VII

Après plusieurs années d'un deuil inconsolable, Clotilde chercha

quelque diversion dans la poésie: elle entreprit deux grands poëmes

dont il ne reste que des fragments. Après avoir donné l'hospitalité à

deux jeunes Écossaises qu'elle accueillit dans son château, et

auxquelles elle fit parcourir les beaux sites du Lyonnais, du Forez et

du Vivarais, elle unit prématurément le fils unique qu'elle avait eu

de Bérenger à Héloïse de Goyon de Verzy. Elle eut le malheur de le

perdre peu d'années après. Sa petite-fille Camille lui resta pour

unique consolation. Elle porta son deuil avant de mourir elle-même.

Son génie survécut à toutes ces douleurs et la soutint jusqu'à l'âge

de quatre-vingt-dix ans. Elle mourut dans sa terre de Vessaux, et fut

ensevelie près de son fils et de sa petite-fille. La plupart de ses

oeuvres périrent avec elle, il n'en resta que la renommée.

Jeanne de Vallon, le dernier descendant de son petit-fils, mourut

jeune d'une maladie de langueur. Ce fut elle qui, pendant les

intervalles de ses douleurs, prépara pour M. de Surville, son frère,

les pièces les plus remarquables de sa grand'tante Clotilde.

«Mais hélas! écrivait-elle peu d'années avant la Révolution, pourquoi

me flatterais-je d'un tel espoir, tandis qu'un mal affreux me dévore

(elle était attaquée d'un cancer au sein) et me ravit jusques au calme

du sommeil? la tombe s'ouvre sans pitié sous les pas de ma jeunesse;

et pendant que je suis en proie aux plus cuisantes douleurs, je

cherche à les tromper quelques heures en m'entretenant avec toi. Non,

je le sens trop; non, je ne verrai jamais ton suffrage couronner mes

efforts en faveur d'une tante, gloire de ma famille, et d'une aïeule

de mon époux; non, j'ai beau me hâter, la publication de cet unique

essai ne devancera point la fin dont je suis menacée. J'eusse bien

voulu le rendre plus complet; mais, reléguée en ce triste séjour, si

voisin de ma douce patrie, vainement j'ai revendiqué ces trésors de

génie que mon enfance dévorait, qu'une main chère et jalouse

m'arrache, et dont j'espérai si longtemps d'hériter. Lecteur, toujours

présent à ma pensée, et qui peut-être n'existeras jamais pour moi, si

tu vois cet écrit après que j'aurais cessé d'être, donne quelques

regrets à la mort prématurée qui m'enlève au sein de mes plus beaux

jours...»

Cours familier de Littérature - Volume 23 · 第 28 / 136 题