En ce temps-là, ma famille voyait souvent des émigrés rentrer dans le
pays, et revendiquer leur domaine les uns de l'impartiale
bienveillance du gouvernement nouveau, les autres de leurs acquéreurs.
La paix se faisait ainsi entre les choses et prédisposait à la
concorde entre les personnes. Plusieurs de nos parents, ainsi
rapatriés par des lois complaisantes, venaient de temps en temps nous
demander l'hospitalité. C'était une fête pour nous que leur arrivée.
Il m'en est resté un grand goût pour les émigrés. Il y avait parmi eux
des hommes de tous les partis. Les 9 thermidor et 18 fructidor avaient
atteint jusqu'aux membres du comité de salut public. Carnot lui-même
avait émigré comme royaliste, et avait reçu à _Nyon_, en Suisse,
l'hospitalité de M. de Noailles, émigré d'une autre cause et d'un
autre temps.
Les émigrés royalistes avaient suivi les princes fugitifs à
l'étranger. La plupart étaient très-jeunes et on les avait
enrégimentés pour leur donner une occupation et une solde, plus que
pour les faire servir contre leur patrie; auxiliaires volontaires ils
avaient très-peu servi en ligne contre leurs compatriotes. On les
avait ensuite relégués en Russie; d'autres avaient passé sur les
vaisseaux anglais dans la Vendée. Ils rentraient en amis, et
charmaient nos foyers aussi par les récits héroïques ou plaisants de
leurs aventures. C'était les soldats de la grande armée amusant les
soirées des chaumières par les contes soldatesques de l'incendie de
Moskou; chaque cause avait ses héros et ses désastres. Si la France de
1815 avait eu un Homère, il aurait hésité à chanter les bleus ou les
blancs. Tous étaient au même rang, tous aventureux, tous braves; la
fortune avait fait en France des vainqueurs et des vaincus, mais elle
n'avait fait ni coupables ni lâches. Le _Tasse_ ou _Cervantes_
pouvaient également les chanter.