Après les avoir poliment reçues, je les priai non pas d'entrer, il
faisait trop chaud, et l'ombre légèrement ventilée de ces grands
arbres était le salon le plus naturel et le plus rafraîchissant de la
saison, mais de s'asseoir sur le banc où je les avais surprises; j'en
pris un moi-même en face d'elles et, m'adressant à la mère, je lui
demandai à quoi je pouvais lui être agréable, pensant que quelque
intérêt de famille avait pu seul les amener à une pareille
heure.--Oserai-je vous demander, dis-je à la mère, à qui j'ai
l'honneur de parler et le motif de votre visite?
--Mais monsieur, me répondit-elle d'une voix douce, sensible et un peu
tremblante, il n'y a que vous qui ne puissiez pas le deviner: nous
n'en avons point d'autre que celui que nous accomplissons en ce
moment; vous voir, et ne pas même vous déranger pour vous entretenir
de nous. Nous n'avons rien à demander à personne; mais mes filles sont
jeunes, comme vous voyez, et pendant que vous êtes encore sur la
terre, elles étaient heureuses de se ménager, en vous voyant, un
souvenir. Quoique d'un âge bien plus mûr, monsieur, ajoute-t-elle, je
viens avouer que je rougissais dans mon coeur de vivre à si peu de
distance du pays que vous habitez, Saint-Point, Milly, Monceau, sans
avoir cherché, pendant que vous vivez encore, à voir un homme dont nos
contemporains ont tant entendu parler et dont la postérité dira
peut-être à son tour: «L'avez-vous par hasard rencontré sur les
chemins de la Bourgogne, soit dans la maison de son enfance, à Milly,
soit dans la masure de Saint-Point, soit dans son château paternel de
Monceau, noms familiers à nos oreilles?»
Je la remerciai de cette obligeante curiosité qui vient du coeur.
--Mais qui êtes-vous donc, madame? lui dis-je, et laissez-moi le
plaisir de mettre, à mon tour, un nom sur une famille qui se confond
par les souvenirs avec la mienne. Nous sommes tous parents par le
coeur, la curiosité est un titre de famille.
--Oh! monsieur, ce titre est peut-être une preuve d'amour, mais non
de sang; le nôtre est bien humble, mais notre coeur est au niveau de
tout ce que Dieu a créé pour sentir et aimer les belles choses. Notre
voyage en est la preuve.
--Il est surtout la preuve de votre bonté gratuite et de votre
candeur, répliquai-je. J'ai fait quelques vers médiocres dans ma
jeunesse, et cette célébrité de jeune homme m'ayant appelé à de hautes
dignités, dans un âge plus mûr j'ai conquis la bienveillance du pays
en vivant et en parlant à l'écart des partis passionnés pour ou contre
la révolution de 1830; et le jour ayant sonné, et la France périssant
dans l'hésitation, j'ai vu l'anarchie sanguinaire prête à s'emparer du
pouvoir et j'ai proclamé la souveraineté des peuples et la République
conservatrice de la société. La France m'a entendu et a été sauvée,
moi perdu, et voilà tout. Je ne voulais pas autre chose. Depuis, la
Révolution a été perdue elle-même. Un autre régime a été adopté par
mon pays. Je suis rentré dans mon obscurité natale sans redemander la
parole. Trop honnête pour défendre la Montagne, trop ami de l'ordre
pour attaquer l'Empire, respectant trop mon passé pour me démentir,
travaillant en paix pour tirer mes braves créanciers des pertes où ils
s'étaient généreusement jetés pour moi, je croyais mon oeuvre
accomplie dans deux ans, quand des accidents d'affaires nous rejettent
entre les écueils d'où le ciel nous sauvera peut-être encore, ou bien
nous mourrons insolvables, non faute de travail, mais faute de bonne
fortune, Dieu le sait; je suis en ce moment dans sa main, résigné à
tout, excepté à la ruine du dernier de mes braves amis.
--«Nous ne savions rien de tout cela, monsieur, si ce n'est qu'on
disait chez nous que la République inspirée par vous avait sauvé la
France en 1848. À cette occasion nous avons entendu parler de vous à
cette époque, pour vos actes et depuis pour vos livres. Nous n'étions
pas assez riches pour nous les donner, mais de temps en temps il nous
en tombait quelques volumes dans les mains, et c'est alors qu'un
voyageur, passant par Renève, auprès de Mirebeau, dans la Côte-d'Or,
voyant notre enthousiasme, nous en laissa un volume intitulé: _les
Confidences_, où nous lûmes toutes sortes de détails sur votre
famille, et votre histoire si touchante de _Graziella_ que ces
demoiselles savent par coeur. C'est là, monsieur, tout ce que nous
connaissons de vous. Mais quel malheur! Aglaé, qui portait le volume,
l'a laissé tomber à Charnay, notre dernière halte dans la petite
auberge où nous avons couché en venant à Milly et nous espérons le
retrouver au retour, car ces pauvres hôtes de la campagne avaient
l'air de bien honnêtes gens.
--Ah! oui, monsieur, dit Aglaé, nous sommes bien sûres qu'ils nous
l'auront gardé, car ils ont bien pu voir, le soir à la veillée, que
c'était notre manuel de voyage que nous consultions toujours devant
eux.
--Je voudrais bien vous en offrir un autre exemplaire, dis-je aux
jeunes filles, mais le malheur veut que je n'en aie point ici, qui
n'est qu'un lieu de vendanges.
--Oh! monsieur, nous le portons tous les quatre dans notre mémoire,
s'écrièrent-elles, nous ne l'accepterions pas, nous savons l'usage que
vous en faites depuis quatorze ans pour conserver encore l'image des
lieux de votre enfance.
--N'en parlons pas, répondis-je, le temps approche où tout me sera
ravi; mais je montrerai au moins que j'ai assez travaillé pour que
personne ne puisse m'accuser de sa ruine. Attendons encore.
--Mais comment, ajoutai-je, êtes-vous venues de Renève coucher au
petit village de Charnay, qui n'est qu'à deux pas d'ici et où personne
ne s'arrête à moins de voyager à pied?
--C'est que nous ne sommes pas riches, et que pour nous procurer le
plaisir de vous voir ou du moins de visiter Saint-Point et Milly, les
villages pleins de vous, nous n'avions que la petite somme d'économies
que notre excellent père a mise de côté depuis trois ans pour donner à
toute la famille et à lui-même la récréation de coeur qu'il nous
promettait aussitôt que notre soeur Marie serait en âge de nous
accompagner; les chemins de fer, les voitures, quelque économiques
qu'elles soient, nous auraient pris la moitié au moins de notre petit
viatique. Nous aimions mieux le prendre sur nos jambes. Nous avons
donc marché de village en village, et nous sommes arrivées, grâce à la
complaisance des paysans, jusqu'ici. On a été touché partout de notre
simplicité, et du motif de notre voyage à pied, et le peuple
hospitalier nous a traitées en amies. Aglaé tenait la bourse, Mathilde
portait son volume des _Confidences_, et chacune de nous portait son
petit paquet à la main, dans un foulard.»
J'étais pénétré d'étonnement et de sensibilité: cela était dit si
naturellement et si simplement qu'on n'y sentait pas l'ombre
d'intention. C'était la nature prise sur le fait.
--Mais comment avez-vous fait, dis-je à la mère, pour savoir où vous
alliez, et qui vous a informées de ma résidence?
--Monsieur, me dit-elle, tout le monde vous connaît dans ce pays-ci;
nous l'aurions demandé aux pierres qu'elles nous l'auraient dit;
d'ailleurs, Aglaé se souvenait du nom de Bussières, de votre ami dans
votre enfance, ce pauvre abbé Dumont, sur qui, dit-on, vous avez pris
le modèle de Jocelyn, un de vos poëmes que nous n'avons pas lu, mais
dont on nous a souvent parlé. Elle nous dit, il est mort, mais il a
certainement un successeur dans ce hameau de Bussières. Ce doit être
un digne homme; car il succède à un homme sensible, adoré de ses
paroissiens. Je vais lui écrire sans savoir son nom; je lui demanderai
s'il connaît M. de Lamartine, que nous avons l'intention d'aller
visiter, et s'il pourrait nous dire que nous le trouverions à
Saint-Point ou à Milly? M. le curé nous dit dans sa réponse qu'étant
depuis peu de jours à Bussières et M. de Lamartine ayant vendu Milly
pour payer ses créanciers d'autant, il n'avait pas le plaisir de le
connaître; mais qu'il avait appris par les paysans de Milly qu'il
devait être à Saint-Point ou à Monceau où nous le trouverions
certainement. Il nous donnait des renseignements sur la route avec
beaucoup de politesse et de promptitude. C'est munies de ces
renseignements, que nous nous mîmes en route. Mais hélas! notre pauvre
père qui se faisait une fête de ce pèlerinage étant tombé un peu
malade, fut forcé d'y renoncer et de nous laisser partir seules. Nous
lui promîmes de lui raconter, au retour, toutes les circonstances du
voyage et toute la physionomie du pays. Nous partîmes par une belle
matinée semblable à celle-ci. Les gens de notre village de Renève nous
accompagnèrent très-loin. Les uns portaient de notre petit bagage une
chose, les autres une autre; puis les femmes nous embrassèrent et nous
continuâmes à marcher.
V
Nous marchâmes en tricotant jusqu'au soir. Nous vîmes une belle ville
couronnée de flèches aiguës. C'étaient les clochers de Saint-Bénigne.
Nous entrâmes dans un cabaret que tenait une pauvre femme. Nous
mangeâmes ce que nous avions apporté le matin de la maison, nous bûmes
de l'eau; nous fîmes notre prix pour une petite chambre sur le
derrière; c'était très-peu; d'un lit nous en fîmes deux en étendant
les matelas par terre. Nous priâmes Dieu comme à la maison, moi avec
Mathilde, la petite Marie avec notre mère. Cela ne nous avait presque
rien coûté. La pauvre hôtesse avait eu égard à notre modestie. Nous
partîmes avant que le jour éclairât les rues et nous prîmes, en disant
toutes les notes de notre chapelet, la route de Châlon. Les personnes
qui passaient comme le vent soit en chemin de fer, soit en cabriolet,
nous jetaient à peine un coup d'oeil et nous prenaient sans doute pour
une famille du voisinage qui allait à la promenade. Nous nous assîmes
dans un pré sous les saules, aux environs de Milly et nous mangeâmes
ce qui nous restait du pâté de la veille, puis nous nous endormîmes au
murmure du ruisseau qui nous avait donné à boire. Après plusieurs
heures de repos, nous profitâmes de l'ombre du soir pour aller coucher
dans les environs de _Beaune_. Nous n'entrâmes pas dans la ville, nous
prîmes notre gîte dans une petite maison du faubourg à gauche, dont le
maître et la maîtresse nouvellement mariés, et qui n'avaient pas
encore d'habitués ni de meubles, étonnés de notre voyage à pied,
crurent que nous manquions de tout, et voulant signaler leur maison
par une charité, nous donnèrent presque gratuitement du meilleur lait
de leur vache, du pain blanc et une omelette au lard. Nous les
remerciâmes bien et nous promîmes de nous arrêter chez eux à notre
retour.
Là nous prîmes un chemin de traverse sur la droite, et nous arrivâmes
bien fatiguées sans passer par Châlon à Sennecey. Nous n'eûmes pas la
force d'aller jusqu'à la ville et nous nous arrêtâmes avant le
faubourg, chez un sabotier, marchand de fromages, dont l'enseigne
disait qu'il logeait à pied et à cheval. Nous y fûmes très bien à dix
sous par tête et nous allâmes le lendemain, par des routes détournées,
jusqu'au delà de Mâcon. Le soir nous nous arrêtâmes sur la route de
Mâcon à Bussières, au village de Charnay, chez la femme d'un scieur de
long dont un fagot de buis indiquait la porte.
Elle jouait sous un gros arbre à moitié descié près de la porte; trois
jolies petites filles et un tout petit garçon jouaient avec de la
sciure de bois sur leur porte. La mère nous regarda d'abord avec une
certaine surprise, quand Marie lui demanda si elle ne pourrait pas
nous donner à coucher. Puis, voyant ma mère et ses filles. «À coucher.
Oui, nous dit-elle, mais à souper bien mal, car nous n'avons qu'un
morceau de petit salé et de fromage de gruyère que mon mari et son
garçon mangent le soir pour reprendre des forces aux bras.
--Oh! le souper nous importe peu, dit ma mère, pourvu que la chambre
et le lit soient propres.
--Eh bien! entrez, mesdames, dit la jeune femme, vous verrez si vous
pouvez vous accommoder du logement.
Elle laissa sur le seuil ses trois enfants les plus avancés d'âge et
prenant le petit de trois mois sur son sein, elle lui donna la mamelle
et pendant qu'il tétait, elle monta devant nous vers un escalier de
bois qui menait aux chambres. Nous la suivîmes. Au moment où elle
allait en ouvrir la porte, le scieur de long, beau et fort jeune homme
d'environ vingt-cinq ans, rentra, et voyant nos robes de soie traîner
sur les marches de l'escalier, cria à sa femme:
--À quoi penses-tu, Claudine! Est-ce que nos chambres sont faites pour
des dames? Nos planchers ont-ils jamais résonné que sous des sabots,
et que leur donneras-tu à souper? Nous n'avons rien à la maison.
--Je le leur ai dit, fit-elle; mais puisqu'elles veulent voir la
grande chambre et qu'elles ne s'inquiètent pas de ce qui se mange,
puis-je les en empêcher?»
En parlant ainsi, elle ouvrit la porte et nous fûmes étonnées de la
bonne odeur de raisins et de maïs qui remplissait l'appartement, bien
que les fenêtres fussent ouvertes. C'était l'odeur de quelques maïs
dorés qui formaient le plancher supérieur de la chambre et de quelques
corbeilles de raisins aussi qui étaient sur la couverture des deux
lits de la double alcôve.
Le paysage magique du soir semblait entrer tout entier par la fenêtre,
dans la chambre, avec les derniers rayons du soleil couchant. Ce
paysage était formé, d'abord, par les trois mamelons de Fuissé,
Solutré et Vergisson qui s'élèvent comme des coins dans le ciel. Ces
trois sommets, comme des points d'écueils dont les vagues se sont
retirées, se penchent avant du même côté comme pour regarder la mer
qui s'enfuit. Ces trois plateaux élevés qui les séparent, forment
trois vallées hautes qui forcent à lever la tête pour les regarder; on
s'imagine voir les flots de la Méditerranée. Derrière elles, en les
regardant, ces trois vallées réunies en une, et meublées de villages,
de fermes, de châteaux disséminés depuis les montagnes bleues de
Saint-Point jusqu'aux bords de la Saône, s'étendent à gauche jusqu'aux
Alpes et aux collines de Lyon. On croit contempler une belle vallée de
la Lombardie italienne; au pied de la fenêtre de la chambre, le pays
que l'on voit tout entier, se creuse en larges vallons pleins de
hameaux et de fumées de cheminées de paysans, qui traînent sur les
prés et sur les vignes, on voit que les paysannes préparent à leur
famille le souper du soir. Nous restâmes enchantés et immobiles devant
ce beau spectacle.
Eh bien nous ne vous demandons pas autre chose que cet asile pour la
nuit, dîmes-nous toutes les quatre à la fois, un peu de pain bis et de
fromage de vos chèvres que nous avons vu en haut de votre escalier,
nous suffit; quant au vin, nous sommes d'un pays où il n'y en a pas,
nous n'en demandons pas. Aglaé et ses soeurs commencèrent à défaire
leur petit paquet de nuit sur les deux lits de la grande alcôve. La
paysanne était toute rouge de honte de ne pouvoir nous offrir que ce
qu'elle avait à la maison; nous fûmes obligées de la contenter en
paraissant très-contentes nous-mêmes.
Nous sortîmes de la chambre pendant qu'elle faisait les lits, le mari
nous servit sur une nappe bien blanche son pain bis, bien frais, de
froment, un morceau de fromage de gruyère tout ruisselant de pleurs et
des grappes de raisin noir et blanc qui n'avaient pas encore perdu
leur fleur; pendant que nous soupions ainsi, la mère redescendit, et
nous causâmes ensemble pendant qu'elle donnait des soins à son gras
nourrisson, et que le père balançait les deux petites filles sur
chacun de ses genoux avec un mouvement d'escarpolette.
--Quel est, lui demandai-je avec curiosité, le nom de ce gros village
à l'église neuve, qui s'étend là-bas, du côté du soleil couchant, dans
la plaine, et qui semble regarder un beau château blanc avec une
balustrade au-dessus?
--Ce village, dit-il en regardant, est celui où je suis né, on
l'appelle Prissé; le château en face est celui de Monceau; il
appartient à M. de Lamartine, fort aimé dans le pays parce que, bien
qu'il ait un beau château pour demeure, il a, dit-on, le coeur d'un
paysan. Aussi toutes les fois que nous le voyons passer sur la grande
route dans une mauvaise voiture, lui qui avait autrefois de si beaux
chevaux, il faut voir comme tous les bonnets se lèvent, on dirait
qu'il est le parent de tout le monde. Tenez, voyez, continua-t-il, il
paraît qu'il est à Monceau pour faire ses vendanges, car les fenêtres
sont ouvertes sur sa terrasse et l'on aperçoit d'ici la rangée de
tonneaux le long de ses pressoirs.
--Mes filles se levèrent à ces mots, regardant juste ici, monsieur,
comme si c'eût été une porte d'or. Elles chuchotaient je ne sais quoi
tout bas.
--Vous le connaissez donc? leur dit-il; cela n'est pas étonnant, on
dit qu'il est connu bien loin du pays et qu'il a été un des maîtres de
la France; mais à présent, c'est bien la France qui est maîtresse de
lui, et quoiqu'il soit bien tranquille et ami de tous les honnêtes
gens, il a bien de la peine à rester maître de sa maison à force de
dettes, car tout le monde qui le peut s'empresse à lui prêter, non pas
de l'argent qu'ils n'ont pas, mais du vin qu'ils récoltent et que lui
vend ensuite pour se soutenir.