«Enfin, il y a sept mois, je résolus de me faire un nom au barreau de

Paris, en voyant quels vides y laissaient les promotions de tant

d'avocats à des places éminentes. Mais en me rappelant les rivalités que

j'avais observées au sein de la Presse, et combien il est difficile de

parvenir à quoi que ce soit à Paris, cette arène où tant de champions se

donnent rendez-vous, je pris une résolution cruelle pour moi, d'un effet

certain et peut-être plus rapide que tout autre. Tu m'avais bien

expliqué, dans nos causeries, la constitution sociale de Besançon,

l'impossibilité pour un étranger d'y parvenir, d'y faire la moindre

sensation, de s'y marier, de pénétrer dans la société, d'y réussir en

quoi que ce soit. Ce fut là que je voulus aller planter mon drapeau,

pensant avec raison y éviter la concurrence, et m'y trouver seul à

briguer la députation. Les Comtois ne veulent pas voir l'étranger,

l'étranger ne les verra pas! ils se refusent à l'admettre dans leurs

salons, il n'ira jamais! il ne se montrera nulle part, pas même dans les

rues! Mais il est une classe qui fait les députés, la classe

commerçante. Je vais spécialement étudier les questions commerciales que

je connais déjà, je gagnerai des procès; j'accorderai les différends, je

deviendrai le plus fort avocat de Besançon. Plus tard, j'y fonderai une

Revue où je défendrai les intérêts du pays, où je les ferai naître,

vivre ou renaître. Quand j'aurai conquis un à un assez de suffrages, mon

nom sortira de l'urne. On dédaignera pendant longtemps l'avocat inconnu,

mais il y aura une circonstance qui le mettra en lumière, une plaidoirie

gratuite, une affaire de laquelle les autres avocats ne voudront pas se

charger. Si je parle une fois, je suis sûr du succès. Eh! bien, mon cher

Léopold, j'ai fait emballer ma bibliothèque dans onze caisses, j'ai

acheté les livres de droit qui pouvaient m'être utiles, et j'ai mis

tout, ainsi que mon mobilier, au roulage pour Besançon. J'ai pris mes

diplômes, j'ai réuni mille écus et suis venu te dire adieu. La

malle-poste m'a jeté dans Besançon, où j'ai, dans trois jours de temps,

choisi un petit appartement qui a vue sur des jardins; j'y ai

somptueusement arrangé le cabinet mystérieux où je passe mes nuits et

mes jours, et où brille le portrait de mon idole, de celle à laquelle ma

vie est vouée, qui la remplit, qui est le principe de mes efforts, le

secret de mon courage, la cause de mon talent. Puis, quand les meubles

et les livres sont arrivés, j'ai pris un domestique intelligent, et suis

resté pendant cinq mois comme une marmotte en hiver. On m'avait

d'ailleurs inscrit au tableau des avocats. Enfin, on m'a nommé d'office

pour défendre un malheureux aux Assises, sans doute pour m'entendre

parler au moins une fois! Un des plus influents négociants de Besançon

était du jury, il avait une affaire épineuse: j'ai tout fait dans cette

cause pour cet homme, et j'ai eu le succès le plus complet du monde. Mon

client était innocent, j'ai fait dramatiquement arrêter les vrais

coupables qui étaient témoins. Enfin la Cour a partagé l'admiration de

son public. J'ai su sauver l'amour-propre du juge d'instruction en

montrant la presque impossibilité de découvrir une trame si bien ourdie.

J'ai eu la clientèle de mon gros négociant, et je lui ai gagné son

procès. Le Chapitre de la cathédrale m'a choisi pour avocat dans un

immense procès avec la Ville qui dure depuis quatre ans: j'ai gagné. En

trois affaires, je suis devenu le plus grand avocat de la Franche-Comté.

Mais j'ensevelis ma vie dans le plus profond mystère, et cache ainsi mes

prétentions. J'ai contracté des habitudes qui me dispensent d'accepter

toute invitation. On ne peut me consulter que de six heures à huit

heures du matin, je me couche après mon dîner, et je travaille pendant

la nuit. Le vicaire-général, homme d'esprit et très-influent, qui m'a

chargé de l'affaire du Chapitre, déjà perdue en première instance, m'a

naturellement parlé de reconnaissance.--«Monsieur, lui ai-je dit, je

gagnerai votre affaire, mais je ne veux pas d'honoraires, je veux

plus... (haut le corps de l'abbé) sachez que je perds énormément à me

poser comme l'adversaire de la Ville; je suis venu ici pour en sortir

député, je ne veux m'occuper que d'affaires commerciales, parce que les

commerçants font les députés, et ils se défieront de moi si je plaide

pour _les prêtres_, car vous êtes _les prêtres_ pour eux. Si je me

charge de votre affaire, c'est que j'étais, en 1828, secrétaire

particulier à tel Ministère (nouveau mouvement d'étonnement chez mon

abbé), maître des requêtes sous le nom d'Albert de Savarus (autre

mouvement). Je suis resté fidèle aux principes monarchiques; mais comme

vous n'avez pas la majorité dans Besançon, il faut que j'acquière des

voix dans la bourgeoisie. Donc, les honoraires que je vous demande,

c'est les voix que vous pourrez faire porter sur moi dans un moment

opportun, secrètement. Gardons-nous le secret l'un à l'autre, et je

plaiderai gratis toutes les affaires de tous les prêtres du diocèse. Pas

un mot de mes antécédents, et soyons-nous fidèles.» Quand il est venu me

remercier, il m'a remis un billet de cinq cents francs, et m'a dit à

l'oreille:--Les voix tiennent toujours. En cinq conférences que nous

avons eues, je me suis fait, je crois, un ami de ce vicaire général.

Maintenant, accablé d'affaires, je ne me charge que de celles qui

regardent les négociants, en disant que les questions de commerce sont

ma spécialité. Cette tactique m'attache les gens de commerce et me

permet de rechercher les personnes influentes. Ainsi tout va bien. D'ici

à quelques mois, j'aurai trouvé dans Besançon une maison à acheter qui

puisse me donner le cens. Je compte sur toi pour me prêter les capitaux

nécessaires à cette acquisition. Si je mourais, si j'échouais, il n'y

aurait pas assez de perte pour que ce soit une considération entre nous.

Les intérêts te seront servis par les loyers, et j'aurai d'ailleurs soin

d'attendre une bonne occasion, afin que tu ne perdes rien à cette

hypothèque nécessaire.

«Ah! mon cher Léopold, jamais joueur, ayant dans sa poche les restes de

sa fortune, et la jouant au Cercle des Etrangers, dans une dernière nuit

d'où il doit sortir riche ou ruiné, n'a eu dans les oreilles les

tintements perpétuels, dans les mains la petite sueur nerveuse, dans la

tête l'agitation fébrile, dans le corps les tremblements intérieurs que

j'éprouve tous les jours en jouant ma dernière partie au jeu de

l'ambition. Hélas! cher et seul ami, voici bientôt dix ans que je lutte.

Ce combat avec les hommes et les choses, où j'ai sans cesse versé ma

force et mon énergie, où j'ai tant usé les ressorts du désir, m'a miné,

pour ainsi dire, intérieurement. Avec les apparences de la force, de la

santé, je me sens ruiné. Chaque jour emporte un lambeau de ma vie

intime. A chaque nouvel effort, je sens que je ne pourrai plus le

recommencer. Je n'ai plus de force et de puissance que pour le bonheur,

et s'il n'arrivait pas à poser sa couronne de roses sur ma tête, le

_moi_ que je suis n'existerait plus, je deviendrais une chose détruite,

je ne désirerais plus rien dans le monde, je ne voudrais plus rien être.

Tu le sais, le pouvoir et la gloire, cette immense fortune morale que je

cherche, n'est que secondaire: c'est pour moi le moyen de la félicité,

le piédestal de mon idole.

«Atteindre au but en expirant, comme le coureur antique! voir la fortune

et la mort arrivant ensemble sur le seuil de sa porte! obtenir celle

qu'on aime au moment où l'amour s'éteint! n'avoir plus la faculté de

jouir quand on a gagné le droit de vivre heureux!... oh! de combien

d'hommes ceci fut la destinée!

«Il y a certes un moment où Tantale s'arrête, se croise les bras, et

défie l'enfer en renonçant à son métier d'éternel attrapé. J'en serais

là, si quelque chose faisait manquer mon plan, si, après m'être courbé

dans la poussière de la province, avoir rampé comme un tigre affamé

autour de ces négociants, de ces électeurs, pour avoir leurs votes; si,

après avoir plaidaillé d'arides affaires, avoir donné mon temps, un

temps que je pourrais passer sur le lac Majeur, à voir les eaux qu'elle

voit, à me coucher sous ses regards, à l'entendre, je ne m'élançais pas

à la tribune pour y conquérir l'auréole que doit avoir un nom pour

succéder à celui d'Argaiolo. Bien plus, Léopold, je sens par certains

jours des langueurs vaporeuses; il s'élève du fond de mon âme des

dégoûts mortels, surtout quand, en de longues rêveries, je me suis

plongé par avance au milieu des joies de l'amour heureux! Le désir

n'aurait-il en nous qu'une certaine dose de force, et peut-il périr sous

une trop grande effusion de sa substance? Après tout, en ce moment ma

vie est belle, éclairée par la foi, par le travail et par l'amour.

Adieu, mon ami. J'embrasse tes enfants, et tu rappelleras au souvenir de

ton excellente femme,

«_Votre_ ALBERT.»

Philomène lut deux fois cette lettre, dont le sens général se grava dans

son coeur. Elle pénétra soudain dans la vie antérieure d'Albert, car sa

vive intelligence lui en expliqua les détails et lui en fit parcourir

l'étendue. En rapprochant cette confidence de la Nouvelle publiée dans

la Revue, elle comprit alors Albert tout entier. Naturellement elle

s'exagéra les proportions déjà fortes de cette belle âme, de cette

volonté puissante; et son amour pour Albert devint alors une passion

dont la violence s'accrut de toute la force de sa jeunesse, des ennuis

de sa solitude et de l'énergie secrète de son caractère. Aimer est déjà

chez une jeune personne un effet de la loi naturelle; mais quand son

besoin d'affection se porte sur un homme extraordinaire, il s'y mêle

l'enthousiasme qui déborde dans les jeunes coeurs. Aussi mademoiselle de

Watteville arriva-t-elle en quelques jours à une phase quasi morbide et

très-dangereuse de l'exaltation amoureuse.

La baronne était très-contente de sa fille, qui, sous l'empire de ses

profondes préoccupations, ne lui résistait plus, paraissait appliquée à

ses divers ouvrages de femme, et réalisait son beau idéal de la fille

soumise.

L'avocat plaidait alors deux ou trois fois par semaine. Quoique accablé

d'affaires, il suffisait au Palais, au contentieux du commerce, à la

Revue, et restait dans un profond mystère en comprenant que plus son

influence serait sourde et cachée, plus réelle elle serait. Mais il ne

négligeait aucun moyen de succès, en étudiant la liste des électeurs

bisontins et recherchant leurs intérêts, leurs caractères, leurs

diverses amitiés, leurs antipathies. Un cardinal voulant être pape

s'est-il jamais donné tant de soin?

Un soir, Mariette, en venant habiller Philomène pour une soirée, lui

apporta, non sans gémir sur cet abus de confiance, une lettre dont la

suscription fit frémir, et pâlir, et rougir mademoiselle de Watteville.

A MADAME LA DUCHESSE D'ARGAIOLO,

(_née princesse Soderini_),

A BELGIRATE,

_Lac Majeur_. ITALIE.

A ses yeux, cette adresse brilla comme dut briller _Mané_, _Thecel_,

_Pharès_, aux yeux de Balthasar. Après avoir caché la lettre, elle

descendit pour aller avec sa mère chez madame de Chavoncourt. Pendant

cette soirée, Philomène fut assaillie de remords et de scrupules. Elle

avait éprouvé déjà de la honte d'avoir violé le secret de la lettre

d'Albert à Léopold. Elle s'était demandé plusieurs fois si, sachant ce

crime, infâme en ce qu'il est nécessairement impuni, le noble Albert

l'estimerait? Sa conscience lui répondait: Non! avec énergie. Elle avait

expié sa faute en s'imposant des pénitences: elle jeûnait, elle se

mortifiait en restant à genoux les bras en croix, et disant des prières

pendant quelques heures. Elle avait obligé Mariette à ces actes de

repentir. L'ascétisme le plus vrai se mêlait à sa passion, et la rendait

d'autant plus dangereuse.

--Lirai-je? ne lirai-je pas cette lettre? se disait-elle en écoutant les

petites de Chavoncourt. L'une avait seize et l'autre dix-sept ans et

demi. Philomène regardait ses deux amies comme des petites filles, parce

qu'elles n'aimaient pas en secret.

--Si je la lis, se disait-elle après avoir flotté pendant une heure

entre non et oui, ce sera bien certainement la dernière. Puisque j'ai

tant fait que de savoir ce qu'il écrivait à son ami, pourquoi ne

saurais-je pas ce qu'il lui dit _à elle_? Si c'est un horrible crime,

n'est-ce pas une preuve d'amour? O! Albert, ne suis-je pas ta femme?

Quand Philomène fut au lit, elle ouvrit cette lettre, datée de jour en

jour, de manière à offrir à la duchesse une fidèle image de la vie et

des sentiments d'Albert.

25

«Ma chère âme, tout va bien. Aux conquêtes que j'ai faites, je viens

d'en ajouter une précieuse: j'ai rendu service à l'un des personnages

les plus influents aux élections. Comme les critiques, qui font les

réputations sans jamais pouvoir s'en faire une, il fait les députés sans

pouvoir jamais le devenir. Le brave homme a voulu me témoigner sa

reconnaissance à bon marché, presque sans bourse délier, en me

disant:--Voulez-vous aller à la Chambre? Je puis vous faire nommer

député.--Si je me résolvais à entrer dans la carrière politique, lui

ai-je répondu très-hypocritement, ce serait pour me vouer à la Comté que

j'aime et où je suis apprécié.--Eh! bien, nous vous déciderons, et nous

aurons par vous une influence à la Chambre, car vous y brillerez.

«Ainsi, mon ange aimé, quoi que tu dises, ma persistance aura sa

couronne. Dans peu, je parlerai du haut de la tribune française à mon

pays, à l'Europe. Mon nom te sera jeté par les cent voix de la Presse

française!

«Oui, comme tu me le dis, je suis venu vieux à Besançon, et Besançon m'a

vieilli encore; mais, comme Sixte-Quint, je serai jeune le lendemain de

mon élection. J'entrerai dans ma vraie vie, dans ma sphère. Ne

serons-nous pas alors sur la même ligne? Le comte Savaron de Savarus,

ambassadeur je ne sais où, pourra certes épouser une princesse Soderini,

la veuve du duc d'Argaiolo! Le triomphe rajeunit les hommes conservés

par d'incessantes luttes. O ma vie! avec quelle joie ai-je sauté de ma

bibliothèque à mon cabinet, devant ton cher portrait, à qui j'ai dit ces

progrès avant de t'écrire! Oui, mes voix à moi, celles du vicaire

général, celles des gens que j'obligerai et celles de ce client,

assurent déjà mon élection.

26

«Nous sommes entrés dans la douzième année, depuis l'heureuse soirée où,

par un regard, la belle duchesse a ratifié les promesses de la proscrite

Francesca. Ah! chère, tu as trente-deux ans, et moi j'en ai trente-cinq;

le cher duc en a soixante dix-sept, c'est-à-dire à lui seul dix ans de

plus que nous deux, et il continue à se bien porter! Fais-lui mes

compliments, et dis-lui que je lui donne encore trois ans. J'ai besoin

de ce temps pour élever ma fortune à la hauteur de ton nom. Tu le vois,

je suis gai, je ris aujourd'hui: voilà l'effet d'une espérance.

Tristesse ou gaieté, tout me vient de toi. L'espoir de parvenir me remet

toujours au lendemain du jour où je t'ai vue pour la première fois, où

ma vie s'est unie avec la tienne comme la terre à la lumière! _Qual

pianto_ que ces onze années, car nous voici au vingt-six décembre,

anniversaire de mon arrivée dans ta _villa_ du lac de Constance. Voici

onze ans que je crie et que tu rayonnes!

27

«Non, chère, ne va pas à Milan, reste à Belgirate. Milan m'épouvante. Je

n'aime ni ces affreuses habitudes milanaises de causer tous les soirs à

la Scala avec une douzaine de personnes, parmi lesquelles il est

difficile qu'on ne te dise pas quelque douceur. Pour moi, la solitude

est comme ce morceau d'ambre au sein duquel un insecte vit

éternellement dans son immuable beauté. L'âme et le corps d'une femme

restent ainsi purs et dans la forme de leur jeunesse. Est-ce ces

_Tedeschi_ que tu regrettes?

28

«Ta statue ne se finira donc point? Je voudrais t'avoir en marbre, en

peinture, en miniature, de toutes les façons, pour tromper mon

impatience. J'attends toujours la Vue de Belgirate au midi et celle de

la galerie, voilà les seules qui me manquent. Je suis tellement occupé,

que je ne puis aujourd'hui te rien dire qu'un rien, mais ce rien est

tout. N'est-ce pas d'un rien que Dieu a fait le monde? Ce rien, c'est un

mot, le mot de Dieu: _Je t'aime!_

30

«Ah! je reçois ton journal! Merci de ton exactitude! tu as donc éprouvé

bien du plaisir à voir les détails de notre première connaissance ainsi

traduits?... Hélas! tout en les voilant, j'avais grand'peur de

t'offenser. Nous n'avions point de Nouvelles, et une Revue sans

Nouvelles, c'est une belle sans cheveux. Peu _trouveur_ de ma nature et

au désespoir, j'ai pris la seule poésie qui fût dans mon âme, la seule

aventure qui fût dans mes souvenirs, je l'ai mise au ton où elle pouvait

être dite, et je n'ai pas cessé de penser à toi tout en écrivant le seul

morceau littéraire qui sortira de mon coeur, je ne puis pas dire de ma

plume. La transformation du farouche Sormano en Gina ne t'a-t-elle pas

fait rire?

«Tu me demandes comme va la santé? mais bien mieux qu'à Paris. Quoique

je travaille énormément, la tranquillité des milieux a de l'influence

sur l'âme. Ce qui fatigue et vieillit, chère ange, c'est ces angoisses

de vanité trompée, ces irritations perpétuelles de la vie parisienne,

ces luttes d'ambitions rivales. Le calme est balsamique. Si tu savais

quel plaisir me fait ta lettre, cette bonne longue lettre où tu me dis

si bien les moindres accidents de ta vie. Non! vous ne saurez jamais,

vous autres femmes, à quel point un véritable amant est intéressé par

ces riens. L'échantillon de ta nouvelle robe m'a fait un énorme plaisir

à voir! Est-ce donc une chose indifférente que de savoir ta mise? Si

ton front sublime se raye? Si nos auteurs te distrayent? Si les chants

de Victor Hugo t'exaltent? Je lis les livres que tu lis. Il n'y a pas

jusqu'à ta promenade sur le lac qui ne m'ait attendri. Ta lettre est

belle, suave comme ton âme! O fleur céleste et constamment adorée!

aurais-je pu vivre sans ces chères lettres qui, depuis onze ans, m'ont

soutenu dans ma voie difficile, comme une clarté, comme un parfum, comme

un chant régulier, comme une nourriture divine, comme tout ce qui

console et charme la vie! Ne manque pas! Si tu savais quelle est mon

angoisse la veille du jour où je les reçois, et ce qu'un retard d'un

jour me cause de douleur! Est-elle malade? est-ce _lui_? Je suis entre

l'enfer et le paradis, je deviens fou! _Cara diva_, cultive toujours la

musique, exerce ta voix, étudie. Je suis ravi de cette conformité de

travaux et d'heures qui fait que, séparés par les Alpes, nous vivons

exactement de la même manière. Cette pensée me charme et me donne bien

du courage. Quand j'ai plaidé pour la première fois, je ne t'ai pas

encore dit cela, je me suis figuré que tu m'écoutais, et j'ai senti tout

à coup en moi ce mouvement d'inspiration qui met le poëte au-dessus de

l'humanité. Si je vais à la Chambre, oh! tu viendras à Paris pour

assister à mon début.

30 au soir.

«Mon Dieu! combien je t'aime. Hélas! j'ai mis trop de choses dans mon

amour et dans mes espérances. Un hasard qui ferait chavirer cette barque

trop chargée emporterait ma vie! Voici trois ans que je ne t'ai vue, et

à l'idée d'aller à Belgirate, mon coeur bat si fort, que je suis obligé

de m'arrêter... Te voir, entendre cette voix enfantine et caressante!

embrasser par les yeux ce teint d'ivoire, si éclatant aux lumières, et

sous lequel on devine ta noble pensée! admirer tes doigts jouant avec

les touches, recevoir toute ton âme dans un regard, et ton coeur dans

l'accent d'un: _Oimé!_ ou d'un: _Alberto!_ nous promener devant tes

orangers en fleur, vivre quelques mois au sein de ce sublime paysage...

Voilà la vie. Oh! quelle niaiserie que de courir après le pouvoir, un

nom, la fortune! Mais tout est à Belgirate: là est la poésie, là est la

gloire! J'aurais dû me faire ton intendant, ou, comme ce cher tyran que

nous ne pouvons haïr me le proposait, y vivre en cavalier servant, ce

que notre ardente passion ne nous a pas permis d'accepter. Est-ce un

Italien que le duc? m'est avis que c'est le père Eternel! Adieu, mon

ange, tu me pardonneras mes prochaines tristesses en faveur de cette

gaieté tombée comme un rayon du flambeau de l'Espérance, qui jusqu'alors

me paraissait un feu follet.»

--Comme il aime! s'écria Philomène en laissant tomber cette lettre, qui

lui sembla lourde à tenir. Après onze ans, écrire ainsi?

--Mariette, dit Philomène à la femme de chambre, le lendemain matin,

allez jeter cette lettre à la poste; dites à Jérôme que je sais tout ce

que je voulais savoir, et qu'il serve fidèlement monsieur Albert. Nous

nous confesserons de ces péchés sans dire à qui les lettres

appartenaient, ni où elles allaient. J'ai eu tort, c'est moi qui suis la

seule coupable.

--Mademoiselle a pleuré, dit Mariette.

--Oui, je ne voudrais pas que ma mère s'en aperçût; donnez-moi de l'eau

bien froide.

Philomène, au milieu des orages de sa passion, écoutait souvent la voix

de sa conscience. Touchée par cette admirable fidélité de deux coeurs,

elle venait de faire ses prières, et s'était dit qu'elle n'avait plus

qu'à se résigner, à respecter le bonheur de deux êtres dignes l'un de

l'autre, soumis à leur sort, attendant tout de Dieu, sans se permettre

d'actions ni de souhaits criminels. Elle se sentit meilleure, elle

éprouva quelque satisfaction intérieure après avoir pris cette

résolution, inspirée par la droiture naturelle au jeune âge. Elle y fut

encouragée par une réflexion de jeune fille: elle s'immolait pour _lui_!

--Elle ne sait pas aimer, pensa-t-elle. Ah! si c'était moi, je

sacrifierais tout à un homme qui m'aimerait ainsi. Être aimée!... quand

et par qui le serai-je, moi? Ce petit monsieur de Soulas n'aime que ma

fortune; si j'étais pauvre, il ne ferait seulement pas attention à moi.

--Philomène, ma petite, à quoi penses-tu donc? tu vas au delà de la

raie, dit la baronne à sa fille, qui faisait des pantoufles en

tapisserie pour le baron.

Philomène passa tout l'hiver de 1834 à 1835 en mouvements secrets

tumultueux; mais au printemps, au mois d'avril, époque à laquelle elle

atteignit à ses dix-huit ans, elle se disait parfois qu'il serait bien

de l'emporter sur une duchesse d'Argaiolo. Dans le silence et la

solitude, la perspective de cette lutte avait rallumé sa passion et ses

mauvaises pensées. Elle développait par avance sa témérité romanesque en

faisant plans sur plans. Quoique de tels caractères soient

exceptionnels, il existe malheureusement beaucoup trop de Philomènes, et

cette histoire contient une leçon qui doit leur servir d'exemple.

Pendant cet hiver, Albert de Savarus avait sourdement fait un progrès

immense dans Besançon. Sûr de son succès, il attendait avec impatience

la dissolution de la Chambre. Il avait conquis, parmi les hommes du

juste-milieu, l'un des faiseurs de Besançon, un riche entrepreneur qui

disposait d'une grande influence.

Les Romains se sont partout donné des peines énormes, ils ont dépensé

des sommes immenses pour avoir d'excellentes eaux à discrétion dans

toutes les villes de leur empire. A Besançon, ils buvaient les eaux

d'Arcier, montagne située à une assez grande distance de Besançon.

Besançon est une ville assise dans l'intérieur d'un fer à cheval décrit

par le Doubs. Ainsi, rétablir l'aqueduc des Romains pour boire l'eau que

buvaient les Romains dans une ville arrosée par le Doubs, est une de ces

niaiseries qui ne prennent que dans une province où règne la gravité la

plus exemplaire. Si cette fantaisie se logeait au coeur des Bisontins,

elle devait obliger à faire de grandes dépenses, et ces dépenses

allaient profiter à l'homme influent. Albert Savaron de Savarus décida

que le Doubs n'était bon qu'à couler sous des ponts suspendus, et qu'il

n'y avait de potable que l'eau d'Arcier. Des articles parurent dans la

Revue de l'Est, qui ne furent que l'expression des idées du commerce

bisontin. Les Nobles comme les Bourgeois, le Juste-milieu comme les

Légitimistes, le Gouvernement comme l'Opposition, enfin tout le monde se

trouva d'accord pour vouloir boire l'eau des Romains et jouir d'un pont

suspendu. La question des eaux d'Arcier fut à l'ordre du jour dans

Besançon. A Besançon, comme pour les deux chemins de fer de Versailles,

comme pour des abus subsistants, il y eut des intérêts cachés qui

donnèrent une vitalité puissante à cette idée. Les gens raisonnables, en

petit nombre d'ailleurs, qui s'opposaient à ce projet, furent traités de

_ganaches_. On ne s'occupait que des deux plans de l'avocat Savaron.

Après dix-huit mois de travaux souterrains, cet ambitieux était donc

arrivé, dans la ville la plus immobile de France et la plus réfractaire

à l'étranger, à la remuer profondément, à y faire, selon une expression

vulgaire, la pluie et le beau temps, à y exercer une influence positive

sans être sorti de chez lui. Il avait résolu le singulier problème

d'être puissant quelque part sans popularité. Pendant cet hiver, il

gagna sept procès pour des ecclésiastiques de Besançon. Aussi par

moments respirait-il par avance l'air de la Chambre. Son coeur se

gonflait à la pensée de son futur triomphe. Cet immense désir, qui lui

faisait mettre en scène tant d'intérêts, inventer tant de ressorts,

absorbait les dernières forces de son âme démesurément tendue. On

vantait son désintéressement, il acceptait sans observations les

honoraires de ses clients. Mais ce désintéressement était de l'usure

morale, il attendait un prix pour lui plus considérable que tout l'or du

monde. Il avait acheté, soi-disant pour rendre service à un négociant

embarrassé dans ses affaires, au mois d'octobre 1834, et avec les fonds

de Léopold Hannequin, une maison qui lui donnait le cens d'éligibilité.

Ce placement avantageux n'eut pas l'air d'avoir été cherché ni désiré.

--Vous êtes un homme bien réellement remarquable, dit à Savarus l'abbé

de Grancey, qui naturellement observait et devinait l'avocat. Le vicaire

général était venu lui présenter un chanoine qui réclamait les conseils

de l'avocat.--Vous êtes, lui dit-il, un prêtre qui n'est pas dans son

chemin. Un mot qui frappa Savarus.

De son côté, Philomène avait décidé dans sa forte tête de frêle jeune

fille d'amener monsieur de Savarus dans le salon, et de l'introduire

dans la société de l'hôtel de Rupt. Elle bornait encore ses désirs à

voir Albert et à l'entendre. Elle avait transigé, pour ainsi dire, et

les transactions ne sont souvent que des trêves.

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 45 / 49 段