XIII

Telles sont ces délicieuses élégies que Tibulle et Properce ne

dépassent pas, et la langue de _Racine_ n'était pas faite encore. Mais

les langues ont leur jeunesse; c'est la naïveté et la passion; la

passion pure d'un amour sans remords qui savoure ses larmes sans y

trouver d'amertume et qui est fière de sa douleur parce qu'elle est

sûre d'être consolée. La brûlante naïveté de cette amoureuse et

innocente jeunesse de la langue déborde ici tellement que la plume se

refuse à la copier aujourd'hui.

Bérenger revient enfin échappé aux périls d'une longue guerre. On juge

du bonheur que son retour rapporta au coeur de Clotilde. Sa poésie

alors change de ton et redevient légère et badine: qu'on en juge par

la charmante pièce des _Trois plaids d'union_ qui remplace un conte de

Vallais des _Trois Manoirs_, et qui, s'il faut tout dire, la dépasse

encore en agrément.

On a prétendu dans le temps que ce conte était la preuve du caractère

apocryphe de tout l'ouvrage. Nous n'avons rien à répondre, si ce n'est

qu'il y aurait deux Voltaire, car nous prenons pour juges les

connaisseurs les plus distingués en poésie et nous leur demandons si

aucun d'eux oserait donner la préférence à l'auteur des _Trois

Manoirs_ ou à l'auteur des _Trois Plaids_. Jugez vous-mêmes:

Elle débute par un souvenir de son mari absent et guerroyant pour

Charles VI.

Gentil bouton de lys, mon soulcy, ma tendresse,

Toy que ne peulx nommer, quand pour toy seul je vis,

Quand pourray m'enquérir, si quelqu'ennui te presse,

Bientost aux miens costés, lisant ce mien devis,

Des trois façons d'aymer quelle plus t'intéresse?

Te conteray (pourtant ne sçay le temps précis)

Que naguere, en ces lieux que, par son eau féconde,

À rendu l'Éridan les délices du monde,

On vist, jeunette encor, rayne fuyant les cours,

Unique de son rang sur la machine ronde,

Aux povres laboureurs prodigant des secours,

Et soubz l'ombrage fraiz des champestres feuillées,

Quand avoit ses estats gouverné le matin,

Partageant des hameaulx les soins et les veillées.

Nul prince, tant fust-il preulx et franc paladin,

Rose ne pust coeillir en si noble jardin:

Jà tretous se lassoient d'inutiles hommages;

Falloit, se disoient-ils, qu'aymast, car aultrement,

Tant ne la charmeroient amoureuses images...

Se pasmoit, rossignolz, quand oyoit vos ramages;

Maiz pour qui? nul jamais ne lui cogneut d'amant.

Sur des gazons flouris, sur des tapiz de mousse,

Ores soubz des tilleuls, ores dans ses vergiers.

Sans cesse énamourés accourant les bergiers,

Aux accords de sa voix harmonieuse et douce

Respondoient la musette et les pipeaulx légiers,

Vist bientost qu'aux despends de leurs jeunes compagnes,

De ces volages coeurs triomphent sa beaulté:

Bien s'esgarast aux bois, au faicte des montagnes,

La suyvoient; tant ses jeulx luy semblent cruaulté

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Hilmide convoque un tournoi dont sa main donne le prix. Trois poëtes

se présentent. Le premier s'appelait Lygdamon: il raconte en vers

délicieux que dans un combat, où il allait périr, un héros se

présente, renverse ses ennemis et le sauve; que ce héros blessé, qui

est une femme, répand des flots de son sang, puis disparaît emporté

par les siens aux murs de Venise, où il va la rejoindre et l'épouser.

Un second poëte, nommé _Tylphis_, récite en termes légers et courts

l'aventure héroïque de Chloé sa maîtresse, qui, poursuivie par son

tuteur jaloux, triomphe de lui, l'enferme dans son cachot, se sauve à

la nage sur le bord opposé du Rhône et épouse Tylphis.

Se destinez, comme l'entends,

Ô dames qu'oyez mon histoire,

Prilx à qui plus fist pour la gloire,

L'emporte Ismene; n'y prétens;

Se, pour le bonheur, luy contends:

Beau certes avoir l'accolade!

Ainz plus me duict mon doulx lieu

Qu'à Lygdamon mourante oeillade:

Tant seur, après tout, n'est du sien;

Car est Ismene encor malade,

Et ma Chloé se porte bien.

Un jeune chevalier calabrais, nommé Colamor, parut ensuite.

Exprez veist on saillir un Calabrois jeune homme:

N'en paindray les beaultés: non, tel ne se monstra

Gaston le Béarnois, que Phoebus on surnomme,

Bel Adon, quand Vénus aux champs le rencontra,

Ny Pâris, apposant d'icelle aux pieds la pomme:

N'avoit, comme consorts, l'oeil joyeulx ne serain;

Triste, sembloit luctant contre angoisse profonde,

Tant qu'eust fors attendry coeur de rosche ou d'arhain.

Tel, en ung soir d'esté qu'Amphore nous inonde,

Reparoist des haults cieulx le phare soubverain;

La nature soubrit à sa flamme amortie,

Et plus esmeut son char, pasle en sa despartie,

Que quand roule esclatant sur des nuages d'or;

Tel pasle et plus touschant l'agité Colamor,

Le front chargé d'ennuicts, s'avança vers le trosne;

Là, contant sans destour, ces metres employa

Par qui doulce élégie aultre fois larmoya,

Et qu'en France despuis sur les rives du Rosne,

À Puytendre Apollo pour Justine octroya.

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 39 / 136 题