Histoire de la Semaine. _Rupture d'une digue_.--Chronique musicale.
Corrado d'Altamura; I Puritani; l'Orphéon; Oreste et Pylade.--Salon de
1844 (1er article). _L'Incendie de Sodome, par M. Corot; les Laveuses à
la Fontaine, par M. A. Leleux; Une bohémienne, par M. Eugène Tourneux;
Mosquée, par M. Dauzats; Sainte Famille, par M. Decaisne; Un prisonnier,
par M. de Lemud_.--Romanciers contemporains. Charles Dickens. (Suite.)
Eden en perspective et Eden en réalité. _Vue de l'Eden_.--Courrier de
Paris. _Matinée d'Enfants costumés; la Procession des
Blanchisseuses_.--Une Vocation. Nouvelle, par P. de K. Amélioration des
Voies Publiques, à Paris. _Plan_.--Nouvelles Recherches sur un petit
Animal très-curieux. (1er article.) _Vingt-quatre gravures_.--Bulletin
bibliographique.--Modes. Travestissements. _Deux Gravures_.--Danse de la
Polka. _Caricature par Cham_.--Amusements des Sciences.--Rébus.
Histoire la Semaine.
Les éléments conjurés ont, cette semaine, fait une rude guerre à la
mature et lutté avec avantage contre la politique en lui disputant, par
leurs sinistres bulletins, les colonnes des journaux. Les feuilles des
départements sont remplies de tableaux de mines, de récits de désastres.
Ici, quand on est allé voir l'inondation assez innocente de Bercy, de la
Gare ou de la plaine d'Asnières, les fossés pleins d'eau de la place
Louis XV, et les cuisines envahies des Tuileries, on est au courant de
tous les méfaits de la Seine parisienne; mais nos fleuves, nos rivières,
en font malheureusement bien d'autres dans les départements. Dans celui
de la Gironde, le service des malles-postes a été interrompu, et il a
fallu recourir, pour y suppléer, à des bateaux à vapeur. Dans celui de
la Sarthe, cette rivière ayant également couvert les chaussées et forcé
les populations à communiquer en bateaux, de nombreux événements sont
venus jeter la désolation dans ces contrées. Près du pont de Châteaueuf,
une barque montée par six personnes, dont un enfant, a été submergée:
l'enfant seul, retenu par un arbre, a été miraculeusement sauvé. La
Moselle et le Rup-de-Mad ont, de concert, envahi le pays qu'ils
traversent. Le village d'Arnaville a été encore plus complètement inondé
que les autres, et des nacelles, montées par des hommes courageux,
sillonnaient en tous sens cette triste Venise improvisée, et apportaient
l'eau et le pain nécessaires aux habitants captifs et désespérés. Dans
le département de Maine-et-Loire, la Loire a causé des malheurs et
exercé des ravages plus déplorables encore. Cette route, qui sert de
digue à ce fleuve, et que tous les voyageurs qui ont parcouru ce pays si
pittoresque connaissent sous le nom de _la levée_, a été rompue en
plusieurs endroits, et a ainsi fourni passage à des torrents qui sont
allés renverser des constructions et couvrir de sables les champs si
fertiles de cette immense vallée. C'est là que les désastres ont été les
plus pittoresques, et c'est une des scènes qui se sont produites au pied
des coteaux de la Loire, et en présence des ruines historiques qui les
couronnent, que nos artistes ont cru devoir préalablement retracer.
[Illustration: Rupture d'une Digue.]
Si de ces tristes tempêtes nous passons aux orages politiques, nous
aurons la satisfaction de dire que, cette semaine, M. Sauzet n'en a pas
eu de bien furieux à maîtriser.
--La chambre des députés, qui avait accumulé dans son ordre du jour de
samedi dernier à la suite de la discussion du rapport sur les pétitions
relatives aux fortifications de Paris et la discussion de la proposition
de M. Cimbarel de Leyvil sur le vote par division, prévenue que les
opérations du collège électoral de Louviers lui seraient soumises dans
cette même séance, a sagement renvoyé au 16 le débat sur la prise en
considération de la modification qu'on lui propose d'introduire dais son
règlement. Évidemment, il était aisé de prévoir qu'il y aurait largement
de quoi remplir une séance dans la vérification des pouvoirs de M.
Charles Laffitte et dans la nouvelle discussion à laquelle devait donner
lieu le rapport de M. Allard. Il est même plus que probable que cette
dernière question eût, à elle seule, absorbé plus de temps qu'on ne lui
en avait assigné par avance, si le savant orateur qu'on a entendu eût,
comme les autres membres de l'opposition qui l'avaient précédé à la
tribune, soutenu uniquement les pétitions qui demandaient que le
ministère fût tenu de se renfermer, pour la fortification de Paris, dans
les limites de la loi de 1841. Mais M. Arago, sans se préoccuper
probablement beaucoup du succès, et plus désireux de dire avec sa
logique vigoureuse et sa forme incisive son fait au rapporteur que de
faire avancer la question, a, avec la spirituelle abondance qu'on lui
connaît, lancé ses arguments par-dessus le débat, tel qu'il avait été
précédemment posé, pour aller atteindre plusieurs dispositions
essentielles de la loi de 1841 et M. Allard en personne. Il a discuté
l'inconvénient, le danger, selon lui, des forts votés par les chambres;
il a refait, avec un esprit toujours nouveau les discours qu'il avait
précédemment prononcés et les brochures qu'il avait plus récemment
publiées. La Chambre l'a écouté, pendant plus d'une heure et demie, avec
l'attention que commande un mérite éminent; mais, après une réplique de
M. Allard, elle a voulu passer au vote. Sur la proposition de M. Dupin
aîné, elle a écarté par l'ordre du jour toutes les pétitions qui ne
tenaient aucun compte de la loi de 1841, et demandaient que ce que cette
loi avait ordonné d'édifier fût détruit. Quant aux pétitions qui avaient
protesté seulement contre l'extension illégale, selon elles et selon MM.
de Tocqueville, Lherbette et de Lamartine, entendus dans la séance du 2,
donnée par le ministère aux prescriptions de la loi, on a seulement voté
la question préalable, réservant ainsi celle qu'elles soulèvent pour le
moment où l'on aura à discuter les crédits demandés par le ministère
pour ces travaux attaqués.
Pour être historien fidèle, ou du moins chronologiste exact, avant de
rapporter le débat en quelque sorte épisodique qui a assez froidement
terminé la séance, nous aurions dû rendre compte du débat animé qui
l'avait ouverte. M. Lebobe, comme rapporteur du bureau qui avait été
chargé de la vérification des pouvoirs de M. Charles Laffitte, nommé une
seconde fois à Louviers, était venu rendre compte des opérations du
collège de cet arrondissement et conclure à l'admission de son élu. On
savait qu'une minorité assez forte avait dans le bureau combattu ces
conclusions, et l'on était curieux de savoir par quelles preuves
nouvelles la majorité avait été déterminée à proposer à la chambre de
revenir sur sa première décision, de se déjuger. On s'accordait à penser
que, pour que la chambre fût amenée à une pareille et si nouvelle
résolution, il fallait qu'on eût des témoignages bien différents de ceux
qu'on avait précédemment recueillis et admis, des témoignages bien
irrécusables. L'étonnement a été assez grand quand on a vu que M. le
rapporteur n'avait absolument aucune preuve pour infirmer la première
décision, et que toute son argumentation, comme celle d'un autre membre
du bureau qui lui a succédé à la tribune, M. Agénor de Gasparin,
consistait à dire que s'il y avait eu corruption à la première élection,
comme la chambre l'avait à la presque unanimité reconnu, une seconde
élection couvrait tout, et que la chambre n'avait point à se croire liée
par sa première décision, que le collège électoral, dans son omnipotence
souveraine, avait cassée. Cette absence de preuves, cette théorie plus
neuve que morale, ont porté malheur aux conclusions du bureau et à l'élu
qu'il avait pris sous sa protection. M. Grandin, avec une netteté et une
loyauté parfaites, a de nouveau et plus complètement encore démontré
l'existence du marché qui a fait sortir de l'urne électorale le nom du
soumissionnaire de l'embranchement de Louviers. M. Odilon Barrot, en
repoussant le sophisme politique de M. A. de Gasparin, a été
merveilleusement inspiré. Il a trouvé dans son respect sincère pour les
droits du pays, dans sa sollicitude pour la dignité de la Chambre et
dans la probité de son âme des accents qui ont été entendus. «Est-ce
qu'il s'agit ici, s'est-il écrié, de la personne ou des opinions? Non;
il s'agit de l'acte: c'est l'acte seul que vous avez à juger. On met en
avant, a-t-il ajouté, la souveraineté des électeurs; oui, certes, les
électeurs sont souverains dans l'exercice légitime et honnête de leur
droit, pour donner librement leur vote suivant leurs sympathies, suivant
leurs opinions, mais non pour le vendre. Là s'arrête le pouvoir
souverain que je reconnais aux électeurs; là commence le vôtre... Le
plus noble, le plus grand de tous les droits, celui de donner des
législateurs à son pays n'est pas une de ces propriétés personnelles
dont on puisse trafiquer; ce droit, c'est une fonction qu'ils exercent
au nom de tous; il n'est pas plus permis aux électeurs de vendre leur
vote qu'il ne le serait à un jury de trafiquer de son verdict.»--La
Chambre après avoir applaudi à ces paroles éloquentes, à ces sentiments
si nobles et si vrais, a invalidé la nouvelle élection de M. Charles
Laffitte.
On ne peut attribuer à ce débat d'avoir donné naissance à la proposition
qu'ont déposée MM. Gustave de Beaumont, Lacrosse et Leyrand, pour mieux
préciser le cas de corruption électorale et en fixer la pénalité.
L'enquête à laquelle la Chambre actuelle s'est livrée, à la suite de la
vérification générale des pouvoirs, le voeu exprimé par des conseils
généraux, notamment par celui du département de la Creuse, que M.
Leyrand représente, enfin le désir de conserver à l'élection sa
sincérité, et sa dignité à notre chambre élective, ont inspiré cette
motion, qui ne doit à l'épisode de Louviers que son à-propos, tous les
bureaux en ont admis la lecture; elle n'a rencontré que de rares
contradicteurs, parmi lesquels ne s'est pas trouvé un seul député
ministre. La Chambre aura en conséquence à voter, le 18, sur la prise en
considération de cette proposition, dont la pensée est excellente, et
dont les dispositions pourront encore être améliorées.--C'est également
à l'ordre du jour du 18 qu'a été remise la discussion du projet relatif
aux fonds secrets. M. Viger, au nom de la commission, a donné à la
Chambre lecture d'un rapport qui conclut à l'admission pure et simple du
projet.
La Chambre a nommé ses commissions et pour le projet de loi relatif aux
chemins de fer du Nord et de Vierzon, et pour celui du chemin de fer de
Montpellier à Nîmes. Les projets de M. Dumon comptent une majorité assez
forte; quelques commissaires penchent même pour la confection entière de
tous les chemins par l'État. Ainsi les intérêts publics, que nous
regardons comme déjà garantis par les projets du ministre, ne pourraient
être que mieux servis encore s'il y était apporté des changements.
La loi sur les patentes est arrivée à fin. On a vu, par ce que nous en
avions cité précédemment, qu'elle ne fait guère que reproduire ce qui
existait dans la législation précédente, et que les rares changements
qu'elle a sanctionnés ne sont pas tous heureux. La patente reste un
impôt de quotité. Un droit proportionnel continuera à être perçu sur
l'habitation personnelle du patenté; enfin, avec les deux anciennes
classifications très-nettes, très-tranchées, et par conséquent
très-faciles à établir de marchands en gros et de marchands en détail,
nous allons avoir le moyen terme, la classe amphibie des marchands en
demi-gros, à laquelle on pourra faire élever un marchand en détail peu
protégé, ou descendre un marchand en gros mieux vu de son contrôleur. Si
cette dernière mesure n'avait d'autre effet que de rendre modestes tous
les épiciers de nos coins de rue qui mettent sur leurs enseignes:
_Commerce de demi-gros_, nous nous en réjouirions pour les peintres en
bâtiment, qui vont, avoir bien de la besogne d'ici à la formation du
rôle de 1845. Mais nous avons dit son danger, et les plaintes auxquelles
elle donnera lieu ne tarderont pas à en faire sentir l'inconvénient à
l'administration des contributions elle-même. Les dispositions de la
nouvelle loi, qui ont le mérite de fixer des points de législation
jusqu'ici incertains ou contestés, sont celles qui établissent la part
que le maire est appelé à prendre au recensement et son droit de faire
consigner ses observations sur les procès-verbaux. La ville de Paris,
dont les maires n'étaient jusqu'ici que des officiers purs et simples de
l'état civil, est, à cette occasion, rentrée dans le droit commun, et a
vu attribuer aux élus de ses douze arrondissements des pouvoirs
analogues à ceux des maires des autres villes. C'est un premier pas vers
une organisation municipale dont la capitale ne peut être privée
longtemps encore.
La chambre des pairs a voté la prise en considération d'une proposition
de M. le comte Beugnot et de M. le président Boullet, relative à la
surveillance des condamnés libérés, et ayant pour objet de conférer au
gouvernement le droit de déterminer le lieu où les libérés mis en
surveillance devront résider après l'expiration de leur peine, tandis
qu'aux termes de l'article 44 du code pénal actuel, le gouvernement a
seulement aujourd'hui la faculté d'interdire la résidence dans certains
lieux qu'il détermine à son gré.
Le Mémoire au roi des évêques de _la province de Paris_, que nous avons
mentionné dans notre dernier bulletin, a motivé une lettre de M. le
garde des sceaux adressée à M. l'archevêque et insérée au Moniteur, dans
laquelle le ministre déclare cette démarche illégale, non pas seulement
parce que ce Mémoire jette un blâme général sur les établissements
d'instruction publique fondés par l'État, sur le personnel du corps
enseignant tout entier, et dirige des insinuations offensantes contre M.
le ministre de l'instruction publique, mais parce que la loi du 18
germinal au X interdit toute délibération dans une réunion d'évêques non
autorisée, et qu'une correspondance collective n'est qu'un moyen
d'éluder cette prohibition, en établissant le concert et opérant la
délibération sans qu'il y ait assemblée. On a remarqué que
postérieurement à la remise de ce Mémoire, un des signataires, M.
l'évêque de Versailles, avait été élevé à la dignité d'archevêque de
Rouen. Cette circonstance a rendu difficile à comprendre le blâme
très-vif infligé tardivement à une démarche qui n'avait pas empêché la
faveur ministérielle de se porter sur un de ses auteurs. Du reste, en
réponse à la note du _Moniteur_, on lit dans _l'Univers_: «On assure que
déjà plusieurs membres de l'épiscopat ont envoyé leur adhésion au
mémoire des évêques de la province de Paris. C'est là, ce nous semble,
la réponse la plus convenable qui puisse être faite à M. Martin (du
Nord). Monseigneur l'archevêque de Paris trouvera ainsi dans ces
sympathies la consolante et glorieuse réparation de ce nouvel et
impuissant outrage.» On annonce aussi que M. l'archevêque de Reims vient
de rédiger un mémoire sur la question de l'enseignement, qu'ont signé
avec lui M. l'archevêque de Cambrai, M. le cardinal-evêque d'Arras. MM.
les évêques de Soissons, de Beauvais, de Châlons et d'Amiens. Ce nouveau
mémoire est surtout dirigé contre le troisième article du projet de loi
sur l'instruction secondaire, aux termes duquel nul ne peut être
autorisé à ouvrir une école secondaire sans avoir préalablement déposé
entre les mains du recteur de l'Académie _l'affirmation par écrit et
signée du déclarant, de n'appartenir à aucune association ni
congrégation religieuse non légalement établie en France_. Ce mémoire
est adressé, non plus au roi, mais à M. le ministre des cultes.
L'idée si utile de faire instituer, sous le patronage de l'État, une
caisse de retraite pour les travailleurs des deux sexes, vient de faire
un progrès, et le ministère se trouve en quelque sorte aujourd'hui mis
en demeure de la faire arriver à réalisation. Une commission, présidée
par M. le comte Molé, et composée en grande partie d'hommes politiques
et d'industriels distingués, après s'être livrée à de longs travaux, à
une étude approfondie de la législation anglaise de 1833, et à une
enquête sur les améliorations dont l'expérience doit conseiller
l'adoption, a formulé un projet de loi et un exposé de motifs, et est
allée les présenter à M. le ministre des finances, qui a promis
d'entreprendre sans retard l'étude de cette question et l'examen de ce
travail. Les principales dispositions de ce projet sont celles-ci: Toute
personne âgée de 21 ans au moins pour les hommes, de 18 pour les femmes,
et de 15 au plus pour les deux sexes, est admise à faire le versement
d'une prime annuelle pour obtenir de l'État une pension de retraite,
calculée sur une mortalité moyenne entre la table de Duvillard et celle
de Deparcieux. La femme mariée aura le droit de se constituer une
pension, et d'en percevoir les arrérages; en cas de refus d'autorisation
du mari, le juge de paix y suppléera. Le minimum de la pension sera de
60 fr., et le maximum de 480 fr. La pension partira de l'âge de 50, 55,
60 ou 65 ans, au choix des contractants, mais à la condition que
l'entrée en jouissance sera séparée de l'époque du premier versement par
20 ans au moins. Au décès du contractant, soit avant, soit après
l'ouverture de la pension, il sera payé une somme égale à une année de
la pension, savoir: au conjoint survivant; à son défaut, aux descendants
légitimes; à leur défaut, aux ascendants légitimes. Le montant de ces
paiements ne pourra excéder celui des primes versées; toutefois il sera
prélevé et payé, dans tous les cas, une somme de 30 francs pour servir
aux frais funéraires;» Nous ne saurions assez applaudir à un projet qui
rendra à la classe ouvrière un service immense, et qui, en même temps,
que l'État ne le perde pas de vue, pourra servir à conjurer le danger
auquel il s'est exposé en se rendant dépositaire des fonds des caisses
d'épargne. La plupart de ces dépôts seront convertis en primes annuelles
pour servir à la constitution des pensions; il pourra ainsi faire passer
une grande partie des sommes qu'il a entre les mains du compte toujours
exigible des caisses d'épargne au grand-livre de la dette publique
viagère et non remboursable. Cette institution nouvelle sera donc le
salutaire complément et le correctif fort bien entendu des caisses
d'épargne telles que les a faites une imprévoyante disposition.
L'Angleterre poursuit, elle aussi, la réduction de l'intérêt de sa
dette. Le 3 12 sera converti en 3 00; l'accueil qui a été fait à ce
projet ne permet pas de douter que prochainement il ne devienne loi.--La
sympathie des Anglais pour l'Irlande se manifeste avec une expansion et
une énergie qui doivent embarrasser le ministère Peel et lui donner à
réfléchir. On prépare à Londres, pour O'Connell, un banquet monstre qui
rappellera les plus nombreux meetings d'Irlande, mais ce sera un meeting
où l'appétit des assistants trouvera son compte comme leur patriotisme.
On dit que plusieurs membres de la chambre des lords assisteront à ce
banquet, où l'on est sûr de voir du moins un grand nombre de membres de
la chambre des communes. En attendant, le libérateur a assisté à
Birmingham à un grand meeting pour le suffrage universel, et a remercié
avec effusion les Anglais libéraux de leurs sentiments envers l'Irlande.
«Maintenant, a-t-il dit, je suis sûr que ma patrie sera libre, et qu'il
y aura union véritable entre l'Irlande, l'Écosse et l'Angleterre.»
Les troupes d'Isabelle ont occupé Alicante, dont la garnison s'est
rendue après rembarquement de Bonet. D'autres correspondances disent que
ce chef d'insurgés est tombé au pouvoir des forces royales, et qu'il a
été immédiatement passé par les armes. Mais le spectacle sur lequel on
veut en ce moment attirer tous les yeux en Espagne, c'est la marche
rendue triomphale de Marie-Christine à travers la Catalogue. Tous les
journaux de cette province, ceux du moins auxquels il est permis de
paraître, sont, à l'occasion de la rentrée de la reine-mère, imprimés
sur papier de couleur, en signe de fête, remplis de vers élogieux et
illustrés de gravures. Dans une de ces compositions nous avons vu
l'ex-régente, conduite par une divinité, s'avancer au milieu d'une
population empressée et fouler à ses pieds l'hydre des révolutions sous
les traits d'Espartero.
L'Académie française, dans sa séance du 14, a procédé à des élections
pour le remplacement de MM. Casimir Delavigne et Ch. Nodier. On se
rappelle que la désignation du successeur du premier avait déjà amené
une lutte que n'avaient pu terminer sept tours consécutifs de scrutin.
Les membres votants étaient au nombre de 36; la majorité était donc de
19. M. Sainte-Beuve est, cette fois, venu beaucoup plus facilement à
bout de son compétiteur. Dès le premier tour de scrutin il avait compté
17 voix en sa faveur; il en a réuni 21 au second. L'Académie a prononcé
ensuite sur la succession de M. Ch. Nodier. Au premier tour de scrutin
les voix se sont partagées entre MM. Mérimée, 10; Casimir Bonjour, 7;
Aimé Martin, 7; Vatout, 5; Alfred de Vigny, 4; Émile Deschamps, 2;
Onésime Leroy, 1. Il a fallu sept tours de scrutin pour donner enfin la
majorité à M. Mérimée. L'Académie a donc fait deux choix que l'opinion
publique s'empressera de ratifier.
Nous avons, dans notre numéro du 13 janvier dernier, rendu hommage à la
vie si bien remplie de Mathieu de Dombasle, à sa mémoire si digne de
vénération. Aujourd'hui nous avons à annoncer qu'un digne tribut va lui
être payé. Une souscription, qui a bien le droit de s'intituler
nationale, est ouverte, dans les bureaux du _Cultivateur_, rue Tanume,
n° 10, pour l'érection à Nanci d'un monument en l'honneur de l'illustre
fondateur de Roville. Une commission, qui sera composée de pairs de
France, de députés, de membres de l'Institut et de nos principales
illustrations agronomiques, sera chargée des soins que réclamera
l'accomplissement de ce projet.--Une autre souscription remplit aussi
les colonnes du _National_, qui le premier en a eu l'idée, et de la
plupart des journaux des départements. Elle a pour but d'offir une épée
d'honneur au contre-amiral Dupetit-Thouars. Bien qu'un maximum bien bas
ait été fixé pour chaque offrande, le chiffre de cinquante centimes, une
somme considérable se trouve déjà réalisée par suite de l'influence des
innombrables citoyens qui sont allés se faire inscrire.
Le modèle du tombeau de Napoléon est terminé; voici en quoi consiste ce
spécimen. Il se compose de douze pilastres ayant entre chacun d'eux un
entre-colonnement à jour bordé d'une galerie circulaire. Cette galerie
communique à deux escaliers dont l'issue aura lieu par le souterrain qui
doit communiquer de l'église (près du choeur) à la crypte. Douze figures
de Victoires, tenant chacune une couronne à la main, décorent le
pourtour de celle-ci. Ces statues, d'une proportion gigantesque, sont
adossées contre les pilastres. Au-dessus règne une large frise décorée
d'allégories et de bas-reliefs. Le sarcophage qui doit renfermer le
cercueil impérial ne dépasse pas le niveau du sol. Cette mesure a été
adoptée, afin de ne rien ôter de l'harmonie générale de l'architecture
du dôme, et de lui conserver tout le cachet historique de l'époque de
Louis XIV. A la hauteur du sol, et tout autour de la crypte, est établie
une enceinte bordée d'une balustrade à hauteur d'appui, d'où le public
pourra voir tout l'ensemble du monument. Il n'a été fait sur ce modèle
aucune inscription. La commission a décidé qu'on y graverait seulement
le nom de Napoléon, Enfin, on a décidé que l'épée de l'empereur, ainsi
que son chapeau, la couronne impériale, la couronne de fer et la
décoration de l'ordre de la Légion d'honneur, qu'il a instituée et qu'il
portait à Sainte-Hélène, seraient déposés sur sa tombe.
M. de Sausm, évêque de Blois et doyen de l'épiscopat français, vient de
mourir au chef-lieu de son diocèse, il était né le 11 février 1756.
C'était un proche parent de Condorcet. Après avoir été grand vicaire de
Valence, il fut nommé évêque de Blois lors du rétablissement de ce siège
épiscopal en 1822. Nommé plus tard à l'archevêché d'Avignon, il refusa.
Il refusa également la croix d'honneur: «J'ai assez, dit-il, de ma croix
d'evêque.» Vivant trés-modestement, il employait ses revenus à des actes
de bienfaisance.--Monseigneur l'évêque de Blois rendait le dernier
soupir le 6; le 7, M. de Tournefort, évêque de Limoges, succombait à une
longue et douloureuse maladie, dans sa quatre-vingt-troisième année. Son
testament, déposé au greffe du tribunal, établit que ce prélat meurt
dans un état de pauvreté complète, et ne laisse pas de quoi pourvoir aux
frais de son inhumation.
Chronique musicale.
THÉATRE-ITALIEN: _Corrado d'Altamura; I Puritani_.--L'ORPHÉON.--THÉATRE
DE L'OPERA COMIQUE: _Oreste et Pylade_.
Vraiment le Théâtre-Italien est d'une activité merveilleuse et qui
devrait faire rougir de honte nos deux théâtres lyriques français. En
six mois, il fait autant ou plus de besogne que ses deux concurrents
n'en font dans toute une année. Nous avons déjà rendu compte de
_Belisario_, de _Maria di Rohan_, du _Fantasma_, sans compter les
reprises d'ouvrages anciens, auxquels des chanteurs nouveaux donnaient
un vif attrait. Voici une dernière reprise et un dernier opéra inconnu
jusqu'ici en France, qui vont clore dignement une saison si bien
employée.
L'opéra nouveau est intitulé: _Corrado d'Altamura_. Il a trois actes, on
plutôt deux actes, dont le premier est divisé en deux parties, pour
ménager l'attention des auditeurs. Il est de M. Frédéric Ricci, jeune
compositeur italien qui a fait tout exprès le voyage pour le faire
représenter et assister aux répétitions.
On n'exigera pas de nous de grands détails sur le libretto que M.
Frédéric Ricci a mis en musique. Corrado n'est pas un géant comme le
sont d'ordinaire les héros d'opéra: c'est un père, un père tendre, qui
adore sa fille et n'entend pas raillerie sur les mauvais tours qu'on lui
joue. C'est ce qu'un certain chevalier félon, appelé Roger, apprend
bientôt à ses dépens.
Roger s'est fait aimer par la belle Delizia, fille de Corrado, ou
Conrad. Il lui a promis mariage; il porte à son doigt l'anneau des
fiançailles, gage de leur foi mutuelle. Il doit l'épouser après la
campagne. Mais le drôle est ambitieux. Le grand chancelier de Sicile,
qui ne sait rien des engagements de Roger, lui offre sa fille, et Roger
accepte sans se faire prier. La fille d'un chancelier est bonne à
prendre. Mais Bonello ne laissera pas le crime s'accomplir.
Bonello est un brave jeune homme, assez joli garçon, bien que sa
poitrine étale un embonpoint un peu trop féminin, qui nourrit en secret
pour Delizia une affection délicate. Il a vent de ce qui se passe, et il
en avise le papa Conrad, qui se met dans une grande colère. Tous deux,
et avec eux Delizia, se mettant en route pour Palerme, et arrivent chez
le chancelier au moment même de la célébration du mariage. Delizia
parait la première et montre son anneau; Conrad et Bonello disent à
Roger une foule de choses désagréables, auxquelles celui-ci n'a rien à
répondre. Jugez de l'indignation du chancelier! Le mariage est rompu, et
le maraud, débouté, va cacher on ne sait où sa honte, sa jolie figure et
ses cheveux en tire-bouchon. Car ce drôle était coiffé tout justement
comme un roi d'Assyrie ou comme une vieille Anglaise, et, nous
l'avouons, il nous est difficile de pardonner à Delizia un attachement
si vif pour un homme aussi ridiculement accommodé. Nous le demandons à
toute femme qui a du sens, voudrait-elle d'un amant coiffé en
tire-bouchon?
Delizia finit par être tout à fait de notre avis. Elle ne se pardonne
pas à elle-même d'avoir eu si peu de discernement; elle se met au
couvent pour expier son erreur. Le moyen le plus sûr de réparer un
mauvais choix serait pourtant d'en faire un meilleur: c'est notre
opinion, du moins, et celle de Bonello, et aussi celle de Conrad; mais
Delizia est en train de faire des sottises. Bonello jure de se venger
sur son rival. Quant à Conrad, il ne jure rien; mais Roger venant tout à
coup se présenter à lui, il profite de l'occasion, il provoque son
ennemi, le force à se battre, et lui perce la poitrine d'un grand coup
d'épce. Quand il a le poumon gauche ainsi coupé en deux, Roger revient
chanter un duo avec Delizia, puis un quatuor avec la même, Conrad et
Bonello; et nous déclarons que jamais il n'a eu la voix si fraîche, si
pure et si retentissante. Voilà sans contredit une admirable recette, et
nous la recommandons à M. Léon Pillet, qui cherche partout des ténors.
Au lieu d'aller en Italie, que ne fait-il ouvrir la poitrine à M. Marié?
Ce libretto est, comme on le voit, aussi innocent que tout autre. Voilà
les fleurs poétiques que produit aujourd'hui la terre qui porta jadis
Métastase, Casti et Da Ponte. Heureusement la partition vaut un peu
mieux que le livret. Non pas que nous la donnions pour un chef-d'oeuvre,
l'Italie n'enfante plus de chefs-d'oeuvre; et des deux côtés des Alpes
il semble que pour le moment, l'art se repose, comme un champ que trop
du culture a épuisé.
M. Ricci n'a fait qu'une oeuvre éphémère comme tant d'autres... raison du
plus pour que nous soyons indulgents à l'égard de ce compositeur. Ne
faisons pas à son amour-propre des blessures que la postérité ne guérira
pas. A tout prendre, sa partition n'est point ennuyeuse; on l'écoute
sans fatigue, et quelquefois on l'entend avec plaisir. M. Ricci est
mélodiste, comme tous les Italiens, et même ses mélodies ont de temps en
temps une apparence d'originalité qui ne déplaît pas. Il s'attache à
varier ses mouvements et ses rhythmes, et l'on n'est pas tenté de
prendre son opéra pour un seul morceau _infiniment trop prolongé_. Ce
qui lui manque surtout, c'est ce qu'on acquiert avec de l'étude et de
l'expérience, nous voulons dire l'art des préparations et des
développements, l'art de coordonner les différentes parties d'un
morceau, et de lui donner une forme convenable. Il n'est pas grand
harmoniste, et module parfois assez maladroitement; mais enfin il a des
idées, ce qui est une grande qualité par le temps qui court.
On a remarqué la cavatine assez gracieuse de Delizia, au premier acte,
le début de son duo avec Roger, l'air de Conrad, fort bien chanté par M.
Ronconi,--bien qu'avec un peu trop de violence peut-être,--et des
couplets que l'auteur a mis dans la bouche de Delizia, couplets dont la
fin est gauche et péniblement contournée, mais dont le début est franc
et original. Nous ne parlons pas de la charmante cavatine de Bonello,
que madame Brambilla exécute avec tant de charme: c'est un emprunt que
M. Ricci a fait à son frère aîné. Luigi Ricci, auteur de _Scaramuccia_,
de _Chiaradi Rosenberg_ et de plusieurs autres ouvrages connus.
Le final du second acte produit assez d'effet; il en ferait plus encore
s'il était moins long.
Il y a des qualités dans le duo du troisième, entre Roger et Delizia,
lequel se termine en quatuor et termine la pièce; mais toutes ces
qualités sont perdues pour être employées mal à propos. Il est trop
absurde de faire exécuter un _crescendo_ à un homme blessé à mort, et
qui n'attend que la cadence finale pour expirer.
Le meilleur morceau de l'ouvrage est un petit trio par où débute le
troisième acte: il est fort bien fait; il s'élève de beaucoup au-dessus
du niveau commun; il ne mérite aucun des reproches que nous avons
adressé au reste de l'ouvrage. Que M. Ricci nous donne un nouvel opéra
dont tous les morceaux aient autant de valeur que le petit trio dont
nous parlons, et il peut compter sur nous pour proclamer son génie et
pour célébrer sa gloire.
--_Les Puritains_ n'avaient pas été représentés une seule fois l'an
passé; on les a repris lundi dernier avec un grand éclat. La salle était
pleine, littéralement. Du parterre aux quatrièmes loges, on eût cherché
vainement une place pour un spectateur du plus. L'oeuvre de Bellini a
été accueillie d'un bout à l'autre avec un enthousiasme inexprimable;
elle était, il faut le dire, dignement exécutée: madame Grisi et
Lablache y ont eu les plus belles inspirations. Jamais la voix de Mario
n'avait paru plus énergique ni plus touchante. M. Ronconi, qui
remplaçait Tamburini, a été un peu faible au premier acte; mais il a
pris au second une éclatante revanche, et le célébré duo _Suoni la
tromba intrepida_ a été applaudi et redemandé avec fureur. Hélas! toute
cette admiration et tout ce bruit nous rendront-ils cet aimable et
malheureux jeune homme à qui le ciel avait donné tant de génie, et que
la mort est venue arrêter tout à coup au début d'une carrière qui devait
être si brillante?
--Nous avons donné l'année dernière sur _l'Orphéon_ et les écoles
publiques de chant organisées par D. Wilhem, et dirigées aujourd'hui par
son digne successeur, M. Hubert, des détails assez étendus pour que nous
n'ayons pas besoin d'y revenir. Deux réunions solennelles ont eu lieu
tout récemment dans la grande salle de la Sorbonne; il n'y avait là ni
artistes ni chanteurs de profession, mais de laborieux et modestes
ouvriers (l'élite, il est vrai, des bons ouvriers de Paris), de jeunes
enfants de tous les quartiers, pour qui le chant n'est qu'une étude
accessoire, une noble et morale récréation, des amateurs, en un mot, des
amateurs pris dans les derniers rangs de la société parisienne. Il faut,
dit le proverbe, se défier des concerts d'amateurs. En général, le
proverbe a raison; mais, relativement aux amateurs de _l'Orphéon_, il a
tort. Cette armée chantante, si nombreuse et si bien disciplinée, a fait
entendre successivement plusieurs morceaux des plus grands maîtres, qui
ont été dits avec une justesse et un ensemble, souvent même avec une
pureté, un goût et une délicatesse de nuances qui ont excité, à
plusieurs reprises, l'attendrissement et l'admiration de l'auditoire.
--_Oreste et Pylade_, ouvrage représenté dernièrement à l'Opéra-Comique,
n'est qu'un vieux vaudeville joué aux Variétés vers l'an 1820. Le
compositeur, M. Thys, voyant qu'au lieu d'un poème on ne lui donnait
qu'un vaudeville, a jugé à propos de rendre à M. Scribe la monnaie de sa
pièce; au lieu d'une partition d'opéra, il n'a fait qu'un album de
chansonnettes. La revanche a été complète et éclatante. M. Thys et M.
Scribe sont évidemment deux hommes d'égale force; ils se sont moqués
l'un de l'autre avec beaucoup d'esprit, et un succès égal. C'est la
fable du renard et de la cigogne qu'ils ont mise en action; mais, dans
cette affaire, M. Scribe a été le renard.
Les concerts se succèdent presque sans interruption. Dans un prochain
numéro nous apprécierons le talent des artistes les plus remarquables et
les plus remarqués cette année.
Salon de 1844.
(PREMIER ARTICLE.)
Vendredi soir, 15 mars.
Nous sommes encore tout meurtri; malgré la foule qui assiégeait les
portes du Musée, nous avons pu entrer dans le sanctuaire. Mais notre
coup d'oeil a été rapide, et nos impressions sont encore vagues. Dans
d'autres articles, nous essaierons de faire connaître et d'apprécier les
ouvrages les plus remarquables du salon de 1844. Aujourd'hui nous ne
pouvons que mentionner à la hâte sept à huit tableaux qui nous ont
particulièrement frappé, et donner quelques détails encore incomplets
sur ceux que nos dessinateurs ont déjà pu reproduire. Nous mettons en
pratique les principes sur l'art que M. le baron Taylor exposait, il y a
quelques années, dans un ouvrage remarquable sur le Salon. «Notre
premier but, disait-il, a été d'encourager les artistes par la publicité
que nous offrons à leurs oeuvres. Nous ne renonçons point, ni au désir,
ni au droit de les éclairer de nos conseils; mais notre critique, à
nous, sera toujours amicale et bienveillante, et elle s'efforcera
surtout d'être utile par des renseignements non moins réfléchis que
désintéressés.» Ne semble-t-il pas que ces lignes aient été écrites pour
_l'Illustration_, dont le but, ici, est de populariser les oeuvres les
plus remarquables?
Nous marchons au hasard, sans chercher tel ou tel peintre, sans établir
du catégories, sans même nous préoccuper des noms plus ou moins célèbres
qui honorent la peinture française; et cependant nous aimons à signaler
de grandes oeuvres. Le Salon de 1844 n'est pas aussi faible que bien des
gens se plaisent à le dire; des talents nouveau se sont manifestés, et
nous le constatons avec plaisir; nous leur rendrons la justice qui leur
est due.
M. Adrien Guignet a fait un pas de géant; son _Salvator Rosa chez les
brigands_ est une de ces compositions où tout se trouve; l'effet, la
couleur et l'ensemble. Ces montagnes sauvages, ces routes impraticables,
voilà bien la nature qu'aimait et étudiait Salvator Rosa! Son talent se
retrempait au milieu de ces sites âpres et grandioses. M. Adrien Guignet
a bien compris son sujet, et, ce qui était plus difficile, il l'a
parfaitement rendu. _Salvator Rosa_ est comme une introduction à _la
Mêlée_, non pas imitée de ce maître, mais peinte dans son style, _la
Mêlée_ est une immense composition, si l'on considère la multitude de
personnages qui agissent dans les différents groupes du tableau. Le
mouvement est remarquable; la bataille est arrivée à son apogée:
Soldats, fantassins et cohortes,
Tombaient comme des branches mortes
Qui se tordent dans le brasier
a dit le poète. Nous avons parlé de l'effet du tableau. La couleur en
est vigoureuse, mais, à notre avis, un peu trop bistreuse. L'ensemble,
principalement, fait de cette toile une grande oeuvre. Il ne manque à M.
Adrien Guignet que la réputation; mais, patience, la réputation est
encore plus facile à acquérir que le talent, son paysage et ses dessins
ne le cèdent qu'en importance à _Salvator Rosa_ et à _la Mêlée_.
M. Guignet aîné a exposé plusieurs portraits. Cette fois, la critique ne
pourra, sans injustice, lui être hostile, et reconnaître les brillantes
qualités qui le distinguent. Le style sévère dont cet artiste ne
s'écarte jamais le maintiendra dans une bonne route, et il vaut mieux le
voir sobre de tons, que visant à ce que nous appellerons le
_papillotage_. Son portrait en pied de madame la comtesse de *** est en
tous points hors ligne. Une dignité aristocratique, un maintien noble,
et l'expression des figures de la comtesse et de sa jeune fille, font de
ce portrait une oeuvre à la hauteur de celles des maîtres; jamais M.
Guignet aîné n'avait traité les accessoires avec plus de conscience,
jamais non plus il n'était arrivé à une ressemblance aussi exacte, aussi
poétique, ajouterons-nous.
Son portrait de madame Laetitia Bonaparte est fort beau, et va de pair
avec celui de madame la comtesse de ***. Nous en avons remarqué un autre
qui, dès l'abord, ne nous a point paru être sorti de l'atelier de M.
Guignet aîné, tant la nuance était différente de celle qu'il a adoptée.
Dans cette toile, M. Guignet aîné a abandonné le style sévère, et s'est
mis à la portée de tout le monde. Devons nous le dire, nous qui, par
notre profession de critique, pouvons prétendre avoir de justes notions
sur l'art? ce portrait nous plaît infiniment, quoiqu'il soit moins
irréprochable que les autres du même peintre.
M. Guignet aîné et M. Adrien Guignet sont frères, comme MM. Adolphe et
Armand Leleux. La fraternité, à ce qu'il paraît, est heureuse aux
peintres.
M. Hippolyte Flandrin, ainsi que nous l'avions annoncé, n'a point
exposé, occupé qu'il est de travaux importants pour l'église
Saint-Germain-des-Prés; son frère, M. Paul Flandrin, a voulu dignement
soutenir l'honneur de sa famille. Ses portraits, sans être à la hauteur
de ceux de M. Hippolyte, méritent cependant nos éloges; ils se
distinguent par une pureté de dessin remarquable. M. Paul Flandrin aussi
est portraitiste; mais, avant tout, il est paysagiste. C'est là qu'il
faut le voir à l'oeuvre, et qu'il faut le juger. Nous avons remarqué
avec plaisir que sa manière se modifiait un peu; les paysages qu'il a
exposés cette année n'ont pas cette froideur qu'on reprochait avec
raison à ses productions dernières.
Sa _Vue de Tivoli_ a de belles lignes; elle est bien choisie, les
collines boisées qui s'étendent autour du château ont une grande
fraîcheur.
Ses _Deux jeunes Filles auprès de la fontaine_ sont comme une miniature
à l'huile. Charmant petit tableau, scène antique, inspirée par les
églogues de Virgile.
Les _Bords du Rhône_ (environs d'Avignon) sont peints d'après nature; le
site est agréable; la campagne, chaude comme elle l'est dans le midi de
la France, est rafraîchie à certaines distances par des alluvions du
fleuve. Ce paysage peut s'appeler étude terminée. Là encore, ce qu'il
faut remarquer avant tout, c'est la pureté des lignes et le choix du
point de vue. M. Paul Mandrin fera bien de se préoccuper des
accessoires, qui ne nuisent jamais au principal dans un tableau, et dont
l'absence, au contraire, a souvent rendu une toile incomplète.
Lors de notre visite dans les ateliers, nous vous annoncions que le jury
d'admission serait moins sévère que par le passé; nous espérions qu'il
serait juste.
Il a fait acte de justice en se montrant moins hostile envers M. Corot.
L'_Incendie de Sodome_, par M. Corot, est une belle et large
composition, pleine d'effet, et où se trouvent réunies toutes les
excellentes qualités qui distinguent son talent. Qui pourrait croire
qu'un pareil tableau ait été refusé l'année dernière, et que le célèbre
paysagiste ait été obligé d'en _rappeler_, comme on dit à la
Correctionnelle? M. Corot est bien vengé par ses oeuvres elles-mêmes;
elles protestent éloquemment contre l'exclusion brutale dont elles
avaient été frappées.
La _Sainte Elisabeth_ de M. Glaise est une oeuvre estimable, et par là
nous voulons dire un de ces tableaux bien faits, mais peu saillants, où
il est presque impossible de signaler des défauts, mais où, en revanche,
les qualités n'abondent pas. M. Glaize, plein d'avenir et de talent,
nous remet à l'année prochaine sans doute. Sa _Sainte Elisabeth_ est
bien peinte; la tête a un admirable caractère de piété.
[Illustration: L'incendie de Sodome, tableau par M. Corot.]
M. Auguste Charpentier nous donne une _Adoration des Bergers_, sujet
fréquemment traité, où un grand nombre de peintres ont échoué. M.
Auguste Charpentier s'en est tiré à son honneur, et il y a vraiment lieu
à le féliciter. La composition de son tableau est savamment ordonnée;
les groupes sont habilement disposés; mais pourquoi la couleur
n'est-elle pas plus harmonieuse, et surtout plus vigoureuse? M. Auguste
Charpentier possède un talent de dessinateur si remarquable que nous lui
souhaitons un vrai talent de coloriste. Ses autres ouvrages accusent
tous un incontestable mérite, et les portraits qu'il a exposés
rappellent ceux qui l'ont tout d'abord placé au premier rang parmi nos
portraitistes.
Un jeune peintre, M. Baudron, a droit à nos éloges pour son
_Annonciation de la Vierge_, purement dessinée, de couleur assez
brillante, et où nous avons distingué quelques inexpériences de
composition. M. Baudron appartient à l'école ingriste; son tableau nous
porte à croire qu'il s'est un peu affranchi des règles du maître quant à
la couleur.
M. Adolphe Leleux a déjà fait ses preuves; il a exposé de délicieuses
scènes bretonnes qui l'ont mis du premier coup au nombre des peintres de
genre les plus distingués. Ses _Paysans picards_ sont des portraits
véritables. Rien de plus naïf et de plus naturel, M. Adolphe Leleux a
rencontré ces paysans-là, et nous-mêmes, il nous semble les reconnaître.
Les _Cantonniers navarrais_ sont l'oeuvre capitale du peintre. Ici M.
Adolphe Leleux a agrandi le cercle ordinaire de ses compositions; il a
placé la scène au milieu des montagnes de la Navarre, où la nature est à
la fois vigoureuse comme en Normandie, et chaude comme en Espagne.
L'ensemble du tableau est parfait; les personnages sont gracieusement et
naturellement posés; les montagnes sont d'une couleur excellente;--et
combien leur vue est douce à celui qui les a traversées! Mais, se
demande-t-on, M. Adolphe Leleux aurait-il abandonné la Bretagne pour la
Navarre? Il y aurait chez lui ingratitude; nous aimions tant ses
premiers tableaux bretons! Répondons aux mécontents que M. Leleux
illustre la Bretagne en ce moment, et que, l'année prochaine, il
exposera des Faneuses bretonnes: il n'a pas, d'ailleurs, jeté
exclusivement ses vues sur cette province de la France. Que M. Adolphe
Leleux voyage en Bretagne, ou en Navarre, ou dans les Alpes, il
rapportera toujours de ses excursions de gracieux tableaux. Ne soyons
donc pas exclusifs à son égard, et ne lui imposons pas de limites.
[Illustration: Les Laveuses à la Fontaine, tableau par A. Leleux.]
[Illustration: Bohémienne, pastel par Eugène Tourneux.]
Son frère, M. Armand Leleux, a exposé _les Laveuses à la Fontaine_, une
charmante toile de genre. Deux jeunes filles, paysannes de la forêt
Noire, lavent leur linge dans un abreuvoir placé au milieu d'un chemin
couvert et tournoyant, comme disent les faiseurs de pastorales. Un
cavalier passe et jette sur elles des regards foudroyants. Leur beauté
lui a plu, il a voulu entamer avec elles la conversation, à peu près
comme Jean-Jacques Rousseau en agit avec mademoiselle Galley; mais les
jeunes filles l'ont plaisanté et ont conséquemment excité sa mauvaise
humeur. Composition et couleur méritent nos éloges dans ce petit
tableau; quant au naturel, jamais, peut-être, M. Armand Leleux n'y
arrivera plus complètement. Le seul reproche que nous devions lui
adresser, c'est le manque d'air et de lumière. M. Armand Leleux a fait
de si grands progrès depuis une année, que nous regrettons de ne voir
qu'un seul tableau de lui.
M. Eugène Tourneux, ce jeune émule de Maréchal, qui avait obtenu une
médaille d'or à l'exposition de 1843, expose cette année deux grands
pastels: _les deux Rois mages_, et une _Bohémienne_. M. Eugène Tourneux
a fait de sensibles progrès. Nous reproduisons sa _Bohémienne_,
gracieuse étude d'un charmant effet, qui a l'importance d'une grande
composition.
M. Dauzats, qui, jusqu'alors, n'a point exposé sans captiver l'attention
du critique ou de l'amateur, a envoyé deux tableaux: une bataille, que
nous reproduirons plus tard; une _Mosquée_, que nous reproduisons
aujourd'hui, et qui est un de ses meilleurs ouvrages. Il n'y a rien de
plus gracieux et de plus agréable à peindre que l'Orient, ce pays de la
lumière par excellence. Chaque artiste en a rapporté, d'après ses
impressions personnelles, des études qui, par la suite, sont devenues
des tableaux. Le Salon de cette année abonde en peintures orientales,
dues au pinceau de MM. Decamps, Marilhat et Dauzats. L'Algérie, surtout,
devient le domaine de ce dernier, pour ainsi dire par droit
d'occupation. M. Dauzats possède des qualités depuis longtemps reconnues
et appréciées; il prend la nature sur le fait, et ne l'embellit que
juste ce qu'il faut pour la rendre intéressante, et lui ôter la beauté
trop nue et trop intraduisible avec le pinceau.
[Illustration: Une Mosquée, tableau par M. Dauzats.]
[Illustration: La Sainte Famille, tableau par M. Decaisne.]
M. Decaisne tient un rang honorable parmi les peintres religieux. Sa
_Sainte Famille_ ajoutera encore à sa réputation, surtout si l'on se
préoccupe, avant tout, en la regardant, de la pensée qui y a présidé.
L'enfant-Dieu, placé entre saint Joseph et la sainte Vierge, lève les
yeux au ciel, comme pour dire que là-haut seulement est sa véritable
patrie, et que la terre n'est que sa patrie d'adoption. Les deux autres
personnages sont bien ajustés: cependant, la tête de la sainte Vierge
est loin d'offrir le type de cette divinité que Raphaël avait si bien
comprise. La _Sainte Famille_ de M. Decaisne nous a rappelé la dernière
oeuvre de Bouchet. Sous le rapport du dessin et de la couleur, ce
tableau ne laisse rien à désirer; la correction du dessin est
remarquable, et la couleur ne manque pas non plus de vérité.
[Illustration: Un Prisonnier, tableau par M. de Lemud.]
M. de Lemud débute dans la peinture par un tableau, j'allais dire une
étude peinte tout à fait importante. Ce qui distingue M. de Lemud,
dessinateur lithographe, c'est la grâce et le charme de ses
compositions, c'est la vigueur et la verve de l'exécution, c'est la
couleur;--car, pour lui, le crayon ressemble au pinceau. Si le tableau
de M. de Lemud est un sujet modeste, l'avenir s'offre plus riche, et
bien certainement nous aurons à constater dans la suite de notables
progrès. Le _Prisonnier_ suffit pour entrer dignement dans la carrière.