Maintenant, voilà où sont les moralités que tous les jeunes gens

devraient méditer. _Première faute_: Eugène trouva plaisant de faire

rire madame de Listomère de la méprise qui l'avait rendue maîtresse

d'une lettre d'amour qui n'était pas pour elle. _Deuxième faute_: il

n'alla chez madame de Listomère que quatre jours après l'aventure,

laissant ainsi les pensées d'une vertueuse jeune femme se cristalliser.

Il se trouvait encore une dizaine de fautes qu'il faut passer sous

silence, afin de donner aux dames le plaisir de les déduire _ex

professo_ à ceux qui ne les devineront pas. Eugène arrive à la porte de

la marquise; mais quand il veut passer, le concierge l'arrête et lui dit

que madame la marquise est sortie. Comme il remontait en voiture, le

marquis entra.

--Venez donc Eugène, ma femme est chez elle.

Oh! excusez le marquis. Un mari, quelque bon qu'il soit, atteint

difficilement à la perfection. En montant l'escalier, Rastignac

s'aperçut alors des dix fautes de logique mondaine qui se trouvaient

dans ce passage du beau livre de sa vie. Quand madame de Listomère vit

son mari entrant avec Eugène, elle ne put s'empêcher de rougir. Le jeune

baron observa cette rougeur subite. Si l'homme le plus modeste conserve

encore un petit fonds de fatuité dont il ne se dépouille pas plus que la

femme ne se sépare de sa fatale coquetterie, qui pourrait blâmer Eugène

de s'être alors dit en lui-même:--Quoi! cette forteresse aussi? Et il se

posa dans sa cravate. Quoique les jeunes gens ne soient pas très-avares,

ils aiment tous à mettre une tête de plus dans leur médaillier.

Monsieur de Listomère se saisit de la _Gazette de France_, qu'il aperçut

dans un coin de la cheminée, et alla vers l'embrasure d'une fenêtre pour

acquérir, le journaliste aidant, une opinion à lui sur l'état de la

France. Une femme, voire même une prude, ne reste pas long-temps

embarrassée, même dans la situation la plus difficile où elle puisse se

trouver: il semble qu'elle ait toujours à la main la feuille de figuier

que lui a donnée notre mère Ève. Aussi, quand Eugène, interprétant en

faveur de sa vanité la consigne donnée à la porte, salua madame de

Listomère d'un air passablement délibéré, sut-elle voiler toutes ses

pensées par un de ces sourires féminins plus impénétrables que ne l'est

la parole d'un roi.

--Seriez-vous indisposée, madame? vous aviez fait défendre votre porte.

--Non, monsieur.

--Vous alliez sortir, peut-être?

--Pas davantage.

--Vous attendiez quelqu'un?

--Personne.

--Si ma visite est indiscrète, ne vous en prenez qu'à monsieur le

marquis. J'obéissais à votre mystérieuse consigne quand il m'a lui-même

introduit dans le sanctuaire.

--Monsieur de Listomère n'était pas dans ma confidence. Il n'est pas

toujours prudent de mettre un mari au fait de certains secrets...

L'accent ferme et doux avec lequel la marquise prononça ces paroles et

le regard imposant qu'elle lança firent bien juger à Rastignac qu'il

s'était trop pressé de se poser dans sa cravate.

--Madame, je vous comprends, dit-il en riant; je dois alors me

féliciter doublement d'avoir rencontré monsieur le marquis, il me

procure l'occasion de vous présenter une justification qui serait pleine

de dangers si vous n'étiez pas la bonté même.

La marquise regarda le jeune baron d'un air assez étonné; mais elle

répondit avec dignité:--Monsieur, le silence sera de votre part la

meilleure des excuses. Quant à moi, je vous promets le plus entier

oubli, pardon que vous méritez à peine.

--Madame, dit vivement Eugène, le pardon est inutile là où il n'y a pas

eu d'offense. La lettre, ajouta-t-il à voix basse, que vous avez reçue

et qui a dû vous paraître si inconvenante, ne vous était pas destinée.

La marquise ne put s'empêcher de sourire, elle voulait avoir été

offensée.

--Pourquoi mentir? reprit-elle d'un air dédaigneusement enjoué, mais

d'un son de voix assez doux. Maintenant que je vous ai grondé, je rirai

volontiers d'un stratagème qui n'est pas sans malice. Je connais de

pauvres femmes qui s'y prendraient.--Dieu! comme il aime!

diraient-elles. La marquise se mit à rire forcément, et ajouta d'un air

d'indulgence:--Si nous voulons rester amis, qu'il ne soit plus question

de méprises dont je ne puis être la dupe.

--Sur mon honneur, madame, vous l'êtes beaucoup plus que vous ne pensez,

répliqua vivement Eugène.

--Mais de quoi parlez-vous donc là? demanda monsieur de Listomère qui

depuis un instant écoutait la conversation sans en pouvoir percer

l'obscurité.

--Oh! cela n'est pas intéressant pour vous, répondit la marquise.

Monsieur de Listomère reprit tranquillement la lecture de son journal et

dit:--Ah! madame de Mortsauf est morte: votre pauvre frère est sans

doute à Clochegourde.

--Savez-vous, monsieur, reprit la marquise en se tournant vers Eugène,

que vous venez de dire une impertinence?

--Si je ne connaissais pas la rigueur de vos principes, répondit-il

naïvement, je croirais que vous voulez ou me donner des idées desquelles

je me défends, ou m'arracher mon secret. Peut-être encore voulez-vous

vous amuser de moi.

La marquise sourit. Ce sourire impatienta Eugène.

--Puissiez-vous, madame, dit-il, toujours croire à une offense que je

n'ai point commise! et je souhaite bien ardemment que le hasard ne vous

fasse pas découvrir dans le monde la personne qui devait lire cette

lettre...

--Hé quoi! ce serait toujours madame de Nucingen? s'écria madame de

Listomère plus curieuse de pénétrer un secret que de se venger des

épigrammes du jeune homme.

Eugène rougit. Il faut avoir plus de vingt-cinq ans pour ne pas rougir

en se voyant reprocher la bêtise d'une fidélité que les femmes raillent

pour ne pas montrer combien elles en sont envieuses. Néanmoins il dit

avec assez de sang-froid:--Pourquoi pas, madame?

Voilà les fautes que l'on commet à vingt-cinq ans. Cette confidence

causa une commotion violente à madame de Listomère; mais Eugène ne

savait pas encore analyser un visage de femme en le regardant à la hâte

ou de côté. Les lèvres seules de la marquise avaient pâli. Madame de

Listomère sonna pour demander du bois, et contraignit ainsi Rastignac à

se lever pour sortir.

--Si cela est, dit alors la marquise en arrêtant Eugène par un air froid

et composé, il vous serait difficile de m'expliquer, monsieur, par quel

hasard mon nom a pu se trouver sous votre plume. Il n'en est pas d'une

adresse écrite sur une lettre comme du claque d'un voisin qu'on peut par

étourderie prendre pour le sien en quittant le bal.

Eugène décontenancé regarda la marquise d'un air à la fois fat et bête,

il sentit qu'il devenait ridicule, balbutia une phrase d'écolier et

sortit. Quelques jours après la marquise acquit des preuves irrécusables

de la véracité d'Eugène. Depuis seize jours elle ne va plus dans le

monde.

Le marquis dit à tous ceux qui lui demandent raison de ce

changement:--Ma femme a une gastrite.

Moi qui la soigne et qui connais son secret, je sais qu'elle a seulement

une petite crise nerveuse de laquelle elle profite pour rester chez

elle.

Paris, février 1830.

ALBERT SAVARUS

DÉDIÉ A MADAME ÉMILE DE GIRARDIN,

_Comme un témoignage d'affectueuse admiration_,

DE BALZAC.

Un des quelques salons où se produisait l'archevêque de Besançon sous la

Restauration, et celui qu'il affectionnait était celui de madame la

baronne de Watteville. Un mot sur cette dame, le personnage féminin le

plus considérable peut-être de Besançon.

Monsieur de Watteville, petit-neveu du fameux Watteville, le plus

heureux et le plus illustre des meurtriers et des renégats dont les

aventures extraordinaires sont beaucoup trop historiques pour être

racontées, était aussi tranquille que son grand-oncle fut turbulent.

Après avoir vécu dans la Comté comme un cloporte dans la fente d'une

boiserie, il avait épousé l'héritière de la célèbre famille de Rupt.

Mademoiselle de Rupt réunit vingt mille francs de rentes en terre aux

dix mille francs de rentes en biens-fonds du baron de Watteville.

L'écusson du gentilhomme suisse, les Watteville sont de Suisse, fut mis

en abîme sur le vieil écusson des de Rupt. Ce mariage, décidé depuis

1802, se fit en 1815, après la seconde restauration. Trois ans après la

naissance d'une fille qui fut nommée Philomène, tous les grands parents

de madame de Watteville étaient morts et leurs successions liquidées.

On vendit alors la maison de monsieur de Watteville pour s'établir rue

de la Préfecture, dans le bel hôtel de Rupt dont le vaste jardin s'étend

vers la rue du Perron. Madame de Watteville, jeune fille dévote, fut

encore plus dévote après son mariage. Elle est une des reines de la

sainte confrérie qui donne à la haute société de Besançon un air sombre

et des façons prudes en harmonie avec le caractère de cette ville. De là

le nom de Philomène imposé à sa fille, née en 1817, au moment où le

culte de cette sainte ou de ce saint, car dans les commencements on ne

savait à quel sexe appartenait ce squelette, devenait une sorte de folie

religieuse en Italie, et un étendard pour l'Ordre des Jésuites.

Monsieur le baron de Watteville, homme sec, maigre et sans esprit,

paraissait usé, sans qu'on pût savoir à quoi, car il jouissait d'une

ignorance crasse; mais comme sa femme était d'un blond ardent et d'une

nature sèche devenue proverbiale (on dit encore pointue comme madame de

Watteville), quelques plaisants de la magistrature prétendaient que le

baron s'était usé contre cette roche. Rupt vient évidemment de _rupes_.

Les savants observateurs de la nature sociale ne manqueront pas de

remarquer que Philomène fut l'unique fruit du mariage des Watteville et

des Rupt.

Monsieur de Watteville passait sa vie dans un riche atelier de tourneur,

il tournait! Comme complément à cette existence, il s'était donné la

fantaisie des collections. Pour les médecins philosophes adonnés à

l'étude de la folie, cette tendance à collectionner est un premier degré

d'aliénation mentale, quand elle se porte sur les petites choses. Le

baron de Watteville amassait les coquillages, les insectes et les

fragments géologiques du territoire de Besançon. Quelques

contradicteurs, des femmes surtout, disaient de monsieur de

Watteville:--Il a une belle âme! il a vu, dès le début de son mariage,

qu'il ne l'emporterait pas sur sa femme, il s'est alors jeté dans une

occupation mécanique et dans la bonne chère.

L'hôtel de Rupt ne manquait pas d'une certaine splendeur digne de celle

de Louis XIV, et se ressentait de la noblesse des deux familles,

confondues en 1815. Il y brillait un vieux luxe qui ne se savait pas de

mode. Les lustres de vieux cristaux taillés en forme de feuilles, les

lampasses, les damas, les tapis, les meubles dorés, tout était en

harmonie avec les vieilles livrées et les vieux domestiques. Quoique

servie dans une noire argenterie de famille, autour d'un surtout en

glace orné de porcelaines de Saxe, la chère y était exquise. Les vins

choisis par monsieur de Watteville, qui, pour occuper sa vie et y mettre

de la diversité, s'était fait son propre sommelier, jouissaient d'une

sorte de célébrité départementale. La fortune de madame de Watteville

était considérable, car celle de son mari, qui consistait dans la terre

de Rouxey valant environ dix mille livres de rente, ne s'augmenta

d'aucun héritage. Il est inutile de faire observer que la liaison

très-intime de madame de Watteville avec l'archevêque avait impatronisé

chez elle les trois ou quatre abbés remarquables et spirituels de

l'archevêché qui ne haïssaient point la table.

Dans un dîner d'apparat, rendu pour je ne sais quelle noce au

commencement du mois de septembre 1834, au moment où les femmes étaient

rangées en cercle devant la cheminée du salon et les hommes en groupes

aux croisées, il se fit une acclamation à la vue de monsieur l'abbé de

Grancey, qu'on annonça.

--Eh bien! le procès? lui cria-t-on.

--Gagné! répondit le vicaire-général. L'arrêt de la Cour, de laquelle

nous désespérions, vous saviez pourquoi...

Ceci était une allusion à la composition de la Cour royale depuis 1830.

Les légitimistes avaient presque tous donné leur démission.

--... L'arrêt vient de nous donner gain de cause sur tous les points, et

réforme le jugement de première instance.

--Tout le monde vous croyait perdus.

--Et nous l'étions sans moi. J'ai dit à notre avocat de s'en aller à

Paris, et j'ai pu prendre, au moment de la bataille, un nouvel avocat à

qui nous devons le gain du procès, un homme extraordinaire...

--A Besançon? dit naïvement monsieur de Watteville.

--A Besançon, répondit l'abbé de Grancey.

--Ah! oui, Savaron, dit un beau jeune homme assis près de la baronne et

nommé de Soulas.

--Il a passé cinq ou six nuits, il a dévoré les liasses; les dossiers,

il a eu sept à huit conférences de plusieurs heures avec moi, reprit

monsieur de Grancey qui reparaissait à l'hôtel de Rupt pour la première

fois depuis vingt jours. Enfin, monsieur Savaron vient de battre

complétement le célèbre avocat que nos adversaires étaient allés

chercher à Paris. Ce jeune homme a été merveilleux, au dire des

Conseillers. Ainsi, le Chapitre est deux fois vainqueur: il a vaincu en

Droit, puis en Politique il a vaincu le libéralisme dans la personne du

défenseur de notre hôtel de ville. «Nos adversaires, a dit notre avocat,

ne doivent pas s'attendre à trouver partout de la complaisance pour

ruiner les archevêchés...» Le président a été forcé de faire faire

silence. Tous les Bisontins ont applaudi. Ainsi la propriété des

bâtiments de l'ancien couvent reste au Chapitre de la cathédrale de

Besançon. Monsieur Savaron a d'ailleurs invité son confrère de Paris à

dîner au sortir du palais. En acceptant, celui-ci lui a dit: «A tout

vainqueur tout honneur!» et l'a félicité sans rancune sur son triomphe.

--Où donc avez-vous déniché cet avocat? dit madame de Watteville. Je

n'ai jamais entendu prononcer ce nom-là.

--Mais vous pouvez voir ses fenêtres d'ici, répondit le vicaire-général.

Monsieur Savaron demeure rue du Perron, le jardin de sa maison est mur

mitoyen avec le vôtre.

--Il n'est pas de la Comté, dit monsieur de Watteville.

--Il est si peu de quelque part, qu'on ne sait pas d'où il est, dit

madame de Chavoncourt.

--Mais qu'est-il? demanda madame de Watteville en prenant le bras de

monsieur de Soulas pour se rendre à la salle à manger. S'il est

étranger, par quel hasard est-il venu s'établir à Besançon? C'est une

idée bien singulière pour un avocat.

--Bien singulière! répéta le jeune Amédée de Soulas dont la biographie

devient nécessaire à l'intelligence de cette histoire.

De tout temps, la France et l'Angleterre ont fait un échange de

futilités d'autant plus suivi, qu'il échappe à la tyrannie des douanes.

La mode que nous appelons anglaise à Paris se nomme française à Londres,

et réciproquement. L'inimitié des deux peuples cesse en deux points, sur

la question des mots et sur celle du vêtement. _God save the King_,

l'air national de l'Angleterre, est une musique faite par Lulli pour les

choeurs d'Esther ou d'Athalie. Les paniers apportés par une Anglaise à

Paris furent inventés à Londres, on sait pourquoi, par une Française, la

fameuse duchesse de Portsmouth; on commença par s'en moquer si bien que

la première Anglaise qui parut aux Tuileries faillit être écrasée par la

foule; mais ils furent adoptés. Cette mode a tyrannisé les femmes de

l'Europe pendant un demi-siècle. A la paix de 1815, on plaisanta durant

une année les tailles longues des Anglaises, tout Paris alla voir

Pothier et Brunet dans les _Anglaises pour rire_; mais, en 1816 et 17,

les ceintures des Françaises, qui leur coupaient le sein en 1814,

descendirent par degrés jusqu'à leur dessiner les hanches. Depuis dix

ans, l'Angleterre nous a fait deux petits cadeaux linguistiques. A

l'_incroyable_, au _merveilleux_, à l'_élégant_, ces trois héritiers des

_petits-maîtres_ dont l'étymologie est assez indécente, ont succédé le

_dandy_, puis le _lion_. Le _lion_ n'a pas engendré la _lionne_. La

lionne est due à la fameuse chanson d'Alfred de Musset: _Avez-vous vu

dans Barcelone... C'est ma maîtresse et ma lionne_: il y a eu fusion, ou

si vous voulez, confusion entre les deux termes et les deux idées

dominantes. Quand une bêtise amuse Paris, qui dévore autant de

chefs-d'oeuvre que de bêtises, il est difficile que la province s'en

prive. Aussi, dès que le _lion_ promena dans Paris sa crinière, sa barbe

et ses moustaches, ses gilets et son lorgnon tenu sans le secours des

mains, par la contraction de la joue et de l'arcade sourcilière, les

capitales de quelques départements ont-elles vu des sous-lions qui

protestèrent, par l'élégance de leurs sous-pieds, contre l'incurie de

leurs compatriotes. Donc Besançon jouissait, en 1834, d'un lion dans la

personne de ce monsieur Amédée-Sylvain-Jacques de Soulas, écrit Souleyas

au temps de l'occupation espagnole. Amédée de Soulas est peut-être le

seul qui, dans Besançon, descende d'une famille espagnole. L'Espagne

envoyait des gens faire ses affaires dans la _Comté_, mais il s'y

établissait fort peu d'Espagnols. Les Soulas y restèrent à cause de leur

alliance avec le cardinal Granvelle. Le jeune monsieur de Soulas parlait

toujours de quitter Besançon, ville triste, dévote, peu littéraire,

ville de guerre et de garnison, dont les moeurs et l'allure, dont la

physionomie valent la peine d'être dépeintes. Cette opinion lui

permettait de se loger, en homme incertain de son avenir, dans trois

chambres très-peu meublées au bout de la rue Neuve à l'endroit où elle

se rencontre avec la rue de la Préfecture.

Le jeune monsieur de Soulas ne pouvait se dispenser d'avoir un tigre. Ce

tigre était le fils d'un de ses fermiers, un petit domestique âgé de

quatorze ans, trapu, nommé Babylas. Le lion avait très-bien habillé son

tigre: redingote courte en drap gris de fer, serrée par une ceinture de

cuir verni, culotte de panne gros-bleu, gilet rouge, bottes vernies et à

revers, chapeau rond à bourdaloue noir, des boutons jaunes aux armes des

Soulas. Amédée donnait à ce garçon des gants de coton blanc, le

blanchissage et trente-six francs par mois, à la charge de se nourrir,

ce qui paraissait monstrueux aux grisettes de Besançon: quatre cent

vingt francs à un enfant de quinze ans, sans compter les cadeaux! Les

cadeaux consistaient dans la vente des habits réformés, dans un

pourboire quand Soulas troquait l'un de ses deux chevaux, et la vente

des fumiers. Les deux chevaux, administrés avec une sordide économie,

coûtaient l'un dans l'autre huit cents francs par an. Le compte des

fournitures à Paris en parfumeries, cravates, bijouterie, pots de

vernis, habits, allait à douze cents francs. Si vous additionnez groom

ou tigre, chevaux, tenue superlative, et loyer de six cents francs, vous

trouverez un total de trois mille francs. Or, le père du jeune monsieur

de Soulas ne lui avait pas laissé plus de quatre mille francs de rentes

produits par quelques métairies assez chétives qui exigeaient de

l'entretien, et dont l'entretien imprimait une certaine incertitude aux

revenus. A peine restait-il trois francs par jour au lion pour sa vie,

sa poche et son jeu. Aussi dînait-il souvent en ville, et déjeunait-il

avec une frugalité remarquable. Quand il fallait absolument dîner à ses

frais, il allait à la pension des officiers. Le jeune monsieur de Soulas

passait pour un dissipateur, pour un homme qui faisait des folies;

tandis que le malheureux nouait les deux bouts de l'année avec une

astuce, avec un talent qui eussent fait la gloire d'une bonne ménagère.

On ignorait encore, à Besançon surtout, combien six francs de vernis

étalé sur des bottes ou sur des souliers, des gants jaunes de cinquante

sous nettoyés dans le plus profond secret pour les faire servir trois

fois, des cravates de dix francs qui durent trois mois, quatre gilets de

vingt-cinq francs et des pantalons qui emboîtent la botte imposent à une

capitale! Comment en serait-il autrement, puisque nous voyons à Paris

des femmes accordant une attention particulière à des sots qui viennent

chez elles et l'emportent sur les hommes les plus remarquables, à cause

de ces frivoles avantages qu'on peut se procurer pour quinze louis, y

compris la frisure et une chemise de toile de Hollande?

Si cet infortuné jeune homme vous paraît être devenu lion à bien bon

marché, apprenez qu'Amédée de Soulas était allé trois fois en Suisse, en

char et à petites journées; deux fois à Paris, et une fois de Paris en

Angleterre. Il passait pour un voyageur instruit et pouvait dire: _En

Angleterre, où je suis allé_, etc. Les douairières lui disaient: _Vous

qui êtes allé en Angleterre_, etc. Il avait poussé jusqu'en Lombardie,

il avait côtoyé les lacs d'Italie. Il lisait les ouvrages nouveaux.

Enfin, pendant qu'il nettoyait ses gants, le tigre Babylas répondait aux

visiteurs:--Monsieur travaille. Aussi avait-on essayé de démonétiser le

jeune monsieur Amédée de Soulas à l'aide de ce mot:--C'est un _homme

très-avancé_. Amédée possédait le talent de débiter avec la gravité

bisontine les lieux communs à la mode, ce qui lui donnait le mérite

d'être un des hommes les plus éclairés de la noblesse. Il portait sur

lui la bijouterie à la mode, et dans sa tête les pensées contrôlées par

la Presse.

En 1834, Amédée était un jeune homme de vingt-cinq ans, de taille

moyenne, brun, le thorax violemment prononcé, les épaules à l'avenant,

les cuisses un peu rondes, le pied déjà gras, la main blanche et

potelée, un collier de barbe, des moustaches qui rivalisaient celles de

la garnison, une bonne grosse figure rougeaude, le nez écrasé, les yeux

bruns et sans expression; d'ailleurs rien d'espagnol. Il marchait à

grands pas vers une obésité fatale à ses prétentions. Ses ongles étaient

soignés, sa barbe était faite, les moindres détails de son vêtement

étaient tenus avec une exactitude anglaise. Aussi regardait-on Amédée de

Soulas comme le plus bel homme de Besançon. Un coiffeur, qui venait le

coiffer à heure fixe (autre luxe de soixante francs par an!), le

préconisait comme l'arbitre souverain en fait de modes et d'élégance.

Amédée dormait tard, faisait sa toilette, et sortait à cheval vers midi

pour aller dans une de ses métairies tirer le pistolet. Il mettait à

cette occupation la même importance qu'y mit lord Byron dans ses

derniers jours. Puis, il revenait à trois heures, admiré sur son cheval

par les grisettes et par les personnes qui se trouvaient à leurs

croisées. Après de prétendus travaux qui paraissaient l'occuper jusqu'à

quatre heures, il s'habillait pour aller dîner en ville, et passait la

soirée dans les salons de l'aristocratie bisontine à jouer au whist, et

revenait se coucher à onze heures. Aucune existence ne pouvait être plus

à jour, plus sage, ni plus irréprochable, car il allait exactement aux

offices le dimanche et les fêtes.

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 39 / 49 段