Les négociations durèrent treize jours. Hagene seul déconseilla le
mariage. Gunther insiste; il lui paraît avantageux de placer sa soeur
sur le trône d'Attila. Après une longue résistance, Kriemhilt
consentit, dans le seul espoir de se venger sur Hagene de la mort de
Sîfrit. Elle distribua une partie de son trésor et emmena avec elle
cent des plus belles jeunes filles de Worms. Ce voyage, raconté dans
tous ses détails par le poëte, s'accomplit non sans des dangers
infinis, surtout au passage du Danube. Enfin, ils arrivent à Vienne en
Autriche; le roi Etzel était venu jusque-là au-devant de Kriemhilt.
L'entrevue est émouvante, le roi Etzel est ravi de la beauté de sa
fiancée.
«Non loin de là s'élevait une tente magnifique. La plaine était
couverte de pavillons de feuillage, où l'on devait se reposer
après les fatigues du jour. Maintes belles jeunes filles y furent
conduites par les chevaliers et à la suite de la reine, qui
s'assit sur un siége garni d'étoffe. Le margrave s'était occupé
d'arranger avec soin le siége de Kriemhilt. Le coeur d'Etzel en
fut réjoui.
«J'ignore ce qu'Etzel dit en ce moment. Dans sa main droite il
tenait la blanche main de la reine. Ils étaient assis côte à
côte, tendrement. Mais Ruedigêr, la bonne épée, ne permit pas
encore au roi de lui offrir son amour seul à seule.
«On fit cesser partout les tournois. Le grand fracas prit fin
après de glorieux exploits. Les hommes d'Etzel se rendirent dans
les huttes. On procura à tous des logements suffisants.
«Le jour était à sa fin. Chacun se livra au repos jusqu'à ce
qu'on vit luire la brillante aurore. Alors les hommes se hâtèrent
vers leurs chevaux. Ah! que de jeux sont entreprit en l'honneur
du roi.
«Le roi commanda aux Hiunen de se préparer pour rendre à la reine
les honneurs qu'on lui destinait. De Tulna on chevaucha vers la
ville de Wiene, où l'on trouva grand nombre de dames très-bien
vêtues. Elles reçurent avec de grands hommages la femme du roi
Etzel.
«Tout ce qui était nécessaire était là à leur usage, en grande
profusion. Plus d'un héros magnanime se réjouissait aux cris
d'allégresse. On se mit à s'installer, et les noces du roi
commencèrent au milieu de la joie générale.
«Tous ne purent se loger dans la ville. Ruedigêr pria ceux qui
n'étaient pas étrangers de prendre des logements dans le pays
d'alentour. Je pense que sans cesse on trouvait près de
Kriemhilt:
«Le seigneur Dietrîch et maint autre guerrier. Ils avaient fort à
faire pour distraire l'esprit de leurs hôtes. Ruedigêr et ses
amis se livraient à de joyeux divertissements.
«La Pentecôte fut le jour des noces, où le roi Etzel reposa à
côté de Kriemhilt, dans la ville de Wiene. Auprès de son premier
époux elle n'avait pas acquis, j'imagine, le service de tant de
guerriers.
«Elle se fit connaître par ses dons à ceux qui ne purent la voir.
Plus d'un d'entre ceux-ci dit aux étrangers: «Nous croyions que
dame Kriemhilt ne possédait plus de richesses et ici elle fait
merveille avec ses présents.»
«Les noces durèrent dix-sept jours. Je ne pense pas qu'on puisse
dire qu'aucun roi en eut de plus belles, ou du moins nous
l'ignorons. Tous ceux qui étaient là portaient des vêtements
neufs.
«En aucun temps, je crois, elle ne siégea dans le Niderlant avec
tant de guerriers. Et je pense que Sîfrit, quoiqu'il fût riche en
biens, ne s'attacha jamais un si grand nombre de nobles hommes
qu'on en voyait là devant Etzel.
«Jamais roi ne donna, à ses noces, tant de riches manteaux,
grands et larges, ni de si bons vêtements que ceux qui furent
distribués à profusion, par la volonté de Kriemhilt, à toutes les
personnes qui en voulaient.
«Ses amis et aussi les étrangers étaient d'humeur si généreuse
qu'ils n'épargnèrent point leur bien. Ils étaient disposés à
donner ce que chacun désirait. Plus d'un chevalier, par bonté
d'âme, se dépouilla de tout, même de ses vêtements.
«La reine pensait au temps où elle était près du Rhin avec son
époux chéri; des larmes mouillèrent ses yeux, mais elle les cacha
soigneusement, de façon que nul ne pût le remarquer. Elle
recevait de grands honneurs après avoir subi tant de souffrances.
«Quelle que fût la générosité des autres, elle n'était rien
auprès de celle de Dietrîch. Il distribua tout ce que le fils de
Botelung lui avait donné. La main du bon Ruedigêr fit aussi des
merveilles.
«Le prince Bloedel de l'Ungerlant fit vider maints coffres pleins
d'or et d'argent, dont on fit largesse. En vérité, les guerriers
du roi vivaient bien grandement.
«Werbel et Swmel, les joueurs d'instrument du roi, gagnèrent
chacun, je pense, au moins mille marcs et même davantage à cette
fête, où la belle Kriemhilt porta la couronne à côté d'Etzel.
«Au matin du dix-huitième jour, ils partirent de Wiene. Dans les
jeux chevaleresques bien des boucliers furent brisés par les
lances que les héros portaient en leurs fortes mains. Le roi
Etzel se mit en marche vers le Hiunen-lant.
«On passa la nuit dans l'antique Heimburc. Personne ne peut se
figurer avec quelle puissance cette immense troupe chevauchait
dans le pays. Et que de belles femmes aussi on allait trouver
dans la patrie!
«Ils s'embarquèrent à Misenburc la riche. Le fleuve était
couvert, aussi loin qu'on pouvait le voir couler, d'hommes et de
chevaux en si grand nombre, qu'il semblait terre ferme. Les
femmes fatiguées de la route jouirent là de la douceur du repos.
«Maints bons vaisseaux furent attachés ensemble, de façon à
mettre tout le monde à l'abri des ondes et du courant. On tendit
au-dessus de bonnes tentes: c'était comme si on se fût trouvé
dans la plaine sur terre ferme.
«Ces nouvelles arrivèrent au burg d'Etzel, et hommes et femmes
s'y réjouirent. La suite d'Helche, qui jadis servait cette
princesse, passa depuis des jours heureux auprès de Kriemhilt.
«Là attendait plus d'une noble vierge qui depuis la mort d'Helche
était dans la douleur. Kriemhilt y trouva sept filles de rois,
dont la beauté ornait les États d'Etzel.
«La jeune dame Herrât dirigeait cette suite. Elle était fille de
la soeur de Helche et riche en vertus, l'épouse de Dietrîch et
l'enfant d'un noble roi, étant fille de Nentwin. Plus tard elle
fut l'objet de grands honneurs.
«Son âme se réjouit de l'arrivée des étrangers; de grands
préparatifs étaient faits pour les recevoir. Qui pourrait vous
décrire la vie que le roi mena depuis? On n'avait pas mieux vécu
chez les Hiunen du temps de l'autre reine.
«Quand le roi et sa femme eurent quitté les bords du fleuve, on
dit le nom de ces dames à la noble Kriemhilt, qui les salua
très-gracieusement. Oh! avec quelle puissance elle occupa la
place d'Helche!
«Chacun lui offrit son loyal service; la reine distribua à
pleines mains de l'or et des vêtements, de l'argent et des
pierreries. Elle donna alors tout ce qu'elle avait apporté chez
les Hiunen, de par-delà le Rhin.
«Aussi depuis lors, tous les parents et tous les hommes du roi
lui furent-ils soumis avec dévouement, si bien que dame Helche ne
leur commanda jamais d'une manière plus absolue, que ne le fit
Kriemhilt jusqu'à sa mort.
«La cour et le pays vivaient si honorablement, qu'en tout temps
on y trouvait des divertissements suivant le goût et l'humeur de
chacun, par l'effet de la générosité du roi et de la bonté de la
reine.»