Un de ces jeunes émigrés arriva alors dans la maison de mon père,
apportant toutes ces qualités naturelles à ceux qui sortent de leur
pays pour une cause politique. La fidélité méritoire à ses princes,
l'esprit d'aventure, le caractère assoupli aux fortunes diverses de
l'exil, et l'intarissable conversation qu'on y puise. Ses entretiens
faisaient le charme du château; il se nommait M. de Davayé, il était
le cousin de mon père.
Dans un de ces entretiens, il nous raconta qu'il allait bientôt
paraître un volume du poésies dont il avait connu intimement l'auteur
ou plutôt l'éditeur à Lauzanne.--Ce chevalier français, nous dit-il,
était lieutenant-colonel d'un régiment de cavalerie émigré licencié,
et vivait habituellement avec sa femme dans un modeste village des
environs de Liége. Les chances de la guerre ayant soumis la Belgique à
_Custine_ ou à _Dumouriez_, il était venu plus récemment chercher
asile et sécurité à Lauzanne; il se nommait M. de Surville, il était
né dans le Vivarais, sur une de ces montagnes qu'arrose et ravage
l'Ardèche. C'était un pays de royalistes, d'hommes aussi fidèles à
leur foi qu'à leur souvenir, que le camp de Jalès, longtemps recruté
par les paysans fanatiques, avait plusieurs fois signalé à la haine
des républicains. M. de Surville était, nous disait M. de Davayé, un
très-bel homme, jeune encore, d'une taille haute et imposante, d'une
physionomie profonde, d'une expression de figure réservée et douce; on
ne lui parlait qu'avec déférence comme à quelqu'un qui porte le
respect devant lui. On le voyait rarement à Lauzanne. Il ne quittait
guère sa femme qu'il paraissait aimer tendrement; il habitait à une
certaine distance, sur le penchant des montagnes de _Vévey_, un chalet
au-dessus du lac Léman. Il recherchait surtout à Lauzanne la
conversation de quelques hommes et de quelques femmes de lettres
distingués, jetés là par la Révolution française; il leur communiquait
des fragments d'un livre mystérieux dont il s'occupait dans sa
retraite. Ce livre qu'il déchiffrait et qu'il retouchait
laborieusement était, disait-il, extrait des mémoires et des poésies
d'une de ses aïeules, nommée Clotilde de Surville. Il ne dissimulait
pas ses efforts pour rendre à ces poésies de famille, obscurcies par
la vétusté de la langue romane et par l'obscurité des termes, la
clarté et la fraîcheur du langage moderne. C'était moitié traduction,
moitié correction. Certaines pages ravissaient ses confidents.
Quelques-uns suspectaient bien un peu la fidélité littéraire de M. de
Surville, et croyaient qu'il voulait dérober au quinzième siècle sa
naïveté originale pour s'en parer lui-même, sous le nom de cette femme
éminente qui avait alors illustré sa maison; mais cette naïveté même
répondait victorieusement à ces soupçons, car M. de Surville écrivait
lui-même des poésies personnelles empreintes d'un tout autre
caractère. L'emphase, la rhétorique, la prétention de l'école de
Thomas les surchargeait et les déparait en croyant les embellir. En
dépassant le naturel il arrivait souvent au galimatias. Il était en
tout l'opposé de sa grande aïeule. Ses amis l'avertissaient en vain de
cette tension, il ne sentait sa force qu'en l'exagérant.
V
Ces chefs-d'oeuvre de madame de Surville lui avaient été révélés à
lui-même à _Viviers_, petite ville du Vivarais, à son retour de la
première émigration en 1795. Il passa alors quelques mois dans cette
ville, et ayant été investi de l'héritage de sa famille dans la terre
de Vessau, il y trouva de nombreux et curieux manuscrits qui
encombraient, depuis deux siècles, les archives du château. Ces
manuscrits de la main de madame de Surville, en langue moins française
que romane, étaient à peu près illisibles pour lui. Un vieil arpenteur
du pays, accoutumé par état de déchiffrer les registres et les
documents féodaux, l'assista dans ces recherches et lui remit dans les
mains les mémoires et les poésies de Clotilde. Il emporta ces deux
trésors à Lauzanne en repartant pour son second exil. Les mémoires
furent égarés par lui; on n'en a connu les principaux faits que par
ses entretiens, et par les allusions dont ses poésies sont pleines.
Les voici: