
sept ans, en robe et en coiffure à la Ninon. On voyait des Sémiramis de
deux pieds et des Louis XIV haut comme ma botte. Le fils du lieutenant
général L..., en veste de hussard, relevait alternativement sa terrible
moustache, et demandait à boire à papa. Gustave Saint-H..., fraîchement
sorti de nourrice, avait chaussé des bottes à l'écuyère, endossé
l'uniforme des chasseurs à cheval de la garde impériale; redingote grise
et petit chapeau; c'était le chat botté allant à la bataille
d'Austerlitz.
Au premier signal de l'orchestre, il fallait voir comme toute cette
nation heureuse s'est mise en danse!... Mais tout à coup, je ne sais par
quelle subite métamorphose, tous ces enfants n'ont plus été des enfants
pour moi: à la taille près, c'étaient les mêmes mines, les mêmes
coquetteries, les mêmes fatuités, les mémes jalousies qu'on voit dans
nos bals à nous autres grands enfants. Les petites filles regardaient du
coin de l'oeil si quelqu'un ne les admirait pas et les petits garçons
s'efforçaient d'attirer l'attention de ces demoiselles et d'éloigner les
concurrents. Il n'y a plus d'enfants, vous dis-je.
Le souper a été vif et galant. Toute cette ruche bourdonnante s'est
jetée sur les sucreries et les gâteaux, et les a pillés comme un
parterre, laissant à peine quelques débris; et puis on s'est séparé,
emportant la moitié du dessert dans ses poches.
Cette fête laissera de longs souvenirs, et se transmettra de bambins en
bambins. Un savant historien, membre de l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres, se propose d'en consacrer la mémoire dans le _Journal
des Enfants_. Mais tout n'est pas rose dans la vie: si les marmots
bénissent en général madame C... pour les doux loisirs qu'elle leur a
donnés, d'autres lui gardent rancune. On ne fait pas plaisir à dix
personnes sans faire de la peine à vingt autres; un ne gagne pas une
amitié sans qu'une haine ne pousse aussitôt à côté. C'est ce qui est
arrivé à madame de C... pour ce mémorable bal. Elle n'avait invité que
des enfants au-dessus de trois ans; tous les enfants au-dessous sont
furieux. Madame de C... a soulevé des inimitiés implacables dans le
biberon, et le petit Ferdinand B..., quittant tout à coup le sein de sa
nourrice, s'est écrié: «Quand je rencontrerai cette madame de C..., je
ne la saluerai pas!»
[Illustration: Promenade des Blanchisseuses, à Paris, le jour de la
Mi-Carême.]
Le goût de la danse va si loin, qu'il gagne jusqu'aux quadrupèdes.
Plusieurs journaux ont publié des détails sur un bal de l'espèce animale
donné chez madame la duchesse de ***. Faut-il nommer les choses par leur
nom? ce bal était un bal... un bal... de chiens! Madame la duchesse de
***, qui a des fantaisies canines très-prononcées, a mis son salon à la
disposition de tous les griffons, épagneuls et king's-Charles de sa
connaissance. Il va sans dire que les petits chiens de madame la
duchesse en ont fait les honneurs. Les invitations avaient été envoyées
en leur nom. On dit que, de mémoire de chien, on n'a vu une société plus
nombreuse et mieux choisie. On entrait à quatre pattes et l'on dansait
sur deux. Le griffon de madame de N..., paré, musqué, poudré, ciré, a
ravi tous les coeurs par la grâce de sa danse; la levrette de la
marquise Z... a obtenu les honneurs d'un aboiement général.
Le lendemain, on a pu lire sur les grands murs de la ville l'avis
suivant: 500 fr. de récompense à qui rapportera rue de la Paix,
numéro..., un grillon couleur de feu, portant au cou une faveur rose...
Sans doute c'est un danseur qui, en sortant du bal de madame la duchesse
de ***, aura laissé sa raison au fond de sa pâtée, et se sera perdu en
route.
Cinq cents francs pour un griffon! Et si un pauvre homme, mourant de
faim, allait tendre la main par là, cette âme si sensible lui dirait
probablement: «Passe ton chemin, je n'ai pas de monnaie!»
Ducros a paru devant ses juges: un arrêt de mort vient de frapper ce
criminel de vingt ans. Les détails du procès attristent l'âme. On ne
saurait sans horreur songer à tant de sang-froid dans un crime si grand
et dans un âge si voisin de l'adolescence. Ducros a dit, des mots d'une
naïveté effroyable, celui-ci, par exemple: «Je m'étais présenté deux
fois chez madame veuve Sénepart, sans avoir le plaisir de la rencontrer;
la troisième fois j'ai été plus heureux.»--Cette troisième fois, Ducros
étrangla la malheureuse femme.--Après avoir assassiné la mère, il va
chez le fils, auquel il tend la main; puis il fait sauter les
petits-fils sur ses genoux. «J'ai joué avec eux toute la soirée, et je
leur ai fait des cocottes.» En quittant ces pauvres innocents enfants,
Ducros, pour finir sa soirée, entre dans un spectacle, non pas au
boulevard du Temple, où il aurait pu trouver du moins de sombres drames,
en rapport avec sa conscience, mais au théâtre des Variétés, où il
assiste à une pièce bouffonne? «J'éprouvais le besoin de me distraire et
de m'égayer un peu,» a-t-il dit.--Ducros s'est pourvu en cassation
contre l'arrêt qui le condamne.
On connaît l'accident arrivé l'autre jour à M. Habeneck, le célèbre
violoniste et chef d'orchestre de l'Académie de Musique. Dimanche
dernier. M. Habeneck, au moment d'aller diriger le dernier concert du
Conservatoire, fit une chute dans les coulisses de l'Opéra. La chute fut
rude, et quand on releva M. Habeneck, on s'aperçut qu'il avait le bras
cassé. Cependant il était attendu; l'heure s'avançait: point d'Habeneck;
le public commençait à s'impatienter. Un homme s'avançant sur
l'estrade,--c'était Trévot le chanteur,--fit les trois saluts d'usage,
et s'exprima en ces termes: «Messieurs, je suis chargé de vous prévenir
d'un accident grave: M. Habeneck ne paraîtra pas aujourd'hui; il vient
de tomber à l'Opéra et de se faire une _luxure_.» Voilà donc ce pauvre
Habeneck atteint et convaincu de luxure. En revanche, si M. Trévot est
jamais chargé d'annoncer un fait d'incontinence, il ne manquera pas de
le traiter de luxation, pour rétablir l'équilibre.
Une Vocation.