Kobus et son fermier Christel se promènent çà et là en attendant le
dîner. Christel propose à Kobus de construire un réservoir pour
doubler la pêche du poisson; Kobus accepte et s'établit pour quinze
jours dans la ferme pour surveiller et presser l'oeuvre du réservoir.
Les deux fenêtres de Kobus s'ouvraient sur le toit du hangar; il
n'avait pas même besoin de se lever pour voir où l'ouvrage en
était, car de son lit il découvrait d'un coup d'oeil la rivière,
le verger en face et la côte au-dessus. C'était comme fait exprès
pour lui.
Au petit jour, quand le coq lançait son cri dans la vallée encore
toute grise, et qu'au loin, bien loin, les échos du Bichelberg
lui répondaient dans le silence; quand Mopsel se retournait dans
sa niche, après avoir lancé deux ou trois aboiements; quand la
haute grive faisait entendre sa première note dans les bois
sonores; puis, quand tout se taisait de nouveau quelques
secondes, et que les feuilles se mettaient à frissonner sans que
l'on ait jamais su pourquoi, et comme pour saluer, elles aussi,
le père de la lumière et de la vie, et qu'une sorte de pâleur
s'étendait dans le ciel, alors Kobus s'éveillait; il avait
entendu ces choses avant d'ouvrir les yeux et regardait.
Tout était encore sombre autour de lui, mais en bas, dans
l'allée, le garçon de labour marchait d'un pas pesant; il entrait
dans la grange et ouvrait la lucarne du fenil, sur l'écurie, pour
donner le fourrage aux bêtes. Les chaînes remuaient, les boeufs
mugissaient tout bas, comme endormis, les sabots allaient et
venaient.
Bientôt après, la mère Orchel descendait dans la cuisine; Fritz,
tout en écoutant la bonne femme allumer du feu et remuer les
casseroles, écartait ses rideaux et voyait les petites fenêtres
grises se découper en noir sur l'horizon pâle.
Quelquefois un nuage, léger comme un écheveau de pourpre,
indiquait que le soleil allait paraître entre les deux côtes en
face, dans dix minutes, un quart d'heure.
Mais déjà la ferme était pleine de bruits: dans la cour, le coq,
les poules, le chien, tout allait, venait, caquetait, aboyait.
Dans la cuisine, les casseroles tintaient, le feu pétillait, les
portes s'ouvraient et se refermaient. Une lanterne passait dehors
sous le hangar. On entendait trotter au loin les ouvriers
arrivant de Bichelberg.
Puis, tout à coup, tout devenait blanc: c'était lui, le soleil,
qui venait enfin de paraître. Il était là, rouge, étincelant
comme de l'or. Fritz, le regardant monter entre les deux côtes,
pensait: «Dieu est grand!»
Et plus bas, voyant les ouvriers piocher, traîner la brouette, il
se disait: «Ça va bien!»
Il entendait aussi la petite Sûzel monter et descendre l'escalier
en trottant comme une perdrix, déposer ses souliers cirés à la
porte, et faire doucement, pour ne pas l'éveiller. Il souriait en
lui-même, surtout quand le chien Mopsel se mettait à aboyer dans
la cour et qu'il entendait la petite lui crier d'une voix
étouffée:
«Chut! chut! Ah! le gueux, il est capable d'éveiller M. Kobus!
--C'est étonnant, pensait-il, comme cette petite prend soin de
moi; elle devine tout ce qui peut me faire plaisir! À force de
_dumfnoudels_, j'en avais assez; j'aurais voulu des oeufs à la
coque, elle m'en a fait sans que j'aie dit un mot; ensuite
j'avais assez d'oeufs, elle m'a fait des côtelettes aux fines
herbes... C'est une enfant pleine de bon sens; cette petite Sûzel
m'étonne!»
Et, songeant à ces choses, il s'habillait et descendait; les gens
de la ferme avaient fini leur repas du matin; ils attachaient la
charrue et se mettaient en route.
La petite nappe blanche était déjà mise au bout de la table, le
couvert, la chopine de vin et la grosse carafe d'eau fraîche
dessus, toute scintillante de gouttelettes. Les fenêtres de la
salle, ouvertes sur la vallée, laissaient entrer par bouffées les
âpres parfums des bois.
En ce moment le père Christel arrivait déjà quelquefois de la
côte, la blouse chargée de rosée et les souliers chargés de glèbe
jaune.
«Eh bien, monsieur Kobus, s'écriait le brave homme, comment ça
va-t-il ce matin?
--Mais très-bien, père Christel; je me plais de plus en plus ici,
je suis comme un coq en pâte; votre petite Sûzel ne me laisse
manquer de rien.»
Si Sûzel se trouvait là, aussitôt elle rougissait et se sauvait
bien vite, et le vieil anabaptiste disait:
«Vous faites trop d'éloges à cette enfant, monsieur Kobus; vous
la rendrez orgueilleuse d'elle-même.
--Bah! bah! il faut bien l'encourager, que diable; c'est tout à
fait une bonne petite femme de ménage; elle fera la satisfaction
de vos vieux jours, père Christel.
--Dieu le veuille, monsieur Kobus, Dieu le veuille, pour son
bonheur et pour le nôtre!
Ils déjeunaient alors ensemble, puis allaient voir les travaux,
qui marchaient très-bien et prenaient une belle tournure. Après
cela, le fermier retournait aux champs, et Fritz rentrait fumer
une bonne pipe dans sa chambre, les deux coudes au bord de sa
fenêtre, sous le toit, regardant travailler les ouvriers, les
gens de la ferme aller et venir, mener le bétail à la rivière,
piocher le jardin, la mère Orchel semer des haricots, et Sûzel
entrer dans l'étable, avec un petit cuveau de sapin bien propre
pour traire les vaches, ce qu'elle faisait le matin vers sept
heures, et le soir à huit heures, après le souper.
Souvent alors il descendait, afin de jouir de ce spectacle, car
il avait fini par prendre goût au bétail, et c'était un véritable
plaisir pour lui de voir ces bonnes vaches, calmes et paisibles,
se retourner à l'approche de la petite Sûzel, avec leurs museaux
roses ou bleuâtres, et se mettre à mugir en choeur comme pour la
saluer.
«Allons, Schwartz; allons, Horni... retournez-vous... laissez-moi
passer!» leur criait Sûzel en les poussant de sa petite main
potelée.
Elles ne la quittaient pas de l'oeil, tant elles l'aimaient; et
quand, assise sur son tabouret de bois à trois pieds, elle se
mettait à traire, la grande Blanche ou la petite Roesel se
retournaient sans cesse pour lui donner un coup de langue, ce qui
la fâchait plus qu'on ne peut dire.
«Je n'en viendrai jamais à bout, c'est fini!» s'écriait-elle.
Et Fritz, regardant cela par la lucarne, riait de bon coeur.
Quelquefois, dans l'après-midi, il détachait la nacelle et
descendait jusqu'aux roches grises de la forêt de bouleaux. Il
jetait le filet sur ces fonds de sable; mais rarement il prenait
quelque chose, et, toujours en ramant pour remonter le courant
jusqu'à la ferme, il pensait:
«Ah! quelle bonne idée nous avons eue de creuser un réservoir;
d'un coup de filet, je vais avoir plus de poisson que je n'en
prendrais en quinze jours dans la rivière.»
Ainsi s'écoulait le temps à la ferme, et Kobus s'étonnait de
regretter si peu sa cave, sa cuisine, sa vieille Katel et la
bière du _Grand-Cerf_, dont il s'était fait une habitude depuis
quinze ans.
«Je ne pense pas plus à tout cela, se disait-il parfois le soir,
que si ces choses n'avaient jamais existé. J'aurais du plaisir à
voir le vieux rebbe David, le grand Frédéric Schoûltz, le
percepteur Hâan, c'est vrai; je ferais volontiers le soir une
partie de youcker avec eux, mais je m'en passe très-bien, il me
semble même que je me porte mieux, que j'ai les jambes plus
dégourdies et meilleur appétit; cela vient du grand air. Quand je
retournerai là-bas, je vais avoir une mine de chanoine, fraîche,
rose, joufflue; on ne verra plus mes yeux, tant j'engraisse...
Ah! ah! ah!»
Un jour, Sûzel ayant eu l'idée de chercher en ville une poitrine
de veau bien grasse, et de la farcir de petits oignons hachés et
de jaunes d'oeufs, et d'ajouter à ce dîner des beignets d'une
sorte particulière, saupoudrés de cannelle et de sucre, Fritz
trouva cela de si bon goût, qu'ayant appris que Sûzel avait seule
préparé ces friandises, il ne put s'empêcher de dire à
l'anabaptiste, après le repas:
«Écoutez, Christel, vous avez une enfant extraordinaire pour le
bon sens et l'esprit. Où diable Sûzel peut-elle avoir appris tant
de choses? Cela doit être naturel.
--Oui, monsieur Kobus, dit le vieux fermier, c'est naturel: les
uns naissent avec des qualités, et les autres n'en ont pas,
malheureusement pour eux. Tenez, mon chien Mopsel, par exemple,
est très-bon pour aboyer contre les gens; mais si quelqu'un
voulait en faire un chien de chasse, il ne serait plus bon à
rien. Notre enfant, monsieur Kobus, est née pour conduire un
ménage; elle sait rouir le chanvre, filer, laver, battre le
beurre, presser le fromage et faire la cuisine aussi bien que ma
femme. On n'a jamais eu besoin de lui dire: «Sûzel, il faut s'y
prendre de telle manière.» C'est venu tout seul, et voilà ce que
j'appelle une vraie femme de ménage... dans deux ou trois ans,
bien entendu, car, maintenant, elle n'est pas encore assez forte
pour les grands travaux; mais ce sera une vraie femme de ménage;
elle a reçu le don du Seigneur; elle fait ces choses avec
plaisir. «Quand on est forcé de porter son chien à la chasse,
disait le vieux garde Froelig, cela va mal; les vrais chiens de
chasse y vont tout seuls, on n'a pas besoin de leur dire: Ça,
c'est un moineau, ça une caille ou une perdrix; ils ne tombent
jamais en arrêt devant une motte de terre comme devant un
lièvre.» Mopsel, lui, ne ferait pas la différence. Mais quant à
Sûzel, j'ose dire qu'elle est née pour tout ce qui regarde la
maison.
--C'est positif, dit Fritz. Mais le don de la cuisine,
voyez-vous, est une véritable bénédiction. On peut rouir le
chanvre, filer, laver, tout ce que vous voudrez, avec des bras,
des jambes et de la bonne volonté; mais distinguer une sauce
d'une autre, et savoir les appliquer à propos, voilà quelque
chose de rare. Aussi j'estime plus ces beignets que tout le
reste; et pour les faire aussi bons, je soutiens qu'il faut mille
fois plus de talent que pour lisser et filer cinquante aunes de
toile.
--C'est possible, monsieur Kobus; vous êtes plus fort sur ces
articles que moi.
--Oui, Christel, et je suis si content de ces beignets, que je
voudrais savoir comment elle s'y est prise pour les faire.
--Eh! nous n'avons qu'à l'appeler, dit le vieux fermier; elle
nous expliquera cela.--Sûzel! Sûzel!»
Sûzel était justement en train de battre le beurre dans la
cuisine, le tablier blanc à bavette serré à la taille, agrafé sur
la nuque, et remontant du bas de sa petite jupe de laine bleue à
son joli menton rose. Des centaines de petites taches blanches
mouchetaient ses bras dodus et ses joues; il y en avait jusque
dans ses cheveux, tant elle mettait d'ardeur à son ouvrage. C'est
ainsi qu'elle entra tout animée, demandant:
«Quoi donc, mon père?»
Et Fritz, la voyant ainsi, fraîche et souriante, ses grands yeux
bleus écarquillés d'un air naïf, et sa petite bouche entr'ouverte
laissant apercevoir de jolies dents blanches, Fritz ne put
s'empêcher de faire la réflexion qu'elle était appétissante comme
une assiette de fraises à la crème.
«Qu'est-ce qu'il y a, mon père, fit-elle de sa petite voix gaie;
vous m'avez appelée?
--Oui; voici M. Kobus qui trouve tes beignets si bons, qu'il
voudrait bien en connaître la recette.»
Alors Sûzel devint toute rouge de plaisir:
«Oh! M. Kobus veut rire de moi.»
--Non, Sûzel; ces beignets sont délicieux; comment les as-tu
faits, voyons?
--Oh! monsieur Kobus, ça n'est pas difficile... mais, si vous
voulez, j'écrirai cela... vous pourriez oublier.
--Comment! elle sait écrire, père Christel?
--Elle tient tous les comptes de la ferme depuis deux ans, dit le
vieil anabaptiste.
--Diable... diable... voyez-vous cela... mais c'est une vraie
ménagère... Je n'oserai plus la tutoyer tout à l'heure... Eh
bien, Sûzel, c'est convenu, tu écriras la recette.»
Alors Sûzel, heureuse comme une petite reine, rentra dans la
cuisine, et Kobus alluma sa pipe en attendant le café.
«Et, dit la mère Orchel, Sûzel qui pensait vous servir des radis
un de ces jours!
--Que voulez-vous, répondit Fritz, je ne demanderais pas mieux
que de rester; mais j'ai de l'argent à recevoir, des quittances à
donner; j'ai peut-être des lettres qui m'attendent. Et puis, dans
une quinzaine, je reviendrai poser les grilles, alors je verrai
tout ce que vous me dites.
--Enfin, puisqu'il le faut, dit le fermier, n'en parlons plus;
mais c'est fâcheux tout de même.
--Sans doute, Christel; je le regrette aussi.»
La petite Sûzel ne dit rien, mais elle paraissait toute triste,
et ce soir-là Kobus, fumant comme d'habitude une pipe à sa
fenêtre, avant de se coucher, ne l'entendit pas chanter de sa
jolie voix de fauvette, en lavant la vaisselle. Le ciel, à
droite, vers Hunebourg, était rouge comme une braise, tandis que
les coteaux en face, à l'autre bout de l'horizon, passaient des
teintes d'azur au violet sombre, et finissaient par disparaître
dans l'abîme.
La rivière, au fond de la vallée, fourmillait de poussière d'or;
et les saules, avec leurs longues feuilles pendantes, les joncs
avec leurs flèches aiguës, les osiers et les trembles,
papillotant à la brise, se dessinaient en larges hachures noires
sur ce fond lumineux. Un oiseau des marais, quelque
martin-pêcheur sans doute, jetait de seconde en seconde, dans le
silence, son cri bizarre. Puis tout se tut, et Fritz se coucha.
Le lendemain, à huit heures, il avait déjeuné, et debout, le
bâton à la main devant la ferme, avec le vieil anabaptiste et la
mère Orchel, il allait partir.
«Mais où donc est Sûzel? s'écria-t-il; je ne l'ai pas encore vue
ce matin.
--Elle doit être à l'étable ou dans la cour, dit la fermière.
--Eh bien, allez la chercher; je ne puis quitter Meisenthâl sans
lui dire adieu.»
Orchel entra dans la maison, et quelques instants après Sûzel
paraissait, toute rouge.
«Hé! Sûzel, arrive donc, lui cria Kobus; il faut que je te
remercie; je suis content de toi, tu m'as bien traité. Et pour te
prouver ma satisfaction, tiens, voici un goulden, dont tu feras
ce que tu voudras.
Mais Sûzel, au lieu d'être joyeuse à ce cadeau, parut toute
confuse.
«Merci, monsieur Kobus,» dit-elle.
Et comme Fritz insistait, disant:
«Prends donc cela, Sûzel, tu l'as bien gagné...»
Elle, détournant la tête, se prit à fondre en larmes.
«Qu'est-ce que cela signifie? dit alors le père Christel;
pourquoi pleures-tu?
--Je ne sais pas, mon père,» fit-elle en sanglotant.
Et Kobus de son côté pensa:
«Cette petite est fière, elle croit que je la traite comme une
servante, et cela lui fait de la peine.»
C'est pourquoi, remettant le goulden dans sa poche, il dit:
«Écoute, Sûzel, je t'achèterai moi-même quelque chose, cela
vaudra mieux. Seulement, il faut que tu me donnes la main; sans
cela, je croirai que tu es fâchée contre moi.»
Alors Sûzel, sa jolie figure cachée dans son tablier, et la tête
penchée en arrière sur l'épaule, lui tendit la main; et quand
Fritz l'eut serrée, elle rentra dans l'allée en courant.
«Les enfants ont de drôles d'idées, dit l'anabaptiste. Tenez,
elle a cru que vous vouliez la payer des choses qu'elle a faites
de bon coeur.
--Oui, dit Kobus; je suis bien fâché de l'avoir chagrinée.»