Ils arrivent, ils dînent; ils raillent les Prussiens; ils sortent bras
dessus, bras dessous, dans la tente où l'on danse. Iôsef, le chef
d'orchestre, s'élance dans les bras avinés de Kobus; la foule s'étonne
de cette intimité du pauvre musicien avec un homme si magnifique.
Longtemps il la chercha, de plus en plus inquiet; enfin il la
découvrit au loin, cachée derrière une guirlande de chêne tombant
du pilier à droite de la porte. Sûzel, à demi effacée derrière
cette guirlande, inclinait la tête sous les grosses feuilles
vertes, et regardait timidement, à la fois craintive et désireuse
d'être vue.
Elle n'avait que ses beaux cheveux blonds tombant en longues
nattes sur ses épaules pour toute parure; un fichu de soie bleue
voilait sa gorge naissante; un petit corset de velours à
bretelles blanches dessinait sa taille gracieuse; et près d'elle
se tenait, droite comme un I, la grand'mère Annah, ses cheveux
gris fourrés sous le béguin noir, et les bras pendants. Ces gens
n'étaient pas venus pour danser, ils étaient venus pour voir, et
se tenaient au dernier rang de la foule.
Les joues de Fritz s'animèrent; il descendit de l'estrade et
traversa la hutte au milieu de l'attention générale. Sûzel, le
voyant venir, devint toute pâle et dut s'appuyer contre le
pilier; elle n'osait plus le regarder. Il monta quatre marches,
écarta la guirlande, et lui prit la main en disant tout bas:
«Sûzel, veux-tu danser avec moi le treieleins?»
Elle alors, levant ses grands yeux bleus comme en rêve, de pâle
qu'elle était, devint toute rouge:
«Oh! oui, monsieur Kobus!» fit-elle en regardant la grand'mère.
La vieille inclina la tête au bout d'une seconde, et dit: «C'est
bien... tu peux danser.» Car elle connaissait Fritz pour l'avoir
vu venir à Bischem, dans le temps, avec son père.
Ils descendirent donc dans la salle. Les valets de danse, le
chapeau de paille couvert de banderoles, faisaient le tour de la
baraque au pied de la rampe, agitant d'un air joyeux leurs
martinets de rubans, pour faire reculer le monde. Hâan et
Schoûltz se promenaient encore, à la recherche de leurs
danseuses; Iôsef, debout devant son pupitre, attendait; Bockel,
sa contre-basse contre la jambe tendue, et Andrès, son violon
sous le bras, se tenaient à ses côtés; ils devaient seuls
l'accompagner.
La petite Sûzel, au bras de Fritz au milieu de cette foule,
jetait des regards furtifs, pleins de ravissement intérieur et de
trouble; chacun admirait les longues nattes de ses cheveux,
tombant derrière elle jusqu'au bas de sa petite jupe bleu-clair
bordée de velours; ses petits souliers ronds, dont les rubans de
soie noire montaient en se croisant autour de ses bas d'une
blancheur éblouissante; ses lèvres roses, son menton arrondi, son
cou flexible et gracieux.
Plus d'une belle fille l'observait d'un oeil sévère, cherchant
quelque chose à reprendre, tandis que son joli bras, nu jusqu'au
coude, suivant la mode du pays, reposait sur le bras de Fritz
avec une grâce naïve; mais deux ou trois vieilles, les yeux
plissés, souriaient dans leurs rides et disaient sans se gêner:
«Il a bien choisi!»
Kobus, entendant cela, se retournait vers elles avec
satisfaction. Il aurait voulu dire aussi quelque galanterie à
Sûzel, mais rien ne lui venait à l'esprit: il était trop heureux.
Enfin Hâan tira du troisième banc à gauche une femme haute de six
pieds, noire de cheveux, avec un nez en bec d'aigle et des yeux
perçants, laquelle se leva toute droite et sortit d'un air
majestueux. Il aimait ce genre de femmes; c'était la fille du
bourgmestre. Hâan semblait tout glorieux de son choix: il se
redressait en arrangeant son jabot, et la grande fille, qui le
dépassait de la moitié de la tête, avait l'air de le conduire.
Au même instant, Schoûltz amenait une petite femme rondelette,
du plus beau roux qu'il soit possible de voir, mais gaie,
souriante, et qui lui sauta brusquement au coude, comme pour
l'empêcher de s'échapper.
Ils prirent donc leurs distances, pour se promener autour de la
salle, comme cela se fait d'habitude. À peine avaient-ils achevé
le premier tour, que Iôsef s'écria:
«Kobus, y es-tu?»
Pour toute réponse, Fritz prit Sûzel à la taille du bras gauche,
et lui tenant la main en l'air, à l'ancienne mode galante du
dix-huitième siècle, il l'enleva comme une plume. Iôsef commença
sa valse par trois coups d'archet. On comprit aussitôt que ce
serait quelque chose d'étrange; la valse des Esprits de l'air, le
soir, quand on ne voit plus au loin sur la plaine qu'une ligne
d'or, que les feuilles se taisent, que les insectes descendent,
et que le chantre de la nuit prélude par trois notes: la première
grave, la seconde tendre, et la troisième si pleine
d'enthousiasme qu'au loin le silence s'établit pour entendre.
Ainsi débuta Iôsef, ayant bien des fois, dans sa vie errante,
pris des leçons du chantre de la nuit, le coude dans la mousse,
l'oreille dans la main, et les yeux fermés, perdu dans les
ravissements célestes. Et s'animant ensuite, comme le grand
maître aux ailes frémissantes, qui laisse tomber chaque soir,
autour du nid où repose sa bien-aimée, plus de notes mélodieuses
que la rosée ne laisse tomber de perles sur l'herbe des vallons,
sa valse commença rapide, folle, étincelante: les Esprits de
l'air se mirent en route, entraînant Fritz et Sûzel, Hâan et la
fille du bourgmestre, Schoûltz et sa danseuse dans des
tourbillons sans fin. Bockel soupirait la basse lointaine des
torrents, et le grand Andrès marquait la mesure de traits
rapides et joyeux comme de cris d'hirondelles fendant l'air; car
si l'inspiration vient du ciel et ne connaît que sa fantaisie,
l'ordre et la mesure doivent régner sur la terre!
Et maintenant, représentez-vous les cercles amoureux de la valse
qui s'enlacent, les pieds qui voltigent, les robes qui flottent
et s'arrondissent en éventail; Fritz, qui tient la petite Sûzel
dans ses bras, qui lui lève la main avec grâce, qui la regarde
enivré, tourbillonnant tantôt comme le vent et tantôt se
balançant en cadence, souriant, rêvant, la contemplant, puis
encore s'élançant avec une nouvelle ardeur; tandis qu'à son tour,
les reins cambrés, ses deux longues tresses flottant comme des
ailes, et sa charmante petite tête rejetée en arrière, elle le
regarde en extase, et que ses petits pieds effleurent à peine le
sol.
Le gros Hâan, les deux mains sur les épaules de sa grande
danseuse, tout en galopant, se balançant et frappant du talon, la
contemplait de bas en haut d'un air d'admiration profonde; elle,
avec son grand nez, tourbillonnait comme une girouette.
Schoûltz, à demi courbé, ses grandes jambes pliées, tenait sa
petite rousse sous les bras, et tournait, tournait sans
interruption avec une régularité merveilleuse, comme une bobine
dans son dévidoir; il arrivait si juste à la mesure, que tout le
monde en était ravi.
Mais c'étaient Fritz et la petite Sûzel qui faisaient
l'admiration universelle, à cause de leur grâce et de leur air
bienheureux. Ils n'étaient plus sur la terre, ils se berçaient
dans le ciel; cette musique qui chantait, qui riait, qui
célébrait le bonheur, l'enthousiasme, l'amour, semblait avoir été
faite pour eux: toute la salle les contemplait, et eux ne
voyaient plus qu'eux-mêmes. On les trouvait si beaux, que parfois
un murmure d'admiration courait dans la _Madame Hütte_; on aurait
dit que tout allait éclater: mais le bonheur d'entendre la valse
forçait les gens à se taire. Ce n'est qu'au moment où Hâan,
devenu comme fou d'enthousiasme en contemplant la grande fille du
bourgmestre, se dressa sur la pointe des pieds et la fit
pirouetter deux fois en criant d'une voix retentissante: _You!_
et qu'il retomba d'aplomb après ce tour de force; et qu'au même
instant Schoûltz, levant sa jambe droite, la fit passer, sans
manquer la mesure, au-dessus de la tête de sa petite rousse, et
que d'une voix rauque, en tournant comme un véritable possédé, il
se mit à crier: «_You! you! you! you! you! you!_» ce n'est qu'à
ce moment que l'admiration éclata par des trépignements et des
cris qui firent trembler la baraque.
Jamais, jamais on n'avait vu danser si bien; l'enthousiasme dura
plus de cinq minutes; et quand il finit par s'apaiser, on
entendit avec satisfaction la valse des Esprits de l'air
reprendre le dessus, comme le chant du rossignol après un coup de
vent dans les bois.
Alors Schoûltz et Hâan n'en pouvaient plus; la sueur leur coulait
le long des joues; ils se promenaient, l'un la main sur l'épaule
de sa danseuse, l'autre portant en quelque sorte la sienne pendue
au bras.
Sûzel et Fritz tournaient toujours: les cris, les trépignements
de la foule ne leur avaient rien fait: et quand Iôsef, lui-même
épuisé, jeta de son violon le dernier soupir d'amour, ils
s'arrêtèrent juste en face du père Christel et d'un autre vieil
anabaptiste qui venait d'entrer dans la salle, et qui les
regardaient comme émerveillés.
«Hé! c'est vous, père Christel! s'écria Fritz tout joyeux. Vous
le voyez, Sûzel et moi nous dansons ensemble.
--C'est beaucoup d'honneur pour nous, monsieur Kobus, répondit le
fermier en souriant, beaucoup d'honneur; mais la petite s'y
connaît donc! Je croyais qu'elle n'avait jamais fait un tour de
valse.
--Père Christel, Sûzel est un papillon, une véritable petite fée:
elle a des ailes!»
Sûzel se tenait à son bras, les yeux baissés, les joues rouges;
et le père Christel, la regardant d'un air heureux, lui demanda:
«Mais Sûzel, qui donc t'a montré la danse? Cela m'étonne!
--Mayel et moi, dit la petite, nous faisons quelquefois deux ou
trois tours dans la cuisine pour nous amuser.»
Alors les gens penchés autour d'eux se mirent à rire, et l'autre
anabaptiste s'écria:
«Christel, à quoi penses-tu donc?... Est-ce que les filles ont
besoin d'apprendre à valser?... est-ce que cela ne leur vient pas
tout seul?... Ah! ah! ah!»
Fritz, sachant que Sûzel n'avait jamais dansé qu'avec lui,
sentait comme de bonnes odeurs lui monter au nez; il aurait voulu
chanter, mais, se contenant:
«Tout cela, dit-il, n'est que le commencement de la fête. C'est
maintenant que nous allons nous en donner! Vous resterez avec
nous, père Christel; Hâan et Schoûltz sont aussi là-bas; nous
allons danser jusqu'au soir, et nous souperons ensemble au
_Mouton-d'Or_.
--Çà, dit Christel, sauf votre respect, monsieur Kobus, et malgré
tout le plaisir que j'aurais à rester, je ne puis le prendre sur
moi; il faut que je parte... et je venais justement chercher
Sûzel.
--Chercher Sûzel!
--Oui, monsieur Kobus.
--Et pourquoi?
--Parce que l'ouvrage presse à la maison: nous sommes au temps
des récoltes... le vent peut tourner du jour au lendemain. C'est
déjà beaucoup d'avoir perdu deux jours dans cette saison; mais je
ne m'en fais pas de reproche, car il est dit: «Honore ton père et
ta mère!» et de venir voir sa mère deux ou trois fois l'an, ce
n'est pas trop. Maintenant il faut partir. Et puis, la semaine
dernière, à Hunebourg, vous m'avez tellement réjoui, que je ne
suis rentré que vers dix heures. Si je restais, ma femme croirait
que je prends de mauvaises habitudes; elle serait inquiète.
Fritz était tout déconcerté. Ne sachant que répondre, il prit
Christel par le bras, et le conduisit dehors, ainsi que Sûzel;
l'autre anabaptiste les suivait.
«Père Christel, reprit-il en le tenant par une agrafe de sa
souquenille, vous n'avez pas tout à fait tort en ce qui vous
concerne: mais à quoi bon emmener Sûzel? Vous pourriez bien me
la confier; l'occasion de prendre un peu de plaisir n'arrive pas
si souvent, que diable!
--Hé! mon Dieu, je vous la confierais avec plaisir, s'écria le
fermier en levant les mains; elle serait avec vous comme avec son
propre père, monsieur Kobus; seulement, ce serait une perte pour
nous. On ne peut pas laisser les ouvriers seuls... Ma femme fait
la cuisine, moi, je conduis la voiture... Si le temps changeait,
qui sait quand nous rentrerions les foins? Et puis, nous avons
une affaire de famille à terminer, une affaire très-sérieuse.»
En disant cela, il regardait l'autre anabaptiste, qui inclina
gravement la tête.
«Monsieur Kobus, je vous en prie, ne nous retenez pas, vous
auriez réellement tort; n'est-ce pas, Sûzel?»
Sûzel ne répondit pas; elle regardait à terre, et l'on voyait
bien qu'elle aurait voulu rester.
Fritz comprit qu'en insistant davantage, il pourrait donner
l'éveil à tout le monde; c'est pourquoi, prenant son parti, tout
à coup il s'écria d'un ton assez joyeux:
«Eh bien donc, puisque c'est impossible, n'en parlons plus. Mais
au moins vous prendrez un verre de vin avec nous au
_Mouton-d'Or_.
--Oh! quant à cela, monsieur Kobus, ce n'est pas de refus. Je
m'en vais tout de suite avec Sûzel embrasser la grand'mère, et,
dans un quart d'heure, notre voiture s'arrêtera devant l'auberge.
--Bon, allez!»
Fritz serra doucement la main de Sûzel, qui paraissait bien
triste, et, les regardant traverser la place, il rentra dans la
_Madame Hütte_.
Hâan et Schoûltz, après avoir reconduit leurs danseuses, étaient
montés sur l'estrade: il les rejoignit:
«Tu vas charger Andrès de diriger ton orchestre, dit-il à Iôsef,
et tu viendras prendre quelques verres de bon vin avec nous.»
Le bohémien ne demandait pas mieux; Andrès s'étant mis au
pupitre, ils sortirent tous quatre, bras dessus bras dessous.
À l'auberge du _Mouton-d'Or_, Fritz fit servir un dessert dans la
grande salle, alors déserte, et le père Loerich descendit à la
cave chercher trois bouteilles de champagne, qu'on mit rafraîchir
dans une cuvette d'eau de source. Cela fait, on s'installa près
des fenêtres, et presque aussitôt le char à bancs de
l'anabaptiste parut au bout de la rue. Christel était assis
devant, et Sûzel derrière, sur une botte de paille, au milieu des
kougelkof et des tartes de toute sorte qu'on rapporte toujours de
la fête.
Fritz, voyant Sûzel venir, se dépêcha de casser le fil de fer
d'une bouteille, et au moment où la voiture s'arrêtait, il se
dressa devant la fenêtre, et laissa partir le bouchon comme un
pétard, en s'écriant:
«À la plus gentille danseuse du treieleins!»
On peut se figurer si la petite Sûzel fut heureuse: c'était comme
un coup de pistolet qu'on lâche à la noce. Christel riait de bon
coeur et pensait: «Ce bon M. Kobus est un peu gris... il ne faut
pas s'en étonner un jour de fête!»
Et entrant dans la chambre, il leva son feutre en disant:
«Ça, ce doit être du champagne, dont j'ai souvent entendu parler,
de ce vin de France qui tourne la tête à ces hommes batailleurs,
et les porte à faire la guerre contre tout le monde! Est-ce que
je me trompe?
--Non, père Christel, non; asseyez-vous, répondit Fritz. Tiens,
Sûzel, voici ta chaise à côté de moi. Prends un de ces verres.--À
la santé de ma danseuse!»
Tous les amis frappèrent sur la table en criant: «_Das soll
gülden_!»
Et, levant le coude, ils claquèrent de la langue, comme une bande
de grives à la cueillette des myrtilles.
Sûzel, elle, trempait ses lèvres roses dans la mousse, ses deux
grands yeux levés sur Kobus, et disait tout bas:
«Oh! que c'est bon! Ce n'est pas du vin, c'est bien meilleur!»
Elle était rouge comme une framboise, et Fritz, heureux comme un
roi, se redressait sur sa chaise.
«Hum! hum! faisait-il en se rengorgeant, oui, oui, ce n'est pas
mauvais.»
Il aurait donné tous les vins de France et d'Allemagne pour
danser encore une fois le treieleins.
Comme les idées d'un homme changent en trois mois!