Les Rouxey, terre patrimoniale des Watteville, valait dix mille francs

de rente, net; mais en d'autres mains elle eût rapporté bien davantage.

L'insouciance du baron, dont la femme devait avoir et eut quarante mille

francs de revenu, laissait les Rouxey sous le gouvernement d'une espèce

de maître Jacques, un vieux domestique de la maison Watteville, appelé

Modinier. Néanmoins, quand le baron et la baronne éprouvaient le désir

d'aller à la campagne, ils allaient aux Rouxey, dont la situation est

très-pittoresque. Le château, le parc, tout a d'ailleurs été créé par le

fameux Watteville, dont la vieillesse active se passionna pour ce lieu

magnifique.

Entre deux petites Alpes, deux pitons dont le sommet est nu, et qui

s'appellent le grand et le petit Rouxey, au milieu d'une gorge par où

les eaux de ces montagnes, terminées par la Dent de Vilard, tombent et

vont se joindre aux délicieuses sources du Doubs, Watteville imagina de

construire un barrage énorme, en y laissant deux déversoirs pour le

trop-plein des eaux. En amont de son barrage, il obtint un charmant lac,

et en aval deux cascades, deux ravissantes rivières avec lesquelles il

arrosa la sèche et inculte vallée que dévastait jadis le torrent des

Rouxey. Ce lac, cette vallée, ses deux montagnes, il les enferma par une

enceinte, et se bâtit une chartreuse sur le barrage auquel il donna

trois arpents de largeur, en y faisant apporter toutes les terres qu'il

fallut enlever pour creuser le double lit de ses rivières factices et

les canaux d'irrigation. Quand le baron de Watteville se procura le lac

au-dessus de son barrage, il était propriétaire des deux Rouxey, mais

non de la vallée supérieure qu'il inondait ainsi, par laquelle on

passait en tout temps, et qui se termine en fer à cheval au pied de la

Dent de Vilard. Mais ce sauvage vieillard imprimait une si grande

terreur que, pendant toute sa vie, il n'y eut aucune réclamation de la

part des habitants des Riceys, petit village situé sur le revers de la

Dent de Vilard. Quand le baron mourut, il avait réuni les pentes des

deux Rouxey, au pied de la Dent de Vilard par une forte muraille, afin

de ne pas inonder les deux vallées qui débouchaient dans la gorge des

Rouxey à droite et à gauche du pic de Vilard. Il mourut ayant conquis

ainsi la Dent de Vilard. Ses héritiers se firent les protecteurs du

village des Riceys et maintinrent ainsi l'usurpation. Le vieux

meurtrier, le vieux renégat, le vieil abbé Watteville avait fini sa

carrière en plantant des arbres, en construisant une superbe route,

prise sur le flanc d'un des deux Rouxey, et qui rejoignait le grand

chemin. De ce parc, de cette habitation dépendaient des domaines fort

mal cultivés, des chalets dans les deux montagnes et des bois

inexploités. C'était sauvage et solitaire, sous la garde de la nature,

abandonné au hasard de la végétation, mais plein d'accidents sublimes.

Vous pouvez vous figurer maintenant les Rouxey.

Il est fort inutile d'embarrasser cette histoire en racontant les

prodigieux efforts et les ruses empreintes de génie par lesquels

Philomène arriva, sans le laisser soupçonner, à son but. Qu'il suffise

de dire qu'elle obéissait à sa mère en quittant Besançon au mois de mai

1835, dans une vieille berline attelée de deux bons gros chevaux loués,

et allant avec son père aux Rouxey.

L'amour explique tout aux jeunes filles. Quand en se levant, le

lendemain de son arrivée aux Rouxey, Philomène aperçut de la fenêtre de

sa chambre la belle nappe d'eau sur laquelle s'élevaient de ces vapeurs

exhalées comme des fumées et qui s'engageaient dans les sapins et dans

les mélèzes, en rampant le long des deux pics pour en gagner les

sommets, elle laissa échapper un cri d'admiration.

--_Ils_ se sont aimés devant des lacs! _Elle_ est sur un lac! Décidément

un lac est plein d'amour.

Un lac alimenté par des neiges a des couleurs d'opale et une

transparence qui en fait un vaste diamant; mais quand il est serré comme

celui des Rouxey entre deux blocs de granit vêtus de sapins, qu'il y

règne un silence de savane ou de steppe, il arrache à tout le monde le

cri que venait de jeter Philomène.

--On doit cela, lui dit son père, au fameux Watteville!

--Ma foi, dit la jeune fille, il a voulu se faire pardonner ses fautes.

Montons dans la barque et allons jusqu'au bout, dit-elle; nous gagnerons

de l'appétit pour le déjeuner.

Le baron manda deux jeunes jardiniers qui savaient ramer, et prit avec

lui son premier ministre Modinier. Le lac avait six arpents de largeur,

quelquefois dix ou douze, et quatre cents arpents de long. Philomène eut

bientôt atteint le fond qui se termine par la Dent de Vilard, la

Jung-Frau de cette petite Suisse.

--Nous y voilà, monsieur le baron, dit Modinier en faisant signe aux

deux jardiniers d'attacher la barque; voulez-vous venir voir...

--Voir quoi? demanda Philomène.

--Oh! rien, dit le baron. Mais tu es une fille discrète, nous avons des

secrets ensemble, je puis te dire ce qui me chiffonne l'esprit: il s'est

ému depuis 1830 des difficultés entre la commune des Riceys et moi,

précisément à cause de la Dent du Vilard, et je voudrais les accommoder

sans que ta mère le sache, car elle est entière, elle est capable de

jeter feu et flammes, surtout en apprenant que le maire des Riceys, un

républicain, a inventé cette contestation pour courtiser son peuple.

Philomène eut le courage de déguiser sa joie, afin de mieux agir sur son

père.

--Quelle contestation? fit-elle.

--Mademoiselle, les gens des Riceys, dit Modinier, ont depuis longtemps

droit de pâture et d'affouage dans leur côté de la Dent de Vilard. Or,

monsieur Chantonnit, leur maire depuis 1830, prétend que la Dent tout

entière appartient à sa commune, et soutient qu'il y a cent et quelques

années on passait sur nos terres... Vous comprenez qu'alors nous ne

serions plus chez nous. Puis ce sauvage en viendrait à dire, ce que

disent les anciens des Riceys, que le terrain du lac a été pris par

l'abbé de Watteville. C'est la mort des Rouxey, quoi!

--Hélas! mon enfant, entre nous c'est vrai, dit naïvement monsieur de

Watteville. Cette terre est une usurpation consacrée par le temps.

Aussi, pour n'être jamais tourmenté, je voudrais proposer de définir à

l'amiable mes limites de ce côté de la Dent de Vilard, et j'y bâtirais

un mur.

--Si vous cédez devant la république, elle vous dévorera. C'était à vous

de menacer les Riceys.

--C'est ce que je disais hier au soir à monsieur, répondit Modinier.

Mais, pour abonder dans ce sens, je lui proposais de venir voir s'il n'y

avait pas, de ce côté de la Dent ou de l'autre, à une hauteur

quelconque, des traces de clôture.

Depuis cent ans, de part et d'autre on exploitait la Dent de Vilard,

cette espèce de mur mitoyen entre la commune des Riceys et les Rouxey,

qui ne rapportait pas grand'chose, sans en venir à des moyens extrêmes.

L'objet en litige, étant couvert de neige six mois de l'année, était de

nature à refroidir la question. Aussi fallut-il l'ardeur soufflée par la

révolution de 1830 aux défenseurs du peuple, pour réveiller cette

affaire par laquelle monsieur Chantonnit, maire des Riceys, voulait

dramatiser son existence sur la tranquille frontière de Suisse et

immortaliser son administration. Chantonnit, comme son nom l'indique,

était originaire de Neufchâtel.

--Mon cher père, dit Philomène en rentrant dans la barque, j'approuve

Modinier. Si vous voulez obtenir la mitoyenneté de la Dent de Vilard, il

est nécessaire d'agir avec vigueur, et d'obtenir un jugement qui vous

mette à l'abri des entreprises de ce Chantonnit. Pourquoi donc

auriez-vous peur? Prenez pour avocat le fameux Savaron, prenez-le

promptement pour que Chantonnit ne le charge pas des intérêts de sa

commune. Celui qui a gagné la cause du Chapitre contre la Ville, gagnera

bien celle des Watteville contre les Riceys! D'ailleurs, dit-elle, les

Rouxey seront un jour à moi (le plus tard possible, je l'espère), eh!

bien, ne me laissez pas de procès. J'aime cette terre, et je l'habiterai

souvent, je l'augmenterai tant que je pourrai. Sur ces rives, dit-elle

en montrant les bases des deux Rouxey, je découperai des corbeilles,

j'en ferai des jardins anglais ravissants... Allons à Besançon, et ne

revenons ici qu'avec l'abbé de Grancey, monsieur Savaron et ma mère, si

elle le veut. C'est alors que vous pourrez prendre un parti; mais à

votre place je l'aurais déjà pris. Vous vous nommez Watteville, et vous

avez peur d'une lutte! Si vous perdez le procès.... tenez, je ne vous

dirai pas un mot de reproche.

--Oh! si tu le prends ainsi, dit le baron, je le veux bien, je verrai

l'avocat.

--D'ailleurs un procès, mais c'est très-amusant. Il jette un intérêt

dans la vie, l'on va, l'on vient, l'on se démène. N'aurez-vous pas mille

démarches à faire pour arriver aux juges... Nous n'avons pas vu l'abbé

de Grancey pendant plus de vingt jours, tant il était occupé!

--Mais il s'agissait de toute l'existence du Chapitre, dit monsieur de

Watteville. Puis, l'amour-propre, la conscience de l'archevêque, tout ce

qui fait vivre les prêtres y était engagé! Ce Savaron ne sait pas ce

qu'il a fait pour le Chapitre! il l'a sauvé.

--Ecoutez-moi, lui dit-elle à l'oreille, si vous avez monsieur Savaron

pour vous, vous aurez gagné, n'est-ce pas? Eh! bien, laissez-moi vous

donner un conseil: vous ne pouvez avoir monsieur Savaron pour vous que

par monsieur de Grancey. Si vous m'en croyez, parlons ensemble à ce cher

abbé, sans que ma mère soit de la conférence, car je sais un moyen de le

décider à nous amener l'avocat Savaron.

--Il sera bien difficile de n'en pas parler à ta mère!

--L'abbé de Grancey s'en chargera plus tard; mais décidez-vous à

promettre votre voix à l'avocat Savaron aux prochaines élections, et

vous verrez!

--Aller aux élections! prêter serment! s'écria le baron de Watteville.

--Bah! dit elle.

--Et que dira ta mère?

--Elle vous ordonnera peut-être d'y aller, répondit Philomène qui savait

par la lettre d'Albert à Léopold les engagements du vicaire général.

Quatre jours après, l'abbé de Grancey se glissait un matin de très-bonne

heure chez Albert de Savarus, après l'avoir prévenu la veille de sa

visite. Le vieux prêtre venait conquérir le grand avocat à la maison

Watteville, démarche qui révèle le tact et la finesse que Philomène

avait souterrainement déployés.

--Que puis-je pour vous, monsieur le vicaire-général? dit Savarus.

L'abbé, qui dégoisa l'affaire avec une admirable bonhomie, fut écouté

froidement par Albert.

--Monsieur l'abbé, répondit-il, il m'est impossible de me charger des

intérêts de la maison Watteville, et vous allez comprendre pourquoi. Mon

rôle ici consiste à garder la plus exacte neutralité. Je ne veux pas

prendre couleur, et dois rester une énigme jusqu'à la veille de mon

élection. Or, plaider pour les Watteville, ce ne serait rien à Paris;

mais ici!... Ici où tout se commente, je serais pour tout le monde

l'homme de votre faubourg Saint-Germain.

--Eh! croyez-vous, dit l'abbé, que vous pourrez être inconnu, quand, au

jour des élections, les candidats s'attaqueront? Mais alors on saura que

vous vous nommez Savaron de Savarus, que vous avez été maître des

requêtes, que vous êtes un homme de la Restauration!

--Au jour des élections, dit Savarus, je serai tout ce qu'il faudra que

je sois. Je compte parler dans les réunions préparatoires...

--Si monsieur de Watteville et son parti vous appuyait, vous auriez cent

voix compactes et un peu plus sûres que celles sur lesquelles vous

comptez. On peut toujours semer la division entre les intérêts, on ne

sépare point les Convictions.

--Eh! diable, reprit Savarus, je vous aime et puis faire beaucoup pour

vous, mon père! Peut-être y a-t-il des accommodements avec le diable.

Quel que soit le procès de monsieur de Watteville, on peut, en prenant

Girardet et le guidant, traîner la procédure jusqu'après les élections.

Je ne me chargerai de plaider que le lendemain de mon élection.

--Faites une chose, dit l'abbé, venez à l'hôtel de Rupt; il s'y trouve

une petite personne de dix-huit ans qui doit avoir un jour cent mille

livres de rentes, et vous paraîtrez lui faire la cour...

--Ah! cette jeune fille que je vois souvent sur ce kiosque...

--Oui, mademoiselle Philomène, reprit l'abbé de Grancey. Vous êtes

ambitieux. Si vous lui plaisiez, vous seriez tout ce qu'un ambitieux

veut être: ministre. On est toujours ministre, quand à une fortune de

cent mille livres de rentes on joint vos étonnantes capacités.

--Monsieur l'abbé, dit vivement Albert, mademoiselle de Watteville

aurait encore trois fois plus de fortune et m'adorerait, qu'il me serait

impossible de l'épouser...

--Vous seriez marié? fit l'abbé de Grancey.

--Non pas à l'église, non pas à la mairie, dit Savarus, mais moralement.

--C'est pire quand on y tient autant que vous paraissez y tenir,

répondit l'abbé. Tout ce qui n'est pas fait, peut se défaire. N'asseyez

pas plus votre fortune et vos plans sur un vouloir de femme, qu'un homme

sage ne compte sur les souliers d'un mort pour se mettre en route.

--Laissons mademoiselle de Watteville, dit gravement Albert, et

convenons de nos faits. A cause de vous, que j'aime et respecte, je

plaiderai, mais après les élections, pour monsieur de Watteville.

Jusque-là, son affaire sera conduite par Girardet d'après mes avis.

Voilà tout ce que je puis faire.

--Mais il y a des questions qui ne peuvent se décider que d'après une

inspection des localités, dit le vicaire général.

--Girardet ira, répondit Savarus. Je ne veux pas me permettre, au milieu

d'une ville que je connais très-bien, une démarche de nature à

compromettre les immenses intérêts que cache mon élection.

L'abbé de Grancey quitta Savarus en lui lançant un regard fin par lequel

il semblait se rire de la politique compacte du jeune athlète, tout en

admirant sa résolution.

--Ah! j'aurai jeté mon père dans un procès! ah! j'aurai tant fait pour

l'introduire ici! se disait Philomène du haut du kiosque en regardant

l'avocat dans son cabinet, le lendemain de la conférence entre Albert et

l'abbé de Grancey, dont le résultat lui fut dit par son père. J'aurai

commis des péchés mortels, et tu ne viendrais pas dans le salon de

l'hôtel de Rupt, et je n'entendrais pas ta voix si riche? Tu mets des

conditions à ton concours quand les Watteville et les Rupt le

demandent!... Eh! bien, Dieu le sait, je me contentais de ces petits

bonheurs: te voir, t'entendre, aller aux Rouxey avec toi pour me les

faire consacrer par ta présence. Je ne voulais pas davantage... Mais

maintenant je serai ta femme!... Oui, oui, regarde _ses_ portraits,

examine _ses_ salons, _sa_ chambre, les quatre faces de _sa_ villa, les

points de vue de _ses_ jardins. Tu attends _sa_ statue! je _la_ rendrai

de marbre elle-même pour toi!... Cette femme n'aime pas d'ailleurs. Les

arts, les sciences, les lettres, le chant, la musique, lui ont pris la

moitié de ses sens et de son intelligence. Elle est vieille d'ailleurs,

elle a plus de trente ans, et mon Albert serait malheureux!

--Qu'avez-vous donc à rester là, Philomène? lui dit sa mère en venant

troubler les réflexions de sa fille. Monsieur de Soulas est au salon, et

il remarquait votre attitude qui, certes, annonçait plus de pensées

qu'on ne doit en avoir à votre âge.

--Monsieur de Soulas est ennemi de la pensée? demanda-t-elle.

--Vous pensiez donc? dit madame de Watteville.

--Mais oui, maman.

--Eh! bien, non, vous ne pensiez pas. Vous regardiez les fenêtres de cet

avocat; occupation qui n'est ni convenable ni décente, et que monsieur

de Soulas moins qu'un autre devait remarquer.

--Eh! pourquoi? dit Philomène.

--Mais dit la baronne, il est temps que vous sachiez nos intentions:

Amédée vous trouve bien, et vous ne serez pas malheureuse d'être

comtesse de Soulas.

Pâle comme un lis, Philomène ne répondit rien à sa mère, tant la

violence de ses sentiments contrariés la rendit stupide. Mais en

présence de cet homme qu'elle haïssait profondément depuis un instant,

elle trouva je ne sais quel sourire que trouvent les danseuses pour le

public. Enfin elle put rire, elle eut la force de cacher sa fureur qui

se calma, car elle résolut d'employer à ses desseins ce gros et niais

jeune homme.

--Monsieur Amédée, lui dit-elle pendant un moment où la baronne était en

avant d'eux dans le jardin en affectant de laisser les jeunes gens

seuls, vous ignoriez donc que monsieur Albert Savaron de Savarus est

légitimiste?

--Légitimiste?

--Avant 1830, il était maître des requêtes au conseil d'état, attaché à

la présidence du conseil des ministres, bien vu du Dauphin et de la

Dauphine. Il eût été bien à vous de ne pas dire du mal de lui; mais il

serait encore mieux d'aller aux Élections cette année, de le porter et

d'empêcher ce pauvre monsieur de Chavoncourt de représenter la ville de

Besançon.

--Quel intérêt subit prenez-vous donc à ce Savaron?

--Monsieur Albert de Savarus, fils naturel du comte de Savarus (oh!

gardez-moi bien le secret sur cette indiscrétion), s'il est nommé

député, sera notre avocat dans l'affaire des Rouxey. Les Rouxey, m'a dit

mon père, seront ma propriété, j'y veux demeurer, c'est ravissant! Je

serais au désespoir de voir cette magnifique création du grand

Watteville détruite...

--Diantre! se dit Amédée en sortant de l'hôtel de Rupt, cette fille

n'est pas sotte.

Monsieur de Chavoncourt est un royaliste qui appartient aux fameux

Deux-Cent-Vingt-et-Un. Aussi, dès le lendemain de la révolution de

juillet, prêcha-t-il la salutaire doctrine de la prestation du serment

et de la lutte avec l'Ordre de choses à l'instar des _torys_ contre les

_whigs_ en Angleterre. Cette doctrine ne fut pas accueillie par les

Légitimistes qui, dans la défaite, eurent l'esprit de se diviser

d'opinions et de s'en tenir à la force d'inertie et à la Providence. En

butte à la défiance de son parti, monsieur de Chavoncourt parut aux gens

du Juste-Milieu le plus excellent choix à faire; ils préférèrent le

triomphe de ses opinions modérées à l'ovation d'un républicain qui

réunissait les voix des exaltés et des patriotes. Monsieur de

Chavoncourt, homme très-estimé dans Besançon, représentait une vieille

famille parlementaire: sa fortune, d'environ quinze mille francs de

rente, ne choquait personne, d'autant plus qu'il avait un fils et trois

filles. Quinze mille francs de rente ne sont rien avec de pareilles

charges. Or, lorsqu'en de semblables circonstances, un père de famille

reste incorruptible, il est difficile que des électeurs ne l'estiment

pas. Les électeurs se passionnent pour le beau idéal de la vertu

parlementaire, tout autant qu'un parterre pour la peinture de sentiments

généreux qu'il pratique très-peu. Madame de Chavoncourt, alors âgée de

quarante ans, était une des belles femmes de Besançon. Pendant les

sessions, elle vivait petitement dans un de ses domaines afin de

retrouver par ses économies les dépenses que faisait à Paris monsieur de

Chavoncourt. En hiver, elle recevait honorablement un jour par semaine,

le mardi; mais en entendant très-bien son métier de maîtresse de maison.

Le jeune Chavoncourt, âgé de vingt-deux ans, et un autre jeune

gentilhomme, nommé monsieur de Vauchelles, pas plus riche qu'Amédée, et

de plus son camarade de collége, étaient excessivement liés. Ils se

promenaient ensemble à Granvelle, ils faisaient quelques parties de

chasse ensemble; ils étaient si connus pour être inséparables qu'on les

invitait à la campagne ensemble. Philomène, également liée avec les

petites Chavoncourt, savait que ces trois jeunes gens n'avaient point

de secrets les uns pour les autres. Elle se dit que si monsieur de

Soulas commettait une indiscrétion, ce serait avec ses deux amis

intimes. Or, monsieur de Vauchelles avait son plan fait pour son mariage

comme Amédée pour le sien: il voulait épouser Victoire, l'aînée des

petites Chavoncourt, à laquelle une vieille tante devait assurer un

domaine de sept mille francs de rente et cent mille francs d'argent au

contrat. Victoire était la filleule et la prédilection de cette tante.

Évidemment alors le jeune Chavoncourt et Vauchelles avertiraient

monsieur de Chavoncourt du péril que les prétentions d'Albert allaient

lui faire courir. Mais ce ne fut pas assez pour Philomène, elle écrivit

de la main gauche au préfet du département une lettre anonyme signée _un

ami de Louis-Philippe_, où elle le prévenait de la candidature tenue

secrète de monsieur Albert de Savarus, en lui faisant apercevoir le

dangereux concours qu'un orateur royaliste prêterait à Berryer, et lui

dévoilant la profondeur de la conduite tenue par l'avocat depuis deux

ans à Besançon. Le préfet était un homme habile, ennemi personnel du

parti royaliste, et dévoué par conviction au gouvernement de juillet,

enfin un de ces hommes qui font dire, rue de Grenelle, au Ministère de

l'Intérieur:--Nous avons un bon préfet à Besançon. Ce préfet lut la

lettre, et, selon la recommandation, il la brûla.

Philomène voulait faire manquer l'élection d'Albert pour le conserver

pendant cinq autres années à Besançon.

Les Élections furent alors une lutte entre les partis, et pour en

triompher, le Ministère choisit son terrain en choisissant le moment de

la lutte. Ainsi les Élections ne devaient avoir lieu qu'à trois mois de

là. Quand un homme attend toute sa vie d'une élection, le temps qui

s'écoule entre l'ordonnance de convocation des colléges électoraux et le

jour fixé pour leurs opérations, est un temps pendant lequel la vie

ordinaire est suspendue. Aussi Philomène comprit-elle combien de

latitude lui laissaient pendant ces trois mois les préoccupations

d'Albert. Elle obtint de Mariette, à qui, comme elle l'avoua plus tard,

elle promit de la prendre ainsi que Jérôme à son service, de lui

remettre les lettres qu'Albert enverrait en Italie et les lettres qui

viendraient pour lui de ce pays. Et tout en machinant ces plans, cette

étonnante fille faisait des pantoufles à son père de l'air le plus naïf

du monde. Elle redoubla même de candeur et d'innocence en comprenant à

quoi pouvait servir son air d'innocence et de candeur.

--Philomène devient charmante, disait la baronne de Watteville.

Deux mois avant les élections, une réunion eut lieu chez monsieur

Boucher le père, composée de l'entrepreneur qui comptait sur les travaux

du pont et des eaux d'Arcier, du beau-père de monsieur Boucher, de

monsieur Granet, cet homme influent à qui Savarus avait rendu service et

qui devait le proposer comme candidat, de l'avoué Girardet, de

l'imprimeur de la Revue de l'Est et du président du tribunal de

commerce. Enfin cette réunion compta vingt-sept de ces personnes

appelées dans les provinces _les gros bonnets_. Chacune d'elles

représentait en moyenne six voix; mais en les recensant, elles furent

portées à dix, car on commence toujours par s'exagérer à soi-même son

influence. Parmi ces vingt-sept personnes, le préfet en avait une à lui,

quelque faux-frère qui secrètement attendait une faveur du Ministère

pour les siens ou pour lui-même. Dans cette première réunion, on convint

de choisir l'avocat Savaron pour candidat, avec un enthousiasme que

personne n'aurait pu espérer à Besançon. En attendant chez lui qu'Alfred

Boucher vînt le chercher, Albert causait avec l'abbé de Grancey qui

s'intéressait à cette immense ambition. Albert avait reconnu l'énorme

capacité politique du prêtre, et le prêtre ému par les prières de ce

jeune homme, avait bien voulu lui servir de guide et de conseil dans

cette lutte suprême. Le Chapitre n'aimait pas monsieur de Chavoncourt:

car le beau-frère de sa femme, président du tribunal, avait fait perdre

le fameux procès en première instance.

--Vous êtes trahi, mon cher enfant, lui disait le fin et respectable

abbé de cette voix douce et calme que se font les vieux prêtres.

--Trahi!... s'écria l'amoureux atteint au coeur.

--Et par qui, je n'en sais rien, répliqua le prêtre. La Préfecture est

au fait de vos plans et lit dans votre jeu. Je ne puis vous donner en ce

moment aucun conseil. De semblables affaires veulent être étudiées.

Quant à ce soir, dans cette réunion, allez au-devant des coups qu'on va

vous porter. Dites toute votre vie antérieure, vous atténuerez ainsi

l'effet que cette découverte produirait sur les Bisontins.

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 46 / 49 段