IV

Après les avoir poliment reçues, je les priai non pas d'entrer, il

faisait trop chaud, et l'ombre légèrement ventilée de ces grands

arbres était le salon le plus naturel et le plus rafraîchissant de la

saison, mais de s'asseoir sur le banc où je les avais surprises; j'en

pris un moi-même en face d'elles et, m'adressant à la mère, je lui

demandai à quoi je pouvais lui être agréable, pensant que quelque

intérêt de famille avait pu seul les amener à une pareille

heure.--Oserai-je vous demander, dis-je à la mère, à qui j'ai

l'honneur de parler et le motif de votre visite?

--Mais monsieur, me répondit-elle d'une voix douce, sensible et un peu

tremblante, il n'y a que vous qui ne puissiez pas le deviner: nous

n'en avons point d'autre que celui que nous accomplissons en ce

moment; vous voir, et ne pas même vous déranger pour vous entretenir

de nous. Nous n'avons rien à demander à personne; mais mes filles sont

jeunes, comme vous voyez, et pendant que vous êtes encore sur la

terre, elles étaient heureuses de se ménager, en vous voyant, un

souvenir. Quoique d'un âge bien plus mûr, monsieur, ajoute-t-elle, je

viens avouer que je rougissais dans mon coeur de vivre à si peu de

distance du pays que vous habitez, Saint-Point, Milly, Monceau, sans

avoir cherché, pendant que vous vivez encore, à voir un homme dont nos

contemporains ont tant entendu parler et dont la postérité dira

peut-être à son tour: «L'avez-vous par hasard rencontré sur les

chemins de la Bourgogne, soit dans la maison de son enfance, à Milly,

soit dans la masure de Saint-Point, soit dans son château paternel de

Monceau, noms familiers à nos oreilles?»

Je la remerciai de cette obligeante curiosité qui vient du coeur.

--Mais qui êtes-vous donc, madame? lui dis-je, et laissez-moi le

plaisir de mettre, à mon tour, un nom sur une famille qui se confond

par les souvenirs avec la mienne. Nous sommes tous parents par le

coeur, la curiosité est un titre de famille.

--Oh! monsieur, ce titre est peut-être une preuve d'amour, mais non

de sang; le nôtre est bien humble, mais notre coeur est au niveau de

tout ce que Dieu a créé pour sentir et aimer les belles choses. Notre

voyage en est la preuve.

--Il est surtout la preuve de votre bonté gratuite et de votre

candeur, répliquai-je. J'ai fait quelques vers médiocres dans ma

jeunesse, et cette célébrité de jeune homme m'ayant appelé à de hautes

dignités, dans un âge plus mûr j'ai conquis la bienveillance du pays

en vivant et en parlant à l'écart des partis passionnés pour ou contre

la révolution de 1830; et le jour ayant sonné, et la France périssant

dans l'hésitation, j'ai vu l'anarchie sanguinaire prête à s'emparer du

pouvoir et j'ai proclamé la souveraineté des peuples et la République

conservatrice de la société. La France m'a entendu et a été sauvée,

moi perdu, et voilà tout. Je ne voulais pas autre chose. Depuis, la

Révolution a été perdue elle-même. Un autre régime a été adopté par

mon pays. Je suis rentré dans mon obscurité natale sans redemander la

parole. Trop honnête pour défendre la Montagne, trop ami de l'ordre

pour attaquer l'Empire, respectant trop mon passé pour me démentir,

travaillant en paix pour tirer mes braves créanciers des pertes où ils

s'étaient généreusement jetés pour moi, je croyais mon oeuvre

accomplie dans deux ans, quand des accidents d'affaires nous rejettent

entre les écueils d'où le ciel nous sauvera peut-être encore, ou bien

nous mourrons insolvables, non faute de travail, mais faute de bonne

fortune, Dieu le sait; je suis en ce moment dans sa main, résigné à

tout, excepté à la ruine du dernier de mes braves amis.

--«Nous ne savions rien de tout cela, monsieur, si ce n'est qu'on

disait chez nous que la République inspirée par vous avait sauvé la

France en 1848. À cette occasion nous avons entendu parler de vous à

cette époque, pour vos actes et depuis pour vos livres. Nous n'étions

pas assez riches pour nous les donner, mais de temps en temps il nous

en tombait quelques volumes dans les mains, et c'est alors qu'un

voyageur, passant par Renève, auprès de Mirebeau, dans la Côte-d'Or,

voyant notre enthousiasme, nous en laissa un volume intitulé: _les

Confidences_, où nous lûmes toutes sortes de détails sur votre

famille, et votre histoire si touchante de _Graziella_ que ces

demoiselles savent par coeur. C'est là, monsieur, tout ce que nous

connaissons de vous. Mais quel malheur! Aglaé, qui portait le volume,

l'a laissé tomber à Charnay, notre dernière halte dans la petite

auberge où nous avons couché en venant à Milly et nous espérons le

retrouver au retour, car ces pauvres hôtes de la campagne avaient

l'air de bien honnêtes gens.

--Ah! oui, monsieur, dit Aglaé, nous sommes bien sûres qu'ils nous

l'auront gardé, car ils ont bien pu voir, le soir à la veillée, que

c'était notre manuel de voyage que nous consultions toujours devant

eux.

--Je voudrais bien vous en offrir un autre exemplaire, dis-je aux

jeunes filles, mais le malheur veut que je n'en aie point ici, qui

n'est qu'un lieu de vendanges.

--Oh! monsieur, nous le portons tous les quatre dans notre mémoire,

s'écrièrent-elles, nous ne l'accepterions pas, nous savons l'usage que

vous en faites depuis quatorze ans pour conserver encore l'image des

lieux de votre enfance.

--N'en parlons pas, répondis-je, le temps approche où tout me sera

ravi; mais je montrerai au moins que j'ai assez travaillé pour que

personne ne puisse m'accuser de sa ruine. Attendons encore.

--Mais comment, ajoutai-je, êtes-vous venues de Renève coucher au

petit village de Charnay, qui n'est qu'à deux pas d'ici et où personne

ne s'arrête à moins de voyager à pied?

--C'est que nous ne sommes pas riches, et que pour nous procurer le

plaisir de vous voir ou du moins de visiter Saint-Point et Milly, les

villages pleins de vous, nous n'avions que la petite somme d'économies

que notre excellent père a mise de côté depuis trois ans pour donner à

toute la famille et à lui-même la récréation de coeur qu'il nous

promettait aussitôt que notre soeur Marie serait en âge de nous

accompagner; les chemins de fer, les voitures, quelque économiques

qu'elles soient, nous auraient pris la moitié au moins de notre petit

viatique. Nous aimions mieux le prendre sur nos jambes. Nous avons

donc marché de village en village, et nous sommes arrivées, grâce à la

complaisance des paysans, jusqu'ici. On a été touché partout de notre

simplicité, et du motif de notre voyage à pied, et le peuple

hospitalier nous a traitées en amies. Aglaé tenait la bourse, Mathilde

portait son volume des _Confidences_, et chacune de nous portait son

petit paquet à la main, dans un foulard.»

J'étais pénétré d'étonnement et de sensibilité: cela était dit si

naturellement et si simplement qu'on n'y sentait pas l'ombre

d'intention. C'était la nature prise sur le fait.

--Mais comment avez-vous fait, dis-je à la mère, pour savoir où vous

alliez, et qui vous a informées de ma résidence?

--Monsieur, me dit-elle, tout le monde vous connaît dans ce pays-ci;

nous l'aurions demandé aux pierres qu'elles nous l'auraient dit;

d'ailleurs, Aglaé se souvenait du nom de Bussières, de votre ami dans

votre enfance, ce pauvre abbé Dumont, sur qui, dit-on, vous avez pris

le modèle de Jocelyn, un de vos poëmes que nous n'avons pas lu, mais

dont on nous a souvent parlé. Elle nous dit, il est mort, mais il a

certainement un successeur dans ce hameau de Bussières. Ce doit être

un digne homme; car il succède à un homme sensible, adoré de ses

paroissiens. Je vais lui écrire sans savoir son nom; je lui demanderai

s'il connaît M. de Lamartine, que nous avons l'intention d'aller

visiter, et s'il pourrait nous dire que nous le trouverions à

Saint-Point ou à Milly? M. le curé nous dit dans sa réponse qu'étant

depuis peu de jours à Bussières et M. de Lamartine ayant vendu Milly

pour payer ses créanciers d'autant, il n'avait pas le plaisir de le

connaître; mais qu'il avait appris par les paysans de Milly qu'il

devait être à Saint-Point ou à Monceau où nous le trouverions

certainement. Il nous donnait des renseignements sur la route avec

beaucoup de politesse et de promptitude. C'est munies de ces

renseignements, que nous nous mîmes en route. Mais hélas! notre pauvre

père qui se faisait une fête de ce pèlerinage étant tombé un peu

malade, fut forcé d'y renoncer et de nous laisser partir seules. Nous

lui promîmes de lui raconter, au retour, toutes les circonstances du

voyage et toute la physionomie du pays. Nous partîmes par une belle

matinée semblable à celle-ci. Les gens de notre village de Renève nous

accompagnèrent très-loin. Les uns portaient de notre petit bagage une

chose, les autres une autre; puis les femmes nous embrassèrent et nous

continuâmes à marcher.

V

Nous marchâmes en tricotant jusqu'au soir. Nous vîmes une belle ville

couronnée de flèches aiguës. C'étaient les clochers de Saint-Bénigne.

Nous entrâmes dans un cabaret que tenait une pauvre femme. Nous

mangeâmes ce que nous avions apporté le matin de la maison, nous bûmes

de l'eau; nous fîmes notre prix pour une petite chambre sur le

derrière; c'était très-peu; d'un lit nous en fîmes deux en étendant

les matelas par terre. Nous priâmes Dieu comme à la maison, moi avec

Mathilde, la petite Marie avec notre mère. Cela ne nous avait presque

rien coûté. La pauvre hôtesse avait eu égard à notre modestie. Nous

partîmes avant que le jour éclairât les rues et nous prîmes, en disant

toutes les notes de notre chapelet, la route de Châlon. Les personnes

qui passaient comme le vent soit en chemin de fer, soit en cabriolet,

nous jetaient à peine un coup d'oeil et nous prenaient sans doute pour

une famille du voisinage qui allait à la promenade. Nous nous assîmes

dans un pré sous les saules, aux environs de Milly et nous mangeâmes

ce qui nous restait du pâté de la veille, puis nous nous endormîmes au

murmure du ruisseau qui nous avait donné à boire. Après plusieurs

heures de repos, nous profitâmes de l'ombre du soir pour aller coucher

dans les environs de _Beaune_. Nous n'entrâmes pas dans la ville, nous

prîmes notre gîte dans une petite maison du faubourg à gauche, dont le

maître et la maîtresse nouvellement mariés, et qui n'avaient pas

encore d'habitués ni de meubles, étonnés de notre voyage à pied,

crurent que nous manquions de tout, et voulant signaler leur maison

par une charité, nous donnèrent presque gratuitement du meilleur lait

de leur vache, du pain blanc et une omelette au lard. Nous les

remerciâmes bien et nous promîmes de nous arrêter chez eux à notre

retour.

Là nous prîmes un chemin de traverse sur la droite, et nous arrivâmes

bien fatiguées sans passer par Châlon à Sennecey. Nous n'eûmes pas la

force d'aller jusqu'à la ville et nous nous arrêtâmes avant le

faubourg, chez un sabotier, marchand de fromages, dont l'enseigne

disait qu'il logeait à pied et à cheval. Nous y fûmes très bien à dix

sous par tête et nous allâmes le lendemain, par des routes détournées,

jusqu'au delà de Mâcon. Le soir nous nous arrêtâmes sur la route de

Mâcon à Bussières, au village de Charnay, chez la femme d'un scieur de

long dont un fagot de buis indiquait la porte.

Elle jouait sous un gros arbre à moitié descié près de la porte; trois

jolies petites filles et un tout petit garçon jouaient avec de la

sciure de bois sur leur porte. La mère nous regarda d'abord avec une

certaine surprise, quand Marie lui demanda si elle ne pourrait pas

nous donner à coucher. Puis, voyant ma mère et ses filles. «À coucher.

Oui, nous dit-elle, mais à souper bien mal, car nous n'avons qu'un

morceau de petit salé et de fromage de gruyère que mon mari et son

garçon mangent le soir pour reprendre des forces aux bras.

--Oh! le souper nous importe peu, dit ma mère, pourvu que la chambre

et le lit soient propres.

--Eh bien! entrez, mesdames, dit la jeune femme, vous verrez si vous

pouvez vous accommoder du logement.

Elle laissa sur le seuil ses trois enfants les plus avancés d'âge et

prenant le petit de trois mois sur son sein, elle lui donna la mamelle

et pendant qu'il tétait, elle monta devant nous vers un escalier de

bois qui menait aux chambres. Nous la suivîmes. Au moment où elle

allait en ouvrir la porte, le scieur de long, beau et fort jeune homme

d'environ vingt-cinq ans, rentra, et voyant nos robes de soie traîner

sur les marches de l'escalier, cria à sa femme:

--À quoi penses-tu, Claudine! Est-ce que nos chambres sont faites pour

des dames? Nos planchers ont-ils jamais résonné que sous des sabots,

et que leur donneras-tu à souper? Nous n'avons rien à la maison.

--Je le leur ai dit, fit-elle; mais puisqu'elles veulent voir la

grande chambre et qu'elles ne s'inquiètent pas de ce qui se mange,

puis-je les en empêcher?»

En parlant ainsi, elle ouvrit la porte et nous fûmes étonnées de la

bonne odeur de raisins et de maïs qui remplissait l'appartement, bien

que les fenêtres fussent ouvertes. C'était l'odeur de quelques maïs

dorés qui formaient le plancher supérieur de la chambre et de quelques

corbeilles de raisins aussi qui étaient sur la couverture des deux

lits de la double alcôve.

Le paysage magique du soir semblait entrer tout entier par la fenêtre,

dans la chambre, avec les derniers rayons du soleil couchant. Ce

paysage était formé, d'abord, par les trois mamelons de Fuissé,

Solutré et Vergisson qui s'élèvent comme des coins dans le ciel. Ces

trois sommets, comme des points d'écueils dont les vagues se sont

retirées, se penchent avant du même côté comme pour regarder la mer

qui s'enfuit. Ces trois plateaux élevés qui les séparent, forment

trois vallées hautes qui forcent à lever la tête pour les regarder; on

s'imagine voir les flots de la Méditerranée. Derrière elles, en les

regardant, ces trois vallées réunies en une, et meublées de villages,

de fermes, de châteaux disséminés depuis les montagnes bleues de

Saint-Point jusqu'aux bords de la Saône, s'étendent à gauche jusqu'aux

Alpes et aux collines de Lyon. On croit contempler une belle vallée de

la Lombardie italienne; au pied de la fenêtre de la chambre, le pays

que l'on voit tout entier, se creuse en larges vallons pleins de

hameaux et de fumées de cheminées de paysans, qui traînent sur les

prés et sur les vignes, on voit que les paysannes préparent à leur

famille le souper du soir. Nous restâmes enchantés et immobiles devant

ce beau spectacle.

Eh bien nous ne vous demandons pas autre chose que cet asile pour la

nuit, dîmes-nous toutes les quatre à la fois, un peu de pain bis et de

fromage de vos chèvres que nous avons vu en haut de votre escalier,

nous suffit; quant au vin, nous sommes d'un pays où il n'y en a pas,

nous n'en demandons pas. Aglaé et ses soeurs commencèrent à défaire

leur petit paquet de nuit sur les deux lits de la grande alcôve. La

paysanne était toute rouge de honte de ne pouvoir nous offrir que ce

qu'elle avait à la maison; nous fûmes obligées de la contenter en

paraissant très-contentes nous-mêmes.

Nous sortîmes de la chambre pendant qu'elle faisait les lits, le mari

nous servit sur une nappe bien blanche son pain bis, bien frais, de

froment, un morceau de fromage de gruyère tout ruisselant de pleurs et

des grappes de raisin noir et blanc qui n'avaient pas encore perdu

leur fleur; pendant que nous soupions ainsi, la mère redescendit, et

nous causâmes ensemble pendant qu'elle donnait des soins à son gras

nourrisson, et que le père balançait les deux petites filles sur

chacun de ses genoux avec un mouvement d'escarpolette.

--Quel est, lui demandai-je avec curiosité, le nom de ce gros village

à l'église neuve, qui s'étend là-bas, du côté du soleil couchant, dans

la plaine, et qui semble regarder un beau château blanc avec une

balustrade au-dessus?

--Ce village, dit-il en regardant, est celui où je suis né, on

l'appelle Prissé; le château en face est celui de Monceau; il

appartient à M. de Lamartine, fort aimé dans le pays parce que, bien

qu'il ait un beau château pour demeure, il a, dit-on, le coeur d'un

paysan. Aussi toutes les fois que nous le voyons passer sur la grande

route dans une mauvaise voiture, lui qui avait autrefois de si beaux

chevaux, il faut voir comme tous les bonnets se lèvent, on dirait

qu'il est le parent de tout le monde. Tenez, voyez, continua-t-il, il

paraît qu'il est à Monceau pour faire ses vendanges, car les fenêtres

sont ouvertes sur sa terrasse et l'on aperçoit d'ici la rangée de

tonneaux le long de ses pressoirs.

--Mes filles se levèrent à ces mots, regardant juste ici, monsieur,

comme si c'eût été une porte d'or. Elles chuchotaient je ne sais quoi

tout bas.

--Vous le connaissez donc? leur dit-il; cela n'est pas étonnant, on

dit qu'il est connu bien loin du pays et qu'il a été un des maîtres de

la France; mais à présent, c'est bien la France qui est maîtresse de

lui, et quoiqu'il soit bien tranquille et ami de tous les honnêtes

gens, il a bien de la peine à rester maître de sa maison à force de

dettes, car tout le monde qui le peut s'empresse à lui prêter, non pas

de l'argent qu'ils n'ont pas, mais du vin qu'ils récoltent et que lui

vend ensuite pour se soutenir.

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 86 / 136 题