de Ronquerolles était venu voir son neveu; car il partait pour la Russie
chargé d'une mission secrète, et Paz, foudroyé de la veille, avait dit
quelques mots au diplomate. Or, le jour où le comte Adam et sa femme
sortirent pour la première fois en calèche, au moment où la calèche
allait quitter le perron, un gendarme entra dans la cour de l'hôtel et
demanda le comte Paz. Thaddée, assis sur le devant de la calèche, se
retourna pour prendre une lettre qui portait le timbre du ministère des
affaires étrangères et la mit dans la poche de côté de son habit par un
mouvement qui empêcha Clémentine et Adam de lui en parler. On ne peut
nier aux gens de bonne compagnie la science du langage qui ne se parle
pas. Néanmoins, en arrivant à la porte Maillot, Adam, usant des
priviléges d'un convalescent dont les caprices doivent être satisfaits,
dit à Thaddée:--Il n'y a point d'indiscrétion entre deux frères qui
s'aiment autant que nous nous aimons, tu sais ce que contient la
dépêche, dis-le moi, j'ai une fièvre de curiosité.
Clémentine regarda Thaddée en femme fâchée et dit à son mari:
Il me boude tant depuis deux mois que je me garderais bien d'insister.
--Oh! mon Dieu, répondit Thaddée, comme je ne puis pas empêcher les
journaux de le publier, je vous révélerai bien ce secret: l'empereur
Nicolas me fait la grâce de me nommer capitaine dans un régiment destiné
à l'expédition de Khiva.
--Et tu y vas? s'écria Adam.
--J'irai, mon cher. Je suis venu capitaine, capitaine je m'en
retourne... Malaga pourrait me faire faire des sottises. Nous dînons
demain pour la dernière fois ensemble. Si je ne partais pas en septembre
pour Saint-Pétersbourg, il faudrait y aller par terre, et je ne suis pas
riche, je dois laisser à Malaga sa petite indépendance. Comment ne pas
veiller à l'avenir de la seule femme qui m'ait su comprendre? elle me
trouve grand, Malaga! Malaga me trouve beau! Malaga m'est peut-être
infidèle, mais elle passerait dans le...
--Dans le cerceau pour vous et retomberait très-bien sur son cheval, dit
vivement Clémentine.
--Oh! vous ne connaissez pas Malaga, dit le capitaine avec une profonde
amertume et un regard plein d'ironie qui rendirent Clémentine rêveuse et
inquiète.
--Adieu les jeunes arbres de ce beau bois de Boulogne où se promènent
les Parisiennes, où se promènent les exilés qui y retrouvent une patrie.
Je suis sûr que mes yeux ne reverront plus les arbres verts de l'allée
de Mademoiselle, ni ceux de la route des Dames, ni les acacias, ni le
cèdre des ronds-points... Sur les bords de l'Asie, obéissant aux
desseins du grand empereur que j'ai voulu pour maître, arriver peut-être
au commandement d'une armée à force de courage, à force de mettre ma vie
au jeu, peut-être regretterai-je les Champs-Élysées où vous m'avez, une
fois, fait monter à côté de vous. Enfin, je regretterai toujours les
rigueurs de Malaga, la Malaga de qui je parle en ce moment.
Ce fut dit de manière à faire frissonner Clémentine.
--Vous aimez donc bien Malaga? demanda-t-elle.
--Je lui ai sacrifié cet honneur que nous ne sacrifions jamais...
--Lequel?
--Mais celui que nous voulons garder à tout prix aux yeux de notre
idole.
Après cette réponse, Thaddée garda le plus impénétrable silence; et il
ne le rompit qu'en passant aux Champs-Élysées, où il dit en montrant un
bâtiment en planches:--Voilà le Cirque!
Il alla quelques moments avant le dîner à l'ambassade de Russie, de là
aux affaires étrangères, et il partit pour le Havre le matin, avant le
lever de la comtesse et d'Adam.
--Je perds un ami, dit Adam les larmes aux yeux en apprenant le départ
du comte Paz, un ami dans la véritable acception du mot, et je ne sais
pas ce qui peut lui faire fuir ma maison comme la peste. Nous ne sommes
pas amis à nous brouiller pour une femme, dit-il en regardant fixement
Clémentine, et cependant tout ce qu'il disait hier de Malaga... Mais il
n'a jamais touché le bout du doigt à cette fille...
--Comment le savez-vous? dit Clémentine.
--Mais j'ai naturellement eu la curiosité de voir mademoiselle Turquet,
et la pauvre fille ne peut pas encore s'expliquer la réserve absolue de
Thad...
--Assez, monsieur, dit la comtesse, qui se retira chez elle en se
disant:--Ne serais-je pas victime d'une mystification sublime?
A peine achevait-elle cette phrase en elle-même, que Constantin remit à
Clémentine la lettre suivante, que Thaddée avait griffonnée pendant la
nuit.
«Comtesse, aller se faire tuer au Caucase et emporter votre mépris,
c'est trop: on doit mourir tout entier. Je vous ai chérie en vous
voyant pour la première fois, comme on chérit une femme que l'on aime
toujours, même après son infidélité, moi l'obligé d'Adam qui vous
avait choisie et que vous épousiez, moi pauvre, moi le régisseur
volontaire, dévoué de votre maison. Dans cet horrible malheur, j'ai
trouvé la plus délicieuse vie. Être chez vous un rouage indispensable,
me savoir utile à votre luxe, à votre bien-être, fut une source de
jouissances; et si ces jouissances étaient vives dans mon âme quand il
s'agissait d'Adam, jugez de ce qu'elles furent alors qu'une femme
adorée en était le principe et l'effet! J'ai connu les plaisirs de la
maternité dans l'amour: j'acceptais la vie ainsi. Je m'étais, comme
les pauvres des grands chemins, bâti une cabane de cailloux sur la
litière de votre beau domaine, sans vous tendre la main. Pauvre et
malheureux, aveuglé par le bonheur d'Adam, j'étais le donnant. Ah!
vous étiez entourée d'un amour pur comme celui d'un ange gardien, il
veillait quand vous dormiez, il vous caressait du regard quand vous
passiez, il était heureux d'être, enfin vous étiez le soleil de la
patrie à ce pauvre exilé, qui vous écrit les larmes aux yeux en
pensant à ce bonheur des premiers jours. A dix-huit ans, n'étant aimé
de personne, j'avais pris pour maîtresse idéale une charmante femme de
Varsovie à qui je rapportais mes pensées, mes désirs, la reine de mes
jours et de mes nuits! Cette femme n'en savait rien; mais pourquoi
l'en instruire?... Moi! j'aimais mon amour. Jugez, d'après cette
aventure de ma jeunesse, combien j'étais heureux de vivre dans la
sphère de votre existence, de panser votre cheval, de chercher des
pièces d'or toutes neuves pour votre bourse, de veiller aux splendeurs
de votre table et de vos soirées, de vous voir éclipsant des fortunes
supérieures à la vôtre par mon savoir-faire. Avec quelle ardeur ne me
précipitais-je pas dans Paris quand Adam me disait:--Thaddée, _elle_
veut telle chose! C'est une de ces félicités impossibles à exprimer.
Vous avez souhaité des riens, dans un temps donné, qui m'ont obligé à
des tours de force, à courir pendant des sept heures en cabriolet; et
quelles délices de marcher pour vous! A vous voir souriante au milieu
de vos fleurs, sans être vu de vous, j'oubliais que personne ne
m'aimait... Enfin je n'avais alors que mes dix-huit ans. Par certains
jours où mon bonheur me tournait la tête, j'allais, la nuit, baiser
l'endroit où, pour moi, vos pieds laissaient des traces lumineuses,
comme jadis je fis des miracles de voleur pour aller baiser la clef
que la comtesse Ladislas avait touchée de ses mains en ouvrant une
porte. L'air que vous respiriez était balsamique; il y avait pour moi
plus de vie à l'aspirer, et j'y étais comme on est, dit-on, sous les
tropiques, accablé par une vapeur chargée de principes créateurs. Il
faut bien vous dire ces choses pour vous expliquer l'étrange fatuité
de mes pensées involontaires. Je serais mort avant de vous avouer mon
secret! Vous devez vous rappeler les quelques jours de curiosité
pendant lesquels vous avez voulu voir l'auteur des miracles qui vous
avaient enfin frappée. J'ai cru, pardonnez-moi, madame, j'ai cru que
vous m'aimeriez. Votre bienveillance, vos regards interprétés par un
amant, m'ont paru si dangereux pour moi, que je me suis donné Malaga,
sachant qu'il est de ces liaisons que les femmes ne pardonnent point:
je me la suis donnée au moment où j'ai vu mon amour se communiquer
fatalement. Accablez-moi maintenant du mépris que vous m'avez versé à
pleines mains sans que je le méritasse; mais je crois être certain que
dans la soirée où votre tante a emmené le comte, si je vous avais dit
ce que je viens de vous écrire l'ayant dit une fois, j'aurais été
comme le tigre apprivoisé qui a remis ses dents à de la chair vivante,
qui sent la chaleur du sang, et...
«Minuit,
«Je n'ai pu continuer, le souvenir de cette heure est encore trop
vivant! Oui, j'eus alors le délire. L'Espérance était dans vos yeux,
la Victoire et ses pavillons rouges eussent brillé dans les miens et
fasciné les vôtres. Mon crime a été de penser tout cela, peut-être à
tort. Vous seule êtes le juge de cette terrible scène où j'ai pu
refouler amour, désir, les forces les plus invincibles de l'homme,
sous la main glaciale d'une reconnaissance qui doit être éternelle.
Votre terrible mépris m'a puni. Vous m'avez prouvé qu'on ne revient ni
du dégoût ni du mépris. Je vous aime comme un insensé. Je serais
parti, Adam mort: je dois à plus forte raison partir, Adam sauvé. L'on
n'arrache pas son ami des bras de la mort pour le tromper. D'ailleurs,
mon départ est la punition de la pensée que j'ai eue de le laisser
périr quand les médecins m'ont dit que sa vie dépendait de ses
garde-malades. Adieu, madame; je perds tout en quittant Paris, et vous
ne perdez rien en n'ayant plus auprès de vous
«Votre dévoué
«_Thaddée Paç_.»
--Si mon pauvre Adam dit avoir perdu un ami, qu'ai-je donc perdu, moi?
se dit Clémentine en restant abattue et les yeux attachés sur une fleur
de son tapis.
Voici la lettre que Constantin remit en secret au comte.
«Mon cher Mitgislas, Malaga m'a tout dit. Au nom de ton bonheur, qu'il
ne t'échappe jamais avec Clémentine un mot sur tes visites chez
l'écuyère, et laisse-lui toujours croire que Malaga me coûte cent
mille francs. Du caractère dont est la comtesse, elle ne te
pardonnerait ni tes pertes au jeu ni tes visites à Malaga. Je ne vais
pas à Khiva, mais au Caucase. J'ai le spleen, et du train dont j'irai,
je serai prince Paz en trois ans ou mort. Adieu; quoique j'aie repris
soixante mille francs chez Rothschild, nous sommes quittes.
«_Thaddée._»
--Imbécile que je suis! j'ai failli me couper tout à l'heure, se dit
Adam.
Voici trois ans que Thaddée est parti, les journaux ne parlent encore
d'aucun prince Paz. La comtesse Laginska s'intéresse énormément aux
expéditions de l'empereur Nicolas, elle est Russe de coeur, elle lit
avec une espèce d'avidité toutes les nouvelles qui viennent de ce pays.
Une ou deux fois par hiver, elle dit d'un air indifférent à
l'ambassadeur: «Savez-vous ce qu'est devenu notre pauvre comte Paz?»
Hélas! la plupart des Parisiennes, ces créatures prétendues si
perspicaces et si spirituelles, passent et passeront toujours à côté
d'un Paz sans l'apercevoir. Oui, plus d'un Paz est méconnu; mais, chose
effrayante à penser! il en est de méconnus même lorsqu'ils sont aimés.
La femme la plus simple du monde exige encore chez l'homme le plus grand
un peu de charlatanisme; et le plus bel amour ne signifie rien quand il
est brut: il lui faut la mise en scène de la taille et de l'orfévrerie.
Au mois de janvier 1842, la comtesse Laginska, parée de sa douce
mélancolie, inspira la plus furieuse passion au comte de La Palférine,
un des lions les plus entreprenants du Paris actuel. La Palférine
comprit combien la conquête d'une femme gardée par une Chimère était
difficile, il compta sur une surprise et sur le dévouement d'une femme
un peu jalouse de Clémentine pour entraîner cette charmante femme.
Incapable, malgré tout son esprit, de soupçonner une trahison pareille,
la comtesse Laginska commit l'imprudence d'aller avec cette femme au bal
masqué de l'Opéra. Vers trois heures du matin, entraînée par l'ivresse
du bal, Clémentine, pour qui La Palférine avait déployé toutes ses
séductions, consentit à souper et allait monter dans la voiture de cette
fausse amie. En ce moment critique, elle fut prise par un bras
vigoureux, et, malgré ses cris, portée dans sa propre voiture, dont la
portière était ouverte, et qu'elle ne savait pas là.
--Il n'a pas quitté Paris, s'écria-t-elle en reconnaissant Thaddée, qui
se sauva quand il vit la voiture emportant la comtesse.
Jamais femme eut-elle un pareil roman dans sa vie. A toute heure,
Clémentine espère revoir Paz.
Paris, janvier 1842.
ÉTUDE DE FEMME
DÉDIÉ AU MARQUIS JEAN-CHARLES DI NEGRO.
La marquise de Listomère est une de ces jeunes femmes élevées dans
l'esprit de la Restauration. Elle a des principes, elle fait maigre,
elle communie, et va très-parée au bal, aux Bouffons, à l'Opéra; son
directeur lui permet d'allier le profane et le sacré. Toujours en règle
avec l'Église et avec le monde, elle offre une image du temps présent,
qui semble avoir pris le mot de _Légalité_ pour épigraphe. La conduite
de la marquise comporte précisément assez de dévotion pour pouvoir
arriver sous une nouvelle Maintenon à la sombre piété des derniers jours
de Louis XIV, et assez de mondanité pour adopter également les moeurs
galantes des premiers jours de ce règne, s'il revenait. En ce moment,
elle est vertueuse par calcul, ou par goût peut-être. Mariée depuis sept
ans au marquis de Listomère, un de ces députés qui attendent la pairie,
elle croit peut-être aussi servir par sa conduite l'ambition de sa
famille. Quelques femmes attendent pour la juger le moment où monsieur
de Listomère sera pair de France, et où elle aura trente-six ans, époque
de la vie où la plupart des femmes s'aperçoivent qu'elles sont dupes des
lois sociales. Le marquis est un homme assez insignifiant: il est bien
en cour, ses qualités sont négatives comme ses défauts; les unes ne
peuvent pas plus lui faire une réputation de vertu que les autres ne lui
donnent l'espèce d'éclat jeté par les vices. Député, il ne parle jamais,
mais il vote _bien_; il se comporte dans son ménage comme à la Chambre.
Aussi passe-t-il pour être le meilleur mari de France. S'il n'est pas
susceptible de s'exalter, il ne gronde jamais, à moins qu'on ne le fasse
attendre. Ses amis l'ont nommé _le temps couvert_. Il ne se rencontre en
effet chez lui ni lumière trop vive, ni obscurité complète. Il ressemble
à tous les ministères qui se sont succédé en France depuis la Charte.
Pour une femme à principes, il était difficile de tomber en de
meilleures mains. N'est-ce pas beaucoup pour une femme vertueuse que
d'avoir épousé un homme incapable de faire des sottises? Il s'est
rencontré des dandies qui ont eu l'impertinence de presser légèrement la
main de la marquise en dansant avec elle, ils n'ont recueilli que des
regards de mépris, et tous ont éprouvé cette indifférence insultante
qui, semblable aux gelées du printemps, détruit le germe des plus belles
espérances. Les beaux, les spirituels, les fats, les hommes à sentiments
qui se nourrissent en tenant leurs cannes, ceux à grand nom ou à grosse
renommée, les gens de haute et petite volée, auprès d'elle tout a
blanchi. Elle a conquis le droit de causer aussi longtemps et aussi
souvent qu'elle le veut avec les hommes qui lui semblent spirituels,
sans qu'elle soit couchée sur l'album de la médisance. Certaines femmes
coquettes sont capables de suivre ce plan-là pendant sept ans pour
satisfaire plus tard leurs fantaisies; mais supposer cette
arrière-pensée à la marquise de Listomère serait la calomnier. J'ai eu
le bonheur de voir ce phénix des marquises: elle cause bien, je sais
écouter, je lui ai plu, je vais à ses soirées. Tel était le but de mon
ambition. Ni laide ni jolie, madame de Listomère a des dents blanches,
le teint éclatant et les lèvres très-rouges; elle est grande et bien
faite; elle a le pied petit, fluet, et ne l'avance pas; ses yeux, loin
d'être éteints, comme le sont presque tous les yeux parisiens, ont un
éclat doux qui devient magique si par hasard elle s'anime. On devine une
âme à travers cette forme indécise. Si elle s'intéresse à la
conversation, elle y déploie une grâce ensevelie sous les précautions
d'un maintien froid, et alors elle est charmante. Elle ne veut pas de
succès et en obtient. On trouve toujours ce qu'on ne cherche pas. Cette
phrase est trop souvent vraie pour ne pas se changer un jour en
proverbe. Ce sera la moralité de cette aventure, que je ne me
permettrais pas de raconter, si elle ne retentissait en ce moment dans
tous les salons de Paris.
La marquise de Listomère a dansé, il y a un mois environ, avec un jeune
homme aussi modeste qu'il est étourdi, plein de bonnes qualités, et ne
laissant voir que ses défauts; il est passionné et se moque des
passions; il a du talent et il le cache; il fait le savant avec les
aristocrates et fait de l'aristocratie avec les savants. Eugène de
Rastignac est un de ces jeunes gens très-sensés qui essaient de tout et
semblent tâter les hommes pour savoir ce que porte l'avenir. En
attendant l'âge de l'ambition, il se moque de tout; il a de la grâce et
de l'originalité, deux qualités rares parce qu'elles s'excluent l'une
l'autre. Il a causé sans préméditation de succès avec la marquise de
Listomère, pendant une demi-heure environ. En se jouant des caprices
d'une conversation qui, après avoir commencé à l'opéra de _Guillaume
Tell_, en était venue aux devoirs des femmes, il avait plus d'une fois
regardé la marquise de manière à l'embarrasser; puis il la quitta et ne
lui parla plus de toute la soirée; il dansa, se mit à l'écarté, perdit
quelque argent, et s'en alla se coucher. J'ai l'honneur de vous affirmer
que tout se passa ainsi. Je n'ajoute, je ne retranche rien.
Le lendemain matin Rastignac se réveilla tard, resta dans son lit, où il
se livra sans doute à quelques-unes de ces rêveries matinales pendant
lesquelles un jeune homme se glisse comme un sylphe sous plus d'une
courtine de soie, de cachemire ou de coton. En ces moments, plus le
corps est lourd de sommeil, plus l'esprit est agile. Enfin Rastignac se
leva sans trop bâiller, comme font tant de gens mal appris, sonna son
valet de chambre, se fit apprêter du thé, en but immodérément, ce qui ne
paraîtra pas extraordinaire aux personnes qui aiment le thé; mais pour
expliquer cette circonstance aux gens qui ne l'acceptent que comme la
panacée des indigestions, j'ajouterai qu'Eugène écrivait: il était
commodément assis, et avait les pieds plus souvent sur ses chenets que
dans sa chancelière. Oh! avoir les pieds sur la barre polie qui réunit
les deux griffons d'un garde-cendre, et penser à ses amours quand on se
lève et qu'on est en robe de chambre, est chose si délicieuse, que je
regrette infiniment de n'avoir ni maîtresse, ni chenets, ni robe de
chambre. Quand j'aurai tout cela, je ne raconterai pas mes observations,
j'en profiterai.
La première lettre qu'Eugène écrivit fut achevée en un quart d'heure; il
la plia, la cacheta et la laissa devant lui sans y mettre l'adresse. La
seconde lettre, commencée à onze heures, ne fut finie qu'à midi. Les
quatre pages étaient pleines.
--Cette femme me trotte dans la tête, dit-il en pliant cette seconde
épître, qu'il laissa devant lui, comptant y mettre l'adresse après avoir
achevé sa rêverie involontaire. Il croisa les deux pans de sa robe de
chambre à ramages, posa ses pieds sur un tabouret, coula ses mains dans
les goussets de son pantalon de cachemire rouge, et se renversa dans une
délicieuse bergère à oreilles dont le siége et le dossier décrivaient
l'angle confortable de cent vingt degrés. Il ne prit plus de thé et
resta immobile, les yeux attachés sur la main dorée qui couronnait sa
pelle, sans voir ni main, ni pelle, ni dorure. Il ne tisonna même pas.
Faute immense! N'est-ce pas un plaisir bien vif que de tracasser le feu
quand on pense aux femmes? Notre esprit prête des phrases aux petites
langues bleues qui se dégagent soudain et babillent dans le foyer. On
interprète le langage puissant et brusque d'un _bourguignon_.
A ce mot arrêtons-nous, et plaçons ici pour les ignorants une
explication due à un étymologiste très-distingué qui a désiré garder
l'anonyme. _Bourguignon_ est le nom populaire et symbolique donné,
depuis le règne de Charles VI, à ces détonations bruyantes dont l'effet
est d'envoyer sur un tapis ou sur une robe un petit charbon, léger
principe d'incendie. Le feu dégage, dit-on, une bulle d'air qu'un ver
rongeur a laissée dans le coeur du bois. _Inde amor, inde burgundus._
L'on tremble en voyant rouler comme une avalanche le charbon qu'on avait
si industrieusement essayé de poser entre deux bûches flamboyantes. Oh!
tisonner quand on aime, n'est-ce pas développer matériellement sa
pensée!
Ce fut en ce moment que j'entrai chez Eugène, il fit un soubresaut et me
dit:--Ah! te voilà, mon cher Horace. Depuis quand es-tu là?
--J'arrive.
--Ah!
Il prit les deux lettres, y mit les adresses et sonna son domestique.
--Porte cela en ville.
Et Joseph y alla sans faire d'observations; excellent domestique!
Nous nous mîmes à causer de l'expédition de Morée, dans laquelle je
désirais être employé en qualité de médecin. Eugène me fit observer que
je perdrais beaucoup à quitter Paris, et nous parlâmes de choses
indifférentes. Je ne crois pas que l'on me sache mauvais gré de
supprimer notre conversation.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Au moment où la marquise de Listomère se leva, sur les deux heures après
midi, sa femme de chambre, Caroline, lui remit une lettre, elle la lut
pendant que Caroline la coiffait. (Imprudence que commettent beaucoup de
jeunes femmes.)
_O cher ange d'amour, trésor de vie et de bonheur!_ A ces mots, la
marquise allait jeter la lettre au feu; mais il lui passa par la tête
une fantaisie que toute femme vertueuse comprendra merveilleusement, et
qui était de voir comment un homme qui débutait ainsi pouvait finir.
Elle lut. Quand elle eut tourné la quatrième page, elle laissa tomber
ses bras comme une personne fatiguée.
--Caroline, allez savoir qui a remis cette lettre chez moi.
--Madame, je l'ai reçue du valet de chambre de monsieur le baron de
Rastignac.
Il se fit un long silence.
--Madame veut-elle s'habiller? demanda Caroline.
--Non.
--Il faut qu'il soit bien impertinent! pensa la marquise.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je prie toutes les femmes d'imaginer elles-mêmes le commentaire.
Madame de Listomère termina le sien par la résolution formelle de
consigner monsieur Eugène à sa porte, et si elle le rencontrait dans le
monde de lui témoigner plus que du dédain; car son insolence ne pouvait
se comparer à aucune de celles que la marquise avait fini par excuser.
Elle voulut d'abord garder la lettre; mais, toute réflexion faite, elle
la brûla.
--Madame vient de recevoir une fameuse déclaration d'amour, et elle l'a
lue! dit Caroline à la femme de charge.
--Je n'aurais jamais cru cela de madame, répondit la vieille tout
étonnée.
Le soir, la comtesse alla chez le marquis de Beauséant, où Rastignac
devait probablement se trouver. C'était un samedi. Le marquis de
Beauséant étant un peu parent à monsieur de Rastignac, ce jeune homme ne
pouvait manquer de venir pendant la soirée. A deux heures du matin,
madame de Listomère, qui n'était restée que pour accabler Eugène de sa
froideur, l'avait attendu vainement. Un homme d'esprit, Stendhal, a eu
la bizarre idée de nommer _cristallisation_ le travail que la pensée de
la marquise fit avant, pendant et après cette soirée.
Quatre jours après, Eugène grondait son valet de chambre.
--Ah çà! Joseph, je vais être forcé de te renvoyer, mon garçon!
--Plaît-il, monsieur?
--Tu ne fais que des sottises. Où as-tu porté les deux lettres que je
t'ai remises vendredi?
Joseph devint stupide. Semblable à quelque statue du porche d'une
cathédrale, il resta immobile, entièrement absorbé par le travail de son
imaginative. Tout à coup il sourit bêtement et dit:
--Monsieur, l'une était pour madame la marquise de Listomère, rue Saint
Dominique, et l'autre pour l'avoué de monsieur...
--Es-tu certain de ce que tu dis là?
Joseph demeura tout interdit. Je vis bien qu'il fallait que je m'en
mêlasse, moi qui, par hasard, me trouvais encore là.
--Joseph a raison, dis-je. Eugène se tourna de mon côté.--J'ai lu les
adresses fort involontairement, et...
--Et, dit Eugène en m'interrompant, l'une des lettres n'était pas pour
madame de Nucingen?
--Non, de par tous les diables! Aussi, ai-je cru, mon cher, que ton
coeur avait pirouetté de la rue Saint-Lazare à la rue Saint-Dominique.
Eugène se frappa le front du plat de la main et se mit à sourire. Joseph
vit bien que la faute ne venait pas de lui.