Il rentre tout joyeux à la ville; il a pris la résolution d'aller
passer six semaines à la ferme pour voir Sûzel à son aise. Mais on
sonne à sa porte: c'est la mère de Sûzel, qui vient lui apprendre le
prochain mariage de la petite. Au premier mot, Kobus tombe évanoui du
seul contre-coup de ce renversement de sa pensée.
Les amis accourent, le vieux rebbe le premier. On lui arrache son
secret. Kobus et lui s'acheminent vers la ferme, tremblants que les
promesses de mariage faites à un autre ne soient un obstacle
invincible à la passion de Kobus. Kobus attend dehors pendant que
David va sonder le fermier et sa femme. Kobus, transi d'angoisse,
regarde.
Enfin, David reparut au coin de l'étable; il n'agitait rien, et
Fritz, le regardant, sentit ses genoux trembler. Le vieux rebbe,
au bout d'un instant, fourra la main dans la poche de sa longue
capote jusqu'au coude, il en tira son mouchoir, se moucha comme
si de rien n'était, et finalement, levant le mouchoir, il
l'agita. Aussitôt Kobus partit, ses jambes galopaient toutes
seules: c'était un véritable cerf. En moins de cinq minutes il
fut près de la ferme; David, les joues plissées de rides
innombrables et les yeux pétillants, le reçut par un sourire:
«Bonjour, monsieur Kobus... Hé! hé! hé! fit-il tout bas, ça va
bien... ça va bien... On t'accepte... Attends donc... écoute!»
Fritz ne l'écoutait plus: il courait à la porte, et le rebbe le
suivait tout réjoui de son ardeur. Cinq ou six journaliers en
blouse, coiffés du chapeau de paille, allaient repartir pour
l'ouvrage; les uns remettaient les boeufs sous le joug garni de
feuilles; les autres, la fourche ou le râteau sur l'épaule,
regardaient. Ces gens tournèrent la tête et dirent:
«Bonjour, monsieur Kobus!»
Mais il passa sans les entendre, et entra dans l'allée comme
effaré, puis dans la grande salle, suivi du vieux David, qui se
frottait les mains et riait dans sa barbiche.
On venait de dîner: les grandes écuelles de faïence rouge, les
fourchettes d'étain et les cruches de grès étaient encore sur la
table. Christel, assis au bout, son chapeau sur la nuque,
regardait ébahi; la mère Orchel, avec sa grosse face rouge, se
tenait debout sur la porte de la cuisine, la bouche béante: et la
petite Sûzel, assise dans le vieux fauteuil de cuir, entre le
grand fourneau de fonte et la vieille horloge, qui battait sa
cadence éternelle, Sûzel, en manches de chemise et petit corset
de toile bleue, était là, sa douce figure cachée dans son tablier
sur les genoux. On ne voyait que son joli cou bruni par le
soleil, et ses bras repliés.
Fritz, à cette vue, voulut parler; mais il ne put dire un mot, et
c'est le père Christel qui commença:
«Monsieur Kobus, s'écria-t-il d'un accent de stupéfaction
profonde, ce que le rebbe David vient de nous dire est-il
possible? vous aimez Sûzel et vous nous la demandez en mariage?
Il faut que vous nous le disiez vous-même, sans cela nous ne
pourrons jamais le croire.
--Père Christel, répondit alors Fritz avec une sorte d'éloquence,
si vous ne m'accordez pas la main de Sûzel, ou si Sûzel ne m'aime
pas, je ne puis plus vivre. Je n'ai jamais aimé que Sûzel et je
ne veux jamais aimer qu'elle. Si Sûzel m'aime, et si vous me
l'accordez, je serai le plus heureux des hommes et je ferai tout
aussi pour la rendre heureuse.»
Christel et Orchel se regardèrent comme confondus, et Sûzel se
mit à sangloter. Si c'était de bonheur, on ne pouvait le savoir,
mais elle pleurait comme une Madeleine.
--Père Christel, reprit Fritz, vous tenez ma vie entre vos
mains....
--Mais, monsieur Kobus, s'écria le vieux fermier d'une voix forte
et les bras étendus, c'est avec bonheur que nous vous accordons
notre enfant en mariage. Quel honneur plus grand pourrait nous
arriver en ce monde que d'avoir pour gendre un homme tel que
vous. Seulement, je vous en prie, monsieur Kobus,
réfléchissez..... réfléchissez bien à ce que nous sommes et à ce
que vous êtes.... Réfléchissez, que vous êtes d'un autre rang que
nous; que nous sommes des gens de travail, des gens ordinaires,
et que vous êtes d'une famille distinguée depuis longtemps
non-seulement par la fortune, mais encore par l'estime que vos
ancêtres et vous-même avez méritée. Réfléchissez à tout cela...
Que vous n'ayez pas à vous repentir plus tard.... et que nous
n'ayons pas non plus la douleur de penser que vous êtes
malheureux par notre faute. Vous en savez plus que nous, monsieur
Kobus; nous sommes de pauvres gens sans instruction. Réfléchissez
donc pour nous tous ensemble!
--Voilà un honnête homme!» pensa le vieux rebbe.
Et Fritz dit avec attendrissement:
«Si Sûzel m'aime, tout sera bien! Si par malheur elle ne m'aime
pas, la fortune, le rang, la considération du monde, tout n'est
plus rien pour moi! J'ai réfléchi, et je ne demande que l'amour
de Sûzel.
--Eh bien, donc, s'écria Christel, que la volonté du Seigneur
s'accomplisse! Sûzel, tu viens de l'entendre: réponds toi-même.
Quant à nous, que pouvons-nous désirer de plus pour ton
bonheur?... Sûzel, aimes-tu M. Kobus?»
Mais Sûzel ne répondait pas, elle sanglotait plus fort.
Cependant, à la fin, Fritz s'étant écrié d'une voix tremblante:
«Sûzel, tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses de répondre?»
Tout à coup, se levant comme une désespérée, elle vint se jeter
dans ses bras en s'écriant:
«Oh si! je vous aime!»
Et elle pleura, tandis que Fritz la pressait sur son coeur et que
de grosses larmes coulaient sur ses joues.
Tous les assistants pleuraient avec eux. Mayel, son balai à la
main, regardait, le cou tendu, dans l'embrasure de la cuisine; et
tout autour des fenêtres, à cinq ou six pas, on apercevait des
figures curieuses, les yeux écarquillés, se penchant pour voir et
pour entendre.
Enfin le vieux rebbe se moucha et dit:
«C'est bon... c'est bon... Aimez-vous.... aimez-vous!»
Et il allait sans doute ajouter quelque sentence, lorsque tout à
coup Fritz, poussant un cri de triomphe, passa la main autour de
la taille de Sûzel et se mit à walser avec elle, en criant: «You!
houpsa, Sûzel! You! you! you! you!»
Alors tous ces gens qui pleuraient se mirent à rire, et la petite
Sûzel, souriant à travers ses larmes, cacha sa jolie figure dans
le sein de Kobus.
La joie se peignait sur tous les visages. On aurait dit un de ces
magnifiques coups de soleil qui suivent les chaudes averses du
printemps.
Deux grosses filles, avec leurs immenses chapeaux de paille en
parasol, la figure pourpre et les yeux écarquillés, s'étaient
enhardies jusqu'à venir croiser leurs bras au bord d'une fenêtre,
regardant et riant de bon coeur. Derrière elles, tous les autres
se penchaient l'oreille tendue.
Orchel, qui venait de sortir en essuyant ses joues avec son
tablier, reparut apportant une bouteille et des verres:
--Voici la bouteille de vin que vous nous avez envoyée par
Sûzel, il y a trois mois, dit-elle à Fritz. Je la gardais pour la
fête de Christel, mais nous pouvons bien la boire aujourd'hui.»
On entendit au même instant le fouet claquer dehors, et Zaphéri,
le garçon de ferme, s'écrier: «En route!»
Les fenêtres se dégarnirent, et comme l'anabaptiste remplissait
les verres, le vieux rebbe, tout joyeux, lui dit:
«Eh bien, Christel, à quand les noces?»
Ces paroles rendirent Sûzel et Fritz attentifs.
«Hé! qu'en penses-tu, Orchel? demanda le fermier à sa femme.
--Quand M. Kobus voudra, répondit la grosse mère en s'asseyant.
--À votre santé, mes enfants! dit Christel, Moi, je pense
qu'après la rentrée des foins....»
Fritz regarda le vieux rebbe, qui dit:
«Écoutez, Christel, les foins sont une bonne chose, mais le
bonheur vaut encore mieux. Je représente le père de Kobus, dont
j'ai été le meilleur ami... Eh bien! moi, je dis que nous devons
fixer cela d'ici huit jours, juste le temps des publications. À
quoi bon faire languir ces braves enfants? À quoi bon attendre
davantage? N'est-ce pas ce que tu penses, Kobus?
--Comme Sûzel voudra je voudrai,» dit-il en la regardant.
Elle, baissant les yeux, pencha la tête contre l'épaule de Fritz
sans répondre.
«Qu'il en soit donc fait ainsi! dit Christel.
--Oui, répondit David, c'est le meilleur, et vous viendrez demain
à Hunebourg dresser le contrat.»
Alors on but, et le vieux rebbe, souriant, ajouta:
«J'ai fait bien des mariages dans ma vie; mais celui-ci me cause
plus de plaisir que les autres, et j'en suis fier. Je suis venu
chez vous, Christel, comme le serviteur d'Abraham, Éléazar, chez
Laban: cette affaire est procédée de l'Éternel.
--Bénissons la volonté de l'Éternel!» répondirent Christel et
Orchel d'une seule voix.
Et depuis cet instant, il fut entendu que le contrat serait fait
le lendemain à Hunebourg et que le mariage aurait lieu huit jours
après.