le titre de Thaddée; elle apprit à l'hôtel Laginski des choses
positives: Paz était garçon, on ne lui connaissait de fille morte ni en
Pologne ni en France. Malaga ne put alors se défendre d'un sentiment de
terreur.
--Mon enfant, dit la Chapuzot, ce monstre-là...
Un homme qui se contentait de regarder d'une façon sournoise--en
dessous,--sans oser se prononcer sur rien,--sans avoir de
confiance,--une belle créature comme Malaga, dans les idées de la
Chapuzot, devait être un monstre.
--Ce monstre-là vous apprivoise pour vous amener à quelque chose
d'illégal, de criminel!... Dieu de Dieu, si vous alliez à la cour
d'assises, ou, ce qui me fait frémir de la tête aux pieds, que j'en
tremble rien que d'en parler, à la correctionnelle!... qu'on vous met
dans les journaux.... Moi, savez-vous à votre place ce que je ferais? Eh
bien! _n'_à votre place, je préviendrais, pour ma sûreté, la police.
Par un jour où les plus folles idées fermentèrent dans l'esprit de
Malaga, quand Paz mit ses pièces d'or sur le velours de la cheminée,
elle prit l'or et lui jeta au nez en lui disant:--Je ne veux pas
d'argent volé.
Le capitaine donna l'or aux Chapuzot et ne revint plus. Clémentine
passait alors la belle saison à la terre de son oncle, le marquis de
Ronquerolles, en Bourgogne. Quand la troupe du Cirque ne vit plus
Thaddée à sa place, il se fit une rumeur parmi les artistes. La grandeur
d'âme de Malaga fut traitée de bêtise par les uns, de finesse par les
autres. La conduite du Polonais, expliquée aux femmes les plus habiles,
parut inexplicable. Thaddée reçut dans une seule semaine trente-sept
lettres de femmes légères. Heureusement pour lui, son étonnante réserve
n'alluma pas d'autres curiosités et resta l'objet des causeries du monde
interlope.
Deux mois après, la belle écuyère, criblée de dettes, écrivit au comte
Paz cette lettre que les dandies ont regardée dans le temps comme un
chef-d'oeuvre:
«Vous, que j'ose encore appeler mon ami, aurez-vous pitié de moi après
ce qui s'est passé et que vous avez si mal interprété? Tout ce qui a
pu vous blesser, mon coeur le désavoue. Si j'ai été assez heureuse
pour que vous trouviez du charme à rester auprès de moi comme vous
faisiez, revenez.... autrement, je tomberai dans le désespoir. La
misère est déjà venue, et vous ne savez pas tout ce qu'elle amène de
_choses bêtes_. Hier, j'ai vécu avec un hareng de deux sous et un sou
de pain. Est-ce là le déjeuner de votre amante? Je n'ai plus les
Chapuzot, qui paraissaient m'être si dévoués! Votre absence a eu pour
effet de me faire voir le fond des attachements humains... Un chien
qu'on a nourri ne nous quitte plus! Un huissier qui a fait le sourd, a
tout saisi au nom du propriétaire, qui n'a pas de coeur, et du
bijoutier, qui ne veut pas attendre seulement dix jours; car, avec
votre confiance à vous autres, le crédit s'en va! Quelle position pour
des femmes qui n'ont que de la joie à se reprocher! Mon ami, j'ai
porté _chez ma tante_ tout ce qui avait de la valeur; je n'ai plus
rien que votre souvenir, et voilà la mauvaise saison qui arrive.
Pendant l'hiver je suis sans feux, puisqu'on ne joue que des
mimodrames au boulevard, où je n'ai presque rien à faire que des bouts
de rôle qui ne _posent_ pas une femme. Comment avez-vous pu vous
méprendre à la noblesse de mes sentiments envers vous, car enfin nous
n'avons pas deux manières d'exprimer notre reconnaissance? Vous qui
paraissiez si joyeux de mon bien-être, comment m'avez-vous pu laisser
dans la peine? O! mon seul ami sur terre, avant d'aller recommencer à
courir les foires avec le cirque Bouthor, car je gagnerai au moins ma
vie ainsi, pardonnez-moi d'avoir voulu savoir si je vous ai perdu pour
toujours. Si je venais à penser à vous au moment où je saute dans le
cercle, je suis capable de me casser les jambes en perdant un _temps_!
Quoi qu'il en soit, vous avez à vous pour la vie
»MARGUERITE TURQUET.»
--Cette lettre-là, se dit Thaddée en éclatant de rire, vaut mes dix
mille francs!
Clémentine arriva le lendemain, et, le lendemain, Paz la revit plus
belle, plus gracieuse que jamais. Après le dîner, pendant lequel la
comtesse eut un air de parfaite indifférence pour Thaddée, il se passa
dans le salon, après le départ du capitaine, une scène entre le comte et
sa femme. En ayant l'air de demander conseil à Adam, Thaddée lui avait
laissé, comme par mégarde, la lettre de Malaga.
--Pauvre Thaddée! dit Adam à sa femme après avoir vu Paz s'esquivant.
Quel malheur pour un homme si distingué d'être le jouet d'une baladine
du dernier ordre! Il y perdra tout, il s'avilira, il ne sera plus
reconnaissable dans quelque temps. Tenez, ma chère, lisez, dit le comte
en tendant à sa femme la lettre de Malaga.
Clémentine lut la lettre, qui sentait le tabac, et la jeta par un geste
de dégoût.
--Quelque épais que soit le bandeau qu'il a sur les yeux, il se sera
sans doute aperçu de quelque chose, dit Adam. Malaga lui aura fait des
traits.
--Et il y retourne! dit Clémentine, et il pardonnera! Ce n'est que pour
ces horribles femmes-là que vous avez de l'indulgence!
--Elles en ont tant besoin! dit Adam.
--Thaddée se rendait justice... en restant chez lui, reprit-elle.
--Oh! mon ange, vous allez bien loin, dit le comte qui d'abord enchanté
de rabaisser son ami aux yeux de sa femme ne voulait pas la mort du
pécheur.
Thaddée, qui connaissait bien Adam, lui avait demandé le plus profond
secret: il avait parlé pour faire excuser ses dissipations et prier son
ami de lui laisser prendre un millier d'écus pour Malaga.
--C'est un homme qui a un fier caractère, reprit Adam.
--Comment cela?
--Mais ne pas avoir dépensé plus de dix mille francs pour elle, et se
faire relancer par une pareille lettre avant de lui porter de quoi payer
ses dettes! Pour un Polonais, ma foi!...
--Mais il peut te ruiner, dit Clémentine avec le ton aigre de la
Parisienne quand elle exprime sa défiance de chatte.
--Oh! Je le connais, répondit Adam, il nous sacrifierait Malaga.
--Nous verrons, reprit la comtesse.
--S'il le fallait pour son bonheur, je n'hésiterais pas à lui demander
de la quitter. Constantin m'a dit que pendant le temps de leur liaison,
Paz, jusqu'alors si sobre, est quelquefois rentré très-étourdi... s'il
se laissait entraîner dans l'ivresse, je serais aussi chagrin que s'il
s'agissait de mon enfant.
--Ne m'en dites pas davantage, s'écria la comtesse en faisant un autre
geste de dégoût.
Deux jours après, le capitaine aperçut dans les manières, dans le son de
voix, dans les yeux de la comtesse, les terribles effets de
l'indiscrétion d'Adam. Le mépris avait creusé ses abîmes entre cette
charmante femme et lui. Aussi tomba-t-il dès lors dans une profonde
mélancolie, rongé par cette pensée: Tu t'es rendu toi-même indigne
d'elle! La vie lui devint pesante, le plus beau soleil fut grisâtre à
ses yeux. Néanmoins, il trouva sous ces flots de douleurs amères des
moments de joie: il put alors se livrer sans danger à son admiration
pour la comtesse, qui ne fit plus la moindre attention à lui quand, dans
les fêtes, tapi dans un coin, muet, mais tout yeux et tout coeur, il ne
perdait pas une de ses poses, pas un de ses chants quand elle chantait.
Il vivait enfin de cette belle vie, il pouvait panser lui-même le cheval
qu'_elle_ allait monter, se dévouer à l'économie de cette splendide
maison, pour les intérêts de laquelle il redoubla de dévouement. Ces
plaisirs silencieux furent ensevelis dans son coeur comme ceux de la
mère dont l'enfant ne sait jamais rien du coeur de sa mère; car est-ce
le savoir que d'en ignorer quelque chose? N'était-ce pas plus beau que
le chaste amour de Pétrarque pour Laure, qui se soldait en définitive
par un trésor de gloire et par le triomphe de la poésie qu'elle avait
inspirée? La sensation de d'Assas mourant n'est-elle pas toute une vie?
Cette sensation, Paz l'éprouva chaque jour sans mourir, mais aussi sans
le loyer de l'immortalité. Qu'y a-t-il donc dans l'amour pour que,
nonobstant ces délices secrètes, Paz fût dévoré de chagrins? La religion
catholique a tellement grandi l'amour, qu'elle y a marié pour ainsi dire
indissolublement l'estime et la noblesse. L'amour ne va pas sans les
supériorités dont s'enorgueillit l'homme, et il est tellement rare
d'être aimé quand on est méprisé, que Thaddée mourait des plaies qu'il
s'était volontairement faites. S'entendre dire qu'elle l'aurait aimé et
mourir?... le pauvre amoureux eût trouvé sa vie assez payée. Les
angoisses de sa situation antérieure lui semblaient préférables à vivre
près d'elle, en l'accablant de ses générosités sans être apprécié,
compris. Enfin, il voulait le loyer de sa vertu! Il maigrit et jaunit,
il tomba si bien malade, dévoré par une petite fièvre, que, pendant le
mois de janvier il fut obligé de rester au lit sans vouloir consulter de
médecin. Le comte Adam conçut de vives inquiétudes sur son pauvre
Thaddée. La comtesse eut alors la cruauté de dire en petit
comité:--Laissez-le donc, ne voyez-vous pas qu'il a quelque remords
olympique? Ce mot rendit à Thaddée le courage du désespoir, il se leva,
sortit, essaya de quelques distractions et recouvra la santé. Vers le
mois de février, Adam fit une perte assez considérable au Jockey-Club,
et comme il craignait sa femme, il vint prier Thaddée de mettre cette
somme sur le compte de ses dissipations avec Malaga.
--Qu'y a-t-il d'extraordinaire à ce que cette baladine t'ait coûté vingt
mille francs? Ça ne regarde que moi: tandis que si la comtesse savait
que je les ai perdus au jeu, je baisserais dans son estime; elle aurait
des craintes pour l'avenir.
--Encore cela, donc! s'écria Thaddée en laissant échapper un profond
soupir.
--Ah! Thaddée, ce service-là nous acquitterait quand je ne serais pas
déjà ton redevable.
--Adam, tu auras des enfants, ne joue plus, dit le capitaine.
--Malaga _nous_ coûte encore vingt mille francs! s'écria la comtesse
quelques jours après en apprenant la _générosité_ d'Adam envers Paz.
Dix mille auparavant, en tout trente mille! quinze cents francs de
rente, le prix de ma loge aux Italiens, la fortune de bien des
bourgeois... Oh! vous autres Polonais, disait-elle en cueillant des
fleurs dans sa belle serre, vous êtes incroyables. Tu n'es pas plus
furieux que ça?
--Ce pauvre Paz...
--Ce pauvre Paz, pauvre Paz, reprit-elle en interrompant, à quoi nous
est-il bon? Je vais me mettre à la tête de la maison, moi! Tu lui
donneras les cent louis de rentes qu'il a refusés, et il s'arrangera
comme il l'entend avec le Cirque-Olympique.
--Il nous est bien utile, il nous a certes économisé plus de quarante
mille francs depuis un an. Enfin, cher ange, il nous a placé cent mille
francs chez Rothschild, et un intendant nous les aurait volés...
Clémentine se radoucit, mais elle n'en fut pas moins dure pour Thaddée.
Quelques jours après, elle pria Paz de venir dans ce boudoir où un an
auparavant elle avait été surprise en le comparant au comte; cette fois,
elle le reçut en tête-à-tête sans y apercevoir le moindre danger.
--Mon cher Paz, lui dit-elle avec la familiarité sans conséquence des
grands envers leurs inférieurs, si vous aimez Adam comme vous le dites,
vous ferez une chose qu'il ne vous demandera jamais, mais que moi, sa
femme, je n'hésite pas à exiger de vous...
--Il s'agit de Malaga, dit Thaddée avec une profonde ironie.
--Eh bien! oui, dit-elle, si vous voulez finir vos jours avec nous, si
vous voulez que nous restions bons amis, quittez-la. Comment un vieux
soldat...
--Je n'ai que trente-cinq ans, et pas un cheveu blanc!
--Vous avez l'air d'en avoir, dit-elle, c'est la même chose. Comment un
homme aussi bon calculateur, aussi distingué...
Il y eut cela d'horrible que ce mot fut dit par elle avec une intention
évidente de réveiller en lui la noblesse d'âme qu'elle croyait éteinte.
--Aussi distingué que vous l'êtes, reprit-elle après une pause
imperceptible que lui fit faire un geste de Paz, se laisse attraper
comme un enfant! Votre aventure a rendu Malaga célèbre... Eh! bien, mon
oncle a voulu la voir, et il l'a vue. Mon oncle n'est pas le seul,
Malaga reçoit très-bien tous ces messieurs... Je vous ai cru l'âme
noble... Fi donc! Voyons, sera-ce une si grande perte pour vous qu'elle
ne puisse se réparer?
--Madame, si je connaissais un sacrifice à faire pour regagner votre
estime, il serait bientôt accompli; mais quitter Malaga n'en est pas
un...
--Dans votre position, voilà ce que je dirais si j'étais homme, répondit
Clémentine. Eh bien! si je prends cela pour un grand sacrifice, il n'y a
pas de quoi se fâcher.
Paz sortit en craignant de commettre quelque sottise, il se sentait
gagner par des idées folles. Il alla se promener au grand air,
légèrement vêtu malgré le froid, sans pouvoir éteindre les feux de sa
face et de son front.
--Je vous ai cru l'âme noble! Ces mots, il les entendait toujours.--Et
il y a bientôt un an, se disait-il, j'avais à moi seul battu les Russes!
Il pensait à laisser l'hôtel Laginski, à demander du service dans les
spahis et à se faire tuer en Afrique; mais il fut arrêté par une
horrible crainte.--Sans moi, que deviendront-ils? on les ruinerait
bientôt. Pauvre comtesse! quelle horrible vie pour elle que d'être
seulement réduite à trente mille livres de rentes! Allons, se dit-il,
puisqu'elle est perdue pour moi, du courage, et achevons mon ouvrage.
Chacun sait que depuis 1830 le carnaval a pris à Paris un développement
prodigieux qui le rend européen et bien autrement burlesque, bien
autrement animé que le feu carnaval de Venise. Est-ce que, les fortunes
diminuant outre mesure, les Parisiens auraient inventé de s'amuser
collectivement, comme avec leurs clubs ils font des salons sans
maîtresses de maison, sans politesse et à bon marché? Quoi qu'il en
soit, le mois de mars prodiguait alors ces bals où la danse, la farce,
la grosse joie, le délire, les images grotesques et les railleries
aiguisées par l'esprit parisien arrivent à des effets gigantesques.
Cette folie avait alors, rue Saint-Honoré, son Pandémonium, et dans
Musard son Napoléon, un petit homme fait exprès pour commander une
musique aussi puissante que la foule en désordre, et pour conduire le
galop, cette ronde du sabbat, une des gloires d'Auber, car le galop n'a
eu sa forme et sa poésie que depuis le grand galop de _Gustave_. Cet
immense final ne pourrait-il pas servir de symbole à une époque où,
depuis cinquante ans, tout défile avec la rapidité d'un rêve? Or, le
grave Thaddée, qui portait une divine image immaculée dans son coeur,
alla proposer à Malaga, la reine des danses de carnaval, de passer une
nuit au bal Musard, quand il sut que la comtesse, déguisée jusqu'aux
dents, devait venir voir, avec deux autres jeunes femmes accompagnées de
leurs maris, le curieux spectacle d'un de ces bals monstrueux. Le
mardi-gras de l'année 1838, à quatre heures du matin, la comtesse,
enveloppée d'un domino noir et assise sur les gradins d'un des
amphithéâtres de cette salle babylonienne, où depuis Valentino donne ses
concerts, vit défiler dans le galop Thaddée en Robert-Macaire conduisant
l'écuyère en costume de sauvagesse, la tête harnachée de plumes comme un
cheval du sacre, et bondissant par-dessus les groupes, en vrai feu
follet.
--Ah! dit Clémentine à son mari, vous autres Polonais, vous êtes des
gens sans caractère. Qui n'aurait pas eu confiance en Thaddée? Il m'a
donné sa parole, sans savoir que je serais ici voyant tout et n'étant
pas vue.
Quelques jours après, elle eut Paz à dîner. Après le dîner, Adam les
laissa seuls, et Clémentine gronda Thaddée de manière à lui faire sentir
qu'elle ne le voulait plus au logis.
--Oui, madame, dit humblement Thaddée, vous avez raison, je suis un
misérable, j'avais donné ma parole. Mais que voulez-vous? j'avais remis
à quitter Malaga après le carnaval... Je serai franc, d'ailleurs: cette
femme exerce un tel empire sur moi que...
--Une femme qui se fait mettre à la porte de chez Musard par les
sergents de ville, et pour quelle danse!
--J'en conviens, je passe condamnation, je quitterai _votre_ maison;
mais vous connaissez Adam. Si je vous abandonne les rênes de votre
fortune, il vous faudra déployer bien de l'énergie. Si j'ai le vice de
Malaga, je sais avoir l'oeil à vos affaires, tenir vos gens et veiller
aux moindres détails. Laissez-moi donc ne vous quitter qu'après vous
avoir vue en état de continuer mon administration. Vous avez maintenant
trois ans de mariage, et vous êtes à l'abri des premières folies que
fait faire la lune de miel. Les Parisiennes, et les plus titrées,
s'entendent aujourd'hui très-bien à gouverner une fortune et une
maison... Eh bien! quand je serai certain moins de votre capacité que de
votre fermeté, je quitterai Paris.
--C'est le Thaddée de Varsovie et non le Thaddée du Cirque qui parle,
répondit-elle. Revenez-nous guéri.
--Guéri?... jamais, dit Paz les yeux baissés en regardant les jolis
pieds de Clémentine. Vous ignorez, comtesse, ce que cette femme a de
piquant et d'inattendu dans l'esprit. En sentant son courage faillir, il
ajouta:--Il n'y a pas de femme du monde avec ses airs de mijaurée qui
vaille cette franche nature de jeune animal...
--Le fait est que je ne voudrais rien avoir d'animal, dit la comtesse en
lui lançant un regard de vipère en colère.
A compter de cette matinée, le comte Paz mit Clémentine au fait de ses
affaires, se fit son précepteur, lui apprit les difficultés de la
gestion de ses biens, le véritable prix des choses et la manière de ne
point se laisser trop voler par les gens. Elle pouvait compter sur
Constantin et faire de lui son majordome. Thaddée avait formé
Constantin. Au mois de mai, la comtesse lui parut parfaitement en état
de conduire sa fortune; car Clémentine était de ces femmes au coup
d'oeil juste, plein d'instinct, et chez qui le génie de la maîtresse de
maison est inné.
Cette situation amenée par Thaddée avec tant de naturel eut une
péripétie horrible pour lui, car ses souffrances ne devaient pas être
aussi douces qu'il se les faisait. Ce pauvre amant n'avait pas compté le
hasard pour quelque chose. Or, Adam tomba très-sérieusement malade.
Thaddée, au lieu de partir, servit de garde-malade à son ami. Le
dévouement du capitaine fut infatigable. Une femme qui aurait eu de
l'intérêt à déployer la longue-vue de la perspicacité, eût vu dans
l'héroïsme du capitaine une sorte de punition que s'imposent les âmes
nobles pour réprimer leurs mauvaises pensées involontaires; mais les
femmes voient tout ou ne voient rien, selon leurs dispositions d'âme:
l'amour est leur seule lumière.
Pendant quarante-cinq jours, Paz veilla, soigna Mitgislas sans qu'il
parût penser à Malaga, par l'excellente raison qu'il n'y avait jamais
pensé. En voyant Adam à la mort et ne mourant pas, Clémentine assembla
les plus célèbres docteurs.
--S'il se sauve de là, dit le plus savant des médecins, ce ne peut être
que par un effort de la nature. C'est à ceux qui lui donnent des soins à
guetter ce moment et seconder la nature. La vie du comte est entre les
mains de ses garde-malades.
Thaddée alla communiquer cet arrêt à Clémentine, alors assise sous le
pavillon chinois, autant pour se reposer de ses fatigues que pour
laisser le champ libre aux médecins et ne pas les gêner. En suivant les
contours de l'allée sablée qui menait du boudoir au rocher sur lequel
s'élevait le pavillon chinois, l'amant de Clémentine était comme au fond
d'un des abîmes décrits par Alighieri. Le malheureux n'avait pas prévu
la possibilité de devenir le mari de Clémentine et s'était enfermé
lui-même dans une fosse de boue. Il arriva le visage décomposé, sublime
de douleur. Sa tête, comme celle de Méduse, communiquait le désespoir.
--Il est mort?... dit Clémentine.
--Ils l'ont condamné; du moins, ils le remettent à la nature. N'y allez
pas, ils y sont encore, et Bianchon va lever lui-même les appareils.
--Pauvre homme! je me demande si je ne l'ai pas quelquefois tourmenté,
dit-elle.
--Vous l'avez rendu bien heureux, soyez tranquille à ce sujet, dit
Thaddée et vous avez eu de l'indulgence pour lui...
--Ma perte serait irréparable.
--Mais, chère, en supposant que le comte succombe, ne l'aviez-vous pas
jugé?
--Je l'aimais sans aveuglement, dit-elle; mais je l'aimais comme une
femme doit aimer son mari.
--Vous devez donc, reprit Thaddée d'une voix que ne lui connaissait pas
Clémentine, avoir moins de regrets que si vous perdiez un de ces hommes
qui sont votre orgueil, votre amour et toute votre vie, à vous autres
femmes! Vous pouvez être sincère avec un ami tel que moi... Je le
regretterai, moi!... Bien avant votre mariage, j'avais fait de lui mon
enfant, et je lui ai sacrifié ma vie. Je serai donc sans intérêt sur la
terre. Mais la vie est encore belle à une veuve de vingt-quatre ans.
--Eh! vous savez bien que je n'aime personne, dit-elle avec la
brusquerie de la douleur.
--Vous ne savez pas encore ce que c'est que d'aimer, dit Thaddée.
--Oh! mari pour mari, je suis assez sensée pour préférer un enfant comme
mon pauvre Adam à un homme supérieur. Voici bientôt trente jours que
nous nous disons: Vivra-t-il? ces alternatives m'ont bien préparée,
ainsi que vous l'êtes, à cette perte. Je puis être franche avec vous. Eh
bien! je donnerais de ma vie pour conserver celle d'Adam. L'indépendance
d'une femme à Paris, n'est-ce pas la permission de se laisser prendre
aux semblants d'amour des gens ruinés ou dissipateurs! Je priais Dieu de
me laisser ce mari si complaisant, si bon enfant, si peu tracassier, et
qui commençait à me craindre.
--Vous êtes vraie, et je vous en aime davantage, dit Thaddée en prenant
et baisant la main de Clémentine qui le laissa faire. Dans de si
solennels instants, il y a je ne sais quelle satisfaction à trouver une
femme sans hypocrisie. On peut causer avec vous. Voyons l'avenir;
supposons que Dieu ne vous écoute pas, et je suis un de ceux qui sont le
plus disposés à lui crier:--Laissez-moi mon ami! Oui, ces cinquante
nuits n'ont pas affaibli mes yeux, et fallût-il trente jours et trente
nuits de soins, vous dormirez, vous, madame, quand je veillerai. Je
saurai l'arracher à la mort si, comme _ils_ le disent, on peut le sauver
par des soins. Enfin, malgré vous et malgré moi, le comte est mort. Eh
bien! si vous étiez aimée, oh! mais adorée par un homme de coeur et d'un
caractère digne du vôtre...
--J'ai peut-être follement désiré d'être aimée, mais je n'ai pas
rencontré...
--Si vous aviez été trompée...
Clémentine regarda fixement Thaddée en lui supposant moins de l'amour
qu'une pensée cupide, elle le couvrit de son mépris en le toisant des
pieds à la tête, et l'écrasa par ces deux mots: Pauvre Malaga! prononcés
en trois tons que les grandes dames seules savent trouver dans le
registre de leurs dédains. Elle se leva, laissa Thaddée évanoui, car
elle ne se retourna point, marcha d'un mouvement noble vers son boudoir
et remonta dans la chambre d'Adam.
Une heure après, Paz revint dans la chambre du malade; et comme s'il
n'avait pas reçu le coup de la mort, il prodigua ses soins au comte.
Depuis ce fatal moment il devint taciturne; il eut d'ailleurs un duel
avec la maladie, il la combattait de manière à exciter l'admiration des
médecins. A toute heure on trouvait ses yeux allumés comme deux lampes.
Sans témoigner le moindre ressentiment à Clémentine, il écoutait ses
remercîments sans les accepter, il semblait être sourd. Il s'était dit:
Elle me devra la vie d'Adam! et cette parole, il l'écrivait pour ainsi
dire en traits de feu dans la chambre du malade. Le quinzième jour,
Clémentine fut obligée de restreindre ses soins, sous peine de succomber
à tant de fatigues. Paz était infatigable. Enfin, vers la fin du mois
d'août, Bianchon, le médecin de la maison, répondit de la vie du comte à
Clémentine.
--Ah! madame, ne m'en ayez pas la moindre obligation, dit-il. Sans son
ami nous ne l'aurions pas sauvé!