Kobus se lasse de la ferme, revient après quelques jours à la ville;
il va voir le vieux rebbe, qui le chicane toujours sur l'article du
mariage:
Avant de répondre, David Sichel prit un air grave:
«Kobus, dit-il, je me rappelle une vieille histoire, dont chacun
peut faire son profit. Avant d'être des ânes, disait cette
histoire, les ânes étaient des chevaux; ils avaient le jarret
solide, la tête petite, les oreilles courtes et du crin à la
queue, au lieu d'une touffe de poils. Or il advint qu'un de ces
chevaux, le grand grand-père de tous les ânes, se trouvant un
jour dans l'herbe jusqu'au ventre, se dit à lui-même: «Cette
herbe est trop grossière pour moi; ce qu'il me faut, c'est de la
fine fleur, tellement délicate qu'un autre cheval n'en ait encore
goûté de pareille.» Il sortit de ce pâturage, à la recherche de
sa fine fleur. Plus loin, il trouva des herbes plus grossières
que celles qu'il venait de quitter: il s'en indigna. Plus loin,
au bord d'un marais, il trouva des flèches d'eau et marcha
par-dessus. Puis il fit le tour du marais, entra dans un pays
aride, toujours à la recherche de sa fine fleur; mais il ne
trouva même plus de mousse. Il eut faim, il regarda de tous
côtés, vit des chardons dans un creux... et les mangea de bon
appétit. Alors ses oreilles poussèrent; il eut une touffe de
poils à la queue, il voulut hennir, et se mit à braire: c'était
le premier des ânes!»
Fritz, au lieu de rire à cette histoire, en fut vexé sans savoir
pourquoi.
«Et s'il n'avait pas mangé de chardons? dit-il.
--Alors, il aurait été moins qu'un âne vivant, il aurait été un
âne mort.
--Tout cela ne signifie rien, David.
--Non: seulement, il vaut mieux se marier jeune, que de prendre
sa servante pour femme, comme font tous les vieux garçons.
Crois-moi...
--Va-t'en au diable! s'écria Kobus en se levant. Voici midi qui
sonne, et je n'ai pas le temps de te répondre.»
David l'accompagna jusque sur le seuil, riant en lui-même.
Et comme ils se séparaient:
«Écoute, Kobus, fit-il d'un air fin, tu n'as pas voulu des femmes
que je t'ai présentées, tu n'as peut-être pas eu tort. Mais
bientôt tu t'en chercheras une toi-même.
--_Posché-isroel!_ répondit Kobus, _posché-isroel!_»
Il haussa les épaules, joignit les mains d'un air de pitié et
s'en alla.
«David, criait Sourlé dans la cuisine, le dîner est prêt, mets
donc la table!»
Mais le vieux rebbe, ses yeux fins plissés d'un air ironique,
suivit Fritz du regard jusque hors la porte cochère: puis il
rentra, riant tout bas de ce qui venait d'arriver.