«Ah! bon, bon, dit-il, maintenant je comprends, c'est demain la
fête de Catherine! Voilà donc pourquoi tu travaillais jour et
nuit! Tiens, reprends cet argent, je n'en veux pas.»
J'étais tout confus.
«Monsieur Goulden, je vous remercie bien, lui dis-je, mais cette
montre est pour Catherine, et je suis content de l'avoir gagnée.
Vous me feriez de la peine si vous refusiez l'argent; j'aimerais
autant laisser la montre.»
Il ne dit plus rien et prit les trente-cinq francs; puis il
ouvrit son tiroir et choisit une belle chaîne d'acier, avec deux
petites clefs en argent doré qu'il mit à la montre. Après quoi
lui-même enferma le tout dans une boîte avec une faveur rose. Il
fit cela lentement, comme attendri; enfin il me donna la boîte.
«C'est un joli cadeau, Joseph, dit-il; Catherine doit s'estimer
bien heureuse d'avoir un amoureux tel que toi. C'est une honnête
fille. Maintenant nous pouvons souper; dresse la table, pendant
que je vais lever le pot-au-feu.»
Nous fîmes cela, puis M. Goulden tira de l'armoire une bouteille
de son vin de Metz, qu'il gardait pour les grandes circonstances,
et nous soupâmes en quelque sorte comme deux camarades; car,
durant toute la soirée, il ne cessa point de me parler du bon
temps de sa jeunesse, disant qu'il avait eu jadis une amoureuse,
mais qu'en l'année 92 il était parti pour la levée en masse, à
cause de l'invasion des Prussiens, et qu'à son retour à
Fénétrange, il avait trouvé cette personne mariée, chose
naturelle, puisqu'il ne s'était jamais permis de lui déclarer son
amour: cela ne l'empêchait pas de rester fidèle à ce tendre
souvenir: il en parlait d'un air grave.
Moi je l'écoutais en rêvant à Catherine, et ce n'est que sur le
coup de dix heures, au passage de la ronde qui relevait les
postes toutes les vingt minutes, à cause du grand froid, que nous
remîmes deux bonnes bûches dans le poêle, et que nous allâmes
enfin nous coucher.
Le lendemain, 18 décembre, je m'éveillai vers six heures du
matin. Il faisait un froid terrible; ma petite fenêtre était
comme couverte d'un drap de givre.
J'avais eu soin, la veille, de déployer au dos d'une chaise mon
habit bleu de ciel à queue de morue, mon pantalon, mon gilet en
poil de chèvre, une chemise blanche et ma belle cravate de soie
noire. Tout était prêt; mes bas et mes souliers bien cirés se
trouvaient au pied du lit; je n'avais qu'à m'habiller, et, malgré
cela, le froid que je sentais à la figure, la vue de ces vitres
et le grand silence du dehors me donnaient le frisson d'avance.
Si ce n'avait pas été la fête de Catherine, je serais resté là
jusqu'à midi; mais tout à coup cette idée me fit sauter du lit et
courir bien vite au grand poêle de faïence, où restaient presque
toujours quelques braises de la veille au soir dans les cendres.
J'en trouvai deux ou trois, je me dépêchai de les rassembler et
de mettre dessus du petit bois et deux grosses bûches, après quoi
je courus me renfoncer dans mon lit.
M. Goulden, sous ses grands rideaux, la couverture tirée sur le
nez et le bonnet de coton sur les yeux, était éveillé depuis un
instant; il m'entendit et me cria:
«Joseph, il n'a jamais fait un froid pareil depuis quarante
ans... je sens ça... Quel hiver nous allons avoir!»
Moi, je ne lui répondais pas; je regardais de loin si le feu
s'allumait: les braises prenaient bien; on entendait le fourneau
tirer, et d'un seul coup tout s'alluma. Le bruit de la flamme
vous réjouissait; mais il fallut plus d'une bonne demi-heure pour
sentir un peu l'air tiède.
Enfin je me levai, je m'habillai. M. Goulden parlait toujours:
moi, je ne pensais qu'à Catherine. Et comme j'avais fini vers
huit heures, j'allais sortir, lorsque M. Goulden, qui me
regardait aller et venir, s'écria:
«Joseph, à quoi penses-tu donc, malheureux? Est-ce avec ce petit
habit que tu veux aller aux Quatre-Vents? Mais tu serais mort à
moitié chemin. Entre dans mon cabinet, tu prendras le grand
manteau, les moufles et les souliers à double semelle garnis de
flanelle.»
Je me trouvais si beau, que je réfléchis s'il fallait suivre son
conseil, et lui, voyant ça, dit:
«Écoute, on a trouvé hier un homme gelé sur la côte de Wéchem; le
docteur Steinbrenner a dit qu'il résonnait comme un morceau de
bois sec, quand on tapait dessus. C'était un soldat; il avait
quitté le village entre six et sept heures, à huit heures on l'a
ramassé; ainsi ça va vite. Si tu veux avoir le nez et les
oreilles gelés, tu n'as qu'à sortir comme cela.»
Je vis bien alors qu'il avait raison; je mis ses gros souliers,
je passai le cordon des moufles sur mes épaules, et je jetai le
manteau par-dessus. C'est ainsi que je sortis, après avoir
remercié M. Goulden, qui m'avertit de ne pas rentrer trop tard,
parce que le froid augmente à la nuit, et qu'une grande quantité
de loups devaient avoir passé le Rhin sur la glace.
Je n'étais pas encore devant l'église, que j'avais déjà relevé le
collet de peau de renard du manteau, pour sauver mes oreilles. Le
froid était si vif, qu'on sentait comme des aiguilles dans l'air,
et qu'on se recoquillait malgré soi jusqu'à la plante des pieds.
Sous la porte d'Allemagne, j'aperçus le soldat de garde, dans son
grand manteau gris, reculé comme un saint au fond de sa niche; il
serrait le fusil avec sa manche, pour n'avoir pas les doigts
gelés contre le fer, deux glaçons pendaient à ses moustaches.
Personne n'était sur le pont, ni devant l'octroi. Un peu plus
loin, hors de l'avancée, je vis trois voitures au milieu de la
route, avec leurs grandes bâches serrées comme des bourriches,
elles étincelaient de givre; on les avait dételées et
abandonnées. Tout semblait mort au loin, tous les êtres se
cachaient, se blottissaient dans quelque trou; on n'entendait que
la glace crier sous vos pieds.
En courant à côté du cimetière, dont les croix et les tombes
reluisaient au milieu de la neige, je me dis en moi-même: «Ceux
qui dorment là n'ont plus froid!» Je serrais le manteau contre ma
poitrine et je cachais mon nez dans la fourrure, remerciant M.
Goulden de la bonne idée qu'il avait eue. J'enfonçais aussi mes
mains dans les moufles jusqu'aux coudes, et je galopais dans
cette grande tranchée à perte de vue, que les soldats avaient
faite depuis la ville jusqu'aux Quatre-Vents. C'étaient des murs
de glace; en quelques endroits balayés par la bise, on voyait le
ravin du fond de Fiquet, la forêt du bois de chênes et la
montagne bleuâtre, comme rapprochés de vous à cause de la clarté
de l'air.
On n'entendait plus aboyer les chiens de ferme, il faisait aussi
trop froid pour eux.
Malgré tout, la pensée de Catherine me réchauffait le coeur, et
bientôt je découvris les premières maisons des Quatre-Vents. Les
cheminées et les toits de chaume, à droite et à gauche de la
route, dépassaient à peine les montagnes de neige, et les gens,
tout le long des murs, jusqu'au bout du village, avaient fait une
tranchée pour aller les uns chez les autres. Mais ce jour-là,
chaque famille se tenait autour de son âtre, et l'on voyait les
petites vitres rondes comme piquées d'un point rouge, à cause du
grand feu de l'intérieur. Devant chaque porte se trouvait une
botte de paille, pour empêcher le froid de passer dessous.
À la cinquième porte à droite je m'arrêtai pour ôter mes moufles,
puis j'ouvris et je refermai bien vite; c'était la maison de ma
tante Grédel Bauer, la veuve de Mathias Bauer et la mère de
Catherine.
Comme j'entrais grelottant et que la tante Grédel, assise devant
l'âtre, tournait sa tête grise, tout étonnée à cause de mon grand
collet de renard, Catherine, habillée en dimanche, avec une belle
jupe de rayage, le mouchoir à longues franges en croix autour du
sein, le cordon du tablier rouge serré à sa taille très-mince, un
joli bonnet de soie bleue à bandes de velours noir renfermant sa
figure rose et blonde, les yeux doux et le nez un peu relevé,
Catherine s'écria:
«C'est Joseph!»
Et sans regarder deux fois elle accourut m'embrasser en disant:
«Je savais bien que le froid ne t'empêcherait pas de venir.»
J'étais tellement heureux que je ne pouvais parler! J'ôtai mon
manteau, que je pendis au mur avec les moufles; j'ôtai
pareillement les gros souliers de M. Goulden, et je sentis que
j'étais tout pâle de bonheur.
J'aurais voulu trouver quelque chose d'agréable, mais comme cela
ne venait pas, tout à coup je dis:
«Tiens, Catherine, voici quelque chose pour ta fête; mais d'abord
il faut que tu m'embrasses encore une fois avant d'ouvrir la
boîte.»
Elle me tendit ses bonnes joues roses et puis s'approcha de la
table; la tante Grédel vint aussi voir. Catherine délia le cordon
et ouvrit. Moi j'étais derrière, et mon coeur sautait, sautait:
j'avais peur en ce moment que la montre ne fût pas assez belle.
Mais au bout d'un instant, Catherine, joignant les mains, soupira
tout bas:
«Oh! mon Dieu! que c'est beau!... C'est une montre.
--Oui, dit la tante Grédel, ça, c'est tout à fait beau: je n'ai
jamais vu de montre aussi belle... On dirait de l'argent.
--Mais c'est de l'argent, fit Catherine en se retournant et me
regardant pour savoir.»
Alors je dis:
«Est-ce que vous croyez, tante Grédel, que je serais capable de
donner une montre en cuivre argenté à celle que j'aime plus que
ma propre vie? Si j'en étais capable, je me mépriserais comme la
boue de mes souliers.»
Catherine, entendant cela, me mit ses deux bras autour du cou, et
comme nous étions ainsi je pensai: «Voilà le plus beau jour de ma
vie!
Je ne pouvais plus la lâcher; la tante Grédel demandait:
«Qu'est-ce qu'il y a donc de peint sur le verre?»
Mais je n'avais plus la force de répondre, et seulement à la fin,
nous étant assis l'un à côté de l'autre, je pris la montre et je
dis:
«Cette peinture, tante Grédel, représente deux amoureux qui
s'aiment plus qu'on ne peut dire: Joseph Bertha et Catherine
Bauer; Joseph offre un bouquet de roses à son amoureuse, qui
étend la main pour le prendre.»
Quand la tante Grédel eut bien vu la montre, elle dit:
«Viens que je t'embrasse aussi, Joseph; je vois bien qu'il t'a
fallu beaucoup économiser et travailler pour cette montre-là et
je pense que c'est très-beau... que tu es un bon ouvrier et que
tu nous fais honneur.»
Je l'embrassai dans la joie de mon âme, et depuis ce moment
jusqu'à midi, je ne lâchai plus la main de Catherine; nous étions
heureux en nous regardant.
La tante Grédel allait et venait autour de l'âtre pour apprêter
un _pfankougen_, avec des pruneaux secs et des _küchlen_ trempés
dans du vin à la cannelle et d'autres bonnes choses; mais nous
n'y faisions pas attention, et ce n'est qu'au moment où la tante,
après avoir mis son casaquin rouge et ses sabots noirs, s'écria
toute contente: «Allons, mes enfants, à table!» que nous vîmes la
belle nappe, la grande soupière, la cruche de vin et le
_pfankougen_ bien rond, bien doré, sur une large assiette au
milieu. Cela nous réjouit la vue, et Catherine dit:
«Assieds-toi là, Joseph, contre la fenêtre, que je te voie bien.
Seulement il faut que tu m'arranges la montre, car je ne sais pas
où la mettre.»
Je lui passai la chaîne autour du cou, puis, nous étant assis,
nous mangeâmes de bon appétit. Dehors on n'entendait rien, le feu
pétillait sur l'âtre. Il faisait bien bon dans cette grande
cuisine, et le chat gris, un peu sauvage, nous regardait de loin
à travers la balustrade de l'escalier au fond, sans oser
descendre.
Catherine, après le dîner, chanta l'air: _Der lieber Gott_! Elle
avait une voix douce qui s'élevait jusqu'au ciel. Moi je chantais
tous bas, seulement pour la soutenir. La tante Grédel, qui ne
pouvait jamais rester sans rien faire, même les dimanches,
s'était mise à filer; le bourdonnement du rouet remplissait les
silences, et nous étions tout attendris. Quand un air était fini,
nous en commencions un autre. À trois heures, la tante nous
servit les _küchlen_ à la cannelle; nous y mordions ensemble, en
riant comme des bienheureux, et la tante quelquefois s'écriait:
«Allons, allons, est-ce qu'on ne dirait pas de véritables
enfants?»
Elle avait l'air de se fâcher, mais on voyait bien à ses yeux
plissés qu'elle riait au fond de son coeur. Cela dura jusqu'à
quatre heures du soir; alors la nuit commençait à venir, l'ombre
entrait par les petites fenêtres, et songeant qu'il faudrait
bientôt nous quitter, nous nous assîmes tristement près de l'âtre
où dansait la flamme rouge. Catherine me serrait la main; moi,
le front penché, j'aurais donné ma vie pour rester. Cela durait
depuis une bonne demi-heure, lorsque la tante Grédel s'écria:
«Joseph... écoute... il est temps que tu partes; la lune ne se
lève pas avant minuit, il va faire bientôt noir dehors comme dans
un four, et par ces grands froids un malheur est si vite
arrivé...»
Ces paroles me portaient un coup, et je sentais que Catherine me
retenait la main. Mais la tante Grédel avait plus de raison que
nous.
--C'est assez, dit-elle en se levant et décrochant le manteau du
mur; tu reviendras dimanche.
Il fallut bien remettre les gros souliers, les moufles et le
manteau de M. Goulden.
J'aurais voulu faire durer cela cent ans; malheureusement la
tante m'aidait. Quand j'eus le grand collet dressé contre les
oreilles, elle me dit:
«Embrassons-nous, Joseph!»
Je l'embrassai d'abord, ensuite Catherine, qui ne disait plus
rien. Après cela, j'ouvris la porte, et le froid terrible entrant
tout à coup, m'avertit qu'il ne fallait pas attendre.
«Dépêche-toi, me dit la tante.
--Bonsoir, Joseph, bonsoir!... me criait Catherine: n'oublie pas
de venir dimanche.»
Je me retournai pour agiter la main, puis je me mis à courir sans
lever la tête, car le froid était tel que mes yeux en pleuraient
derrière les grands poils du collet.