--Oh! je m'y suis attendu, dit Savarus d'une voix altérée.

--Vous n'avez pas voulu profiter de mon conseil, vous avez eu l'occasion

de vous produire à l'hôtel de Rupt, vous ne savez pas ce que vous y

auriez gagné...

--Quoi?

--L'unanimité des royalistes, un accord momentané pour aller aux

Élections... Enfin, plus de cent voix! En y joignant ce que nous

appelons entre nous les _voix ecclésiastiques_ vous n'étiez pas encore

nommé; mais vous étiez maître de l'élection par le ballottage. Dans ce

cas, on parlemente, on arrive...

En entrant, Alfred Boucher, qui plein d'enthousiasme annonça le voeu de

la réunion préparatoire, trouva le vicaire-général et l'avocat froids,

calmes et graves.

--Adieu, monsieur l'abbé, dit Albert, nous causerons plus à fond de

votre affaire après les Élections.

Et l'avocat prit le bras d'Alfred, après avoir serré significativement

la main de monsieur de Grancey. Le prêtre regarda cet ambitieux, dont

alors le visage eut cet air sublime que doivent avoir les généraux en

entendant le premier coup de canon de la bataille. Il leva les yeux au

ciel et sortit en se disant:--Quel beau prêtre il ferait!

L'éloquence n'est pas au barreau. Rarement l'avocat y déploie les forces

réelles de l'âme, autrement il y périrait en quelques années.

L'éloquence est rarement dans la Chaire aujourd'hui; mais elle est dans

certaines séances de la Chambre des Députés où l'ambitieux joue le tout

pour le tout, où piqué de milles flèches il éclate à un moment donné.

Mais elle est encore bien certainement chez certains êtres privilégiés

dans le quart d'heure fatal où leurs prétentions vont échouer ou

réussir, et où ils sont forcés de parler. Aussi dans cette réunion,

Albert Savarus, en sentant la nécessité de se faire des séides,

développa-t-il toutes les facultés de son âme et les ressources de son

esprit. Il entra bien dans le salon, sans gaucherie ni arrogance, sans

faiblesse, sans lâcheté, gravement, et se vit sans surprise au milieu de

trente et quelques personnes. Déjà le bruit de la réunion et sa décision

avaient amené quelques moutons dociles à la clochette. Avant d'écouter

monsieur Boucher qui voulait lui lâcher un _speech_ à propos de la

résolution du Comité-Boucher, Albert réclama le silence en faisant un

signe et serrant la main à monsieur Boucher, comme pour le prévenir d'un

danger subitement advenu.

--Mon jeune ami, Alfred Boucher vient de m'annoncer l'honneur qui m'est

fait. Mais avant que cette décision devienne définitive, dit l'avocat,

je crois devoir vous expliquer quel est votre candidat, afin de vous

laisser libres encore de reprendre vos paroles si mes déclarations

troublaient vos consciences.

Cet exorde eut pour effet de faire régner un profond silence. Quelques

hommes trouvèrent ce mouvement fort noble.

Albert expliqua sa vie antérieure en disant son vrai nom, ses oeuvres

sous la Restauration, en se faisant un homme nouveau depuis son arrivée

à Besançon, en prenant des engagements pour l'avenir. Cette

improvisation tint, dit-on, tous les auditeurs haletants. Ces hommes à

intérêts si divers furent subjugués par l'admirable éloquence sortie

bouillante du coeur et de l'âme de cet ambitieux. L'admiration empêcha

toute réflexion. On ne comprit qu'une seule chose, la chose qu'Albert

voulait jeter dans ces têtes.

Ne valait-il pas mieux pour une ville avoir un de ces hommes destinés à

gouverner la société toute entière, qu'une machine à voter? Un homme

d'état apporte tout un pouvoir, le député médiocre mais incorruptible

n'est qu'une conscience. Quelle gloire pour la Provence d'avoir deviné

Mirabeau, d'avoir envoyé depuis 1830 le seul homme d'État qu'ait produit

la révolution de Juillet!

Soumis à la pression de cette éloquence, tous les auditeurs la crurent

de force à devenir un magnifique instrument politique dans leur

représentant. Ils virent tous Savarus le ministre dans Albert Savaron.

En devinant les secrets calculs de ses auditeurs, l'habile candidat leur

fit entendre qu'ils acquéraient, eux les premiers, le droit de se servir

de son influence.

Cette profession de foi, cette déclaration d'ambitieux, ce récit de sa

vie et de son caractère fut, au dire du seul homme capable de juger

Savarus et qui depuis est devenu l'une des capacités de Besançon, un

chef-d'oeuvre d'adresse, de sentiment, de chaleur, d'intérêt et de

séduction. Ce tourbillon enveloppa les électeurs. Jamais homme n'eut un

pareil triomphe. Mais malheureusement la Parole, espèce d'arme à bout

portant, n'a qu'un effet immédiat. La Réflexion tue la Parole quand la

Parole n'a pas triomphé de la Réflexion. Si l'on eût voté, certes le nom

d'Albert sortait de l'urne! A l'instant même il était vainqueur. Mais il

lui fallait vaincre ainsi tous les jours pendant deux mois. Albert

sortit palpitant. Applaudi par des Bisontins, il avait obtenu le grand

résultat de tuer par avance les méchants propos auxquels donneraient

lieu ses antécédents. Le commerce de Besançon fit de l'avocat Savaron de

Savarus son candidat. L'enthousiasme d'Alfred Boucher, contagieux

d'abord, devait à la longue devenir maladroit.

Le préfet, épouvanté de ce succès, se mit à compter le nombre des voix

ministérielles, et sut se ménager une entrevue secrète avec monsieur de

Chavoncourt, afin de se coaliser dans l'intérêt commun. Chaque jour, et

sans qu'Albert pût savoir comment, les voix du Comité-Boucher

diminuèrent. Un mois avant les Élections, Albert se voyait à peine

soixante voix. Rien ne résistait au lent travail de la Préfecture. Trois

ou quatre hommes habiles disaient aux clients de Savarus: «Le député

plaidera-t-il et gagnera-t-il vos affaires? vous donnera-t-il ses

conseils, fera-t-il vos traités, vos transactions? Vous l'aurez pour

esclave encore pour cinq ans, si au lieu de l'envoyer à la Chambre, vous

lui donnez seulement l'espérance d'y aller dans cinq ans.» Ce calcul fut

d'autant plus nuisible à Savarus, que déjà quelques femmes de négociants

l'avaient fait. Les intéressés à l'affaire du pont et ceux des eaux

d'Arcier ne résistèrent pas à une conférence avec un adroit ministériel,

qui leur prouva que la protection pour eux était à la Préfecture et non

pas chez un ambitieux. Chaque jour fut une défaite pour Albert, quoique

chaque jour fût une bataille dirigée par lui, mais jouée par ses

lieutenants, une bataille de mots, de discours, de démarches. Il n'osait

aller chez le vicaire-général, et le vicaire-général ne se montrait pas.

Albert se levait et se couchait avec la fièvre et le cerveau tout en

feu.

Enfin arriva le jour de la première lutte, ce qu'on appelle une réunion

préparatoire, où les voix se comptent, où les candidats jugent leurs

chances, et où les gens habiles peuvent prévoir la chute ou le succès.

C'est une scène de _hustings_ honnête, sans populace, mais terrible: les

émotions, pour ne pas avoir d'expression physique comme en Angleterre,

n'en sont pas moins profondes. Les Anglais font les choses à coups de

poings, en France elles se font à coups de phrases. Nos voisins ont une

bataille, les Français jouent leur sort par de froides combinaisons

élaborées avec calme. Cet acte politique se passe à l'inverse du

caractère des deux nations. Le parti radical eut son candidat, monsieur

de Chavoncourt se présenta, puis vint Albert qui fut accusé par les

radicaux et par le Comité-Chavoncourt d'être un homme de la Droite sans

transaction, un double de Berryer. Le Ministère avait son candidat, un

homme sacrifié qui servait à masser les votes ministériels purs. Les

voix ainsi divisées n'arrivèrent à aucun résultat. Le candidat

républicain eut vingt voix, le Ministère en réunit cinquante, Albert en

compta soixante-dix, monsieur de Chavoncourt en obtint soixante-sept.

Mais la perfide Préfecture avait fait voter pour Albert trente de ses

voix les plus dévouées, afin d'abuser son antagoniste. Les voix de

monsieur de Chavoncourt, réunies aux quatre-vingts voix réelles de la

préfecture, devenaient maîtresses de l'élection pour peu que le préfet

sût détacher quelques voix du parti radical. Cent soixante voix

manquaient, les voix de monsieur de Grancey, et les voix légitimistes.

Une réunion préparatoire est aux Élections ce qu'est au Théâtre une

répétition générale, ce qu'il y a de plus trompeur au monde. Albert

Savarus revint chez lui, faisant bonne contenance, mais mourant. Il

avait eu l'esprit, le génie, ou le bonheur de conquérir dans ces quinze

derniers jours deux hommes dévoués, le beau-père de Girardet et un vieux

négociant très-fin chez qui l'envoya monsieur de Grancey. Ces deux

braves gens, devenus ses espions, semblaient être les plus ardents

ennemis de Savarus dans les camps opposés. Sur la fin de la séance

préparatoire, ils apprirent à Savarus par l'intermédiaire de monsieur

Boucher que trente voix inconnues faisaient contre lui, dans son parti,

le métier qu'ils faisaient pour son compte chez les autres? Un criminel

qui marche au supplice ne souffre pas ce qu'Albert souffrit en revenant

chez lui de la salle où son sort s'était joué. L'amoureux au désespoir

ne voulut être accompagné de personne. Il marcha seul par les rues,

entre onze heures et minuit.

A une heure du matin, Albert, que depuis trois jours le sommeil ne

visitait plus, était assis dans sa bibliothèque, sur un fauteuil à la

Voltaire, la tête pâle comme s'il allait expirer, les mains pendantes,

dans une pose d'abandon digne de la Magdeleine. Des larmes roulaient

entre ses longs cils, de ces larmes qui mouillent les yeux et qui ne

roulent pas sur les joues: la pensée les boit, le feu de l'âme les

dévore! Seul, il pouvait pleurer. Il aperçut alors sous le kiosque une

forme blanche qui lui rappela Francesca.

--Et voici trois mois que je n'ai reçu de lettre d'_elle_! Que

devient-elle? je suis resté deux mois sans lui rien écrire, mais je l'ai

prévenue. Est-elle malade? O mon amour! ô ma vie! sauras-tu jamais ce

que j'ai souffert? Quelle fatale organisation est la mienne! Ai-je un

anévrisme? se demanda-t-il en sentant son coeur qui battait si

violemment que les pulsations retentissaient dans le silence comme si de

légers grains de sable eussent frappé sur une grosse caisse.

En ce moment trois coups discrets retentirent à la porte d'Albert, il

alla promptement ouvrir, et faillit se trouver mal de joie en voyant au

vicaire-général un air gai, l'air du triomphe. Il saisit l'abbé de

Grancey, sans lui dire un mot, le tint dans ses bras, le serra, laissant

aller sa tête sur l'épaule de ce vieillard. Et il redevint enfant, il

pleura comme il avait pleuré quand il sut que Francesca Soderini était

mariée. Il ne laissa voir sa faiblesse qu'à ce prêtre sur le visage de

qui brillaient les lueurs d'une espérance. Le prêtre avait été sublime,

et aussi fin que sublime.

--Pardon, cher abbé, mais vous êtes venu dans un de ces moments suprêmes

où l'homme disparaît, car ne me croyez pas un ambitieux vulgaire.

--Oui, je le sais, reprit l'abbé, vous avez écrit l'AMBITIEUX PAR AMOUR!

Hé! mon enfant, c'est un désespoir d'amour qui m'a fait prêtre en 1786,

à vingt-deux ans. En 1788, j'étais curé. Je sais la vie. J'ai déjà

refusé trois évêchés, je veux mourir à Besançon.

--Venez _la_ voir? s'écria Savarus en prenant la bougie et menant l'abbé

dans le cabinet magnifique où se trouvait le portrait de la duchesse

d'Argaiolo qu'il éclaira.

--C'est une de ces femmes qui sont faites pour régner! dit le vicaire en

comprenant ce qu'Albert lui témoignait d'affection par cette muette

confidence. Mais il y a bien de la fierté sur ce front, il est

implacable, elle ne pardonnerait pas une injure! C'est un archange

Michel, l'ange des exécutions, l'ange inflexible... Tout ou rien! est la

devise de ces caractères angéliques. Il y a je ne sais quoi de

divinement sauvage dans cette tête!...

--Vous l'avez bien devinée, s'écria Savarus. Mais, mon cher abbé, voici

plus de douze ans qu'elle règne sur ma vie, et je n'ai pas une pensée à

me reprocher.....

--Ah! si vous en aviez autant fait pour Dieu?... dit naïvement l'abbé.

Parlons de vos affaires. Voici dix jours que je travaille pour vous. Si

vous êtes un vrai politique, vous suivrez mes conseils cette fois-ci.

Vous n'en seriez pas où vous en êtes, si vous étiez allé quand je vous

le disais à l'hôtel de Rupt; mais vous irez demain, je vous y présente

le soir. La terre des Rouxey est menacée, il faut plaider dans deux

jours. L'Élection ne se fera pas avant trois jours. On aura soin de ne

pas avoir fini de constituer le bureau le premier jour; nous aurons

plusieurs scrutins, et vous arriverez par un ballottage...

--Et comment?...

--En gagnant le procès des Rouxey, vous aurez quatre-vingts voix

légitimistes, ajoutez-les aux trente voix dont je dispose, nous

arrivons à cent dix. Or, comme il vous en restera vingt du

Comité-Boucher, vous en posséderez en tout cent trente.

--Hé! bien, dit Albert, il en faut soixante-quinze de plus.....

--Oui, dit le prêtre, car tout le reste est au Ministère. Mais, mon

enfant, vous avez à vous deux cents voix, et la Préfecture n'en a que

cent quatre-vingts.

--J'ai deux cents voix?... dit Albert qui demeura stupide d'étonnement

après s'être dressé sur ses pieds comme poussé par un ressort.

--Vous avez les voix de monsieur de Chavoncourt, reprit l'abbé.

--Et comment? dit Albert.

--Vous épousez mademoiselle Sidonie de Chavoncourt.

--Jamais!

--Vous épousez mademoiselle Sidonie de Chavoncourt, répéta froidement le

prêtre.

--Mais voyez? elle est implacable, dit Albert en montrant Francesca.

--Vous épousez mademoiselle Chavoncourt, répéta froidement le prêtre

pour la troisième fois.

Cette fois Albert comprit. Le vicaire-général ne voulait pas tremper

dans le plan qui souriait enfin à ce politique au désespoir. Une parole

de plus eût compromis la dignité, l'honnêteté du prêtre.

--Vous trouverez demain à l'hôtel de Rupt madame de Chavoncourt et sa

seconde fille, vous la remercierez de ce qu'elle doit faire pour vous,

vous lui direz que votre reconnaissance est sans bornes; enfin vous lui

appartenez corps et âme, votre avenir est désormais celui de sa famille,

vous êtes désintéressé, vous avez une si grande confiance en vous que

vous regardez une nomination de député comme une dot suffisante. Vous

aurez un combat avec madame de Chavoncourt, elle voudra votre parole.

Cette soirée, mon fils, est tout votre avenir. Mais, sachez-le, je ne

suis pour rien là-dedans. Moi, je ne suis coupable que des voix

légitimistes, je vous ai conquis madame de Watteville, et c'est toute

l'aristocratie de Besançon. Amédée de Soulas et Vauchelles, qui voteront

pour vous, ont entraîné la jeunesse, madame de Watteville vous aura les

vieillards. Quant à mes voix, elles sont infaillibles.

--Qui donc a tourné madame de Chavoncourt? demanda Savarus.

--Ne me questionnez pas, répondit l'abbé. Monsieur de Chavoncourt, qui a

trois filles à marier, est incapable d'augmenter sa fortune. Si

Vauchelles épouse la première sans dot, à cause de la vieille tante qui

finance au contrat, que faire des deux autres? Sidonie a seize ans, et

vous avez des trésors dans votre ambition. Quelqu'un a dit à madame de

Chavoncourt qu'il valait mieux marier sa fille que d'envoyer son mari

manger de l'argent à Paris. Ce quelqu'un mène madame de Chavoncourt, et

madame de Chavoncourt mène son mari.

--Assez, cher abbé! Je comprends. Une fois nommé député, j'ai la fortune

de quelqu'un à faire, et en la faisant splendide je serai dégagé de ma

parole. Vous avez en moi un fils, un homme qui vous devra son bonheur.

Mon Dieu! qu'ai-je fait pour mériter une si véritable amitié?

--Vous avez fait triompher le Chapitre, dit en souriant le

vicaire-général. Maintenant gardez le secret du tombeau sur tout ceci?

Nous ne sommes rien, nous ne faisons rien. Si l'on nous savait nous

mêlant d'élections, nous serions mangés tout crus par les puritains de

la Gauche qui font pis, et blâmés par quelques-uns des nôtres. Madame de

Chavoncourt ne se doute pas de ma participation dans tout ceci. Je ne me

suis fié qu'à madame de Watteville sur qui nous pouvons compter comme

sur nous-mêmes.

--Je vous amènerai la duchesse pour que vous nous bénissiez! s'écria

l'ambitieux.

Après avoir reconduit le vieux prêtre, Albert se coucha dans les langes

du pouvoir.

A neuf heures du soir, le lendemain, comme chacun peut se l'imaginer,

les salons de madame la baronne de Watteville étaient remplis par

l'aristocratie bisontine convoquée extraordinairement. On y discutait

l'_exception_ d'aller aux Élections pour faire plaisir à la fille des de

Rupt. On savait que l'ancien maître des requêtes, le secrétaire d'un des

plus fidèles ministres de la branche aînée, allait être introduit.

Madame de Chavoncourt était venue avec sa seconde fille Sidonie mise

divinement bien, tandis que l'aînée, sûre de son prétendu, n'avait

recours à aucun artifice de toilette. Ces petites choses s'observent en

province. L'abbé de Grancey montrait sa belle tête fine, de groupe en

groupe, écoutant, n'ayant l'air de se mêler de rien, mais disant de ces

mots incisifs qui résument les questions et les commandent.

--Si la branche aînée revenait, disait-il à un ancien homme d'État

septuagénaire, quels politiques trouverait-elle?--Seul sur son banc,

Berryer ne sait que devenir; s'il avait soixante voix, il entraverait

le gouvernement dans bien des occasions et renverserait des

ministères!--On va nommer le duc de Fitz-James à Toulouse.--Vous ferez

gagner à monsieur de Watteville son procès!--Si vous votez pour monsieur

de Savarus, les républicains voteront avec vous plutôt que de voter avec

les juste-milieu! Etc., etc.

A neuf heures, Albert n'était pas encore venu. Madame de Watteville

voulut voir une impertinence dans un pareil retard.

--Chère baronne, dit madame de Chavoncourt, ne faisons pas dépendre

d'une vétille de si sérieuses affaires. Quelque botte vernie qui tarde à

sécher... une consultation retiennent peut-être monsieur de Savarus.

Philomène regarda madame de Chavoncourt de travers.

--Elle est bien bonne pour monsieur de Savarus, dit Philomène tout bas à

sa mère.

--Mais, reprit la baronne en souriant, il s'agit d'un mariage entre

Sidonie et monsieur de Savarus.

Philomène alla brusquement vers une croisée qui donnait sur le jardin. A

dix heures monsieur de Savarus n'avait pas encore paru. L'orage qui

grondait éclata. Quelques nobles se mirent à jouer, trouvant la chose

intolérable. L'abbé de Grancey, qui ne savait que penser, alla vers la

fenêtre où Philomène s'était cachée et dit tout haut, tant il était

stupéfait:--Il doit être mort! Le vicaire-général sortit dans le jardin

suivi de monsieur de Watteville, de Philomène, et tous trois ils

montèrent sur le kiosque. Tout était fermé chez Albert, aucune lumière

ne s'apercevait.

--Jérôme! cria Philomène en voyant le domestique dans la cour. L'abbé de

Grancey regarda Philomène.--Où donc est votre maître? dit Philomène au

domestique venu au pied du mur.

--Parti, en poste! mademoiselle.

--Il est perdu, s'écria l'abbé de Grancey, ou heureux!

La joie du triomphe ne fut pas si bien étouffée sur la figure de

Philomène qu'elle ne fût devinée par le vicaire-général qui feignit de

ne s'apercevoir de rien.

--Qu'est-ce que Philomène a pu faire en ceci? se demandait le prêtre.

Tous trois, ils rentrèrent dans les salons où monsieur de Watteville

annonça l'étrange, la singulière, l'ébouriffante nouvelle du départ de

l'avocat Albert Savaron de Savarus en poste, sans qu'on sût les motifs

de cette disparition. A onze heures et demie, il ne restait plus que

quinze personnes, parmi lesquelles se trouvait madame de Chavoncourt et

l'abbé de Godenars, autre vicaire-général, homme d'environ quarante ans

qui voulait être évêque, les deux demoiselles de Chavoncourt et monsieur

de Vauchelles, l'abbé de Grancey, Philomène, Amédée de Soulas et un

ancien magistrat démissionnaire, l'un des plus influents personnages de

la haute société de Besançon qui tenait beaucoup à l'élection d'Albert

Savarus. L'abbé de Grancey se mit à côté de la baronne de manière à

regarder Philomène dont la figure, ordinairement pâle, offrait alors une

coloration fiévreuse.

--Que peut-il être arrivé à monsieur de Savarus? dit madame de

Chavoncourt.

En ce moment un domestique en livrée apporta sur un plat d'argent une

lettre à l'abbé de Grancey.

--Lisez, dit la baronne.

Le vicaire-général lut la lettre, et vit Philomène devenir soudain

blanche comme son fichu.

--Elle reconnaît l'écriture, se dit-il après avoir jeté sur la jeune

fille un regard par-dessus ses lunettes. Il plia la lettre et la mit

froidement dans sa poche sans dire un mot. En trois minutes il reçut de

Philomène trois regards qui lui suffirent à tout deviner.--Elle aime

Albert Savarus! pensa le vicaire-général. Il se leva, Philomène reçut

une commotion; il salua, fit quelques pas vers la porte, et, dans le

second salon, il fut rejoint par Philomène qui lui dit:--Monsieur de

Grancey, c'est de _lui_! _d'Albert!_

--Comment pouvez-vous assez connaître son écriture pour la distinguer de

si loin!

Cette fille, prise dans les lacs de son impatience et de sa colère, dit

un mot que l'abbé trouva sublime.

--Parce que je l'aime! Qu'y a-t-il! dit-elle après une pause.

--Il renonce à son élection, répondit l'abbé.

Philomène se mit un doigt sur les lèvres.

--Je demande le secret comme pour une confession, dit-elle avant de

rentrer au salon. S'il n'y a plus d'élection, il n'y aura plus de

mariage avec Sidonie!

Le lendemain matin, Philomène, en allant à la messe, apprit par Mariette

une partie des circonstances qui motivaient la disparition d'Albert au

moment le plus critique de sa vie.

--Mademoiselle, il est arrivé de Paris dans la matinée à l'Hôtel

National un vieux monsieur qui avait sa voiture, une belle voiture à

quatre chevaux, un courrier en avant et un domestique. Enfin, Jérôme,

qui a vu la voiture au départ, prétend que ce ne peut être qu'un prince

ou qu'un milord.

--Y avait-il sur la voiture une couronne fermée! dit Philomène.

--Je ne sais pas, dit Mariette. Sur le coup de deux heures, il est venu

chez monsieur Savarus en lui faisant remettre sa carte. En la voyant,

monsieur, dit Jérôme, est devenu blanc comme un linge et il a dit de

faire entrer. Comme il a fermé lui-même sa porte à clef, il est

impossible de savoir ce que ce vieux monsieur et l'avocat se sont dit;

mais ils sont restés environ une heure ensemble; après quoi le vieux

monsieur, accompagné de l'avocat, a fait monter son domestique. Jérôme a

vu sortir ce domestique avec un immense paquet long de quatre pieds qui

avait l'air d'une grosse toile à canevas. Le vieux monsieur tenait à la

main un gros paquet de papiers. L'avocat, plus pâle que s'il allait

mourir, lui qui est si fier, si digne, était dans un état à faire

pitié... Mais il agissait si respectueusement avec le vieux monsieur

qu'il n'aurait pas eu plus d'égards pour le roi. Jérôme et monsieur

Albert Savaron ont accompagné ce vieillard jusqu'à sa voiture, qui se

trouvait tout attelée de quatre chevaux. Le courrier est parti sur le

coup de trois heures. Monsieur est allé droit à la préfecture, et de là

chez monsieur Gentillet qui lui a vendu la vieille calèche de voyage de

feu madame Saint-Vier, puis il a commandé des chevaux à la poste pour

six heures. Il est rentré chez lui pour faire ses paquets; sans doute il

a écrit plusieurs billets; enfin il a mis ordre à ses affaires avec

monsieur Girardet qui est venu et qui est resté jusqu'à sept heures.

Jérôme a porté un mot chez monsieur Boucher où monsieur était attendu à

dîner. Pour lors, à sept heures et demie, l'avocat est parti, laissant

trois mois de gages à Jérôme et lui disant de chercher une place. Il a

laissé ses clefs à monsieur Girardet qu'il a reconduit chez lui, et chez

qui, dit Jérôme, il a pris une soupe, car monsieur Girardet n'avait pas

encore dîné à sept heures et demie. Quand monsieur Savaron est remonté

dans sa voiture, il était comme un mort. Jérôme, qui naturellement a

salué son maître, l'a entendu disant au postillon: Route de Genève.

--Jérôme a-t-il demandé le nom de l'étranger à l'Hôtel National?

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 47 / 49 段