Monceaux, 19 septembre 1865

I

Tous mes biens sont vendus ou engagés jusqu'au dernier centime de leur

valeur pour payer mes dettes. J'en habite encore quelques parties

provisoirement et par la complaisance de mes créanciers, jusqu'au

jour où un revenu insuffisant, une maladie, un accident, une grêle,

une récolte manquée, me réduira au néant de mes ressources et où un

huissier, impitoyable comme le destin, viendra me dire sans réplique,

ce qui m'a été dit plusieurs fois: «Payez ou sortez, j'évalue cette

poussière de vos pas à _tant_; ne secouez pas trop fort vos souliers

en vous en allant, de peur de diminuer d'un grain le chiffre de mes

honoraires.

--Mais, monsieur, en travaillant jour et nuit, en escomptant mes

récoltes sur pied, en hypothéquant les racines de mes vignes, en

retranchant à mes parents les plus chers, à mes amis les plus

nécessiteux leurs pensions les plus sacrées et aux mendiants eux-mêmes

leurs plus restreintes oboles, je touchais au moment désiré, j'allais

dire mon _Nunc dimittis_, lorsque des actes que je ne veux pas

qualifier, parce que je ne sais pas comment on nomme l'acte qui dérobe

l'espérance au malheureux, me rejetaient dans vos mains.

--Tout cela est très-bon, Monsieur, mais ce ne sont pas des phrases

qu'il me faut, c'est de l'argent; encore une fois, payez ou sortez!

Je connaissais l'inflexibilité de la loi et je me préparais à

m'exécuter coûte que coûte.

Mais pour un moment mettez-vous à ma place. C'était l'heure des

adieux suprêmes à tout ce qu'on a vu, touché, aimé, vénéré dans la

vie. Ce n'était pas, hélas, nouveau pour moi! J'avais déjà dit, il y a

quelques années, cet adieu au cher Milly, terre et maison de mon

enfance. J'y avais baisé, en m'en séparant, les marques des pieds de

mon père, de ma mère, de mes soeurs sur le sable. Depuis ce jour je

n'y puis plus penser, et quand, en allant à Saint-Point, je ne puis

m'empêcher de passer sur la route où la colline aride surmonte avec

son clocher et ses maisons le paysage, et où les sept sycomores font

trembler leurs branches sur l'angle presque invisible du toit, je suis

obligé de détourner la tête pour cacher mes larmes. Je me dis, en

voyant le damier des cultures sur le flanc des collines, et les prés

toujours verts le long du ruisseau de Milly: voilà ce qui a fait

partie de moi-même pendant la première aube de mes jours! Voilà la

montagne où notre mère nous menait prier Dieu au coucher du soleil!

Voilà les bois retentissant dès le matin des voix des chiens courants

de mon père! Voilà les dernières vignes que j'ai plantées, là-haut au

bord des buis, en défrichant ce coin rocailleux de la montagne! Voilà

celles que cultivaient Pierre Pernet et Claude Chanut, mes amis

d'enfance; voilà le grand pré où les têtes chauves des saules

prêtaient un peu d'ombre en été aux jolies et diligentes filles du

hameau, dont les regards plus tard me faisaient rougir quand je les

voyais laver leurs pieds roses dans les eaux de la rivière. Hélas! que

sont devenus ces compagnons et ces compagnes de ma vie? J'aperçois

dans les vignes quelques chapeaux qui se lèvent au bruit du sabot de

mon cheval sur les pierres et quelques gestes affectueux et tristes

qui me disent: «Nous reconnaissons de loin, nous aimons toujours notre

ancien maître; pourquoi la rigueur du ciel nous en a-t-elle séparés?

On a pu vendre nos ceps, on ne pourra pas vendre nos coeurs! Ce ne

sera plus lui avec qui nous partagerons nos vendanges, mais la séve de

nos vignes sera toujours à lui, car c'est lui qui les a enracinées

avec nous dans le roc.»

Et je passe.

Mais je suis triste tant que je me souviens de ce village entrevu.

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 83 / 136 题