Telles sont ces délicieuses élégies que Tibulle et Properce ne
dépassent pas, et la langue de _Racine_ n'était pas faite encore. Mais
les langues ont leur jeunesse; c'est la naïveté et la passion; la
passion pure d'un amour sans remords qui savoure ses larmes sans y
trouver d'amertume et qui est fière de sa douleur parce qu'elle est
sûre d'être consolée. La brûlante naïveté de cette amoureuse et
innocente jeunesse de la langue déborde ici tellement que la plume se
refuse à la copier aujourd'hui.
Bérenger revient enfin échappé aux périls d'une longue guerre. On juge
du bonheur que son retour rapporta au coeur de Clotilde. Sa poésie
alors change de ton et redevient légère et badine: qu'on en juge par
la charmante pièce des _Trois plaids d'union_ qui remplace un conte de
Vallais des _Trois Manoirs_, et qui, s'il faut tout dire, la dépasse
encore en agrément.
On a prétendu dans le temps que ce conte était la preuve du caractère
apocryphe de tout l'ouvrage. Nous n'avons rien à répondre, si ce n'est
qu'il y aurait deux Voltaire, car nous prenons pour juges les
connaisseurs les plus distingués en poésie et nous leur demandons si
aucun d'eux oserait donner la préférence à l'auteur des _Trois
Manoirs_ ou à l'auteur des _Trois Plaids_. Jugez vous-mêmes:
Elle débute par un souvenir de son mari absent et guerroyant pour
Charles VI.
Gentil bouton de lys, mon soulcy, ma tendresse,
Toy que ne peulx nommer, quand pour toy seul je vis,
Quand pourray m'enquérir, si quelqu'ennui te presse,
Bientost aux miens costés, lisant ce mien devis,
Des trois façons d'aymer quelle plus t'intéresse?
Te conteray (pourtant ne sçay le temps précis)
Que naguere, en ces lieux que, par son eau féconde,
À rendu l'Éridan les délices du monde,
On vist, jeunette encor, rayne fuyant les cours,
Unique de son rang sur la machine ronde,
Aux povres laboureurs prodigant des secours,
Et soubz l'ombrage fraiz des champestres feuillées,
Quand avoit ses estats gouverné le matin,
Partageant des hameaulx les soins et les veillées.
Nul prince, tant fust-il preulx et franc paladin,
Rose ne pust coeillir en si noble jardin:
Jà tretous se lassoient d'inutiles hommages;
Falloit, se disoient-ils, qu'aymast, car aultrement,
Tant ne la charmeroient amoureuses images...
Se pasmoit, rossignolz, quand oyoit vos ramages;
Maiz pour qui? nul jamais ne lui cogneut d'amant.
Sur des gazons flouris, sur des tapiz de mousse,
Ores soubz des tilleuls, ores dans ses vergiers.
Sans cesse énamourés accourant les bergiers,
Aux accords de sa voix harmonieuse et douce
Respondoient la musette et les pipeaulx légiers,
Vist bientost qu'aux despends de leurs jeunes compagnes,
De ces volages coeurs triomphent sa beaulté:
Bien s'esgarast aux bois, au faicte des montagnes,
La suyvoient; tant ses jeulx luy semblent cruaulté
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Hilmide convoque un tournoi dont sa main donne le prix. Trois poëtes
se présentent. Le premier s'appelait Lygdamon: il raconte en vers
délicieux que dans un combat, où il allait périr, un héros se
présente, renverse ses ennemis et le sauve; que ce héros blessé, qui
est une femme, répand des flots de son sang, puis disparaît emporté
par les siens aux murs de Venise, où il va la rejoindre et l'épouser.
Un second poëte, nommé _Tylphis_, récite en termes légers et courts
l'aventure héroïque de Chloé sa maîtresse, qui, poursuivie par son
tuteur jaloux, triomphe de lui, l'enferme dans son cachot, se sauve à
la nage sur le bord opposé du Rhône et épouse Tylphis.
Se destinez, comme l'entends,
Ô dames qu'oyez mon histoire,
Prilx à qui plus fist pour la gloire,
L'emporte Ismene; n'y prétens;
Se, pour le bonheur, luy contends:
Beau certes avoir l'accolade!
Ainz plus me duict mon doulx lieu
Qu'à Lygdamon mourante oeillade:
Tant seur, après tout, n'est du sien;
Car est Ismene encor malade,
Et ma Chloé se porte bien.
Un jeune chevalier calabrais, nommé Colamor, parut ensuite.
Exprez veist on saillir un Calabrois jeune homme:
N'en paindray les beaultés: non, tel ne se monstra
Gaston le Béarnois, que Phoebus on surnomme,
Bel Adon, quand Vénus aux champs le rencontra,
Ny Pâris, apposant d'icelle aux pieds la pomme:
N'avoit, comme consorts, l'oeil joyeulx ne serain;
Triste, sembloit luctant contre angoisse profonde,
Tant qu'eust fors attendry coeur de rosche ou d'arhain.
Tel, en ung soir d'esté qu'Amphore nous inonde,
Reparoist des haults cieulx le phare soubverain;
La nature soubrit à sa flamme amortie,
Et plus esmeut son char, pasle en sa despartie,
Que quand roule esclatant sur des nuages d'or;
Tel pasle et plus touschant l'agité Colamor,
Le front chargé d'ennuicts, s'avança vers le trosne;
Là, contant sans destour, ces metres employa
Par qui doulce élégie aultre fois larmoya,
Et qu'en France despuis sur les rives du Rosne,
À Puytendre Apollo pour Justine octroya.