VI

Il entra chez le commandant de place qui déjeunait joyeusement.

«Bah! dis au père Goulden que nous aurons notre revanche; et puis,

l'honneur est sauf, nous n'avons pas été battus, que diable!»

«Le jour même de l'affiche, je me rendis aux Quatre-Vents; mais

ce n'était pas alors dans la joie de mon coeur, c'était comme le

dernier des malheureux auquel on enlève son amour et sa vie. Je

ne me tenais plus sur mes jambes; et quand j'arrivai là-bas, ne

sachant comment annoncer notre malheur, je vis en entrant qu'on

savait déjà tout à la maison, car Catherine pleurait à chaudes

larmes, et la tante Grédel était pâle d'indignation.

«D'abord nous nous embrassâmes en silence, et le premier mot que

me dit la tante Grédel, en repoussant brusquement ses cheveux

gris derrière ses oreilles, ce fut:

«Tu ne partiras pas!... Est-ce que ces guerres nous regardent,

nous? Le curé lui-même a dit que c'était trop fort à la fin;

qu'on devait faire la paix! Tu resteras! Ne pleure pas,

Catherine, je te dis qu'il restera.»

Elle était toute verte de colère, et bousculait ses marmites en

parlant.

«Voilà longtemps, dit-elle, que ce grand carnage me dégoûte; il a

déjà fallu que nos deux pauvres cousins Kasper et Yokel aillent

se faire casser les os en Espagne, pour cet empereur, et

maintenant il vient encore nous demander les jeunes; il n'est pas

content d'en avoir fait périr trois cent mille en Russie. Au lieu

de songer à la paix, comme un homme de bon sens, il ne pense qu'à

faire massacrer les derniers qui restent... On verra! on verra!

--Au nom du ciel! tante Grédel, taisez-vous, parlez plus bas, lui

dis-je en regardant la fenêtre, on pourrait vous entendre; nous

serions tous perdus.

--Eh bien, je parle pour qu'on m'entende, reprit-elle; ton

Napoléon ne me fait pas peur; il a commencé par nous empêcher de

parler, pour faire ce qu'il voudrait... mais tout cela va

finir!... Quatre jeunes femmes vont perdre leurs maris rien que

dans notre village, et dix pauvres garçons vont tout abandonner,

malgré père et mère, malgré la justice, malgré le bon Dieu,

malgré la religion... n'est-ce pas abominable?»

Et comme je voulais répondre:

«Tiens, Joseph, dit-elle, tais-toi, cet homme-là n'a pas de

coeur!... il finira mal!... Dieu s'est déjà montré cet hiver; il

a vu qu'on avait plus peur d'un homme que de lui: que les mères

elles-mêmes, comme du temps d'Hérode, n'osaient plus retenir la

chair de leur chair, quand il la demandait pour le massacre;

alors il a fait venir le froid, et notre armée a péri... et tous

ceux qui vont partir sont morts d'avance: Dieu est las!--Toi, tu

ne partiras pas, me dit cette femme pleine d'entêtement, je ne

veux pas que tu partes; tu te sauveras dans les bois avec Jean

Kraft, Louis Bême et tous les plus courageux garçons d'ici; vous

irez par les montagnes, en Suisse, et Catherine et moi nous irons

près de vous jusqu'à la fin de l'extermination.»

Alors la tante Grédel se tut d'elle-même. Au lieu de nous faire

un dîner ordinaire, elle nous en fit encore un meilleur que

l'autre dimanche, et nous dit d'un air ferme:

«Mangez, mes enfants, n'ayez pas peur... tout cela va changer.»

Je rentrais vers quatre heures du soir à Phalsbourg un peu plus

calme qu'en partant. Mais comme je remontais la rue de la

Munitionnaire, voilà que j'entends, au coin du collége, le

tambour du sergent de ville Harmantier, et que je vois une grande

foule autour de lui. Je cours pour écouter les publications, et

j'arrive juste au moment où cela commençait.

Harmantier lut que, par le sénatus-consulte du 3, le tirage de la

conscription aurait lieu le 15.

Nous étions le 8, il ne restait donc plus que sept jours. Cela me

bouleversa.

Tous ceux qui se trouvaient là s'en allaient à droite et à gauche

dans le plus grand silence. Je rentrai chez nous fort triste, et

je dis à M. Goulden:

«On tire jeudi prochain.

--Ah! fit-il, on ne perd pas de temps... ça presse.»

Il est facile de se faire une idée de mon chagrin durant ce jour

et les suivants. Je ne tenais plus en place; sans cesse je me

voyais sur le point d'abandonner le pays. Il me semblait

d'avance courir dans les bois, ayant à mes trousses des gendarmes

criant: «Halte! halte!» Puis je me représentais la désolation de

Catherine, de la tante Grédel, de M. Goulden. Quelquefois je

croyais marcher en rang, avec une quantité d'autres malheureux

auxquels on criait: «En avant!... À la baïonnette!» tandis que

les boulets en enlevaient des files entières. J'entendais ronfler

ces boulets et siffler les balles; enfin j'étais dans un état

pitoyable.

«Du calme, Joseph, me disait M. Goulden, ne te tourmente donc pas

ainsi. Pense que de toute la conscription, il n'y en a pas dix

peut-être qui puissent donner d'aussi bonnes raisons que toi pour

rester. Il faudrait que le chirurgien fût aveugle pour te

recevoir. D'ailleurs, je verrai M. le commandant de place...

Tranquillise-toi!»

Ces bonnes paroles ne pouvaient me rassurer.

C'est ainsi que je passai toute une semaine dans des transes

extraordinaires, et quand arriva le jour du tirage, le jeudi

matin, j'étais tellement pâle, tellement défait, que les parents

de conscrits enviaient en quelque sorte ma mine pour leur fils.

«Celui-là, se disaient-ils, a de la chance... il tomberait par

terre en soufflant dessus... Il y a des gens qui naissent sous

une bonne étoile!»

Mais tout à coup, le 8 janvier, on mit une grande affiche à la

mairie, où l'on voyait que l'empereur allait lever, avec un

sénatus-consulte, comme on disait dans ce temps-là, d'abord

150,000 conscrits de 1813, ensuite 100 cohortes du premier ban de

1812, qui se croyaient déjà réchappées, ensuite 100,000 conscrits

de 1809 à 1812, et ainsi de suite jusqu'à la fin, de sorte que

tous les trous seraient bouchés, et que même nous aurions une

plus grande armée qu'avant d'aller en Russie.

Quand le père Fouze, le vitrier, vint nous raconter cette

affiche, un matin, je tombai presque en faiblesse, car je me dis

en moi-même:

«Maintenant on prend tout: les pères de famille depuis 1809; je

suis perdu!»

Le 8 janvier sa tante et sa cousine arrivent pour lui porter bonheur

au tirage. M. Goulden les rassure et leur dit que c'est une vaine

cérémonie, mais qu'il n'y a de sérieux que l'avis du conseil de

révision dont il est sûr. Il tire le numéro 17.

«Alors je m'en allai sans rien dire, Catherine et ma tante

derrière moi; nous descendîmes sur la place, et ayant un peu

d'air, je me rappelai que j'avais tiré le numéro 17.»

La tante Grédel paraissait confondue.

«Je t'avais pourtant mis quelque chose dans ta poche, dit-elle;

mais ce gueux de Pinacle t'a jeté un mauvais sort.»

En même temps elle tira de ma poche de derrière un bout de corde.

Moi, de grosses gouttes de sueur me coulaient du front; Catherine

était toute pâle, et c'est ainsi que nous retournâmes chez M.

Goulden.

«Quel numéro as-tu, Joseph? me dit-il aussitôt.

--Dix-sept,» répondit la tante en s'asseyant les mains sur les

genoux.

Un instant M. Goulden parut troublé, mais ensuite il dit:

«Autant celui-là qu'un autre... tous partiront... il faut remplir

les cadres. Cela ne signifie rien pour Joseph. J'irai voir M. le

Maire, M. le commandant de place... Ce n'est pas pour leur faire

un mensonge; dire que Joseph est boiteux, toute la ville le sait,

mais, dans la presse, on pourrait passer là-dessus. Voilà

pourquoi j'irai les voir. Ainsi ne vous troublez pas... reprenez

confiance.»

Ces paroles du bon M. Goulden rassurèrent la tante Grédel et

Catherine, qui s'en retournèrent aux Quatre-Vents, pleines de

bonnes espérances.

--J'avais entendu dire que le vinaigre donne des maux d'estomac,

et sans en prévenir M. Goulden, dans ma peur j'avalai tout le

vinaigre qui se trouvait dans la petite burette de l'huilier.

Ensuite je m'habillai pensant avoir une mine de déterré, car le

vinaigre était très-fort et me travaillait intérieurement. Mais

en entrant dans la chambre de M. Goulden, à peine m'eut-il vu,

qu'il s'écria:

«Joseph, qu'as-tu donc? tu es rouge comme un coq!»

En moi-même, m'étant regardé dans le miroir, je vis que, jusqu'à

mes oreilles et jusqu'au bout de mon nez, tout était rouge. Alors

je fus effrayé, mais au lieu de pâlir je devins encore plus

rouge, et je m'écriai dans la désolation:

«Maintenant je suis perdu! Je vais avoir l'air d'un garçon qui

n'a pas de défauts, et même qui se porte très-bien; c'est le

vinaigre qui me monte à la tête.

--Quel vinaigre? demanda M. Goulden.

--Celui de l'huilier, que j'ai bu pour être pâle, comme on

raconte de mademoiselle Sclapp, l'organiste. Ô Dieu, quelle

mauvaise idée j'ai eue!

--Cela ne t'empêchera pas d'être boiteux, dit M. Goulden;

seulement tu voulais tromper le conseil, et ce n'est pas honnête?

Mais voici neuf heures et demi qui sonnent: Werner est venu me

prévenir hier que tu passerais à dix heures... Ainsi,

dépêche-toi.»

Il me faut donc partir en cet état; le feu du vinaigre me sortait

des joues. Lorsque je rencontrai la tante et Catherine, qui

m'attendaient sous la voûte de la mairie, elles me reconnurent à

peine.

«Comme tu as l'air content et l'air réjoui!» me dit la tante

Grédel.

En entendant cela, j'aurais eu bien sûr une faiblesse, si le

vinaigre ne m'avait pas soutenu malgré moi. Je montai l'escalier

dans un trouble extraordinaire, sans pouvoir remuer la langue

pour répondre, tant j'éprouvais d'horreur contre ma bêtise.

En haut, déjà plus de vingt-cinq conscrits, qui se prétendaient

infirmes, étaient reçus, et plus de vingt-cinq autres, assis sur

un banc contre le mur, regardaient à terre, les joues pendantes,

en attendant leur tour.

Le vieux gendarme Kelz, avec son grand chapeau à cornes, se

promenait de long en large; dès qu'il me vit, il s'arrêta comme

émerveillé, puis il s'écria:

«À la bonne heure! à la bonne heure! au moins en voilà un qui

n'est pas fâché de partir: l'amour de la gloire éclate dans ses

yeux.»

Et me posant la main sur l'épaule:

«C'est bien, Joseph, fit-il, je te prédis qu'à la fin de la

campagne, tu seras caporal.

--Mais je suis boiteux! m'écriai-je tout indigné.

--Boiteux! dit Kelz en clignant de l'oeil et souriant, boiteux!

C'est égal, avec une mine pareille on fait toujours son chemin.»

Il avait à peine fini son discours, que la salle du conseil de

révision s'ouvrit et que l'autre gendarme, Werner, se penchant à

la porte, cria d'une voix rude:

«Joseph Bertha!»

J'entrai, boitant le plus que je pouvais, et Werner referma la

porte. Les maires du canton étaient assis sur des chaises en

demi-cercle, M. le sous-préfet et M. le maire de Phalsbourg au

milieu dans des fauteuils, et le secrétaire Frélig, à sa table.

Un conscrit du Harberg se rhabillait; le gendarme Descarmes

l'aidait à mettre ses bretelles. Ce conscrit, ayant ses grands

cheveux bruns pendant sur les yeux, le cou nu et la bouche

ouverte pour soupirer, avait l'air d'un homme qu'on va pendre.

Deux médecins, M. le chirurgien-major de l'hôpital, avec un autre

en uniforme, causaient au milieu de la salle. Ils se retournèrent

en me disant:

«Déshabillez-vous.»

Et je me déshabillai jusqu'à la chemise, que Werner m'ôta. Les

autres me regardaient.

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 53 / 136 题