CHANT D'AMOUR EN AUTOMNE

Où fuyez-vous, charmes de nos demures,

Toictz verdoyants, azyles du sommeil?

Troncs envieillys, où sont vos chevelures,

Qui m'abritoient quand le char du soleil

Rouloit bruslant sur le palaiz des heures?

N'aguere, au moinz, sailloit du seyn des mers.

Pour soubrier à l'amant d'Érigone,

Et, se jouant parmy les pampres verds,

Doroit, ainsy que les dons de Pomone,

Mille nectars de leurs grappes couverts.

S'encor tousjours, de sa flamme amortie,

Rassérénoit nos boscages tremblants!

Ainz nous layra quand les fils d'Orythie

Avelleront l'hyver aux cheveulx blancs

Ez fond glacé des antres de Scythie.

Or, sien esclat bien soict prest à fenir,

Ma veue au loing doulcement esgarée,

Non sans déduit, cerne les champs brunir:

Nature plaist, mesme ainsy bigarrée;

Et si vieillist, saura bien rajeunir.

Or dès pour nouz qu'est l'altomne advenue,

Nos vains actraicts se fasnent sans retour;

Fond sur nos chiefs la vieillesse chesnue;

Et, francs linotz, soubz l'impiteulx altour,

Nos cris foibletz se spargent dans la nue.

Hé Dieu! plustost que nouz en attrister,

Que n'uzons mieulx du moment qui s'escoule!

Hoste joyeulx, ne pouvant y rester,

Point ne me doult mon logis qui s'escroule.

Contre le temps, eh! quoy donc peult toster?

La terre aussy n'eust-elle sa jeunesse?

Tout ce qu'à payne en obtiennent humains

À force d'art, de labeur et d'adresse,

De soy pondoit soubz leurs heureuses mains:

Lors de soulcy n'eurent que leur tendresse;

Et cependant vivoyent dix fois plus

Que ne faizons!... (ce n'est trop quand on ayme.)

L'hiver la rappelle à de plus triste pensées. Sa solitude lui pèse.

Est loing de moy. Mars qui me l'a ravy

Le faict errer en lointaines provinces:

L'auroit Amour soubz sa chaisne asservy

Pour n'espouzer que les desbatz des princes?

Barbare, hélas! que ne t'ay-je suivy!

Possible, alors que t'appelle tremblante,

Qu'en terre estrange ez chargé de liens!

Possible atout que, sur l'amaz des tiens,

Entre les morts... ta despouille sanglante...

Arreste! espoir me dict trop que reviens!

Ah! reviens donc emprez ta bien-aymée,

S'az cure encor de ses mortels ennuicts!

Tant peu faut-il pour que soict alarmée!

Car onc icy n'est propoz de l'armée;

Et maintes fois, durant ces longues nuicts,

Du sombre Arcas, quand oy bruyr les tempestes,

Ou que d'Oryon tombent les froids torrents,

Que toicts, battus de cent coulps différents,

Semblent aller s'escroulant sur nos testes:

«Où porte-t-il, me dis, ses pas errants?

«Ne se pourroist que seul et sans vesture,

«À travers champs, à la mercy des loups,

«Cerné d'iceuls en soict fors la pasture,

«Ou que, jouët d'ung sort non moins jaloux,

«Comme eulx en vain quierre sa nourriture?»

Entour du feu, mesme au soir, que parlons

De voyagiers esgarez loing des routes,

Au fond des bois, dans le creulx des vallons,

Ou s'abritant soubz les obscures voultes

De vieulx chastels ouvertz aux aquilons,

S'oyons un cry tout-à-coup dans la plaine,

Ung bruict confus, tant soict au loing cela,

Soudain le sang tout se fige en ma veyne;

Retiens mon souffle, et ne reprends haleine

Que pour me dire: «Ô ciel! s'il estoit là!»

Plus doulx pensers viegnent, en la nuict sombre,

Se meslanger à mon trop court sommeil;

Lors bien te voy: mais ung affreux réveil

De mon bonheur chasse encor la vaine ombre.

Aussy n'attends que du rare soleil

Rays tremblottants esjouïssent ma cousche,

Pour au dehors entonner chantz d'amours;

Ainz sont muets oysels, échoz sont sourds:

Tout revivroit s'ung qu'appelle ma bousche,

Tost la bayzant, estouffoit mes clamours;

Se l'espargnez, preulx vaillants d'Angleterre,

Pardonne tout à vos maistres ingrats:

En le veyant desfieray le tonnerre;

Et m'escrieray, le serrant dans mes bras:

«Ores de l'air, de l'onde et de la terre,

«Grondez, tyrans.»

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 38 / 136 题