Pour vous faire comprendre combien cette vie est exorbitante, il est

nécessaire d'expliquer Besançon en quelques mots. Nulle ville n'offre

une résistance plus sourde et muette au Progrès. A Besançon, les

administrateurs, les employés, les militaires, enfin tous ceux que le

gouvernement, que Paris y envoie occuper un poste quelconque, sont

désignés en bloc sous le nom expressif de _la colonie_. La Colonie est

le terrain neutre, le seul où, comme à l'église, peuvent se rencontrer

la société noble et la société bourgeoise de la ville. Sur ce terrain

commencent, à propos d'un mot, d'un regard ou d'un geste, des haines de

maison à maison, entre femmes bourgeoises et nobles, qui durent jusqu'à

la mort, et agrandissent encore les fossés infranchissables par

lesquels les deux sociétés sont séparées. A l'exception des

Clermont-Mont-Saint-Jean, des Beauffremont, des de Scey, des Gramont et

de quelques autres qui n'habitent la Comté que dans leurs terres, la

noblesse bisontine ne remonte pas à plus de deux siècles, à l'époque de

la conquête par Louis XIV. Ce monde est essentiellement parlementaire et

d'un rogue, d'un raide, d'un grave, d'un positif, d'une hauteur qui ne

peut pas se comparer à la cour de Vienne, car les Bisontins feraient en

ceci les salons viennois quinaulds. De Victor Hugo, de Nodier, de

Fourier, les gloires de la ville, il n'en est pas question, on ne s'en

occupe pas. Les mariages entre nobles s'arrangent dès le berceau des

enfants, tant les moindres choses comme les plus graves y sont définies.

Jamais un étranger, un intrus ne s'est glissé dans ces maisons, et il a

fallu, pour y faire recevoir des colonels ou des officiers titrés

appartenant aux meilleures familles de France, quand il s'en trouvait

dans la garnison, des efforts de diplomatie que le prince de Talleyrand

eût été fort heureux de connaître pour s'en servir dans un congrès. En

1834, Amédée était le seul qui portât des sous-pieds à Besançon. Ceci

vous explique déjà la _lionnerie_ du jeune monsieur de Soulas. Enfin une

petite anecdote vous fera bien comprendre Besançon.

Quelque temps avant le jour où cette histoire commence, la Préfecture

éprouva le besoin de faire venir de Paris un rédacteur pour son journal,

afin de se défendre contre la petite _Gazette_ que la grande Gazette

avait pondue à Besançon, et contre _le Patriote_ que la République y

faisait frétiller. Paris envoya un jeune homme, ignorant sa Comté, qui

débuta par un _premier-Besançon_ de l'école du Charivari. Le chef du

parti juste-milieu, un homme de l'Hôtel-de-Ville, fit venir le

journaliste, et lui dit:--Apprenez, monsieur, que nous sommes graves,

plus que graves, ennuyeux, nous ne voulons point qu'on nous amuse, et

nous sommes furieux d'avoir ri. Soyez aussi dur à digérer que les plus

épaisses amplifications de la Revue des deux Mondes, et vous serez à

peine au ton des Bisontins.

Le rédacteur se le tint pour dit, et parla le patois philosophique le

plus difficile à comprendre. Il eut un succès complet.

Si le jeune monsieur de Soulas ne perdit pas dans l'estime des salons de

Besançon, ce fut pure vanité de leur part: l'aristocratie était bien

aise d'avoir l'air de se moderniser et de pouvoir offrir aux nobles

Parisiens en voyage dans la Comté un jeune homme qui leur ressemblait à

peu près. Tout ce travail caché, toute cette poudre jetée aux yeux,

cette folie apparente, cette sagesse latente avaient un but, sans quoi

le lion bisontin n'eût pas été du pays. Amédée voulait arriver à un

mariage avantageux en prouvant un jour que ses fermes n'étaient pas

hypothéquées, et qu'il avait fait des économies. Il voulait occuper la

ville, il voulait en être le plus bel homme, le plus élégant, pour

obtenir d'abord l'attention, puis la main de mademoiselle Philomène de

Watteville: ah!

En 1830, au moment où le jeune monsieur de Soulas commença son métier de

dandy, Philomène avait treize ans. En 1834, mademoiselle de Watteville

atteignait donc à cet âge où les jeunes personnes sont facilement

frappées par toutes les singularités qui recommandaient Amédée à

l'attention de la ville. Il y a beaucoup de lions qui se font lions par

calcul et par spéculation. Les Watteville, riches depuis douze ans de

cinquante mille francs de rentes, ne dépensaient pas plus de

vingt-quatre mille francs par an, tout en recevant la haute société de

Besançon, les lundis et les vendredis. On y dînait le lundi, l'on y

passait la soirée le vendredi. Ainsi, depuis douze ans, quelle somme ne

faisaient pas vingt-six mille francs annuellement économisés et placés

avec la discrétion qui distingue ces vieilles familles? On croyait assez

généralement que se trouvant assez riche en terres, madame de Watteville

avait mis dans le trois pour cent ses économies en 1830. La dot de

Philomène devait alors se composer d'environ quarante mille francs de

rentes. Depuis cinq ans, le lion avait donc travaillé comme une taupe

pour se loger dans le haut bout de l'estime de la sévère baronne, tout

en se posant de manière à flatter l'amour-propre de mademoiselle de

Watteville. La baronne était dans le secret des inventions par

lesquelles Amédée parvenait à soutenir son rang dans Besançon, et l'en

estimait fort. Soulas s'était mis sous l'aile de la baronne quand elle

avait trente ans, il eut alors l'audace de l'admirer et d'en faire une

idole; il en était arrivé à pouvoir lui raconter, lui seul au monde, les

gaudrioles que presque toutes les dévotes aiment à entendre dire,

autorisées qu'elles sont par leurs grandes vertus à contempler des

abîmes sans y choir et les embûches du démon sans s'y prendre.

Comprenez-vous pourquoi ce lion ne se permettait pas la plus légère

intrigue? il clarifiait sa vie, il vivait en quelque sorte dans la rue

afin de pouvoir jouer le rôle d'amant sacrifié près de la baronne, et

lui régaler l'Esprit des péchés qu'elle interdisait à sa Chair. Un homme

qui possède le privilége de couler des choses lestes dans l'oreille

d'une dévote, est à ses yeux un homme charmant. Si ce lion exemplaire

eût mieux connu le coeur humain, il aurait pu sans danger se permettre

quelques amourettes parmi les grisettes de Besançon qui le regardaient

comme un roi: ses affaires se seraient avancées auprès de la sévère et

prude baronne. Avec Philomène, ce caton paraissait dépensier: il

professait la vie élégante, il lui montrait en perspective le rôle

brillant d'une femme à la mode à Paris, où il irait comme député. Ces

savantes manoeuvres furent couronnées par un plein succès. En 1834, les

mères des quarante familles nobles qui composent la haute société

bisontine, citaient le jeune monsieur Amédée de Soulas, comme le plus

charmant jeune homme de Besançon, personne n'osait disputer la place au

coq de l'hôtel de Rupt, et tout Besançon le regardait comme le futur

époux de Philomène de Watteville. Il y avait eu déjà même à ce sujet

quelques paroles échangées entre la baronne et Amédée, auxquelles la

prétendue nullité du baron donnait une certitude.

Mademoiselle Philomène de Watteville à qui sa fortune, énorme un jour,

prêtait alors des proportions considérables, élevée dans l'enceinte de

l'hôtel de Rupt que sa mère quitta rarement, tant elle aimait le cher

archevêque, avait été fortement comprimée par une éducation

exclusivement religieuse, et par le despotisme de sa mère qui la

_tenait_ sévèrement par principes. Philomène ne savait absolument rien.

Est-ce savoir quelque chose que d'avoir étudié la géographie dans

Guthrie, l'histoire sainte, l'histoire ancienne, l'histoire de France,

et les quatre règles, le tout passé au tamis d'un vieux jésuite? Dessin,

musique et danse furent interdits, comme plus propres à corrompre qu'à

embellir la vie. La baronne apprit à sa fille tous les points possibles

de la tapisserie et les petits ouvrages de femme: la couture, la

broderie, le filet. A dix-sept ans Philomène n'avait lu que les Lettres

Édifiantes, et des ouvrages sur la science héraldique. Jamais un

journal n'avait souillé ses regards. Elle entendait tous les matins la

messe à la cathédrale où la menait sa mère, revenait déjeuner,

travaillait après une petite promenade dans le jardin, et recevait les

visites assise près de la baronne jusqu'à l'heure du dîner; puis après,

excepté les lundis et les vendredis, elle accompagnait madame de

Watteville dans les soirées, sans pouvoir y parler plus que ne le

voulait l'ordonnance maternelle.

A dix-sept ans, mademoiselle de Watteville était une jeune fille frêle,

mince, plate, blonde, blanche, et de la dernière insignifiance. Ses

yeux, d'un bleu pâle, s'embellissaient par le jeu des paupières qui,

baissées, produisaient une ombre sur ses joues. Quelques taches de

rousseur nuisaient à l'éclat de son front, d'ailleurs bien coupé. Son

visage ressemblait parfaitement à ceux des saintes d'Albert Dürer et des

peintres antérieurs au Pérugin: même forme grasse, quoique mince, même

délicatesse attristée par l'extase, même naïveté sévère. Tout en elle,

jusqu'à sa pose rappelait ces vierges dont la beauté ne reparaît dans

son lustre mystique qu'aux yeux d'un connaisseur attentif. Elle avait de

belles mains, mais rouges, et le plus joli pied, un pied de châtelaine.

Habituellement, elle portait des robes de simple cotonnade; mais le

dimanche et les jours de fête sa mère lui permettait la soie. Ses modes

faites à Besançon, la rendaient presque laide; tandis que sa mère

essayait d'emprunter de la grâce, de la beauté, de l'élégance aux modes

de Paris d'où elle tirait les plus petites choses de sa toilette, par

les soins du jeune monsieur de Soulas. Philomène n'avait jamais porté de

bas de soie, ni de brodequins, mais des bas de coton et des souliers de

peau. Les jours de gala, elle était vêtue d'une robe de mousseline,

coiffée en cheveux, et avait des souliers en peau bronzée.

Cette éducation et l'attitude modeste de Philomène cachaient un

caractère de fer. Les physiologistes et les profonds observateurs de la

nature humaine vous diront, à votre grand étonnement peut-être, que,

dans les familles, les humeurs, les caractères, l'esprit, le génie

reparaissent à de grands intervalles absolument comme ce qu'on appelle

les maladies héréditaires. Ainsi le talent, de même que la goutte, saute

quelquefois de deux générations. Nous avons, de ce phénomène, un

illustre exemple dans George Sand en qui revivent la force, la puissance

et le concept du maréchal de Saxe, de qui elle est petite-fille

naturelle. Le caractère décisif, la romanesque audace du fameux

Watteville étaient revenus dans l'âme de sa petite-nièce, encore

aggravés par la ténacité, par la fierté du sang des de Rupt. Mais ces

qualités ou ces défauts, si vous voulez, étaient aussi profondément

cachés dans cette âme de jeune fille, en apparence molle et débile, que

les laves bouillantes le sont sous une colline avant qu'elle ne devienne

un volcan. Madame de Watteville seule soupçonnait peut-être ce legs des

deux sangs. Elle se faisait si sévère pour sa Philomène, qu'elle

répondit un jour à l'archevêque qui lui reprochait de la traiter trop

durement:--Laissez-moi la conduire, monseigneur, je la connais! elle a

plus d'un Belzébuth dans sa peau!

La baronne observait d'autant mieux sa fille, qu'elle y croyait son

honneur de mère engagé. Enfin elle n'avait pas autre chose à faire.

Clotilde de Rupt, alors âgée de trente-cinq ans et presque veuve d'un

époux qui tournait des coquetiers en toute espèce de bois, qui

s'acharnait à faire des cercles à six raies en bois de fer, qui

fabriquait des tabatières pour sa société, coquetait en tout bien tout

honneur avec Amédée de Soulas. Quand ce jeune homme était au logis, elle

renvoyait et rappelait tour à tour sa fille, et tâchait de surprendre

dans cette jeune âme des mouvements de jalousie, afin d'avoir l'occasion

de les dompter. Elle imitait la police dans ses rapports avec les

républicains; mais elle avait beau faire, Philomène ne se livrait à

aucune espèce d'émeute. La sèche dévote reprochait alors à sa fille sa

parfaite insensibilité. Philomène connaissait assez sa mère pour savoir

que si elle eût trouvé _bien_ le jeune monsieur de Soulas, elle se

serait attiré quelque verte remontrance. Aussi à toutes les agaceries de

sa mère, répondait-elle par ces phrases si improprement appelées

jésuitiques, car les jésuites étaient forts, et ces réticences sont les

chevaux de frise derrière lesquels s'abrite la faiblesse. La mère

traitait alors sa fille de dissimulée. Si, par malheur, un éclat du vrai

caractère des Watteville et des de Rupt se faisait jour, la mère

rebattait Philomène avec le fer du respect sur l'enclume de l'obéissance

passive. Ce combat secret avait lieu dans l'enceinte la plus secrète de

la vie domestique, à huis clos. Le vicaire-général, ce cher abbé de

Grancey, l'ami du défunt archevêque, quelque fort qu'il fût en sa

qualité de grand-pénitencier du diocèse, ne pouvait pas deviner si cette

lutte avait ému quelque haine entre la mère et la fille, si la mère

était par avance jalouse, ou si la cour que faisait Amédée à la fille

dans la personne de la mère n'avait pas outrepassé les bornes. En sa

qualité d'ami de la maison, il ne confessait ni la mère ni la fille.

Philomène, un peu trop battue, moralement parlant, à propos du jeune

monsieur de Soulas, ne pouvait pas le souffrir, pour employer un terme

du langage familier. Aussi quand il lui adressait la parole en tâchant

de surprendre son coeur, le recevait-elle assez froidement. Cette

répugnance, visible seulement aux yeux de sa mère, était un continuel

sujet d'admonestation.

--Philomène, je ne vois pas pourquoi vous affectez tant de froideur pour

Amédée, est-ce parce qu'il est l'ami de la maison, et qu'il nous plaît,

_à votre père_ et à moi...

--Eh! maman, répondit un jour la pauvre enfant, si je l'accueillais

bien, n'aurais-je pas plus de torts?

--Qu'est-ce que cela signifie? s'écria madame de Watteville.

Qu'entendez-vous par ces paroles? votre mère est injuste, peut-être, et

selon vous, elle le serait dans tous les cas? Que jamais il ne sorte

plus de pareille réponse de votre bouche, à votre mère!... etc.

Cette querelle dura trois heures trois quarts, et Philomène en fit

l'observation. La mère devint pâle de colère, et renvoya sa fille dans

sa chambre où Philomène étudia le sens de cette scène, sans y rien

trouver, tant elle était innocente! Ainsi, le jeune monsieur de Soulas,

que toute la ville de Besançon croyait bien près du but vers lequel il

tendait, cravates déployées, à coups de pots de vernis, et qui lui

faisait user tant de noir à cirer les moustaches, tant de jolis gilets,

de fers de chevaux et de corsets, car il portait un gilet de peau, le

corset des lions; Amédée en était plus loin que le premier venu,

quoiqu'il eût pour lui le digne et noble abbé de Grancey. Philomène ne

savait pas d'ailleurs encore, au moment où cette histoire commence, que

le jeune comte Amédée de Souleyaz lui fût destiné.

--Madame, dit monsieur de Soulas en s'adressant à la baronne en

attendant que le potage un peu trop chaud se fût refroidi et en

affectant de rendre son récit quasi romanesque, un beau matin la

malle-poste a jeté dans l'Hôtel National un Parisien qui, après avoir

cherché des appartements, s'est décidé pour le premier étage de la

maison de mademoiselle Galard, rue du Perron. Puis, l'_étranger_ est

allé droit à la mairie y déposer une déclaration de domicile réel et

politique. Enfin il s'est fait inscrire au tableau des avocats près la

cour en présentant des titres en règle, et il a mis des cartes chez tous

ses nouveaux confrères, chez les officiers ministériels, chez les

Conseillers de la cour et chez tous les membres du tribunal, une carte

où se lisait: ALBERT SAVARON.

--Le nom de Savaron est célèbre, dit mademoiselle Philomène, qui était

très-forte en science héraldique. Les Savaron de Savarus sont une des

plus vieilles, des plus nobles et des plus riches familles de Belgique.

--Il est Français et troubadour, reprit Amédée de Soulas. S'il veut

prendre les armes des Savaron de Savarus, il y mettra une barre. Il n'y

a plus en Brabant qu'une demoiselle Savarus, une riche héritière à

marier.

--La barre est signe de bâtardise; mais le bâtard d'un comte de Savarus

est noble, reprit Philomène.

--Assez, Philomène! dit la baronne.

--Vous avez voulu qu'elle sût le blason, fit monsieur de Watteville,

elle le sait bien!

--Continuez, Amédée.

--Vous comprenez que dans une ville où tout est classé, défini, connu,

casé, chiffré, numéroté comme à Besançon, Albert Savaron a été reçu par

nos avocats sans aucune difficulté. Chacun s'est contenté de dire: Voilà

un pauvre diable qui ne sait pas son Besançon. Qui diable a pu lui

conseiller de venir ici? qu'y prétend-il faire? Envoyer sa carte chez

les magistrats au lieu d'y aller en personne?... quelle faute! Aussi,

trois jours après, plus de Savaron. Il a pris pour domestique l'ancien

valet de chambre de feu monsieur Galard, Jérôme qui sait faire un peu de

cuisine. On a d'autant mieux oublié Albert Savaron que personne ne l'a

ni vu ni rencontré.

--Il ne va donc pas à la messe? dit madame de Chavoncourt.

--Il y va le dimanche, à Saint-Jean, mais à la première messe, à huit

heures. Il se lève toutes les nuits entre une heure et deux du matin, il

travaille jusqu'à huit heures, il déjeune, et après il travaille encore.

Il se promène dans le jardin, il en fait cinquante fois, soixante fois

le tour; il rentre, dîne, et se couche entre six et sept heures.

--Comment savez-vous tout cela? dit madame de Chavoncourt à monsieur de

Soulas.

--D'abord, madame, je demeure rue Neuve au coin de la rue du Perron,

j'ai vue sur la maison où loge ce mystérieux personnage; puis il y a

mutuellement des protocoles entre mon tigre et Jérôme.

--Vous causez donc avec Babylas?

--Que voulez-vous que je fasse dans mes promenades?

--Eh! bien, comment avez-vous pris un étranger pour avocat? dit la

baronne en rendant ainsi la parole au vicaire-général.

--Le premier président a joué le tour à cet avocat de le nommer d'office

pour défendre aux assises un paysan à peu près imbécile, accusé de faux.

Monsieur Savaron a fait acquitter ce pauvre homme en prouvant son

innocence et démontrant qu'il avait été l'instrument des vrais

coupables. Non-seulement son système a triomphé, mais il a nécessité

l'arrestation de deux des témoins qui, reconnus coupables, ont été

condamnés. Ses plaidoiries ont frappé la Cour et les jurés. L'un d'eux,

un négociant, a confié le lendemain à monsieur Savaron un procès

délicat, qu'il a gagné. Dans la situation où nous étions par

l'impossibilité où se trouvait monsieur Berryer de venir à Besançon,

monsieur de Garcenault nous a donné le conseil de prendre ce monsieur

Albert Savaron en nous prédisant le succès. Dès que je l'ai vu, que je

l'ai entendu, j'ai eu foi en lui, et je n'ai pas eu tort.

--A-t-il donc quelque chose d'extraordinaire, demanda madame de

Chavoncourt.

--Oui, répondit le vicaire-général.

--Eh! bien, expliquez-nous cela, dit madame de Watteville.

--La première fois que je le vis, dit l'abbé de Grancey, il me reçut

dans la première pièce après l'antichambre (l'ancien salon du bonhomme

Galard), qu'il a fait peindre en vieux chêne, et que j'ai trouvée

entièrement tapissée de livres de droit contenus dans des bibliothèques

également peintes en vieux bois. Cette peinture et les livres sont tout

le luxe, car le mobilier consiste en un bureau de vieux bois sculpté,

six vieux fauteuils en tapisserie, aux fenêtres des rideaux couleur

carmélite bordés de vert, et un tapis vert sur le plancher. Le poêle de

l'antichambre chauffe aussi cette bibliothèque. En l'attendant là, je ne

me figurais point mon avocat sous des traits jeunes. Ce singulier cadre

est vraiment en harmonie avec la figure, car monsieur Savaron est venu

en robe de chambre de mérinos noir, serrée par une ceinture en corde

rouge, des pantoufles rouges, un gilet de flanelle rouge, une calotte

rouge.

--La livrée du diable! s'écria madame de Watteville.

--Oui, dit l'abbé; mais une tête superbe: cheveux noirs, mélangés déjà

de quelques cheveux blancs, des cheveux comme en ont les saint Pierre et

les saint Paul de nos tableaux, à boucles touffues et luisantes, des

cheveux durs comme des crins, un cou blanc et rond comme celui d'une

femme, un front magnifique séparé par ce sillon puissant que les grands

projets, les grandes pensées, les fortes méditations inscrivent au front

des grands hommes; un teint olivâtre marbré de taches rouges, un nez

carré, des yeux de feu, puis les joues creusées, marquées de deux rides

longues pleines de souffrances, une bouche à sourire sarde et un petit

menton mince et trop court; la patte d'oie aux tempes, les yeux caves,

roulant sous des arcades sourcilières comme deux globes ardents; mais,

malgré tous ces indices de passions violentes, un air calme,

profondément résigné, la voix d'une douceur pénétrante, et qui m'a

surpris au Palais par sa facilité, la vraie voix de l'orateur tantôt

pure et rusée, tantôt insinuante, et tonnant quand il le faut, puis se

pliant au sarcasme et devenant alors incisive. Monsieur Albert Savaron

est de moyenne taille, ni gras ni maigre. Enfin il a des mains de

prélat. La seconde fois que je suis allé chez lui, il m'a reçu dans sa

chambre qui est contiguë à cette bibliothèque, et a souri de mon

étonnement quand j'y ai vu une méchante commode, un mauvais tapis, un

lit de collégien et aux fenêtres des rideaux de calicot. Il sortait de

son cabinet où personne ne pénètre, m'a dit Jérôme qui n'y entre pas et

qui s'est contenté de frapper à la porte. Monsieur Savaron a fermé

lui-même cette porte à clef devant moi. La troisième fois, il déjeunait

dans sa bibliothèque de la manière la plus frugale; mais cette fois,

comme il avait passé la nuit à examiner nos pièces, que j'étais avec

notre avoué, que nous devions rester longtemps ensemble et que le cher

monsieur Girardet est verbeux, j'ai pu me permettre d'étudier cet

étranger. Certes, ce n'est pas un homme ordinaire. Il y a plus d'un

secret derrière ce masque à la fois terrible et doux, patient et

impatient, plein et creusé. Je l'ai trouvé voûté légèrement, comme tous

les hommes qui ont quelque chose de lourd à porter.

--Pourquoi cet homme si éloquent a-t-il quitté Paris? Dans quel dessein

est-il venu à Besançon? On ne lui a donc pas dit combien les étrangers y

avaient peu de chance de réussite? On s'y servira de lui, mais les

Bisontins ne l'y laisseront pas se servir d'eux. Pourquoi, s'il est

venu, a-t-il fait si peu de frais qu'il a fallu la fantaisie du premier

président pour la mettre en évidence? dit la belle madame de

Chavoncourt.

--Après avoir bien étudié cette belle tête, reprit l'abbé de Grancey qui

regarda finement son interruptrice en donnant à penser qu'il taisait

quelque chose, et surtout après l'avoir entendu répliquant ce matin à

l'un des aigles du barreau de Paris, je pense que cet homme, qui doit

avoir trente-cinq ans, produira plus tard une grande sensation...

--Pourquoi nous en occuper? Votre procès est gagné, vous l'avez payé,

dit madame de Watteville en observant sa fille qui depuis que le

vicaire-général parlait était comme suspendue à ses lèvres.

La conversation prit un autre cours, et il ne fut plus question d'Albert

Savaron.

Le portrait esquissé par le plus capable des vicaires-généraux du

diocèse eut d'autant plus l'attrait d'un roman pour Philomène qu'il s'y

trouvait un roman. Pour la première fois de sa vie, elle rencontrait cet

extraordinaire, ce merveilleux que caressent toutes les jeunes

imaginations, et au-devant duquel se jette la curiosité, si vive à l'âge

de Philomène. Quel être idéal que cet Albert, sombre, souffrant,

éloquent, travailleur, comparé par mademoiselle de Watteville à ce gros

comte joufflu, crevant de santé, diseur de fleurettes, parlant

d'élégance en face de la splendeur des anciens comtes de Rupt! Amédée ne

lui valait que des querelles et des remontrances, elle ne le connaissait

d'ailleurs que trop, et cet Albert Savaron offrait bien des énigmes à

déchiffrer.

--Albert Savaron de Savarus, répétait-elle en elle-même.

Puis le voir, l'apercevoir!... Ce fut le désir d'une jeune fille

jusque-là sans désir. Elle repassait dans son coeur, dans son

imagination, dans sa tête les moindres phrases dites par l'abbé de

Grancey, car tous les mots avaient porté coup.

--Un beau front, se disait-elle en regardant le front de chaque homme

assis à la table, je n'en vois pas un seul de beau... Celui de monsieur

de Soulas est trop bombé, celui de monsieur de Grancey est beau, mais il

a soixante-dix ans et n'a plus de cheveux, on ne sait plus où finit le

front.

--Qu'avez-vous, Philomène? vous ne mangez pas...

--Je n'ai pas faim, maman, dit-elle.--Des mains de prélat...

reprit-elle en elle-même, je ne me souviens plus de celles de notre bel

archevêque, qui m'a cependant confirmée.

Enfin, au milieu des allées et venues qu'elle faisait dans le labyrinthe

de sa rêverie, elle se rappela, brillant à travers les arbres des deux

jardins contigus, une fenêtre illuminée qu'elle avait aperçue de son lit

quand par hasard elle s'était éveillée pendant la nuit:--C'était donc sa

lumière, se dit-elle, je le pourrai voir! Je le verrai.

--Monsieur de Grancey, tout est-il fini pour le procès du chapitre? dit

à brûle-pourpoint Philomène au vicaire-général pendant un moment de

silence.

Madame de Watteville échangea rapidement un regard avec le

vicaire-général.

--Et qu'est-ce que cela vous fait, ma chère enfant? dit-elle à Philomène

en y mettant une feinte douceur qui rendit sa fille circonspecte pour le

reste de ses jours.

--On peut nous mener en cassation, mais nos adversaires y regarderont à

deux fois, répondit l'abbé.

--Je n'aurais jamais cru que Philomène pût penser pendant tout un dîner

à un procès, reprit madame de Watteville.

La Comédie humaine - Volume 01 · 第 40 / 49 段