IX

Qu'on juge de l'intérêt de curiosité que ces récits de M. de Davayé

étaient de nature à inspirer à toute la famille: les âges, les lieux,

les circonstances politiques ont des similitudes, des prédispositions,

des impressions, des inspirations analogues. Il y a une muse dans les

sites, les mêmes points de vue donnent les mêmes sensations. Tout ce

que l'émigré nous racontait de la vie de Clotilde dans sa terre de

l'Ardèche, et des malheurs de son petit-fils M. de Surville,

découvrait ces chefs-d'oeuvre inconnus d'une existence de son vieux

château, de son long exil sur la terre étrangère, et de sa mort

héroïque couronnant une si noble existence, toute cette vie de son

aïeule dans ce pays reculé, sauvage, alpestre, au milieu des rochers,

des torrents et d'une population d'habitants dont elle était la soeur

et la mère, enfin toute cette poésie si longtemps ensevelie avec elle

dans cet oubli, et ne ressortant que sous la pieuse et chevaleresque

curiosité d'un arrière-petit-fils, nous faisaient rêver à tous des

destinées semblables. Nous attendions avec impatience que M. de

Vandenborg, ayant achevé son oeuvre de critique et d'enthousiasme,

publiât enfin les poésies de Clotilde qu'on disait prêtes à voir le

jour.

* * * * *

L'été se passa ainsi. Au commencement de l'automne, la _Gazette de

France_ nous apprit que les poésies de Clotilde avaient paru, et

qu'une admiration unanime accueillait cette résurrection du passé.

Un de mes oncles paternels qui demeurait à la ville l'attendait de

Paris.

X

Ces chefs-d'oeuvre sont courts. Au bout de peu de jours il nous

l'apporta, déjà lu et relu par lui. Après avoir laissé à ma mère et à

mon père le temps de lire, je m'emparai du petit volume et je

l'emportai dans les bois, caché sous ma veste, comme un parfum que

j'aurais craint de laisser évaporer.

C'était en effet surtout un parfum, une espèce d'essence d'opium

oriental dont on ne pouvait pas se nourrir, tant il était contenu dans

un petit vase, mais dont on pouvait s'enivrer. Je ne me contentai pas

de le lire, je l'appris par coeur, seulement en le lisant. Aucune

poésie moderne jusqu'à ce jour ne s'était si vite et si profondément

gravée dans ma mémoire.

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 30 / 136 题