«Ils vécurent ensemble avec grand honneur jusqu'à la septième
année. Pendant ce temps, la reine enfanta un fils; jamais le roi
Etzel n'eut plus grande joie.
«Elle ne cessa de renouveler ses instances jusqu'à ce que
l'enfant d'Etzel fût baptisé suivant la coutume chrétienne. Il
fut nommé Ortliep. Il y eut grande réjouissance dans le pays
d'Etzel.
«Toutes les bonnes vertus pratiquées par dame Helche, dame
Kriemhilt s'efforçait maintenant de les imiter chaque jour de
plus en plus. Herrât, la femme illustre, l'initiait aux usages;
mais secrètement elle regrettait beaucoup Helche.
«La reine était bien connue des étrangers et des gens du pays
qui disaient que jamais femme meilleure et plus douce ne posséda
pays du roi. Ils tenaient cela pour certain. Elle mérita ainsi
pendant treize ans les louanges des Hiunen.
«Elle s'était bien aperçue que nul ne s'opposait plus à ses
volontés, comme le font parfois les guerriers du Roi à la femme
de leur souverain. Elle voyait sans cesse devant elle douze rois,
et elle se prit à penser aux nombreuses offenses qu'elle avait
reçues jadis dans sa patrie.
«Elle songeait aussi aux grands honneurs dont elle jouissait dans
le Nibelungen-lant, où elle était si puissante, quand la main
d'Hagene l'en dépouilla en tuant Sîfrit, et elle cherchait les
moyens de lui faire porter la peine de son crime.
«J'y parviendrais, se disait-elle, si je pouvais seulement
l'attirer en ce pays.» Elle rêva que souvent Gîselhêr, son frère,
marchait à ses côtés, la tenant par la main. Elle l'embrassait
fréquemment dans son doux sommeil. Depuis que de soucis elle
éprouva!
«Je pense que ce fut par l'inspiration du mauvais esprit qu'elle
se sépara de Gunther si amicalement, et qu'elle l'embrassa en
quittant le pays des Burgondes. Souvent des larmes brûlantes
mouillaient ses vêtements.
«Soir et matin cette idée occupait son âme: comment on avait pu
l'amener, elle, innocente, à épouser un homme païen. C'étaient
Hagene et Gunther qui l'avaient réduite à cette extrémité.
«Certain désir ne quittait point son coeur. Elle pensait: «Je
suis si puissante et je possède tant de richesses que je pourrais
bien faire pâtir mes ennemis. Que volontiers je me vengerais de
Hagene de Troneje!
«Souvent mon coeur gémit au souvenir de mon bien-aimé. Ah! si
j'étais près de ceux qui m'ont causé tant de maux, que je leur
ferais payer cher la mort de mon ami! C'est avec peine que
j'attends encore.» Ainsi parlait la femme d'Etzel.
«Kriemhilt était aimée par tous les hommes du roi, et, certes,
elle le méritait. Eckewart veillait au trésor, ce qui lui faisait
beaucoup d'amis. Nul ne pouvait résister à la volonté de
Kriemhilt.
«Elle pensait sans cesse: «Je prierai le roi qu'il m'accorde avec
courtoisie d'inviter mes amis à venir dans le Hiunen-lant.»
Personne ne soupçonnait une résolution hostile chez la reine.
«Une nuit, elle reposait à côté du roi; il la tenait dans ses
bras, suivant sa coutume, car il aimait tendrement la noble
femme, et elle lui était comme sa propre chair. L'illustre reine
se prit à penser à ses ennemis.
«Et elle dit au roi: «Mon cher seigneur, je voudrais vous prier,
si je puis le faire avec soumission et si j'ai mérité cette
faveur, que vous me fassiez voir que vous avez réellement de
l'attachement pour mes amis.»
«Le puissant roi parla; son âme était loyale: «J'accède à votre
demande. Je me réjouis de tout ce qui arrive d'heureux à ces
guerriers. Car jamais, par l'affection d'une femme, je n'ai
acquis d'aussi excellents amis.»
«La reine répondit: «Oui vous l'avez très-bien dit: j'ai beaucoup
d'illustres parents. C'est pourquoi je m'afflige de ce qu'ils
consentent si rarement à me visiter en ce pays. J'entends les
gens m'appeler une exilée.»
«Le roi Etzel répondit: «Ô ma femme très-chérie, si cela ne leur
paraissait pas trop loin, j'inviterais volontiers de par-delà le
Rhin vers ce pays, ceux que vous voudriez voir.» La dame se
réjouit de ce que sa volonté allait s'accomplir.
«Elle dit: «Si vous voulez me montrer de la confiance, mon cher
seigneur, vous enverrez des messagers à Worms au delà du Rhin, et
je ferai savoir à mes amis le désir qui me tient au coeur. Ainsi
maints bons et nobles chevaliers se rendront en ce pays.»
«Il reprit: «Tout ce que vous commanderez se fera. Vous ne pouvez
désirer voir vos amis, les enfants de la noble Uote, plus
vivement que moi-même. Il me peine fortement qu'ils nous soient
si longtemps demeurés étrangers.
«Si cela vous plaît, ma femme bien-aimée, j'enverrai avec plaisir
vers vos amis, au pays des Burgondes, mes deux joueurs de viole.»
Et aussitôt il fit paraître devant lui ces deux bons joueurs.
«Ils accoururent en hâte vers le lieu où le roi siégeait à côté
de la reine. Etzel leur dit qu'ils seraient ses messagers vers le
pays des Burgondes, et il leur fit préparer force beaux
vêtements.
«On prépara des habillements pour vingt-quatre cavaliers. Le roi
leur expliqua ensuite la mission dont il les chargeait pour
Gunther et ses hommes. Dame Kriemhilt leur parla aussi en secret.
«Le puissant roi prit la parole: «Je vous dirai comment vous
devez agir. Je présente à mes amis des sentiments d'affection et
de bienveillance, et je les prie de vouloir se rendre en mon
pays. Certes je n'ai guère connu d'hôtes qui me fussent aussi
chers.
«Et si les parents de Sîfrit veulent consentir à écouter mes
voeux, qu'ils viennent sans plus tarder, cet été, à ma fête. Car
une partie de ma félicité dépend de la présence de la parenté de
ma femme.»
«Le joueur de viole, le hardi Swemel, parla: «Quand cette fête
aura-t-elle lieu dans vos États?
«Il faut que nous puissions l'annoncer là-bas à vos amis.» Le roi
Etzel répondit: «Aux jours du prochain solstice d'été.»
--«Nous ferons ce que vous ordonnez,» dit Werbel. La reine fit
amener secrètement les messagers dans sa chambre et leur parla.
Depuis lors, maints guerriers en pâtirent.
«Elle dit aux envoyés: «Vous pouvez gagner une bonne récompense,
en exécutant mes instructions avec dévouement et en disant dans
ma patrie ce dont je vais vous charger. Je vous comblerai de
biens et je vous donnerai de magnifiques vêtements.
«À aucun de mes amis que vous pourrez voir à Worms près du Rhin,
vous ne direz que jamais vous ayez vu mon humeur assombrie. Vous
offrirez mes services à tous ces héros hardis et bons.
«Priez-les de consentir à ce que le roi leur demande et à me
tirer ainsi de ma peine, car les Hiunen pourraient croire que je
suis sans nul ami. Ah! si j'étais un chevalier, j'irais moi-même
vers eux.
«Dites aussi à Gêrnôt, mon noble frère, que nul ne lui est plus
dévoué que moi. Priez-le d'amener en ce pays nos meilleurs amis,
afin qu'il m'en revienne de l'honneur.
«Dites bien à Gîselher, qu'il songe à cela, que jamais je n'ai
éprouvé nulle peine de son fait. Mes yeux le verront avec
bonheur, car je l'aime tendrement pour la grande fidélité qu'il
m'a montrée.
«Expliquez à ma mère les honneurs dont je jouis ici. Et si Hagene
de Troneje refusait de les accompagner, qui donc leur montrerait
le chemin à travers le pays? Car depuis son enfance la route qui
mène chez les Hiunen lui est bien connue.»
«Les envoyés ignoraient le motif pour lequel ils ne pouvaient
laisser Hagene de Troneje aux bords du Rhin. Ils s'en repentirent
depuis. Avec lui maints guerriers furent voués à une mort
cruelle.
«On leur donna lettre et message. Ils emportaient beaucoup de
richesses et pouvaient vivre grandement. Etzel et sa belle femme
leur donnèrent congé et ils partirent revêtus de leurs riches
habillements.»