L'ennui le reprend à la ville, il regrette à son insu la ferme et la
petite Sûzel. Il retrouve dans sa poche la recette des beignets de
Sûzel. Il en commande à Katel, mais il ne les trouve pas si bons.
Survient le rebbe, le faiseur de mariages.
«Quel chagrin as-tu?
--De ce que tu ne puisses pas vider un verre de vin avec moi et
goûter ces beignets: quelque chose d'extraordinaire!»
David s'assit en riant à son tour.
«Tu les a inventés, n'est-ce pas? dit-il. Tu fais toujours des
inventions pareilles.
--Non, rebbe, non; ce n'est ni moi ni Katel. Je serais fier
d'avoir inventé ces beignets, mais rendons à César ce qui est à
César: l'honneur en revient à la petite Sûzel... tu sais, la
fille de l'anabaptiste?
--Ah! dit le vieux rebbe en attachant sur Kobus son oeil gris;
tiens! tiens!... et tu les trouves si bons.
--Délicieux, David!
--Hé! hé! hé! oui... cette petite est capable de tout... même de
satisfaire un gourmand de ton espèce.
Puis, changeant de ton:
«Cette petite Sûzel m'a plu d'abord, dit-il; elle est
intelligente. Dans trois ou quatre ans, elle connaîtra la cuisine
comme ta vieille Katel; elle conduira son mari par le bout du
nez: et si c'est un homme d'esprit, lui-même reconnaîtra que
c'était le plus grand bonheur qui pût lui arriver.
--Ah! ah! ah! cette fois, David, je suis d'accord avec toi, fit
Kobus; tu ne dis rien de trop. C'est étonnant que le père
Christel et la mère Orchel, qui n'ont pas quatre idées dans la
tête, aient mis ce joli petit être au monde. Sais-tu qu'elle
conduit déjà tout à la ferme?
--Qu'est-ce que je disais? s'écria David, j'en suis sûr! Vois-tu,
Kobus, quand une femme a de l'esprit, qu'elle n'est point
glorieuse, qu'elle ne cherche pas à rabaisser son mari pour
s'élever elle-même, tout de suite elle se rend maîtresse; on est
heureux, en quelque sorte, de lui obéir.»
En ce moment, je ne sais quelle idée passa par la tête de Fritz,
il observa le vieux rebbe du coin de l'oeil et dit:
«Elle fait très-bien les beignets, mais quant au reste...
--Et moi, s'écria David, je dis qu'elle fera le bonheur du brave
fermier qui l'épousera, et que ce fermier-là deviendra riche et
sera très-heureux! Depuis que j'observe les femmes, et il y a pas
mal de temps, je crois m'y connaître, je sais tout de suite ce
qu'elles sont et ce qu'elles valent, ce qu'elles seront et ce
qu'elles vaudront. Eh bien! cette petite Sûzel m'a plu, et je
suis content d'apprendre qu'elle fasse si bien les beignets.»
Ainsi rêvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s'étant
couché, ces idées le suivirent encore quelque temps, puis il
s'endormit.
Le lendemain, il n'y songeait plus, quand ses yeux tombèrent sur
le vieux clavecin entre le buffet et la porte. C'était un petit
meuble en bois de rose, à pieds grêles terminés en poire, et qui
n'avait que cinq octaves. Depuis trente ans il restait là; Katel
y déposait ses assiettes avant le dîner, et Kobus y jetait ses
habits. À force de le voir, il n'y pensait plus; mais alors il
lui sembla le retrouver après une longue absence. Il s'habilla
tout rêveur; puis, regardant par la fenêtre, il vit Katel dehors,
en train de faire ses provisions au marché. S'approchant aussitôt
du clavecin, il l'ouvrit et passa les doigts sur ses touches
jaunes: un son grêle s'échappa du petit meuble, et le bon Kobus,
en moins d'une seconde, revit les trente années qui venaient de
s'écouler. Il se rappela madame Kobus, sa mère, une femme jeune
encore, à la figure longue et pâle, jouant du clavecin; M. Kobus,
le juge de paix, assis auprès d'elle, son tricorne au bâton de la
chaise, écoutant, et lui, Fritz, tout petit, assis à terre, avec
le cheval de carton, criant: «Hue! hue!» pendant que le bonhomme
levait le doigt et faisait: «Chut!» Tout cela lui passa devant
les yeux, et bien d'autres choses encore.
Il s'assit, essaya quelques vieux airs et joua le _Troubadour_ et
l'antique romance du _Croisé_.
«Je n'aurais jamais cru me rappeler d'une seule note, se dit-il;
c'est étonnant comme ce vieux clavecin a gardé l'accord; il me
semble l'avoir entendu hier.»
Et se baissant, il se mit à tirer les vieux cahiers de leur
caisse: le _Siége de Prague_, la _Cenerentola_, l'ouverture de la
_Vestale_, et puis de vieilles romances d'amour, de petits airs
gais, mais toujours de l'amour: l'amour qui rit et l'amour qui
pleure: rien en deçà, rien au delà!
Kobus, deux ou trois mois auparavant, n'aurait pas manqué de se
faire du bon sang avec tous ces Lucas aux jarretières roses, et
ces Arthurs au plumet noir; il avait lu jadis _Werther_, et
s'était tenu les côtes tout le long de l'histoire; mais
maintenant, il trouvera cela fort beau.
«Hâan a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d'aussi jolis
couplets:
«Rosette,
«Si bien faite,
«Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»
Comme c'est simple! comme c'est naturel!
«Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»
À la bonne heure! voilà de la poésie; cela dit des choses
profondes, dans un langage naïf. Et la musique!»
Il se mit à jouer en chantant:
«Rosette,
«Si bien faite,
«Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»
Il ne se lassait pas de répéter la vieille romance, et cela
durait bien depuis vingt minutes, lorsqu'un petit bruit
s'entendit à la porte; quelqu'un frappait.
Voici David, se dit-il en refermant bien vite le clavecin: c'est
lui qui rirait, s'il m'entendait chanter _Rosette_!»
Il attendit un instant, et, voyant que personne n'entrait, il
alla lui-même lui ouvrir; mais qu'on juge de sa surprise en
apercevant la petite Sûzel, toute rose et toute timide, avec son
petit bonnet blanc, son fichu bleu de ciel et son panier, qui se
tenait là derrière la porte.
«Hé! c'est toi, Sûzel! fit-il comme émerveillé.
--Oui, monsieur Kobus, dit la petite: depuis longtemps j'attends
mademoiselle Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas,
j'ai pensé qu'il fallait tout de même faire ma commission avant
de partir.
--Quelle commission donc, Sûzel?
--Mon père m'envoie vous prévenir que les grilles sont prêtes et
qu'on va les mettre.
--Je chantais. Tu m'as peut-être entendu de la cuisine...; ça t'a
fait bien rire, n'est-ce pas?
--Oh! monsieur Kobus, au contraire, ça me rendait toute triste;
la belle musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui
faisait cette belle musique.
--Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour
te réjouir.»
Il était heureux de montrer son talent à Sûzel, et commença la
_Reine de Prusse_. Ses doigts sautaient d'un bout du clavecin à
l'autre, il marquait la mesure du pied, et, de temps en temps,
regardait la petite dans le miroir en face, en se pinçant les
lèvres comme il arrive lorsqu'on a peur de faire de fausses
notes. On aurait dit qu'il jouait devant toute la ville. Sûzel,
elle, ses grands yeux bleus écarquillés d'admiration et sa petite
bouche rose entr'ouverte, semblait en extase.
Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu'il se retourna tout
content de lui-même:
«Oh! que c'est beau, dit-elle, que c'est beau!
--Bah! fit-il, ça, ce n'est encore rien. Mais tu vas entendre
quelque chose de magnifique, le _Siége de Prague_; on entend
rouler les canons; écoute un peu.»
Il se mit alors à jouer le _Siége de Prague_ avec un enthousiasme
extraordinaire; le vieux clavecin bourdonnait et frissonnait
jusque dans ses petites jambes. Et quand Kobus entendait la
petite Sûzel soupirer tout bas: «Oh! que c'est beau!» cela lui
donnait une ardeur, mais une ardeur vraiment incroyable; il ne se
sentait plus de bonheur.
Après le _Siége de Prague_, il joua la _Cenerentola_; après la
_Cenerentola_, la grande ouverture de la _Vestale_; et puis,
comme il ne savait plus que jouer, et que Sûzel disait toujours:
«Oh! que c'est beau, monsieur Kobus! oh! quelle belle musique
vous faites!» il s'écria:
«Oui, c'est beau; mais si je n'étais pas enrhumé, je te
chanterais quelque chose, et c'est alors que tu verrais, Sûzel!
Mais c'est égal, je vais essayer tout de même; seulement je suis
enrhumé, c'est dommage.»
Et tout en parlant de la sorte, il se mit à chanter d'une voix
aussi claire qu'un coq qui s'éveille au milieu de ses poules:
«Rosette,
«Si bien faite,
«Donne-moi ton coeur, ou je vas mourir!»
Il balançait la tête lentement, la bouche ouverte jusqu'aux
oreilles, et chaque fois qu'il arrivait à la fin d'un couplet,
pendant une demi-heure il répétait d'un ton lamentable, en se
penchant au dos de sa chaise, le nez en l'air, et en se balançant
comme un malheureux:
«Donne-moi ton coeur,
«Donne-moi ton coeur....
«Ou je vas mourir.... ou je vas mourir!
«Je vas mourir.... mourir.... mourir!...»
De sorte qu'à la fin, la sueur lui coulait sur la figure.
Sûzel, toute rouge et comme honteuse d'une pareille chanson, se
penchait sans oser le regarder; et Kobus s'étant retourné pour
lui entendre dire: «Que c'est beau! que c'est beau!» il la vit
ainsi soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux
baissés.
Katel entra; il lui dit:
«Ah! c'est bon... Tiens... voilà Sûzel qui t'attend depuis une
heure.»
X
Sûzel s'en va toute pensive. Kobus réfléchit, rougit en lui-même et
s'excuse par un billet à son fermier. Il va au _Grand-Cerf_ le soir.
Le percepteur l'engage à l'accompagner dans une tournée pour passer
le temps. Il y consent; il s'achemine avec lui de village en village
pendant quinze jours. Ses soucis augmentent. Il pensait à Sûzel; il
revient à la ville; il s'endort.
Dieu sait à quelle heure Fritz s'endormit cette nuit-là; mais il
faisait grand jour lorsque Katel entra dans sa chambre et qu'elle
vit les persiennes fermées.
«C'est toi, Katel, dit-il en se détirant les bras; qu'est-ce qui
se passe?
--Le père Christel vient vous voir, monsieur. Il attend depuis
une demi-heure.
--Ah! le père Christel est là. Eh bien, qu'il entre. Entrez donc,
Christel. Katel, pousse les volets. Eh! bonjour, bonjour, père
Christel; tiens, tiens, c'est vous!» fit-il en serrant les deux
mains du vieil anabaptiste, debout devant son lit, avec sa barbe
grisonnante et son grand feutre noir.
Il le regardait la face épanouie. Christel était tout étonné d'un
accueil si enthousiaste.
«Oui, monsieur Kobus, dit-il en souriant, j'arrive de la ferme
pour vous apporter un petit panier de cerises.... Vous savez, de
ces cerises croquantes du cerisier derrière le hangar que vous
avez planté vous-même il y a douze ans.»
Alors Fritz vit sur la table une corbeille de cerises rangées et
serrées avec soin dans de grandes feuilles de fraisiers qui
pendaient tout autour. Elles étaient si fraîches, si
appétissantes et si belles qu'il en fut émerveillé:
«Ah! c'est bon, c'est bon! Oui, j'aime beaucoup ces cerises-là!
s'écria-t-il. Comment! vous avez pensé à moi, père Christel?
--C'est la petite Sûzel, répondit le fermier: elle n'avait pas de
cesse et pas de repos. Tous les jours elle allait voir le
cerisier et disait: «Quand vous irez à Hunebourg, mon père, les
cerises sont mûres. Vous savez que M. Kobus les aime!» Enfin,
hier soir, je lui ai dit: «J'irai demain! et ce matin au petit
jour, elle a pris l'échelle et elle est allée les cueillir.»
Fritz, à chaque parole du père Christel, sentait comme un baume
rafraîchissant s'étendre dans tout son corps. Il aurait voulu
embrasser le brave homme, mais il se contint, et s'écria:
«Katel, apporte donc ces cerises par ici, que je les goûte.»
Et Katel les ayant apportées, il les admira d'abord. Il lui
semblait voir Sûzel étendre ces feuilles vertes au fond de la
corbeille, puis déposer les cerises dessus, ce qui lui procurait
une satisfaction intérieure, et même un attendrissement qu'on ne
pourrait croire. Enfin, il les goûta, les savourant lentement et
avalant les noyaux.
«Comme c'est frais! disait-il, comme c'est ferme, ces cerises qui
viennent de l'arbre! On n'en trouve pas de pareilles sur le
marché. C'est encore plein de rosée, et ça conserve tout son goût
naturel, toute sa force et toute sa vie.»
Christel le regardait d'un air joyeux.
«Vous aimez bien les cerises? fit-il.
--Oui, c'est mon bonheur. Mais asseyez-vous donc, asseyez-vous.»
Il posa la corbeille sur le lit, entre ses genoux, et, tout en
causant, il prenait de temps en temps une cerise et la savourait,
les yeux comme troublés de plaisir.
«Ainsi, père Christel, reprit-il, tout le monde se porte bien
chez vous..., la mère Orchel?
--Très-bien, monsieur Kobus.
--Et Sûzel aussi?
--Oui, Dieu merci, tout va bien. Depuis quelques jours, Sûzel
paraît seulement un peu triste. Je la croyais malade, mais c'est
l'âge qui fait cela, monsieur Kobus; les enfants deviennent
rêveurs à cet âge.»
Fritz, se rappelant la scène du clavecin, devint tout rouge et
dit en toussant:
«C'est bon... oui... oui... Tiens, Katel, mets ces cerises dans
l'armoire, je serais capable de les manger toutes avant le dîner.
Faites excuse, père Christel, il faut que je m'habille.
--Ne vous gênez pas, monsieur Kobus, ne vous gênez pas.»
Tout en s'habillant, Fritz reprit:
«Mais vous n'arrivez pas de Meisenthâl seulement pour m'apporter
des cerises?
--Ah non! j'ai d'autres affaires en ville. Vous savez, quand vous
êtes venu la dernière fois à la ferme, je vous ai montré deux
boeufs à l'engrais. Quelques jours après votre départ, Schmoûle
les a achetés. Nous sommes tombés d'accord à trois cent cinquante
florins. Il devait les prendre le 1er juin, ou me payer un florin
pour chaque jour de retard. Mais voilà bientôt trois semaines
qu'il me laisse ces bêtes à l'écurie. Sûzel est allée lui dire
que cela m'ennuyait beaucoup; et comme il ne répondait pas, je
l'ai fait assigner devant le juge de paix. Il n'a pas nié d'avoir
acheté les boeufs, mais il a dit que rien n'était convenu pour la
livraison, ni sur le prix des jours de retard. Et comme le juge
n'avait pas d'autre preuve, il a déféré le serment à Schmoûle,
qui doit le prêter aujourd'hui, à dix heures, entre les mains du
vieux rebbe David Sichel, car les juifs ont leur manière de
prêter serment.
--Ah bon! fit Kobus, qui venait de mettre sa capote et décrochait
son feutre. Voici bientôt dix heures, je vous accompagne chez
David, et, aussitôt après, nous reviendrons dîner. Vous dînez
avec moi.
--Oh! monsieur Kobus, j'ai mes chevaux à l'auberge du
_Boeuf-Rouge_.
--Bah! bah! vous dînerez avec moi. Katel, tu nous feras un bon
dîner. J'ai du plaisir à vous voir, Christel.
Ils sortirent.
Tout en marchant, Fritz se disait en lui-même:
«N'est-ce pas étonnant? Ce matin, je rêvais de Sûzel, et voilà
que son père m'apporte des cerises qu'elle a cueillies pour moi.
C'est merveilleux, merveilleux!»
Et la joie intérieure rayonnait sur sa figure, il reconnaissait
en ces choses le doigt de Dieu.