Selon ces mémoires, il n'y avait jamais eu en France, depuis la
célèbre Héloïse, amante d'Abeilard, d'interrègne complet de la belle
littérature en France. La langue seule était flottante, empruntant
tantôt à l'italien, tantôt au latin, tantôt au patois du Midi
l'instrument de sa pensée. Les magnifiques poésies de _Mistral_,
dignes souvenirs d'Homère, nous en sont une preuve récente. Béatrix
d'Aragon, Agnès de Bragelongue, Émélie de Montendre, Hélène de
Grammont furent les femmes célèbres de cette période. Justine de
Lévis, mère de Pulchérie de Vallon, donna sa fille à Bérenger de
Surville, jeune gentilhomme du même pays, engagé à la cause royale du
brave et infortuné Charles VI. Clotilde venait de perdre sa mère,
elle vivait dans sa terre de Vessau aux bords de l'Ardèche. Elle y
était entourée d'un groupe de jeunes amies lettrées et belles parmi
lesquelles on remarquait une jeune Italienne du nom de Rocca, sa plus
tendre amie. L'amour le plus précoce, le plus naïf et le plus
passionné, comme on va le voir bientôt dans les héroïdes à son mari
pendant ses absences, entraîna l'un vers l'autre ces deux jeunes
amants. Clotilde le suivit même au camp de Charles VI au Puy-en-Velay,
au milieu de cette cour militaire composée de la jeune noblesse
française. Sa beauté et ses talents poétiques y brillèrent du plus
doux éclat. La guerre continuant appela son mari à la suite du roi au
siége d'Orléans. Il y perdit la vie sept ans après son mariage.
Clotilde veuve regagna son manoir de l'Ardèche.
Des amis de l'intéressante veuve il ne lui restait plus que Tullie et
Rocca; Rosé de Beaupuy s'était retirée dans un cloître après la mort
du jeune de Liviers son amant; Louise d'Effiat avait épousé le vicomte
de Loire. Tullie et Rocca se séparèrent même bientôt de leur amie:
Tullie, appelée à Constantinople par les Paléologues, dont elle était
l'alliée, périt au sac de cette capitale; Rocca alla mourir à Venise,
sans qu'on nous apprenne ni les causes de son départ, ni les
circonstances de sa mort.
Clotilde, accablée de tant de pertes, isolée dans le Vivarais, et
moins capable sans doute de produire que de recueillir et de corriger,
dut commencer à cette époque les Mémoires dont nous parlons, et dont
les premiers livres contenaient l'histoire de l'ancienne poésie
française: elle s'occupa aussi de revoir ses premiers ouvrages,
travail qu'elle continua toute sa vie, et qui peut expliquer leur
perfection. Elle songea en même temps à former des élèves. Sophie de
Lyonne et Juliette de Vivarez sont les premières que cite M. de
Surville; elles étaient même connues de Clotilde avant la mort de
Bérenger. Sophie était fille d'un seigneur champenois; Juliette
n'était qu'une bergère obscure que Clotilde avait rencontrée dans les
montagnes voisines de sa terre de Vessau, et dont elle cultiva les
dispositions heureuses. Sophie et Juliette se lièrent bientôt de la
plus étroite amitié; elles consolèrent pendant quelque temps Clotilde
de ses pertes; elles l'aidèrent dans l'éducation de Jean de Surville,
son fils: mais des passions malheureuses, que la religion seule
pouvait vaincre, et dont l'objet leur était peut-être commun,
arrachèrent encore ces deux amies à leur protectrice; elles se
retirèrent ensemble à l'abbaye de Villedieu.