«Voilà un garçon plein de santé.»
Ces mots me mirent en colère; malgré cela, je répondis
honnêtement:
«Mais je suis boiteux, monsieur le sous-préfet.»
Les chirurgiens me regardèrent, et celui de l'hôpital, à qui M.
le commandant de place avait sans doute parlé de moi, dit:
«La jambe gauche est un peu courte.
--Bah! fit l'autre, elle est solide.
Puis, me posant la main sur la poitrine:
«La conformation est bonne, dit-il; toussez.»
Je toussai le moins fort que je pus; mais il trouva tout de même
que j'avais un bon timbre, et dit encore:
«Regardez ces couleurs; voilà ce qui s'appelle un beau sang.»
Alors moi, voyant qu'on allait me prendre si je ne disais rien,
je répondis:
«J'ai bu du vinaigre.
--Ah! fit-il, ça prouve que vous avez un bon estomac, puisque
vous aimez le vinaigre.
--Mais je suis boiteux! m'écriai-je tout désolé.
--Bah! ne vous chagrinez pas, reprit cet homme; votre jambe est
solide, j'en réponds.
--Tout cela, dit alors M. le maire, n'empêche pas ce jeune homme
de boiter depuis sa naissance; c'est un fait connu de Phalsbourg.
--Sans doute, fit aussitôt le médecin de l'hôpital, la jambe
gauche est trop courte; c'est un cas d'exemption.
--Oui, reprit M. le maire, je suis sûr que ce garçon-là ne
pourrait pas supporter une longue marche; il resterait en route à
la deuxième étape.»
Le premier médecin ne disait plus rien.
Je me croyais déjà sauvé de la guerre, quand M. le sous-préfet
me demanda:
«Vous êtes bien Joseph Bertha?
--Oui, monsieur le sous-préfet, répondis-je.
--Eh bien, messieurs, dit-il en sortant une lettre de son
portefeuille; écoutez!»
Il se mit à lire cette lettre, dans laquelle on racontait que,
six mois avant, j'avais parié d'aller à Saverne, et d'en revenir
plus vite que Pinacle; que nous avions fait ce chemin ensemble en
moins de trois heures, et que j'avais gagné.
C'était malheureusement vrai! ce gueux de Pinacle m'appelait
toujours boiteux, et dans ma colère, j'avais parié contre lui.
Tout le monde le savait, je ne pouvais donc pas soutenir le
contraire.
Comme je restais confondu, le premier chirurgien me dit:
«Voilà qui tranche la question; rhabillez-vous.»
Et, se tournant vers le secrétaire, il s'écria:
«Bon pour le service!»
Je me rhabillai dans un désespoir épouvantable.
Werner en appela un autre. Je ne faisais plus attention à rien...
Quelqu'un m'aidait à passer les manches de mon habit. Tout à coup
je fus sur l'escalier; et comme Catherine me demandait ce qui
s'était passé, je poussai un sanglot terrible; je serais tombé du
haut en bas, si la tante Grédel ne m'avait pas soutenu.
Nous sortîmes par derrière et nous traversâmes la petite place;
je pleurais comme un enfant et Catherine aussi. Sous la halle,
dans l'ombre, nous nous arrêtâmes en nous embrassant.
La tante Grédel criait:
«Ah! les brigands!... ils enlèvent maintenant jusqu'aux
boiteux... jusqu'aux infirmes! Il leur faut tout! Qu'ils viennent
donc aussi nous prendre!»
Les gens se réunissaient, et le boucher Sépel, qui découpait là
sa viande sur l'étal, dit:
«Mère Grédel, au nom du ciel, taisez-vous... On serait capable de
vous mettre en prison.
--Eh bien qu'on m'y mette, s'écria-t-elle, qu'on me massacre; je
dis que les hommes sont des lâches de permettre ces horreurs!»
Mais le sergent de ville s'étant approché, nous repartîmes
ensemble en pleurant. Nous tournâmes le coin du café Hemmerlé, et
nous entrâmes chez nous. Les gens nous regardaient de leurs
fenêtres et se disaient: «En voilà encore un qui part!»
M. Goulden, sachant que la tante Grédel et Catherine viendraient
dîner avec nous le jour de la révision, avait fait apporter du
_Mouton-d'Or_ une oie farcie et deux bouteilles de bon vin
d'Alsace. Il était convaincu que j'allais être réformé tout de
suite; aussi quelle ne fut pas sa surprise de nous voir entrer
ensemble dans une désolation pareille.
«Qu'est-ce que c'est?» dit-il en relevant son bonnet de soie sur
son front chauve, et nous regardant les yeux écarquillés.
Je n'avais pas la force de lui répondre; je me jetai dans le
fauteuil en fondant en larmes; Catherine s'assit près de moi, le
bras autour de mon cou, et nos sanglots redoublèrent.
La tante Grédel dit:
«Les gueux l'ont pris.
--Ce n'est pas possible! fit M. Goulden, dont les bras tombèrent.
--Oui, c'est tout ce qu'on peut voir de pire, dit la tante; ça
montre bien la scélératesse de ces gens.»
Et s'animant de plus en plus, elle criait:
«Il ne viendra donc plus de révolution! Ces bandits seront donc
toujours les maîtres!
--Voyons, voyons, mère Grédel, calmez-vous, disait M. Goulden. Au
nom du ciel, ne criez pas si haut. Joseph, raconte-nous
raisonnablement les choses; ils se sont trompés... ce ne peut
être autrement... M. le maire et le médecin de l'hôpital n'ont
donc rien dit?»
Je racontai en gémissant l'histoire de la lettre; et la tante
Grédel, qui ne savait rien de cela, se mit à crier en levant les
poings:
«Ah! le brigand! Dieu veuille qu'il entre une fois chez nous! je
lui fends la tête avec la hachette.»