Ah! pourquoi me suis-je précipité dans cet abîme dont il est si
difficile de sortir avec honneur? Non-seulement les hommes, mais les
animaux eux-mêmes me demandent compte de leur nourriture; voilà la
prairie où depuis quinze ans j'avais, comme à un brave et pauvre
invalide, rendu la liberté sans service à mon cheval, pour qu'il pût,
dans sa vieillesse, errer oisif parmi les herbes de la montagne, et
hennir auprès de son compagnon frappé d'une balle aux barricades de
Juin, sous Pierre Bonaparte, qui combattait ce jour-là à mes cotés!
Qui aura l'ingratitude et le courage de lui ôter aujourd'hui la vie
avec la faim?
Car voilà aujourd'hui où j'en suis; Milly vendu, Saint-Point est
engagé ainsi que Monceaux; ces engagements satisfaits, il ne restera
rien à leur possesseur et vous viendrez vainement me mettre à la
porte, moi et ceux et celles que je suis obligé de nourrir.
--Vous travaillerez, me dites-vous.
--Mais je vieillis, le courage et les forces s'usent; vous ne savez
pas ce qu'il en coûte à un homme malade, qui est presque découragé, de
reprendre la plume et de donner jusqu'à son dernier jour, d'un côté
quelques gouttes d'encre, de l'autre côté quelques gouttes de vie à
ses abonnés; il faut se dire tous les matins: levons-nous et
travaillons, car peu importe que je meure aujourd'hui; ce que j'aurai
gagné, salaire de plus de ma journée, autant de moins qui me suivra
dans un autre monde.
Voici l'état où j'étais le 20 septembre dernier, et pour me consoler,
le même jour une lettre de Paris m'annonçait les difficultés
inattendues d'un ami qui s'était engagé à payer pour moi pendant cet
été une soixantaine de mille francs qu'il devait verser à mon
imprimeur, pour que mon journal de littérature ne fît pas défaut à mes
généreux amis et abonnés.
Ce n'est pas tout encore, au moment où je me croyais prêt à me libérer
et à payer à mes créanciers ma dernière goutte de sueur, une dernière
adversité me rejeta dans l'impossible. L'Angleterre me refuse le
payement rapproché de 340,000 francs, dont elle me paye les intérêts,
dont elle reconnaît me devoir le capital, mais dont elle renvoie à
des époques lointaines le remboursement. Le ministre de l'intérieur,
en France, me refuse l'autorisation d'une loterie de souscription qui
m'avait été accordée il y a deux ans, et dont j'avais rendu la moitié
au gouvernement, disant: «Je n'en ai pas besoin, je ne désire pas
m'enrichir, mais payer strictement mes dettes. Si ce que je reçois ne
suffit pas, je demanderai de nouveau une autorisation au ministre.» Je
fais valoir cette considération, mais l'heure est passée;
l'autorisation avec elle. C'est peu; j'ai l'habitude de payer tous les
ans à la Saint-Martin les créanciers de l'année en leur donnant le
quart du capital de leurs vins et les intérêts de l'année. Je prends
cette somme sur le prix de la récolte de mes vignobles, et sur le prix
de mes abonnements à mon journal littéraire qui, grâce à la
complaisance de mes amis, s'élève toujours à environ 140 ou 160,000
fr. Je fais ce réabonnement ordinairement dans les premiers jours de
novembre, il arrive en janvier dans ma caisse. Le malheur veut, que
cette année, l'époque de ce réabonnement coïncide avec la malheureuse
crise de l'épidémie de Paris et qu'on m'écrive que presque tous mes
abonnés sont absents et que je ne puis pas compter de deux à trois
mois sur eux. Je suis donc obligé d'attendre cette date pour avoir
recours à eux. Enfin la maison de commerce de Paris, avec laquelle
j'avais contracté un marché de dix ans, m'écrit qu'elle désire
résilier son contrat. Je pouvais la contraindre à l'exécuter: ma
récolte était très-belle en excellent vin; je consens à résilier sans
difficulté, ne voulant pas que d'honorables négociants soient
contraints, contre leur convenance, à l'exécution d'un contrat qui les
contrarie. J'ai tous mes vins dans mes caves et je n'en trouve plus un
prix prochain qui me permette d'en faire le solde de mes créanciers
d'ici à quelques mois. Enfin je m'adresse aux banquiers de mon pays
pour leur demander de m'avancer environ 200,000 fr. pour mes
payements. Ils sont bons, ils sont obligeants, mais ils ne peuvent pas
faire de placements si considérables sur une seule signature. Je le
reconnais moi-même et je suis forcé d'y renoncer.
Je n'ai rien; que feriez-vous à ma place?
Ce que je fais; vous écririez à vos braves créanciers: ne venez pas
d'ici à trois ou quatre mois. Je ne puis pas vous donner un sou;
attendez, je vais à Paris, et je vous rapporterai en mars ce que
j'aurai pu récolter de tant de peines et de travaux.
C'est ce que je fais.
Mais jugez avec quelle angoisse et quelles difficultés. Si nous
étions au temps des Romains, où le suicide était religieux et
honorable aux hommes politiques malheureux, je me tirerais d'affaire
comme un lâche, en fuyant dans un autre monde; mais cette fuite serait
une improbité envers le sort. Je n'en admets pas même la pensée.