III

Le roman est l'épopée domestique, le poëme épique du foyer. À présent

que l'époque semi-fabuleuse de l'épopée est passée pour les nations,

le roman est devenu presque la seule littérature. Mais il y a un roman

imaginaire dont les lecteurs se lassent bientôt, parce qu'il ne laisse

rien dans l'esprit que des situations forcées et des combinaisons

fantaisistes; il faut une triple oisiveté dans l'âme pour persévérer

dans le goût de cette espèce de roman. Cela ne convient qu'aux jeunes

filles et aux vieillards. C'est un jeu de poupées sérieuses qu'on

place à volonté les unes en face des autres, et auxquelles on fait

débiter leurs rôles sans vraisemblance et sans intérêt. Le roman

théâtral n'est acceptable que sur le théâtre où on le transporte

ordinairement, parce que, avant d'y aller, on est décidé d'avance à

tout croire pendant une heure de crédulité convenue.

Mais il y a maintenant une autre espèce de roman qui n'invente rien,

parce que le seul inventeur, c'est Dieu, mais qui raconte avec la

fidélité de la vérité ce que l'histoire véridique nous a transmis par

ses acteurs secondaires; qui prend ses héros non parmi les grands

hommes et les héros, mais dans les rangs les plus obscurs du peuple,

et qui montre l'influence de l'ambition et de ce qu'on nomme la gloire

d'un seul sur le sort de tous. Le mérite de ce roman, c'est la _vérité

vraie_ des sentiments et des situations, c'est, si vous voulez, la

naïveté de la vie.

Chacun se reconnaît dans son image et l'intérêt qui s'attache à

l'événement n'a aucun besoin de rien feindre pour être touché. C'est

de son propre coeur qu'on tire les larmes. Seulement, il faut que la

simplicité des détails et la naïveté des récits forcent le lecteur à

reconnaître qu'on ne le trompe pas et qu'il se dise: «Cela est si

naturel que la nature ne se laisserait pas imiter à ce point; cela est

si vrai qu'aucun mensonge ne pourrait se glisser dans la sincérité de

ces événements, ou dans les paroles de ces personnages. C'est là le

mérite singulièrement difficile de ces livres. L'auteur n'est plus un

auteur, c'est un homme! Il faut, pour les écrire, autant de talent

qu'il faut de génie naturel pour les concevoir. Le naturel n'est-il

pas le chef-d'oeuvre du talent?

Moi, j'étais en apprentissage, depuis 1801, chez le vieil

horloger Melchior Goulden, à Phalsbourg. Comme je paraissais

faible et que je boitais un peu, ma mère avait voulu me faire

apprendre un métier plus doux que ceux de notre village; car, au

Dagsberg, on ne trouve que des bûcherons, des charbonniers et des

schlitteurs. M. Goulden m'aimait bien. Nous demeurions au

premier étage de la grande maison qui fait le coin en face du

_Boeuf-Rouge_, près la porte de France.

C'est là qu'il fallait voir arriver des princes, des ambassadeurs

et des généraux, les uns à cheval, les autres en calèche, les

autres en berline, avec des habits galonnés, des plumets, des

fourrures et des décorations de tous les pays. Et sur la grande

route il fallait voir passer les courriers, les estafettes, les

convois de poudre, de boulets, les canons, les caissons, la

cavalerie et l'infanterie! Quel temps! quel mouvement!

En cinq ou six ans l'hôtelier Georges fit fortune: il eut des

prés, des vergers, des maisons et des écus en abondance, car tous

ces gens arrivant d'Allemagne, de Suisse, de Russie, de Pologne

ou d'ailleurs ne regardaient pas à quelques poignées d'or

répandues sur les grands chemins; c'étaient tous des nobles, qui

se faisaient gloire en quelque sorte de ne rien ménager.

Du matin au soir, et même pendant la nuit, l'hôtel du

_Boeuf-Rouge_ tenait table ouverte. Le long des hautes fenêtres

en bas, on ne voyait que les grandes nappes blanches,

étincelantes d'argenterie et couvertes du gibier, de poisson et

d'autres mets rares, autour desquels ces voyageurs venaient

s'asseoir côte à côte. On n'entendait dans la grande cour

derrière que les hennissements des chevaux, les cris des

postillons, les éclats de rire des servantes, le roulement des

voitures, arrivant ou partant, sous les hautes portes cochères.

Ah! l'hôtel du _Boeuf-Rouge_ n'aura jamais un temps de prospérité

pareille!

On voyait aussi descendre là des gens de la ville, qu'on avait

connus dans le temps pour chercher du bois sec à la forêt, ou

ramasser le fumier des chevaux sur les grandes routes. Ils

étaient passés commandants, colonels, généraux, un sur mille, à

force de batailler dans tous les pays du monde.

Le vieux Melchior, son bonnet de soie noire tiré sur ses larges

oreilles poilues, les paupières flasques, le nez pincé dans ses

grandes bésicles de corne et les lèvres serrées, ne pouvait

s'empêcher de déposer sur l'établi sa loupe et son poinçon et de

jeter quelquefois un regard vers l'auberge, surtout quand les

grands coups de fouet des postillons à lourdes bottes, petite

veste et perruque de chanvre tortillée sur la nuque,

retentissaient dans les échos des remparts, annonçant quelque

nouveau personnage. Alors il devenait attentif, et de temps en

temps je l'entendais s'écrier:

«Tiens! c'est le fils du couvreur Jacob, de la vieille ravaudeuse

Marie-Anne ou du tonnelier Franz-Sépel! Il a fait son chemin...

le voilà colonel et baron de l'empire par-dessus le marché!

Pourquoi donc est-ce qu'il ne descend pas chez son père, qui

demeure là-bas dans la rue des Capucins?»

Mais lorsqu'il les voyait prendre le chemin de la rue, en donnant

des poignées de main à droite et à gauche aux gens qui les

reconnaissaient, sa figure changeait; il s'essuyait les yeux avec

son gros mouchoir à carreaux en murmurant:

«C'est la pauvre vieille Annette qui va avoir du plaisir! À la

bonne heure, à la bonne heure! il n'est pas fier celui-là, c'est

un brave homme; pourvu qu'un boulet ne l'enlève pas de sitôt!»

Les uns passaient comme honteux de reconnaître leur nid, les

autres traversaient fièrement la ville, pour aller voir leur

soeur ou leur cousine. Ceux-ci, tout le monde en parlait, on

aurait dit que tout Phalsbourg portait leurs croix et leurs

épaulettes; les autres, on les méprisait autant et même plus que

lorsqu'ils balayaient la grande route.

Souvent, au passage des régiments qui traversaient la ville,--la

grande capote retroussée sur les hanches, le sac au dos, les

hautes guêtres montant jusqu'aux genoux et le fusil à volonté,

allongeant le pas, tantôt couverts de boue, tantôt blancs de

poussière,--souvent le père Melchior, après avoir regardé ce

défilé, me demandait tout rêveur:

«Dis donc, Joseph, combien penses-tu que nous en avons vu passer

depuis 1801!

--Oh! je ne sais pas, monsieur Goulden, lui disais-je, au moins

quatre ou cinq cent mille.

--Oui... au moins! faisait-il. Et combien en as-tu vu revenir?»

Alors je comprenais ce qu'il voulait dire, et je lui répondais:

«Peut-être qu'ils rentrent par Mayence ou par une autre route...

Ça n'est pas possible autrement!»

Mais il hochait la tête et disait:

«Ceux que tu n'as pas vus revenir sont morts, comme des centaines

et des centaines de mille autres mourront, si le bon Dieu n'a pas

pitié de nous, car l'empereur n'aime que la guerre! Il a déjà

versé plus de sang pour donner des couronnes à ses frères, que

notre grande Révolution pour gagner les Droits de l'homme.»

Nous nous remettions à l'ouvrage, et les réflexions de M.

Goulden me donnaient terriblement à réfléchir.

Je boitais bien un peu de la jambe gauche, mais tant d'autres

avec des défauts avaient reçu leur feuille de route tout de même!

Ces idées me trottaient dans la tête, et quand j'y pensais

longtemps, j'en concevais un grand chagrin. Cela me paraissait

terrible, non-seulement parce que je n'aimais pas la guerre, mais

encore parce que je voulais me marier avec ma cousine Catherine

des Quatre-Vents. Nous avions été en quelque sorte élevés

ensemble. On ne pouvait voir de fille plus fraîche, plus riante;

elle était blonde, avec de beaux yeux bleus, des joues roses et

des dents blanches comme du lait; elle approchait de ses dix-huit

ans; moi, j'en avais dix-neuf, et la tante Margrédel paraissait

contente de me voir arriver tous les dimanches de grand matin,

pour déjeuner et dîner avec eux.

Catherine et moi nous allions derrière, dans le verger; nous

mordions dans les mêmes pommes et dans les mêmes poires; nous

étions les plus heureux du monde.

C'est moi qui conduisais Catherine à la grand'messe et aux

vêpres, et, pendant la fête, elle ne quittait pas mon bras et

refusait de danser avec les autres garçons du village.

Tout le monde savait que nous devions nous marier un jour; mais

si j'avais le malheur de partir à la conscription, tout était

fini. Je souhaitais d'être encore mille fois plus boiteux, car,

dans ce temps, on avait d'abord pris les garçons, puis les hommes

mariés sans enfants, ensuite les hommes mariés avec un enfant, et

malgré moi je pensais: est-ce que les boiteux valent mieux que

les pères de famille? Est-ce qu'on ne pourrait pas me mettre

dans la cavalerie?» Rien que cette idée me rendait triste;

j'aurais déjà voulu me sauver.

Mais c'est principalement en 1812, au commencement de la guerre

contre les Russes, que ma peur grandit. Depuis le mois de février

jusqu'à la fin de mai, tous les jours nous ne vîmes passer que

des régiments et des régiments: des dragons, des cuirassiers, des

carabiniers, des hussards, des lanciers de toutes les couleurs,

de l'artillerie, des caissons, des ambulances, des voitures, des

vivres, toujours et toujours, comme une rivière qui coule et dont

on ne voit jamais la fin.

Enfin, le 10 mai de cette année 1812, de grand matin, les canons

de l'arsenal annoncèrent le maître de tout. Je dormais encore

lorsque le premier coup partit, en faisant grelotter mes petites

vitres comme un tambour, et presque aussitôt M. Goulden, avec la

chandelle allumée, ouvrit ma porte en me disant:

«Lève-toi... le voilà!»

Nous ouvrîmes la fenêtre. Au milieu de la nuit je vis s'avancer

au grand trot, sous la porte de France, une centaine de dragons

dont plusieurs portaient des torches; ils passèrent avec un

roulement et des piétinements terribles: leurs lumières

serpentaient sur la façade des maisons comme de la flamme, et de

toutes les croisées on entendait partir des cris sans fin: «_Vive

l'empereur! vive l'Empereur!_»

Je regardais la voiture, quand un cheval s'abattit sur le poteau

du boucher Klein, où l'on attachait les boeufs; le dragon tomba

comme une masse, les jambes écartées, le casque dans la rigole,

et presque aussitôt une tête se pencha hors de la voiture pour

voir ce qui se passait, une grosse tête pâle et grasse, une

touffe de cheveux sur le front: c'était Napoléon: il tenait la

main levée comme pour prendre une prise de tabac, et dit quelques

mots brusquement. L'officier qui galopait à côté de la portière

se pencha pour lui répondre. Il prit sa prise et tourna le coin,

pendant que les cris redoublaient et que le canon tonnait.

Voilà tout ce que je vis.

Depuis ce jour jusqu'à la fin du mois de septembre, on chanta

beaucoup de _Te Deum_ à l'église, et l'on tirait chaque fois

vingt et un coups de canon pour quelque nouvelle victoire.

C'était presque toujours le matin; M. Goulden aussitôt s'écriait:

«Hé, Joseph! encore une bataille gagnée! cinquante mille hommes à

terre, vingt-cinq drapeaux, cent bouches à feu!... Tout va

bien... tout va bien.--Il ne reste maintenant qu'à faire une

nouvelle levée, pour remplacer ceux qui sont morts!»

Il poussait ma porte, et je le voyais tout gris, tout chauve, en

manches de chemise, le cou nu, qui se lavait la figure dans la

cuvette.

«Est-ce que vous croyez, monsieur Goulden, lui disais-je dans un

grand trouble, qu'on prendra les boiteux?

--Non, non, faisait-il avec bonté, ne crains rien, mon enfant; tu

ne pourrais réellement pas servir. Nous arrangerons cela.

Travaille seulement bien, et ne t'inquiète pas du reste.»

Il voyait mon inquiétude, et cela lui faisait de la peine. Je

n'ai jamais rencontré d'homme meilleur. Alors il s'habillait

pour aller remonter les horloges en ville, celles de M. le

commandant de place, de M. le maire et d'autres personnes

notables. Moi je restais à la maison. M. Goulden ne rentrait

qu'après le _Te Deum_; il ôtait son grand habit noisette,

remettait sa perruque dans la boîte et tirait de nouveau son

bonnet de soie sur ses oreilles en disant:

«L'armée est à Vilna,--ou bien à Smolensk,--je viens d'apprendre

ça chez M. le commandant. Dieu veuille que nous ayons le dessus

cette fois.»

* * * * *

Cependant la fête de Catherine approchait de jour en jour, et mon

bonheur augmentait en proportion. J'avais déjà les trente-cinq

francs, mais je ne savais comment dire à M. Goulden que

j'achetais la montre; j'aurais voulu tenir toutes ces choses

secrètes: cela m'ennuyait beaucoup d'en parler.

Enfin la veille de la fête, entre six et sept heures du soir,

comme nous travaillions en silence, la lampe entre nous, tout à

coup je pris ma résolution et je dis:

«Vous savez, monsieur Goulden, que je vous ai parlé d'un acheteur

pour la petite montre en argent.

--Oui, Joseph, fit-il sans se déranger: mais il n'est pas encore

venu.

--C'est moi, monsieur Goulden, qui suis l'acheteur.»

Alors il se redressa tout étonné. Je tirai les trente-cinq francs

et je les posai sur l'établi. Lui me regardait.

«Mais, fit-il, ce n'est pas une montre pour toi, cela, Joseph;

ce qu'il te faut, c'est une grosse montre, qui te remplisse bien

la poche et qui marque les secondes. Ces petites montres-là,

c'est pour les femmes.»

Je ne savais que répondre.

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 50 / 136 题