Après plusieurs années d'un deuil inconsolable, Clotilde chercha
quelque diversion dans la poésie: elle entreprit deux grands poëmes
dont il ne reste que des fragments. Après avoir donné l'hospitalité à
deux jeunes Écossaises qu'elle accueillit dans son château, et
auxquelles elle fit parcourir les beaux sites du Lyonnais, du Forez et
du Vivarais, elle unit prématurément le fils unique qu'elle avait eu
de Bérenger à Héloïse de Goyon de Verzy. Elle eut le malheur de le
perdre peu d'années après. Sa petite-fille Camille lui resta pour
unique consolation. Elle porta son deuil avant de mourir elle-même.
Son génie survécut à toutes ces douleurs et la soutint jusqu'à l'âge
de quatre-vingt-dix ans. Elle mourut dans sa terre de Vessaux, et fut
ensevelie près de son fils et de sa petite-fille. La plupart de ses
oeuvres périrent avec elle, il n'en resta que la renommée.
Jeanne de Vallon, le dernier descendant de son petit-fils, mourut
jeune d'une maladie de langueur. Ce fut elle qui, pendant les
intervalles de ses douleurs, prépara pour M. de Surville, son frère,
les pièces les plus remarquables de sa grand'tante Clotilde.
«Mais hélas! écrivait-elle peu d'années avant la Révolution, pourquoi
me flatterais-je d'un tel espoir, tandis qu'un mal affreux me dévore
(elle était attaquée d'un cancer au sein) et me ravit jusques au calme
du sommeil? la tombe s'ouvre sans pitié sous les pas de ma jeunesse;
et pendant que je suis en proie aux plus cuisantes douleurs, je
cherche à les tromper quelques heures en m'entretenant avec toi. Non,
je le sens trop; non, je ne verrai jamais ton suffrage couronner mes
efforts en faveur d'une tante, gloire de ma famille, et d'une aïeule
de mon époux; non, j'ai beau me hâter, la publication de cet unique
essai ne devancera point la fin dont je suis menacée. J'eusse bien
voulu le rendre plus complet; mais, reléguée en ce triste séjour, si
voisin de ma douce patrie, vainement j'ai revendiqué ces trésors de
génie que mon enfance dévorait, qu'une main chère et jalouse
m'arrache, et dont j'espérai si longtemps d'hériter. Lecteur, toujours
présent à ma pensée, et qui peut-être n'existeras jamais pour moi, si
tu vois cet écrit après que j'aurais cessé d'être, donne quelques
regrets à la mort prématurée qui m'enlève au sein de mes plus beaux
jours...»