III

Or tel était l'état de mes affaires et de mon esprit, le 20 septembre,

au matin.

Après une nuit sans sommeil, je me levai avant le jour pour essayer de

travailler encore, car le travail est le devoir de celui qui doit; je

prenais déjà la plume quand on vint me dire que quatre femmes venant

de Milly se promenaient sur la terrasse de Monceau attendant mon

réveil, pour me voir et pour me parler; je maudis leur obligeante

curiosité qui allait me coûter une matinée de travail; mais je rejetai

loin de moi la plume et je descendis sous les grands arbres qui

flanquent le château, et dont l'ombre aurait sans doute attiré les

matinales visiteuses; en les apercevant, en effet, assises sur un

banc de pierre, je fus saisi de respect et d'admiration par leur

extérieur empreint de modestie et de grâce. Je m'avançai vers elles

avec timidité et un coup d'oeil me fit pressentir à qui j'avais

affaire. C'était évidemment une mère et ses filles. La mère se leva

et, s'avançant pour prendre la parole, me dit en rougissant et, avec

une pudeur visible dont l'heure, l'indiscrétion et l'épuisement

étaient l'excuse, qu'elles étaient là à une heure si indue non pour

demander, mais pour m'apercevoir de loin à l'heure du déjeuner où je

sortirai du château pour venir avec ma famille et ma société goûter un

moment la fraîcheur de cette salle d'arbres et le loisir du milieu du

jour. Elle ajouta qu'elle était la mère de ces trois jeunes personnes

qu'elle me demandait la permission de me présenter. L'aînée se

présenta alors; elle s'appelait Aglaé. Sa figure, d'une beauté un peu

plus mûre que celle de ses soeurs, accusait dix-sept à dix-huit ans

par une ressemblance plus grave avec celle de sa mère. La seconde,

moins âgée d'un an, paraissait aussi réfléchie et moins timide; elle

avait l'air d'une pensée éclose tout fraîchement, mais qui jouit de se

sentir, et qui dit à ses soeurs: «Voyez, comme ceci est semblable à

ce que j'avais imaginé.» C'est ma seconde fille, me dit sa mère, elle

sait par coeur tout ce qui intéresse votre famille; dans le volume des

_Confidences_, que nous avons lu en commun depuis que ce volume est

tombé dans nos mains, votre mère, vos aimables soeurs, votre... Elle

baissa la voix, craignant de faire saigner ma douleur, trop rapprochée

de la perte; les filles inclinèrent leurs fronts vers le gazon et nous

restâmes un moment en silence.

--Enfin, voilà ma troisième fille, Marie, reprit la mère en me

présentant la plus jeune. C'était presque une enfant, quatorze ans,

silencieuse, rougissante, modeste, mais qui semblait se contenir plus

par la convenance de son âge que par l'ignorance des lieux et des

choses. Elle ne dit rien, comme si le son de sa voix lui eût fait

peur; elle se retira promptement dans le groupe de ses soeurs.

Leur toilette était uniforme, simple, et pourtant convenable. La mère

portait une robe de soie noire, et les trois jeunes filles portaient

de plus sur le cou un fichu de diverses couleurs, noué négligemment

sous le menton et sur la poitrine. Tout cela était de la plus exquise

propreté; seulement, quelques gouttes de sueur brillaient comme une

rosée de printemps au bout des mèches des cheveux noirs ou blonds des

jeunes personnes, et quelques taches de poussière blanche de la grande

route trahissaient la marche et blanchissaient les bords de leurs

souliers.

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 85 / 136 题