XIII

Il rentre tout joyeux à la ville; il a pris la résolution d'aller

passer six semaines à la ferme pour voir Sûzel à son aise. Mais on

sonne à sa porte: c'est la mère de Sûzel, qui vient lui apprendre le

prochain mariage de la petite. Au premier mot, Kobus tombe évanoui du

seul contre-coup de ce renversement de sa pensée.

Les amis accourent, le vieux rebbe le premier. On lui arrache son

secret. Kobus et lui s'acheminent vers la ferme, tremblants que les

promesses de mariage faites à un autre ne soient un obstacle

invincible à la passion de Kobus. Kobus attend dehors pendant que

David va sonder le fermier et sa femme. Kobus, transi d'angoisse,

regarde.

Enfin, David reparut au coin de l'étable; il n'agitait rien, et

Fritz, le regardant, sentit ses genoux trembler. Le vieux rebbe,

au bout d'un instant, fourra la main dans la poche de sa longue

capote jusqu'au coude, il en tira son mouchoir, se moucha comme

si de rien n'était, et finalement, levant le mouchoir, il

l'agita. Aussitôt Kobus partit, ses jambes galopaient toutes

seules: c'était un véritable cerf. En moins de cinq minutes il

fut près de la ferme; David, les joues plissées de rides

innombrables et les yeux pétillants, le reçut par un sourire:

«Bonjour, monsieur Kobus... Hé! hé! hé! fit-il tout bas, ça va

bien... ça va bien... On t'accepte... Attends donc... écoute!»

Fritz ne l'écoutait plus: il courait à la porte, et le rebbe le

suivait tout réjoui de son ardeur. Cinq ou six journaliers en

blouse, coiffés du chapeau de paille, allaient repartir pour

l'ouvrage; les uns remettaient les boeufs sous le joug garni de

feuilles; les autres, la fourche ou le râteau sur l'épaule,

regardaient. Ces gens tournèrent la tête et dirent:

«Bonjour, monsieur Kobus!»

Mais il passa sans les entendre, et entra dans l'allée comme

effaré, puis dans la grande salle, suivi du vieux David, qui se

frottait les mains et riait dans sa barbiche.

On venait de dîner: les grandes écuelles de faïence rouge, les

fourchettes d'étain et les cruches de grès étaient encore sur la

table. Christel, assis au bout, son chapeau sur la nuque,

regardait ébahi; la mère Orchel, avec sa grosse face rouge, se

tenait debout sur la porte de la cuisine, la bouche béante: et la

petite Sûzel, assise dans le vieux fauteuil de cuir, entre le

grand fourneau de fonte et la vieille horloge, qui battait sa

cadence éternelle, Sûzel, en manches de chemise et petit corset

de toile bleue, était là, sa douce figure cachée dans son tablier

sur les genoux. On ne voyait que son joli cou bruni par le

soleil, et ses bras repliés.

Fritz, à cette vue, voulut parler; mais il ne put dire un mot, et

c'est le père Christel qui commença:

«Monsieur Kobus, s'écria-t-il d'un accent de stupéfaction

profonde, ce que le rebbe David vient de nous dire est-il

possible? vous aimez Sûzel et vous nous la demandez en mariage?

Il faut que vous nous le disiez vous-même, sans cela nous ne

pourrons jamais le croire.

--Père Christel, répondit alors Fritz avec une sorte d'éloquence,

si vous ne m'accordez pas la main de Sûzel, ou si Sûzel ne m'aime

pas, je ne puis plus vivre. Je n'ai jamais aimé que Sûzel et je

ne veux jamais aimer qu'elle. Si Sûzel m'aime, et si vous me

l'accordez, je serai le plus heureux des hommes et je ferai tout

aussi pour la rendre heureuse.»

Christel et Orchel se regardèrent comme confondus, et Sûzel se

mit à sangloter. Si c'était de bonheur, on ne pouvait le savoir,

mais elle pleurait comme une Madeleine.

--Père Christel, reprit Fritz, vous tenez ma vie entre vos

mains....

--Mais, monsieur Kobus, s'écria le vieux fermier d'une voix forte

et les bras étendus, c'est avec bonheur que nous vous accordons

notre enfant en mariage. Quel honneur plus grand pourrait nous

arriver en ce monde que d'avoir pour gendre un homme tel que

vous. Seulement, je vous en prie, monsieur Kobus,

réfléchissez..... réfléchissez bien à ce que nous sommes et à ce

que vous êtes.... Réfléchissez, que vous êtes d'un autre rang que

nous; que nous sommes des gens de travail, des gens ordinaires,

et que vous êtes d'une famille distinguée depuis longtemps

non-seulement par la fortune, mais encore par l'estime que vos

ancêtres et vous-même avez méritée. Réfléchissez à tout cela...

Que vous n'ayez pas à vous repentir plus tard.... et que nous

n'ayons pas non plus la douleur de penser que vous êtes

malheureux par notre faute. Vous en savez plus que nous, monsieur

Kobus; nous sommes de pauvres gens sans instruction. Réfléchissez

donc pour nous tous ensemble!

--Voilà un honnête homme!» pensa le vieux rebbe.

Et Fritz dit avec attendrissement:

«Si Sûzel m'aime, tout sera bien! Si par malheur elle ne m'aime

pas, la fortune, le rang, la considération du monde, tout n'est

plus rien pour moi! J'ai réfléchi, et je ne demande que l'amour

de Sûzel.

--Eh bien, donc, s'écria Christel, que la volonté du Seigneur

s'accomplisse! Sûzel, tu viens de l'entendre: réponds toi-même.

Quant à nous, que pouvons-nous désirer de plus pour ton

bonheur?... Sûzel, aimes-tu M. Kobus?»

Mais Sûzel ne répondait pas, elle sanglotait plus fort.

Cependant, à la fin, Fritz s'étant écrié d'une voix tremblante:

«Sûzel, tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses de répondre?»

Tout à coup, se levant comme une désespérée, elle vint se jeter

dans ses bras en s'écriant:

«Oh si! je vous aime!»

Et elle pleura, tandis que Fritz la pressait sur son coeur et que

de grosses larmes coulaient sur ses joues.

Tous les assistants pleuraient avec eux. Mayel, son balai à la

main, regardait, le cou tendu, dans l'embrasure de la cuisine; et

tout autour des fenêtres, à cinq ou six pas, on apercevait des

figures curieuses, les yeux écarquillés, se penchant pour voir et

pour entendre.

Enfin le vieux rebbe se moucha et dit:

«C'est bon... c'est bon... Aimez-vous.... aimez-vous!»

Et il allait sans doute ajouter quelque sentence, lorsque tout à

coup Fritz, poussant un cri de triomphe, passa la main autour de

la taille de Sûzel et se mit à walser avec elle, en criant: «You!

houpsa, Sûzel! You! you! you! you!»

Alors tous ces gens qui pleuraient se mirent à rire, et la petite

Sûzel, souriant à travers ses larmes, cacha sa jolie figure dans

le sein de Kobus.

La joie se peignait sur tous les visages. On aurait dit un de ces

magnifiques coups de soleil qui suivent les chaudes averses du

printemps.

Deux grosses filles, avec leurs immenses chapeaux de paille en

parasol, la figure pourpre et les yeux écarquillés, s'étaient

enhardies jusqu'à venir croiser leurs bras au bord d'une fenêtre,

regardant et riant de bon coeur. Derrière elles, tous les autres

se penchaient l'oreille tendue.

Orchel, qui venait de sortir en essuyant ses joues avec son

tablier, reparut apportant une bouteille et des verres:

--Voici la bouteille de vin que vous nous avez envoyée par

Sûzel, il y a trois mois, dit-elle à Fritz. Je la gardais pour la

fête de Christel, mais nous pouvons bien la boire aujourd'hui.»

On entendit au même instant le fouet claquer dehors, et Zaphéri,

le garçon de ferme, s'écrier: «En route!»

Les fenêtres se dégarnirent, et comme l'anabaptiste remplissait

les verres, le vieux rebbe, tout joyeux, lui dit:

«Eh bien, Christel, à quand les noces?»

Ces paroles rendirent Sûzel et Fritz attentifs.

«Hé! qu'en penses-tu, Orchel? demanda le fermier à sa femme.

--Quand M. Kobus voudra, répondit la grosse mère en s'asseyant.

--À votre santé, mes enfants! dit Christel, Moi, je pense

qu'après la rentrée des foins....»

Fritz regarda le vieux rebbe, qui dit:

«Écoutez, Christel, les foins sont une bonne chose, mais le

bonheur vaut encore mieux. Je représente le père de Kobus, dont

j'ai été le meilleur ami... Eh bien! moi, je dis que nous devons

fixer cela d'ici huit jours, juste le temps des publications. À

quoi bon faire languir ces braves enfants? À quoi bon attendre

davantage? N'est-ce pas ce que tu penses, Kobus?

--Comme Sûzel voudra je voudrai,» dit-il en la regardant.

Elle, baissant les yeux, pencha la tête contre l'épaule de Fritz

sans répondre.

«Qu'il en soit donc fait ainsi! dit Christel.

--Oui, répondit David, c'est le meilleur, et vous viendrez demain

à Hunebourg dresser le contrat.»

Alors on but, et le vieux rebbe, souriant, ajouta:

«J'ai fait bien des mariages dans ma vie; mais celui-ci me cause

plus de plaisir que les autres, et j'en suis fier. Je suis venu

chez vous, Christel, comme le serviteur d'Abraham, Éléazar, chez

Laban: cette affaire est procédée de l'Éternel.

--Bénissons la volonté de l'Éternel!» répondirent Christel et

Orchel d'une seule voix.

Et depuis cet instant, il fut entendu que le contrat serait fait

le lendemain à Hunebourg et que le mariage aurait lieu huit jours

après.

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 74 / 136 题