XVII

Les négociations durèrent treize jours. Hagene seul déconseilla le

mariage. Gunther insiste; il lui paraît avantageux de placer sa soeur

sur le trône d'Attila. Après une longue résistance, Kriemhilt

consentit, dans le seul espoir de se venger sur Hagene de la mort de

Sîfrit. Elle distribua une partie de son trésor et emmena avec elle

cent des plus belles jeunes filles de Worms. Ce voyage, raconté dans

tous ses détails par le poëte, s'accomplit non sans des dangers

infinis, surtout au passage du Danube. Enfin, ils arrivent à Vienne en

Autriche; le roi Etzel était venu jusque-là au-devant de Kriemhilt.

L'entrevue est émouvante, le roi Etzel est ravi de la beauté de sa

fiancée.

«Non loin de là s'élevait une tente magnifique. La plaine était

couverte de pavillons de feuillage, où l'on devait se reposer

après les fatigues du jour. Maintes belles jeunes filles y furent

conduites par les chevaliers et à la suite de la reine, qui

s'assit sur un siége garni d'étoffe. Le margrave s'était occupé

d'arranger avec soin le siége de Kriemhilt. Le coeur d'Etzel en

fut réjoui.

«J'ignore ce qu'Etzel dit en ce moment. Dans sa main droite il

tenait la blanche main de la reine. Ils étaient assis côte à

côte, tendrement. Mais Ruedigêr, la bonne épée, ne permit pas

encore au roi de lui offrir son amour seul à seule.

«On fit cesser partout les tournois. Le grand fracas prit fin

après de glorieux exploits. Les hommes d'Etzel se rendirent dans

les huttes. On procura à tous des logements suffisants.

«Le jour était à sa fin. Chacun se livra au repos jusqu'à ce

qu'on vit luire la brillante aurore. Alors les hommes se hâtèrent

vers leurs chevaux. Ah! que de jeux sont entreprit en l'honneur

du roi.

«Le roi commanda aux Hiunen de se préparer pour rendre à la reine

les honneurs qu'on lui destinait. De Tulna on chevaucha vers la

ville de Wiene, où l'on trouva grand nombre de dames très-bien

vêtues. Elles reçurent avec de grands hommages la femme du roi

Etzel.

«Tout ce qui était nécessaire était là à leur usage, en grande

profusion. Plus d'un héros magnanime se réjouissait aux cris

d'allégresse. On se mit à s'installer, et les noces du roi

commencèrent au milieu de la joie générale.

«Tous ne purent se loger dans la ville. Ruedigêr pria ceux qui

n'étaient pas étrangers de prendre des logements dans le pays

d'alentour. Je pense que sans cesse on trouvait près de

Kriemhilt:

«Le seigneur Dietrîch et maint autre guerrier. Ils avaient fort à

faire pour distraire l'esprit de leurs hôtes. Ruedigêr et ses

amis se livraient à de joyeux divertissements.

«La Pentecôte fut le jour des noces, où le roi Etzel reposa à

côté de Kriemhilt, dans la ville de Wiene. Auprès de son premier

époux elle n'avait pas acquis, j'imagine, le service de tant de

guerriers.

«Elle se fit connaître par ses dons à ceux qui ne purent la voir.

Plus d'un d'entre ceux-ci dit aux étrangers: «Nous croyions que

dame Kriemhilt ne possédait plus de richesses et ici elle fait

merveille avec ses présents.»

«Les noces durèrent dix-sept jours. Je ne pense pas qu'on puisse

dire qu'aucun roi en eut de plus belles, ou du moins nous

l'ignorons. Tous ceux qui étaient là portaient des vêtements

neufs.

«En aucun temps, je crois, elle ne siégea dans le Niderlant avec

tant de guerriers. Et je pense que Sîfrit, quoiqu'il fût riche en

biens, ne s'attacha jamais un si grand nombre de nobles hommes

qu'on en voyait là devant Etzel.

«Jamais roi ne donna, à ses noces, tant de riches manteaux,

grands et larges, ni de si bons vêtements que ceux qui furent

distribués à profusion, par la volonté de Kriemhilt, à toutes les

personnes qui en voulaient.

«Ses amis et aussi les étrangers étaient d'humeur si généreuse

qu'ils n'épargnèrent point leur bien. Ils étaient disposés à

donner ce que chacun désirait. Plus d'un chevalier, par bonté

d'âme, se dépouilla de tout, même de ses vêtements.

«La reine pensait au temps où elle était près du Rhin avec son

époux chéri; des larmes mouillèrent ses yeux, mais elle les cacha

soigneusement, de façon que nul ne pût le remarquer. Elle

recevait de grands honneurs après avoir subi tant de souffrances.

«Quelle que fût la générosité des autres, elle n'était rien

auprès de celle de Dietrîch. Il distribua tout ce que le fils de

Botelung lui avait donné. La main du bon Ruedigêr fit aussi des

merveilles.

«Le prince Bloedel de l'Ungerlant fit vider maints coffres pleins

d'or et d'argent, dont on fit largesse. En vérité, les guerriers

du roi vivaient bien grandement.

«Werbel et Swmel, les joueurs d'instrument du roi, gagnèrent

chacun, je pense, au moins mille marcs et même davantage à cette

fête, où la belle Kriemhilt porta la couronne à côté d'Etzel.

«Au matin du dix-huitième jour, ils partirent de Wiene. Dans les

jeux chevaleresques bien des boucliers furent brisés par les

lances que les héros portaient en leurs fortes mains. Le roi

Etzel se mit en marche vers le Hiunen-lant.

«On passa la nuit dans l'antique Heimburc. Personne ne peut se

figurer avec quelle puissance cette immense troupe chevauchait

dans le pays. Et que de belles femmes aussi on allait trouver

dans la patrie!

«Ils s'embarquèrent à Misenburc la riche. Le fleuve était

couvert, aussi loin qu'on pouvait le voir couler, d'hommes et de

chevaux en si grand nombre, qu'il semblait terre ferme. Les

femmes fatiguées de la route jouirent là de la douceur du repos.

«Maints bons vaisseaux furent attachés ensemble, de façon à

mettre tout le monde à l'abri des ondes et du courant. On tendit

au-dessus de bonnes tentes: c'était comme si on se fût trouvé

dans la plaine sur terre ferme.

«Ces nouvelles arrivèrent au burg d'Etzel, et hommes et femmes

s'y réjouirent. La suite d'Helche, qui jadis servait cette

princesse, passa depuis des jours heureux auprès de Kriemhilt.

«Là attendait plus d'une noble vierge qui depuis la mort d'Helche

était dans la douleur. Kriemhilt y trouva sept filles de rois,

dont la beauté ornait les États d'Etzel.

«La jeune dame Herrât dirigeait cette suite. Elle était fille de

la soeur de Helche et riche en vertus, l'épouse de Dietrîch et

l'enfant d'un noble roi, étant fille de Nentwin. Plus tard elle

fut l'objet de grands honneurs.

«Son âme se réjouit de l'arrivée des étrangers; de grands

préparatifs étaient faits pour les recevoir. Qui pourrait vous

décrire la vie que le roi mena depuis? On n'avait pas mieux vécu

chez les Hiunen du temps de l'autre reine.

«Quand le roi et sa femme eurent quitté les bords du fleuve, on

dit le nom de ces dames à la noble Kriemhilt, qui les salua

très-gracieusement. Oh! avec quelle puissance elle occupa la

place d'Helche!

«Chacun lui offrit son loyal service; la reine distribua à

pleines mains de l'or et des vêtements, de l'argent et des

pierreries. Elle donna alors tout ce qu'elle avait apporté chez

les Hiunen, de par-delà le Rhin.

«Aussi depuis lors, tous les parents et tous les hommes du roi

lui furent-ils soumis avec dévouement, si bien que dame Helche ne

leur commanda jamais d'une manière plus absolue, que ne le fit

Kriemhilt jusqu'à sa mort.

«La cour et le pays vivaient si honorablement, qu'en tout temps

on y trouvait des divertissements suivant le goût et l'humeur de

chacun, par l'effet de la générosité du roi et de la bonté de la

reine.»

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 132 / 136 题