XVIII

«Ils vécurent ensemble avec grand honneur jusqu'à la septième

année. Pendant ce temps, la reine enfanta un fils; jamais le roi

Etzel n'eut plus grande joie.

«Elle ne cessa de renouveler ses instances jusqu'à ce que

l'enfant d'Etzel fût baptisé suivant la coutume chrétienne. Il

fut nommé Ortliep. Il y eut grande réjouissance dans le pays

d'Etzel.

«Toutes les bonnes vertus pratiquées par dame Helche, dame

Kriemhilt s'efforçait maintenant de les imiter chaque jour de

plus en plus. Herrât, la femme illustre, l'initiait aux usages;

mais secrètement elle regrettait beaucoup Helche.

«La reine était bien connue des étrangers et des gens du pays

qui disaient que jamais femme meilleure et plus douce ne posséda

pays du roi. Ils tenaient cela pour certain. Elle mérita ainsi

pendant treize ans les louanges des Hiunen.

«Elle s'était bien aperçue que nul ne s'opposait plus à ses

volontés, comme le font parfois les guerriers du Roi à la femme

de leur souverain. Elle voyait sans cesse devant elle douze rois,

et elle se prit à penser aux nombreuses offenses qu'elle avait

reçues jadis dans sa patrie.

«Elle songeait aussi aux grands honneurs dont elle jouissait dans

le Nibelungen-lant, où elle était si puissante, quand la main

d'Hagene l'en dépouilla en tuant Sîfrit, et elle cherchait les

moyens de lui faire porter la peine de son crime.

«J'y parviendrais, se disait-elle, si je pouvais seulement

l'attirer en ce pays.» Elle rêva que souvent Gîselhêr, son frère,

marchait à ses côtés, la tenant par la main. Elle l'embrassait

fréquemment dans son doux sommeil. Depuis que de soucis elle

éprouva!

«Je pense que ce fut par l'inspiration du mauvais esprit qu'elle

se sépara de Gunther si amicalement, et qu'elle l'embrassa en

quittant le pays des Burgondes. Souvent des larmes brûlantes

mouillaient ses vêtements.

«Soir et matin cette idée occupait son âme: comment on avait pu

l'amener, elle, innocente, à épouser un homme païen. C'étaient

Hagene et Gunther qui l'avaient réduite à cette extrémité.

«Certain désir ne quittait point son coeur. Elle pensait: «Je

suis si puissante et je possède tant de richesses que je pourrais

bien faire pâtir mes ennemis. Que volontiers je me vengerais de

Hagene de Troneje!

«Souvent mon coeur gémit au souvenir de mon bien-aimé. Ah! si

j'étais près de ceux qui m'ont causé tant de maux, que je leur

ferais payer cher la mort de mon ami! C'est avec peine que

j'attends encore.» Ainsi parlait la femme d'Etzel.

«Kriemhilt était aimée par tous les hommes du roi, et, certes,

elle le méritait. Eckewart veillait au trésor, ce qui lui faisait

beaucoup d'amis. Nul ne pouvait résister à la volonté de

Kriemhilt.

«Elle pensait sans cesse: «Je prierai le roi qu'il m'accorde avec

courtoisie d'inviter mes amis à venir dans le Hiunen-lant.»

Personne ne soupçonnait une résolution hostile chez la reine.

«Une nuit, elle reposait à côté du roi; il la tenait dans ses

bras, suivant sa coutume, car il aimait tendrement la noble

femme, et elle lui était comme sa propre chair. L'illustre reine

se prit à penser à ses ennemis.

«Et elle dit au roi: «Mon cher seigneur, je voudrais vous prier,

si je puis le faire avec soumission et si j'ai mérité cette

faveur, que vous me fassiez voir que vous avez réellement de

l'attachement pour mes amis.»

«Le puissant roi parla; son âme était loyale: «J'accède à votre

demande. Je me réjouis de tout ce qui arrive d'heureux à ces

guerriers. Car jamais, par l'affection d'une femme, je n'ai

acquis d'aussi excellents amis.»

«La reine répondit: «Oui vous l'avez très-bien dit: j'ai beaucoup

d'illustres parents. C'est pourquoi je m'afflige de ce qu'ils

consentent si rarement à me visiter en ce pays. J'entends les

gens m'appeler une exilée.»

«Le roi Etzel répondit: «Ô ma femme très-chérie, si cela ne leur

paraissait pas trop loin, j'inviterais volontiers de par-delà le

Rhin vers ce pays, ceux que vous voudriez voir.» La dame se

réjouit de ce que sa volonté allait s'accomplir.

«Elle dit: «Si vous voulez me montrer de la confiance, mon cher

seigneur, vous enverrez des messagers à Worms au delà du Rhin, et

je ferai savoir à mes amis le désir qui me tient au coeur. Ainsi

maints bons et nobles chevaliers se rendront en ce pays.»

«Il reprit: «Tout ce que vous commanderez se fera. Vous ne pouvez

désirer voir vos amis, les enfants de la noble Uote, plus

vivement que moi-même. Il me peine fortement qu'ils nous soient

si longtemps demeurés étrangers.

«Si cela vous plaît, ma femme bien-aimée, j'enverrai avec plaisir

vers vos amis, au pays des Burgondes, mes deux joueurs de viole.»

Et aussitôt il fit paraître devant lui ces deux bons joueurs.

«Ils accoururent en hâte vers le lieu où le roi siégeait à côté

de la reine. Etzel leur dit qu'ils seraient ses messagers vers le

pays des Burgondes, et il leur fit préparer force beaux

vêtements.

«On prépara des habillements pour vingt-quatre cavaliers. Le roi

leur expliqua ensuite la mission dont il les chargeait pour

Gunther et ses hommes. Dame Kriemhilt leur parla aussi en secret.

«Le puissant roi prit la parole: «Je vous dirai comment vous

devez agir. Je présente à mes amis des sentiments d'affection et

de bienveillance, et je les prie de vouloir se rendre en mon

pays. Certes je n'ai guère connu d'hôtes qui me fussent aussi

chers.

«Et si les parents de Sîfrit veulent consentir à écouter mes

voeux, qu'ils viennent sans plus tarder, cet été, à ma fête. Car

une partie de ma félicité dépend de la présence de la parenté de

ma femme.»

«Le joueur de viole, le hardi Swemel, parla: «Quand cette fête

aura-t-elle lieu dans vos États?

«Il faut que nous puissions l'annoncer là-bas à vos amis.» Le roi

Etzel répondit: «Aux jours du prochain solstice d'été.»

--«Nous ferons ce que vous ordonnez,» dit Werbel. La reine fit

amener secrètement les messagers dans sa chambre et leur parla.

Depuis lors, maints guerriers en pâtirent.

«Elle dit aux envoyés: «Vous pouvez gagner une bonne récompense,

en exécutant mes instructions avec dévouement et en disant dans

ma patrie ce dont je vais vous charger. Je vous comblerai de

biens et je vous donnerai de magnifiques vêtements.

«À aucun de mes amis que vous pourrez voir à Worms près du Rhin,

vous ne direz que jamais vous ayez vu mon humeur assombrie. Vous

offrirez mes services à tous ces héros hardis et bons.

«Priez-les de consentir à ce que le roi leur demande et à me

tirer ainsi de ma peine, car les Hiunen pourraient croire que je

suis sans nul ami. Ah! si j'étais un chevalier, j'irais moi-même

vers eux.

«Dites aussi à Gêrnôt, mon noble frère, que nul ne lui est plus

dévoué que moi. Priez-le d'amener en ce pays nos meilleurs amis,

afin qu'il m'en revienne de l'honneur.

«Dites bien à Gîselher, qu'il songe à cela, que jamais je n'ai

éprouvé nulle peine de son fait. Mes yeux le verront avec

bonheur, car je l'aime tendrement pour la grande fidélité qu'il

m'a montrée.

«Expliquez à ma mère les honneurs dont je jouis ici. Et si Hagene

de Troneje refusait de les accompagner, qui donc leur montrerait

le chemin à travers le pays? Car depuis son enfance la route qui

mène chez les Hiunen lui est bien connue.»

«Les envoyés ignoraient le motif pour lequel ils ne pouvaient

laisser Hagene de Troneje aux bords du Rhin. Ils s'en repentirent

depuis. Avec lui maints guerriers furent voués à une mort

cruelle.

«On leur donna lettre et message. Ils emportaient beaucoup de

richesses et pouvaient vivre grandement. Etzel et sa belle femme

leur donnèrent congé et ils partirent revêtus de leurs riches

habillements.»

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 133 / 136 题