VII

Kobus et son fermier Christel se promènent çà et là en attendant le

dîner. Christel propose à Kobus de construire un réservoir pour

doubler la pêche du poisson; Kobus accepte et s'établit pour quinze

jours dans la ferme pour surveiller et presser l'oeuvre du réservoir.

Les deux fenêtres de Kobus s'ouvraient sur le toit du hangar; il

n'avait pas même besoin de se lever pour voir où l'ouvrage en

était, car de son lit il découvrait d'un coup d'oeil la rivière,

le verger en face et la côte au-dessus. C'était comme fait exprès

pour lui.

Au petit jour, quand le coq lançait son cri dans la vallée encore

toute grise, et qu'au loin, bien loin, les échos du Bichelberg

lui répondaient dans le silence; quand Mopsel se retournait dans

sa niche, après avoir lancé deux ou trois aboiements; quand la

haute grive faisait entendre sa première note dans les bois

sonores; puis, quand tout se taisait de nouveau quelques

secondes, et que les feuilles se mettaient à frissonner sans que

l'on ait jamais su pourquoi, et comme pour saluer, elles aussi,

le père de la lumière et de la vie, et qu'une sorte de pâleur

s'étendait dans le ciel, alors Kobus s'éveillait; il avait

entendu ces choses avant d'ouvrir les yeux et regardait.

Tout était encore sombre autour de lui, mais en bas, dans

l'allée, le garçon de labour marchait d'un pas pesant; il entrait

dans la grange et ouvrait la lucarne du fenil, sur l'écurie, pour

donner le fourrage aux bêtes. Les chaînes remuaient, les boeufs

mugissaient tout bas, comme endormis, les sabots allaient et

venaient.

Bientôt après, la mère Orchel descendait dans la cuisine; Fritz,

tout en écoutant la bonne femme allumer du feu et remuer les

casseroles, écartait ses rideaux et voyait les petites fenêtres

grises se découper en noir sur l'horizon pâle.

Quelquefois un nuage, léger comme un écheveau de pourpre,

indiquait que le soleil allait paraître entre les deux côtes en

face, dans dix minutes, un quart d'heure.

Mais déjà la ferme était pleine de bruits: dans la cour, le coq,

les poules, le chien, tout allait, venait, caquetait, aboyait.

Dans la cuisine, les casseroles tintaient, le feu pétillait, les

portes s'ouvraient et se refermaient. Une lanterne passait dehors

sous le hangar. On entendait trotter au loin les ouvriers

arrivant de Bichelberg.

Puis, tout à coup, tout devenait blanc: c'était lui, le soleil,

qui venait enfin de paraître. Il était là, rouge, étincelant

comme de l'or. Fritz, le regardant monter entre les deux côtes,

pensait: «Dieu est grand!»

Et plus bas, voyant les ouvriers piocher, traîner la brouette, il

se disait: «Ça va bien!»

Il entendait aussi la petite Sûzel monter et descendre l'escalier

en trottant comme une perdrix, déposer ses souliers cirés à la

porte, et faire doucement, pour ne pas l'éveiller. Il souriait en

lui-même, surtout quand le chien Mopsel se mettait à aboyer dans

la cour et qu'il entendait la petite lui crier d'une voix

étouffée:

«Chut! chut! Ah! le gueux, il est capable d'éveiller M. Kobus!

--C'est étonnant, pensait-il, comme cette petite prend soin de

moi; elle devine tout ce qui peut me faire plaisir! À force de

_dumfnoudels_, j'en avais assez; j'aurais voulu des oeufs à la

coque, elle m'en a fait sans que j'aie dit un mot; ensuite

j'avais assez d'oeufs, elle m'a fait des côtelettes aux fines

herbes... C'est une enfant pleine de bon sens; cette petite Sûzel

m'étonne!»

Et, songeant à ces choses, il s'habillait et descendait; les gens

de la ferme avaient fini leur repas du matin; ils attachaient la

charrue et se mettaient en route.

La petite nappe blanche était déjà mise au bout de la table, le

couvert, la chopine de vin et la grosse carafe d'eau fraîche

dessus, toute scintillante de gouttelettes. Les fenêtres de la

salle, ouvertes sur la vallée, laissaient entrer par bouffées les

âpres parfums des bois.

En ce moment le père Christel arrivait déjà quelquefois de la

côte, la blouse chargée de rosée et les souliers chargés de glèbe

jaune.

«Eh bien, monsieur Kobus, s'écriait le brave homme, comment ça

va-t-il ce matin?

--Mais très-bien, père Christel; je me plais de plus en plus ici,

je suis comme un coq en pâte; votre petite Sûzel ne me laisse

manquer de rien.»

Si Sûzel se trouvait là, aussitôt elle rougissait et se sauvait

bien vite, et le vieil anabaptiste disait:

«Vous faites trop d'éloges à cette enfant, monsieur Kobus; vous

la rendrez orgueilleuse d'elle-même.

--Bah! bah! il faut bien l'encourager, que diable; c'est tout à

fait une bonne petite femme de ménage; elle fera la satisfaction

de vos vieux jours, père Christel.

--Dieu le veuille, monsieur Kobus, Dieu le veuille, pour son

bonheur et pour le nôtre!

Ils déjeunaient alors ensemble, puis allaient voir les travaux,

qui marchaient très-bien et prenaient une belle tournure. Après

cela, le fermier retournait aux champs, et Fritz rentrait fumer

une bonne pipe dans sa chambre, les deux coudes au bord de sa

fenêtre, sous le toit, regardant travailler les ouvriers, les

gens de la ferme aller et venir, mener le bétail à la rivière,

piocher le jardin, la mère Orchel semer des haricots, et Sûzel

entrer dans l'étable, avec un petit cuveau de sapin bien propre

pour traire les vaches, ce qu'elle faisait le matin vers sept

heures, et le soir à huit heures, après le souper.

Souvent alors il descendait, afin de jouir de ce spectacle, car

il avait fini par prendre goût au bétail, et c'était un véritable

plaisir pour lui de voir ces bonnes vaches, calmes et paisibles,

se retourner à l'approche de la petite Sûzel, avec leurs museaux

roses ou bleuâtres, et se mettre à mugir en choeur comme pour la

saluer.

«Allons, Schwartz; allons, Horni... retournez-vous... laissez-moi

passer!» leur criait Sûzel en les poussant de sa petite main

potelée.

Elles ne la quittaient pas de l'oeil, tant elles l'aimaient; et

quand, assise sur son tabouret de bois à trois pieds, elle se

mettait à traire, la grande Blanche ou la petite Roesel se

retournaient sans cesse pour lui donner un coup de langue, ce qui

la fâchait plus qu'on ne peut dire.

«Je n'en viendrai jamais à bout, c'est fini!» s'écriait-elle.

Et Fritz, regardant cela par la lucarne, riait de bon coeur.

Quelquefois, dans l'après-midi, il détachait la nacelle et

descendait jusqu'aux roches grises de la forêt de bouleaux. Il

jetait le filet sur ces fonds de sable; mais rarement il prenait

quelque chose, et, toujours en ramant pour remonter le courant

jusqu'à la ferme, il pensait:

«Ah! quelle bonne idée nous avons eue de creuser un réservoir;

d'un coup de filet, je vais avoir plus de poisson que je n'en

prendrais en quinze jours dans la rivière.»

Ainsi s'écoulait le temps à la ferme, et Kobus s'étonnait de

regretter si peu sa cave, sa cuisine, sa vieille Katel et la

bière du _Grand-Cerf_, dont il s'était fait une habitude depuis

quinze ans.

«Je ne pense pas plus à tout cela, se disait-il parfois le soir,

que si ces choses n'avaient jamais existé. J'aurais du plaisir à

voir le vieux rebbe David, le grand Frédéric Schoûltz, le

percepteur Hâan, c'est vrai; je ferais volontiers le soir une

partie de youcker avec eux, mais je m'en passe très-bien, il me

semble même que je me porte mieux, que j'ai les jambes plus

dégourdies et meilleur appétit; cela vient du grand air. Quand je

retournerai là-bas, je vais avoir une mine de chanoine, fraîche,

rose, joufflue; on ne verra plus mes yeux, tant j'engraisse...

Ah! ah! ah!»

Un jour, Sûzel ayant eu l'idée de chercher en ville une poitrine

de veau bien grasse, et de la farcir de petits oignons hachés et

de jaunes d'oeufs, et d'ajouter à ce dîner des beignets d'une

sorte particulière, saupoudrés de cannelle et de sucre, Fritz

trouva cela de si bon goût, qu'ayant appris que Sûzel avait seule

préparé ces friandises, il ne put s'empêcher de dire à

l'anabaptiste, après le repas:

«Écoutez, Christel, vous avez une enfant extraordinaire pour le

bon sens et l'esprit. Où diable Sûzel peut-elle avoir appris tant

de choses? Cela doit être naturel.

--Oui, monsieur Kobus, dit le vieux fermier, c'est naturel: les

uns naissent avec des qualités, et les autres n'en ont pas,

malheureusement pour eux. Tenez, mon chien Mopsel, par exemple,

est très-bon pour aboyer contre les gens; mais si quelqu'un

voulait en faire un chien de chasse, il ne serait plus bon à

rien. Notre enfant, monsieur Kobus, est née pour conduire un

ménage; elle sait rouir le chanvre, filer, laver, battre le

beurre, presser le fromage et faire la cuisine aussi bien que ma

femme. On n'a jamais eu besoin de lui dire: «Sûzel, il faut s'y

prendre de telle manière.» C'est venu tout seul, et voilà ce que

j'appelle une vraie femme de ménage... dans deux ou trois ans,

bien entendu, car, maintenant, elle n'est pas encore assez forte

pour les grands travaux; mais ce sera une vraie femme de ménage;

elle a reçu le don du Seigneur; elle fait ces choses avec

plaisir. «Quand on est forcé de porter son chien à la chasse,

disait le vieux garde Froelig, cela va mal; les vrais chiens de

chasse y vont tout seuls, on n'a pas besoin de leur dire: Ça,

c'est un moineau, ça une caille ou une perdrix; ils ne tombent

jamais en arrêt devant une motte de terre comme devant un

lièvre.» Mopsel, lui, ne ferait pas la différence. Mais quant à

Sûzel, j'ose dire qu'elle est née pour tout ce qui regarde la

maison.

--C'est positif, dit Fritz. Mais le don de la cuisine,

voyez-vous, est une véritable bénédiction. On peut rouir le

chanvre, filer, laver, tout ce que vous voudrez, avec des bras,

des jambes et de la bonne volonté; mais distinguer une sauce

d'une autre, et savoir les appliquer à propos, voilà quelque

chose de rare. Aussi j'estime plus ces beignets que tout le

reste; et pour les faire aussi bons, je soutiens qu'il faut mille

fois plus de talent que pour lisser et filer cinquante aunes de

toile.

--C'est possible, monsieur Kobus; vous êtes plus fort sur ces

articles que moi.

--Oui, Christel, et je suis si content de ces beignets, que je

voudrais savoir comment elle s'y est prise pour les faire.

--Eh! nous n'avons qu'à l'appeler, dit le vieux fermier; elle

nous expliquera cela.--Sûzel! Sûzel!»

Sûzel était justement en train de battre le beurre dans la

cuisine, le tablier blanc à bavette serré à la taille, agrafé sur

la nuque, et remontant du bas de sa petite jupe de laine bleue à

son joli menton rose. Des centaines de petites taches blanches

mouchetaient ses bras dodus et ses joues; il y en avait jusque

dans ses cheveux, tant elle mettait d'ardeur à son ouvrage. C'est

ainsi qu'elle entra tout animée, demandant:

«Quoi donc, mon père?»

Et Fritz, la voyant ainsi, fraîche et souriante, ses grands yeux

bleus écarquillés d'un air naïf, et sa petite bouche entr'ouverte

laissant apercevoir de jolies dents blanches, Fritz ne put

s'empêcher de faire la réflexion qu'elle était appétissante comme

une assiette de fraises à la crème.

«Qu'est-ce qu'il y a, mon père, fit-elle de sa petite voix gaie;

vous m'avez appelée?

--Oui; voici M. Kobus qui trouve tes beignets si bons, qu'il

voudrait bien en connaître la recette.»

Alors Sûzel devint toute rouge de plaisir:

«Oh! M. Kobus veut rire de moi.»

--Non, Sûzel; ces beignets sont délicieux; comment les as-tu

faits, voyons?

--Oh! monsieur Kobus, ça n'est pas difficile... mais, si vous

voulez, j'écrirai cela... vous pourriez oublier.

--Comment! elle sait écrire, père Christel?

--Elle tient tous les comptes de la ferme depuis deux ans, dit le

vieil anabaptiste.

--Diable... diable... voyez-vous cela... mais c'est une vraie

ménagère... Je n'oserai plus la tutoyer tout à l'heure... Eh

bien, Sûzel, c'est convenu, tu écriras la recette.»

Alors Sûzel, heureuse comme une petite reine, rentra dans la

cuisine, et Kobus alluma sa pipe en attendant le café.

«Et, dit la mère Orchel, Sûzel qui pensait vous servir des radis

un de ces jours!

--Que voulez-vous, répondit Fritz, je ne demanderais pas mieux

que de rester; mais j'ai de l'argent à recevoir, des quittances à

donner; j'ai peut-être des lettres qui m'attendent. Et puis, dans

une quinzaine, je reviendrai poser les grilles, alors je verrai

tout ce que vous me dites.

--Enfin, puisqu'il le faut, dit le fermier, n'en parlons plus;

mais c'est fâcheux tout de même.

--Sans doute, Christel; je le regrette aussi.»

La petite Sûzel ne dit rien, mais elle paraissait toute triste,

et ce soir-là Kobus, fumant comme d'habitude une pipe à sa

fenêtre, avant de se coucher, ne l'entendit pas chanter de sa

jolie voix de fauvette, en lavant la vaisselle. Le ciel, à

droite, vers Hunebourg, était rouge comme une braise, tandis que

les coteaux en face, à l'autre bout de l'horizon, passaient des

teintes d'azur au violet sombre, et finissaient par disparaître

dans l'abîme.

La rivière, au fond de la vallée, fourmillait de poussière d'or;

et les saules, avec leurs longues feuilles pendantes, les joncs

avec leurs flèches aiguës, les osiers et les trembles,

papillotant à la brise, se dessinaient en larges hachures noires

sur ce fond lumineux. Un oiseau des marais, quelque

martin-pêcheur sans doute, jetait de seconde en seconde, dans le

silence, son cri bizarre. Puis tout se tut, et Fritz se coucha.

Le lendemain, à huit heures, il avait déjeuné, et debout, le

bâton à la main devant la ferme, avec le vieil anabaptiste et la

mère Orchel, il allait partir.

«Mais où donc est Sûzel? s'écria-t-il; je ne l'ai pas encore vue

ce matin.

--Elle doit être à l'étable ou dans la cour, dit la fermière.

--Eh bien, allez la chercher; je ne puis quitter Meisenthâl sans

lui dire adieu.»

Orchel entra dans la maison, et quelques instants après Sûzel

paraissait, toute rouge.

«Hé! Sûzel, arrive donc, lui cria Kobus; il faut que je te

remercie; je suis content de toi, tu m'as bien traité. Et pour te

prouver ma satisfaction, tiens, voici un goulden, dont tu feras

ce que tu voudras.

Mais Sûzel, au lieu d'être joyeuse à ce cadeau, parut toute

confuse.

«Merci, monsieur Kobus,» dit-elle.

Et comme Fritz insistait, disant:

«Prends donc cela, Sûzel, tu l'as bien gagné...»

Elle, détournant la tête, se prit à fondre en larmes.

«Qu'est-ce que cela signifie? dit alors le père Christel;

pourquoi pleures-tu?

--Je ne sais pas, mon père,» fit-elle en sanglotant.

Et Kobus de son côté pensa:

«Cette petite est fière, elle croit que je la traite comme une

servante, et cela lui fait de la peine.»

C'est pourquoi, remettant le goulden dans sa poche, il dit:

«Écoute, Sûzel, je t'achèterai moi-même quelque chose, cela

vaudra mieux. Seulement, il faut que tu me donnes la main; sans

cela, je croirai que tu es fâchée contre moi.»

Alors Sûzel, sa jolie figure cachée dans son tablier, et la tête

penchée en arrière sur l'épaule, lui tendit la main; et quand

Fritz l'eut serrée, elle rentra dans l'allée en courant.

«Les enfants ont de drôles d'idées, dit l'anabaptiste. Tenez,

elle a cru que vous vouliez la payer des choses qu'elle a faites

de bon coeur.

--Oui, dit Kobus; je suis bien fâché de l'avoir chagrinée.»

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 69 / 136 题