--Comme le vieux monsieur ne faisait que passer, on ne le lui a pas

demandé. Le domestique, par ordre sans doute, avait l'air de ne pas

parler français.

--Et la lettre qu'a reçue si tard l'abbé de Grancey? dit Philomène.

--C'est sans doute monsieur Girardet qui devait la lui remettre; mais

Jérôme dit que ce pauvre monsieur Girardet, qui aime l'avocat Savaron,

était tout aussi saisi que lui. Celui qui est venu avec mystère s'en va,

dit mademoiselle Galard, avec mystère.

Philomène eut à partir de ce récit un air penseur et absorbé qui fut

visible pour tout le monde. Il est inutile de parler du bruit que fit

dans Besançon la disparition de l'avocat Savaron. On sut que le préfet

s'était prêté de la meilleure grâce du monde à lui expédier à l'instant

un passeport pour l'étranger, car il se trouvait ainsi débarrassé de son

seul adversaire. Le lendemain, monsieur de Chavoncourt fut nommé

d'emblée à une majorité de cent quarante voix.

--Jean s'en alla comme il était venu, dit un électeur en apprenant la

fuite d'Albert Savaron.

Cet événement vint à l'appui des préjugés qui existent à Besançon contre

les étrangers et qui, deux ans auparavant, s'étaient corroborés à propos

de l'affaire du journal républicain. Puis dix jours après, il n'était

plus question d'Albert de Savarus. Trois personnes seulement, l'avoué

Girardet, le vicaire-général et Philomène étaient gravement affectés par

cette disparition. Girardet savait que l'étranger aux cheveux blancs

était le prince Soderini, car il avait vu la carte, il le dit au

vicaire-général; mais Philomène, beaucoup plus instruite qu'eux,

connaissait depuis environ trois mois la nouvelle de la mort du duc

d'Argaiolo.

Au mois d'avril 1836, personne n'avait eu de nouvelles ni entendu parler

de monsieur Albert de Savarus. Jérôme et Mariette allaient se marier;

mais la baronne avait dit confidentiellement à sa femme de chambre

d'attendre le mariage de Philomène, et que les deux noces se feraient

ensemble.

--Il est temps de marier Philomène, dit un jour la baronne à monsieur de

Watteville, elle a dix-neuf ans, et depuis quelques mois elle change à

faire peur...

--Je ne sais pas ce qu'elle a, dit le baron.

--Quand les pères ne savent pas ce qu'ont leurs filles, les mères le

devinent, dit la baronne, il faut la marier.

--Je le veux bien, dit le baron, et pour mon compte je lui donne les

Rouxey, maintenant que le tribunal nous a mis d'accord avec la commune

des Riceys en fixant mes limites à trois cents mètres à partir de la

base de la Dent de Vilard. On y creuse un fossé pour recevoir toutes les

eaux et les diriger dans le lac. La Commune n'a pas appelé, le jugement

est définitif.

--Vous n'avez pas encore deviné, dit la baronne, que ce jugement me

coûte trente mille francs donnés à Chantonnit. Ce paysan ne voulait pas

autre chose, il a l'air d'avoir gain de cause pour sa commune, et il

nous a vendu la paix. Si vous donnez les Rouxey, vous n'aurez plus rien,

dit la baronne.

--Je n'ai pas besoin de grand'chose, dit le baron, je m'en vais...

--Vous mangez comme un ogre.

--Précisément: j'ai beau manger, je me sens les jambes de plus en plus

faibles....

--C'est de tourner, dit la baronne.

--Je ne sais pas, dit le baron.

--Nous marierons Philomène à monsieur de Soulas; si vous lui donnez les

Rouxey, réservez-vous-en la jouissance; moi je leur donnerai

vingt-quatre mille francs de rente sur le grand-livre. Nos enfants

demeureront ici, je ne les vois pas bien malheureux...

--Non, je leur donne les Rouxey tout à fait. Philomène aime les Rouxey.

--Vous êtes singulier avec votre fille! vous ne me demandez pas à moi si

j'aime les Rouxey?

Philomène, appelée incontinent, apprit qu'elle épouserait monsieur

Amédée de Soulas dans les premiers jours du mois de mai.

--Je vous remercie, ma mère, et vous mon père, d'avoir pensé à mon

établissement, mais je ne veux pas me marier, je suis très-heureuse

d'être avec vous...

--Des phrases! dit la baronne. Vous n'aimez pas monsieur le comte de

Soulas, voilà tout.

--Si vous voulez savoir la vérité, je n'épouserai jamais monsieur de

Soulas...

--Oh! le jamais d'une fille de dix-neuf ans! reprit la baronne en

souriant avec amertume.

--Le jamais de mademoiselle de Watteville, reprit Philomène avec un

accent prononcé. Mon père n'a pas, je pense, l'intention de me marier

sans mon consentement?

--Oh! ma foi, non, dit le pauvre baron en regardant sa fille avec

tendresse.

--Eh! bien, répliqua sèchement la baronne en contenant une fureur de

dévote surprise de se voir bravée à l'improviste, chargez-vous, monsieur

de Watteville, d'établir vous-même votre fille! Songez-y bien,

Philomène: si vous ne vous mariez pas à mon gré, vous n'aurez rien de

moi pour votre établissement.

La querelle ainsi commencée entre madame de Watteville et le baron qui

appuyait sa fille, alla si loin que Philomène et son père furent obligés

de passer la belle saison aux Rouxey; l'habitation de l'hôtel de Rupt

leur était devenue insupportable. On apprit alors dans Besançon que

mademoiselle de Watteville avait positivement refusé monsieur le comte

de Soulas. Après leur mariage, Jérôme et Mariette étaient venus aux

Rouxey pour succéder un jour à Modinier. Le baron répara, restaura la

Chartreuse au goût de sa fille. En apprenant que cette réparation

coûtait environ soixante mille francs, que Philomène et son père

faisaient construire une serre, la baronne reconnut quelque levain de

malice dans sa fille. Le baron acheta plusieurs enclaves et un petit

domaine d'une valeur de trente mille francs. On dit à madame de

Watteville que loin d'elle Philomène se montrait une maîtresse-fille,

elle étudiait les moyens de faire valoir les Rouxey, s'était donné une

amazone et montait à cheval; son père, qu'elle rendait heureux, qui ne

se plaignait plus de sa santé, qui devenait gras, l'accompagnait dans

ses excursions. Aux approches de la fête de la baronne, qui se nommait

Louise, le vicaire-général vint alors aux Rouxey, sans doute envoyé par

madame de Watteville et par monsieur de Soulas pour négocier la paix

entre la mère et la fille.

--Cette petite Philomène a de la tête, disait-on dans Besançon.

Après avoir noblement payé les quatre-vingt-dix mille francs dépensés

aux Rouxey, la baronne faisait passer à son mari mille francs par mois

environ pour y vivre: elle ne voulait pas se donner des torts. Le père

et la fille ne demandèrent pas mieux que de retourner, le quinze août, à

Besançon, pour y rester jusqu'à la fin du mois. Quand le

vicaire-général, après le dîner, prit Philomène à part pour entamer la

question du mariage en lui faisant comprendre qu'il ne fallait plus

compter sur Albert de qui, depuis un an, on n'avait aucune nouvelle, il

fut arrêté net par un geste de Philomène. Cette bizarre fille saisit

monsieur de Grancey par le bras et l'amena sur un banc, sous un massif

de rhododendron, d'où se découvrait le lac.

--Écoutez, cher abbé, vous que j'aime autant que mon père, car vous avez

de l'affection pour mon Albert, il faut enfin vous l'avouer, j'ai commis

des crimes pour être sa femme, et il doit être mon mari... Tenez, lisez!

Elle lui tendit un numéro de gazette qu'elle avait dans la poche de son

tablier, en lui indiquant l'article suivant sous la rubrique de

Florence, au 25 mai.

«Le mariage de monsieur le duc de Rhétoré, fils aîné de monsieur le

duc de Chaulieu, ancien ambassadeur, avec madame la duchesse

d'Argaiolo, née princesse Soderini, s'est célébré avec beaucoup

d'éclat. Des fêtes nombreuses, données à l'occasion de ce mariage,

animent en ce moment la ville de Florence. La fortune de madame la

duchesse d'Argaiolo est une des plus considérables de l'Italie, car le

feu duc l'avait instituée sa légataire universelle.»

--Celle qu'il aimait est mariée, dit-elle, je les ai séparés!

--Vous, et comment? dit l'abbé.

Philomène allait répondre, lorsqu'un grand cri jeté par deux jardiniers,

et précédé du bruit d'un corps tombant à l'eau, l'interrompit, elle se

leva, courut en criant:--Oh! mon père... Elle ne voyait plus le baron.

En voulant prendre un fragment de granit où il crut apercevoir

l'empreinte d'un coquillage, fait qui eût souffleté quelque système de

géologie, monsieur de Watteville s'était avancé sur le talus, avait

perdu l'équilibre et roulé dans le lac dont la plus grande profondeur se

trouve naturellement au pied de la chaussée. Les jardiniers eurent une

peine infinie à faire prendre au baron une perche en fouillant à

l'endroit où bouillonnait l'eau; mais enfin ils le ramenèrent couvert de

vase où il était entré très-avant et où il enfonçait davantage en se

débattant. Monsieur de Watteville avait beaucoup dîné, sa digestion

était commencée, elle fut interrompue. Quand il eut été déshabillé,

nettoyé, mis au lit, il fut dans un état si visiblement dangereux, que

deux domestiques montèrent à cheval, l'un pour Besançon, l'autre pour

aller chercher au plus près un médecin et un chirurgien.

Quand madame de Watteville arriva huit heures après l'événement avec les

premiers chirurgien et médecin de Besançon, ils trouvèrent monsieur de

Watteville dans un état désespéré, malgré les soins intelligents du

médecin des Riceys. La peur déterminait une infiltration séreuse au

cerveau, la digestion arrêtée achevait de tuer le pauvre baron.

Cette mort, qui n'aurait pas eu lieu si, disait madame de Watteville,

son mari était resté à Besançon, fut attribuée par elle à la résistance

de sa fille qu'elle prit en aversion en se livrant à une douleur et à

des regrets évidemment exagérés. Elle appela le baron _son cher agneau_!

Le dernier Watteville fut enterré dans un îlot du lac des Rouxey, où la

baronne fit élever un petit monument gothique en marbre blanc, pareil à

celui dit d'Héloïse au Père-Lachaise.

Un mois après cet événement, la baronne et sa fille vivaient à l'hôtel

de Rupt dans un sauvage silence. Philomène était en proie à une douleur

sérieuse, qui ne s'épanchait point au dehors: elle s'accusait de la mort

de son père et soupçonnait un autre malheur, encore plus grand à ses

yeux, et bien certainement son ouvrage; car, ni l'avoué Girardet, ni

l'abbé de Grancey n'obtenaient de lumières sur le sort d'Albert. Ce

silence était effrayant. Dans un paroxisme de repentir, elle éprouva le

besoin de révéler au vicaire-général les affreuses combinaisons par

lesquelles elle avait séparé Francesca d'Albert. Ce fut quelque chose de

simple et de formidable. Mademoiselle de Watteville avait supprimé les

lettres d'Albert à la duchesse, et celle par laquelle Francesca

annonçait à son amant la maladie de son mari en le prévenant qu'elle ne

pourrait plus lui répondre pendant le temps qu'elle se consacrerait,

comme elle le devait, au moribond. Ainsi pendant les préoccupations

d'Albert relativement aux élections, la duchesse ne lui avait écrit que

deux lettres, celle où elle lui apprenait le danger du duc d'Argaiolo,

celle où elle lui disait qu'elle était veuve, deux nobles et sublimes

lettres que Philomène garda. Après avoir travaillé pendant plusieurs

nuits, Philomène était parvenue à imiter parfaitement l'écriture

d'Albert. Aux véritables lettres de cet amant fidèle, elle avait

substitué trois lettres dont les brouillons communiqués au vieux prêtre

le firent frémir, tant le génie du mal y apparaissait dans toute sa

perfection. Philomène, tenant la plume pour Albert, y préparait la

duchesse au changement du Français faussement infidèle. Philomène avait

répondu à la nouvelle de la mort du duc d'Argaiolo par la nouvelle du

prochain mariage d'Albert avec elle-même, Philomène. Les deux lettres

avaient dû se croiser et s'étaient croisées. L'esprit infernal avec

lequel les lettres furent écrites, surprit tellement le vicaire-général

qu'il les relut. A la dernière, Francesca, blessée au coeur par une

fille qui voulait tuer l'amour chez sa rivale, avait répondu par ces

simples mots: «_Vous êtes libre, adieu._»

--Les crimes purement moraux et qui ne laissent aucune prise à la

justice humaine, sont les plus infâmes, les plus odieux, dit sévèrement

l'abbé de Grancey. Dieu les punit souvent ici-bas: là gît la raison des

épouvantables malheurs qui nous paraissent inexplicables. De tous les

crimes secrets ensevelis dans les mystères de la vie privée, un des plus

déshonorants est celui de briser le cachet d'une lettre ou de la lire

subrepticement. Toute personne, quelle qu'elle soit, poussée par quelque

raison que ce soit, qui se permet cet acte, a fait une tache ineffaçable

à sa probité. Sentez-vous tout ce qu'il y a de touchant, de divin dans

l'histoire de ce jeune page, faussement accusé, qui porte une lettre où

se trouve l'ordre de le tuer, qui se met en route sans une mauvaise

pensée, que la Providence prend alors sous sa protection et qu'elle

sauve, miraculeusement, disons-nous!... Savez-vous en quoi consiste le

miracle? les vertus ont une auréole aussi puissante que celle de

l'Enfance innocente. Je vous dis ces choses sans vouloir vous

admonester, dit le vieux prêtre à Philomène avec une profonde tristesse.

Hélas! je ne suis pas ici le grand-pénitencier, vous n'êtes pas

agenouillée aux pieds de Dieu, je suis un ami terrifié par

l'appréhension de vos châtiments. Qu'est-il devenu, ce pauvre Albert? ne

s'est-il pas donné la mort? Il cachait une violence inouïe sous son

calme affecté. Je comprends que le vieux prince Soderini, père de madame

la duchesse d'Argaiolo, est venu redemander les lettres et les portraits

de sa fille. Voilà le coup de foudre tombé sur la tête d'Albert qui aura

sans doute essayé d'aller se justifier... Mais comment, en quatorze

mois, n'a-t-il pas donné de ses nouvelles?

--Oh! si je l'épouse, il sera si heureux...

--Heureux?... il ne vous aime pas. Vous n'aurez d'ailleurs pas une si

grande fortune à lui apporter. Votre mère a la plus profonde aversion

pour vous, vous lui avez fait une sauvage réponse qui l'a blessée et qui

vous ruinera.

--Quoi! dit Philomène.

--Quand elle vous a dit hier que l'obéissance était le seul moyen de

réparer vos fautes, et qu'elle vous a rappelé la nécessité de vous

marier en vous parlant d'Amédée.--Si vous l'aimez tant, épousez-le, ma

mère! Lui avez-vous, oui ou non, jeté cette phrase à la tête?

--Oui, dit Philomène.

--Eh! bien, je la connais, reprit monsieur de Grancey, dans quelques

mois elle sera comtesse de Soulas! Elle aura, certes, des enfants, elle

donnera quarante mille francs de rentes à monsieur de Soulas; en outre,

elle lui fera des avantages, et réduira votre part dans ses biens-fonds

autant qu'elle pourra. Vous serez pauvre pendant toute sa vie, et elle

n'a que trente-huit ans! Vous aurez pour tout bien la terre des Rouxey

et le peu de droits que vous laissera la liquidation de la succession de

votre père, si toutefois votre mère consent à se départir de ses droits

sur les Rouxey! Sous le rapport des intérêts matériels, vous avez déjà

bien mal arrangé votre vie; sous le rapport des sentiments, je la crois

bouleversée... Au lieu d'être venue à votre mère...

Philomène fit un sauvage mouvement de tête.

--A votre mère, reprit le vicaire-général, et à la Religion qui vous

auraient, au premier mouvement de votre coeur, éclairée, conseillée,

guidée; vous avez voulu vous conduire seule, ignorant la vie et

n'écoutant que la passion!

Ces paroles si sages épouvantèrent Philomène.

--Et que dois-je faire? dit-elle après une pause.

--Pour réparer vos fautes, il faudrait en connaître l'étendue, demanda

l'abbé.

--Eh! bien, je vais écrire au seul homme qui puisse avoir des

renseignements sur le sort d'Albert, à monsieur Léopold Hannequin,

notaire à Paris, son ami d'enfance.

--N'écrivez plus que pour rendre hommage à la vérité, répondit le

vicaire-général. Confiez-moi les véritables lettres et les fausses,

faites-moi vos aveux bien en détail, comme au directeur de votre

conscience, en me demandant les moyens d'expier vos fautes et vous en

rapportant à moi. Je verrai... Car, avant tout, rendez à ce malheureux

son innocence devant l'être dont il a fait son dieu sur cette terre.

Même après avoir perdu le bonheur, Albert doit tenir à sa justification.

Philomène promit à l'abbé de Grancey de lui obéir en espérant que ses

démarches auraient peut-être pour résultat de lui ramener Albert.

Peu de temps après la confidence de Philomène, un clerc de monsieur

Léopold Hannequin vint à Besançon muni d'une procuration générale

d'Albert, et se présenta tout d'abord chez monsieur Girardet pour le

prier de vendre la maison appartenant à monsieur Savaron. L'avoué se

chargea de cette affaire par amitié pour l'avocat. Ce clerc vendit le

mobilier, et avec le produit put payer ce que devait Albert à Girardet

qui lors de l'inexplicable départ lui avait remis cinq mille francs, en

se chargeant d'ailleurs de ses recouvrements. Quand Girardet demanda ce

qu'était devenu ce noble et beau lutteur auquel il s'était intéressé, le

clerc répondit que son patron seul le savait, et que le notaire avait

paru très-affligé des choses contenues dans la dernière lettre écrite

par monsieur Albert de Savarus.

En apprenant cette nouvelle, le vicaire-général écrivit à Léopold. Voici

la réponse du digne notaire.

«A MONSIEUR L'ABBÉ DE GRANCEY,

«_vicaire-général du diocèse de Besançon_.

Paris.

«Hélas! monsieur, il n'est au pouvoir de personne de rendre Albert à la

vie du monde: il y a renoncé. Il est novice à la Grande-Chartreuse, près

Grenoble. Vous savez encore mieux que moi, qui viens de l'apprendre, que

tout meurt sur le seuil de ce cloître. En prévoyant ma visite, Albert a

mis le Général des Chartreux entre tous mes efforts et lui. Je connais

assez ce noble coeur pour savoir qu'il est victime d'une trame odieuse

et pour nous invisible; mais tout est consommé. Madame la duchesse

d'Argaiolo, maintenant duchesse de Rhétoré, me semble avoir poussé la

cruauté bien loin. A Belgirate, où elle n'était plus quand Albert y

courut, elle avait laissé des ordres pour lui faire croire qu'elle

habitait Londres. De Londres, Albert alla chercher sa maîtresse à Naples

et de Naples à Rome, où elle s'engageait avec le duc de Rhétoré. Quand

Albert put rencontrer madame d'Argaiolo, ce fut à Florence, au moment où

elle célébrait son mariage. Notre pauvre ami s'est évanoui dans

l'église, et n'a jamais pu, même en se trouvant en danger de mort,

obtenir une explication de cette femme, qui devait avoir je ne sais quoi

dans le coeur. Albert a voyagé pendant sept mois à la recherche d'une

sauvage créature qui se faisait un jeu de lui échapper: il ne savait où

ni comment la saisir. J'ai vu notre pauvre ami à son passage à Paris; et

si vous l'aviez vu comme moi, vous vous seriez aperçu qu'il ne lui

fallait pas dire un mot au sujet de la duchesse, à moins de vouloir

provoquer une crise où sa raison eût couru des risques. S'il avait connu

son crime, il aurait pu trouver des moyens de justification; mais,

faussement accusé de s'être marié! que faire! Albert est mort, et bien

mort pour le monde. Il a voulu le repos, espérons que le profond silence

et la prière dans lesquels il s'est jeté, feront son bonheur sous une

autre forme. Si vous l'avez connu, monsieur, vous devez bien le plaindre

et plaindre aussi ses amis! Agréez, etc.»

Aussitôt cette lettre reçue, le bon vicaire-général écrivit au Général

des Chartreux, et voici quelle fut la réponse d'Albert Savarus.

LE FRÈRE ALBERT A MONSIEUR L'ABBÉ DE GRANCEY,

_vicaire-général du diocèse de Besançon_.

De la Grande-Chartreuse.

«J'ai reconnu, cher et bien-aimé vicaire-général, votre âme tendre et

votre coeur encore jeune dans tout ce que vient de me communiquer le

Révérend Père Général de notre Ordre. Vous avez deviné le seul voeu qui

restât dans le dernier repli de mon coeur relativement aux choses du

monde: faire rendre justice à mes sentiments par celle qui m'a si

maltraité! Mais, en me laissant la liberté d'user de votre offre, le

Général a voulu savoir si ma vocation était sûre: il a eu l'insigne

bonté de me dire sa pensée en me voyant décidé à demeurer dans un absolu

silence à cet égard. Si j'avais cédé à la tentation de réhabiliter

l'homme du monde, le religieux était rejeté de ce Monastère. La grâce a

certainement agi: car pour avoir été court, le combat n'en a pas été

moins vif ni moins cruel. N'est-ce pas vous dire assez que je ne saurais

rentrer dans le monde? Aussi le pardon que vous me demandez pour

l'auteur de tant de maux est-il bien entier et sans une pensée de dépit:

je prierai Dieu qu'il veuille lui pardonner comme je lui pardonne, de

même que je le prierai d'accorder une vie heureuse à madame de Rhétoré.

Eh! que ce soit la Mort ou la main opiniâtre d'une jeune fille acharnée

à se faire aimer, que ce soit un de ces coups attribués au hasard, ne

faut-il pas toujours obéir à Dieu? Le malheur fait dans certaines âmes

un vaste désert où retentit la voix de Dieu. J'ai trop tard connu les

rapports entre cette vie et celle qui nous attend, car tout est usé chez

moi. Je n'aurais pu servir dans les rangs de l'Église militante, je me

jette pour le reste d'une vie presque éteinte au pied du sanctuaire.

Voici la dernière fois que j'écris. Il a fallu que ce fût vous, qui

m'aimiez et que j'aimais tant, pour me faire rompre la loi d'oubli que

je me suis imposée en entrant dans la métropole de Saint-Bruno. Vous

serez aussi particulièrement dans les prières de

«_Frère_ ALBERT.»

Novembre 1836.

--Peut-être tout est-il pour le mieux, se dit l'abbé de Grancey.

Quand il eut communiqué cette lettre à Philomène, qui baisa par un

mouvement pieux le passage qui contenait sa grâce, il lui dit:--Eh!

bien, maintenant qu'il est perdu pour vous, ne voulez-vous pas vous

réconcilier avec votre mère en épousant le comte de Soulas?

--Il faudrait qu'Albert me l'ordonnât, dit-elle.

--Vous voyez qu'il est impossible de le consulter. Le Général ne le

permettrait pas.

--Si j'allais le voir?

--On ne voit point les Chartreux. Et d'ailleurs aucune femme, excepté la

reine de France, ne peut entrer à la Chartreuse, dit l'abbé. Ainsi rien

ne vous dispense plus d'épouser le jeune monsieur de Soulas.

--Je ne veux pas faire le malheur de ma mère, répondit Philomène.

--Satan! s'écria le vicaire-général.

Vers la fin de cet hiver, l'excellent abbé de Grancey mourut. Il n'y eut

plus entre madame de Watteville et sa fille cet ami qui s'interposait

entre ces deux caractères de fer. L'événement prévu par le

vicaire-général eut lieu. Au mois d'août 1837, madame de Watteville

épousa monsieur de Soulas à Paris, où elle alla par le conseil de

Philomène, qui se montra charmante et bonne pour sa mère. Du moins,

madame de Watteville crut à l'amitié de sa fille; mais Philomène voulait

tout bonnement voir Paris pour se donner le plaisir d'une atroce

vengeance: elle ne pensait qu'à venger Savarus en martyrisant sa rivale.

On avait émancipé mademoiselle de Watteville, qui d'ailleurs atteignait

bientôt à l'âge de vingt-un ans. Sa mère, pour terminer ses comptes avec

elle, lui avait abandonné ses droits sur les Rouxey, et la fille avait

donné décharge à sa mère à raison de la succession du baron de

Watteville. Philomène avait encouragé sa mère à épouser le comte de

Soulas et à l'avantager.

--Ayons chacune notre liberté, lui dit-elle.

Madame de Soulas, inquiète des intentions de sa fille, fut surprise de

cette noblesse de procédés, elle fit présent à Philomène de six mille

francs de rente sur le grand-livre par acquit de conscience. Comme

madame la comtesse de Soulas avait quarante-huit mille francs de revenus

en terres, et qu'elle était incapable de les aliéner dans le but de

diminuer la part de Philomène, mademoiselle de Watteville était encore

un parti de dix-huit cent mille francs: les Rouxey pouvaient produire,

avec quelques améliorations, vingt mille francs de rente, outre les

avantages de l'habitation, ses redevances et ses réserves. Aussi

Philomène et sa mère, qui prirent bientôt le ton et les modes de Paris,

furent-elles facilement introduites dans le grand monde. La clef d'or,

ces mots: dix-huit cent mille francs!... brodés sur le corsage de

Philomène, servirent beaucoup plus la comtesse de Soulas que ses

prétentions à la de Rupt, ses fiertés mal placées, et même que ses

parentés tirées d'un peu loin.

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 48 / 49 段