XIX

«En douze jours ils arrivent à Worms sur le Rhin.

«Quels sont ces hommes?» dit le roi Gunther.

«Personne ne le savait jusqu'à ce que les ayant vus, Hagene de

Troneje dit à Gunther:

«Il nous arrive de grandes nouvelles, je puis vous l'affirmer.

J'ai vu venir les joueurs de viole d'Etzel. C'est votre soeur qui

les a envoyés vers le Rhin. À cause de leur maître, ils seront

les bienvenus parmi nous.»

«Les étrangers bien armés chevauchaient en ce moment devant le

palais. Jamais joueurs d'instrument d'aucun prince ne parurent si

magnifiquement vêtus. La suite du roi alla aussitôt les recevoir.

On leur assigna des logements et on les engagea à ne point

changer de vêtements.

«Ils s'avancèrent vers le roi. Tout le palais était plein. On

reçut les étrangers avec d'amicales salutations, ainsi que cela

se faisait dans les autres pays de rois. Werbel trouva un grand

nombre de héros près de Gunther.

«Le roi les salua courtoisement: «Soyez tous deux les bienvenus,

joueurs de viole des Hiunen, ainsi que vos compagnons d'armes.

Pour quel motif, Etzel le puissant vous a-t-il envoyés ainsi vers

le pays des Burgondes?»

«Ils s'inclinèrent devant le roi. Puis, Werbel parla: «Mon maître

chéri vous offre ses loyaux services, ainsi que votre soeur

Kriemhilt. Ils nous ont envoyés, nous, guerriers, en toute

confiance.»

Le riche prince répondit: «Je suis heureux de cette nouvelle.»

Ensuite il demanda: «Comment se portent Etzel et Kriemhilt, ma

soeur, du pays des Hiunen?» Le joueur de viole prit la parole:

«Je vous le ferai savoir.

«Jamais personne ne fut plus heureux qu'eux deux, sachez-le bien,

et il en est de même de leur chevalerie, de leur parenté et de

leurs fidèles. Ils se réjouirent tous de notre voyage, quand nous

quittâmes notre patrie.

«--Merci pour ses services qu'il me fait offrir. Merci aussi à ma

soeur. Je suis heureux que le roi et ses hommes vivent en joie,

car ce n'était pas sans inquiétude que j'avais demandé de leurs

nouvelles.»

«Les deux jeunes rois s'étaient aussi rendus là, car ils avaient

appris l'arrivée des étrangers. Gîselhêr-l'enfant les vit avec

plaisir, à cause de sa soeur, et leur parla gracieusement:

«Messagers, vous êtes les très-bienvenus parmi nous. Si vous

vouliez vous rendre plus souvent ici, aux bords du Rhin, vous y

trouveriez des amis que vous verriez volontiers. Et certes, vous

n'auriez guère à craindre en restant dans ce pays.

«--Nous comptons sur toutes sortes d'honneurs de votre part,

répondit Swemel. Mon éloquence ne suffit pas à vous exprimer avec

quels sentiments d'affection nous ont envoyés ici et Etzel et

votre noble soeur, dont la destinée est si heureuse.

«La femme de notre roi vous rappelle que vous avez toujours eu

pour elle affection et dévouement, et que votre coeur et votre

bras lui furent constamment fidèles. Ensuite nous sommes envoyés

vers le roi, afin de le prier de chevaucher vers le pays d'Etzel.

«Celui-ci nous a fortement commandé de vous en prier.»

«Le roi Gunther prit la parole: «Après sept nuits passées, vous

apprendrez la résolution que j'ai prise, de concert avec mes

amis. Durant ce temps, vous irez dans vos logements et y jouirez

d'un bon repos.»

«Mais Werbel reprit: «Ne pourrions-nous être admis à voir notre

dame la très-riche Uote, avant que nous cherchions du repos?» Le

noble Gîselher répondit très-courtoisement:

«Personne ne vous le refusera. Et si vous voulez vous rendre

auprès d'elle, vous aurez satisfait aux voeux de ma mère. Car à

cause de dame Kriemhilt, ma soeur, elle vous verra

très-volontiers: vous serez les bienvenus.»

«Gîselher les mena auprès de la princesse. Elle vit avec joie les

messagers du Hiunen-lant et elle les salua affectueusement, cette

âme pleine de vertus! Les envoyés lui exposèrent amicalement et

courtoisement l'objet de leur mission.

«Ma maîtresse vous offre, dit Swemel, fidélité et service. S'il

pouvait se faire qu'elle vous vît souvent, croyez bien que pour

elle nulle joie au monde ne serait plus grande.»

«La reine parla: «Cela ne peut être. Quelque plaisir que j'eusse

à voir fréquemment ma fille chérie, elle vit, hélas! trop loin de

moi, la femme du noble roi. Qu'elle soit toujours heureuse, ainsi

que son époux Etzel!

«Avant que vous ne quittiez ce pays, faites-moi savoir quand vous

avez l'intention de partir; depuis longtemps je n'ai vu aucun

messager aussi volontiers que vous.» Les jeunes guerriers

promirent de le faire.

«Les envoyés du Hiunen-lant se retirèrent en leur logement. Le

Roi puissant avait convoqué ses amis; le noble Gunther demanda à

ses hommes si le message leur plaisait. Plusieurs se mirent à

dire, qu'ils chevaucheraient volontiers vers le pays d'Etzel. Les

meilleurs de ceux qui se trouvaient là lui donnèrent ce conseil,

sauf le seul Hagene, qui ressentait à la fois de la colère et de

la peine. Il dit à part au roi:

«Vous êtes en contradiction avec vous-même.

«Vous savez cependant fort bien ce que nous avons fait: nous

devons toujours nous défier de Kriemhilt; car de ma main, j'ai

donné la mort à son époux. Comment oserions-nous aller dans le

pays d'Etzel?»

«Le roi puissant reprit: «Ma soeur avait oublié sa haine avant de

quitter ce pays; elle a pardonné,--ses affectueux baisers l'ont

prouvé,--tout ce que nous avons pu faire. À moins, Hagene,

qu'elle ne vous en veuille à vous seul.

«--Quoi qu'elle puisse vous mander par ses envoyés des Hiunen, ne

vous laissez pas tromper, dit Hagene. Voulez-vous aller voir

Kriemhilt? vous y pourrez perdre et la vie et l'honneur. Elle a

la vengeance tenace, la femme du roi Etzel.»

«Le prince Gernôt dit à celui qui donnait ce conseil:

«Si vous avez des raisons de craindre la mort dans les états des

Hiunen, est-ce que pour cela nous devons renoncer à voir notre

soeur? Cela serait très-mal fait.»

«Alors le prince Gîselher dit au guerrier: «Puisque vous vous

sentez coupable, ami Hagene, demeurez donc ici. Gardez-vous de

tout danger et laissez de plus hardis aller avec nous vers notre

soeur.»

«La bonne épée de Troneje commença à s'irriter. «Je ne veux pas

que vous ameniez avec vous en votre expédition quelqu'un qui soit

plus prêt que moi à vous accompagner: je vous le ferai bientôt

voir, puisque vous ne voulez point renoncer à votre projet.»

«Le chef des cuisines, Rûmolt, le guerrier, s'adressa au roi:

«Vous pouvez traiter suivant votre bon plaisir étrangers et amis;

vous en avez plein pouvoir. Je ne pense point que personne vous

ait donné en otage.

«Si vous ne voulez point suivre l'avis de Hagene, écoutez celui

de Rûmolt, car je suis votre serviteur dévoué et fidèle.

Croyez-moi, restez ici et laissez en paix le roi Etzel auprès de

Kriemhilt.

«Comment pourriez-vous vivre plus heureux qu'ici? Vous êtes à

l'abri de tous vos ennemis. Revêtissez-vous de beaux habits,

buvez le meilleur vin et aimez femme gracieuse.

«On vous servira de bons mets, les meilleurs qu'eut jamais roi au

monde. Et si cela ne suffit pas, restez du moins pour votre

belle épouse, au lieu d'aller comme un enfant exposer votre vie.

«Je vous conseille de rester ici, votre pays est riche. Il est

plus facile de payer rançon, étant ici, que chez les Hiunen. Qui

sait comment il en est là-bas? Vous resterez, seigneur, c'est

l'avis de Rûmolt.

«--Non, nous ne resterons pas, dit Gêrnôt; comment ne nous

rendrions-nous pas à l'invitation que ma soeur et le puissant

Etzel nous ont si gracieusement adressée? Qui ne désire y aller

peut demeurer en ce pays.»

«Hagene répondit: «Quoique vous décidiez, que mes discours ne

vous offensent point. Croyez-en mon conseil sincère, si vous

voulez braver le péril, du moins vous n'irez chez les Hiunen

qu'en bon état de défense.

«Puisque vous ne voulez pas renoncer à votre projet, convoquez

vos hommes, les meilleurs que vous ayez, ou que vous puissiez

vous procurer; et parmi eux je choisirai mille bons chevaliers.

Ainsi l'inimitié de Kriemhilt ne pourra vous être dangereuse.

«--Je veux bien suivre cet avis,» dit aussitôt le roi. Il envoya

des messagers au loin dans le pays, et trois mille guerriers et

même plus encore accoururent. Ils ne pensaient pas que de si

terribles infortunes allaient les atteindre.

«Ils chevauchaient gaiement par le pays de Gunther. On fit donner

des vêtements et des chevaux à tous ceux qui allaient quitter le

pays des Burgondes. Le roi trouva avec bonheur parmi eux maints

bons chevaliers.

«Hagene de Troneje et Dancwart, son frère, amenèrent à eux deux

quatre-vingts guerriers sur le Rhin. Ils arrivèrent en tenue de

chevaliers dans le royaume de Gunther. Ils portaient riches

armures et beaux vêtements, ces hommes agiles!

«Voici venir le hardi Volkêr, un noble joueur de viole, se

rendant à la cour avec trente hommes qui portaient des costumes

dignes d'un roi. Il fit dire à Gunther qu'il comptait aller chez

les Hiunen.

«Je veux vous dire quel était ce Volkêr: c'était un homme de

haute lignée. Beaucoup de bons guerriers du pays des Burgondes

lui étaient soumis. Comme il savait jouer de la viole, on

l'appelait le ménestrel.

«Hagene choisit mille guerriers. Il savait bien ce qu'avaient

accompli leur bras dans les terribles mêlées et les exploits

qu'ils avaient faits; car il les avait vus à l'oeuvre. Nul ne

pouvait contester leur valeur.

«Les envoyés de Kriemhilt avaient grand ennui; car ils

craignaient beaucoup leur maître. Chaque jour ils demandaient

congé afin de partir; mais Hagene ne le leur accordait point et

il agissait ainsi par malice.

«Il dit à son seigneur: «Nous nous garderons bien de les laisser

partir, avant que nous ne soyons prêts à les suivre nous-mêmes

sept nuits après leur départ. Si quelqu'un nous veut du mal, nous

en serons ainsi mieux instruits.

«Et par suite dame Kriemhilt ne pourra se préparer à nous faire

éprouver du dommage par ses instigations. Et si elle en a le

dessein, il pourra lui en coûter cher; nous conduirons avec nous

vers les Hiunen tant d'hommes d'élite!»

«Les boucliers, les selles et tous les habillements qu'ils

voulaient emporter dans le royaume d'Etzel étaient prêts pour

tous ces guerriers hardis. On convoqua les envoyés de Kriemhilt

en présence de Gunther.

«Quand ces messagers furent venus, Gêrnôt prit la parole: «Le Roi

veut se rendre à l'invitation d'Etzel. Nous irons volontiers à la

fête qu'il prépare, afin de voir notre soeur; n'ayez nul doute à

cet égard.»

Le roi Gunther parla: «Pouvez-vous bien nous dire quand a lieu la

fête et vers quel jour il nous faut y aller?» Swemel répondit:

«En vérité, la fête est fixée au prochain solstice d'été.»

«Le roi les autorisa (ce qui n'était pas encore arrivé), s'ils

désiraient voir dame Brunhilt, à se présenter devant elle de son

consentement. Mais Volkêr s'y opposa pour l'amour de sa

maîtresse.

«Ma dame Brunhilt n'est pas aujourd'hui en assez bonne

disposition pour vous recevoir, dit le brave chevalier; attendez

jusqu'à demain et on vous introduira près d'elle.» Quand ils

comptaient la voir, cela ne pouvait jamais se faire.

«L'opulent roi, qui était très-bienveillant pour les messagers,

leur fit porter, par grande générosité, de l'or sur de larges

boucliers; il en possédait beaucoup! Leurs amis leur faisaient

aussi de superbes présents.

«Gîselher et Gêrnôt, Gêre et Ortwîn faisaient voir combien ils

étaient bons. Ils offrirent également aux messagers de riches

présents que ceux-ci n'osèrent accepter, à cause de leur maître.

«Swemel dit alors au roi: «Seigneur roi, laissez là ces présents

en votre pays; car nous ne pouvons rien emporter; notre maître

nous a défendu d'accepter des dons, et en effet nous n'en avons

guère besoin.»

«Le prince du Rhin était très-mécontent qu'ils refusassent ainsi

les biens d'un roi si riche. Il leur fit accepter son or et ses

vêtements, qu'ils emportèrent depuis au pays d'Etzel.

«Avant de partir, ils voulurent voir Uote. Le jeune Gîselher

amena les joueurs de viole en présence de sa mère. La dame les

chargea de dire à sa fille qu'elle se réjouissait de tous ces

honneurs.

«La reine fit donner aux deux ménétriers de l'or et des galons,

au nom de l'affection qu'elle portait à Kriemhilt et au roi

Etzel. Ils les reçurent volontiers; car ces présents leur étaient

donnés en toute loyauté.

«Alors les envoyés prirent congé des hommes et des femmes.

Très-joyeusement, je puis vous l'assurer, il chevauchèrent

jusqu'en Souabe. Gêrnôt les fit reconduire jusque-là par ses

guerriers, afin que personne ne les attaquât.

«Quand ceux qui devaient veiller sur eux les eurent quittés, la

puissance d'Etzel les protégea sur tous les chemins. Nul ne leur

enleva ni chevaux ni vêtements. Ils se dirigèrent à grande

vitesse vers le royaume des Hiunen.

«Partout où ils connaissaient des amis, ils leur annonçaient que

bientôt les Burgondes viendraient des bords du Rhin dans le pays

d'Etzel. La nouvelle en parvint aussi à l'évêque Pilgerim.

«Quand ils descendirent le chemin devant Bechelâren, on ne manqua

pas d'avertir Ruedihêr et dame Goetelint, la femme du margrave.

Leur âme était joyeuse en pensant à ceux qu'ils allaient voir.

«On apercevait les joueurs de viole se hâtant de porter leurs

nouvelles. Ils trouvèrent Etzel dans sa ville de Gran. Ils dirent

au roi toutes les offres de service qu'on lui faisait; il en

devint rouge de joie.

«Quand la reine apprit que ses frères viendraient dans ce pays,

elle en fut toute heureuse. Elle récompensa les envoyés avec des

dons magnifiques, car elle voulait les honorer grandement.

«Elle parla: «Maintenant dites-moi, vous deux, Werbel et Swemel,

quels sont ceux de mes parents qui viendront à la fête, parmi les

meilleurs que nous avons invités à se rendre en ce pays?

Dites-moi aussi ce qu'a dit Hagene, quand il a appris la

nouvelle?»

«--Il vint au conseil un matin de bonne heure, et il y prononça

peu de bonnes paroles. Les autres conseillant le voyage au

Hiunen-lant, le féroce Hagene y montra un danger de mort.

«Les rois vos frères viendront tous trois en superbe appareil.

Quant à tous ceux qui les suivront, je n'ai pu l'apprendre.

Volkêr, le joueur de viole, a promis de les accompagner.

«--Je me passerais très-bien, dit la femme du roi, de voir jamais

ici Volkêr. Je suis attachée à Hagene, c'est un bon guerrier. Mon

coeur bat de joie à l'idée de le voir parmi nous.»

«La reine alla trouver le roi. Comme dame Kriemhilt parla

gracieusement! «Ces nouvelles vous plaisent-elles, mon cher

seigneur? Voilà enfin que ce que je désirais tant va s'accomplir.

«--Ta volonté est ma joie, dit alors le roi; non, jamais, mes

propres parents ne m'ont causé un tel plaisir et ils se

disposèrent à partir.»

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 134 / 136 题