«En douze jours ils arrivent à Worms sur le Rhin.
«Quels sont ces hommes?» dit le roi Gunther.
«Personne ne le savait jusqu'à ce que les ayant vus, Hagene de
Troneje dit à Gunther:
«Il nous arrive de grandes nouvelles, je puis vous l'affirmer.
J'ai vu venir les joueurs de viole d'Etzel. C'est votre soeur qui
les a envoyés vers le Rhin. À cause de leur maître, ils seront
les bienvenus parmi nous.»
«Les étrangers bien armés chevauchaient en ce moment devant le
palais. Jamais joueurs d'instrument d'aucun prince ne parurent si
magnifiquement vêtus. La suite du roi alla aussitôt les recevoir.
On leur assigna des logements et on les engagea à ne point
changer de vêtements.
«Ils s'avancèrent vers le roi. Tout le palais était plein. On
reçut les étrangers avec d'amicales salutations, ainsi que cela
se faisait dans les autres pays de rois. Werbel trouva un grand
nombre de héros près de Gunther.
«Le roi les salua courtoisement: «Soyez tous deux les bienvenus,
joueurs de viole des Hiunen, ainsi que vos compagnons d'armes.
Pour quel motif, Etzel le puissant vous a-t-il envoyés ainsi vers
le pays des Burgondes?»
«Ils s'inclinèrent devant le roi. Puis, Werbel parla: «Mon maître
chéri vous offre ses loyaux services, ainsi que votre soeur
Kriemhilt. Ils nous ont envoyés, nous, guerriers, en toute
confiance.»
Le riche prince répondit: «Je suis heureux de cette nouvelle.»
Ensuite il demanda: «Comment se portent Etzel et Kriemhilt, ma
soeur, du pays des Hiunen?» Le joueur de viole prit la parole:
«Je vous le ferai savoir.
«Jamais personne ne fut plus heureux qu'eux deux, sachez-le bien,
et il en est de même de leur chevalerie, de leur parenté et de
leurs fidèles. Ils se réjouirent tous de notre voyage, quand nous
quittâmes notre patrie.
«--Merci pour ses services qu'il me fait offrir. Merci aussi à ma
soeur. Je suis heureux que le roi et ses hommes vivent en joie,
car ce n'était pas sans inquiétude que j'avais demandé de leurs
nouvelles.»
«Les deux jeunes rois s'étaient aussi rendus là, car ils avaient
appris l'arrivée des étrangers. Gîselhêr-l'enfant les vit avec
plaisir, à cause de sa soeur, et leur parla gracieusement:
«Messagers, vous êtes les très-bienvenus parmi nous. Si vous
vouliez vous rendre plus souvent ici, aux bords du Rhin, vous y
trouveriez des amis que vous verriez volontiers. Et certes, vous
n'auriez guère à craindre en restant dans ce pays.
«--Nous comptons sur toutes sortes d'honneurs de votre part,
répondit Swemel. Mon éloquence ne suffit pas à vous exprimer avec
quels sentiments d'affection nous ont envoyés ici et Etzel et
votre noble soeur, dont la destinée est si heureuse.
«La femme de notre roi vous rappelle que vous avez toujours eu
pour elle affection et dévouement, et que votre coeur et votre
bras lui furent constamment fidèles. Ensuite nous sommes envoyés
vers le roi, afin de le prier de chevaucher vers le pays d'Etzel.
«Celui-ci nous a fortement commandé de vous en prier.»
«Le roi Gunther prit la parole: «Après sept nuits passées, vous
apprendrez la résolution que j'ai prise, de concert avec mes
amis. Durant ce temps, vous irez dans vos logements et y jouirez
d'un bon repos.»
«Mais Werbel reprit: «Ne pourrions-nous être admis à voir notre
dame la très-riche Uote, avant que nous cherchions du repos?» Le
noble Gîselher répondit très-courtoisement:
«Personne ne vous le refusera. Et si vous voulez vous rendre
auprès d'elle, vous aurez satisfait aux voeux de ma mère. Car à
cause de dame Kriemhilt, ma soeur, elle vous verra
très-volontiers: vous serez les bienvenus.»
«Gîselher les mena auprès de la princesse. Elle vit avec joie les
messagers du Hiunen-lant et elle les salua affectueusement, cette
âme pleine de vertus! Les envoyés lui exposèrent amicalement et
courtoisement l'objet de leur mission.
«Ma maîtresse vous offre, dit Swemel, fidélité et service. S'il
pouvait se faire qu'elle vous vît souvent, croyez bien que pour
elle nulle joie au monde ne serait plus grande.»
«La reine parla: «Cela ne peut être. Quelque plaisir que j'eusse
à voir fréquemment ma fille chérie, elle vit, hélas! trop loin de
moi, la femme du noble roi. Qu'elle soit toujours heureuse, ainsi
que son époux Etzel!
«Avant que vous ne quittiez ce pays, faites-moi savoir quand vous
avez l'intention de partir; depuis longtemps je n'ai vu aucun
messager aussi volontiers que vous.» Les jeunes guerriers
promirent de le faire.
«Les envoyés du Hiunen-lant se retirèrent en leur logement. Le
Roi puissant avait convoqué ses amis; le noble Gunther demanda à
ses hommes si le message leur plaisait. Plusieurs se mirent à
dire, qu'ils chevaucheraient volontiers vers le pays d'Etzel. Les
meilleurs de ceux qui se trouvaient là lui donnèrent ce conseil,
sauf le seul Hagene, qui ressentait à la fois de la colère et de
la peine. Il dit à part au roi:
«Vous êtes en contradiction avec vous-même.
«Vous savez cependant fort bien ce que nous avons fait: nous
devons toujours nous défier de Kriemhilt; car de ma main, j'ai
donné la mort à son époux. Comment oserions-nous aller dans le
pays d'Etzel?»
«Le roi puissant reprit: «Ma soeur avait oublié sa haine avant de
quitter ce pays; elle a pardonné,--ses affectueux baisers l'ont
prouvé,--tout ce que nous avons pu faire. À moins, Hagene,
qu'elle ne vous en veuille à vous seul.
«--Quoi qu'elle puisse vous mander par ses envoyés des Hiunen, ne
vous laissez pas tromper, dit Hagene. Voulez-vous aller voir
Kriemhilt? vous y pourrez perdre et la vie et l'honneur. Elle a
la vengeance tenace, la femme du roi Etzel.»
«Le prince Gernôt dit à celui qui donnait ce conseil:
«Si vous avez des raisons de craindre la mort dans les états des
Hiunen, est-ce que pour cela nous devons renoncer à voir notre
soeur? Cela serait très-mal fait.»
«Alors le prince Gîselher dit au guerrier: «Puisque vous vous
sentez coupable, ami Hagene, demeurez donc ici. Gardez-vous de
tout danger et laissez de plus hardis aller avec nous vers notre
soeur.»
«La bonne épée de Troneje commença à s'irriter. «Je ne veux pas
que vous ameniez avec vous en votre expédition quelqu'un qui soit
plus prêt que moi à vous accompagner: je vous le ferai bientôt
voir, puisque vous ne voulez point renoncer à votre projet.»
«Le chef des cuisines, Rûmolt, le guerrier, s'adressa au roi:
«Vous pouvez traiter suivant votre bon plaisir étrangers et amis;
vous en avez plein pouvoir. Je ne pense point que personne vous
ait donné en otage.
«Si vous ne voulez point suivre l'avis de Hagene, écoutez celui
de Rûmolt, car je suis votre serviteur dévoué et fidèle.
Croyez-moi, restez ici et laissez en paix le roi Etzel auprès de
Kriemhilt.
«Comment pourriez-vous vivre plus heureux qu'ici? Vous êtes à
l'abri de tous vos ennemis. Revêtissez-vous de beaux habits,
buvez le meilleur vin et aimez femme gracieuse.
«On vous servira de bons mets, les meilleurs qu'eut jamais roi au
monde. Et si cela ne suffit pas, restez du moins pour votre
belle épouse, au lieu d'aller comme un enfant exposer votre vie.
«Je vous conseille de rester ici, votre pays est riche. Il est
plus facile de payer rançon, étant ici, que chez les Hiunen. Qui
sait comment il en est là-bas? Vous resterez, seigneur, c'est
l'avis de Rûmolt.
«--Non, nous ne resterons pas, dit Gêrnôt; comment ne nous
rendrions-nous pas à l'invitation que ma soeur et le puissant
Etzel nous ont si gracieusement adressée? Qui ne désire y aller
peut demeurer en ce pays.»
«Hagene répondit: «Quoique vous décidiez, que mes discours ne
vous offensent point. Croyez-en mon conseil sincère, si vous
voulez braver le péril, du moins vous n'irez chez les Hiunen
qu'en bon état de défense.
«Puisque vous ne voulez pas renoncer à votre projet, convoquez
vos hommes, les meilleurs que vous ayez, ou que vous puissiez
vous procurer; et parmi eux je choisirai mille bons chevaliers.
Ainsi l'inimitié de Kriemhilt ne pourra vous être dangereuse.
«--Je veux bien suivre cet avis,» dit aussitôt le roi. Il envoya
des messagers au loin dans le pays, et trois mille guerriers et
même plus encore accoururent. Ils ne pensaient pas que de si
terribles infortunes allaient les atteindre.
«Ils chevauchaient gaiement par le pays de Gunther. On fit donner
des vêtements et des chevaux à tous ceux qui allaient quitter le
pays des Burgondes. Le roi trouva avec bonheur parmi eux maints
bons chevaliers.
«Hagene de Troneje et Dancwart, son frère, amenèrent à eux deux
quatre-vingts guerriers sur le Rhin. Ils arrivèrent en tenue de
chevaliers dans le royaume de Gunther. Ils portaient riches
armures et beaux vêtements, ces hommes agiles!
«Voici venir le hardi Volkêr, un noble joueur de viole, se
rendant à la cour avec trente hommes qui portaient des costumes
dignes d'un roi. Il fit dire à Gunther qu'il comptait aller chez
les Hiunen.
«Je veux vous dire quel était ce Volkêr: c'était un homme de
haute lignée. Beaucoup de bons guerriers du pays des Burgondes
lui étaient soumis. Comme il savait jouer de la viole, on
l'appelait le ménestrel.
«Hagene choisit mille guerriers. Il savait bien ce qu'avaient
accompli leur bras dans les terribles mêlées et les exploits
qu'ils avaient faits; car il les avait vus à l'oeuvre. Nul ne
pouvait contester leur valeur.
«Les envoyés de Kriemhilt avaient grand ennui; car ils
craignaient beaucoup leur maître. Chaque jour ils demandaient
congé afin de partir; mais Hagene ne le leur accordait point et
il agissait ainsi par malice.
«Il dit à son seigneur: «Nous nous garderons bien de les laisser
partir, avant que nous ne soyons prêts à les suivre nous-mêmes
sept nuits après leur départ. Si quelqu'un nous veut du mal, nous
en serons ainsi mieux instruits.
«Et par suite dame Kriemhilt ne pourra se préparer à nous faire
éprouver du dommage par ses instigations. Et si elle en a le
dessein, il pourra lui en coûter cher; nous conduirons avec nous
vers les Hiunen tant d'hommes d'élite!»
«Les boucliers, les selles et tous les habillements qu'ils
voulaient emporter dans le royaume d'Etzel étaient prêts pour
tous ces guerriers hardis. On convoqua les envoyés de Kriemhilt
en présence de Gunther.
«Quand ces messagers furent venus, Gêrnôt prit la parole: «Le Roi
veut se rendre à l'invitation d'Etzel. Nous irons volontiers à la
fête qu'il prépare, afin de voir notre soeur; n'ayez nul doute à
cet égard.»
Le roi Gunther parla: «Pouvez-vous bien nous dire quand a lieu la
fête et vers quel jour il nous faut y aller?» Swemel répondit:
«En vérité, la fête est fixée au prochain solstice d'été.»
«Le roi les autorisa (ce qui n'était pas encore arrivé), s'ils
désiraient voir dame Brunhilt, à se présenter devant elle de son
consentement. Mais Volkêr s'y opposa pour l'amour de sa
maîtresse.
«Ma dame Brunhilt n'est pas aujourd'hui en assez bonne
disposition pour vous recevoir, dit le brave chevalier; attendez
jusqu'à demain et on vous introduira près d'elle.» Quand ils
comptaient la voir, cela ne pouvait jamais se faire.
«L'opulent roi, qui était très-bienveillant pour les messagers,
leur fit porter, par grande générosité, de l'or sur de larges
boucliers; il en possédait beaucoup! Leurs amis leur faisaient
aussi de superbes présents.
«Gîselher et Gêrnôt, Gêre et Ortwîn faisaient voir combien ils
étaient bons. Ils offrirent également aux messagers de riches
présents que ceux-ci n'osèrent accepter, à cause de leur maître.
«Swemel dit alors au roi: «Seigneur roi, laissez là ces présents
en votre pays; car nous ne pouvons rien emporter; notre maître
nous a défendu d'accepter des dons, et en effet nous n'en avons
guère besoin.»
«Le prince du Rhin était très-mécontent qu'ils refusassent ainsi
les biens d'un roi si riche. Il leur fit accepter son or et ses
vêtements, qu'ils emportèrent depuis au pays d'Etzel.
«Avant de partir, ils voulurent voir Uote. Le jeune Gîselher
amena les joueurs de viole en présence de sa mère. La dame les
chargea de dire à sa fille qu'elle se réjouissait de tous ces
honneurs.
«La reine fit donner aux deux ménétriers de l'or et des galons,
au nom de l'affection qu'elle portait à Kriemhilt et au roi
Etzel. Ils les reçurent volontiers; car ces présents leur étaient
donnés en toute loyauté.
«Alors les envoyés prirent congé des hommes et des femmes.
Très-joyeusement, je puis vous l'assurer, il chevauchèrent
jusqu'en Souabe. Gêrnôt les fit reconduire jusque-là par ses
guerriers, afin que personne ne les attaquât.
«Quand ceux qui devaient veiller sur eux les eurent quittés, la
puissance d'Etzel les protégea sur tous les chemins. Nul ne leur
enleva ni chevaux ni vêtements. Ils se dirigèrent à grande
vitesse vers le royaume des Hiunen.
«Partout où ils connaissaient des amis, ils leur annonçaient que
bientôt les Burgondes viendraient des bords du Rhin dans le pays
d'Etzel. La nouvelle en parvint aussi à l'évêque Pilgerim.
«Quand ils descendirent le chemin devant Bechelâren, on ne manqua
pas d'avertir Ruedihêr et dame Goetelint, la femme du margrave.
Leur âme était joyeuse en pensant à ceux qu'ils allaient voir.
«On apercevait les joueurs de viole se hâtant de porter leurs
nouvelles. Ils trouvèrent Etzel dans sa ville de Gran. Ils dirent
au roi toutes les offres de service qu'on lui faisait; il en
devint rouge de joie.
«Quand la reine apprit que ses frères viendraient dans ce pays,
elle en fut toute heureuse. Elle récompensa les envoyés avec des
dons magnifiques, car elle voulait les honorer grandement.
«Elle parla: «Maintenant dites-moi, vous deux, Werbel et Swemel,
quels sont ceux de mes parents qui viendront à la fête, parmi les
meilleurs que nous avons invités à se rendre en ce pays?
Dites-moi aussi ce qu'a dit Hagene, quand il a appris la
nouvelle?»
«--Il vint au conseil un matin de bonne heure, et il y prononça
peu de bonnes paroles. Les autres conseillant le voyage au
Hiunen-lant, le féroce Hagene y montra un danger de mort.
«Les rois vos frères viendront tous trois en superbe appareil.
Quant à tous ceux qui les suivront, je n'ai pu l'apprendre.
Volkêr, le joueur de viole, a promis de les accompagner.
«--Je me passerais très-bien, dit la femme du roi, de voir jamais
ici Volkêr. Je suis attachée à Hagene, c'est un bon guerrier. Mon
coeur bat de joie à l'idée de le voir parmi nous.»
«La reine alla trouver le roi. Comme dame Kriemhilt parla
gracieusement! «Ces nouvelles vous plaisent-elles, mon cher
seigneur? Voilà enfin que ce que je désirais tant va s'accomplir.
«--Ta volonté est ma joie, dit alors le roi; non, jamais, mes
propres parents ne m'ont causé un tel plaisir et ils se
disposèrent à partir.»