Le roman est l'épopée domestique, le poëme épique du foyer. À présent
que l'époque semi-fabuleuse de l'épopée est passée pour les nations,
le roman est devenu presque la seule littérature. Mais il y a un roman
imaginaire dont les lecteurs se lassent bientôt, parce qu'il ne laisse
rien dans l'esprit que des situations forcées et des combinaisons
fantaisistes; il faut une triple oisiveté dans l'âme pour persévérer
dans le goût de cette espèce de roman. Cela ne convient qu'aux jeunes
filles et aux vieillards. C'est un jeu de poupées sérieuses qu'on
place à volonté les unes en face des autres, et auxquelles on fait
débiter leurs rôles sans vraisemblance et sans intérêt. Le roman
théâtral n'est acceptable que sur le théâtre où on le transporte
ordinairement, parce que, avant d'y aller, on est décidé d'avance à
tout croire pendant une heure de crédulité convenue.
Mais il y a maintenant une autre espèce de roman qui n'invente rien,
parce que le seul inventeur, c'est Dieu, mais qui raconte avec la
fidélité de la vérité ce que l'histoire véridique nous a transmis par
ses acteurs secondaires; qui prend ses héros non parmi les grands
hommes et les héros, mais dans les rangs les plus obscurs du peuple,
et qui montre l'influence de l'ambition et de ce qu'on nomme la gloire
d'un seul sur le sort de tous. Le mérite de ce roman, c'est la _vérité
vraie_ des sentiments et des situations, c'est, si vous voulez, la
naïveté de la vie.
Chacun se reconnaît dans son image et l'intérêt qui s'attache à
l'événement n'a aucun besoin de rien feindre pour être touché. C'est
de son propre coeur qu'on tire les larmes. Seulement, il faut que la
simplicité des détails et la naïveté des récits forcent le lecteur à
reconnaître qu'on ne le trompe pas et qu'il se dise: «Cela est si
naturel que la nature ne se laisserait pas imiter à ce point; cela est
si vrai qu'aucun mensonge ne pourrait se glisser dans la sincérité de
ces événements, ou dans les paroles de ces personnages. C'est là le
mérite singulièrement difficile de ces livres. L'auteur n'est plus un
auteur, c'est un homme! Il faut, pour les écrire, autant de talent
qu'il faut de génie naturel pour les concevoir. Le naturel n'est-il
pas le chef-d'oeuvre du talent?
Moi, j'étais en apprentissage, depuis 1801, chez le vieil
horloger Melchior Goulden, à Phalsbourg. Comme je paraissais
faible et que je boitais un peu, ma mère avait voulu me faire
apprendre un métier plus doux que ceux de notre village; car, au
Dagsberg, on ne trouve que des bûcherons, des charbonniers et des
schlitteurs. M. Goulden m'aimait bien. Nous demeurions au
premier étage de la grande maison qui fait le coin en face du
_Boeuf-Rouge_, près la porte de France.
C'est là qu'il fallait voir arriver des princes, des ambassadeurs
et des généraux, les uns à cheval, les autres en calèche, les
autres en berline, avec des habits galonnés, des plumets, des
fourrures et des décorations de tous les pays. Et sur la grande
route il fallait voir passer les courriers, les estafettes, les
convois de poudre, de boulets, les canons, les caissons, la
cavalerie et l'infanterie! Quel temps! quel mouvement!
En cinq ou six ans l'hôtelier Georges fit fortune: il eut des
prés, des vergers, des maisons et des écus en abondance, car tous
ces gens arrivant d'Allemagne, de Suisse, de Russie, de Pologne
ou d'ailleurs ne regardaient pas à quelques poignées d'or
répandues sur les grands chemins; c'étaient tous des nobles, qui
se faisaient gloire en quelque sorte de ne rien ménager.
Du matin au soir, et même pendant la nuit, l'hôtel du
_Boeuf-Rouge_ tenait table ouverte. Le long des hautes fenêtres
en bas, on ne voyait que les grandes nappes blanches,
étincelantes d'argenterie et couvertes du gibier, de poisson et
d'autres mets rares, autour desquels ces voyageurs venaient
s'asseoir côte à côte. On n'entendait dans la grande cour
derrière que les hennissements des chevaux, les cris des
postillons, les éclats de rire des servantes, le roulement des
voitures, arrivant ou partant, sous les hautes portes cochères.
Ah! l'hôtel du _Boeuf-Rouge_ n'aura jamais un temps de prospérité
pareille!
On voyait aussi descendre là des gens de la ville, qu'on avait
connus dans le temps pour chercher du bois sec à la forêt, ou
ramasser le fumier des chevaux sur les grandes routes. Ils
étaient passés commandants, colonels, généraux, un sur mille, à
force de batailler dans tous les pays du monde.
Le vieux Melchior, son bonnet de soie noire tiré sur ses larges
oreilles poilues, les paupières flasques, le nez pincé dans ses
grandes bésicles de corne et les lèvres serrées, ne pouvait
s'empêcher de déposer sur l'établi sa loupe et son poinçon et de
jeter quelquefois un regard vers l'auberge, surtout quand les
grands coups de fouet des postillons à lourdes bottes, petite
veste et perruque de chanvre tortillée sur la nuque,
retentissaient dans les échos des remparts, annonçant quelque
nouveau personnage. Alors il devenait attentif, et de temps en
temps je l'entendais s'écrier:
«Tiens! c'est le fils du couvreur Jacob, de la vieille ravaudeuse
Marie-Anne ou du tonnelier Franz-Sépel! Il a fait son chemin...
le voilà colonel et baron de l'empire par-dessus le marché!
Pourquoi donc est-ce qu'il ne descend pas chez son père, qui
demeure là-bas dans la rue des Capucins?»
Mais lorsqu'il les voyait prendre le chemin de la rue, en donnant
des poignées de main à droite et à gauche aux gens qui les
reconnaissaient, sa figure changeait; il s'essuyait les yeux avec
son gros mouchoir à carreaux en murmurant:
«C'est la pauvre vieille Annette qui va avoir du plaisir! À la
bonne heure, à la bonne heure! il n'est pas fier celui-là, c'est
un brave homme; pourvu qu'un boulet ne l'enlève pas de sitôt!»
Les uns passaient comme honteux de reconnaître leur nid, les
autres traversaient fièrement la ville, pour aller voir leur
soeur ou leur cousine. Ceux-ci, tout le monde en parlait, on
aurait dit que tout Phalsbourg portait leurs croix et leurs
épaulettes; les autres, on les méprisait autant et même plus que
lorsqu'ils balayaient la grande route.
Souvent, au passage des régiments qui traversaient la ville,--la
grande capote retroussée sur les hanches, le sac au dos, les
hautes guêtres montant jusqu'aux genoux et le fusil à volonté,
allongeant le pas, tantôt couverts de boue, tantôt blancs de
poussière,--souvent le père Melchior, après avoir regardé ce
défilé, me demandait tout rêveur:
«Dis donc, Joseph, combien penses-tu que nous en avons vu passer
depuis 1801!
--Oh! je ne sais pas, monsieur Goulden, lui disais-je, au moins
quatre ou cinq cent mille.
--Oui... au moins! faisait-il. Et combien en as-tu vu revenir?»
Alors je comprenais ce qu'il voulait dire, et je lui répondais:
«Peut-être qu'ils rentrent par Mayence ou par une autre route...
Ça n'est pas possible autrement!»
Mais il hochait la tête et disait:
«Ceux que tu n'as pas vus revenir sont morts, comme des centaines
et des centaines de mille autres mourront, si le bon Dieu n'a pas
pitié de nous, car l'empereur n'aime que la guerre! Il a déjà
versé plus de sang pour donner des couronnes à ses frères, que
notre grande Révolution pour gagner les Droits de l'homme.»
Nous nous remettions à l'ouvrage, et les réflexions de M.
Goulden me donnaient terriblement à réfléchir.
Je boitais bien un peu de la jambe gauche, mais tant d'autres
avec des défauts avaient reçu leur feuille de route tout de même!
Ces idées me trottaient dans la tête, et quand j'y pensais
longtemps, j'en concevais un grand chagrin. Cela me paraissait
terrible, non-seulement parce que je n'aimais pas la guerre, mais
encore parce que je voulais me marier avec ma cousine Catherine
des Quatre-Vents. Nous avions été en quelque sorte élevés
ensemble. On ne pouvait voir de fille plus fraîche, plus riante;
elle était blonde, avec de beaux yeux bleus, des joues roses et
des dents blanches comme du lait; elle approchait de ses dix-huit
ans; moi, j'en avais dix-neuf, et la tante Margrédel paraissait
contente de me voir arriver tous les dimanches de grand matin,
pour déjeuner et dîner avec eux.
Catherine et moi nous allions derrière, dans le verger; nous
mordions dans les mêmes pommes et dans les mêmes poires; nous
étions les plus heureux du monde.
C'est moi qui conduisais Catherine à la grand'messe et aux
vêpres, et, pendant la fête, elle ne quittait pas mon bras et
refusait de danser avec les autres garçons du village.
Tout le monde savait que nous devions nous marier un jour; mais
si j'avais le malheur de partir à la conscription, tout était
fini. Je souhaitais d'être encore mille fois plus boiteux, car,
dans ce temps, on avait d'abord pris les garçons, puis les hommes
mariés sans enfants, ensuite les hommes mariés avec un enfant, et
malgré moi je pensais: est-ce que les boiteux valent mieux que
les pères de famille? Est-ce qu'on ne pourrait pas me mettre
dans la cavalerie?» Rien que cette idée me rendait triste;
j'aurais déjà voulu me sauver.
Mais c'est principalement en 1812, au commencement de la guerre
contre les Russes, que ma peur grandit. Depuis le mois de février
jusqu'à la fin de mai, tous les jours nous ne vîmes passer que
des régiments et des régiments: des dragons, des cuirassiers, des
carabiniers, des hussards, des lanciers de toutes les couleurs,
de l'artillerie, des caissons, des ambulances, des voitures, des
vivres, toujours et toujours, comme une rivière qui coule et dont
on ne voit jamais la fin.
Enfin, le 10 mai de cette année 1812, de grand matin, les canons
de l'arsenal annoncèrent le maître de tout. Je dormais encore
lorsque le premier coup partit, en faisant grelotter mes petites
vitres comme un tambour, et presque aussitôt M. Goulden, avec la
chandelle allumée, ouvrit ma porte en me disant:
«Lève-toi... le voilà!»
Nous ouvrîmes la fenêtre. Au milieu de la nuit je vis s'avancer
au grand trot, sous la porte de France, une centaine de dragons
dont plusieurs portaient des torches; ils passèrent avec un
roulement et des piétinements terribles: leurs lumières
serpentaient sur la façade des maisons comme de la flamme, et de
toutes les croisées on entendait partir des cris sans fin: «_Vive
l'empereur! vive l'Empereur!_»
Je regardais la voiture, quand un cheval s'abattit sur le poteau
du boucher Klein, où l'on attachait les boeufs; le dragon tomba
comme une masse, les jambes écartées, le casque dans la rigole,
et presque aussitôt une tête se pencha hors de la voiture pour
voir ce qui se passait, une grosse tête pâle et grasse, une
touffe de cheveux sur le front: c'était Napoléon: il tenait la
main levée comme pour prendre une prise de tabac, et dit quelques
mots brusquement. L'officier qui galopait à côté de la portière
se pencha pour lui répondre. Il prit sa prise et tourna le coin,
pendant que les cris redoublaient et que le canon tonnait.
Voilà tout ce que je vis.
Depuis ce jour jusqu'à la fin du mois de septembre, on chanta
beaucoup de _Te Deum_ à l'église, et l'on tirait chaque fois
vingt et un coups de canon pour quelque nouvelle victoire.
C'était presque toujours le matin; M. Goulden aussitôt s'écriait:
«Hé, Joseph! encore une bataille gagnée! cinquante mille hommes à
terre, vingt-cinq drapeaux, cent bouches à feu!... Tout va
bien... tout va bien.--Il ne reste maintenant qu'à faire une
nouvelle levée, pour remplacer ceux qui sont morts!»
Il poussait ma porte, et je le voyais tout gris, tout chauve, en
manches de chemise, le cou nu, qui se lavait la figure dans la
cuvette.
«Est-ce que vous croyez, monsieur Goulden, lui disais-je dans un
grand trouble, qu'on prendra les boiteux?
--Non, non, faisait-il avec bonté, ne crains rien, mon enfant; tu
ne pourrais réellement pas servir. Nous arrangerons cela.
Travaille seulement bien, et ne t'inquiète pas du reste.»
Il voyait mon inquiétude, et cela lui faisait de la peine. Je
n'ai jamais rencontré d'homme meilleur. Alors il s'habillait
pour aller remonter les horloges en ville, celles de M. le
commandant de place, de M. le maire et d'autres personnes
notables. Moi je restais à la maison. M. Goulden ne rentrait
qu'après le _Te Deum_; il ôtait son grand habit noisette,
remettait sa perruque dans la boîte et tirait de nouveau son
bonnet de soie sur ses oreilles en disant:
«L'armée est à Vilna,--ou bien à Smolensk,--je viens d'apprendre
ça chez M. le commandant. Dieu veuille que nous ayons le dessus
cette fois.»
* * * * *
Cependant la fête de Catherine approchait de jour en jour, et mon
bonheur augmentait en proportion. J'avais déjà les trente-cinq
francs, mais je ne savais comment dire à M. Goulden que
j'achetais la montre; j'aurais voulu tenir toutes ces choses
secrètes: cela m'ennuyait beaucoup d'en parler.
Enfin la veille de la fête, entre six et sept heures du soir,
comme nous travaillions en silence, la lampe entre nous, tout à
coup je pris ma résolution et je dis:
«Vous savez, monsieur Goulden, que je vous ai parlé d'un acheteur
pour la petite montre en argent.
--Oui, Joseph, fit-il sans se déranger: mais il n'est pas encore
venu.
--C'est moi, monsieur Goulden, qui suis l'acheteur.»
Alors il se redressa tout étonné. Je tirai les trente-cinq francs
et je les posai sur l'établi. Lui me regardait.
«Mais, fit-il, ce n'est pas une montre pour toi, cela, Joseph;
ce qu'il te faut, c'est une grosse montre, qui te remplisse bien
la poche et qui marque les secondes. Ces petites montres-là,
c'est pour les femmes.»
Je ne savais que répondre.